Alors que la culture nationale en tant que telle n’apparaît pas comme liée à la performance
économique, l’affiliation religieuse dominante dans un certain nombre de pays et régions du monde semble au contraire reliée à celle-ci. Cet article présente les résultats d’analyses de l’impact de la religion sur la croissance économique à partir d’une base de 50 puis 70 pays, puis à l’intérieur de trois pays, l’Inde, la Malaisie et le Ghana. Les résultats ne corroborent pas l’idée selon laquelle l’islam serait négativement corrélée à la performance économique si l’on prend en compte la croissance. Au contraire, à niveau économique donné, l’islam ne réduirait pas la croissance mais la favoriserait plutôt.
L
es croyances religieuses affectent un vaste éven- tail de comportements (Iannaccone, 1998) et l’activité religieuse peut influencer la perfor- mance économique au niveau de l’individu, du groupe ou de la nation.Dans La richesse des nations, Adam Smith soutient que la participation à une secte religieuse peut potentielle- ment fournir deux avantages économiques à ses adhé- rents, à l’extérieur et à l’intérieur du groupe (Anderson, 1988) : l’appartenance à une « bonne » secte réduit le risque perçu par les employeurs, prêteurs et clients potentiels et facilite les transactions avec eux ; elle sécurise et facilite aussi les transactions entre les membres eux-mêmes, permettant des transactions en
« confiance », les « brebis galeuses » étant exclues de la secte. Ce type d’argument pourrait d’ailleurs s’appliquer à un large éventail d’associations ou clubs volontaires1. PAR MARCUS NOLAND
Religions , islam
et croissance économique
L’apport des analyses empiriques
1. Les théoriciens modernistes tels que Hoselitz (1960), McClelland (1961) et Hagen (1962) proposent une variante de cette approche, suggé- rant que les sociétés traditionnelles résistent au changement et que des groupes innovateurs peuvent être importants dans les processus de modernisation. Hoselitz, en particulier, prétend que des groupes margina- lisés socialement pourraient saisir l’enrichissement économique comme mécanisme pour obtenir la prospérité et la sécurité. L’affiliation religieuse pourrait servir de base à une cohésion du groupe nécessaire pour remettre en question avec succès les institutions et pratiques établies.
Mais c’est la teneur de la croyance reli- gieuse qui est essentielle. Dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Weber (1905/2002) soutient que la réforme protestante a été cruciale dans la montée du capitalisme, de par son impact sur le sys- tème de croyances. Il considère que la doc- trine calviniste de prédestination et la notion associée d’« appel » ont été essen- tielles à la transformation des attitudes à l’égard de l’activité économique et de l’ac- cumulation de richesse. Pour Calvin, les individus sont prédestinés au salut ou à la damnation. Mener une vie de bien constitue un moyen de se rassurer et de montrer aux autres quel est son propre destin. Chacun est « appelé », et un individu qui remplit au quotidien et avec succès sa mission reli- gieuse trouve grâce aux yeux de Dieu, qui lui prodigue alors sa bénédiction. Cela a conduit les pratiquants à un « ascétisme de ce monde », à une activité économique effi- cace, orientée vers l’épargne et vers une accumulation de richesse non ostentatoire, ce qui constitue pour Weber le fondement du capitalisme moderne2. La thèse de Weber a suscité de nombreuses critiques3. Parmi les auteurs ayant traité de l’évolution économique et de la religion, il faut men- tionner Greif (1994) et Kuran (2002, 2003) qui se sont penchés sur l’islam. Greif (1994) suggère que les innovations écono- miques et sociales fondamentales en Europe ont eu lieu plusieurs siècles avant la Réforme. Dans une analyse de la concur- rence entre commerçants Maghribis4 et
marchands génois au XIe siècle, il montre que les innovations organisationnelles génoises – comprenant les contrats formels et des tribunaux pour assurer leur applica- tion, les entreprises familiales (distinctes des marchands individuels), les sociétés par actions et les innovations comptables asso- ciées – étaient plus efficaces que les méthodes des Maghrebis, qui ont finale- ment disparu en tant que communauté dis- tincte. Greif affirme que les différences cul- turelles entre la société individualiste des Génois du monde latin et la société com- munautaire ou collectiviste du monde musulman ont conduit à l’innovation cultu- relle des Génois d’un côté et à la réticence ou l’incapacité des Maghribis à s’adapter de l’autre.
Dans une analyse complémentaire des insti- tutions, Kuran (2002) considère que les pra- tiques islamiques, comme par exemple les règles de succession, ont empêché le déve- loppement d’institutions commerciales comparables à celles qui ce sont dévelop- pées en Occident à la Renaissance, et ont par conséquent désavantagé les marchands islamiques en concurrence avec leurs homologues occidentaux. En effet, pour Kuran (2002, 2003b), ces contraintes insti- tutionnelles expliquent pourquoi le com- merce au Moyen-Orient a progressivement été dominé par des minorités religieuses non musulmanes, jusqu’à l’adoption géné- rale des institutions et pratiques occiden- tales au XIXesiècle.
2. Eisenstadt (1968) a proposé ensuite une version plus faible de la thèse, indiquant que ce n’est pas la théologie spécifique en tant que telle mais le potentiel transformateur de la religion qui pouvait expliquer les changements de valeurs, de comportements et de résultats.
3. Voir Tawney (1926/1964), Samuelsson (1961), Eisenstadt (1968), Giddens (1976), Furnham (1990), Kaufmann (1997) et Iannaccone (1998).
4. Commerçants juifs d’Afrique du Nord ayant adopté les valeurs de la société musulmane.
Jusqu’à récemment, les économistes ont prêté peu d’attention, en tous cas sur un plan empirique, à l’impact potentiel de la religion sur la performance économique.
Cet article examine d’abord le raisonne- ment initié par Weber selon lequel la teneur spécifique de la croyance religieuse peut profondément affecter le comportement économique. Il examine ensuite dans quelle mesure l’affiliation religieuse et la culture nationale peuvent être corrélées à la perfor- mance économique. Il se penche en particu- lier sur l’impact de l’islam sur la croissance économique, à la fois de façon transnatio- nale et intranationale, en utilisant des don- nées issues de trois pays à caractère multi- religieux et multiethnique : l’Inde, la Malai- sie, et le Ghana.
