C AHIERS DU SÉMINAIRE D ’ HISTOIRE DES MATHÉMATIQUES
D ANIEL B ERNOULLI
Esquisse d’une théorie nouvelle de mesure du sort
Cahiers du séminaire d’histoire des mathématiques 1resérie, tome 6 (1985), p. 61-77
<http://www.numdam.org/item?id=CSHM_1985__6__61_0>
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Esquisse
d’une THEORIE NOUVELLE de MESURE DU SORT par Daniel BERNOULLI 61 Avertissement du traducteurA propos de D. Bernoulli : né à
Groningue,
mort à Bâle(1700-1782),
fils deJean
(1667-1748),
neveu deJacques (1654-1705) auquel
on doit lapremière
démons-tration d’une loi des
grands
nombres(Ars conjectandi, 1713),
cousin de Nicolas.D. Bernoulli fut
médecin, philosophe
etphysicien
degénie.
On lui doitl’équation qui régit
le mouvement des fluides et parlaquelle
débuteaujourd’hui
encore mainttraité
d’hydrodynamique.
Le texte que nous avons traduit du latin’"Spécimen
THEORIAENOVAE DE MENSURA SORTIS" avait été donné par lui à l’université
impériale
tout nou-vellement créée de
Saint-Petersbourg
où il aprofessé
entre 1725 et 1734. L’auteurs’appuie
sur leconcept
d’UTILITE défini aupréalable,
pour donner saréponse
auproblème
fameux connudepuis
sous le nom de"paradoxe
deSaint-Petersbourg".
Ceproblème
a reçu en sontemps
deuxréponses satisfaisantes,
d’ailleurs trèsproches
l’une de
l’autre,
celle du mathématicien Gabriel Cramer(1704- 1752)
et celle deD.
Bernoulli1
A propos du titre : "... de mensura sortis" : le mot latin "sors"
(sortis
augénitif) peut signifier 1) l’objet,
uncaillou,
une tabletteportant
uneinscrip- tion, qu’on
met dans une urne en vue d’untirage
ausort, 2)
letirage
ausort, 3)
l’issue dutirage
ausort, 4)
la destinée. Le motfrançais qui
traduirait leplus précisément
le sens donné par Bernoulli à "sors" dans le titre de son étude serait celui de "loterie". Mais ne sait-on pas que lesort,
ledestin,
la destinée est une loterie ! On a retenu depréférence
dans cette traduction le motfrançais qui
a la même racine que le mot latincorrespondant, lorsque
le sens y est... 2 . , ..
A propos du texte
original :
le document dont nous avonsdisposé
est celui qui est détenu à Paris par laSorbonne ;
ils’agit
du tome V des "Commentarii Academiae ScientiarumImperialis Petropolitanae"
où se trouve pages 175 à 192 et table VII la communication de Bernoulli.A propos de la
traduction 3 :
c’est une traduction auplus près
et elle conduittout naturellement à une
phrase qui rappelle
celle des écrivainsfrançais
du 17esiècle et du début du 18e. Un seul
exemple emprunté
à Descartes(Discours
de laméthode,
secondepartie)
suffit pour faire voir cestyle :
"enquoi je
ne vous pa- raîtraipeut-être
pas être fortvain,
si vous considérez que,n’y ayant qu’une
vé-rité de
chaque chose, quiconque
la trouve en sait autantqu’on
enpeut savoir ;
etque, par
exemple,
un enfant instruit enl’arithmétique, ayant
fait une additionsuivant ses
règles,
sepeut
assurer d’avoirtrouvé,
touchant la sommequ’il
exami-naît,
tout ce quel’esprit
humain saurait trouver".Autres traductions : il n’existe aucune autre traduction en
français
de cetexte,
du moins à notreconnaissance,
mais il existe une traduction enanglais
faite par le Docteur Louise Sommer et
publiée
parEconometrica,
Vol.22,
n°I, January
1954. Il est certainementplus
aisé de traduire mot à mot du latin en fran-çais qu’en anglais et,
de cefait,
notre traduction est sans douteplus
stricte etplus
fidèle mais la brièveté de laphrase anglaise
et lasimplicité
de sa structuregrammaticale jointes
àl’emploi
du vocabulaire restreint de modeaujourd’hui
peuvent
faireapparaître
cette traductionanglaise
commepréférable quant
à la fa-cilité de lecture. Sauf en
quelques points,
le sens est bien le même.A propos de
l’origine
de cette traduction : dans leur ouvrage "LA DECISIONECONOMIQUE" (Edit.
Les Presses Universitaires deFrance,
àparaître
en1984)
lesauteurs R. CHARRETON et J.M. BOURDAIRE font référence au texte de D.
