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Academic year: 2022

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Texte intégral

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Pour une résistance

oisive

Ne rien faire au XXIe siècle

Jenny Odell

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P o u r u n e r é s i s t a n c e o i s i v e

J e n ny O d e l l

Ne rien faire au XXIe siècle

T R A D U I T D E L’A N G L A I S ( É TAT S - U N I S ) PA R F A B I E N N E G O N D R A N D

Ne rien faire… Et s’il s’agissait là du seul véritable acte révolutionnaire contemporain, celui qui nous soustrait enfi n à la tyrannie du temps libre passé sur écran. Dans un monde accro à des technologies conçues pour monnayer notre attention, où nous sommes sans cesse évalués à l’aune d’une productivité numérique dévorante, quel sens donner au temps libre ? Car ces moments accordés à nos vies digitales sont-ils autre chose qu’un temps libre de consommer ? Ou de devenir nous-même un produit pour ceux qui exploitent notre temps de cerveau dispo- nible ? Ce sont les questions que pose Jenny Odell dans cet essai lumineux qui interroge notre rapport à l’atten- tion, notre place dans le monde et notre lien à la nature.

Loin des recettes de détox numérique, ce texte invite le lecteur à un cheminement philosophique, poétique et érudit, entre essai et manifeste de résistance.

Les thèses de Jenny Odell, à l’origine d’un phénomène viral outre-Atlantique, sont rassemblées dans ce livre devenu un best-seller américain et considéré par Barack Obama comme une lecture indispensable.

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Les éditions Dalva mettent à l’honneur des autrices contemporaines. À travers leurs textes elles nous disent leur vie de femme, leur relation

à la nature ou à notre société.

Elles écrivent pour changer le monde, pour le comprendre,

pour nous faire rêver .

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Jenny Odell

est une artiste pluridisciplinaire qui expose dans le monde entier, de New York à Paris, en passant par la Chine ou les Émirats arabes unis. Son travail s’attache notamment à la notion d’attention ou de manque d’attention.

Philosophe, elle a publié dans diverses revues et magazines.

Les thèses développées dans son livre ont été pour la première fois exposées lors d’une confé- rence en 2019 et ont suscité un

enthousiasme si incroyable que Jenny Odell les a publiées

dans cet ouvrage éclairant.

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Jenny Odell

une résistance Pour oisive

Ne rien faire au xxi

e

 siècle

Essai

traduit de l’anglais (États-Unis) par Fabienne Gondrand

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Titre original :

How to Do Nothing : Resisting the Attention Economy

Copyright © Jenny Odell, 2019

© Éditions Dalva, 2021, pour l’édition française ISBN 978‑2‑492596‑35‑3

Illustration de couverture : © Anne Laval Photo de l’autrice : © Ryan Meyer

Conception graphique : Valérie Renaud et Rémy Tricot

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À mes étudiant.e.s

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IntroductIon

Survivre à l’utilité

La rédemption s’abrite dans une petite fissure dans le continuum de la catastrophe.

Walter BenjamIn1*

Rien n’est plus difficile que de ne rien faire. Dans un monde où notre valeur est déterminée par notre productivité, force est pour beaucoup d’entre nous de constater que les technologies dont nous faisons usage quotidiennement s’emparent ou opti‑

misent la moindre bribe de notre temps, quand elles n’en font pas l’objet d’une manne financière. Nous soumettons notre temps libre à des évaluations numériques, nous interagissons avec des versions algorithmiques des uns et des autres, nous créons et gérons notre image de marque. Il existe vraisembla‑

blement pour certaines personnes une satisfaction toute technicienne à élaborer la rationalisation et la mise en réseau de l’intégralité de notre expérience vécue. Et pourtant, un cer‑

tain malaise persiste : le sentiment d’être hyperstimulé, incapable de tenir le fil de ses pensées. S’il est difficile de le saisir avant qu’il ne s’évanouisse derrière l’écran qui nous accapare, ce sentiment est en réalité impérieux. Nous conti‑

nuons à reconnaître que ce qui donne du sens à notre vie est le fruit d’accidents, de ruptures, de rencontres fortuites : le

* Les notes sont à retrouver en fin d’ouvrage.