I. – RELIGION, CULTURE ET PERFORMANCE ÉCONOMIQUE 1. Religion et performance économique Weber a réalisé des travaux sur l’hin- douisme, le bouddhisme, et le confucia- nisme. Ses essais sur le judaïsme antique étaient en grande partie terminés avant sa mort, en 1920 ; des travaux sur l’islam étaient initiés mais pas achevés. Dans ses travaux, Weber est parti d’un cas particulier (la montée du capitalisme en Europe) pour aller vers le général, et cette trajectoire intellectuelle a alimenté ses théories sur le monde non chrétien. Weber s’est initiale- ment intéressé à la montée du capitalisme industriel qui a démarré en Grande-Bre- tagne, en Europe continentale, et en Amé- rique du Nord – et non à son adoption dans d’autres régions. Cependant, trois aspects de l’argumentation de Weber – notamment le fait que les puritains ascétiques ont été à
l’avant-garde d’une révolution matérielle, que beaucoup d’autres religions en plus des sectes protestantes prêchent l’ascétisme, et que les protestants non conformistes n’étaient pas la seule minorité religieuse en Europe et Amérique du Nord – fournissent un lien vers une considération plus large de la théologie, des institutions, et de la per- formance économique. Le point de départ de l’analyse de Weber était le décalage éthique entre les valeurs des religions et le monde existant (Yang, 1964). À partir de là, les religions ont pu être classées selon leur acceptation ou non du monde, et en cas d’acceptation, selon la présence ou non de tensions à l’égard du monde et selon le fait qu’elles encouragent une orientation de transformation, d’adaptation ou de fuite par rapport au monde existant.
En ce qui concerne le judaïsme, qui, du point de vue théologique, est la religion la plus étroitement liée au protestantisme, Weber a attribué le succès économique de la communauté juive d’Europe occidentale au phénomène historique particulier lié à son statut de groupe minoritaire « marginal » – conformément à la théorie d’Adam Smith.
Si le judaïsme soutenait la rationalité et la maîtrise du monde, le succès économique ne pouvait pas être interprété, contrairement au protestantisme, comme un signal de piété, celle-ci se manifestant dans le judaïsme par d’autres moyens. Weber justifie son argu- ment en observant qu’en Europe du Sud et de l’Est et en « Orient, » où la présence juive a été la plus importante et la plus longue, la communauté juive n’a pas réussi à dévelop- per le capitalisme moderne (Weber, 1920/1952).
Le confucianisme, selon Weber, était ancré dans le monde mais sa promotion des rela-
tions harmonieuses suivant les modèles prescrits était antithétique à la « destruction créatrice » du capitalisme, pour employer l’expression utilisée plus tard par Schumpe- ter, et sa codification de règlements éthiques plutôt que des procédures légales formelles a empêché le développement de relations commerciales capitalistes.
D’après Weber, « le rationalisme confucéen signifiait une adaptation rationnelle au monde ; le rationalisme puritain signifiait la domination rationnelle du monde » (Weber, 1920/1964, p. 248).
Quant à l’hindouisme et au bouddhisme, selon Weber, ils favorisaient l’ascétisme mais un ascétisme d’un « autre monde » ou de « rejet du monde » qui soutenait l’éva- sion du monde matériel et non sa maîtrise.
La force de la loi rituelle dans l’hindouisme a empêché l’innovation technique ou sociale de l’intérieur et a même entravé les adaptations locales des innovations étran- gères. Et Weber est même allé jusqu’à avancer que les pouvoirs d’assimilation de l’hindouisme étaient si forts qu’ils avaient un impact négatif, même sur les régions non Hindoues du Sud asiatique (Weber, 1920/1958)5.
Dans ses écrits sur l’islam, Weber considère que « le féodalisme prébendier » et « le patrimonialisme bureaucratique arbi- traire », caractéristiques des dynasties Abbasides, Mameluks et Ottomanes, ont empêché les structures légales rationnelles, prévisibles et évolutives de se développer, structures sans lesquelles le capitalisme rationnel ne pouvait pas émerger (Turner,
1974, 1996 ; Cronne, 1999 ; Schluchter, 1999). Weber oppose continuellement les institutions politiques et juridiques existant dans le monde musulman aux institutions contemporaines équivalentes de l’Europe féodale qui ont garanti les droits de pro- priété. C’est principalement cette barrière sociopolitique, et non un obstacle théolo- gique, qui a empêché la montée du capita- lisme. Pour Weber, une éthique de guerrier qui mettait l’accent sur le pillage comme moyen d’acquisition était incompatible avec l’« esprit du capitalisme » ; de nom- breux commentateurs ont observé que Weber s’était alors égaré sur un plan factuel (cf. Turner, 1974 ; Kuran, 1997, Lapidus, 1999 ; Levtzion, 1999).
Globalement, l’islam n’a encouragé aucun comportement à contre-courant dans les endroits où les musulmans étaient une minorité, tels que l’Asie du Sud, et les mou- vements dissidents à l’intérieur de l’islam n’ont pas joué un rôle similaire à celui du calvinisme en encourageant la maîtrise rationnelle du monde6. Néanmoins, comme le souligne Gellner, « par divers critères – universalisme, scripturalisme, égalitarisme spirituel, extension de la pleine parti- cipation de la communauté sacrée à tous et non pas à un ou à certains, et rationalisation de la vie sociale – l’islam est, des trois grands monothéismes occidentaux, celui qui est le plus proche de la modernité » (Gellner, 1981, p. 7 ; mis en avant dans l’originale).
Sur quelles bases s’est appuyé Weber pour défendre son argumentation ? Weber a fait
5. Les commentateurs ultérieurs ont développé une analyse plus nuancée (cf. Pieris, 1963 ; Uppal, 1986).
6. D’après Weber, ni le Sufisme ni le Shi’isme, les principaux points de départ de l’orthodoxie, n’ont pu fournir la base d’une critique ascétique rigoureuse des pratiques dominantes à la manière du christianisme protestant. Voir aussi les analyses de Lewis (1955), Metcalf (1999), Cook (1999), Turner (1974) et Peters (1999), Rodinson (1973).
appel à divers types de données historiques, par exemple, des enquêtes montrant les affiliations religieuses d’individus occupant certains types de métiers. L’argumentation de Weber était essentiellement de nature historico descriptive. Il est possible de nos jours de mener des analyses statistiques solides.
Les pays et régions islamiques sont-ils éco- nomiquement moins performants que par exemple les régions ou pays protestants, comme le suggère Weber, ou l’islam est-il compatible avec un excellent développe- ment économique et avec la modernisa- tion ?
2. Le rôle de la culture
Les avancées dans les méthodologies de recherche après la Seconde Guerre mon- diale ont permis aux théoriciens de la modernisation d’appliquer une analyse plus rigoureuse et de recourir à des données plus étendues pour étudier les facteurs expli- quant les différences de performance éco- nomique selon les sociétés, en prenant par ailleurs en compte la culture.
Une recherche intéressante est celle de McClelland (1961) qui a analysé le lien entre le besoin d’accomplissement et la per- formance économique7. McClelland a constaté qu’à la fois dans les sociétés pré- lettrées et contemporaines, les scores élevés de besoin d’accomplissement étaient asso- ciés d’une part, à des pratiques religieuses
qui soulignaient le contact individuel (et non pas rituel) avec le divin et, d’autre part, à une diminution du rôle des autorités ou experts religieux, considérés comme adjoints nécessaires à l’exécution des fonc- tions religieuses. Les travaux de Hofstede (1997, 2001) menés à plus grande échelle sur les dimensions culturelles nationales établissent par ailleurs partiellement des liens entre indicateurs culturels et religions.
