• Aucun résultat trouvé

Le couple créole/métro à La Réunion. Approche compréhensive de la construction de soi dans le couple mixte

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2021

Partager "Le couple créole/métro à La Réunion. Approche compréhensive de la construction de soi dans le couple mixte"

Copied!
322
0
0

Texte intégral

(1)

HAL Id: tel-00669783

https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00669783

Submitted on 13 Feb 2012

HAL is a multi-disciplinary open access archive for the deposit and dissemination of sci- entific research documents, whether they are pub- lished or not. The documents may come from teaching and research institutions in France or abroad, or from public or private research centers.

L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est destinée au dépôt et à la diffusion de documents scientifiques de niveau recherche, publiés ou non, émanant des établissements d’enseignement et de recherche français ou étrangers, des laboratoires publics ou privés.

Le couple créole/métro à La Réunion. Approche compréhensive de la construction de soi dans le couple

mixte

Marie Thiann-Bo

To cite this version:

Marie Thiann-Bo. Le couple créole/métro à La Réunion. Approche compréhensive de la construction de soi dans le couple mixte. Sociologie. Université de la Réunion, 2009. Français. �tel-00669783�

(2)

UNIVERSITE DE LA REUNION

FACULTE DES SCIENCES DE L’HOMME ET DE L’ENVIRONNEMENT

Thèse pour obtenir le grade de Docteur en

Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives

THIANN-BO MOREL Marie

LE COUPLE CREOLE/METRO A LA REUNION

Approche compréhensive de la construction de soi dans le couple mixte Tome 1

Thèse dirigée par Monsieur le Professeur Pascal DURET Soutenue le 27 Novembre 2009

Jury :

M. Bancel, Nicolas, Professeur Strasbourg- Lausanne M. Bodin, Dominique, Professeur, Université Rennes II M. Coianiz, Alain, Professeur Université de La réunion M. Duret, Pascal, Professeur, Université de La Réunion M. Martin, Olivier Professeur Université Paris V Mme. Vergès, Françoise, Professeure MCUR

(3)

2

Remerciements

Merci ,

- A Mon si eu r le P ro fess eu r Pas cal Du ret, pou r s es con seils, so n souti en .

- A S yl vai n, po ur ses rem arqu es.

- A C amill e, po ur le si mple fait d ’ex ist er.

- A Mu ri el, po ur avoi r tenu t ous les rôl es à la fo is.

- A m a m ère, p ou r s a rel ect ure si ex i gean te de cett e th ès e.

- A Hél èn e, po ur to n d évo uement.

- A to us l es coup les d e l ’enq uêt e, po ur m 'avoir fait con fi an ce.

(4)

3

SOMMAIRE

Introduction……….6

1.Construction de l’objet d’étude………..11

1.1. La question de ma subjectivité………...………...11

1.2. La mixité : perception stéréotypée de l’objet de recherche……..……….15

1.3. Mixité et identité………..……….…23

1.4. Le marquage par les origines ou comment les individus différencient créole et métro ………25

1.4.1. La distance culturelle……….………27

1.4.2.La distance linguistique…...…….………..38

2. Méthode de recherche : Trouver la bonne distance………..………43

2.1. Construire le terrain d’enquête………..44

2.2. Construire l’outil de recueil de données : axe 2 et 3……….49

2.2.1. Une démarche inductive……...……….50

2.2.2. Pertinence du récit de vie dans cette enquête………51

2.2.3. Les thématiques de l’entretien………...51

2.2.4. Le filtre du récit : l’origine créole ou métro………..52

2.3. Conduire les entretiens : axe 1………..54

2.3.1. La distance identitaire………54

2.3.2. La distance affective………..55

2.3.3. La distance discursive………....56

3. La rencontre entre créole et métropolitain………...61

3.1. La logique minoritaire contre majoritaire……….64

3.2. La tradition créole contre la modernité métropolitaine……….67

3.3. L’ambivalence des sentiments et les déclinaisons des représentations……….71

(5)

4

3.3.1. L’autochtone versus le touriste……….72

3.3.2. Le dominé versus le dominant………..74

3.3.3.Le paysan versus le citadin………75

4. Les ressorts de la labellisation ………...………..77

4.1. L’intérêt d’étudier les identités labellisées pour comprendre la conversation conjugale des enquêtés……….77

4.2. Labels et labelling……….78

4.2.1. Les limites de la catégorisation. ………...80

4.2.2. Problématique de la catégorisation………80

4.3. Le sens des labels………..81

4.3.1. Le label créole : polysémie et compétence métisse………..82

4.3.2. Les usages du label réunionnais………86

4.3.3. Le label métro : ambiguïté et paradoxe……….87

5. Etre dit, se dire, se sentir créole ou métropolitain………..………...90

5.1. Le groupe des créoles……….………...90

5.1.1. Les constantes du discours des créoles : le silence sur la mémoire collective…..91

5.1.2. L’authenticité, une norme, un mythe……….95

5.1.3. Variations autour du sentiment d’appartenance au groupe créole………..102

5.2. Le groupe des métropolitains………..126

5.2.1. Théoriser l’identité des métropolitains : une gageure………..126

5.2.2. La trame des entretiens………130

5.2.3. Un groupe informel partageant l’expérience de la discrimination………..132

5.2.4. Construction et stigmatisation de l’altérité métropolitaine : ce que les métros interrogés disent des métros………..137

5.2.5. Comment ne plus « faire métro » et se construire une identité positive………..144

6. Les expériences subjectives de la mixité ……….……..166

6.1 Encore une question de terminologie………..167

6.2. Le sentiment de mixité………170

6.3. Typologie des sentiments de mixité……….………...172

6.3.1. La mixité indésirable : « tout nous sépare… et pourtant, on s’aime »…………172

(6)

5

6.3.2. La mixité coupable : entre race et classe « femme créole cherche homme

métro »...181

6.3.3. La mixité culturelle harmonieuse………194

6.3.4. Articuler les sentiments de mixité………...………210

7. La négociation conjugale comme première logique d’influence ………..220

7.1. La négociation et le bricolage identitaire………220

7.2. Discuter des règles de vie……….………..223

7.2.1. La fonction pédagogique de la négociation………226

7.2.2. Des négociations houleuses au croisement des principes………227

7.3. Discuter les décisions conjugales………234

7.3.1. Le basculement dans le conflit d’intérêt ………..………...234

7.3.2. Le petit truc des couples « harmonieux » : le recadrage………..236

7.4. La reconnaissance des compétences individuelles : reconnaître son conjoint comme expert dans sa culture et plus………..239

7.5. Métissage ou bricolage ?...251

8. La conversion comme seconde logique d’influence……….………..250

8.1. La reconnaissance, pivot d’une dynamique conjugale………251

8.2. Conflits et leadership dans le couple mixte……….254

8.3. L’impossibilité de négocier………257

8.4. Construire des habitudes plutôt que des règles de vie………258

8.5. Définition heuristique de la conversion : encore un peu d’épistémologie…………..262

8.6. Le récit de conversion identitaire ………...265

8.6.1. Valeur du récit de conversion………..265

8.6.2. Deux types de parcours………267

8.6.3. Le parcours révélation……….268

8.6.4. Le parcours lent………...277

Conclusion………..292

Bibliographie………...306

Table des matières………...314

ANNEXES………..320

(7)

6

INTRODUCTION

« L e mari ag e à L a Réu nio n u nit tr ès fr équ emment d es pers onn es nées dans la même mi cr orégion » ( INSEE1, 2001 ). En fait, su r 10 mari ages, 9 uniss ent d eux pers o nnes de n atio n alit é fran çais e, ent re 6 et 7 unissent d es perso nn es n ées tout es les d eux à La R éun ion ( INS EE2, 2001 ). La p art rest ant e des m ariages (s oit ent re 3 et 4 ) se d i strib u e lo giq u ement entre m ari ages mix tes créol e/m ét ro et m ari ages mét ro / mét ro. On peut im agi n er t out es l es com bin aiso ns p ossi b les q ui comp os erai ent un co upl e « m ix te » : un créol e n é en Mét ro pol e av ec un aut re n é à La Réu nion , d eux réu nionn ai s n és en Mét rop ol e m ais d e parents créol es, d eu x aut res n és à La Réun ion m ais de parents m étros et b ien d’aut res en core. En fai t, tout est d ans la d éfi nitio n des termes « créol e » et « m étropol itai n ».

La p remière qu esti o n am en ée p ar l’u nio n mix te créole/ mét ro est cell e d e la d éfi nitio n préal ab le d es id entit és d ’o rigin e. Ques tion d éli cate si l ’on en croit l a plu p art des enq uêtes su r l’id enti té créol e réuni onn ais e. Le rapp el d es ori gin es n ’est p as to ujou rs guid é p ar l e mêm e p rin cip e d ’id entifi catio n. Il est don c n éces saire d e mett re à d ist an ce l es définiti ons savant es et in di gèn es d es identit és att rib uées aux créo les et aux m étrop olit ain s.