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fameux « temps libre » qu’une vision mécaniste de l’expérience vise à éliminer.

Déjà en 1877, Robert Louis Stevenson voyait dans une acti‑

vité intense le « symptôme d’un manque d’énergie » et observait qu’« il existe une catégorie de morts‑vivants dépourvus d’ori‑

ginalité qui ont à peine conscience de vivre s’ils n’exercent pas quelque activité conventionnelle2 ». Et, après tout, on ne vit qu’une fois. Sénèque, dans De la brièveté de la vie, décrit l’hor‑

reur à nous rendre compte que la vie nous a coulé entre les doigts. Le passage n’est pas sans rappeler l’état de stupeur dont on sort au bout d’une heure sur Facebook.

Rappelle‑toi… combien d’hommes ont mis ta vie au pil‑

lage, sans que tu sentisses le prix de ce que tu perdais ; combien de temps t’ont dérobé des chagrins sans objet, des joies insensées, l’âpre convoitise, les charmes de la conversation : vois alors combien peu il t’est resté de ce temps qui t’appartenait, et tu reconnaîtras que ta mort est prématurée3.

Au niveau collectif, les enjeux sont plus importants. Nous avons conscience de vivre une époque complexe qui exige des pensées et des discussions complexes – lesquelles, à leur tour, exigent le temps et l’espace mêmes qui nous manquent. Le confort de la connectivité illimitée n’a eu de cesse d’engloutir soigneusement les nuances de l’échange en face à face, ôtant ce faisant quantité d’informations et de notions contextuelles.

Dans un cycle sans fin où la communication est freinée et où le temps, c’est de l’argent, peu d’instants permettent de s’échapper et encore moins de moyens sont mis en œuvre pour nous retrouver.

Étant donné les difficultés qu’a l’art à survivre au sein d’un système où seul prime le résultat net, ces enjeux sont égale‑

ment culturels. Les attentes de la destinée manifeste version

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techno‑néolibérale et la culture de Trump ont en commun une impatience face à tout ce qui est nuancé, poétique, ou non directement intelligible. De telles béances sont intolérables car on ne peut pas faire main basse dessus : elles n’offrent pas de produits livrables. (Dans ce contexte, la volonté de Trump de couper le financement du National Endowment for the Arts n’a rien d’étonnant.) Au début du xxe siècle, le peintre surréa‑

liste Giorgio De Chirico prédisait un rétrécissement de l’horizon pour les activités aussi « peu productives » que l’observation.

Compte tenu du poids de l’orientation plus pragmatique et matérialiste de notre civilisation, il ne semble pas para‑

doxal de développer un tel système social dans lequel il n’y a pas de place sous le soleil pour une personne vivant une vie spirituelle. Écrivain, penseur, rêveur, poète, phi‑

losophe deviendront des figures anachroniques, vouées à l’extinction, à la disparition de la surface de la terre, comme les ichtyosaures et les mammouths4.

Ce livre se donne pour objectif de trouver les moyens de conserver cette place sous le soleil. C’est un guide pratique pour ne rien faire compris comme acte de résistance politique à l’économie de l’attention, avec toute l’imperturbabilité d’une

« maison‑clou » chinoise bloquant la construction d’une auto‑

route. Je l’adresse non seulement aux artistes et aux écrivains, mais aussi à quiconque perçoit la vie comme étant plus qu’un instrument et par conséquent quelque chose qui ne peut pas être optimisé. Un simple refus motive mon argumentaire : le refus de croire que d’une certaine manière le lieu et le temps pré‑

sents, ainsi que les individus qui l’habitent avec nous, sont insuffisants. Les plateformes telles que Facebook et Instagram agissent comme des barrages qui tirent profit de notre pen‑

chant naturel pour autrui et d’un besoin intemporel de faire

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communauté, détournant et contrecarrant nos désirs les plus innés dans le but d’en tirer bénéfice. La solitude, l’observation et la simple convivialité devraient non seulement être recon‑

nues comme des fins en soi, mais comme des droits inaliénables appartenant à toute personne ayant la chance d’être en vie.