Bernoulli
"Specimen
theoriae novae de mensura sortis". R. CHARRETON a été amené ainsi à tra- duire ce texte enfrançais
et il livre sa traductionqui, pense-t-il, pourrait
in-téresser
quelques
lecteurs.Paris, janvier
1984Raout CHARRETON
Depuis
le moment où lesgéomètres
ont commencé à considérer la mesuredes
sorts,
ils ont tous affirméque la
valeur d ‘uneloterie4s’obtient
par mul-tiplication
de la valeur dechaque
lot par le nombre de cas danslesquels
sonobtention est
acquise,
sommation desproduits
et division par le nombretotal 5
des cas : étant entendu que les cas sont entre eux
également possibles ;
~etterègle posée,
cequi
reste à faire selon cette doctrine est de passer enrévue tous les cas, de lesdésagréger6en
termesd’égale possibilité
et de les ranger dûment par classe.§
2. Les démonstrations de cetteproposition, nombreuses,
mettent enlumière
pour celui
qui
les examine bien que toutes relèvent de cettehypothèse
initialeque comme il
n’y
a.aucune raisonqu’une loterie favorise
volontairement l’unplutôt
quel’autre,
le résultat doitapparaître
à l’un et à l’autreégal;
donc aucune raison
qui
repose sur l’état des personnes n’est àconsidérer,
mais seulement cellesqui
serapportent
aux conditions du sort.Que
lesjuges suprêmes
établis par l’autoritépublique
arrêtentdans
cet
esprit,
bien que, enl’espèce,
ce ne soit pas unjugement
mais unconseil
qui
soitattendu,
lesrègles,
n’est-ce pas, àpartir desquelles
chacun seraità même d’estimer son sort à travers sa propre situation.
§
3. Afin d’êtreclair,
il n’est pas mauvais deprésenter
ce cas d’un hommetout à fait pauvre attendant d’un
tirage
au sort avec uneprobabilité égale,
soit rien du
tout,
soitvingt
milleducats ;
doit-il estimer son sort dix mille ducats etprend-il
une mauvaise résolution en vendant son droit pour neuf mille ducats ? Il ne me le semble pasquoique je
croisqu’un
homme très riche irait contre son intérêtsi, pouvant acquérir
ce droit à ce mêmeprix,
ils’y
refu-sait.
Si,
defait, je
ne metrompe
pas, il est évidentqu’on
nepeut imposer
le même étalon à tous les hommes pour mesurer le
sort, ni,
parconséquent,
adhérer à la
règle du §
1. Maisn’importe qui,
désireux d’examiner attentive- ment toutceci, s’aperçoit qu’on peut
donner une définition du vocable valeur utilisé dans cetterègle,
defaçon
que tout cequi
s’ensuits’impose
sansréserve à
tous,
à savoir celle de valeur estimée non pas àpartir
duprix
de lachose mais à
partir
de l’utilité(1)
que chacunpeut
en tirer. Leprix
estiméà
partir
de la chose elle-même est le même pourtous,
l’utilitédépend
de lacondition de chacun. Il
n’y
a pas de doute que mille ducats offrentplus
d’a-vantages
pour un pauvre que pour unriche,
bien que le montant soit le même pour l’un et l’autre.(1) ),
note du trad. : le terme latin traduit ici par "uti l i.té" estIfemolumen,tum" 9
Esquisse
d’une THEORIE NOUVELLE de
MESURE DU SORT
Auteur : Daniel BERNOULLI
§
4.Donc,
à cepoint
maintenant de nosdéductions,
chacunpeut
retenir unsimple changement
de vocale :mais,
comme il y a là unehypothèse nouvelle,
cela nécessitera
quelque
éclaircissement. J’ai dressé enconséquence des 10
modèles à
présenter
en bonneplace,
et quej’ai
médités à cette fin.Mais,
pour
l’instant,
voici larègle
fondamentale que nous utiliserons : Par mul-tiplication
de dechaque lot
par le nombre de cas danslesquels
il cet
obtenu,
sommation desproduits
et division par le nombre total de cas,on obtiendra sans
faille
une utilité moyenne et legain correspondant à
cetteutilité
équilibrera
le sort considéré.§
5.Ainsi,
il est clairqu’aucune
mesure du sort ne pourra s’obtenir sans que,simultanément,
soit mise en évidence l’utilitéqui,
pourchacun,
corres-pond
à ungain, et,
vice versa,quel
est legain requis
pour valoir àquel- qu’un
une certaine utilité dont il est àpeine possible
de direquelque
chosede
certain,
tellement ellepeut changer
selon que les circonstances varient.Ainsi, quoique
leplus
souvent un pauvre seréjouira plus qu’un
riche d’une même somme,cependant
et parexemple,
il estpossible qu’un homme, captif,
riche de deux mille
ducats, duquel
encore le même montant seraitexigé
pourprix
de saliberté,
ressentedavantage
la valeur de ces deux mille ducatsqu’un
autrequi
serait moinsriche ;
desexemples
de ce genrepeuvent
êtretrouvés sans
limite,
mais leur occurence est fort rare. Nous examinerons doncprincipalement
cequi
arrive leplus communément,
et enoutre,
oncomprend
mieux la chose
ainsi,
nous estimerons que la fortune d’un hommepeut
êtreaugmentée
continuellement etprogressivement
par incréments infinimentpetits.