On peut se d em an der dans un d eux ièm e temps comm ent int erprét er ce nomb re d e m ari ages mix tes (moin s d e 3 à 4 su r 10 ), indi rect ement m esu ré

1 MEKKAOUI, JAMEL, et al., Dossier "Familles". Ed. INSEE : Economie de La Réunion, 2001, Vol. 110.

2 Ibid.

(8)

7

d’aill eu rs. M êm e si notre réflex io n p ort e plu s l argement sur l’un ion lib re, le résult at chi ffré l aiss e p erpl ex e, q uand o n sai t combi en m édi as et p olitiq ues pei gn ent La R éu nio n co mme un éd en i ntercultu rel. Si La Réun ion ét ait ce melti n g-pot p arad isi aqu e, n ’ y aurait -il pas plu s d e m ari ages m ix tes ?

Sorti d e ces indi cat eu rs qu antit atifs, o n ne dis pos e d e guère plus d e donn ées qu alit ati ves sur le cou ple mix te créol e/m étro. En réali té, c’est le fl ou total sur ces cou ples . A p rio ri, o n peut d ifficil em ent l es situ er p ar rappo rt à une no rm e de conju g alit é.

Dans un cont ex te v aloris ant le m étiss age quel qu ’il s oit, l e coupl e mix te créo le/ mét ro n ’est p as v rai ment margi nal. Il est au cont raire lou é pou r les val eu rs d e to léran ce mises en pratiq u e. Il est bi en an cré d ans la m yt ho lo gi e amo ureus e lo cal e. La rep rés ent atio n du « j oli zo reil » (m ét ro en créo le) l e dési gn e comm e un bon p arti. Il est censé s us cit er en co re aujo urd’hui l es con voiti ses d e la gen te fémini ne créol e et les foud res des h om mes créol es…

Tout efois , ce co upl e n’est p as compl èt em ent dans l a no rm e. Le « zo reil » reste à l ’écart d e la soci ét é créol e réun ionn ais e. Les deux fi gu res s oci al es aux qu ell es ren voi ent les o ri gin es créoles et mét ro s s’opp os ent radi calem en t (Lab ach e, 19 96; Vergès , 200 4; Gh as arian, 199 9, 200 2, 20 04 ; Fum a, Poi ri er, 1996 , 2 002; Ch aud enson , 19 95, 20 02 ). Il y a tou jou rs un e su s pici on à l ’égard d’u ne tell e unio n : l a femm e créo le en coupl e av ec un m ét ro serai t coup ab le de vénal ité et le m étro ch erch erait l a com pagni e d ’u ne femme créole pou r satis fai re un e en vi e peu lo uable d e ch ai r fraî ch e ex otiq ue.

L’o bj et d e rech erch e « coupl e mix te créo le/m ét ro » est d on c « h a nt é par la mau vais e r éput ati on d e ses a ct eur s3 ». Il est avant t out co ns idéré comm e un

3 Analogie à la formule d’Isabelle Clair dans Clair, I. (2008). Les jeunes et l'amour dans les cités. Paris: Armand Colin

(9)

8

cou pl e d omin ant/ do miné. C ’est ain si l a mêm e scèn e qui s e rép èt e : cell e d u col onis é créol e cont re l e col onis at eu r m ét rop olit ain .

Le pl us so uv ent, l es rep rés ent ati ons négati ves su r l’i dentité créole réunio nn ais e fi gent l es créol es d ans un rô le uniq u e : ils vo ud rai ent à to ut p rix se con verti r à la m o dernit é p ort ée p ar leur conj oint m ét ro po ur grimp er d ans l’échell e s ocial e. Le cou ple créol e/m étro app araî t d ans ce co ntex te com me u n mo yen p rivi légié d ’abo rd er l es rel ati ons ent re les cultu res. Les int eractio ns quoti dienn es, l a con stru cti on d e la cult u re co nju gal e p erm ett ent d ’ent revoi r comm ent l es i ndi vid us s’i ns criv ent d an s un ordre cult urel pl u tôt qu ’un aut re.

Vont -ils s ’assimil er ? Se con v erti r ? Rés i ster ? Méti ss er p eut -être ?

S’int éresser au cou ple créol e/m ét ro p ermet de d on ner la parol e au domin ant . La m au vais e réput atio n d es m étros, con sid érés com me d es

« m ajo rit aires cul turels », frein e l ’int érêt soci olo giqu e p ort é à leurs moti fs d’agi r. Ils serai ent forcém ent m auvais, profit eurs . La d émarch e com préh en siv e, en év acu ant cet a p rio ri m oral , p erm et d’env isager moi ns norm ati vement l e s ens d e l eu r acti on. C omment vit -o n l a mi x ité dans l a p eau du d omin ant? Se met -on jamai s v raim ent dan s l a peau d ’un do minant ?

Mais l e co upl e créol e/m étro est d ’abo rd un co upl e. À un mo ment d e la vie co nju gal e, l es i ndivi dus d evro nt co mme d an s n’impo rt e qu el cou pl e, pas ser o ut re les attentes qu ’ils ont pu formu ler l ’u n su r l ’autre. Ils d ev ront con strui re l es règles de vi e, un e int imit é, con v ers er, p artager. Il y aura alo rs, toujo urs comm e dans n’i mpo rt e qu el cou p le, d es m om ents d e frott em ents . La con vers ati on conj u gal e perm et aux indiv idus d e réin terp réter la réalit é vécu e (Berger, Kelln er, 1 9 64, 198 8). Lo rsqu e cette réalit é m et en jeu d es mo d èles de l a famill e, d es valeurs ou des traditi ons perçus parfois com me

(10)

9

fon dam entalem en t di fférents, al ors ell e es t plus vi sibl e. L’unio n mix te est un e loup e gro ssis sante sur les m ani ères d ont l es indi vidu s s e s oci ali sent au cou pl e, su r l es faço ns de co nst rui re des règles ou d e fab riq uer d e l’i ntimit é.

Du poin t d e vu e de la so ciolo gi e d e la famill e, l e cou pl e mi x te créol e/m ét ro est un rév él at eu r d es proces sus d e s oci ali sati on co nju gal e.

Cett e th ès e se p ropos e de mon trer en qu oi l a mix i té co nju gal e créo le/ mét ro cont ri bue à un e red éfinition d es id enti tés créol e et mét rop olit ain e dans la ren cont re i ntim e entre créole et m ét ro, en qu oi ell e est à l a fois rév él atri ce de l a fabriqu e d u s entiment d u « n ou s » et d es lo gi qu es d’in fl uence à l’ori gi ne de l ’él ab orati on d e l a cul tu re commu n e d u cou pl e.

En t ant qu ’ob jet p erçu ess entiellement d e m ani ère st éréot yp é e, l a mix it é est ici écl ai rée p ar les rép ons es à ces trois qu esti ons :

D’ab ord, d ans qu ell e(s ) mes ure(s ) le co u ple s e p erçoit -il com me mix te et à q u el s en tim ent du soi cel a renv oi e-t -i l ? En réalit é la d eux ième qu es tion précèd e la p remi ère. En effet , pens er l a mix ité d u cou pl e s u ppos e certes u ne catégo ris atio n so ci al e. Il faut s urt out q u e ces catégo ri es ai ent du s ens aux yeux d es act eu rs po ur qu ’il y ait senti ment d e mix it é. Le premi er chapit re traitant d es rés ult ats présent e al ors des p rol égo mènes : il s’agi t de pos er un e premi ère t yp olo gie regroup an t p ar com mun aut é d’o ri gin e, les s ent iments d’app art en an ce et l es espoi rs fond és su r l’aut re (6. Et re dit , s e d ire, s e s enti r créo le o u mét ro polit ain ). C e n’es t qu ’après ce limi n aire qu ’es t envi sagée u ne aut re cat égori sat ion , cell e d es ex péri en ces s ubj ectiv es de la mix ité (7. Les ex péri en ces su bjecti ves de la mix it é). Cett e cat égori sation perm ettra à so n tour d e comp rend re comm ent, en sit u atio n de di fféren ce cultu rell e, les indivi dus p osent les fond em ent s de l a conv ers atio n con ju gal e : vont -ils

(11)

10

part ager l es di fféren ces (8 . La n égociati o n conj u gal e com me p rem ière lo gi qu e d’in fl uence) o u, au co nt rai re, les effacer (9 . La con versi on, un e s eco nd e lo giq ue d ’in flu en ce) ? Les indi vid us vo nt souv ent à co ntre-cou rant de ce qu’i ls sont cens és fai re : s ’aim er dans l’h arm oni e et être l e modèle à suiv re en mati ère de viv re-en semb le. Or qu and il s se perçoiv ent com me p ort eu rs de différen ces, ils s ’arran gent p ou r pou vo ir di alo guer au qu o tidien. Soit ils pas sent u n « cont rat » s u r l a b as e de d eu x prin cip es : un e lo giqu e compt ab le de l ’égal ité d es p rés en ces cu ltu relles et un recad rage p erman ent su r les intérêts com muns lo rs d’év entu els co nfl it s. C e « co nt rat » n e priv e au cu n d es memb res d e l a « j ou issance d u bi en » cu lturel d e l ’aut re. So it ils règl en t le pro blème d e l a différen ce en adop tant san s équi voq u e l e p oint de vu e d e l’aut re (ou en app el ant l’aut re à rejoin dre l e s ien4). J e verrai qu e s e di re con verti à l ’id entit é cult urell e du conj o int est l ’obj et d’un récit prés en tant deux m ani ères d e reconst rui re l e p arcou rs co nju gal .

