Documents anciens
sur les sources de Loèche-les-Bains
par Paul DE RIVAZ
Les historiens Collinus, Stumpf, Simler, le chanoine de Rivaz, le Dr Nat/er(£j; plus tard les docteurs Grillet, Brunner, Bonvin et Lorétan ont publié des travaux sur Loèche-les-Bains et ses célèbres eaux thermales. A la lumière de ces documents et grâce aux trou- vailles de tombes de l'âge du bronze, on peut affirmer que Loèche fut connu depuis cette époque. L'accès du vallon de la Dala était très facile ; même lorsque le pays était encore couvert de forêts et privé de chemins le passage de la Dala au-dessous du pont actuel de la route ne présentait aucune difficulté. Les Celtes, comme les au- tres peuples qui se sont succédés chez nous, ont donc certainement remonté la vallée et ne sont pas venus par la Gemmi qui était dif- ficile à traverser avant le chemin actuel.
Plus tard vinrent les Romains. Longtemps l'idée des histo- riens fut que, du moment que l'on n'avait pas trouvé de cons- tructions, de temples, de cirques, d'aqueducs romains, Loèche-les- Bains n'avait pas été habité par les Romains. C'était une erreur.
Les dernières découvertes : vases en bronze, monnaies avec l'effi- gie d'Agrippa, urne avec la légende Adrianus Augustus, poteries, fibules, prouvent d'une façon péremptoire que Loèche-les-Bains fut occupé par les Romains.
Après la décadence de l'empire romain, le Valais fut envahi par les hordes barbares. Celles-ci pénétrèrent-elles dans le val sis- aü pied de la Gemmi ? A ce sujet il y a également eu controverse.
Certains historiens affirmèrent que la vallée des Boez (des Bois), nom employé pour indiquer la vallée de Loèche-les-Bains, ne fut point du tout habitée jusqu'au X l e siècle. Collinus croit que, l'ignorance et la superstition aidant, la vallée des Bois était de- venue un objet d'épouvante et d'horreur.
Certains historiens conclurent que seulement à la fin du X l e siècle des chasseurs du bourg de Loèche-Ville s'aventurèrent dans les profondeurs de ces bois, en se frayant quelques sentiers à tra-
vers les abîmes. Plus tard des bergers les suivirent. Des forêts fu- rent abattues et transformées en pâturages, des cabanes s'élevèrent jusqu'au pied de la Gemmi.
Cette opinion fut combattue par l'historien de Rivaz qui affir- me que le Val des Bois fut toujours habité en raison du passage de la Gemmi.
De son côté le Père Furrer dit que la tour de Mans fut cons- truite vers l'an iooo. Le siècle dernier on voyait encore quelques vestiges de cette tour élevée sur une eminence au milieu des prairies, a u levant du village de Loèche-1 es-Bains.
On sait maintenant que la Vallée des Bois fut habitée depuis l'âge du bronze, que plus tard de nombreux ressortissants du bourg de Loèche vinrent s'y installer, et devinrent propriétaires des eaux thermales qui, dès le XITe siècle, connurent le succès. Dans les titres du XIITe siècle on lit que les bourgeoisies de Loèche-les- Bairis et de Loèche-Bourg, intimement liées, avaient des droits sur les eaux thermales.
La présence du seigneur de Mans dans le Val des Bois prit un
«caractère de légende, mais il est certain qu'après le départ de Mans les droits de ce dernier sur les sources et sur les péages passèrent à la puissante famille de Rarogne, qui les hypothéqua en faveur de la ville de Berne.
D'autre part, certaines familles de la région, des familles lucer- noises, ainsi que les Hertenstein firent de même, puis vendirent leurs droits à l'évêque Walther Supersaxo.
A la mort de ce dernier ces droits passèrent à son successeur, l'évêque Jost de Silinen, qui fit construire à Loèche des édifices publics et améliora l'état des bains.
Mais c'est au cardinal Mathieu Schiner, évêque de Sion, suc- cesseur de Jost de Silinen, que revient le grand mérite d'avoir fait connaître en Europe l'efficacité des eaux thermales, d'avoir doté le village de constructions nouvelles, de bains publics spacieux.
L'élan était donné, les familles nobles de la région, de riches particuliers, construisirent des maisons. Le village prit un rapide développement. De toutes les parties de l'Europe les malades af- fluèrent. Hélas ! en 1510, une avalanche effroyable emporta une partie du village, ensevelissant 60 personnes.
A la mort du cardinal Schiner, ses droits sur les eaux ther- males passèrent à sa nièce, qui avait épousé Gabriel de Werra. Ce- lui-ci contribua à donner de l'essor à la contrée en améliorant les
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routes, et de nouveau Loèche-les-Bains devint un centre médical.