Il est hautement vraisemblable
qu’un petit gain, n’importe lequel, apporte
toujours
une utilité inversementproportionnelle
à lafortune
totale.’ Afin d’éclairer cettehypothèse, je
dois dire ce quesignifie
pour moi la fortunetotale,
enfait,
tout cequi, vivres, vêtements, objets
diversadaptés,
pro-cure ou donne
largement,
du nécessaire ausuperflu,
toute satisfaction dési-rable,
en sorte que personne nepeut
direqu’il
n’arien,
celuiqui
meurt defaim
excepté,
que deplus
lapart principale
de la fortune de chacun vient desa
capacité productive, mendicité même comprise :
celuiqui
met en balancedix pièces d’or mendiées par an, celui-ci, n’accepte pas facitement cinquante pièces
d’or étant entenduqu’il s’abstiendra
ensuite de rien mendier ou ac-quérir par un
autre moyen,jusqu’à
ce que,ayant dépensé
ladernière,
il aita cesser
d être ; plus
encore,je
doute que celuiqui
n’arien, pressé
pourquelque dette, accepte
d’être libéré en mêmetemps
que de recevoir en don unmontant
largement plus grand,
mais à ces mêmesconditions. Si,
enréalité,
lemendiant ne veut entrer dans ce
pacte qu’à
condition d’obtenir au moins centpièces d’or,
et le travailleurendetté,
millepièces d’or,
nous dirons que la fortune dupremier
est decent,
cette du second de millepièces d’or,
bien que, dans lelangage
commun, l’un n’ait rien et l’autre moins que rien.§ 6~
Cettedéfinition faite, je
reviens à ce quej’indiquais
auparagraphe
su-périeur, à savoir que, sauf intervention de
quelque
chosed’insolite,
té d’une toute
petite
sommepeut
être estimée inversementproportionnelle à la
fortune. Je
considère assurément que la nature des hommes étant bien ainsid’ordinaire,
ilapparaît possible d’appliquer
cetterègle
pour laplupart
d’en-tre eux. Peu nombreux sont ceux
qui
nedépensent
pas tout leur revenu annuel - soitquelqu un
dont la fortune vaut cent mille ducats et un autreayant
le mêmemontant en
semi-ducats.
Si celui-là obtientcinq
mille ducats de revenu annnuel, celui-ci a parcontre
autanten semi-ducats ;
il est visiblequ’à
touségards’
d un ducat pour te premier ne vaut pas
plus
que ce que vaut au second un semi- etl’autre
font ungain
de unducat
te second en a uneutilité double puisqu’il a gagné deux semi-ducats et, comme ta valeur de
cetrègle
est vraie pour ceux, lesplus nombreux, qui
n’ont pas d’autre fortune queleur force industrieuse et
qui,
de celle-ciseule,
sansinterruption,
doiventvivre. Il en est
cependant
pourlesquels
un ducat est deplus d’importance
que ne le sont
plusieurs
ducats pour d’autres moins richesqu’eux
maisplus généreux.
Enfait,
comme nous ne considérons dans cequi
suitqu’un
seul etmême
homme,
ceci ne nous concerne pas. Celuiqui
seréjouit
moins dugain
estaussi
plus patient
dans l’adversité. Maispourtant,
parce que, une fois oul’autre,
des causesparticulières peuvent
exister parlesquelles
les choses sontautrement, j’étudierai
le cas leplus général, puis je m’engagerai
danscette
hypothèse spéciale
afin de satisfaire ainsi tout le monde.TABLE VII - FIGURE 5
§
7.Que
ABindique
la fortune totale avant l’effet du sort. Ensuite ABayant
été
prolongée,
est construite au dessus de BR(2),
la courbe BGS dont les or-données
CG, DH, EL,
FM etc. comme utilitéscorrespondent
aux abcissesBC, BD, BE, BF,
etc. commegains. Soient,
enoutre,
m, n, p, q, etc. les nombres indi-quant
par combien de voies seront obtenus lesgains BC, BD, BE,
BF(3),
etc..L’utilité moyenne sera
(suivant le § 4)
PO = m. CG + n. DH + p. EL + q. FM m + n + p + q+ etc. Si
maintenant,
sur laligne AQ perpendiculaire
à laligne AR,
AN = POest
posé,
la droite N0 -AB,
c’est-à-direBP,
sera legain
à attendrelégitime-
ment du sort en
question. Maintenant,
si nous voulons savoirquelle
somme doitêtre
engagée
pouracquérir
cesort,
il faut continuer la courbe dans lapartie opposée
en sorte que maintenant llabcisseBp indique toujours
uneperte.
