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Lutte antisida : les nouvelles contradictions (2)

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1892 Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 6 octobre 2010

actualité, info

Lutte antisida : les nouvelles contradictions (2)

Nous avons entraperçu de quelle manière la lutte contre l’épidémie de sida pouvait à l’échelon national français, et plus que d’au­

tres entités pathologiques, présenter d’insup­

portables contradictions (Revue médicale suisse du 29 septembre). Plusieurs exemples ré­

cents montrent qu’il peut en être de même à l’éche lon international. Rapide exposé en trois points.

I. Le nouveau pessimisme de Peter Piot

Faudrait­il encore présenter le Dr Peter Piot, citoyen belge et ancien directeur exécutif (1995­2008) de l’Onusida, aujourd’hui direc­

teur de l’Institut pour la santé mondiale de

l’Imperial college (Londres) ? «Sous sa direc­

tion, l’Onusida est devenu le principal am­

bassadeur de l’action mondiale contre cette épidémie, dit sa biographie officielle. Dans le cadre de la réforme des Nations Unies, il a associé dix organisations des Nations Unies au projet de lutte mondiale contre le sida.» Il a été le titulaire de la chaire «Savoirs contre Pauvreté» au Collège de France durant l’an­

née 2009/2010, et professeur invité à la Lon­

don School of Economics. Or voici qu’aujour­

d’hui au moment de quitter ses charges, le Dr Piot s’inquiète d’un «manque de stratégie à long terme».

L’ancien directeur exécutif de l’Onusida présidait il y a quelques jours au Collège de France un colloque sur «l’avenir à long terme de l’épidémie de sida», dernière séance à la tête de la chaire que lui avait offerte cette prestigieuse institution.

«On vit un moment assez paradoxal dans la lutte contre le sida, avec d’un côté vrai­

ment des progrès – cinq millions de person­

nes sous traitement, des résultats avec un microbicide… – et de l’autre, une sorte d’im­

passe avec le financement qui ne va plus comme il faut et un manque de stratégie à long terme, a­t­il déclaré à cette occasion à l’Agence France­Presse. Il est clair que le sida sera avec nous pendant longtemps.» Et Peter Piot d’envisager des scénarios épidémiolo­

giques selon lesquels il y aura encore, en 2031,

«un million de nouvelles infections par an».

Faudrait­il rappeler que l’«accès universel»

aux traitements antirétroviraux (ARV) était prévu pour cette année par la communauté

internationale, mais que l’on en est encore loin pour d’évidentes raisons financières. Et Peter Piot de rappeler que dans certains pays (comme l’Ouganda) mettre une nouvelle per­

sonne sous ARV impose qu’une personne traitée meure. De ce fait il y a – litote ou eu­

phémisme d’outre­Quiévrain ? – un «ralentis­

sement de l’accès au traitement». Comment, dès lors, envisager raisonnablement – nouvel objectif sanitaire – l’usage «préventif» des ARV dès le début de la séropositivité, avant même l’émergence des premiers symptô mes ? Peter Piot, après treize années passées aux commandes planétaires : il faudrait «un ef­

fort plus intensif en prévention ; mieux cibler les activités sur le long terme, par exemple concentrer les efforts en Europe sur les ho­

mosexuels, ailleurs sur les usagers de dro­

gue ; mieux adapter les efforts à la réalité de la vie et du terrain».

Il faudrait, enfin et surtout, que les finan­

cements des Etats riches suivent. Et à la veille de la conférence des «bailleurs» du Fonds mondial contre le sida qui s’engageront – bien tôt et pour trois ans – l’ancien directeur de l’Onusida aura eu ce mot : «Ce sera le grand test, je ne suis pas très optimiste». Mais encore ?

II. L’optimisme de Carla Bruni

Aux antipodes psychologiques de Peter Piot, Carla Bruni, ambassadrice de bonne volonté pour le Fonds mondial contre le sida, par ail­

leurs épouse du président de la République française. Extraits d’un texte publié fin juin, dans les colonnes du quotidien français Libé­

ration :

«Il est possible d’arrêter cette hécatombe.

Les trithérapies anti­VIH permettent à l’es­

sentiel des malades de rester en vie. Mieux, l’on pourrait mettre fin définitivement au sida. C’est ce qu’a révélé récemment une équipe de chercheurs de l’Organisation mon­

diale de la santé (OMS). Leur étude montre que l’efficacité des trithérapies à détruire le VIH est telle qu’elle rend les transmissions très rares : traiter tout le monde, c’est couper la transmission du virus. En d’autres termes, arrêter l’épidémie ! Cela a l’air incroyable.

Mais il faut agir, et très vite. (…)

Si l’on commençait dès cette année, le nombre de malades baisserait dès 2015. Evi­

demment, cette mesure coûterait de l’argent : plusieurs milliards de dollars chaque année.

Mais plus tard nous agirons, plus elle nous coûtera : la mettre en œuvre non en 2010 mais en 2020 demanderait des sommes presque quatre fois plus importantes ! Car l’épidémie aura progressé. C’est mathématique.

Bien sûr, il faudrait trouver, surtout en ces temps économiques difficiles, les ressources nécessaires. Des solutions peuvent être ima­

ginées, pour aujourd’hui et pour demain.

(…).» Mais encore ?

III. En finir avec le sida ?

Plus de 33 millions de personnes seraient in­

fectées à travers le monde ; parmi elles, cinq millions sont sous ARV et près de trois mil­

lions de nouvelles contaminations survien­

draient chaque année. «Mettre autant de malades sous traitement a dépassé tous les espoirs, explique – toujours dans les colon­

nes de Libération, Jean­Hervé Bradol, prési­

dent de la fondation Médecins sans fron­

tières. Lorsque les thérapies ont été lancées en 2003, 400 000 malades seulement en bé­

néficiaient. C’est presque un embarras pour les bailleurs de fonds : le traitement n’éli­

mine pas le virus, et le nombre de personnes qui vivent avec ce dernier augmente. Donc avancée thérapeutique

D.R.

Modèle d’anticorps anti-VIH

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Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 6 octobre 2010 1893 la charge des personnes à servir par des soins

ne fait qu’augmenter. Or, l’enveloppe des bailleurs de fonds n’est pas extensible.»

Faire lire, relire et méditer ces lignes : «le traitement n’élimine pas le virus, et le nom­

bre de personnes qui vivent avec ce dernier augmente. Donc la charge des personnes à servir par des soins ne fait qu’augmenter».

Mais encore ?

Dernières nouvelles du front :

Le gel microbicide vaginal antisida «PRO­

2000» testé sur près de 9000 femmes dans plusieurs pays africains vient de faire la preuve de son inefficacité si l’on en croit une toute récente publication1 du Lancet. L’un de ces microbicides (le «Caprisa 004») avait été sous les phares et les applaudissements de la 18e Conférence internationale sur le sida, organisée en juillet à Vienne. Ce gel, contenant 1% de l’ART Tenofovir, avait per­

mis une réduction du risque d’infection de 39% chez des femmes du Natal, une région d’Afri que du Sud où le taux d’infections est particulièrement élevé. La baisse pouvait même atteindre 54% dans des «conditions optimales d’utilisation». Mais encore ? (Fin)

Jean-yves Nau [email protected]

1 The Lancet, Early Online Publication, 20 September 2010.

doi:10.1016/S0140-6736(10)61086-0.

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