820 Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 11 avril 2012
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Bonnes lectures
Pour qui ne lit pas très vite et était auparavant pris par une activité astreignante, la retraite est la période qui permet de lire «assez» (je n’ai toutefois pas encore, plus de cinq ans après ladite retraite, surmonté un sentiment de culpabilité si je m’assois avec un livre du- rant les working hours). Suggestions pour les moments consacrés à la lecture.
D’abord, Anne Cunéo, cette auteure – et compatriote – extraordinaire. Il y a des années, j’ai été très touché par Mortelle maladie (1969), histoire d’une interruption de grossesse diffi- cilement vécue. Puis j’ai infiniment goûté sa trilogie de la période élisabéthaine : Le trajet d’une rivière (1993), histoire de Francis Tre- gian, gentleman britannique et musicien, dont le catholicisme lui cause de sérieuses vicissi- tudes en terre anglicane ; le livre se termine, après beaucoup de péripéties, près d’Echal- lens ! Objets de splendeur (1996) autour de la liaison probable de William Shakespeare et Emilia Bassano ; et Un monde de mots (2011) :
histoire de John Florio, lexicographe, auteur du premier dictionnaire italo-anglais et traduc- teur des Essais de Montaigne. Fils d’un prêtre italien qui passe à la Réforme et fuit l’Inquisi- tion, se marie en Angleterre, puis devient pas- teur-instituteur à Soglio, dans la partie italo- phone des Grisons (patrie des Giacometti).
D’où John part étudier à Tübingen et Stutt- gart, pour ensuite aller à Londres et Oxford, où il enseigne et devient aussi le conseiller de la brillante épouse danoise du roi qui a succé- dé à Elizabeth Ire. On y voit beaucoup aussi, à nouveau, Shakespeare (et Emilia Bassano).
Ce qui impressionne, en plus de la qualité de l’écriture, c’est l’érudition d’Anne Cunéo qui a passé des mois dans des bibliothèques de Londres et d’ailleurs à fouiller les circonstan- ces de l’époque et la vie des protagonistes.
Magnifiques récits, certains personnages sont inventés mais l’essentiel est historiquement basé et apporte une vision colorée et subs- tantielle de l’Europe au sortir de la Renaissan- ce, époque passionnante qui est aussi celle de Henri IV.
Lu la romancière afro-américaine, Toni Mor- rison, prix Nobel de littérature 1993, née dans une famille ouvrière du sud de l’Ohio (premier Etat nordiste que trouvaient les esclaves ou anciens esclaves qui fuyaient le Sud). Elle décrit avec une force, une pénétrance, peu commu- ne la vie des Noirs dans les décennies qui ont suivi l’abolition de l’esclavage et la première partie du 20e siècle. J’ai aimé Sula (1973, tra- carte blanche
Dr Jean Martin La Ruelle 6 1026 Echandens [email protected]
duit en français en 1992), puis Beloved (1987 – Bien Aimé en français, 1989) et ne vais pas m’arrêter en si bon chemin. C’est Toni Morrison qui a dit de Bill Clinton qu’il était le premier Président noir américain, parce qu’il présente
«toutes les caractéristiques du citoyen noir : un foyer monoparental, une origine très mo- deste, une enfance dans la classe ouvrière, une grande connaissance du saxophone et un amour de la junk food».
Et puis, tardivement à vrai dire, j’ai voulu connaître un autre géant de la littérature US, Philip Roth, dont le nom est prononcé depuis des années pour le Nobel. Ai acheté dans un aéroport American Pastoral (1997, traduit com me Pastorale américaine en 1999). Là aussi on est pris par un récit puissant, centré sur une famille juive de Newark (il y en a beau- coup dans le New Jersey) qui fait fortune dans la manufacture de gants. Le héros de- vient un athlète à grand succès, épouse une Miss New Jersey, success story brisée par la dérive de leur fille qui s’engage dans des groupes militants et mène des actions terro- ristes au moment de la grande contestation de la guerre du Vietnam. Impressionnante des- cription des grandeurs et des servitudes de l’American Dream au siècle passé.
Hemingway pour finir. Suis tombé sur A mo veable feast (1964, en français Paris est une fête, 1973). Je ne savais pas qu’il avait vécu à Paris durant plusieurs années, avec femme et petite fille, après avoir été corres-
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avait, entre autres, profité des Alpes (ski, al- pinisme), dans le Vorarlberg et en Suisse, en passant par Lausanne. L’essentiel du livre parle de sa vie précaire dans le Paris des an- nées 1920, ren contrant la foule des «people», français et américains, du monde artistique et culturel, y compris Gertrude Stein et Zel da et Scott Fitzgerald – tout en faisant de la boxe et en allant beaucoup parier aux courses.
Très dis trayant. L’agrément de la lecture d’He- mingway, on le sait, c’est ses phrases cour- tes, pro ches de la vie de tous les jours (Roth lui, en tout cas en anglais et même si ce n’est pas abscons, a parfois des phrases de huit ou dix lignes…).
Well… bon de lire ces écrivains dont le souf fle touche, soulève, dont la capacité d’évo cation emporte. Comme aussi Mar gue- rite Yourcenar, Kundera ou, rencontrés récem- ment, les Irlando-Américains Frank Mc Court (Les cendres d’Angela, C’est comment l’Amé rique ?) et Colum McCann (ex tra ordi- naires Les saisons de la nuit, sur les bas- fonds de New York, et Zoli, histoire d’une gi- tane slovaque à l’époque de la Seconde Guerre).
Je ne sais si la retraite vous tente. Mais peut-être serez-vous tenté par l’idée de par- courir l’un ou l’autre ouvrage qui a marqué un confrère retraité ?
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