Puis-que dans un
jeu
fondamentalementjuste,
ledommage
de laperte
doit êtreégal
à l’utilité du
gain,
on posera An =AN,
soit encore po = PO et ainsiBp
indi-quera
l’engagement
au delàduquel
ne doit aller personnequi
désire bien veiller à ses affaires.Corollaire 1
§
8. Suivantl’hypothèse
habituellementposée jusqu’à
maintenant par lessavants,
selonlaquelle
toutgain
doit être estimé seulement enlui-même,
et donc tou-jours apporter
à son détenteur une utilitésimplement proportionnelle,
que laligne
BS soit droite : delà,
s’en suivra que, sietc,
... m+n+p+q
la
proportionalite
de Tun et l’autre termeayant
étéadmise,
on aura :BP =
m.BC+n.BD+p.BE+q.BF
+etc,
ce qui.
est conforme a la
règle communément posée.
m+n+p+q
(2)
note du trad. : transcrit par erreur BL dans le texteoriginal
(3) "
" Il CF ,, IlCorollaire 2
§
9. Si AB est infinimentgrand
parrapport
augain
maximum BFqui peut
êtreespéré,
on considérera Par l’arc BM estreprésentable
par uneligne
droite in-finiment
petite,
etalors,
dans ce cas, de nouveau,s’applique
cetterègle vulgaire qui,
enparticulier,
convientbien pour tous
lesjeux
danslesquels
lesmouvements
d’argent
ne sont pasgrands
du tout.§
10.Après
que nous ayons traité ainsi dusujet
leplus généralement,
revenonsà cette
hypothèse particulière
mentionnéeplus
hautqui
mérite d’être retenue vraiment avant toute autre. Lapremière question
à se poser concerne la nature de la courbe sBS ainsidésignée
auseptième paragraphe ; puisque
selon cettehypothèse
on doit considérer desgains
infinimentpetits,
nous définirons desgains
BC et BD presqueégaux
defaçon
que la différence CD soit infinimentpetite ;
une fois tracée Gr
parallèlement
àBR,
l’utilité infinimentpetite
rH sera cellede cet homme dont les biens sont AC et
qui
fait ungain
trèspetit
CD. Il fautestimer cette utilité non seulement à
partir
dugain
minuscule CDauquel,
touteschoses
égales d’ailleurs,
elle estproportionnelle,
mais aussi àpartir
de lafortune totale AC
qu’elle
suit en raison inverse.Donc,
s’il estposé
AC =x, CD =
dx,
CG = y , rH =dy,
AB = a , etqu’il
soit noté b unequantité
cons-tante
quelconque,
on aurady
=bdx
oumieux,
y = blog. ~ .
Cette courbe sBSest
logarithmique,
desous-tangente (4) partout =
b etd’asymptote Qq.
§
11. Si maintenant onrapproche
ceci de cequi
a été dit auseptième paragraphe,
il
apparaîtra qu’on
a PO = b CG = blo g. AC ,
DH = b et ainsiAB AB AB
de suite
;donc,d,aprés
PO = m.CG +n.DH + p.EL + q.FM + etc. on a
maintenantb
log.
AP =(mb log.
AC + nblog.
AD +pb log.
AE +qb log.
AF+ etc.) :
AB AB AB AB AB
(m + n + p + q + etc.);
dececi,
on déduit : AP =(ACm . ADn . AEP .
AFq
.e t c. )1 :
:quand de
ceci sera soustraitAB,
il resteraBP
représentant
le sort enquestion.
(4)
note du trad. : le terme latin est"subtangens".
Nous laissons au lecteur le soin de trouverquelle
est lareprésentation géométrique
fortsimple
dex
dy
~ ’ °
W
°§
12. Leparagraphe précédent
fournit cetterègle :
quechaque gain augmenté
dela
fortune
initiale soit élevé à lapuissance indiquée
par le nombrecorrespondant
de cas ; ensuite que toutes ces
puissances
soientmultipliées
entreelles et que de leur
produit
soit extraite la racine d’ordreindiqué
par le nombre total de cas : alors etenfin, qu’il
soit soustrait de cette racine lafortune
initiale : le reste
représentera
le sort enquestion.