Du rant l ’enq uêt e, l a démarch e empi ri qu e s ’est do ubl ée d ’u ne att itud e com préh en siv e. Les acteurs d écid ent , v erbali sent, ress ent en t, sont co ns ci ents de l eu rs acti ons et d e leur p ouv oir d ’acti on. Pou r aut ant, en m’int éress ant aux sent iments de mix ité dans l e co upl e créo le/m ét rop olit ain, j e ne m ett rais pas ent re p arenth ès e l a réalit é d es s ou rces de co nflits. En effet , ces s entim en ts app araiss ent p ropi ces à l’an al ys e d es d iscu ssio ns ent re d eux indivi dus s e pos ant en représ en tant s de l eur com mun aut é d ’o ri gin e. La fas ci nation amo ureus e et s on int imité n ’o ccult ent p as l’in térêt po ur l e p arcou rs so ci al d e ch acun d es mem bres du co upl e.

4 Ce point de vue n’a pas été recueilli très souvent.

(12)

11

1. CONSTRUCTION DE L’OBJET

La const ru cti on de l ’obj et d e recherch e fut di ffi cil e. M êm e ret rans cri re son él abo ratio n est un e o pératio n d éli cate. En réalit é, el le s ’est fait e a post erio ri. A yant u ne co nn ais sance préalable d u t errain av ant qu e soit fo rmul ée l’i dée d ’un e enqu êt e, j ’avais l ’int ime con victi on d e la pro blémat iqu e. A m on s ens , l e cou ple créo le/ mét ro ét ait assurém en t mix te.

Pour d es raiso ns de ri gu eu r évid en t es, il m ’a fallu l e d ém ont rer. La pro blémat iqu e d e la const ru cti on d e l’o bjet est do nc l a sui van te : qu ’est-ce qui fait croi re qu e l e vécu du cou ple créo le/m ét ro pou rrait être mix te ?

1.1. La question de ma subjectivité

Av ant d ’all er plu s l oin d an s la const ru ction d e l ’o bjet, j e ti ens à t rait er la q uestio n d e l a su b jectivit é de la ch ercheu se. En t ant qu e créol e et aussi en tant q ue m emb re d’un co upl e mix te, j ’ai acq uis un e ex p érien ce intim e du terrain av an t même de s av oir qu ’u n jou r mon q uotid ien s erait l’o bj et d ’un e enq uête. Dans u ne cert ain e m esu re, ce sav oir empi riq u e m’a prés erv ée des

« r epr és ent atio ns s u bstan tives » à l ’égard du terrai n (Becker, 200 2, p. 3 8). J e n’av ais aucun e imag e idéali sée du t errain . J ’ai ét é famili aris ée à l’obj et p ar l a pratiq ue plu s q ue p ar un e cult ure pu remen t liv resqu e.

Un aut re cherch eu r par ex empl e au rai t sûrem ent t ro uv é u ne définit ion des catégo ries « créo le » et « m ét ro polit ai n » d ans l es liv res, l es recens em ents

(13)

12

de pop ulation . Pui s il se s erait ap erçu q ue l es indi vid us con test ai ent sou vent les id entit és lab ellis ées aux qu ell es l a so ci été réu nio nn ais e l es ren vo yait s ans cess e. Il au rait att rib ué cett e at titud e à d u déni. M on ex p éri en ce de t errain m e disait qu ’il n ’ y av ait pas qu e du d éni identit aire d an s ces discou rs. M ais comm ent s av oi r qu e cette i ntuiti on n ’ét ai t pas un e sim ple réti cen ce à théoriser mon p ro pre v écu ?

Est-ce q ue m a « con naiss an ce de pr emi ère main de la sp h èr e d e la vi e soci al e » (Blum er, 1969, p . 36 ) des cou pl es mix tes serai t fin al em ent préjud ici able à l ’int erprét atio n « o bjecti ve » d es rés ult ats ? Est -ce qu e la mani ère de const rui re l ’obj et de recherch e n e s erait p as bi ais ée p ar l e fait d e parti cip er to us l es jo urs au q uoti dien d ’u n coup le mix te créol e/m étro?

Mon v écu co nju gal ne serait -il p as s ource d ’u ne parti ali té accru e ? Comment n e p as êt re à l a fois j u ge et p art ie. Po ur réso ud re ce dil emm e, il fal lai t « chan ger de fo cal e » et recréer, d u mo ins int éri eurem ent ,

« l ’as ym étri e en tre act eu rs et ch ercheurs » (P ass eron , Bo urdieu, Ch amd oréd on 1968 ; Du rk h eim, 1 895, 1 988 ). C ep en d ant , la circu lat ion dan s le s oci al ent raîn ait un e lu tte ent re t héori e et terrain . J e ne m e s ati sfais ais pas d es théori es ex pli cativ es . Ell es sembl ai ent ne jam ais ren dre com p te d es su btilit és de l’ex péri en ce…

J ’étais pri se ent re deux feux . La théori e demand ait de d éfini r obj ecti v ement l’ap p art enance à t ell e et telle catégo rie d ’o rigin e. Le t errai n recel ait d ’aut ant d ’ex cepti ons po uv ant i nfi rm er chacu ne d es règl es ét abli es pou r co nstit uer ces cat égo ri es. M a prop re ex péri ence du t errai n me dess ervai t puisq u’ell e cont revenait à ch aqu e propo s ition d e d éfiniti on d es cat égo ri es. À

(14)

13

la manière du Baro n de Mün chh ausen5, il fall ait trouv er un p oint d’an crage pou r m’ex trai re du t abl eau q ue j ’o bs ervais. Pou r n e p as alou rdir l a rest ituti on de cett e enq uêt e, j e ne d écri rai pas ch aq ue étape d e rés oluti o ns de p ro blèmes épis tém olo giqu es . J e donn erai s eul em ent un ex empl e d e mis e à dist ance du sav oir empi ri qu e acquis su r l e terrai n. Concen trons -no us su r les d éfini tion s des cat égori es créol e et mét ro .

Un jo ur q ue j e s oll icit ais u ne co nn aiss an ce ami cal e po ur recru ter d es cou pl es mix tes , je fus am en ée à refus er un en treti en . Le co upl e qu e l’on m e prés ent ait comm e mix te n e l ’ét ait pas « s u ffi sam ment ». Ell e, ét ait bi en réunio nn ais e, n ée de paren ts réun ion nai s, a yant grandi à La R éun ion . Lui, p ar con tre ét ait « dit » mét ro, m ais était arriv é à La Réuni on à l’âge d e 5ans.

A yant su rp ris mo n « int erm éd iai re » p ar ma mou e du bit ativ e, je risq u ais un e répon se. J e ne d ev ai s pas fro iss er s es b o nnes int entio ns et de perdre du cou p

« l e fil on ». J e l ui répon dais alo rs q ue je v oul ais uniq uem ent de « vrai s » mét ros , en raj out ant « p a s d es f au x zo rei ls qui ont gra ndi i ci ». C et ex emp le illust re l a con fu sion qui règn e qu ant à l a d éfinit ion d es ori g ines . Il ne m’est jam ais arri vé d e ren con trer d es créoles qui n e l ’ét aient p as selo n l es crit ères de l ’enqu êt e. Les i ndivi dus coll ai ent s pont an ém ent à « m a » d éfi nitio n d e l’id ent ité réuni onn ai se : qu and on m e p rés ent ait u n réu nio nn ais, il ét ait né à La R éunio n d e parents réunio nn ais . M ais il m ’est arri vé fréqu emm ent d e dev oir écl ai rer les gens s ur ce qu e j ’ent en dais p ar « m ét ro ».

Cett e an ecdot e permet de d éfi nir l es cat égo ri es utilis ées. Pou r les bes oins d e l ’enq u ête, j e n ’ai recru té ex cl usiv em ent qu e des réun ion nai s n és à La R éu nio n d e p aren ts réu nion nais et d es mét rop olit ain s n és en Métropol e de

5 Je fais ici référence à l’ouvrage du même nom Les cheveux du Baron de Münchhausen par Paul Watzlawick.

(15)

14

parents mét ro polit ai ns. J e vo ulais réuni r d eux co nditi ons. J e co nsid ère l a premi ère comm e ulti me : l e lieu de n ai ss an ce. C’est en effet lui qui cond uit à la cat égo ris ati on s el on le s ens comm un appliq ué aux ori gin es . La s econ de est dite d e so ci alis ati on. J e voulai s m’ass urer qu e les indi vidu s avai ent b ien ét é soci ali sés à d es cultu res di fférent es .