En 1718 une seconde avalanche rasa 50 maisons et une troisième en 1756 emporta le bain de Werra. Les habitants, pleins de cou- rage, bâtirent de nouveaux édifices pour maintenir la réputation de la localité. Depuis cette époque il n'y eut plus de malheurs à dé- plorer grâce aux barrières construites contre les avalanches. Loè- che-les-Bains marcha dans la voie du progrès. De nombreux hô- tels s'élevèrent dès le début du XIXe siècle, des bains modernes furent installés pour l'agrément des villégiaturants.
Mais sous Napoléon un incident survint. Le Valais faisant par- tie de la République une et indivisible était placé sous le contrôle de la France.
Considérant que dans plusieurs cantons, où sont situées des sources minérales, les anciens règlements sont oubliés et sans vi- gueur, que de l'inexécution des dispositions il résulte des' abus,
vu enfin l'avis de l'Ecole de Médecine de Paris, le Directoire exécutif de la République prit la décision de donner à cette partie de l'administration publique une organisation plus conforme aux principes de la législation du 17 avril 1791.
Un arrêté signé de Barras, président du Directoire exécutif, et du secrétaire Lagarde, ordonnait que l'exploitation de toutes les eaux minérales devait être autorisée par l'Ecole de Médecine de Paris, que le produit des sources serait attribué à l'amélioration des bâtiments, qu'à la tête de chaque exploitation fût placé un inspec- teur médecin, etc.
Cet arrêté du 29 floréal prouve le souci du gouvernement de contrôler dans les détails l'exploitation des sources thermales et mi- nérales pour le bien de la santé publique.
Un autre arrêté fut élaboré le 6 nivôse.
Au vu de ces arrêtés, le préfet du Simplon, Derville Maléchard, envoya au Badenmeister de Loèche-les-Bains une lettre dans laquel- le il se plaignait de la mauvaise administration des Bains de Loèche et du manque absolu de police sanitaire.
Pour mettre fin à cet état de chose et pour la garantie des intérêts du gouvernement, le préfet Derville exigea de faire consta- ter sur-le-champ :
1. la propriété des établissements des eaux thermales de «Lcetze» ; 2. la propiiété prétendue des sources et des eaux ;
3. la propriété prétendue par les possesseurs actuels de l'emploi exclusif de ces eaux pour les établissements.
Sur ces entrefaites, quelques clients des établissements de Loè- che-les-Bains envoyèrent au ministère la lettre suivante :
« Les soussignés, réunis aux bains de Loèche, se voient obligés d'envoyer à Son Excellence et seigneur, leurs observations et do- léances au sujet de l'absence totale de police et de règlements sani- taires aux bains de Loèche.
Tous les baigneurs se plaignent amèrement et avec raison.
Si le gouvernement n'apporte pas de remèdes aux inconvé- nients majeurs dont chacun ressent les funestes effets, on verra paraître dans les journaux des articles pour avertir les étrangers qui espèrent recouvrer leur santé à Loèche qu'ils courent le danger de perdre le peu de santé qui leur reste. Si des mesures sévères étaient prises le nombre des étrangers' triplerait tant l'efficacité des eaux est reconnue.
Pour le bien de l'humanité, il serait indispensable qu'un ins- pecteur des bains soit établi, lequel veillerait à ce que l'eau des carrés n'ait pas plus que 280. Plusieurs fois on vit cette année le thermomètre monter à 310, Monsieur Fischer, de Berne, a risqué d'en périr.
Il en est de même pour les eaux de la douche qui sont pres- que toujours brûlantes. Monsieur Perregeaux, de Neuchâtel, a été durement maltraité.
Pendant le temps où les eaux devraient être renouvelées, les fils du Badenmeister introduisent furtivement des lépreux char- gés de vermine dans le carré réservé aux étrangers. Les malheureux étrangers sont ainsi exposés à faire de mauvaises cures, à gagner des maladies mortelles, et ils ne trouvent aucune autorité à qui ils puissent porter leurs plaintes.
Les vœux se portent vers un règlement qui serait affiché et exécuté.
Ainsi l'on n'entendait plus, comme cela est arrivé cette année, chanter des horreurs scandaleuses qui font rougir les oreilles et blessent la pudeur.
On ne trouverait plus, (comme cela est arrivé à une dame), un homme tout nu dans le carré des étrangers ayant le dos couvert d'ul- cères dégoûtants.
En un mot les baigneurs pourront avoir confiance en leur gué- rison sans être exposés à des scandales qui répugnent aux gens bien nés.