Le fait que le « rien » que je propose soit uniquement un rien du point de vue de la productivité capitaliste explique l’ironie à ce qu’un ouvrage intitulé Pour une résistance oisive. Ne rien faire au xxie siècle se pose également comme un plan d’ac‑

tion. Je désire tracer une série de mouvements : 1) un décrochage, qui n’est pas sans rappeler le « décrochage » des années 1960 ; 2) un mouvement latéral vers l’extérieur en direction des choses et des gens qui nous entourent ; et 3) un mouvement orienté vers le bas. Sans vigilance de notre part, la conception actuelle de la plupart de nos outils technolo‑

giques nous mettra constamment des bâtons dans les roues, en créant délibérément des objectifs factices pour l’introspection, la curiosité et le désir d’appartenir à une collectivité. Face au désir d’évasion, il n’est pas vain de s’interroger : que signifie‑

rait le « retour à la terre » si nous percevions la terre comme étant le lieu où nous nous trouvons en cet instant ? La « réa‑

lité augmentée » pourrait‑elle tout simplement signifier de poser son téléphone ? Et le moment venu, que (ou qui) trouverons‑nous en face de nous ?

C’est au sein d’un paysage dévasté par le déterminisme néo‑

libéral que cet ouvrage cherche à débusquer des sources occultes d’ambiguïté et d’inefficacité. Il offre un menu entrée‑

plat‑dessert à l’époque du Soleil vert. Cela étant dit, si je vous souhaite de trouver une forme d’apaisement dans cette invita‑

tion à vous arrêter ou à lever le pied, il ne s’agit pas d’une retraite le temps d’un week‑end ou d’un simple traité sur la créativité. L’intérêt à ne rien faire, tel que je le définis, n’est pas de retourner au travail frais et dispos en vue d’être plus

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productif, mais plutôt de remettre en question ce que nous percevons actuellement comme étant productif. À l’évidence, ma thèse est anticapitaliste, notamment concernant les tech‑

nologies qui encouragent une perception capitaliste du temps, des lieux, de soi et de la collectivité. Elle est également écolo‑

gique et historique : je soumets l’idée qu’un réacheminement et un approfondissement de notre attention par rapport au lieu entraîneront probablement une prise de conscience de notre participation à l’histoire et à une communauté allant au‑delà de l’humain. Que ce soit d’un point de vue social ou écolo‑

gique, le but ultime du « ne rien faire » est d’arracher notre concentration aux injonctions de l’économie de l’attention pour la faire porter de nouveau sur la sphère publique et physique.

Je n’adopte pas une position antitechnologie. Après tout, il existe des formes de technologie – des outils qui nous per‑

mettent d’observer le monde naturel, des réseaux sociaux décentralisés, non commerciaux – tout à fait susceptibles de nous inscrire plus pleinement dans le présent. Je m’oppose plutôt à la façon qu’ont les plateformes des grandes entreprises d’acheter et vendre notre attention, ainsi qu’à des conceptions et des utilisations de la technologie qui entérinent une défini‑

tion étroite de la productivité en faisant le choix d’ignorer le local, le charnel et le poétique. Je suis préoccupée par les effets des réseaux sociaux sur l’expression – y compris le droit de s’exprimer – et par leurs caractéristiques délibérément addic‑

tives. Mais le méchant de l’histoire n’est pas nécessairement Internet, ni même l’idée des réseaux sociaux ; c’est la logique envahissante des réseaux sociaux commerciaux et de leur intérêt financier à nous maintenir dans un état rentable d’anxiété, de convoitise et d’inattention. C’est en outre le culte de l’indivi‑

dualisme et de l’image de marque que font naître de telles plateformes, et qui influent sur la manière dont nous

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percevons notre moi hors connexion ainsi que les lieux que nous habitons dans la réalité.