Pour en arriv er à cet te si mpl e cat égo ris at ion, j ’ai d û effectu er un t rav ail épis tém olo giqu e et aller au -d el à d es d éfi nition s a p rio ri d es catégo ries pou r con trer l’évid en ce d e l a di fféren ce d ’o rigin e (le mét ro est né « aill eu rs » quand le créol e est né « i ci »). J ’utilis ai s l a fi cel le d e Witt g enst ei n (Becker, 2002 ). Il fall ait ou bl ier l e no m mêm e d e la cat égo ri e pou r s e co n centrer su r l’acti vit é q ue cett e d erni ère effectu ait (P essi n, 200 4) et ai nsi, isol er les t rai ts qui am en ai ent à la gén éralis atio n. J e me demand ais : « Q ue rest e-t -il du mét ro si o n lui ô te l e lab el rap p elant s a m igratio n ? ». De m ême : « Qu ’est u n créo le si on l ui enl èv e l a référence à la co lonis atio n6 ? ».

« L a no tion d e mét ropol e est compar at ive » (M emmi, 1 98 5, p. 8 1) : l’id ent ité « m ét ro » ne p eut s ’envis ager hors d e l a rel atio n avec l e créol e…

mais l ’in vers e n ’est pas vrai : l e créo le nati f p eut se co nt ent er de l’i dentit é résid enti ell e « réuni onn ais e ». On p eut se s enti r créol e u niqu em ent p arce qu’on es t n é à La R éunion , sans se const ruire dans l ’o ppo sitio n p ermanent e à la M ét ro pol e.

Pens er la m ix ité con ju gale nécessi te un o utill age int ell ectu el parti culi er.

Constit uer cet atti rail théori qu e d emand e d’un e p art de p oin ter l es erreu rs à ne p as comm ett re car l’ét ud e d e la mi x ité fait app el à des rep rés ent atio ns

6 Cette définition renvoie à l’étymologie du mot créole telle que donnée par le Larousse 2006 « est créole toute personne née dans une ancienne colonie »

(16)

15

stéréot yp ées d e l ’ob jet. En cons éq uence, je n e d onn erai qu ’un e défin ition somm aire de cett e n otion , d e m ani ère à l’ad apt er au t errain. D’au tre p art, il faut d étermi ner d an s quelle m es ure un tel coupl e p eut êt re dit mix te. En définit iv e, ex iste-t -i l un con cept él ém entai re d e mix ité qui s’appl iqu e aux cou pl es étu di és et qu els effet s th éo riq u es ce po int de vu e entraîne-t -il ?

1.2. La mixité : une perception stéréotypée de l’objet de recherche.

Av ant d ’env is ager si le cou ple créol e/m étro est vérit abl em ent un coup le mix te, il faut s avoi r ce qu e si gni fie êt re en cou pl e mix te. Tenter d e d éfini r la mix ité co nju gal e d eman de d ’abo rd de mett re à di stance to ute ex plicati on a prio ri . En effet, les grand es th éo ri es s ur la mix it é con duis ent à un t rait em ent stéréot yp é d e l ’ob jet d’étu d e.

- P remièrem ent : La mix it é ent hou sias me. Quand ell e mo ntre qu e l a coh ab itation d es d i fférences s upp os ées incom patibl es est possib le, ell e dev ient u n embl èm e. La ren co nt re mix te est d ’autant plus v alo ris ée q ue son improb abilit é l a ren d rom anti qu e. Le coupl e mix te fi gu re, à un e éch ell e réduit e, l es relatio ns id yl liq u es dans la so ciété int ercult urell e d an s s on ens emb le. Il est un e prom es se d ’h armoni e.

- Deux ièm em ent : La mix it é s ert de p reuve id éol o gi qu e. Ell e est p ris e à témoi n qu an d les aut eu rs v eul ent m ont rer la cap acité d’u n e so ci été à int égrer ou assim iler ses in di vidus .

- Troi si èmement, et en co ns équ en ce, la mix ité est rarem ent étu diée pou r ell e-m êm e et en co re moi ns envi sagée comm e u n obj et do nt les conto urs flu ctu erai ent en fo n ctio n des poi nts d e vue ou d es cont ex tes. Au con trai re,

(17)

16

ell e s ert à fai re teni r l’i dée d ’h armo nie intercult urell e, d ans la m esu re où ce serai t to ujo urs u n rep résent ant d’un e s ociét é qui ren con trerait u ne représ ent ante d ’un e aut re so ci ét é. P ou rt ant les ind ivid us qu i se ren co ntren t sont i rrédu ctibl es à l ’ens embl e d es prop ri ét és d e l eu r so ci ét é d’o ri gin e (ell es - mêm es ramen ées à d es stéréot yp es ).

- Qu atri èm em ent , l e co ncept ent retient des rap po rts am bi gu s avec celui de m étiss age. A l a Réun ion , mix ité n e se traduit p as facil em ent en créole, en pas sant d ’u ne lan gu e à l ’autre c’est l e mot « m ét iss age » q ui ti ent l ieu d e si gni fi ant ; mais il p rend alo rs un s ens et une con not atio n plu s positi ve q ue l e terme « mix ité ». Le mét iss age su ppos e le m él an ge, l a mix ité peut s e con tenter de l a tol éran ce. L’ap proche bi colore (n oi r/bl an c) à laq uell e ren voi e parfois l e t erme « mi x te » en l an gu e fran çais e fai t di re aux suj ets de l ’enq u ête qu’i l est in app rop ri ée à l a réalit é de La Réun ion : « i ci to us les cou ples sont un p eu mixt es » m e s uis -j e réguli èrement ent end ue di re. La mix ité était d’abo rd p résent ée co mme un e s ort e d’év i den ce.

Sans rem ett re en qu estion l’op érati onn ali té de ce con cept7, j’ai choisi d e rester à mi -chemin entre « l aiss er l e con cept d éfi ni r l e cas » e t « l ais ser le cas défini r l e co ncep t » (Beck er, 200 2, p. 1 99). Po ur coup er co urt à l a qu erell e des d éfi nitio ns je p rend rai comm e poin t d e d ép art l e post u lat suiv an t8 : le cou pl e créole/mét ro est un cou ple « m arqué ». Il incomb e al ors au ch erch eu r de sp écifier la n at ure de ce m arqu age et non plus d e voi r en quoi le t errain s’ad apt e à un e n otio n enti èrem ent p réco n strui te.

Cett e ét ud e n e fera pas p ou r autant du cou ple créole/métro un coup le

7 La méthodologie inductive a amené à collecter des cas avant de créer un concept pour les comprendre. Un problème s’est posé alors, car l’enquête révélait dès ses débuts le peu d’intérêt porté par les enquêtés à la problématique de la mixité. Au lieu de problème pratique à étudier, revêtant une importance pour les gens impliqués (Becker, 2002, p. 195), je me suis retrouvée sans problème et sans concept.

8 Analogie à la formule de Gabrielle Varro (Varro, 2003, p89)

(18)

17

dot é d’u n e gramm ai re d e règles co nju gales sp éci fiqu es . Le cou pl e « mix te » sera au co nt rai re en visagé comm e un « révélat eur des ra pp orts conj uga u x, intra et inter famil i aux à l ’œu vr e dans tout cou pl e » (Varro, 200 3, Du ret, 2007 ), ce qui l ai ss e la pos sibilit é d’en visager un m arqu ag e sim ilaire p ou r d’aut res coupl es n on mix tes. Les coupl es étudi és n e so nt p as « p ar ess en ce » différent s d es co u ples no n mix tes. Prenon s l ’ex empl e de l’us age d es lan gu es (créol e et fran çais ) d ans le co u ple : on pou rrai t co nsid érer q ue le cho ix de l a l an gue en situ atio n d e bil in guism e est un e s péci fi cit é d e l a mix ité créo le/ mét ro . M ais, i l suffit d’envis ager u n autre co upl e d e créoles , cet te fo is, dan s l eq uel l e st at ut de l ’un d es co njoi n ts imp os e l e françai s comm e l an gu e pro fessi onn ell e, ce qui est so uv ent l e cas pou r d es créolo p hon es utili sant l e fran çais en lan gu e premi ère (Gh as arian , 2004 ), po ur v oir réap paraît re ce cho ix . De retou r d an s l’u niv ers conju gal, l’ind ivid u p eut en effet h ési ter ent re ret ou rn er à s a l an gue matern ell e (l e créole) ou m ai ntenir son id entit é stat utaire (p ar l ’u sag e du fran çai s). On p eut s upp os er qu e l es éch an ges de ce cou pl e s e co nst ruis ent u n p eu d e l a m êm e m ani ère q ue s ’il av ait ét é m ix te. P ar aill eu rs, l a t hém ati q ue d e « l ’ou bli vo lo ntai re » d e l a l an gu e ori gin ell e ju gée sti gm atis ant e n’est p as un e s péci fi cit é d u cou pl e mix te.

J e vais don c m e teni r à u n e d éfi nitio n d e la mix ité comm e u n marqu age (p resti gi eux ou sti gmatis an t) du co njoin t comm e « d ifférent ». C e m arqu age du co upl e créol e/m étro p rés ente t roi s caract éristi qu es m aj eu res : il est réversi bl e, i ncert ain, et p arad ox al.

