Les relations conifères-scolytides : importance et perspectives de recherches
F. LIEUTIER de Zoologie forest
J.
LEVIEUXre, Centre de Rec
1-N.R.A., Statiorr de 7,oologie fore.stière, Centre de Recherches d’Orléan.r Ardon, F 45160 Olivet
Résumé
Les possibilités de dégâts des scolytides dans les peuplements forestiers résineux résultent de deux facteurs complémentaires, d’une part l’existence d’arbres affaiblis sous 1’cffet d’un stress, d’autre part un certain niveau de population de ravageurs. Une présentation rapide de
l’état actuel des recherches dans ces domaines est effectuée d’après les travaux nord-américains et quelques travaux européens, en insistant sur ceux qui accordent un rôle important aux
réactions de défense de l’arbre. Des orientations de recherches sont ensuite suggérées pour la France. La démarche générale proposée est, à court terme, d’apprécier dans quelle mesure
et pour quelles
espèces
le « modèle américain p est transposable en France ; certains scolytides européens d’intérêt économique possèdent, en effet, une position systématique etune biologie assez différentes des espèces nord-américaines ayant servi a l’élaboration du modèle. A plus long terme, on pourrait viser, d’une part la compréhension des modalités d’installation des espèces françaises pour pouvoir proposer à l’améliorateur des bases complé-
mentaires de sélection, d’autre part la mise au point d’indices permettant d’estimer les effectifs de ravageurs. Les thèmes de recherche proposés sont : étude fine du mécanisme des pertur- bations physiologiqucs provoquées par le stress hydrique ; mise au point de critères permettant
d’apprécier l’état de déficience des arbres ; rôle des champignons associés dans les mécanismes d’installation des espèces françaises ; dispersion et répartition des insectes en phase endé- mique ; mise au point d’une méthodc d’échantillonnage des populations au niveau parcellaire ; étude des facteurs responsables des variations des niveaux de population.
Le forestier
européen
saitdepuis longtemps
que lesscolytes,
à l’étatendémique.
sont des ravageurs de
faiblesse,
c’est-à-direqu’ils
ne réussissentgénéralement
leurinstallation que sur des arbres déficients. Cette observation commune en
Europe
ressort
également
des nombreux travaux effectués enAmérique
du Nord dans les immenses forêts deconifères,
là où les essences enplace
sontd’origine.
Avec despopulations épidémiques toutefois,
les arbres enparfaite
santé eux-mêmespeuvent
succomber aux attaques alors denses et
répétées
desscolytides.
En outre, même surles arbres
affaiblis,
les attaques isolées aboutissent rarement et le succès de l’instal- lation nécessite leplus
souvent unequantité
minimaled’attaquants (seuil
de popu-lation).
Il
apparaît
donc que lespossibilités
dedégâts
dans lespeuplements
forestiersrésultent de deux facteurs
complémentaires essentiels,
d’une part l’existence d’arbresréceptifs,
c’est-à-dire affaiblis sous l’effet d’un stress, d’autre part un certain niveau depopulation
de ravageurs. Pourespérer
déboucher sur lacompréhension
des mé-canismes de déclenchement des attaques,
compréhension qui
devraitpermettre
d’éla- borer une méthode de luttepréventive,
les recherches doivent s’orienter vers ces deux aspects.Nous nous proposons dans ce
qui
suit d’effectuer lepoint
sur l’état actuel desrecherches dans ces domaines pour les
scolytides
des conifères engénéral, d’après
les travaux nord-américains et
quelques
travauxeuropéens, puis
nous exposeronsnos idées sur la
façon
d’aborder lesproblèmes français.
Nousprécisons néanmoins,
tout de
suite, qu’il
nousparaît
absolument essentiel de ne pas oublier que l’arbreest un
organisme vivant,
cequi signifie qu’il
n’estjamais passif
à uneagression, quelle qu’elle
soit et que, mêmeaffaibli,
il doit êtrecapable
dans certaines limitessans
doute,
d’élaborer un processus de défense. C’estpourquoi,
lors de cette mise aupoint,
nous attacherons une attentionparticulière
aux travaux en accord avec cetteconception.
1. Les arbres
réceptifs
et les relationsconifères-scolytes
L’installation des
scolytes
sur les arbres s’effectue enplusieurs phases
successi-ves.