Étant donné mon obstination à prêter attention aux lieux et au présent, il importe d’ancrer ce livre dans la baie de San Francisco, lieu où j’ai grandi et où je vis actuellement.

Cette région est connue pour deux choses : ses entreprises de technologie et la splendeur de la nature. En roulant à l’ouest depuis les bureaux de capital‑innovation de Sand Hill Road, vous déboucherez sur une forêt de séquoias surplombant l’océan. Depuis le campus de Facebook, vous pouvez accéder à pied à un petit marais regorgeant d’oiseaux du littoral.

Enfant, j’ai grandi à Cupertino, et ma mère m’emmenait par‑

fois à son bureau chez Hewlett‑Packard. Un jour, j’y ai essayé une des premières versions de casque de réalité virtuelle.

Certes, j’ai passé un temps considérable cloîtrée devant l’ordi‑

nateur. Mais nous sortions parfois randonner en famille parmi les chênes et les séquoias du parc de Big Basin, ou le long des falaises de San Gregorio State Beach. L’été, je partais souvent en colonie de vacances dans les montagnes de Santa Cruz, où s’est gravé à jamais en moi le nom Sequioa sempervirens.

Je suis artiste ainsi qu’autrice. Au début des années 2010, comme j’utilisais des ordinateurs pour créer et peut‑être aussi parce que j’habitais à San Francisco, je me suis laissé can‑

tonner dans la catégorie fourre‑tout « art et technologie ».

Pourtant, je m’intéressais à la technologie uniquement en ce qu’elle pouvait nous donner accès plus pleinement à la réalité physique : car c’est là que va mon allégeance. Ce constat m’a mise dans une drôle de posture : j’étais celle qu’on invite aux conférences sur la technologie, mais qui préfère observer les oiseaux. C’est là un des aspects étrangement « intermédiaires » de mon expérience, premièrement en tant que personne bira‑

ciale, et deuxièmement en tant que personne créant de l’art numérique au sujet du monde physique. J’ai travaillé comme

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artiste en résidence dans des lieux aussi insolites que Recology SF (alias « la déchetterie »), le San Francisco Planning Department et l’Internet Archive. Tout du long, j’ai entretenu une relation amour‑haine avec la Silicon Valley : la source même de la nostalgie de mon enfance et de la technologie qui a créé l’économie de l’attention.

Si inconfortable que ce soit, il est parfois intéressant d’être coincé dans un entre‑deux. Bon nombre des idées exposées dans cet ouvrage ont pris forme au fil des années que j’ai pas‑

sées à enseigner les arts plastiques, dont je défendais l’importance face à des étudiants en design et ingénierie de Stanford, qui pour certains n’y voyaient pas d’intérêt. La seule sortie que j’organise pour mon cours de conception numérique est une simple randonnée, et il m’arrive de demander à mes étudiants de rester assis dehors sans rien faire pendant un quart d’heure.

Je me rends compte que c’est ma manière à moi de mettre le doigt sur quelque chose. Moi qui habite entre les montagnes et cette culture entrepreneuriale hyperaccélérée, je ne peux pas m’empêcher de poser la question : que peut bien signifier construire des mondes numériques alors que le monde actuel est en train de s’effondrer sous nos yeux ?

Les activités insolites que je propose en cours sont égale‑

ment le fruit de mon inquiétude. Mes étudiants et les gens que je côtoie dégagent énormément d’énergie, d’intensité, mais aussi d’anxiété. Je vois des gens empêtrés non seulement dans des notifications, mais dans la mythologie de la productivité et du progrès, et qui sont incapables non seulement de se poser, mais de voir tout simplement où ils sont. Et au cours de l’été que j’ai mis à profit pour rédiger ce livre, j’ai été témoin d’un feu de forêt catastrophique, qui a frappé sans répit. Cet endroit, à l’instar de celui où vous vous trouvez en cet instant, demande à être entendu. À mon avis, nous devrions tendre l’oreille.