- Le m arqu age ap p arai ss ait d’ab ord com me révers ibl e et flu ctu ant : ce qui séparait l es indi vidus à un mom ent donn é p eut l es réu ni r à un aut re. Il s’agit pres qu e du dil emm e d u v erre à moi tié p lei n o u à moiti é vid e. Ainsi , p ar

(19)

18

ex empl e, l a cult ure culi nai re des cou pl es d e l ’enq uête, ét ait p arfoi s p en sée comm e com mun e m ais po uv ait au ssi s erv ir à renvo yer l ’aut re à un e id en tité con cu rrent e (l égitim ité du pim ent o u du pain à t abl e). Aut re ex em ple, d’un thèm e p ouv an t serv i r p ar m om ents de p omme de dis co rd e et à d ’aut res d e sou rce d ’entent e : l’histoi re nati on al e. El le pou vait atti ser des ran cu nes face à l’esclavage (les créo les descend ants d ’es cl av es face aux m ét ros d es cend ants des m aît res ou des colons ) m ais aus si s ervi r d e poi nt d e rall iem ent q uand il s’agis sai t d e parl er d e l a départ em ent alis ation ( « tou s fran çais ! »).

- Le m arqu age est aussi gran d ement i ncert ai n et invi sibl e9. L’u nio n d e ces cou pl es ne s e t raduit p as par un ét at civ il p arti culi er ou u n p as sepo rt spéci fiq ue. Cett e absence d e di fféren ci ation i nstit ution nelle ren fo rce l e sent iment de sim ili tud e env ers les aut res co upl es. L’aut re n’est p as un étran ger et don c not re coupl e n’a rien d e mix te. Il n ’ex ist ait pas po ur eux d e différen ces vi sibl es : co njoi nts h omo games, coul eu rs d e p eau s embl ab les, phénot yp es p eu dis t ants et l an gue fran çais e p arl ée commu n ém ent. Aut ant d e point s comm uns q ui montrent q ue l ’ass imilati on rép ubli cai ne s embl ait être pas sée p ar l à. Le s entim en t d’unit é n ation ale p rim ait s ur le sentim ent d e mix ité. Dan s certai ns cas, non s eu lement l es di fféren ces in divid u ell es s’effacen t d erri ère l e p rin cip e d ’app art enan ce n atio n ale m ai s en out re ell es perd ent to ut caract ère l égit ime. Parl er de mix ité ent re créoles et métros, fin al em ent s i s emb labl es , p as sait à la fois po ur de l’i mpud eu r et d e l’imp ud en ce. Imp ud eu r car il faud rait fouill er l es p ou bell es du m énage po ur trou ver d es différences si gni fi cat iv es, et imp ud en ce car la d éno min atio n

9 Les enquêtés disaient ne pas savoir exactement ce qui différenciaient créole et métro hormis le lieu de naissance; cette réflexion s’accompagnait souvent d’une boutade « de toute façon si on réfléchit comme ça, à la Réunion, tous les couples sont mixtes » (Anne, créole) ce qui leur permettait d’éviter d’être catégorisés comme couple mixte.

(20)

19

supp os e d e rem ettre en qu esti on l a « fran cit é » d es créol es.

- La mix ité étud iée est paradox al e car s oi t les di fféren ces so nt nulle part soit ell es so nt p art out. M ais c’est parce q ue l es différen ces s ont p art out qu’ell es n’éto nn ent plus10. D’un e m ani ère gén érale, l a d ési gn ation id entit aire à l a R éuni on s e réfère à l ’o ri gin e, im po sant la cat égo ri e eth niqu e comm e l a plus p ertin ent e après le gen re. Or, l a parti cul arité d e cette cat égo ris ati on en gro up es et hni qu es est qu’ell e imb riq ue cl ass em ent so ci al et cultu rel, voi re

« raci al ». Ell e ren d le so ci al malléable, l’id entificati on11 multipl e et paradox al e. Cette cat égo ris ati on ent raîn e p arfois des con tre-ap part en an ces (Dumas-C ham pio n, 1998 ) m ais aussi d es rap po rts p aradox aux à « l ’aut re mét rop olit ain » (S an ch, 200 4). Sel on l es identit és in vesti es, le m étro d evi ent l’enn emi à d écho ir de s on t rô ne statut aire ou l e co njoi nt à con qu érir. La mix ité de ce coupl e renvoi e au p aradox e du d oub le m ouv ement d e rejet et d’atti rance qu e peuv ent ress en tir les con j oints l’un pou r l ’aut re.

Att ard ons -n ous un i nstant s ur ce parado x e, car il do nn e u n ap erçu d es norm es d ’app ariem ent conj u gal d es cat égo ri es so ci ales à La Réunio n. Les catégo ries class ent autant qu ’ell es fou rn i ssent un mod èl e d ’i d enti fi cation , u ne pres cri ptio n à sui vre. Cet éti qu etage p erm et aux indivi du s de s e situ er soci al em ent : l’ori gi ne rapp ell e l e lien qui ratt ach e l ’indi vi du à des v aleurs comm un aut ai res. Ell e att rib ue auss i un rôle à t eni r d ans la s oci ét é : ch aqu e eth nie a yan t s a fi gu re id éal-t ypi qu e (pass abl em ent cari catu ral e), s a sp éci alit é pro fessi onn ell e, s a rel i gio n, s on s ens moral, s on s en s d e la just ice… La catégo rie eth niqu e p rop os e un pro gramm e de con duit es p erm ett ant d e sou der

10 C’est parce que le rappel des origines mêle à la fois catégorisation ethnique, raciale, culturelle, et sociale que le marquage apparaît incertain. Démêler cet imbroglio des niveaux de catégorisation, signifie découvrir non seulement comment l’autre et soi-même sont catégorisés mais aussi ce qui permet à chacun de se polariser à sa convenance sur telle ou telle identité.

11 au sens de repérage, classement et de sentiment d’appartenir

(21)

20

un grou pe face au x autres. Ell e renv oie don c à un « n ous » st ru ctu rant représ ent ati ons , go û ts et v al eu rs. L’id enti fi cation au « n ous » es t al ors

« d a ng er eus ement eff ica ce » (Baggio ni, 1 985 ).

La mix it é, d an s l a mesu re où ell e réun it deux indivi dus représ ent ant s d’u n « no us » et d ’u n « eux », cons titu e d’embl ée d an s ce cadre u ne d évi an ce par rappo rt à l a no rme d ’ho mo gami e et/ou d’en do gami e. Or, l es co njoin ts doiv ent ass ocier l e senti ment d’êt re dan s un e rel atio n équ ilib rée et l a nécessit é d e s ortir d e l eu r grou pe d ’o ri gi ne. Il s p euv en t êt re dan s cett e qu ête d’équi lib ration et fai re j ou er di fférent s typ es de capit aux éco nomiq ue, so ci al mais aus si « j eu ness e » (comm e fo rm e d e capit al p récieux face à un con joint plus âgé) ou en co re capi tal co rpo rel (l a beaut é val an t aus si comm e capit al éch an geabl e).

En cro isant l es id en t ités d e genre et d e s ex e, o n est amené à dégager l es

« n o rm es » t acit es de l’app ari em ent co nju gal .

« Une jolie cafrine comme ça c’est pas pour un créole, ça » (Sully, créole)

« Les malbaraises, elles veulent toutes un métro, elles sont éduquées pour les attraper et partir en métropole » (Delphine, créole)

On v oit dans ces di s cou rs qu ’un e « j olie caf rin e » p erdrait d e s a v al eu r en s ’uni ss ant avec u n « si mpl e cr éol e » ou qu e cert ai nes créoles p rés ent ent des strat égi es m atrimo ni ales sp écifi ques am en ant n écess airem ent à l’ex o gami e. Il s erait alo rs plus an ormal qu’ell es tran s gress ent cett e l o giq u e d’as censio n s ocial e.

De t ell es unio ns n ’apparaiss en t p as d ’ab ord com me « mix tes » po ur l es intéress és car il s ’agit p ou r eux de suiv re un e pres crip tion qui n e l es trans fo rm ent pas. Il s ne font qu ’ad opt er la st ratégi e (p ro pre à leur comm un aut é) po ur at tein dre o u p réserv er une posi tion so ci ale ju gée en vi abl e.

(22)

21

Cett e défi nitio n de l a mis e en cou ple n e tient p as. S e dire en cou pl e mix te serai t t rop cari cat urale et ferait al ors d e l ’int érêt l e seul mo teur d e l ’un ion .

Genre et eth ni e ne fon ctio nn ent p as de l a mêm e m ani ère, po ur l es homm es et pou r l es femm es créol es . A l ’i nvers e d es fem mes créol es p ris es en ex empl e, les hom mes ne vis ent pas un e as censio n so ci al e en s’u niss ant à un e mét rop olit ain e m ais ils y voi ent au co ntrai re un si gn e i rréfut abl e d e l eu r réussit e so ci al e, san s l aqu ell e ce nou veau m arch é matrim oni al l eu r aurait été interdi t. La b eaut é présum ée d es femm es créo les est un e ress ou rce q u’ell es peu vent échan ger contre l e st atut plus élev é du con joint mét ro. Po ur l es homm es créo les êt re cho isis par u ne fem me m ét ro est en soi un in dicat eu r q ue la réussit e dans l a vie est « d éjà là ». Ce n ’est qu ’un e foi s p arv enu à d es con ditio ns so cialem ent accept abl es (d u point d e v ue d es diplôm es et d es revenus ) qu ’un e uni o n avec un e m ét ro poli tain e l eur p araît ra en visageable.