L’attaque
commence par l’arrivée dequelques
insectespionniers qui
« choisis-sent » les
sujets susceptibles
de convenir à leur installation. Unmélange
de substan-ces volatiles émises par l’arbre et par les
pionniers
confère alors à l’ensemble arbre + insectes une trèsgrande
attractivité et déterminel’agrégation
massive d’une trèsgrande quantité
d’insectes sur l’hôte choisi. Cetteagrégation
est en outre accrueconsidérablement par le fait que les insectes attirés contribuent
eux-mêmes,
dès leurarrivée,
à augmenter l’attractivité du milieu. On a donné le nom de «phéromones d’agrégation
» aux médiateurschimiques responsables
de cephénomène.
La troisième et dernièrephase correspond
à l’installation définitive des insectes ; celle-ciimplique
la mort de l’arbre dans la
quasi
totalité des cas et conditionnetoujours
la survie de la descendance duscolytide.
Sa réussite est déterminée par lescapacités
de défensedu
végétal.
1.1. Le choix des arbres par les
insectes-pionniers
Les modalités de ce choix ne sont pas encore clairement
comprises
et semblentdépendre
desespèces
en cause. Dans certains cas aumoins,
lespectre
d’odeur de l’arbre formé par différents constituants des résines subirait une altération sousl’effet d’un stress
hydrique (C HARARAS ,
1959 a, 1979 ; PESSON & CaAnnRas,1969).
Les
produits d’oxydation
desterpènes (attractifs
pour lesinsectes)
seraient en quan- titéplus
élevée dans le spectre d’odeur des arbresdéficients,
tandis que lesterpènes,
en
général répulsifs
à hauteconcentration,
seraientprésents
enquantités plus
faibles.R AFFA
& BERRYMAN (1983 a)
signalent
aussi que laquantité
deterpènes oxydés
estplus grande
chez les individus de Plnus contortasusceptibles
aux attaques que chezles individus résistants. Dans d’autres cas, le choix des arbres par les
pionniers
s’effectuerait au
hasard,
lescapacités
de défense de l’arbre et les stimuligustatifs
déterminant finalement
l’acceptation
ou lerejet
de l’hôte(H YNUM
&B ERRYMAN ,
1980 ;MoEC
K et
coll.,
1981 ; RnFFn & BERRYMAN, 1982 a ; WooD,1982).
Parailleurs,
danstous les cas, il est
probable
que la vision intervient dans l’attraction à distance. Lesscolytides
sont en effet attirés par des silhouettes linéaires verticales(S CHONHERR ,
1977 entre
autres) ;
cela ne leur permet sans doute pas de choisirpréférentiellement
les arbres
déficients,
mais on ne connaît pas le rôle de la vision des couleurs dans l’orientation de ces insectes.1.2.
L’cagrégatiora
Les médiateurs
chimiques d’agrégation
desscolytides
ont faitl’objet d’impor-
tantes recherches ces
quinze
dernières années. De nombreuses substances ont été isolées etsynthétisées.
C’esttoujours
unmélange
deplusieurs produits qui
est actifet leur mode d’action et leur fonction
apparaissent complexes, dépendant
d’ungrand
nombre de facteurs tels que l’isomérie
optique,
la concentration des substances oula nature des
mélanges
danslesquels
elles se trouvent. Des interactionsmultiples
existent entre les différents
composés,
cequi
permet des communications entre sco-lytides d’espèces
différentes. En outre, la stridulation parl’un,
l’autre ou les deuxsexes interfère avec l’émission des
phéromones.
On trouvera de nombreusespréci-
sions sur les
phéromones d’agrégation
desscolytides
dans lespublications
de Sii.-vERSTEIrr
(1977)
et de WOOD(1982).
Une
caractéristique
fondamentale de ces médiateurschimiques
estqu’ils
ne sontgénéralement
pas des sécrétions desscolytides, mais,
aucontraire,
des substancesd’origine végétale
modifiées par passage dans le tubedigestif
des insectes.Ainsi,
laplupart
des substances isolées chez lesscolytides
des conifèresdérivent,
par trans- formationchimique simple,
desterpènes
de l’hôte. Mêmes s’ils ne sont sans doutepas seuls
responsables,
lesmicroorganismes symbiotiques
du tubedigestif paraissent jouer
un rôle fondamental dans cette transformation(B RAND
etcoll.,
1975 ; CHARA-RAS et
coll., 1979).