C’estlà,
pour mesurer le sort dans des casvariés,
uneproposition principale
surlaquelle,
comme il estfait habituellement en
pareil
cas,j’aurais
bâti une théoriecomplète,
travailqui pouvait
sejustifier
tant par l’utilité que par lanouveauté,
si d’autrestravaux
déjà acceptés
m’en avaient laissé le loisir. Dansl’immédiat, je
n’exa- minerai de tous lesaspects qui
me sont apparus aupremier
abord que lesplus remarquables.
§
13.D’abord,
ilapparaît
que, même si les conditions d’unjeu
sontparfaite-
ment
équitables,
l’un et Tautrejoueurs
ont à en attendre un certainpréjudice ; leçon
de lanature,
assurémentremarquable,
d’avoir à éviter les aléas ... Ceci vient de la concavité de la courbe sBS versBR,
en vertu delaquelle,
si la miseBp
estégale
augain espéré BP,
ledommage
po issu de l’évènementdéfavorable 12
est
toujours plus grand
que l’utilitéespérée
PO. Bienque
ceci soit assez clair pour lesgéomètres, je
-l’illustreraicependant
par unexempl e
af i n que ce soitcompris
de tous. Soit deuxpartenaires ayant
chacun une fortune de cent ducats etjouant
la moitié decelle-ci,
l’un contrel’autre,
ausort,
à chanceségales.
Ainsi,
chacun se trouvera aveccinquante
ducats etl’espoir
de cent ducats. Lasomme de ces deux termes
vaut,
selon larègle
duparagraphe 12, ~ 501 . 1 501 ) 1~2
soit /
(50.150),
c’est-à-dire moins dequatre vingt sept ducats,
en sorte quechaque partenaire,
dans cejeu parfaitement équitable, perd plus
de treize ducats : et defait,
pour mettre en lumière maintenant cettevérité,
que chacunperçoit
naturellement
d’instinct,
àsavoir,
quel’imprudence
à courir desrisques
estd’autant
plus grande qu’on
met enjeu
unepartie plus
notable de safortune,
nous étudierons le même
exemple
à cette seule différenceprès
pour unpartenaire
de
posséder
deux cents ducats avant d’en misercinquante :
ledommage
alorsac- cepté s’exprime
par 200 -/150.250,
soit àpeine plus
de six ducats. ’§
14.Puisque
secomporte
inconsidérément celuiqui
confie au hasard dans de telles conditions unepartie,
mêmeminime,
de safortune,
il convient de recher- cherquel avantage, quant
à la mised’argent,
il devrait avoir sur sonpartenaire
afin de
pouvoir
entrer dans lejeu
sanspréjudice.
Nous construirons à nouveau unjeu
trèssimple,
avec deux éventualitésseulement, également possibles,
l’unefavorable,
l’autrecontraire ;
soit a legain
attaché à l’évènementfavorable,
x la mise
perdue
en cas demalchance,
a la fortunetotale ;
ainsi donc on auraAB = a ; BP = a ; PO =
(§ 10)
blog.
etpuisque (selon
le§ 7) on
a po = POon aura, en raison de la nature
logarithmique
de lacourbe, Bp = 03B1a ;
orBp
note la mise
x ; on
a donc x =- qui
est unequantité toujours plus petite
que le
gain espéré
a ; ondéduit
encore decela, qu’il agit follement,
celuiqui13
ri sque
toute sa fortune dansl’espoir
d’ungain,
sigrand soit-il,
comme s’enpersuadera
sans difficulté celuiqui
suivra bien la chaîne de nosprémisses.
Suit ceci encore,
qui
semble unanimement perçu dans la viecivile,
à savoirqu’un
hommepeut
tenter avec raison une choserisquée
etqu’un
autre ne lepeut
pas.§
15. A ce propos, sontdignes
notamment d’être étudiées les habitudesdes14
commerçants relatives à l’assurance des marchandises
qui
sonttransportées
par mer ; en
fait, j’exposerai
ceci en suivant unexemple. Caius, exerçant
àPétersbourg,
a acheté des marchandises que, s’il les avait àPétersbourg,
il
pourrait
vendre pour dix mille roubles. Ils’occupe
donc de les fairetransporter
par mer, mais il se demande s’ildoit
ou non se couvrir par uneassurance. En
attendant,
iln’ignore
pas que sur cent naviresprenant
ledépart
à cette saison d’Amsterdam pourPétersbourg, cinq
d’ordinairepéris- sent ;
etcependant,
il nepeut
s’assurer pour unprix
inférieur à huitcents
roubles,
cequ’il
estime anormal. Laquestion
est donc de savoirquelle fortune,
noncompris
cesmarchandises,
doit avoir Caius pourpouvoir négliger
avec raison de s’assurer : soit xcelle-ci ;
cette fortunejointe
à
l’espoir
de faire rentrer heureusement les marchandises est :s’il ne
règle
aucuneprime d’assurance ;
dans le cascontraire,
il aura unefortune certaine x + 9200. Ces
quantités
sontégalées
par :Si par
conséquent,
Caiusdétient,
noncompris
ces marchandisesattendues,15
plus
decinq
millequarante
troisroubles,
il fera bien enrepoussant
l’as- surance, s’il amoins,
enl’acceptant.
