La reine des langoustes :
Une langouste très cultivée et passionnée de biologie s’intéressa un beau matin de décembre à l’hématologie… la science qui étudie le sang. Un problème la tracassait… était-il vrai que les rois, les reines et autres représentants de la noblesse détenaient le privilège de posséder du sang bleu ?
Elle se souvenait avoir épié, à de multiples reprises, de jeunes baigneurs depuis l’entrée de sa grotte profonde… Leurs veines apparaissaient bleutées sous leur peau lorsque celle-ci s’avérait claire. Néanmoins, quand l’un d’entre eux s’égratignait aux aspérités d’une roche rugueuse, le liquide qui s’écoulait de sa blessure était invariablement rouge… d’un beau rouge vermeil.
Elle se décida à interroger le bernard-l’(h)ermite tapi au fond d’une coquille volée à un buccin, un vieux crabe enragé et une pieuvre réactionnaire.
Tous lui confirmèrent qu’ils n’avaient jamais observé de sang bleu chez les humains dits de « haut rang »… barons, ducs et autres personnages titulaires de titres ronflants… et ceci quelle que soit la couleur de leur peau.
« Mais alors… aucun homme ne possède de sang bleu » insista t-elle auprès d’une araignée de mer vagabonde. « Aucun ma chère… croyez moi…
Tenez… un prince, par inadvertance, m’a marché dessus l’an passé… sans doute avait-il besoin de lunettes. Et bien… je vous l’assure, cousine langouste, … son pied laissait perler une humeur bien rouge, coloration due à des millions de petits sacs emplis d’hémoglobine… les biens nommés "globules rouges". C’est l’hémoglobine qui teinte le sang des humains… Vous me voyez désolée de vous décevoir… ».
Une seiche originaire de Gascogne lui précisa même que la légende du sang bleu était à verser au compte des hidalgos de l’Espagne médiévale. Ces petits nobles utilisaient alors l’expression « être de sang bleu » pour désigner tous les personnages de « pure souche espagnole ».
Notre langouste fut encore plus dépitée lorsqu’elle lut, dans un savant ouvrage, que son propre sang ne contenait même pas de globules rouges et encore moins d’hémoglobine.
Profitant du fait que, sans doute trop bien nourrie de dodus mollusques du genre moules, elle se devait de changer de carapace… l’ancienne étant devenues fort exiguë, elle se griffa – exprès – à une vieille planche cloutée abandonnée sur la plage… Et là… Oh ! joie suprême… elle vit s’écouler… de sa patte antérieure droite… mais oui… un liquide bleuté et translucide tout à la fois…
« J’ai du sang bleu, J’AI DU SANG BLEU…
Je suis la reine… LA REINE DES LANGOUSTES !
… Et elle hurlait son titre, courant de trou en anfractuosité, de toute la vitesse de ses appendices articulés, informant au passage le poulpe solitaire et les colonies de crevettes sautillantes.
Sûre de sa suprématie, elle ignorait avec condescendance les rires à peine dissimulés de tous ces roturiers marins… MAIS j’y pense sais-tu que…
TOUS LES ANIMAUX CITES DANS CETTE HISTOIRE…
ONT DU SANG BLEU ?
OUI… du sang imprégné d’une substance bleue ayant le même rôle que
l’hémoglobine : transporter l’oxygène. Tu veux connaître le nom de ce pigment bleu ? C’est
"l’hémocyanine"… elle n’est pas, contrairement à l’hémoglobine, emprisonnée dans des globules.
Notre langouste clama si fort sa différence supposée qu’elle se fit remarquer par un vieux pêcheur breton… Et elle termina sa vie un jour de fête… Dans l’assiette
d’un riche monsieur au sang rouge… vicomte de surcroît !
Langouste
Crabe
Pieuvre
Crevette Araignée de mer
Moule Bernard-l’ermite
Jean-Pierre Geslin