Il est certain que les recherches sur les
phéromones d’agrégation
desscolytides
ont
apporté
des informations extrêmementprécieuses
sur le comportement de ces insectes et leurspossibilités
de colonisation desarbres,
mais elles ont souvent consi- déré ces derniers comme un support inactif. Il est trèsimportant,
aucontraire,
de considérer l’arbre comme un être vivant. Ce faitapparaît
au niveau du choix effectuépar les insectes
pionniers
et, comme nous le verrons, dans les mécanismes condition-nant l’installation définitive des ravageurs. Il n’est certainement pas non
plus
ànégliger pendant
le déroulement de laphase d’agrégation.
RAFFA & BERRYMAN(1983 b)
ont en effetmontré,
lors des attaques de Pinus contorta par Dendroctonusponderosae,
que la durée de laphase d’agrégation
était directement liée à lavigueur
du
végétal
et quel’agrégation
elle-même semblaitpouvoir
être inhibée par l’intensité de la réaction de défense de certains arbres(cf. infra).
1 . 3
. L’installation
définitive
des insectes et les réactions dedéfense
de l’arbreOn
peut,
avec BERRYMAN(1972),
considérer que les conifèresdisposent
de deuxsystèmes
de défense vis-à-vis desattaques
descolytes :
- la réaction
primaire
de défensecorrespond
à un écoulement de résines pro-voqué
par l’actiontraumatique
de l’insecte. C’est une réactionrapide, passive, due,
soit à la section de canaux résinifèrespréexistants (pin, épicéa, mélèze),
soit à lanéoformation de
poches
ou de canaux à résine chez les arbresqui
n’enpossédaient
pas
déjà (sapin, cèdre, ...).
Ces résinesprimaires
sont sécrétées lors den’importe quelle
blessure entamantl’intégrité
des tissus conducteurs. Lors desattaques
descolytes,
les résinesprimaires, quand
elles sont enquantité importante,
peuventempêcher
l’insecte depénétrer
dansl’arbre,
soitqu’il
se noie ous’englue,
soitqu’il s’échappe
et cherche un autre arbreplus propice
à son installation. Certains insectes ontcependant
lapossibilité
de forer leur trou depénétration
à travers le flux derésines. Les cônes de résine
percés
d’unegalerie
que l’on observe en surface des arbresattaqués
par Tomicuspiniperda
ou Dendroctonus rnicans parexemple
sontla manifestation de cette lutte entre l’insecte et les résines
primaires.
Lacomposition chimique
des résinesprimaires,
enparticulier
lesterpènes qu’elles contiennent,
pour- rait aussi constituer un mécanisme de dissuasion vis-à-vis de l’insecte. Parailleurs,
il semble que chez certains arbres, l’intensité de la réactionprimaire puisse
inhiberl’agrégation,
en limitant l’émission desphéromones
par les insectes arrivés surl’arbre,
ou engênant
laperception
de ces substances par les insectes envol,
par suite, parexemple,
d’une tropgrande
richesse enterpènes
(RAFFA &B E nRYMAN,
1983
b).
La réactionprimaire
de défense a donc un rôleimportant
lors des deuxpremières phases
d’installation desscolytes ;
- la réaction secondaire est
dirigée
contre leschampignons transportés
par lesinsectes ;
on sait, eneffet,
que laplupart
desscolytides
sous-corticolestransportent
dans des organes variés les spores de divers
champignons (G RAHAM ,
1967 ; FRANCKE- Gt2ossMAN, 1967). Les interactions entre l’arbre et ces derniers ont étéparticulière-
ment étudiées au Canada et aux Etats-Unis dans le cas de l’installation de De!zdrocto-
nus
pon d erosae
sur Pinus eontorta ou deScolytus
ventralis sur Abiesgrandis (R EID
et
coll.,
1967 ; BERRYMAN, !972 ; SHR1MPTON, 1973, 1978 ; ;)APRANYIIi etCO ll.,
1975 ; § RUSSEL & BERRYMAN. 1976 ; WONG c!c BEiRRYMAN, 1977 ; RAFFA & BERRYMAN, 1982b,
1983 a). L’introduction
(artificielle
ou par l’insecte) duchampignon
provoque chez l’arbre une vive réaction autour dupoint
d’inoculation. En avant du front de déve-loppement
dupathogène,
les cellulesparenchymateuses
se nécrosent etsynthétisent
des
quantités importantes
de résines secondaires. Les tissusparenchymateux impré- gnés
par ces résines deviennent alors inutilisables par lechampignon
etincompatibles
avec le
forage
d’unegalerie
et la survie des œufs et des larves desscolytes.