Pour Hofstede, cependant, ces mesures de la culture ne permettent pas directement d’expliquer la performance économique. La littérature économique récente a d’une cer- taine manière poursuivi dans la même voie que celle des théoriciens de la modernisa- tion, en grande partie en se servant des don- nées du World Values Survey8, mais avec une approche prenant en compte le rôle des institutions dans la médiatisation des valeurs et leur impact sur les résultats.
LaPorta et al. (1997) définissent le catholi- cisme, le christianisme orthodoxe, et l’is- lam comme étant des religions « hiérar- chiques » (ce qui rappelle la dimension de distance hiérarchique d’Hofstede). Ils ont constaté qu’« à revenu par habitant constant, les pays où les religions hiérar- chiques dominent ont des organisations judiciaires moins efficaces, une plus grande corruption, des bureaucraties de qualité inférieure, des taux d’évasion fiscale plus élevés, des taux de participation dans les activités civiques et les associations profes-
7. Le besoin d’accomplissement reflète « le désir de mieux faire quelque chose, de le faire plus rapidement, plus efficacement, avec moins d’effort… c’est une conduite très spécifique, plutôt rare, qui se concentre sur l’objectif d’efficacité et qui s’exprime dans des activités disponibles dans la culture encourageant l’individu à être plus effi- cace ; et à travers les cultures, le commerce est la forme la plus répandue d’une telle activité » (McClelland, 1976).
8. La World Values Survey Association est une association qui consolide les recherches menées par un réseau de chercheurs en sciences sociales sur les changements politiques et socioculturels dans le monde (le site internet est consultable à l’adresse http://www.worldvaluessurvey.org/).
sionnelles inférieurs, un niveau plus bas de grandes entreprises dans l’économie, des infrastructures inférieures, et une inflation plus élevée » (La Porta et al., 1997, p. 336- 337). Ils n’ont pas trouvé de relation signi- ficative entre la domination des religions hiérarchiques et la mortalité infantile, la réussite scolaire, et la croissance.
II. – RELIGIONS, ISLAM ET CROISSANCE ÉCONOMIQUE :
DES PROPOSITIONS TESTABLES L’hypothèse selon laquelle les attitudes reli- gieuses affectent la performance écono- mique nationale est une proposition tes- table. De nombreux indicateurs ont été pris en compte pour l’analyse de la performance économique nationale à long terme, comme par exemple l’accumulation du capital humain et physique, des indicateurs de sta- bilité macro-économique, d’ouverture aux échanges, d’institutions politiques, et de géographie.
Solow (2001), de son côté, considère qu’il est important de se concentrer sur d’une part le niveau et d’autre part la croissance de la productivité globale des facteurs comme variable à expliquer9. La producti- vité multifactorielleou productivité globale des facteurs (PGF), est l’accroissement relatif de richesse (la « croissance ») qui n’est pas expliquée par l’accroissement d’un usage des facteurs de production, le capital et le travail. L’élément principal de la PGF est le progrès technique qui, avec la même combinaison de facteurs de produc- tion (capital et travail) permet de créer plus
de richesse. Mais l’augmentation de la PGF peut aussi résulter d’une modification de la structure de production – on fabrique plus de types de biens ou services nécessitant moins de capital et de travail – ou de son organisation – à fabrication égale, on com- bine mieux le capital et le travail, de sorte qu’à niveau de facteurs constants, la richesse créée est plus grande.
Solow (2001) soutient que des phénomènes non technologiques comprenant la sécurité des contrats, l’intensité de la concurrence, et le respect de la rationalité instrumentale comme mode comportemental peuvent avoir un impact majeur sur l’allocation des ressources et par conséquent sur la PGF.
Solow exprime aussi son désaccord quant à l’hypothèse implicite présente dans de nombreux travaux empiriques, à savoir que la production réelle mesurée est proche de la production potentielle, particulièrement dans le cas des pays pauvres, et spéciale- ment chez les producteurs monocultures. Si ces types de pays sont inclus dans les ana- lyses empiriques, alors les sécheresses et catastrophes naturelles devraient être aussi incluses comme variables explicatives.
Dans le cadre des analyses que nous avons menées sur deux échantillons de 50 et 78 pays10, nous testons tout d’abord des modèles usuels des fondamentaux écono- miques (tableau 1, deux premières colonnes, modèles 1.1 et 1.2). Les variables dépendantes sont une estimation de la croissance de la PGF pour 1973-1984 de Collins et Bosworth (1996) – pour le pre- mier échantillon de 50 pays qui comprend
9. Le problème, bien sûr, est que les estimations empiriques de la PGF sont elles-mêmes dérivées comme résidus d’exercices explicatifs de la croissance, et peuvent être très sensibles aux hypothèses relatives à la fonction de pro- duction agrégée sous-jacente (Pack, 2001) et à la mesure des inputs (Hsieh, 2002).
10. La liste des pays de chaque échantillon figure à la fin de l’article.
principalement des pays en développement – et la croissance du revenu par habitant entre 1970 et 1990 dérivée des tables du Penn World – pour l’échantillon de 78 pays qui comprend au-delà des pays précédents un grand nombre de pays industrialisés. Les variables explicatives, définies dans l’enca- dré « Sources », (p. 114) incluent le PIB ini- tial par habitant, la part d’investissement, la part des dépenses gouvernementales, l’ou- verture aux échanges internationaux, et la réussite scolaire. En complément de ces variables explicatives, d’autres ont été tes- tées mais n’ont pas été reportées par souci de parcimonie11. Les résultats des analyses sur les modèles 1.1 et 1.2 montrent que le PIB initial par habitant est négatif et statis- tiquement significatif – c’est-à-dire que plus le PIB de départ est élevé, plus la croissance de la PGF et du revenu par habi- tant sont faibles. Mais ces taux de crois- sance sont reliés positivement et significati- vement au capital humain – le nombre moyen d’années de solarisation. L’in- fluence de variables culturelles comme le besoin d’accomplissement de McClelland pour 1950 ou la distance hiérarchique a aussi été testée mais leur effet n’est pas significatif ; ces régressions ne sont pas reportées par souci de concision.
Les variables d’affiliation religieuse en 1970 ont ensuite été ajoutées avec les
modèles 1.3 et 1.4. Sept catégories d’affi- liation religieuse sont considérées : les catholiques, les protestants, les chrétiens orthodoxes, les musulmans, les juifs, les hindous et les bouddhistes. La source origi- nale fournit des données à un niveau plus fin mais les autres religions tendent à être ou extrêmement réduites en termes d’adhé- sion globale (par exemple Baha’is) ou si concentrées dans un seul pays qu’elles agis- sent en variable binaire muette pour ce pays (par exemple le shintoïsme au Japon) ou encore à être elles-mêmes regroupées dans des catégories hétérogènes (par exemple les ethno-religions). Ces religions, avec les athées et les non-religieux, forment la caté- gorie « non-religieuse ». Elles sont omises volontairement des régressions et représen- tent la référence par rapport à laquelle les religions majeures mondiales sont évaluées.