Si laquestion
est de savoirquelle
est la fortune minimale que doit
posséder
celuiqui
a offert sagarantie
pour huit cents
roubles,
étant entenduqu’il peut
assumer avec raison cettegarantie,
p osons sa fortune = y ; on aura20 ,~(y
+800)~.
.(y - 9200)
= Y soitapproximativement
y =14243,
nombrequi
dérive sans autre calcul de la relationprécédente.
Celuiqui
moins riche offre sagarantie
estinepte,
tandis que celui
qui
estplus opulent
le fait non sans raison. Apartir
dela,
oncomprend
combienl’introduction
de cetype
degarantie
estappropriée puisque
l’une et l’autrepartie peuvent
en tirer unegrande
utilité. Demême,
si Caius
peut
obtenir unegarantie
pour six centsroubles,
il seraitimpru-
dent en
l’écartant
s’ilpossédait
moins de 20478R,
et timide dans sesactes, si,
riche au delà de20478,
il assurait ses marchandises. Demême, agirait inconsidérément
celuiqui possédant
moins de 29878 R, offrirait sagarantie
à Caius pour six cents
roubles ;
mais se conduit bien en le faisant celuiqui possède davantage.
Personne en tout cas, si richesoit-il,
negérerait
bien ses affaires s’il offrait sa
garantie
pourcinq
cents roubles.§
16. Dérive en outre de notre théorie une autrerègle qui
ne sera pas inu- tile auxhommes ;
biensur,
il estplus prudent
de diviser enplusieurs
par- ties des biensqui
sontexposés
aupéril plutôt
que de lesplacer
endanger
tous
ensemble ;
à nouveau,je
vaisdévelopper
cepoint. Sempronius
a desbiens
disponibles
de 4000 ducats au total etpossède,
en sus, en terresétrangères,
des marchandises pour 8000 ducatsqu’on
nepeut
faire venir au-trement que par mer. En
outre,
c’est un fait établi issu d’unelongue
pra-tique, que
sur dixnavires,
unpérit.
Ceci étantposé, je
dis que, pourSempronius,
la valeur attendue de sesmarchandises,
s’il lesplace
toutes de8000 ducats sur un seul
navire,
est de 6751ducats,
à savoirSi,
aucontraire,
il hasarde sesmarchandises,
parparties égales,
surdeux
navires,
leur valeur attendue pour lui est100~ 1 Z00081 . 8000 18 .
4000 -
4000,
soit 7033 ducats. Et ainsiaugmente
la valeur attendue pourSempronius
aussilongtemps
que lapart
hasardée sur un navirediminue,
sans cependant que cette valeur
puisse
excéderjamais
7200 ducats. Pareil-lement,
cequi
vient d’être montré servira aussi à ceuxqui placent
leursbiens en lettres de
change
ou lesexposent
sous d’autres formeshasardeuses.16
§
17.Il y
a certainement bien d’autresaspects
tout à fait nouveaux et pas du tout inutiles surlesquels je
suis contraint de passer. Toutceci,
pour laplus grande partie, quelqu’un
d’avisé le suit et le voit enquelque
sorte sans le dire et par instinct
naturel,
mais personne sans doute n’auraitcru
possible
de le cerner aussiprécisément,
comme il est fait dans cesexemples. Puisqu’il
en estainsi,
que toutes cespropositions
siremarquables
sont en accord avec ce que la nature nous
apprend,
on auraittort,
comme si c’étaient desimples règles
fondées sur deshypothèses précaires,
de les né-gliger.
Le confirmera encorel’exemple
suivantqui
a été àl’origine
de cesréflexions et dont l’histoire est la suivante : le
distingué
Nicolas Ber-noulli, professeur
à l’Université de Bâte de droit romain et canon, mon très honoré cousingermain,
proposa unjour
à l’illustre Montmortcinq problèmes qu’on peut
voir(5)
dansl’analyse
sur lesjeux
de hasard de Mr. de Montmortp. 402. Celui-ci
reprend
ainsi le dernier de cesproblèmes,
Pierrejette
enl’air une
pièce
etrefait
de mêmejusqu’à
ce que, à la chute àterre, face apparaisse
pour lapremière fois :
si ceci seproduit
aupremier jet,
il esttenu de donner à Paul un
ducat ;
s2 c’est ausecond, deux ;
autroisième,
17quatre; au quatrième, huit et
ainsi de suite en doublant 3chaque jet
nombre de ducats. On demande
quel
est le sortespéré
de Paul ?(6)
Mon cousin susnommé a fait mention de ce
problème
dans une lettrequ’il
m’aadressée car il désirait connaître mon
opinion
à cesujet.