Ilscontiennent des concentrations élevées de divers
composés toxiques
tels que desmonoterpènes
et despolyphénols
et,après
cristallisation des résinespossèdent
unegrande
dureté. En outre,quand
la réaction estvigoureuse,
elle se termine par la création d’un bourrelet cicatricielqui
isole lechampignon
du reste duvégétal
et luiinterdit l’accès aux substances nécessaires à son
développement,
enparticulier
auxglucides
contenus dans les tissus inaltérés.il
s’agit
donc d’une réactiondynamique,
totalement différente de la réactionprimaire
etcorrespondant
à ce que KLFh-tFNT & GoonM.aN(1967)
ont défini commeune réaction
d’hypersensibilité
chez lesvégétaux.
L’intensité de cetteréaction, qui
intéresse à la fois les insectes
pionniers
et ceuxqui
sont attirés par lesphéromones,
conditionnerait directement la réussite de l’installation définitive des insectes (3e
pha-
se). Le rôle duchampignon
serait de vaincre la réaction de l’arbre et d’affaiblir sarésistance favorisant ainsi l’installation définitive du
scolyte
et la survie de sa des-cendance. Le résultat
dépendrait
donc d’une part du rapport de forcechampignon- arbre,
d’autre part, de lapossibilité qu’aurait l’insecte,
par son activité deforage,
de
prendre
de vitesse la réaction secondaire de défense déclenchée par laprésence
du
champignon
dans l’arbre. Si l’arbre neréagit
pas assezrapidement
etvigoureu-
sement, le
champignon
sedéveloppe,
l’installation duscolyte
réussit et sa descendance survit. Si, au contraire, l’arbre est suffisammentvigoureux
pour contenir ledévelop-
pement duchampignon
et l’avancée del’insecte, l’attaque
duscolyte
avorte.2. Les niveaux de
population
desscolytides
Dans le processus d’installation décrit
plus haut,
les relations entre lescapacités
de défense des arbres et
l’agressivité
deschampignons apparaissent primordiales.
Or,
lasynthèse
des résines secondaires et, enparticulier,
destcrpèncs qu’elles
renferment est
grande
consommatriced’énergie ;
labiosynthèse
d’une molécule demonoterpènes
parexemple correspond
pour l’arbre à une pertepotentielle
de 90 mo-lécules d’A.T.P. (Wtt!caT et
Coll.,
1979). La résistance de l’arbre serait donc condi-tionnée,
directement ouindirectement,
par laquantité d’énergie qu’il
seraitcapable
de mobiliser
rapidement.
C’est de cepoint
de vue que le niveau despopulations
de
scolytides jouerait
un rôle fondamental. Eneffet,
selon le schémaprécédent, plus
le nombred’attaquants
estélevé, plus
l’est aussi le nombre depoints
d’inoculation duchampignon.
Plusgrandes
sont alors les chances pourl’agresseur,
de provoquerune demande
énergétique
suffisamment forte pour que l’hôte nepuisse
y subvenir et pour que l’installation définitive réussisse. Dans une tellestratégie,
oncomprend
que les attaques réussissent
plus facilement,
c’est-à-dire avec un nombre d’assaillantsplus réduit,
sur les arbresdéficients,
chezlesquels
les réservesénergétiques
sontdiminuées.
Dans ces
conditions,
le rôleprincipal
desphéromones d’agrégation
serait demultiplier rapidement
le nombre depoints
d’inoculation. Il semble exister à cesujet
une étroite corrélation entre la
vigueur
des arbres et l’émission desphéromones.
Ainsi,
selon RAFFA & BERRYMAN(1983 b),
comme l’insecte utilise lesterpènes, composés
de défense del’arbre-hôte,
commeprécurseurs
de sesphéromones,
l’émis-sion de ces dernières dure d’autant
plus longtemps
et les insectes attirés sont d’autantplus
nombreux que l’arbre estplus
apte àsynthétiser
desquantités importantes
deterpènes.