L’ex o gamie, en t ant qu e rech erche d’u n conjo int h ors du grou pe eth niqu e, est accept abl e pou r les femmes créol es m ais p as p our l es homm es créo les, et ceci po u r d eux raiso ns. La premi ère est q ue, d ans l ’im agi naire créo le, la femm e métrop olit ain e im pos erait à son homm e u ne tell e di fférence de con ditio ns so ci al es qu ’ell e mettrait en péril s a vi rilit é. La di fférence d e cl ass es s o cial es « n atu ralis ée » s e trad u irait p ar un e pert e de puis sance (au moins s ym bo liqu e). La d eux i ème raiso n se cach e d erri ère « l ’évi dence » qu e rappo rt ent l es ho mm es créol es : les m arch és m atri moni aux du poi nt de v ue mas culi n et fémin in diffèrent , si l a fem me créol e t rou v e l’ex otism e esp éré dan s l ’h omme m étro, l ’h omme créol e ne trouv e pas l a femme mét ro t rès ex otiqu e. Ell e a l es mêm es d éfau ts q ue l a femm e créol e. Le s entim en t

(23)

22

d’évid ence ép ro uv é dan s ces ju gements témoi gn e d e la force d es apri ori d e ch aqu e co mmun au té. Dans l e stéréot yp e, la m ét rop olit ain e serai t to ujou rs en cou pl e, et du cou p i ntou ch abl e (du m oin s d ans l es dis co urs ). Et qu an d bi en mêm e ell e s erait ex ceptio nn ell em ent cél ibat ai re, c’est qu ’el le recèl erait un vice cach é ; soit il s ’agit d ’u ne d e ces femmes li bérées m an geus es d’homm es, soit d ’un e femm e en transit, q ui n e tard era p as de to ut es faço ns à rej oind re la Mét rop ol e.

La raret é de l a fem me m étro n e la p lace p as d ans un e pos i tion où ell e serai t plu s conv oit ée mai s au cont raire cons acre l e fait qu ’el le soit définit iv ement ho rs de po rt ée et ho rs du dési r créol e.

Qu e l e m arqu age s oit réversi ble (on se dit mix te qu an d on v eut), incertai n (l a di fféren ce est in visi bl e) ou/ et p aradox al (ch erch er la mix ité tout en la ni ant ), il rest e fo nction d e l a mani ère do nt l ’o ri gi ne p eut n ous d éfi nir.

Or, « la pr éo ccup ati on centr ale a vec l ’i den tité modif ie l’int erp rét atio n q u e l’on p eut fa ir e de la notion d e mi xi té, pui squ ’a ussi bi en tout él ément identitai re p eu t devenir u n él ément diff ér en ciat eu r imp orta nt, tant i ntern e qu’ext ern e » (Varro, 2003 ). En p ren ant en com pt e la marge d e m anœuv re des indivi dus d an s leur con struction i dentit aire, la mix it é p eut p rend re plusi eu rs fo rmes. Des i ndivi d us homo games so ci alem ent p eu vent tou r à tou r êt re dans une si tu atio n d’hét éro gamie12 ou d’ex o gam ie d e cl ass e13, mais au ssi dans une mix ité end o gam e14.

12 Échange de statuts subjectifs selon les contenus des labels engagés/valeurs attribués à l’identité créole ou métro, race ou ethnie

13 Monique, créole, possède à ses yeux des styles de vie différents. Pour elle, la frontière entre créole et métro est là pour rendre sacrilège la réunion des goûts opposés créole et métropolitain

14 « Nous sommes français mais porteurs de cultures opposées »

(24)

23

1.3. Mixité et identité

Se préo ccu per d e l’identit é des indi vid us rev êt ai nsi un e impo rtance capit al e po ur not re enqu êt e. M ais qui dit identit é di t con cept flo u, s i gni fi ant trop , t rop peu o u rien du t out (Brub ak er15, 20 01 ). S elo n Ro ger Brub ak er, ambi güit é et con fus i on vienn ent d e ce q ue la fon cti on th éo riqu e du co ncep t n’est p as rempli e. En fait, l e t erme « i dentit é » recou vri rait p lusi eu rs accepti ons . Le m anq ue d e p récisio n con cernant s es u sages en fai t un co ncept

« galv au dé » (Halp ern, 20 04 ). J e vai s t en ter ici d ’évit er tout flou con ceptu el en distin gu ant les t rois us ages qu e j’en ferai . J e m ’int éresserai d ’abo rd à l’id ent ité en relat ion av ec l ’id en tifi catio n .

1.3.1. Identité et identification

Il ne s ’agit p as d ’id enti fi catio n au s ens freu dien mai s catégo riel.

L’i dentificati on et l a cat égori sat ion s on t des caract ères i névitables à l a vi e soci al e (o n ne p eut pas n e pas id en tifi er). Ell es p erm ett ent de sp écifi er qui sont l es agent s qui identifient s ans po ur aut ant prés upp os er un e coh ési on intern e au group e aux quels il s ap parti ennent. Les di scou rs devi en nent d es actes d e p arol es fo nction d u cont ex te so ci al (les l ab els utilis és pou r id en tifi er n’o nt p as l e m ême sen s à La R éu nion qu’en Mét ro pol e) et de l a sit uat ion d’éno nciat ion (on n e ti en dra p as l e m êm e di scou rs sel on les di fférent es mani ères d ’id enti fi er so n int erlo cut eu r). Dans l e co upl e, l’id ent ifi catio n reco up e p lusi eu rs mod es d e cat égo ri sati on. L’indi vid u n’i denti fie p as n’im po rte qui m ais son conj oint : il s’i nsère d ans un réseau rel ati onn el avec ses p ro pres cont rain tes. Il lui est aussi dem an dé d e s e posi t ionn er dans son

15 Il distingue trois conceptions de l’identité : identification et catégorisation, auto compréhension et localisation sociale, et communalité, connexité et groupalité, qu’il conseille d’étudier sans réifier.

(25)

24

app art en an ce cat égori ell e, en tant q ue m em bre d u group e créol e ou mét rop olit ain. C e p ôle d e l’id entit é es t cons titu é p ar l es mécani sm es d e l’étiqu et age (étu dié dan s l e ch api tre III. Les res so rts de l a l ab ellis ati on ).

1.3.2. Identité collective et sentiment d’appartenance

Cett e acceptio n d e l’id ent ité perm et d e pro blémat iser l e rapp ort aux ori gin es en term es d ’adh ésio n ou d e d écal age av ec la comm unaut é d’ori gin e.

On app ro ch e ici u ne définit ion d es id ent it és so ci al es « créol e » et « m ét ro » : quelle rel ati on l ’ind ividu ent retient -il avec le gro up e qui t ransm et l ’id enti té cult urell e ? Comment s ’ex p rim e l ’id ent ité de group e de l’enq uêté ? Cette questio n a un e impo rtan ce cru ci al e car elle d étermi ne l e niv eau d e l’ép reuv e con ju gal e et d ans quelle m esu re l ’id entité créol e ou m ét ro sera mi se en tens ion av ec l a lo ya uté d ue au conj oint. Probl ém atis er en termes d e rappo rts aux o ri gin es et d e s entiment d ’app art en an ce p erm et aussi un e catégo ris atio n a post erio ri du co rp us. En effet, att rib uer de l ’ex térieur un e id entit é obj ectiv e de créo le et d e m étro n e s uffit p as p our qu e les indi vid us ex p rim ent l e sent iment d ’un e d ist an ce cultu relle en tre eux et l eu r conj oint . Il faut qu e l es identit és so ci al es soi ent in vesti es au niv eau in divid u el. L’in di vidu ép rou vera de la s ym p athi e en v ers l es memb res d u gro up e au qu el il s ou hait e app art en ir, et un e v ague ant i pat hie en vers l es out-group . C’est à partir de cett e con sci ence d e gro up e en t ant « q u ’affi ni té l â ch e » (Bru bak er, 2 001 ), qu e je me propos erai d ’étu dier l es v ari ati ons d u s entim en t d ’app art en an ce (IV. Et re dit, se di re et s e s ent ir créole ou m étro).

1.3.3. Identité et sentiment de soi

An al ys é au t rav ers du d is cou rs su r soi, le soi est envis agé comme u n

(26)

25

« s yst ème émin emment adap tatif q ui se d éf end , se corr ig e et s’a mélior e po ur mieux s ’a dapt er et même se d épa ss er » (Martin ot, 19 95 ). L’i dentit é pass e alo rs par l e sentim ent qu ’ex prim e l ’i ndi vidu su r ce s ys tèm e. L’anal ys e d es récit s ou d es ent reti ens p erm et ai nsi de dégager l e p ro cess us de const ru cti on de soi. Il in fo rm e au ssi s ur la m ani ère do nt s e co nstitu e le « n ous ».