Les résultats des analyses montrent que dans le modèle 1.4 où l’on cherche à expli- quer le taux de croissance du revenu par habitant sur la période 1970-1990, à la fois dans des pays en développement et dans les pays industrialisés, les parts de popula- tion de religion juive, catholique et protes- tante sont négativement corrélées à la crois- sance du revenu par habitant, sous condi- tion des fondamentaux économiques (PIB initial, part des investissements, niveau d’éducation) et par rapport à la catégorie
11. Elles comprennent l’espérance de vie, l’urbanisation et des variables macroéconomiques telles que l’inflation et le développement financier, qui sont hautement corrélées avec les variables explicatives incluses. Les variables poli- tico-institutionnelles testées incluent des variables du Freedom House et du projet Polity IV. Ces mesures tendaient à être soit non significatives statistiquement soit indisponibles pour une partie importante de l’échantillon. Les variables géographiques et de dotation testées incluent une variable muette pour les pays exportateurs de pétrole, une variable muette pour les pays sans littoral, la latitude de la capitale nationale et la température. À nouveau ces variables n’ont pas produit de résultats robustes une fois que les variables indiquées dans le tableau 1 ont été incluses. Les régressions basiques ont ensuite été effectuées pour la simultanéité, en particulier en ce qui concerne l’accumulation de capital humain et ont été ré-estimées en utilisant des estimateurs des variables instrumentales.
L’hypothèse nulle d’égalité entre les coefficients dérivée des régressions OLS et 2SLS ne pouvait jamais être reje- tée. Une synthèse de ces régressions non reportées est disponible sur demande.
omise (catégorie « non-religieuse »)12. Les résidus de Student ont été analysés, afin de vérifier l’adéquation des données avec les régressions13.
Enfin, les variables de culture ont été ajou- tées une à une aux spécifications des régres- sions (modèles 1.3 et 1.4). À nouveau, aucune des variables culturelles n’était statistiquement significative (les résultats ne sont pas reportés ici).
III. – ISLAM ET CROISSANCE ÉCONOMIQUE : DES ANALYSES PLUS FINES TRANSNATIONALES
ET INTRANATIONALES Aujourd’hui les musulmans sont relative- ment pauvres, que l’on prenne des mesures par habitant (Bhalla, 2002) ou nationales (Kuran, 1997), par rapport à une moyenne mondiale. Une littérature abondante attri- bue cet état de fait à l’islam lui-même14. En principe, l’existence d’institutions unique- ment islamiques et des pratiques écono- miques associées – en particulier l’interdic- tion, dans le Coran, de pratiquer l’intérêt – fournit une explication institutionnelle du lien entre l’affiliation religieuse et la per- formance économique à un niveau agrégé15. Sur la base de leur analyse des données du World Value Survey, Guiso,
Sapienza et Zingales (2003) caractérisent l’islam comme étant négativement associé
« à des attitudes qui favorisent la crois- sance » ; et les musulmans, parmi les croyants des principales religions du monde, apparaissent comme étant les plus
« antimarché ».
Toutefois, sur le plan empirique, il apparaît moins clairement que les pays musulmans aient des performances moins élevées que celles de pays comparables sur ces 50 der- nières années. Les données sur le revenu par habitant sont peu précises, mais les ten- tatives de Barlow (1982) pour construire des séries temporelles cohérentes pour la période 1950-1972 suggèrent que, au mini- mum, les pays islamiques du Moyen-Orient ont affiché une croissance légèrement plus rapide que les pays en voie de développe- ment comparables sur la même période. Les estimations de la PGF par Collins et Bosworth montrent que sur la période 1960-1973 (c’est-à-dire avant la montée des prix du pétrole), les pays islamiques ont réalisé des taux de croissance de la PGF supérieurs à ceux d’autres pays en dévelop- pement. Et les résultats présentés dans le tableau 1 montrent que, pour un niveau de PIB de départ donné, l’islam n’a pas d’effet négatif significatif sur la croissance.
12. Les différences d’échantillon en termes de pays et de période peuvent au moins autant expliquer les différences dans les résultats des régressions 2.3 et 2.4 que les différences intrinsèques de spécification des variables dépen- dantes.
13. La Guyane était la seule observation aberrante avec des résidus de Student excédent 2,0 en valeur absolue dans tous les cas. Parmi les pays principalement musulmans, il n’y avait aucun modèle de résidus de Student. Il y avait quelques observations aberrantes (par exemple, les valeurs de la Jordanie excédaient 2,0 dans les régressions 2.1 et 2.3 ; celle de l’Iran était inférieure à -2,0 dans la régression 2.3), mais il n’y avait aucun schéma constant de rési- dus positifs ou négatifs et la plupart des pays étaient situés près de la ligne de régression.
14. Voir Said (1978), Kuran (1997) et Nafissi (1998). L’argument essentiel est que l’islam prêche le fatalisme qui est défavorable à la croissance. Il existe également une littérature qui rejette la faute sur l’impérialisme occidental (cf. Rodinson, 1973 ; Ayubi, 1993).
15. Voir Siddiqi (1981) et Kuran (1992) pour des études sur la pensée et les institutions économiques Islamiques.
Rodinson (1973) et Kuran (1993, 2003a) affirment que les institutions et pratiques économiques uniquement isla- miques ont un impact minimal sur l’allocation de ressources.
Tableau 1
CROISSANCE ÉCONOMIQUE ET RELIGIONS
Variables indépendantes
PIB initial par habitant
Investissements Dépenses gouvernement
Ouverture aux échanges Niveau d’éducation Musulmans Hindous Bouddhistes Juifs Catholiques
Orthodoxes Protestants Constante R2
F (toutes les variables) F (variables religion seulement)
Nb.
Modèle 1.1 Croissance de la
PGF*
1973-1984 - 0,00049
(-2,65)b 0,047 (1,29) - 0,024 (- 0,56) -0,009 (-0,93) 0,574 (2,20)b
- - - - -
- - -0,633 (-0,64) 0,16 1,62 - 50
Modèle 1.2 Croissance du
revenu/hab.
1970-1990 - 0,00033
(-3,73)a 0,077 (3,13)a - 0,022 (- 0,91) - 0,004 (- 0,66) 0,513 (3,40)a
- - - - -
- - 0,599 (0,88) 0,27 5,34a
- 78
Modèle 1.3 Croissance de la
PGF*
1973-1984 - 0,00044
(-2,32)b 0,027 (0,73) - 0,049 (- 1,06) - 0,012 (- 1,24) 0,731 (2,51)b
0,005 (0,34) 0,018 (0,75) - 0,010 (- 0,41) - 0,004 (- 0,14) -0,018 (-1,17) 0,034 (1,33) - 0,032 (- 1,29) 0,618 (0,35) 0,40 2,10b 2,21c 50
Modèle 1.4 Croissance du
revenu/hab.