Les arbres se défendantvigoureusement
seraient donc assaillis par desquantités
élevées d’insectes. Quand la réaction de défense de l’arbre aurait été dominée par lechampignon,
l’émission dephéromones
s’arrêterait d’elle-même.Les relations entre le niveau des
populations
descolytides
et lavigueur
desarbres sont
expliquées
de lafaçon
suivante (BERRYMAN, 1976, 1978, 1982 a ; RAFFA& BERRYMAN, 1980,
1983 b) :
pour un bas niveau depopulation
descolytes,
seulsles arbres très déficients et souffreteux sont colonisés avec succès car le seuil cri-
tique
de densité d’inoculation est pour eux faible. En outre, ces arbres ont peu deliber,
le taux demultiplication
des insectes y est donc réduit(A MMAN ,
1972 ; BERRYMAN
,
1976).
Deplus,
la nourrituredisponible
étant rare(peu
d’arbresdéficients),
la mortalité des
scolytes pendant
laphase
de recherche de l’hôte estimportante.
Les
populations
se maintiennent ainsi naturellement à l’étatendémique.
Le passage à
l’épidémie
et le déclenchement d’unepullulation pourrait
avoir deuxorigines :
1. Le nombre d’arbres en difficulté
physiologique
se trouveaugmenté
defaçon importante
par suite d’accidentsclimatiques
comme une sécheresse intense et pro-longée
ou par suite d’une sénescenceexagérée
despeuplements,
parexemple.
Cephénomène correspond
à un abaissementconséquent
du seuilcritique
d’inoculation dechaque
arbre d’où leur colonisationpossible,
même à basniveau
depopulation,
et donc la
multiplication
brutale etimportante
desinsectes,
favorisée parl’existence, parmi
les arbres endifficulté,
de nombreux individus à liberépais.
Par la suite,même si les conditions redeviennent favorables aux
arbres,
lespopulations
descolytes
se trouveraient à un tel niveauqu’elles permettraient
de toutefaçon
d’at-teindre le seuil
critique
d’inoculation des arbresvigoureux.
2. Le nombre d’insectes se trouve
brusquement augmenté grâce
à une abondantenourriture immédiatement
disponible
(cas d’unetempête provoquant d’importants
chablis par
exemple).
Le niveau despopulations
devient alors tel que des densitésd’attaques supérieures
au seuilcritique
d’inoculation des arbresvigoureux
sontatteintes.
Dans les deux cas, la
multiplication
despopulations
devientpossible
sur lesarbres
vigoureux
à liberépais.
Des seuils deplus
enplus
élevés sont alors atteints.Le
phénomène s’amplifie rapidement
de lui-même et pour un très haut niveau depopulation,
même des arbres trèsvigoureux, disposant
de réservesénergétiques importantes, pourraient
être vaincus.Ainsi, pourraient s’expliquer l’explosion
brutale )et lagénéralisation fréquente
des attaques descolytes,
en même temps que leur caractère occasionnel. Il existerait donc un seuilépidémique
depopulation
au-delàduquel
les processus naturels derégulation
nejoueraient plus
leur rôle de « feed- backnégatif
sur la croissance despopulations,
maisacquerraient,
au contraire, un rôlepositif
favorisant la croissance. Pour BERRYMAN(1982 a),
cephénomène
seraitune
caractéristique
des insectes àpullulations
occasionnelles. Dans le cas desscolytes,
le seuil
épidémique correspondrait
au niveau depopulation
permettant dedépasser
le seuil
critique
d’inoculation des arbresvigoureux ;
le processus naturel derégulation
le
plus important
serait la résistance des arbres. Le basculement d’une action de feed-backnégatif
vers une actionpositive
serait dû à ce que les arbres résistantssont en
général
ceuxqui
ont le liber leplus épais.
Toutefois,
comme le font remarquer RAFFA & BERRYMAN(1983 b),
de telles relations entrepopulations
de ravageurs et arbres sontincompatibles
avec lapersis-
tance du
système hôte-parasite
lui-mêmepuisque,
enpériode épidémique
et enl’absence d’intervention humaine
efficace,
elles peuventthéoriquement
conduire à ladisparition
de la totalité des arbres. Enfait,
lesystème
se maintiendrait d’une partgrâce
à l’existence d’arbrescapables
de résister à de très hautes densités d’inoculation (BERRYMAN
, 1982
a),
d’autre part parce que certains arbres ne seraientjamais l’objet d’attaques
massives (WnRINC &P lTM AN,
1983). La raison de cette absenced’attaque pourrait
être lapossibilité
d’inhiberl’agrégation (cf. supra). Après
lapullulation,
lesscolytes
seraient donc décimés par le manque de nourriture et lespopulations
retour-neraient à l’état
endémique.