Bien que le cal- cul montre que le sortespéré
de Paul estinfini,
il n’estcependant
per-sonne sain
d’esprit, dit-il, qui
ne vendrait très volontiers sonespoir
degain
pourvingt
ducats. Et envérité, chaque
foisqu’on
estdisposé
à sefier aux
règles
usuelles decalcul,
on trouve que la chance de Paul est in-finie,
bienqui il n’y
ait personne pour l’estimer à ceprix
où même à unprix
bienplus
médiocre. Defait,
en menant le calcul selon nosprincipes,
on
comprend précisément
comment cette difficulté est résolue. Voici la so-lution du
problème,
conformément à nosprincipes.
(5)
Note du trad. : le titre du livre de Montmort est enfrançais
dans le texte.(6)
Note du trad. : l’énoncé de ceproblème
est issu de satranscription
en latin selon Bernoullipuis
de la traduction enfrançais
de cettetranscription.
§
18. Les cas à considérer ici sont infinis : dans la moitié d’entre eux, lejeu
finira aupremier jet ;
dans lequart
d’entre eux, il finira au secondjet ; dans
lehuitième,
autroisième,
dans leseizième,
auquatrième
et ainside suite. Si le nombre total des cas, bien
qu’infini,
estdésigné
parN,
ilest
patent
que le nombre de cas danslesquels
Paul gagnera un ducat est :y N,
deuxducats {N, quatre § N,
huit~N
et ainsi sans fin.Soit maintenant a la fortune totale de Paul et son sort
espéré
sera :§
19. De cette formule donnant le sort dePaul,
il ressort que celui-ci croîtavec sa fortune mais n’atteindra
jamais
l’infini sauf si sa fortune est in- finie. Voici des corollairesparticuliers.
Si Paul nepossède rien,
son sortsera
~/1 . 4 ,/ 2 8 ~/8 . etc. ,
cequi
faitprécisément
deuxducats. S’il
possède
dixducats,
la valeur attendue pour lui sera à peuprès
de
trois,
dequatre
s’ilpossède
un peuplus
de cent et enfin de six s’ilpossède
mille. On trouve aisément àpartir
de làquelle
immense fortune devraitposséder
Paul pourpouvoir
acheter avec raison cette loterie pourvingt
ducats.Le
prix auquel il
devrait acheter diffère de la valeur du droit dejouer déjà possédé,
maiscependant
la différence est sipetite lorsque
a estgrand qu’on peut
les considérerégaux :
x, leprix
d’achat correctement établi est déter-miné par
l’équation :
’Cette communication ayant été
présentée
àl’Académie, j’en
aienvoyé copie18
au
distingué
NicolasBernoulli,
citéplus haut, afin de
savoir cequ’il penserait
de maproposition
pour résoudre sonproblème.
Et defait,
dans unelettre
qu’il
m’a écrite en l’an1732,
il atteste que ma manière de Voir lamesure estimer des sorts ne lui
déplait nullement,
pour autant quequelqu’un
ait àson sort mais non, coune cela
peut arriver,
si untiers,
à l’instard’un juge,
doitfixer
en touteéquité
etjustice
le sort de l’une et l’autreparties. Moi-même, j’ai exposé
ceci semblablement auparagraphe
2. Cet éminentmagistrat
m’acommuniqué
ensuite l’avis donné par Zedistingué Cramer il y a quelques
années sur ce mêmeproblème, l’exposé duquel
trouvé à cepo2nt conforme à
ma propre rédaction qu’il est merveilleux aue nous ayons pu nous trouver en accord aussiprécisément
en un teZsujet.
Dans cesconditions,
ilvaut la
peine
deprésenter le
texte parlequel
Z.edistingué
Cramer aprésenté
sa
position
dans la Zettreenvoyée à
mon cousin en Z ?28 : Ze(7)
"Je ne sai sije
ne metrompe,
maisje
crois tenir la résolution du cas"
singulier,
que Vous avezproposé
à Mr. de Montmort dans Votre lettre du"
9. 7bre 1713. Probl. 5. pag. 402. Pour rendre le cas
plus simple, je
sup-"
poserai
que Ajette
en l’air unepièce
de monnoye, Bs’engage
de lui donner"
1 ecu si le côté de la croix tombe le
premier
coup, 2 si ce n’est que le"
second,
4 si c’est le troisième coup, 8 si c’est lequatrième
coup etc."