1970-1990 - 0,00025 (-2,76)a
0,070 (2,64)b - 0,018 (- 0,75) - 0,004 (- 0,63) 0,631 (3,93)a - 0,008 (- 0,78) 0,004 (0,23) - 0,009 (- 0,48) - 0,043 (- 1,75)c
- 0,027 (-2,58)b
-0,022 (-1,38) - 0,037 (- 2,62)b
1,896 (1,69)c
0,43 4,02a 2,51b 78
* PGF : productivité globale des facteurs.
Note: l’indice aindique un degré de signification au niveau 0,01; bau niveau 0,05 ; cau niveau 0,1.
Il est possible de mener néanmoins des ana- lyses plus fines, transnationales et intrana- tionales.
1. Analyses transnationales
Pour examiner de façon plus rigoureuse l’effet de l’islam sur la performance écono- mique (tableau 2), nous allons regarder suc- cessivement l’influence des variables éco- nomiques et de la part de population musulmane sur la croissance de la PGF et du revenu par habitant, puis l’effet spéci- fique de cette variable, pondérée par la dis- tance de la population à la Mecque. Il existe par ailleurs des populations musulmanes arabes et non arabes. Nous avons aussi pris en compte ce phénomène.
Les deux premières colonnes du tableau 2 présentent les résultats des régressions du modèle économique standard, avec comme variables supplémentaires la part des musulmans dans la population et une variable muette pour les pays exportateurs de pétrole, car il est évident qu’il faut prendre en compte l’effet spécifique de cette variable. Le coefficient de la variable
« part de population musulmane » est posi- tif et significatif au seuil de 5 % dans la régression sur la PGF (modèle 2.1) ; une augmentation d’un point du taux de la population islamique est associée à une augmentation de 0,02 à 0,03 point du taux de croissance de la PGF. Par contre l’effet est positif mais non significatif en ce qui concerne la croissance du revenu par habi- tant (modèle 2.2). Cela signifie que lors- qu’on mène les analyses sur le premier échantillon, c’est-à-dire essentiellement des pays en développement ou encore peu industrialisés, l’influence de l’effet de l’islam est positif et significatif ; si l’on prend à la fois ces pays et les pays indus-
trialisés, l’effet reste positif mais n’est pas significatif.
L’islam, comme les autres religions, est sujet à interprétation, et présente de grandes variations dans la pratique, à la fois dans le temps et géographiquement. Une grande partie de ce qui a été discuté jusqu’ici fait référence aux développements au Moyen- Orient, et la catégorie « musulmane » est peut-être trop large pour avoir un réel sens analytique en tant que tel (Zubaida, 1995).
Tous les musulmans ne se ressemblent pas ; en particulier, d’autres influences cultu- relles dans les sociétés musulmanes non Arabes (comme celles des Chinois dans le Sud-Est asiatique ou des Français en Afrique de l’Ouest) peuvent atténuer l’im- pact des traditions moyen-orientales.
Pour étudier cette possibilité, la part de population musulmane de chaque pays a été pondérée en la divisant par la distance entre la capitale nationale et La Mecque, en d’autres termes le pourcentage pondéré de musulmans diminue avec la distance. Dans ces régressions, l’inverse de la part de population musulmane est positif et signifi- catif au seuil de 10 % dans la régression sur la PGF (modèle 2.3) et non significatif dans la régression sur la croissance du revenu par habitant (modèle 2.4). L’effet significatif de l’inverse de la variable « part de population musulmane pondérée » signifie que ce n’est pas la proximité de la Mecque qui confère le caractère significatif aux résultats.
Il faut distinguer la population musulmane de la population arabe, les deux se recou- pant parfois fortement, mais parfois pas du tout comme en Asie. Nous avons donc pro- cédé à des régressions spécifiques sur la population arabe. Les modèles 2.5 et 2.6 correspondent à des régressions dans les- quelles la part arabe de la population a été
prise en compte, et dans un souci d’exhaus- tivité, les modèles 2.7 et 2.8 montrent les résultats avec l’inverse de la part arabe de la population pondérée par la distance. Dans chacun des quatre cas, le coefficient est positif et significatif au seuil de 10 % ou moins, ce qui signifie que le fait d’apparte- nir à la population arabe est aussi lié positi- vement à la croissance16.
L’examen de ces résultats montre que le fait d’appartenir à une population musulmane ne constitue pas un obstacle à la croissance, dans un contexte économique donné. Au contraire, les résultats présentés dans le tableau 2 renforceraient l’hypothèse selon laquelle l’impact de l’islam serait positif, en particulier dans les pays en développement ou encore peu industrialisés.
2. Analyses au niveau intranational Les résultats transnationaux rapportés jus- qu’ici sont suggestifs mais ne permettent pas de contrôler de façon adéquate les influences économiques, politiques, et insti- tutionnelles spécifiques aux pays. De nom- breux phénomènes économiques qui varient selon les pays tels que les diffé- rences des taux d’inflation, les politiques commerciales, ou les pratiques juridiques peuvent être ignorés lorsqu’on examine les développements dans un pays seul en utili- sant les données sur les juridictions intra- nationales. L’analyse est ainsi prolongée au niveau du simple pays en utilisant des don- nées provenant de sociétés multi-ethniques
ayant des populations musulmanes substan- tielles mais ne représentant pas une majo- rité trop forte. Trois pays ont été choisis en fonction de la disponibilité de données intra-nationales et de l’existence de popula- tions musulmanes et non musulmanes : l’Inde, la Malaisie, et le Ghana. Les résul- tats méritent néanmoins d’être examinés avec une certaine prudence d’un point de vue statistique, en particulier pour la Malai- sie, du fait du faible nombre d’observa- tions, inhérent au fait que l’on travaille sur des régions intrapays.
L’Inde
L’Inde est le troisième plus grand pays musulman du monde, après l’Indonésie et le Pakistan. La représentation de la popula- tion musulmane varie à travers les 32 États et territoires de l’Union indienne. Le tableau 3 présente les régressions des variables d’affiliation religieuse et écono- miques sur des données au niveau des États. Dans la régression 3.1, la variable dépendante est la croissance de la PGF (productivité globale des facteurs) prove- nant de Fan et al. (1999). Cette source rap- porte des évaluations de la PGF pour 17 États « fortement agricoles »17. Les taux de croissance de la PGF ont été calculés pour les périodes 1973-1983 et 1983-1993 ; les observations ont été fusionnées, en incluant une variable muette sur la pre- mière période de l’étude pour permettre une variation de la constante. Les régres-
16. Un examen des résidus a indiqué qu’une nouvelle fois la Guyane était la seule observation aberrante. Parmi les pays majoritairement musulmans, les résidus de Student excédant 2,0 en valeur absolue étaient relativement rares : uniquement l’Indonésie dans la régression 2.8 (2,01) et l’Iran dans les régressions 2.1 (- 2,67) et 2.3 (- 3,15).
17. Les données de la PGF sont disponibles pour : Andhra Pradesh, Assam, Bihar, Gujarat, Haryana, Himachal Pra- desh, Karnataka, Jammu and Kashmir, Kerala, Madhya Pradesh, Maharashtra, Orissa, Punjab, Rajasthan, Tamil Nadu, Uttar Pradesh, et West Bengal. Les données concernant les variables explicatives sont manquantes pour Jammu, Kashmir et Assam, ce qui conduit à 15 observations utiles et un panel de 30 observations.
