Steve Jobs a annoncé la semaine dernière que, pour des raisons de santé, il abandonnait la di- rection d’Apple. Du coup, les journalistes du monde entier se sont lancés dans un étrange exercice de nécrologie anticipée tressée de panégyrique sans nuance. Il vit encore, mais c’était déjà : «santo subito !». Par son style, par son génie, écrivaient-ils, Jobs a révolutionné la communication. En créant une relation émotion- nelle entre les ordinateurs et nous, il a boule- versé les codes de l’interaction, mêlé le virtuel à notre réalité, transformé nos quotidiens. Ses iPhone et iPad ont fait entrer notre esprit dans un nouveau monde (de bonheur, à entendre les journalistes).
Malgré leur grandiloquence, ces formules ne sont pas fausses. Mais elles ne font pas justice au trouble actuel. Ni aux limites de la ré- volution en cours.
Considérez la médecine. Elle baigne déjà dans les données, les ordinateurs y pullulent, les lo- giciels y exercent leur magistère. Mais elle reste à la traîne. Elle n’a pas encore révolutionné son interface.
Ce n’est qu’une question de temps, remar- quez. Tout y annonce l’irrésistible bouleverse- ment qui a touché la musique, l’image, les mé- dias, le savoir général. Chacun, un jour, pourra gérer soi-même ses données de santé au moyen d’applications personnalisées et d’appareils la- bélisés, mélanges de technologie et d’émotion, d’industrie et de séduction, de marketing et de plaisir. Il est même probable que la médecine devienne un jour le lieu le plus abouti, et sur- tout le plus troublant, du mouvement d’émanci- pation de l’individu par l’hybridation technique.
Les indices sont multiples. Ainsi, l’immense pro- jet de relation corps-machine, présenté avant l’été par les deux écoles polytechniques suis- ses, semble aller dans le sens de l’esprit Steve Jobs. Intitulé «anges gardien» (rien de tel qu’un peu de théologie pour produire du mythe), il vise la création de vêtement intelligents, ou d’acces- soires corporels truffés de capteurs, qui nous renseigneront en temps réel à propos de nos différents paramètres biologiques : températu re, cholestérol, pression artérielle, glycémie (pour les diabétiques), etc. Ou qui surveilleront notre environnement : pollution aérienne, pollen aller- gisant... Ou encore détecteront et interpréte- ront nos émotions et celles des autres (en se basant sur les mouvements oculaires, la con- ductivité cutanée ou les ondes cérébrales). Si fascinant est ce projet qu’il se trouve dans le groupe final de ceux qui pourraient recevoir un subventionnement européen de près de un milliard de francs. Seulement voilà : cet attirail
de mouchards biologiques donne encore une impression de technologie désincarnée. Il man- que de souffle symbolique et d’imagination in- teractive.
Et même si tout cela existait, même si un Steve Jobs venait y mettre sa patte, il resterait que l’hybridation homme-machine est semée d’in- terrogations troublantes. Par exemple, dès le moment où elles intégreront l’ensemble des données sur notre santé, les technologies du type «anges gardiens» seront d’une grande ef- ficacité prédictive. Ce qui les transformera en redoutables machines à créer de l’angoisse.
Face à des facteurs de risque, des nuages sta- tistiques, des variables anormales, des scores annonçant un futur aussi «probable» que flou, la science n’aura parfois, souvent même, rien à proposer. Il faudra donc continuer à trouver des réponses dans un autre domaine.
Ce phénomène n’est pas nouveau, certes.
Mais nous nous acheminons vers une rupture.
En réalité, ce que ce genre de projet met en scène, ce n’est pas seulement des capteurs reliés entre eux sur des vêtements. C’est une capacité inédite de rendre le corps transpa- rent. Non au sens de l’imagerie médicale, mais comme un savoir intriqué, comme une nou- velle manière d’avoir accès à soi, d’être l’acteur de son intime. Nous ne voulons plus que notre corps soit lu par un ordinateur, nous estimons qu’il doit devenir un ordinateur. Avec peut-être l’idée de faire disparaître ainsi toute anxiété.
On aime s’imaginer qu’avec la gestion person- nelle des données, et leur appropriation au sein d’une sorte de culture – comme ce fut le cas pour l’internet et l’information générale – le rapport de force entre l’individu et le système change en faveur du premier. Mais c’est ne pas voir que, désormais, seuls les ordinateurs peu- vent lire et interpréter les résultats globaux issus des océans de données. Les utilisateurs ne font qu’une interprétation secondaire : avec l’auto- rité de leur volonté, certes, mais une auto rité dépendante d’algorithmes, souvent eux-mê mes définis par d’autres ordinateurs. Seules les op- tions générales restent ouvertes. Ce qui appa- raît, pour le moment, ce n’est pas l’empowerment annoncé. C’est plutôt un ordre normatif d’une nouvelle ampleur, organisé par les industriels des données. La digitalisation du savoir médical sur chacun, loin de mener à un espace accru de liberté, favorise en fait une maîtrise autori- taire.
L’intéressant, et même le piquant, quand on met côte à côte les deux projets des écoles poly- techniques engagés dans la course pour re-
cevoir le financement européen, c’est leur em- boîtement utopique. Le premier, celui des «Anges gardiens», c’est le «corps prolongé», voire «aug- menté». Le second, mené avant tout par l’EPFL, s’appelle «Blue brain». Son but : reproduire le cerveau humain, en copiant son architecture et son fonctionnement, dans les circuits infor- matisés d’un superordinateur. Il s’agit – les chercheurs ne s’encombrent pas d’inutile mo- destie - d’éclairer «la nature de la conscience».
Mais sa dimension utopique porte en réalité bien au-delà. Le but est de cloner le cerveau.
Pour parvenir à l’immortalité. Autrement dit : la recherche, dans l’un et l’autre de ces deux plus grands projets scientifiques de notre pays, se donne comme objectif d’en terminer avec le corps et le cerveau biologiques. Pour délivrer l’humain des faiblesses de sa chair, pour enfin l’émanciper de ses limites et le dégager de son enveloppe mortelle, les chercheurs ambition- nent de le faire entrer, corps et esprit, dans sa propre production, l’ordinateur.
Comme l’écrit Peter Kemp, «si l’ordinateur est devenu une "technologie définissante" pour notre compréhension de l’homme, celui-ci ris- que fort d’être enfermé dans ce modèle».
Un corps statistique, construit sur des don- nées produites, classées et normées par des machines, ne peut plus vivre l’événement de l’existence. Il n’a pas de propre, pas d’histoire, pas de nature. Donc, pas de droit. Et nous n’avons pas de responsabilité à son égard. Le bonheur des individus devient adaptation du corps digitalisé aux normes du monde tech- nique (revisitées par les intérêts puissants des entreprises qui le dominent).
Quant à une médecine totalement opération- nelle, elle n’a plus besoin d’éthique, ni de com- passion, ni même de médecins. Il lui suffit de répondre aux besoins que ses programmes créent à partir de nébuleuses d’informations.
S’il reste un rôle aux médecins, dans cette nou- velle époque, c’est celui de porter la véritable utopie : faire survivre l’humain dans la tech- nique. Créer un langage sur les décombres de l’interprétation informatisée.
Autrement dit, il leur revient de pratiquer la plus vieille méthode d’hybridation qui soit : trans- former les choses par la parole. Mettre les données en symboles. Aider les patients à bri- coler le savoir et la prédiction pour en faire de l’histoire humaine.
Bertrand Kiefer
Bloc-notes
1664 Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 31 août 2011
Anges gardiens
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