Le
paradoxe
consiste en ce que le calcul donne pour1‘équivalent
que A doit"
donner à B une somme
infinie,
cequi paroit absurde, puisqu’il n’y
a per-"
sonne de bon sens,
qui
voulut donner 20 ecus. On demande la raison decette
"
différence entre le calcul
mathématique
et l’estimevulgaire.
Je crois"
qu’elle
vient de ce que("dans
lathéorie")
les mathématiciens estimant"
l’argent
àproportion
de saquantité
&("dans
lapratique")
les hommes de"
bon sens à
proportion
del’usage qu’ils
enpeuvent
faire. Cequi
rend 1‘es-"
pérance mathématique
infinie c’est la sommeprodigieuse
queje
peux recevoir"
si le côté de la croix ne tombe que bien
tard,
le centième ou ie millième"
coup. Or cette somme si
je
raisonne en hommesensé,
n’est pasplus
pourmoi,
"
ne me fait pas
plus
deplaisir,
nem’engage
pasplus
àaccepter
leparti,
"
que si elle n’etoit que 10 ou 20 millions d’ecus.
Supposans
donc que toute"
somme au dessus de 10 millions ou
(pour plus
defacilité)
au dessus de"
2 24 =
166777216 d’ecus lui estégale,
ouplutôt
queje
nepuisse jamais
"
recevoir
plus
de224
ecus,quelque
tard que vienne le coté de lacroix,
et"
mon es érance sera
111
x 4 + + 1 24+ 1 24
" +
mon
espérance
sera1 2 1 + 1 4 2 +1 8 4 + ...1 225
x 2+1 226
x 2 +Il
1 27 2
x224
+ ec.111
’usu’à24trmes+1+1+~+
&"
= 1 2 + 1 2 + 1 2 +
’"jusqu’à
24termes, + 1 2 + 1 4 + 1 8 + &c.
Il = 12 + 1 = 13. Ainsi moralement
parlant
mon espérance est réduite à 13 ecus"
et mon équivalent
àautant,
cequi paroit
bienplus
raisonnable que de le"
faire
(7)
Note du trad. : La lettre deCramer, citée
parBernoulli,
est enfrançais
dans le texte.Içi,
cetteexplication
de la solution est vague etexposée
à lacritique ;
s’il est vrai
que la
somme225
ne doit pas nousapparaître plus grande
que224,
aucune attention du tout ne seraportée
à une sommequi
epourrait
êtreacquise après
levingt-quatrième jet
carjuste
avant que levingt-cinquième jet
soit àfaire, je possède déjà 224 -
1qui
nediffère
pas dans cette théorie de2~4. Donc,
onpeut
dire que monespérance
vaut aussi bien 12 écus que 13. Je ne dis nullement ceci pourattaquer
leprincipe
de base del’auteur, qui
est aussi lemien,
que les hommes de bon sens doivent estimerl’argent
àproportion
del’usage qu’ils
enpeuvent faire,
mais bienplutôt
pour
qu’on
nepuisse
en tirerprétexte
pour mésestimer cette théorie. Et defait,
l’illustre Cramer met encore enrelief
ce mêmeprincipe
dans lestermes suivants
qui répondent parfaitement
à notre propre sentiment. Il termine donc ainsi :"
On le
(l’equivalent)
pourra encor troverplus petit
en faisantquelque
"
autre
supposition
de la valeur morale derichesses ;
car celle queje
"
viens de faire n’est pas exactement
juste, puisqu’il
sera vrai que 100."
millions font
plus
deplaisir
de 10 millionsquoiqu’ils
n’en fassent pas"
10. foisplus.
Parexemple
si l’on vouloit supposer que la valeur morale"
des biens fut comme la racine
quarrée
de leursquantités mathematiques,
"
c’est-à-dire,
que leplaisir
que me fait40000000.
fut double duplaisir
"
que me fait
10000000.,
alors mon espérance morale seroit"1 ~ 1 +1 ,~2 +1 ~4 + 1 ~/ 8 + etc.. _ _~ . . Mais cette quantité
n est
"
pas
l’équivalent,
carl’equivalent
doit être non paségal
à mon esperance"
mais tel que lechagrin
de saperte
soitégal
àl’esperance
morale du"plaisir
quej’espère
de recevoir engagnant.
Doncl’equivalent
doit etre"
(par supposition) ( _~ )~ = ~ _ ~
=2,9 &c.,
moins que 3 cequi
"
est bien médiocre & que