3. Orientations des recherches en France
La théorie que nous venons de
résumer, expliquant
les modalités d’installations desscolytes
sur lesarbres,
en même temps que les mécanismes derégulation
despopulations
de ces insectes et l’existence de leurspullulations occasionnelles,
accordeune extrême
importance
et unegrande généralité
au rôlejoué
par l’arbre lui-même.C
HARARAS (1962,
1979) puis
CARLE(1975)
ontdéjà souligné, depuis
de nombreusesannées,
en France, ce rôle fondamental duvégétal,
maisl’originalité
de la théorierapportée
ci-dessus réside en cequ’elle
accorde uneplace prépondérante
aux réactionsde défense de l’arbre. Ce « modèle » a été élaboré à
partir
de travaux effectués dans leurgrande majorité
enAmérique
duNord, principalement
sur deuxespèces
descolytes
inconnues enEurope,
Dendroctonusponderosae et Scolytus
ventralis. Sur l’anciencontinent,
lesscolytes
degrand
intérêtéconomique
sont au nombre decinq, Ips acuminatus, Ips sexdentatus, Ips typograplzus,
Tomicuspiniperda
et Dendroctonus micans, tousprésents
en France mais absents sur le nouveau continent.Toutefois,
on peut
quand
même penser que les modalités d’installation desscolytides européens
doivent êtresemblables,
dans leursgrandes lignes
au moins, à celles desScolytides d’outre-atlantique.
Un desobjectifs
à court terme des recherches consacrées auxscolytides
en Francepourrait
donc êtred’apprécier
dansquelle
mesure et pourquelles espèces
le « modèle américain » esttransposable
dans notre pays. Ces recherchespourraient
viser àplus longue échéance,
d’unepart
lacompréhension
des modalités d’installation des
scolytides français
pourpouvoir
à terme proposer à l’améliorateur des basescomplémentaires
de sélection des arbresforestiers,
d’autre part la mise aupoint
d’indices permettant d’estimer les effectifs de ravageurs. Nousavons
déjà indiqué (L IEUTIER ,
1984) lesprincipales
voies de recherches que nous pensons devoir êtredéveloppées
en France; nous lesreprendrons
ici enprécisant quelques points.
3.1. Les arbres
réceptifs et
les relationsarbres-scolytes;
les modalités d’installation des insectes
Bien que
d’origine
variée(climatique, édaphique, pathologique,
etc.) le stresshydrique
est dans la trèsgrande majorité
des cas la cause de l’affaiblissement des arbres et se trouve donc presquetoujours
àl’origine
des attaques descolytes.
Uneétude fine du mécanisme des
perturbations physiologiques provoquées
par ce stress serait donc d’unegrande
utilité. CHARARAS (1959b,
1979)indique
quel’augmentation
de la concentration des sucs
cellulaires,
sous l’effet de lasécheresse,
provoque une élévationimportante
de lapression osmotique, phénomène qui
peut déterminer des troublesphysiologiques
graves et des lésions cellulaireslorsque
les valeursdépassent
un certain seuil variable selon les essences.
D’après
cet auteur,l’adaptation
d’uneessence
végétale
à la sécheresse serait fonction dans ces conditions de sonaptitude
à supporter une élévation
importante
de lapression osmotique.
On ne sait pas toutefoisquelle
est la nature des troublesphysiologiques
consécutifs à cette élé- vation de lapression osmotique. Cependant,
diverses études ontrapporté
des varia- tionsimportantes
de lacomposition glucidique
et des modifications du métabo- lisme des sucres dans les arbres soumis à un stresshydrique
(HODGES & LOR10, 1969 ;H
ANOVER
,
1975 ; WRIGHT etcoll.,
1979). Ces voies de recherches sont àdévelopper
non seulement au niveau des modifications de la
composition glucidique,
mais aussiau niveau des mécanismes
enzymatiques
concernés par les modifications du méta- bolisme de cescomposés.
