GROUPEMENT DE TEXTES
Le roman : un genre à la langue bien pendue
Texte n°1 : Sepulveda, le Vieux qui lisait des romans d’amour, 1992 pour la traduction française Texte n°2 : Ce que je sais de Vera Candida, Véronique Ovaldé, 2009
Texte n°3 : Gargantua, Rabelais, 1534
Texte n°4 : Zazie dans le métro, Raymond Queneau, 1960 Texte n°5 : L’Écume des jours, Boris Vian, 1947
Questionnement >> En quoi ces textes peuvent-ils être rassemblés quant à leur travail sur la langue ?
TEXTE n°1 Sepulveda, le Vieux qui lisait des romans d’amour, 1992 1
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Le docteur Rubicondo Loachamin venait deux fois par an à El Idilio (…).
Du passage du bateau, les gens n’attendaient rien d’autre que le renouvellement de leurs provisions de sel, de gaz, de bière et d’aguardiente ; mais la venue du dentiste était accueillie avec soulagement, surtout par les rescapés de la malaria, fatigués de cracher les débris de leur dentition et désireux d’avoir la bouche nette de chicots afin de pouvoir essayer l’un des dentiers étalés sur un petit tapis violet qui évoquait indiscutablement la pourpre cardinalice.
Toujours vitupérant contre le gouvernement, le dentiste débarrassait leurs gencives de leurs ultimes vestiges dentaires, après quoi il leur ordonnait de se rincer la bouche avec de l’aguardiente
- Maintenant, voyons. Comment tu le trouves, celui-là ? - Il me serre. Je peux pas fermer la bouche.
- Allons donc ! Tu parles d’une bande de délicats ! Bon, on en essaye un autre.
- Il flotte. Si j’éternue, il va tomber.
- T’as qu’à pas t’enrhumer, couillon. Ouvre la bouche.
Et ils lui obéissaient.
Ils essayaient plusieurs dentiers, finissaient par trouver le bon et discutaient le prix, tandis que le dentiste désinfectait les autres en les plongeant dans une marmite d’eau chlorurée bouillie.
Pour les habitants des rives du Zamora, du Yacuambi et du Nangaritza, le fauteuil mobile du docteur Rubincondo Loachamin était une institution.
En fait il s’agissait d’un vieux siège de coiffeur avec le socle et les bras émaillés de blanc. Il fallait toute la force du patron et des matelots du Sucre réunis pour le hisser à quai et l’installer sur une estrade d’un mètre carré que le dentiste appelait la “consultation”.
- Sur la consultation, c’est moi qui commande, nom de Dieu ! Ici, on m’obéit. Une fois en bas, vous pouvez m’appeler arracheur de dents, fouille-gueules, tripoteur de langues ou tout ce qui vous passe par la tête. Et vous pouvez même m’offrir un verre.
Ceux qui attendaient leur tour faisaient des têtes d’enterrement, et ceux qui passaient par les pinces d’extraction n’étaient pas plus brillants.
Parfois un patient poussait un hurlement qui affolait les oiseaux, et il écartait la pince d’un coup de poing en portant sa main libre au manche de sa machette.
GT
J. BERTHETEXTE n°2 : Ce que je sais de Vera Candida, Véronique Ovaldé, 2009 PROLOGUE
Le retour de la femme jaguar
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Quand on lui apprend qu'elle va mourir dans six mois, Vera Candida abandonne tout pour retourner à Vatapuna.
Elle sait qu'il lui faut retrouver la petite cabane au bord de la mer, s'asseoir sur le tabouret dehors et respirer l'odeur des jacarandas mêlée à celle, plus intime, plus vivante, si vivante qu'on en sent déjà poindre la fin, celle pourrissante et douce de l'iode qui sature l'atmosphère de Vatapuna. (...)
- Terminus, gueule le chauffeur.
Vera Candida s'empare de son sac à dos, elle le glisse sur ses épaules, les sangles lui blessent la peau, elle grimace, se dit, C'est ainsi que je sais que je faiblis, le type la regarde descendre, il se penche vers elle quand elle est sur la chaussée :
- Je vous connais ? lance-t-il.
Elle se retourne et le fixe. Il paraît gêné. Il dit :
- Je croyais que je vous connaissais. Mais je vois tellement de gens.
Il fait un geste rond qui englobe la rue et les alentours déserts.
- Vous ne pouvez pas me connaître, répond-elle. Elle sourit pour ne pas paraître trop abrupte. Elle sait quelle impression elle peut produire ; elle a trente-neuf ans, à cet âge on sait quelle impression on produit sur ses contemporains. Elle devine le malaise du chauffeur, Vera Candida a le regard azur et féroce, ce qui coïncide mal. Elle a, depuis qu'elle est née, toujours gardé les sourcils froncés. Il y a des gens qui ne regardent jamais leur interlocuteur dans les yeux mais juste au-dessus, sur le point le plus bas du front, et ce décalage crée un trouble indéfinissable.