1.4. Le marquage par les origines ou comment les individus différencient créole et métro

Le m ot mi xt e a un fort p ot enti el évo cat eur : i l sup pos e l e rap pro ch em ent comm e l a di fférenci atio n (Varro, 2 003 ). Pour m a part , il év oqu e su rto ut u n pro cess us d yn am iqu e d’indi fféren ci ation , au moi ns p artiel le. Ainsi , il faut d’abo rd qu ’il y ait di fférences …

La m ix ité d u coup le créo le/m ét ro es t-ell e in scrit e d an s une réalit é obj ecti v abl e ? Ou bi en ces co upl es n e s ont-ils qu e p er çus comme mix tes ? N’oubli ons p as l e fil co ndu ct eu r de l’en q uêt e : comm ent dis cuter au qu otidi en quand o n a con sci en ce d’êt re différen ts. Dans cett e p arti e, j e me propo se de con sid érer l es élém ents s ur l esq uel s repo se cett e co ns cien ce de la di fféren ce tout en liv rant d es clés d e l ect ure p ou r la comp rend re. En effet , ce s enti ment n’est p as uniq uemen t le fru it d e la su bj ectivit é indi vidu ell e, il est aussi le résult at d’un e con structi on so ciale.

J e ne v ais p as m ’ét endre su r l ’évid en ce de l a différence d ’o rigin e en tre créo le et m étro. P arl er d’ori gin e est déjà en s oi an n onciat eu r d’un e différen ce. A La R éun ion , les ind ivid u s co nsid èrent l e pl u s sou vent qu ’il ex iste u ne d ist an ce s ym boli qu e… Tou t part cep en dant de l a dist an ce géo grap hiq ue t an gib le qui s ép are, su rtou t dans l es représ ent ations , créole et mét ro. J e p artirai d o nc d es p on cifs su r la di fférence d ’o ri gi ne géo grap hiqu e

(27)

26

comm e vect eu r d’un e d ifféren ci atio n cult urell e évi dente.

Le premi er él ém ent de dist an ci atio n s ’ap pui e su r un e d on née facilement quanti fiabl e : ce so nt les 10 00 0 km qu i séparent La R éu ni on et l a Fran ce mét rop olit ain e et q u i ne perm ett ent p as une contin uit é t errit ori al e t rès ai sée.

La mobil ité est restreint e (v oie m arit ime ou aéri en n e) et on éreus e. Du poi nt de vu e lo cal, l a ch ert é des bil let s d ’avion, les représ ent ations du clim at hostil e et d es h ab itant s de cet te « l oint ain e co nt rée » trans fo rm ent la con tinui té territo ri al e en un e im pos sibl e t ravers ée ( « d ésot ’ l a mer »).

Du p oint d e v ue co nju gal, l a rédu ctio n des co ntact s avec l a fam ill e du mi grant d és éq uili bre la rep résentation d es li gnées m at rimo n ial es. A moins qu’i l n e soit v enu av ec p ère, m ère, enfant ou ancien conjo int, le m étropo lit ain est fat al em ent en i nféri orité n um éri qu e face à sa b ell e-famille créol e. C e rappo rt n um éri qu e j oue largem ent dans la faço n do nt vo nt s e cons tru ire l es indivi dus p ar la suit e. P ar ex empl e l a m obilit é v ers l a m ét ro pol e, n écess ai re pou r rem pli r l es ob li gat ions famil ial es env ers l a li gn ée m étrop olit ain e, est perçue so ci al em ent comme un si gn e d’ou vertur e et att rib u e al ors un e i dentit é de memb res d e cl as s e sup érieure au co up le. Cette di stan ce amèn e par suit e à questio nn er le rap po rt à l a famill e et à la belle-fam ill e.

(28)

27

1.4.1. La distance culturelle

1.4.1.1. Une enclave culturelle propice à l’émergence d’une identité créole réunionnaise, pas de preuve d’une culture commune aux « métros » à La Réunion

Parm i to us les con fl its q ui p euv ent êt re gén érés d ans l e coup le (con flit s de gen re, d e cl ass e, de valeurs, d’int érêts ), l’ét ud e du con flit cultu rel se heu rt e au to ut est d ans l e tout : dans l e gen re o u l a cl ass e, l es v al eu rs ou les intérêts, il y a d e la cult ure. La mix ité d u cou pl e créol e/m étro s’app ui e-t -ell e vraim ent s ur d es différen ces d ’o rd re cult urel ? Autrem ent dit , ex ist e-t -il u ne cult ure créol e réunio nnaise et u ne cultu re mét ro polit ain e à La Réun ion ?

La plu part d es d épli ants to uri stiq ues rép ond rai ent p ar l ’affi rmativ e : La Réun ion est co nnu e pou r s a di versit é cult urell e. La rep résent ati on d ’u ne

« R éuni on -cat alo gu e16 », po ur reprendre la termi nolo gi e local e, est l a prés ent atio n cons en suel le d errière laqu ell e chacu n s’ab rit e. La m yt hol o gi e d’u n éd en p eupl é d ’h abit ant s aux o ri gi nes et coul eurs mul tiples, mai s aux rel ati ons p ais ibl es, l iées p ar un e l an gue-t rai t d’unio n, em bl èm e du métiss age, est aujou rd ’h ui en co re bi en viv ace. Au risq ue d e faire déch ant er l ’éventu el tourist e o u l e néoph yt e en q uête d ’ex oti sme, ce cliché, m êm e repris dans l es cart es p ost al es ti ent de la fabl e. C e m yt h e repo serait entre autre su r u ne soci ét é id éale, fo nd ée su r des rel ati ons ethniq ues tell em ent p acifi ées qu ’ell es en gen dreraient n atu r ell ement m étiss age et mix ité.

Le m ili eu réuni onn ais est en fait u ne so ci été pol ys egm ent ai re, en gagée dan s un e div isio n s oci al e compl ex e : aux facteurs so ci aux s’ajout ent des fact eu rs ethni qu es. Par d el à la st ricte d ivisio n social e du t rav ail ét udi ée par

16 La terminologie locale parle plutôt de « bébé-catalogue » pour évoquer une image idéale, comme celles que l’on voit dans les catalogues.

(29)

28

Emil e Durkh eim, Marcel Mauss pos e l a q uest ion plus gén éral e d es raiso ns de la divi sion d es rel ations so ci al es. Po ur lui, qu at re crit ères permettent de com pren dre ces divi sions : l ’âge, l es génération s, l e sex e et le cl an (Th ér y, 2007 , p . 10 2). C es d ivisio ns o pèrent d an s la so ci été réu nion nais e depuis so n ori gin e, m êm e si ell es ont su bi d es mut ati ons.

La R éuni on est un e s oci ét é plu ri ell e, et d e su rcroî t, à pl usi eu rs niveaux : eth niqu e, reli gi eux et so ci al. M ais ces di fférences n e créent p as fo rcément de la di fféren ce cultu rell e. En effet, l ’es clav age, l ’en gagism e, la colo nis atio n puis l a d écol onis at ion et enfin l a d épart ement alis atio n qui o nt mis en prés en ce d es co mmu nau tés di vers es , l e p lus s ouv ent so us l a con traint e, n ’on t pas emp êch é la fo rm atio n d’un e cons ci en ce col lecti ve fo rt e. Par ex empl e, les vagues d’immi gratio n successi v es n’auraient p as i nduit des form es pl uri ell es de l a famill e (S qu arzoni, 19 86 ). Le mod èl e traditi onn el d e l a famill e s ervait de référen ce commu ne aux réuni onn ai s. La st ab ilit é d e ce mod èle t en ait en parti e à ce qu ’il étai t uniform ém ent ad op té (S qu arzo ni, 1 986 ). Auj ourd’hui l a quête id entit ai re réu nionn ai se suit un do ubl e mo uv em ent.

D’un e p art , les di fféren tes commun autés eth niq ues qui co mpos ent l a popul ati on lo cale se tou rn ent v ers leu r pass é. M al gré les multipl es réi nt erprét atio ns d e ces li ens ori gin els d istendus , cet te qu êt e de raci nes est motiv ée p ar le d és ir d’un e spéci fi cit é cultu relle. Les in diens d’ori gin e tamo ule rev endiq uen t la leur au t rav ers d e l ’hi ndo uism e d ont le fol klo re et l es traditi ons s ont revis itées. Les chin ois cons ervent l eu r rés eau de soli darit é tissé d ep uis le t em ps de l’en gagism e… Les m ani fest atio ns tradui sent un cert ain « n arcissis me et hniq u e » ( Lab ache, 200 2) et c’est à qui sera le p lus médi ati sé. Ch aqu e commun aut é, mon tre Lu cet te Lab ache, fait p reuv e d’un

(30)

29

ch auv inism e m ani feste : les chi nois j u gent q ue Gu an Di es t la fêt e la plus réussi e, l es Tamoul /malb ars p réfèrent évi demm ent Di paval i, al ors qu e les catholi qu es éli sent l es p èleri nages et p ro cessi ons (Fêt e d e La Sal ette).