Taleau2 CROISSANCE ÉCONOMIQUE ETINFLUENCE DE L’ISLAM Variables indépendantes PIB initial par habitant Investissements Dépenses gouvernement Ouverture aux échanges Niveau d’éducation Musulmans Musulmans/ distance Mecque Arabes Arabes/ distance Mecque Exportateur de pétrole Constante R2 F (toutes les variables) Nb.
Modèle 2.1 Croissance de la PGF* 1973-1984 - 0,0005 (- 2,86)a 0,039 (1,11) - 0,043 (- 1,00) - 0,010 (- 1,03) 0,851 (2,98)a 0,022 (2,10)b - - - 0,210 (0,25) 1,210 (-1,22) 0,24 1,95c 50
Modèle 2.2 Croissance du revenu/hab. 1970-1990 - 0,0003 (- 3,88)a 0,075 (3,08)a - 0,024 (- 1,01) - 0,003 (- 0,52) 0,596 (3,82)a 0,012 (1,66) - - - 0,163 (0,28) 0,146 (0,20) 0,30 4,37a 78
Modèle 2.3 Croissance de la PGF* 1973-1984 - 0,0005 (-3,01)a 0,040 (1,13) - 0,069 (-1,42) - 0,010 (- 1,00) 0,855 (2,92)a - 29,908 (1,88)c - - 0,380 (0,45) - 0,582 (- 0,59) 0,23 1,80 50
Modèle 2.4 Croissance du revenu/hab. 1970-1990 - 0,0003 (- 3,88)a 0,075 (3,04)a - 0,033 (-1,31) - 0,003 (- 0,44) 0,576 (3,73)a - 15,150 (1,52) - - 0,219 (0,38) 0,413 (0,60) 0,30 4,28a 78
Modèle 2.5 Croissance de la PGF* 1973-1984 - 0,0005 (- 3,01)a 0,036 (1,01) - 0,075 (- 1,59) - 0,010 (- 1,02) 0,813 (2,95)a - - 0,042 (2,30)b - 0,210 (0,25) 0,225 (-0,23) 0,26 2,10c 50
Modèle 2.6 Croissance du revenu/hab. 1970-1990 - 0,0003 (- 3,87)a 0,072 (2,93)a - 0,038 (- 1,52) - 0,003 (- 0,51) 0,561 (3,71)a - - 0,024 (1,88)c - 0,074 (0,13) 0,667 (0,97) 0,31 4,52a 78
Modèle 2.7 Croissance de la PGF* 1973-1984 - 0,0005 (- 3,08)a 0,039 (1,13) - 0,103 (- 2,00)c -0,011 (- 1,11) 0,817 (3,02)a - - - 48,392 (2,55)b 0,526 (0,65) 0,200 (0,19) 0,28 2,30b 50
Modèle 2.8 Croissance du revenu/hab. 1970-1990 - 0,0003 (- 3,80)a 0,074 (3,00)a - 0,042 (- 1,58) - 0,003 (- 0,50) 0,541 (3,58)a - - - 20,874 (1,74)c 0,231 (0,40) 0,736 (1,05) 0,31 4,42a 78 * PGF: Productivité globale des facteurs. Note : l’indice a indique un degré de signification au niveau 0,01; b au niveau 0,05; c au niveau 0,1.
sions ont été estimées avec les valeurs du niveau initial de PGF de 1971 pour la pre- mière période (et de 1981 pour la seconde période), le taux d’instruction des femmes18, les dépenses de l’État par habi- tant consacrées au développement, la den- sité de population, le pourcentage de vil- lages ayant accès à l’électricité, la densité du réseau routier, une fonction quadratique des précipitations annuelles, et une variable muette pour les États sans littoral.
Aucune variable n’est significative à l’ex- ception du niveau initial de PGF, de l’ins- truction des femmes, et des dépenses de l’État consacrées au développement par habitant. Les données de recensement indiennes décomposent l’affiliation reli- gieuse en groupes religieux : hindous, musulmans, chrétiens, Sikhs, bouddhistes, Jains, et autres religions (principalement des religions animistes indigènes). Cette dernière catégorie est prise en compte pour l’échantillon de 1981, mais pas pour celui de 1971. Enfin, la catégorie « aucune reli- gion/religion non rapportée » représente la modalité volontairement omise. Les résul- tats de la régression avec le modèle 3.1 (tableau 3) montrent qu’aucune apparte- nance religieuse n’a d’effet significatif sur la croissance, pas plus l’appartenance à la religion musulmane que l’appartenance à une autre, bien que l’ensemble des variables de religion soient significatives conjointement au seuil de 5 %.
Par contre dans le modèle 3.2, la croissance réelle du revenu par habitant sur la période 1981-1996 est prise comme variable dépen- dante19. Dans ce cas, les coefficients de trois des variables d’affiliation religieuse (bouddhistes, Jains, et autres religions) sont positifs et significatifs au seuil de 5 %, et les coefficients sur l’ensemble des variables d’affiliation religieuse sont conjointement significatifs au seuil de 1 %. À nouveau, le coefficient sur le groupe musulman seul n’est pas significatif.
La Malaisie
La population de la Malaisie est majoritai- rement composée de trois groupes eth- niques : les Malais indigènes ou Bumiputra, les Chinois, et les Indiens, et on observe une corrélation élevée entre l’appartenance ethnique et l’affiliation religieuse20. L’is- lam est la religion d’État officielle, même si la liberté de pratiquer d’autres religions est garantie par la Constitution. La répartition des musulmans se fait à travers les 13 États malaisiens et les deux territoires fédéraux.
Dans nos analyses, l’influence de l’apparte- nance religieuse sur la croissance réelle du revenu par habitant est évaluée sur la période 1990-2000, à partir de données au niveau des États. Les variables explicatives économiques incluent le PIB initial par habitant, le taux de scolarisation, la délin- quance juvénile et la densité de population.
Dans le modèle économique standard,
18. Le taux d’instruction des femmes était plus ajusté aux données que celui des hommes ou que le taux global.
Dans la mesure où, selon Schultz (1995), il y a des raisons de penser que l’instruction des femmes a un effet parti- culièrement positif sur le développement, ce sont les régressions avec l’instruction des femmes qui sont reportées.
19. Les données de recensement indiennes concernent 30 États. Dans la régression 3.2, la croissance du revenu par habitant n’est pas disponible pour Lakshadweep, Dadra, et Nagar Haveli. Les données concernant l’affiliation reli- gieuse sont manquantes pour Assam.
20. Par exemple, la population Bumiputra est très fortement corrélée à l’affiliation musulmane.
Tableau 3
INDE, APPARTENANCES RELIGIEUSES ET CROISSANCE ÉCONOMIQUE
Variables indépendantes Niveau de PGF initial
PIB initial par habitant Taux d’instruction des femmes Dépenses de développement Variable muette (décade 73-83) Part des hindous
Part des musulmans Part des chrétiens Part des sikhs Part des bouddhistes Part des Jains
Part des autres religions Constante
R2
F (toutes les variables) F (variables religion seulement) Nb.