Vera Candida a ce genre de regard, c'est comme un muscle de son visage qui serait toujours crispé, une malformation congénitale, impossible d'avoir l'air doux et attendri. Déjà minuscule, Vera Candida ne lâchait personne avec sa scrutation, elle semblait percer chacun à jour - sans que cela fût vrai d'ailleurs, Vera Candida n'avait pas ce pouvoir, elle ne faisait que fixer les gens comme l'aurait fait un bébé jaguar. Et on n'avait qu'une envie, c'était de décamper le plus vite possible.
Le chauffeur referme la porte coulissante et démarre.
Vera Candida pose son sac, elle respire l'odeur des palétuviers, la poussière de la route, le gasoil, et les effluves du matin caraïbe - le ragoût et les beignets -, elle perçoit le jacassement des télés et des radios par les fenêtres ouvertes - il doit être sept heures sept heures trente, estime-t-elle -, le ressac de la mer en arrière-plan, un chuintement discret, elle reprend son sac et traverse le village, se dirige vers la cabane qu'elle a quittée vingt-quatre ans auparavant.
Il y a un snack à la place.
Une baraque en tôle cadenassée. Vera Candida s'approche pour jeter un oeil à travers la porte vitrée, les relents persistants de graillon lui rappellent l'état de son estomac, elle se sent nauséeuse, elle jure entre ses dents, Putain de putain, elle s'attendait de toute façon à ce que la cabane en bois ait été rasée, c'était couru d'avance, elle le savait, n'est-ce pas, avant d'avoir entrepris le voyage, alors pourquoi a-t-elle entrepris ce voyage, elle entrevoit des tabourets retournés sur les deux tables et un comptoir bricolé avec du bois de récupération, elle s'assoit sur son sac et reprend son souffle, elle croise ses mains devant elle, voit ses doigts se superposer les uns aux autres, elle pense à ce que charrie son sang,
elle pense à son corps qui déclare peu à peu forfait, elle a la tentation de se laisser aller à un désespoir tranquille. Elle ne se sent pas si mal, elle se sent juste en proie à la fatalité.
- Pssst, entend-elle.
Elle lève le nez et aperçoit sur sa gauche, à travers le grillage, une petite vieille, les doigts accrochés au fil de fer, debout dans son jardin pelé, qui lui sourit d'un sourire de nourrisson édenté.
- Pssst, répète-t-elle.
Vera Candida se remet sur ses pieds et se dirige vers la vieille, soupçonnant que la voix de celle-ci ne pourra venir jusqu'à elle, elle s'approche tout près de la vieille femme qui porte des breloques brillantes autour du cou, des médailles surdimensionnées et des sautoirs en strass, on dirait un catcheur, elle a l'air d'avoir sorti la totalité de son coffre à bijoux et enfilé tout ce que ses cervicales peuvent encore endurer, elle a un oeil morne et un oeil pétillant, elle semble avoir cent dix ans. Vera Candida regarde les doigts de la vieille accrochés au grillage comme des griffes de serin, elle dit, Bonjour.
- Tu es Vera Candida, rétorque la vieille de sa toute petite voix. Elle toussote et ajoute, Ta grand-mère
m'avait bien dit que tu reviendrais.
TEXTE n°3 : Zazie dans le métro, Raymond Queneau, 1960
Zazie vient passer des vacances chez son tonton Gabriel, à Paris. Il s’agit du chapitre 2 du roman, Zazie est à table avec son oncle et sa tante. Du haut de ses dix ans, la fillette est pour le moins effrontée et maîtrise clairement l’argot et les grossièretés …
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– Alors, petite, qu'il dit comme ça, comme ça on va se coucher ? – Qui ça «on»? demanda-t-elle.
– Eh bien, toi bien sûr, répondit Gabriel tombant dans le piège. A quelle heure tu te couchais là-bas ? – Ici et là-bas ça fait deux, j'espère.
– Oui, dit Gabriel compréhensif.
– C'est pourquoi qu'on me laisse ici, c'est pourque ça soit pas comme là-bas. Non ? – Oui.
– Tu dis oui comme ça ou bien tu le penses vraiment ? Gabriel se tourna vers Marceline qui souriait :
– Tu vois comment ça raisonne déjà bien une mouflette de cet âge ? On se demande pourquoi c'est la peine de les envoyer à l'école.
– Moi, déclara Zazie, je veux aller à l'école jusqu'à soixante-cinq ans.
– Jusqu'à soixante-cinq ans ? répéta Gabriel un chouïa surpris.
– Oui, dit Zazie, je veux être institutrice.
– Ce n'est pas un mauvais métier, dit doucement Marceline. Y a la retraite.
Elle ajouta ça automatiquement parce qu'elle connaissait bien la langue française.
– Retraite mon cul, dit Zazie. Moi c'est pas pour la retraite que je veux être institutrice.
– Non bien sûr, dit Gabriel, on s'en doute.
– Alors c'est pourquoi ? demanda Zazie.
– Tu vas nous espliquer ça.
– Tu trouverais pas tout seul, hein ?
– Elle est quand même fortiche la jeunesse d'aujourd'hui, dit Gabriel à Marceline.