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Commençons par les collines qui surplombent Oakland, la ville où j’habite actuellement. Oakland possède deux arbres célèbres : le premier est le Jack London Tree, un immense chêne vert de Californie qui pare la façade de l’hôtel de ville, et qui a donné le logo de la ville. Le deu‑

xième, caché dans les collines, est moins connu. Baptisé

« Grandfather » ou « Old Survivor », c’est le dernier séquoia de la forêt ancienne d’Oakland à avoir échappé à l’abattage, un vestige miraculeux de cinq cents ans qui remonte à l’époque où les séquoias n’avaient pas encore été coupés dans le sillage de la ruée vers l’or. Si aujourd’hui la majeure partie de East Bay Hills est couverte de séquoias, il s’agit d’arbres de seconde pousse, qui ont germé sur les souches de leurs ancêtres, qui furent en leur temps parmi les arbres les plus imposants de toute la côte. Avant 1969, les habitants d’Oakland étaient persuadés que tous les arbres de la forêt ancienne avaient disparu, jusqu’à ce qu’un naturaliste découvre Old Survivor qui dominait ses congénères. Depuis, cet arbre séculaire a pris sa place dans l’imaginaire collectif, donnant naissance à des écrits, des randonnées en groupes, et même un documentaire.

Avant d’être abattus, les séquoias de la forêt ancienne d’East Bay Hills comptaient en leur sein les Arbres de Navigation : des séquoias si hauts que les marins de la baie de San Francisco s’en servaient pour éviter le récif dangereux de Blossom Rock. (Quand les arbres ont été abattus, le corps des ingénieurs de l’armée américaine a été contraint de faire littéralement exploser le récif de Blossom Rock.) Même s’il n’appartenait pas à ce groupe, j’aime à penser qu’Old Survivor était à sa manière une sorte d’outil de navigation. Cet arbre noueux a plus d’une leçon à nous enseigner, qui corres‑

pondent à l’itinéraire que je vais tâcher de tracer au cours de cet ouvrage.

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La première leçon touche à la résistance. Le statut légen‑

daire d’Old Survivor tient non seulement à son âge et à sa survie, mais aussi au mystère qui entoure sa localisation. Même les randonneurs qui connaissent bien East Bay Hills peuvent avoir du mal à le trouver. Et quand enfin on l’a repéré, on ne peut pas vraiment s’approcher d’Old Survivor, qui trône sur un pic escarpé et rocailleux dont l’ascension est particulière‑

ment raide. C’est d’ailleurs ce qui explique qu’il ait réchappé à la hache. L’autre raison est imputable à sa forme tordue et à sa taille : vingt‑huit mètres, soit un avorton par rapport à d’autres séquoias anciens. Autrement dit, Old Survivor a sur‑

vécu en grande partie parce qu’il apparaissait inutile aux bûcherons en tant que bois d’œuvre.

Le destin d’Old Survivor me rappelle une histoire – dont le titre est souvent traduit par « L’Arbre tordu » – tirée du Zhuangzi, un recueil d’écrits attribués à Tchouang‑tseu, un phi‑

losophe chinois du Ive siècle. Un maître charpentier passe près d’un chêne (dans une version, il s’agit d’un chêne dentelé, qui ressemble au chêne vert de nos côtes), imposant tant par sa taille que par son grand âge. Pourtant, le maître charpentier passe son chemin, déclarant que « c’est un arbre sans intérêt » qui a réussi à vivre longtemps uniquement parce que ses branches noueuses ne peuvent pas servir de bois d’œuvre. Peu de temps après, l’arbre lui apparaît en songe et l’interroge :

« Pourquoi me comparer à des arbres cultivés ? » L’arbre sou‑

ligne que les arbres et arbustes fruitiers sont démembrés.

