à Roger Martin du Gard.
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Voici d'abord le souvenir de ma pre-
mière rencontre avec Gide.
Je me trouvais seul, à Roquebrune, dans une petite maison prêtée à Cocteau et Jean Desbordes, dont j'étais l'hôte.
Cocteau venait de gagner Paris pour corriger les épreuves des Enfants terri- bles; Desbordes avait pris le train pour Naples. Donc j'étais seul.
Un matin je flânais sur la terrasse quand j'entendis un bruit de pas der- rière moi. Je reconnus, d'après ses pho- tographies, André Gide, qui croyait trouver là Jean Cocteau. Il me faut no- ter que nulle dévotion, nulle « ferveur»
ne me portaient vers lui. J'appartenais à une génération que les Nourritures Terrestres touchaient peu. Quant au
A LA RECHERCHE D'ANDRÉ GIDE
reste, avec l'outrecuidance de la jeunesse je considérais que cet écrivain enfonçait des portes ouvertes.
Gide, déçu, finit par prendre place à
côté de moi au soleil. A un moment il
posa la main sur le bras de mon fau- teuil. Je baissai les yeux et vis que cette main, à la base du pouce, était abîmée par une assez laide excroissance de chair. Je me levai sans hâte.
Dans la suite, j'évitai de regarder les mains de Gide. Jusqu'au jour où, les ayant par hasard considérées, je m'éton-
nai
Vous vous êtes fait opérer ? Opérer ?De quoi ?t'
N'aviez-vous pas, là, une sorte de
verrue ?
Jamais.
Je me sentais si démontéque j'inter-
rogeai plusieurs de ses amis Non; au- cun ne se souvenait que la main deGide eût été pareillement déformée.
Ainsi je m'étais trompé. J'en conçus un
A LA RECHERCHE D'ANDRÉ GIDE
grand trouble, et, vingt ans plus tard, il m'arrivait encore de jeter un regard soupçonneux sur la solide main pay- sanne de Gide cette main que je te- nais, déjà inerte dans la mienne, la nuit qui précéda sa mort.
Une telle « erreurpeut-elle déter-
miner le cours de toute une amitié ? Ne
vais-je pas la renouveler à chaque page
de cette étude sur Gide z ?P
Mon affection pour Gide était sans complaisance. Celle qu'il me portait se nuançait peut-être de détours plus sub- tils. Un même sentiment, bien fait pour nous séduire tous deux, donnait à nos rapports une saveur particulière
i. Je viens de lire ces lignes à Mme V. R.
Ici, elle m'interrompt « Vous ne vous êtes pas du tout trompé. Gide a bien eu un kyste à l'endroit que vous dites, et qu'il a fait ré-
duire.»
A LA RECHERCHE D'ANDRE GIDE
l'inutilité de la feinte. « Avec vous, je m'entends à demi-mot », me disait-il souvent. Nous nous connaissions si bien.
C'est pour cela sans doute qu'en dépit
de mes efforts je n'ai pu obtenir de ma plume nulle contribution aux hommages qui lui ont été consacrés. Sur Gide, il me faut dire tout ce que je pense ou rien. Sa figure, je voudrais pouvoir l'épaissir de tout ce qui l'animait sour- dement, et que l'œuvre de Gide, même dans ses parties les plus sincères, ne res- titue qu'en secret, à la manière d'uncryptogramme.
Et pourtant comme il a cherché à bien éclairer son personnage Quelle crainte il avait que la postérité ne par- vînt pas à le reconnaître sous l'outrager
i.« Dès que je suis fatigué, ces ignominies me remontent au coeur et je souffre de sentir se soulever contre moi tant de sottise et tant de haine. » (Journal, tome XV, p. 248.)
Toutes les citations de Gide renvoient à ses Œuvres Complètes en 15 volumes.