De telles
études,
outre une meilleurecompréhension
des mécanismcs de ladéficience, pourraient
permettre de déboucher sur la mise aupoint
de critères per- mettantd’apprécier
celle-ci. On nedispose
actuellement en France d’aucun moyen de détecter assez tôt les arbressusceptibles
aux attaques. La mesure de lapression osmotique
utilisée par Ci’ARARAS( 1959 b,
1979) dans les pays méditerranéens àlongue
saison sèchen’cst pas transposable
en paystempéré
(CHARARAS, lh)74), 11 enest de même de la mesure de la
pression
d’exsudation des oléorésinesdéveloppée
par VITE
(1961)
et VITE & WooD (1961),qui dépend plus
du nombre et de la taille des canaux résinifères que d’une sensibilité auxattaques
d’insectes(H ODGES
& LoRio, 1971) etqui,
de toutefaçon,
necorrespond qu’à
uneappréciation
de l’intensité de la réactionprimaire
de défense seule. Des recherches sur leséchanges hydriques
entrele
végétal
et le milieu environnant (air etsol) pourrait
aussi êtreprécieuses
pour l’élaboration d’un critère de déficience. Laprise
en considération de divers coefficients decroissance,
ainsi que WARING et PITMAN (1980) l’ont fait pour Pinus colztorta, en même temps que de diversescaractéristiques morphologiques
etstationnelles, pourrait
aussi fournir des
renseignements
utiles sur la vitalité desarbres,
en liaison avec les attaques descolytes.
On peut par ailleursenvisager
la mise aupoint
d’un test bio-logique
fondé surl’importance
de la réactiond’hypersensibilité
à l’introduction d’unchampignon
véhiculé par unscolyte.
Divers essais ontdéjà
fourni des résultatsintéressants
(S HRIMPTON
& REID, 1973 ; RAFFA & BERavMAN,1982 c),
mais la lenteur del’expérimentation
et la blessureinfligée
à l’arbre lors de la lecture des résultatsimpliquent
des améliorations substantielles.L’importance
du rôlejoué
par leschampignons
lors de l’installation desscolytide!
étudiés en
Amérique
du Nord conduit naturellement àdévelopper
desinvestigations analogues
enEurope.
Ilimporte
en effet d’examiner si leschampignons
véhiculés par lesespèces européennes jouent
un rôle semblable à celui de leurshomologues
amé-ricains.
Jusqu’à présent
seul7px typograplzcrs
surépicéa
en Finlande a faitl’objet
derecherches à ce
sujet (C HRISTTANSE N
& HORNTVEDT, 1983 ; HORNTVEDT etCO II.,
1983) ; le processus d’installationapparaît
pour luianalogue
à celui décrit aux Etats-Unis.Des
études doivent êtredéveloppées
pour les autresespèces.
Leschampignons
associés à
Ips
acuminatus etlps
sexdentatus sontdéjà
connus de Suède ou d’Alle-magne (RENNERFELD, 195! ; MATHIESEN-KÂÂiziK, 1953, 1960 ; FRANCKE-CrROSSMAN,
1967)
mais leurprésence
chez T.piniperdit,
contrairement au cas de Tomicus tninor.paraît
très incertaine tandis que D. micans ne semble pas enposséder.
Le cas de ce dernier, chezlequel
on ne connaît pas nonplus
dephéromones d’agrégation
à l’état adulte, doit sans doute être abordé defaçon
différente de celui des autresespèces.
Par
ailleurs,
même si le rôle deschampignons apparaît important
dans les méca- nismes d’installation, il ne doit pas faire sous-estimer la part des stimuligustatifs.
3.2. Les niveaux de
population
Comme celle de la
vigueur
desarbres,
leur connaissance est une condition nécessaire pour estimer lesrisques
dedégâts.
Des études sur ladispersion
et larépartition
des insectes enphase endémique
sont nécessairesmais,
comme on l’adéjà signalé,
il conviendra d’aborder leproblème
de manière différente selonl’espèce
considérée
(L IEUTIER ,
1984). Ainsi, le cas des1 ps qui
peuventposséder parfois jusqu’à
trois
générations
annuelles etqui
sedéplacent
envolant,
ne pourra être considéré de la mêmefaçon
que celui de D.micans,
pourlequel
lecycle
peut s’étendre surplusieurs
années et dont le mode dedéplacement
est très mal connu. Dans le cas deT.
piniperda,
leproblème
est encore d’une autre nature car l’insecte occupe trois types de localisation(le
tronc, les pousses, la base desarbres)
au cours d’une mêmegéné-
ration et
peut
sedéplacer pendant
sa maturation dans les pousses. Pour cetinsecte,
il serait très utile de déterminer la liaisonspatiale
entre lesfoyers
dereproduction
surtronc et les attaques sur pousses, ainsi
qu’entre
les sites d’hibernation et les sites dereproduction.