Modèle 3.1 Croissance de la PGF*
1973-1993 - 0,0599 (- 2,00)c
-
0,191 (2,26)b - 0,085 (- 3,50)a
- 2,608 (- 1,73)c
0,105 (0,12) 0,004 (0,01) - 0,353 (- 0,40) 0,189 (0,22) 0,675 (0,66) - 1,079 (- 1,23)
- 1,907 (0,02) 0,64 3,41a 3,37b 30
Modèle 3.2 Croissance du revenu/hab.
1981-1996 - - 0,005 (- 2,02)c
0,082 (2,17)b
-
-
0,036 (0,82) - 0,071 (- 0,95) 0,041 (0,94) 0,059 (1,15) 0,174 (2,25)b
1,492 (2,29)b
0,150 (2,23)b - 0,408 (- 0,09) 0,65 3,29b 3,68a 26
* PGF : productivité globale des facteurs.
Note : l’indice aindique un degré de signification au niveau 0,01 ; bau niveau 0,05 ; cau niveau 0,1.
aucune variable ne s’est avérée significative hormis la densité de population et la délin- quance juvénile21. En ce qui concerne les religions, les groupes religieux considérés sont l’islam, le christianisme, l’hindouisme, le bouddhisme et le confucianisme ; les catégories « religions tribales/populaires »,
« une autre religion », « aucune religion » et
« une religion inconnue » forment la moda- lité volontairement omise par rapport à laquelle les religions principales sont éva- luées.
Par ailleurs, étant donné le degré élevé de corrélation entre la religion et l’apparte- nance ethnique, des données d’apparte- nance ethnique ont été employées pour construire des instruments reflétant l’affi- liation religieuse en 1990. En effet, puisque l’on analyse la croissance de 1990 à 2000, il était important de disposer ou d’estimer des données religieuses de début de période (non disponibles) et non de travailler avec celles de fin de période (les seules dispo- nibles)22. Le tableau 4 présente les résultats du modèle 4.1 estimé avec ces données reconstruites23, sans intégration des variables économiques. La religion isla- mique a un effet négatif mais non significa- tif sur la croissance par rapport à la catégo- rie omise, c’est-à-dire la catégorie ne pratiquant pas l’une des principales reli- gions. On peut noter que le même résultat est observé lorsque l’on inclut les variables
économiques dans le modèle. Rappelons néanmoins à nouveau que le faible nombre d’observations amène à regarder les résul- tats avec prudence ; les régressions avec à la fois les variables économiques et les variables religieuses ne sont pas présentées car le nombre de variables est trop impor- tant par rapport au nombre d’observations.
Le Ghana
Comme l’Inde et la Malaisie, le Ghana est un pays multi-ethnique et multireligieux avec une population musulmane significa- tive. L’islam et le christianisme ont fait des percées considérables au cours du siècle dernier, la part de la population fidèle aux religions traditionnelles animistes étant passée d’environ 90 % de la population en 1900 à environ 20 % aujourd’hui. La pro- portion des Musulmans dans la population varie selon les dix régions du Ghana. Les effets des variables économiques et reli- gieuses ont été évalués sur la croissance du revenu par habitant au niveau de ces dix régions. Les données sur les niveaux de revenu par habitant ont été construites à partir d’enquêtes sur les ménages conduites en 1988, 1992, et 1998. Ces études ont éga- lement été utilisées pour construire des données concernant le nombre d’années de scolarisation, l’appartenance ethnique, l’af- filiation religieuse, la densité de population, et des indicateurs d’infrastructure (temps
21. Il apparaît que l’inclusion de l’État de Sabah (un des deux États sur Bornéo dans l’Est de la Malaisie) exerce une influence significative sur les résultats : si Sabah est exclu de la régression, les coefficients sur la densité de population et la délinquance juvénile cessent d’être significatifs.
22. Pour construire ces instruments, la croissance de revenu par habitant a été régressée par rapport à des variables d’appartenance ethnique en 1990. Aucune des variables ethniques n’était statistiquement significative que l’on intègre ou non les variables économiques dans le modèle. Les coefficients estimés d’une régression des parts eth- niques en 2000 sur l’affiliation religieuse en 2000 et les données d’appartenance ethnique en 1990 ont ensuite été utilisés pour construire les valeurs remplaçant les données religieuses manquantes de 1990.
23. Les données sur l’ethnicité, la délinquance juvénile, et la densité de population ne sont pas disponibles pour Labuan Federal Territory ; les données sur l’ethnicité ne sont pas disponibles pour Sabah.
passé pour aller chercher de l’eau et du bois, et distance à la source d’eau). Des données météorologiques (données men- suelles sur les températures et précipita- tions moyennes et extrêmes) ont par ailleurs été obtenues grâce au Département des services météorologiques du Ghana.
Compte tenu des différences environne- mentales entre le Ghana méridional côtier et la savane septentrionale, une variable binaire muette pour les régions sans littoral a été construite, à partir de données sur la latitude de la capitale régionale. Le modèle 4.2 sur le Ghana présenté dans le tableau 4 inclut comme variables explicatives, le revenu initial par habitant, le nombre moyen d’années de scolarisation des femmes24, la densité de population, la lati- tude et l’affiliation religieuse25. Les groupes religieux considérés sont les musulmans, les chrétiens, et les animistes qui représentent la catégorie volontaire- ment omise. L’examen des coefficients montre que la part de population de religion chrétienne n’influence pas la croissance alors que la part de population musulmane a un effet positif et significatif sur la crois- sance (par rapport à la catégorie omise, c’est-à-dire le pourcentage d’animistes).
Une analyse complémentaire (non reportée ici) montre que l’appartenance ethnique n’a pas d’effet significatif sur la croissance, à part l’appartenance à une ethnie, les Dagba- nis.
Pris ensembles, les résultats des trois pays tendent à renforcer les résultats obtenus à partir de l’analyse transnationale : l’affilia-
tion religieuse ne semble pas de façon géné- rale avoir un impact significatif sur la per- formance économique, une fois pris en compte les fondamentaux économiques classiques. Des résultats plus détaillés sur certaines des analyses menées et en particu- lier sur l’ensemble des trois pays sont publiés par ailleurs par l’auteur (Noland, 2005). Ils montrent que si l’on considère l’impact de l’islam en particulier, il est à une exception près soit non significatif soit significativement positif.
CONCLUSION
Cet article a étudié le rapport entre la reli- gion, la culture, et la performance écono- mique. La littérature est sur un plan théo- rique indéterminée. Les résultats sur des dimensions culturelles nationales n’ont pas été probants statistiquement parlant ; ces dimensions n’ayant pas de pouvoir explica- tif spécifique sur la performance écono- mique nationale, une fois que les variables économiques fondamentales ont été prises en compte. En revanche, dans des régres- sions transnationales et intranationales, l’affiliation religieuse semble reliée à la croissance, une fois les variables écono- miques principales prises en compte, bien que les régressions ne fournissent pas un modèle robuste au niveau d’une religion en particulier.