Lui‑même a érigé l’inutilité en stratégie : « Elle m’est d’une grande utilité. Si j’avais eu une utilité, aurais‑je pu atteindre une telle grandeur ? » L’arbre rejette la distinction qui est faite entre l’utilité et la valeur par un homme qui perçoit les arbres exclusivement comme du bois d’œuvre. « Et puis, toi et moi sommes tous les deux des êtres. Comment des êtres peuvent‑ils se jauger mutuellement ? Comment est‑ce qu’un homme sans intérêt au bord de la mort pourrait connaître un arbre tout

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aussi dépourvu d’intérêt5 ? » Je n’ai aucun mal à m’imaginer de telles paroles adressées par Old Survivor aux bûcherons du

xIxe siècle, moins d’un siècle avant que nous ne prenions la mesure de ce que nous avons perdu.

Cet oxymore – l’utilité de l’inutilité – est typique de Tchouang‑tseu, qui s’exprimait souvent par contradictions apparentes et sophismes. Mais à l’image d’autres affirmations du philosophe, il ne s’agit pas d’énoncer un paradoxe par prin‑

cipe : il s’agit plutôt d’une observation face à un monde social qui est en soi paradoxal, défini par l’hypocrisie, l’ignorance et l’illogisme. Dans une telle société, un homme qui tenterait de mener une existence humble et éthique apparaîtrait vraisem‑

blablement « à l’envers » : pour lui, le bien serait mal, en haut serait en bas, la productivité serait la destruction et, en effet, l’inutilité serait utile.

Si vous m’autorisez à filer la métaphore, nous pourrions dire qu’Old Survivor était trop bizarre ou trop difficile pour s’ache‑

miner sans encombre vers la scierie. De cette manière, l’arbre m’offre l’image d’une « résistance‑en‑place ». Résister en place consiste à se donner une forme que le système de valeur capi‑

taliste ne peut pas s’approprier facilement. Cet acte implique un refus du cadre de référence : en l’espèce, un cadre de réfé‑

rence dans lequel la valeur est déterminée par la productivité, la solidité d’une carrière et l’esprit individuel d’entreprise. Il implique d’embrasser et d’essayer d’habiter des idées plus confuses ou indistinctes : l’entretien en guise de productivité, l’importance de la communication non verbale, et la simple expérience de la vie comme but suprême. Il implique de recon‑

naître et de célébrer une forme du soi qui change avec le temps, dépasse la description algorithmique, et dont l’identité ne se cantonne pas toujours à la frontière de l’individu.

Au sein d’un environnement obnubilé par la seule appro‑

priation capitaliste de nos plus infimes pensées, cet acte de résistance n’est pas moins inconfortable que d’enfiler la

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mauvaise tenue pour se rendre dans un lieu où un code vesti‑

mentaire est de rigueur. Comme je m’attacherai à vous le montrer à l’aide de divers exemples de refus‑en‑place déve‑

loppés par le passé, persister dans cet état exige engagement, discipline et volonté. Ne rien faire est difficile.

L’autre enseignement que nous offre Old Survivor tient à ses fonctions de témoin et de mémorial. Même le plus indé‑

crottable des matérialistes doit bien admettre qu’Old Survivor est différent d’un quelconque monument conçu par l’homme, puisque après tout il est vivant. Dans un numéro de 2011 du journal local MacArthur Metro, feu Gordon Laverty, alors tra‑

vailleur retraité de l’East Bay Municipal Utility District, rédigea avec son fils Larry un hymne à la gloire d’Old Survivor : « Il y a un gars qui vit tout en haut d’une côte dans Leona Park, à deux pas d’ici, et qui est le témoin de notre folie depuis aussi longtemps qu’Oakland est peuplée. Il s’appelle Old Survivor.