La mise au
point
d’une méthoded’échantillonnage
devrait ensuite être tentée.Celle-ci s’avère évidemment très délicate avec les
Ips
et D. micans par suite de larépartition
discontinue de ces insectes à I*échelle de laparcelle (localisation uniquement
au niveau des troncs).
Toutefois,
7’.piniperda, pendant
saphase
de maturation dans les pousses et par suite de la chute de celles-ci ausol, pourrait
constituer un bon modèle dedépart
pour cetéchantillonnage.
il conviendrait alors d’établir des indices d’abondance dont on connaîtrait lacorrespondance
avec le niveau réel despopulations.
Ces indices
pourraient
être des nombres de captures parexemple (pièges
àphéro-
mones,
pièges gluants
ou autres types depièges).
Dans la mise enplace
dudispositif d’échantillonnage
et dans la constitution desindices,
il conviendraitaussi,
évidemment, de tenir compte del’hétérogénéité parcellaire. Ultérieurement, pourrait
alors être abordée l’étude des facteursresponsables
des variations des niveaux depopulations
c’est-à-dire la
dynamique
depopulation
sensu-stricto. Ces études sont assez avancéesaux Etats-Unis
(C OULSON ,
1979 ; BERRYMAN, 1982b)
mais nécessitent pour lesespèces françaises
la connaissancepréalable
d’un certain nombre de facteursdémographiques
fondamentaux. Le
plus important
d’entre eux est, sansdoute,
la relation existantentre la densité
d’attaque,
le taux deréémergence
des femellesaprès
leur ponte, et leur fécondité. Laproductivité
enscolytes
des arbresattaqués
en fonction de diffé-rents facteurs tels que
épaisseur
duliber,
taille desarbres, épaisseur d’écorce,
etc.devra aussi être
appréciée,
en tenant compte de l’existence de la relationprécédente.
4. Conclusion
Contrairement aux recherches sur les
phéromones d’agrégation,
les études menéesaux Etats-Unis sur les réactions de défense des arbres ont abouti
rapidement
à l’éta-blissement d’un modèle cohérent
intégrant
l’ensemble des données actuelles sur lesespèces concernées,
etexpliquant
à la fois le mécanisme d’installation desscolytes
sur les arbres et la
dynamique
de leurspopulations.
Ces résultats intéressants ne sont sans doute pas sans rapport avec uneconception
différente des relationsplantes-
insectes. Les études sur les
phéromones
n’ont, leplus
souvent, considéré l’arbre quecomme un support ayant une
composition chimique
définie ; ce faisant, elles ontnégligé qu’il s’agissait
d’un être vivant,capable
deréagir
auxagressions,
avec la variabilité que comporte toutepopulation
naturelle. Cette deuxièmeconception
étaitbeaucoup plus juste ;
elle s’est révélée aussibeaucoup plus profitable.
Les recherches en France ont, certes, un retard
important
dans ces domainesmais elles devraient être
fructueuses,
à condition que l’on sache attribuer à l’arbreisa
place
et son rôle exact et que l’on sache aussi tirer laleçon
desexpériences
américaines.
Reçu
en décerobre 1984.Accepté
enfévrier
1985.Summary
Bark beetles - host interactions :
importance
and research prospectsBark beetles damages in the forest coniferous stands arise from two complementary factors, on one hand the existence of weakened trees owing to a stress, on the other hand a
certain level of pest populations. A rapid presentation of the present state of the researches in this field is carried out, especially from the north american works and some european ones, emphasizing on those which take into account the defense reactions of the trees.
Some research trends are then proposed for France. The general suggested proceeding
in short-range, is to appreciate in what extent and for what species the « american model » is
transposable in France ; as a matter of fact, some european bark beetles of economic
importance have a systematic situation and a biology rather different from the north american species which contributed to the construction of the model. In longer-range, the understanding of the procedures of establishment of the french species might be aimed,
with intent to propose some complementary criterion for the selection of the trees ; the
development of a population level rating might also be aimed. The suggested research prospects are : detailed study of the physiological disturbances owing to the water stress ;
development of tests to appreciate the state of deficiency of the trees ; role of associated fungi in the establishment of the French bark beetles species ; dispersal and distribution of the insects in an endemic stage ; development of sampling procedures at the stand level-study of
the factors involved in the variations of the populations levels.
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