Certains observateurs ont prétendu que l’islam nuirait à la croissance. Cela n’est pas confirmé par l’analyse économétrique que nous avons menée, au niveau transna-
24. Les années de scolarisation féminine ont une corrélation légèrement plus élevée avec la croissance que les années de scolarisation masculine.
25. Les variables d’infrastructure et météorologiques n’ont jamais montré de significativité statistique dans les régressions et ces résultats ne sont pas publiés.
Tableau 4
MALAISIE, GHANA, APPARTENANCES RELIGIEUSES ET CROISSANCE ÉCONOMIQUE
Islam
Christianisme
Hindouisme
Bouddhisme
Confucianisme
Constante
R2 F
Nb.
PIB initial par habitant
Période
Scolarisation des femmes Latitude (littoral)
Densité de population
Chrétiens
Musulmans
Constante
R2
F (variables religion) Nb.
Modèle 4.1 Croissance du
revenu par habitant*
1990-2000 (Estimation IV)
- 23,0350 (- 1,6) - 0,4212 (- 2,61)b
38,6949 (1,56) - 63,8342
(- 1,57) 83,1280
(1,53) 2222,9196
(1,6) 0,84 7,49a
13
Modèle 4.2 Croissance du
revenu par habitant 1988-1998
- 0,0001 (- 9,86)a - 2,273 (- 1,89)c
5,054 (4,06)a
-2,182 (-2,92)b
0,033 (3,00)b - 0,083 (- 0,85) 0,171 (2,75)b 31,401 (3,43)a 0,94 8,28a
20 Ghana
Malaisie
Note : l’indice aindiqué un degré de signification au niveau 0,01 ; bau niveau 0,05 ; cau niveau 0,1.
* Nous ne prenons que les variables religieuses ; les variables économiques et religieuses étant trop nombreuses par rapport au nombre d’observations.
tional et au niveau intra national. Les pays à majorité musulmane sont rarement des observations « aberrantes » (que ce soit positivement ou négativement), au sens statistique du terme, dans les régressions transnationales. Dans la plupart des cas, l’impact de la part de population musul- mane dans le pays n’a pas d’impact signifi- catif sur la croissance, mais lorsque l’im- pact est significatif, il est positif. Cela est particulièrement intéressant de constater que les résultats significatifs ressortent
lorsque l’échantillon comprend une majo- rité de pays en développement (par rapport à celui comprenant pays en développement et pays industrialisés). L’islam ne semble pas être une entrave à la croissance ou un fardeau pour le développement comme on a pu le prétendre. Le contraire semble plutôt être vrai. Pour étudier la performance éco- nomique dans des régions ou pays à majo- rité musulmane, l’analyse économique classique pourrait apporter un meilleur éclairage que la sociologie de la religion.
LISTE DES PAYS CONTENUS DANS LES ÉCHANTILLONS
Afrique du Sud* Espagne Kenya* Royaume-Uni
Algérie* États-Unis Malaisie* Rwanda*
Allemagne Finlande Malawi* Salvador*
Argentine* France Maurice* Sénégal*
Australie Ghana* Mexique* Singapour
Autriche Grèce Mozambique* Sri Lanka*
Bangladesh* Guatemala* Nicaragua* Suède
Belgique Guyane* Norvège Suisse
Bénin Haïti* Nouvelle Zélande Syrie
Bolivie* Honduras* Ouganda* Taiwan*
Brésil* Inde* Pakistan* Thaïlande*
Cameroun* Indonésie* Panama* Togo
Canada Iran* Paraguay* Trinidad*
Chili* Irlande Pays-Bas Tunisie*
Chine* Islande Pérou* Turquie
Chypre* Israël* Philippines* Uruguay*
Colombie* Italie Portugal Vénézuéla*
Costa Rica* Jamaïque* République Centre Afrique Zambie*
Danemark Japon République de Corée
Equateur* Jordanie* République Dominicaine*
* Le pays fait partie de l’échantillon des 50 pays. La liste complète correspond à l’échantillon des 78 pays.
SOURCES
– Les données transnationales sur la religion sont extraites de Barret, Kurian, et Johnson (2001).
– Les données concernant le revenu par habitant, la part des dépenses gouvernementales dans le PIB, la part d’investissement dans le PIB, et l’ouverture aux échanges, sont issues de Penn World Tables Mark 6.1. La croissance du revenu par habitant, la part des dépenses gou- vernementales dans le PIB et la part d’investissement dans le PIB apparaissent en dollars internationaux courants. Le revenu par habitant initial est en prix constants. Les données sur la réussite scolaire ont été obtenues à partir « International Measures of Schooling Years and Schooling Quality » de Barro-Lee, disponibles sur le site internet de la Banque mondiale.
Comme indiqué dans l’article, les évaluations transnationales de la PGF (productivité globale des facteurs) ont été construites par Collins et Bosworth (1996) mais sont en réa- lité publiées par Rodrik (1999).
– Les données concernant la distance hiérarchique (et d’autres valeurs culturelles) pro- viennent d’Hofstede (2001). Les données sur le besoin d’accomplissement sont extraites de McClelland (1961).
– Les données d’urbanisation ont été obtenues à partir de World Urbanization Prospects:
The 2001 Revision(Nations unies, 2002). Les données sur les institutions politiques ont été trouvées dans les bases de données du Projet Polity IV (Polity IV Project, 2000).
– Les données de température et de latitude sont issues de www.worldclimate.com et, dans certains cas, ont été estimées par inspection visuelle d’une carte.
– La distance à La Mecque a été calculée depuis la capitale de chaque pays en utilisant la latitude et la longitude. Le pourcentage arabe de la population est calculé à partir des données de Barret et al. (2001).
– Des données indiennes sur le PIB par habitant, la densité de population, les taux d’ins- truction des femmes, et la religion sont extraites de Statistical Abstract of India(plu- sieurs années). Les données sur les niveaux de la PGF des États, l’accès à l’électricité, la densité des routes, et les dépenses consacrées au développement ont été obtenues à partir de Government Spending, Growth and Poverty(Fan et al., 1998). Les auteurs ont également fourni aimablement les données de précipitations annuelles.
– Pour la Malaisie, les données sur le PIB habitant par État, la densité de population, la religion et l’appartenance ethnique pour 2000 ont été extraites de Population Distribu- tion and Basic Demographic Characteristicspublié par le département des statistiques de Malaisie. Les autres données concernant le PIB par habitant, le taux de scolarisation, la délinquance juvénile, la densité de la population, et l’appartenance ethnique sont issues duRapport général sur le recensement de population(plusieurs années), égale- ment publié par le département des statistiques de Malaisie.
– Comme indiqué dans l’article, pour le Ghana, les données proviennent des études sur le niveau de vie au Ghana, à l’exception des données météorologiques qui ont été obte- nues auprès du département des services météorologiques du Ghana.
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