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Les baigneurs se plaignent également des portes ouvertes et d'avoir été menacés du poing par un jeune homme qui ne voulait pas fermer la porte et cependant rien n'est plus dangereux que le froid sur les épaules.
En dehors des bains on risque d'avoir les jambes cassées par les joueurs de quilles qui s'emparent de la place publique et du seul petit coin abrité du vent où les baigneurs pourraient se promener.
Malgré qu'il y ait un tirage on a vu des tireurs grimper le long de la muraille des bains de Werra et de là tirer à balles dans la direction des prés et à travers le chemin qui monte à la Maison Blanche au risque d'atteindre des promeneurs.
Les soussignés n'en diront pas davantage. Ils espèrent sur un prompt remède et expriment leurs respects. »
signé : Général de Gadi, le duc de Levis, Coquette, ancien maire de Paris.
Cette requête mit le feu aux poudres. Un mois plus tard, le préfet Deville Maléchard édictait un règlement spécial pour Loè- che-les-Bains et nommait le Dr Gay inspecteur des bains de Loèche.
Le Dr Gay toucha comme traitement la somme de 600 francs ou 25 louis. Les ukases préfectoraux de Deville provoquèrent une vive émotion dans la région ; les propriétaires des bains se réunirent et élurent une commission chargée de répondre au préfet du Simplon.
Le 4 octobre 1812, Messieurs d'Augustini, Ignace de Werra et François de Preux envoyaient au préfet une lettre très habile. Après avoir rendu hommage aux beaux sentiments du gouvernement, ils affirment avec force qu'il est impossible, conformément au Code Napoléon, de leur enlever la propriété des établissements et des eaux thermales de Loèche-les-Bains. Et pour répondre au vœu exprimé, les membres de la commission communiquent au préfet la liste de tous les propriétaires qui sont :
1. La commune des Bains de Loèche ; 2. La bourgeoisie de Loèche ;
3. Les familles Ignace François-Joseph, Ferdinand Stanislas et Meinrad de Werra ;
4. Les familles Alexis Zen-Ruffinen et Gay Zen-Ruffinen ; 5. Les familles Allet et Melbaum ;
6. Les familles Villa d'Augustini Stockalper ;
7. Les familles Eugène de Courten et Guillaume de Lavallaz ; 8. Les familles Antoine de Preux et Mgr l'évêque de Preux.
Deville communiqua la lettre d'Augustini au ministre de l'Inté- rieur qui examina la question avec intérêt et le 12 octobre 1813 il envoyait au comte Rambuteau, qui avait remplacé Deville comme préfet du Simplon, un rapport très complet dans lequel il recon- naissait aux propriétaires la possession des établissements des bains et des eaux de Loèche mais exigeait une réglementation plus sé- vère. Le 23 octobre, le préfet, comte Rambuteau, préfet du Simplon, écrivait à d'Augustini, président de la commission, la lettre sui- vante :
P R E F E C T U R E DU S I M P L O N
Sion, le 23 octobre 1813.
Le Préfet du département du Simplon,
Comte de l'Empire, Chambellan de S. M. L'Empereur et Roi,.
Chevalier de l'Ordre Impérial de la Réunion,
A Messieurs les membres du Comité des propriétés des Bains.
Messieurs,
Son Excellence le Ministre de l'Intérieur a bien voulu me faire connaître que les motifs présentés par vous à l'appui de vos droits sur la propriété des Bains de Loèche lui paraissaient suffisamment établis par la prescription pour qu'on ne dût pas vous troubler dans cette, jouissance. Son Excellence ajoute qu'il ajourne toute proposition à faire à Sa Majesté pour l'acquisition de vos droits pour le compte du gouvernement. S. E. en me faisant connaître ses réponses aux différentes demandes et observations contenues dans vos lettres que je lui ai transmises en original, me charge de lui soumettre un nouveau règlement qui en ménageant vos intérêts pro- curera à cet utile établissement les améliorations qu'on peut y dé- sirer et y maintiendra les secours et la surveillance prescrite par le gouvernement pour toutes les eaux minérales.
Je vous engage donc, Messieurs, à nommer deux commissaires avec lesquels je me concerterai pour la rédaction de mon travail, désirant profiter de vos lumières et de votre expérience sur: un objet aussi intéressant à la prospérité du Département qu'à votre avantage particulier.
Recevez, Messieurs, l'assurance de ma haute considération.
Comte Rambuteau.
La retraite de Russie et la défaite de Napoléon allaient met- tre bientôt un point final à cette délicate question, qui faillit enle- ver au Valais la propriété des bains de Loèche.