C’est un séquoia et il est vieux. » Les auteurs présentent l’arbre comme un témoin de l’histoire, de l’époque des chasseurs‑

cueilleurs des peuples ohlones à l’arrivée des Espagnols et des Mexicains, des profiteurs blancs. Le point de vue de l’arbre – immuable face aux folies successives des nouveaux arri‑

vants – finit par faire de lui un symbole moral aux yeux des Laverty : « Old Survivor tient toujours… telle une sentinelle nous rappelant d’être judicieux dans nos choix6. »

C’est ainsi que je le perçois, moi aussi. Old Survivor est avant toute chose un fait physique, le testament muet d’un passé très réel, tant naturel que culturel. Contempler cet arbre revient à contempler quelque chose qui a commencé à pousser au cœur d’un monde très différent, voire méconnaissable : un monde dans lequel les humains choisissaient de préserver l’équilibre naturel de la vie plutôt que de le détruire, dans lequel la forme du littoral n’avait pas encore été modifiée, dans lequel vivaient des grizzlis, des condors de Californie et des

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saumons coho (tous ont disparu de l’East Bay au cours du

xIxe siècle). Rien de tout cela ne relève de la fable. Ni ne remonte si loin dans le temps. Aussi sûrement que les aiguilles qui poussent sur les branches d’Old Survivor sont reliées à ses racines anciennes, le présent découle du passé. Cet enracine‑

ment est justement ce dont nous avons désespérément besoin, submergés que nous sommes face à un présent amnésique et à l’esthétique de grande distribution du virtuel.

Ces deux enseignements vous donnent l’idée de l’orienta‑

tion que je vais prendre dans cet ouvrage. La première moitié de « ne rien faire » s’attache à se désengager de l’économie de l’attention ; l’autre moitié à se réengager autour d’autres choses. Qui ne sont rien de moins que l’espace et le temps, une possibilité dès lors que nous nous serons retrouvés à un certain degré d’attention. En définitive, face à l’absence de lieu d’une vie optimisée qui se passe en ligne, je désire plaider en faveur d’une nouvelle « joie du lieu » qui apporte sensibilité et responsabilité à l’histoire (ce qui s’est passé ici) et à l’écologie (les espèces qui vivent, ou ont vécu, ici).

Dans cet ouvrage, je mets en avant le biorégionalisme en tant que modèle pouvant nous permettre de penser le lieu. Le biorégionalisme, dont l’approche a été conceptualisée par l’écologiste Peter Berg dans les années 1970, et qu’on ren‑

contre beaucoup dans les pratiques indigènes d’utilisation des terres, est lié à une conscience non seulement de la multipli‑

cité des formes de vie qui habitent chaque lieu, mais aussi de leur corrélation, y compris avec les humains. La pensée bioré‑

gionaliste inclut des pratiques telles que la réhabilitation des habitats et la permaculture, mais contient également un élé‑

ment culturel, puisqu’elle nous demande de nous identifier en tant que citoyens de la biorégion tout autant (sinon plus) que de l’État. Notre « citoyenneté » dans une biorégion implique non seulement une familiarité avec l’écologie locale, mais un engagement à en être dépositaires ensemble.

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Table

Introduction. Survivre à l’utilité ... 9

Chapitre 1. Le bien‑fondé du rien ... 29

Chapitre 2. L’impossibilité d’une retraite ... 65

Chapitre 3. Anatomie d’un refus ... 109

Chapitre 4. Exercices d’attention ... 151

Chapitre 5. Écologie des inconnus ... 193

Chapitre 6. Réhabiliter les sols de la pensée ... 231

Conclusion. Démantèlement manifeste ... 271

Remerciements ... 297

Notes ... 299

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Pour une résistance

oisive

Ne rien faire au XXIe siècle

Jenny Odell

Cette édition électronique du livre Pour une résistance oisive de Jenny Odell

a été réalisée le 14 septembre 2021 par les Éditions Dalva.

Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 978-2-492596-33-9).

P o u r u n e r é s i s t a n c e o i s i v e

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