D’aut re p art, la n atio nal ité fran çais e offre un cad re pro pice au rass embl em ent . Le s ujet réu nio nn ais p eu t autant s’i denti fi er à cett e « mère dévor ant e » (Baggio ni, M atthi eu , 198 5, p 12) q u’est l a m étropo le q u e se défini r en opp ositi o n à ell e. L’ap part en an ce com mun e à u ne région , qui pl us est él oi gn ée et au territoi re restrei nt est l e l ev ier d’u ne « i d entit é rési denti ell e » (P oiri er, Fum a, 199 6).

Les réuni onn ais p euvent ex p rim er à l’envi s oit un e id entit é dit e

« p a rti cula rist e » (Dumas -Ch am pion , 19 98 ; Ti bère, 20 06 ) soit un e identit é coll ectiv e. C ep end ant, face au m étropo litai n, c’est général em ent l ’id ent ité coll ectiv e « réuni on nais e » qui est inv esti e (Tib ère, 2 007 , Poirier, 1 996 , Gh as ari an , 199 9, 20 02). Il est al ors s ous -ent end u qu e le m étropolit ai n ne p eut app art eni r à cet ens embl e « réu nion n ais ». Le « zo reil » est con damn é à l e rester à p erp étuit é. Au m ieux , il d evi en dra un « b on z oreil », p ar opp ositi on au « s ale zo reil » qui doit « rentrer chez lui ». C ett e ét ran get é du mét rop olit ain peut paraître paradox al e qu and on sait qu e l ’immi gratio n mét rop olit ain e a to u jours ex ist é et q ue l es i nstitu tion s, ell es, con sid èrent l es mét rop olit ains comm e un grou pe eth niqu e, au m ême tit re qu e n ’imp ort e qu ell e aut re comm un aut é réunio nn ais e (Thi an n-Bo , 200 9). Ce s ont su rtout l es pratiq ues, li ées au corp s et au l an gage, qui s erv ent d’ordin aire à di fféren cier les réun ion nai s ent re eux , instit u ent al ors le mét ro polit ai n en étran ger.

Cep end ant, au cun e étud e empi riq ue n e v ient affirmer l ’ex ist en ce d ’u ne

(31)

30

cult ure p ro pre aux mét rop olit ains de La Réuni on17. Les qu elqu es enqu êt es effectu ées s ur l’i mm igratio n m ét rop olit ai ne id enti fi ai ent des « d iff ér en ces d e val eur s au tr avail en tre in dividus n és à l a Réunio n et en Métr opol e » (Pi qu et, 2007 ) s ans po ur autant ét end re ces résult ats à l’ens em ble du gro up e mét rop olit ain. J us q u’à p reuv e du con traire, il n’ex iste pas d e cult ure mét rop olit ain e co llectiv em ent po rt ée par l es mi grants d e l a M ét ro pol e et en co re moin s d ’et hni cit é m étropol itain e rev end iqu ée comm e t ell e (Thi an n-Bo, 2009 ).

S’il ex ist e un m arqu age p ar l a cultu re d u cou pl e créol e/m étro, ce n ’est pas en t ermes d e cu lture créol e cont re cultu re métropoli tai n e. En réalit é, il faut regarder du côt é d es us ages des i den tités cultu rell es. Le marqu age par la cult ure int ervi ent mais à un aut re n iveau . Les in divi du s th éo ris ent l es différen ces entre créol e et m ét ro no n en t erm es d e di fféren ces cultu relles mais comm e d es antagonis mes d e races ou d’eth ni cit és.

1.4.1.2. Le point sur la terminologie employée.

Av ant d ’al ler plu s lo in, faiso ns le p oint s ur la t ermino lo gi e emplo yée. Le terme « d ’id entit é cult urell e » s era u n term e gén ériqu e pou r d ési gn er l’id ent ité d ’o ri gin e créo le ou mét ro du point d e v ue d e l ’o bserv at eu r. C ett e accepti on est cens ée m arqu er l a n eu tralit é d u ch ercheu r. Ell e perm et égal ement d e cons erver un e p ersp ectiv e gl ob al e su r l’i ndi vid u : ce d erni er n e peu t être rédu it à u n e affili ati on, qu ell e qu’ell e soit.

Derrière les t erm es d’id en tit é eth niqu e ou raci al e, il fau dra comp rend re l’us age fait p ar l es en qu êtés d e ces id entit és cultu relles. Les dis co urs n e rappo rt ent p as tous l a m êm e utilis ati on d e l ’id en tité cult urell e d ans l a so ci été

17 La plupart des enquêtes ethnographiques par exemple comparent le modèle traditionnel réunionnais de la famille au modèle de la Métropole, sans attribuer ce modèle aux individus qui ont migré.

(32)

31

réunio nn ais e. Po ur éviter to ut cont resens et in com préh en sion , je p ro pos e d e m’attard er un i nst an t su r l es d éfiniti ons con cept uel les d e l’i d entit é raci ale et de l ’id en tité et hni qu e. Il n e s ’agit pas i ci de faire un e rel ect ure his to riqu e et épis tém olo giqu e d es con cept s d e race ou d’ethn ici té m ai s d e fonction ner av ec des d éfini tion s mini mal es et n éanmoi ns suffis ant es . J e serais parfois ob li gée d’anti cip er sur l es résult ats po ur q ue le l ect eu r com pren ne la n écessit é d’o pérer u ne dis tin ctio n nett e et fran ch e ent re ch aq u e con cept . Cett e pro gres sion th éo riq ue est caract éristiq ue de la démarch e indu cti ve : l es con cept s se s ont con strui ts au fu r et à m esu re de l a cond uit e de l’en qu êt e, il serai t inj ust e de n e p as rend re com pte d e cette évol utio n.

CONVENT IONS T YPO GRAPHIQ UES

Selon l es conv enti on s t yp o graphi qu es du françai s, l e nom d ’hab itant ou gen tilé18 (qui est un sub stanti f) p rend une m ajus cu le et l ’adj ectif q ui l ui co rres pon d, une mi nus cul e. En l an gu e an gl ais e, les co nv enti ons v eul ent qu e mêm e l es noms d e catégo ries id en titaires portent l a m aju scule. Or, j’utilis e les t erm es créol es , mét rop olit ains , noi rs, blancs, cafres , malb ars et aut res lab els et étiq uett es identit aires com me des qu alificati fs et non comm e d es subst ant ifs . À ce tit re, ils sont écrit s en minus cul e19. Dans le cad re d ’u ne enq uête s ur l ’id entit é, il m e s embl e q ue l a majus cul e renv errait à un e id en tit é qui s erait n atu rell e, subst ant iv ée, premi ère. J e ne s ouh ait e p as aller d an s le sen s d e cett e n orm e. Le s ociolo gu e jo u e aus si u n rôl e en ent retenant ces con ventio ns d ’écritu res. Il di ffus e al ors des sub stitu tion s dan gereus es . J e part age ai nsi la po sitio n ét hiqu e d ’Eli sabet h Cunin :

« C on tre cett e écr itur e cons en su ell e – qui s’expri me aussi dan s la substi tutio n d e l’af ro-améri cai n au no ir, d e l’indi gène à l’ind ien – et

18 Le gentilé ou l’ethnonyme sont les termes par lesquels on désigne les habitants d’un lieu, d’une région, d’une province, d’un pays, d’un continent, ou une identité nationale ou ethnique.

19 Par exemple, mixité créole/métro doit se comprendre comme suit : « situation de mixité conjugale comprenant un individu créole et individu métro ». Inutile de réaliser un sondage pour dire que la première locution, tout sauf une paresseuse abréviation, est préférable à la seconde, non?

Références

Documents relatifs

L’attention que nous avons donnée à cette plante est justifiée par le fait qu’elle appartient au genre Matricaria dont plusieurs espèces sont utilisées en médecine

Nouveau succès annoncé pour les Editions Epsilon et l’éditeur Eric Robin à la Réunion : après avoir connu un vif succès avec la traduction en créole de deux albums de

Quelles que soient les conditions d’élevage, la viande de cabri créole présente un grand intérêt pour la gastronomie locale et la santé des gastronomes avec

En intégrant les mots du créole d’usage (c’est à dire ceux qui font partie du champ de variation du créole.. et ceux issus du contact avec le français) et les mots que

L'autre conducteur m'a parlé des suicides qu'il avait eus, et même si c'était peu dans le registre de l'émotion, ça restait quand même très humain.. C'est la

Nous savons qu’en créole, par exemple, des morphèmes spécifiques permettent de dire le temps (passé : té), le mode (futurité : ké) ou l’aspect (accompli : 0 ; inaccompli

« Le coup de couteau porté à la femme en arrière-plan, alors que Zazie vient d’échouer une nouvelle fois devant la grille du métro s’interprète de la suivante : Zazie

Pour ce faire, je m’arrêterai sur des textes et des lectures qui font date, des origines jusqu’au milieu des années 1980 : d’abord sur le premier corpus poétique,