Et à Zazie :
– Alors ? pourquoi que tu veux l'être, institutrice ?
– Pour faire chier les mômes, répondit Zazie. Ceux qu'auront mon âge dans dix ans, dans vingt ans, dans cinquante ans, dans cent ans, dans mille ans, toujours des gosses à emmerder.
– Eh bien, dit Gabriel.
– Je serai vache comme tout avec elles. Je leur ferai lécher le parquet. Je leur ferai manger l'éponge du tableau noir.
Je leur enfoncerai des compas dans le derrière. Je leur botterai les fesses. Parce que je porterai des bottes. En hiver.
Hautes comme ça (geste). Avec des grands éperons pour leur larder la chair du derche.
– Tu sais, dit Gabriel avec calme, d'après ce que disent les journaux, c'est pas du tout dans ce sens-là que s'oriente l'éducation moderne. C'est même tout le contraire. On va vers la douceur, la compréhension, la gentillesse. N'est- ce pas, Marceline, qu'on dit ça dans le journal ?
– Oui, répondit doucement Marceline. Mais toi, Zazie, est-ce qu'on t'a brutalisée à l'école ? – Il aurait pas fallu voir.
– D'ailleurs, dit Gabriel, dans vingt ans, y aura plus d'institutrices : elles seront remplacées par le cinéma, la tévé, l'électronique, des trucs comme ça. C'était aussi écrit dans le journal l'autre jour. N'est- ce pas, Marceline ?
– Oui, répondit doucement Marceline.
Zazie envisagea cet avenir un instant.
– Alors, déclara-t-elle, je serai astronaute.
– Voilà, dit Gabriel approbativement. Voilà, faut être de son temps.
– Oui, continua Zazie, je serai astronaute pour aller faire chier les
Martiens. Zazie dans le film de Louis Malle, 1960
TEXTE n°4 : Gargantua, « Comment Gargantua naquit en façon bien étrange » chap. 6, Rabelais, 1534
Texte 5 : L’Écume des jours, incipit, Boris Vian
Colin terminait sa toilette. Il s'était enveloppé, au sortir du bain, d'une ample serviette de tissu bouclé dont seuls ses jambes et son torse dépassaient. Il prit à l'étagère de verre, le vaporisateur et pulvérisa l'huile fluide et odorante sur ses cheveux clairs. Son peigne d'ambre divisa la masse soyeuse en longs filets orange pareils aux sillons que le gai laboureur trace à l'aide d'une fourchette dans de la confiture d'abricots. Colin reposa le peigne et, s'armant du coupe-ongles, tailla en biseau les coins de ses paupières mates, pour donner du mystère à son regard. Il devait recommencer souvent, car elles repoussaient vite. Il alluma la petite lampe du miroir grossissant et s'en rapprocha pour vérifier l'état de son épiderme. Quelques comédons saillaient aux alentours des ailes du nez. En se voyant si laids dans le miroir grossissant, ils rentrèrent prestement sous la peau et, satisfait, Colin éteignit la lampe. Il détacha la serviette qui lui ceignait les reins et passa l'un des coins entre ses doigts de pied pour absorber les dernières traces d'humidité. Dans la glace, on pouvait voir à qui il ressemblait, le blond qui joue le rôle de Slim dans Hollywood Canteen. Sa tête était ronde, ses oreilles petites, son nez droit, son teint doré. Il souriait souvent d'un sourire de bébé, et, à force, cela lui avait fait venir une fossette au menton. Il était assez grand, mince avec de longues jambes, et très gentil. Le nom de Colin lui convenait à peu près. Il parlait doucement aux filles et joyeusement aux garçons.
Il était presque toujours de bonne humeur, le reste du temps il dormait.
Il vida son bain en perçant un trou dans le fond de la baignoire. Le sol de la salle de bains, dallé de grès cérame jaune clair, était en pente et orientait l'eau vers un orifice situé juste au-dessus du bureau du locataire de l'étage inférieur. Depuis peu, sans prévenir Colin, celui-ci avait changé son bureau de place. Maintenant, l'eau tombait sur son garde-manger.
Il glissa ses pieds dans des sandales de cuir de roussette et revêtit un élégant costume d'intérieur, pantalon de velours à côtes vert d'eau très profonde et veston de calmande noisette. Il accrocha la serviette au séchoir, posa le tapis de bain sur le bord de la baignoire et le saupoudra de gros sel afin qu'il dégorgeât toute l'eau contenue. Le tapis se mit à baver en faisant des grappes de petites bulles savonneuses.
Il sortit de la salle de bains et se dirigea vers la cuisine, afin de surveiller les derniers préparatifs du repas.
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Pistes de correction : En quoi ces textes peuvent-ils être rassemblés quant à leur travail sur la langue ?
Choix de mêler les registres : familiarités chez Ovaldé, Queneau, Zola, Sepulveda mais aussi autres
registres et notamment soutenu
Transformations des mots, déformations et inventions : Alice et les mots inventés, Queneau qui imite le