REPÈRES
Situation en Corée du Nord dans l’ère post Kim Jong-Il
Commandant de l’Armée de terre sud-coréenne, stagiaire de la 19epromotion de l’École de Guerre (Maréchal Juin).
Chuleon Ha
L
e président du Comité de la défense nationale nord-coréen, Kim Jong-Il est mort le 17 décembre 2011. Aussi le monde a-t-il le regard tourné vers la situation de la péninsule et le déroulement de sa succession au pouvoir. La succession de Kim Il-Sung avait été simple : Kim Jong-Il a conduit la Corée du Nord sans recevoir de fonction officielle supplémentaire en vertu du testament de son père jusqu’à ce qu’il ait été nommé secrétaire général du Parti du travail de Corée du Nord le 8 octobre 1997, soit trois ans après la mort de Kim Il-Sung. Il était en effet déjà investi des pleins pouvoirs en tant que commandant suprême de l’Armée populaire coréenne et président du Comité de la défense nationale.En revanche, la succession de Kim Jong-Il n’a commencé que depuis que Kim Jong-Un, son troisième fils, a été désigné en 2008 comme successeur en rai- son de ses problèmes de santé. Il a ensuite officialisé ce successeur à l’intérieur et l’extérieur du pays par la réunion du Parti du travail de Corée du 28 septembre 2010.
Cependant, il pourrait être utile d’appréhender de façon plus analytique et plus en profondeur la situation nord-coréenne et les relations intercoréennes après la mort de Kim Jong-Il. En effet, le régime de Kim Jong-Un sera forcément confronté aux conséquences imprévisibles de la situation économique catastro- phique de la Corée du Nord, des sanctions de la communauté internationale, du blocage des relations intercoréennes, du rendez-vous de 2012, considéré comme le début de l’ère où la Corée du Nord devient « un pays puissant et prospère » *, ainsi enfin que du court processus de succession au pouvoir.
* UN PAYS PUISSANT ET PROSPÈRE (en coréen : kangsŏngdaeguk; en chinois : 强盛大国)
C’est l’objectif d’une politique lancée par le dictateur nord-coréen Kim Jong-Il. Ce terme est apparu la première fois dans les médias nord-coréens en août 1998. Dans un effort pour construire « un pays puissant et prospère », la Corée du Nord se concentre sur quatre domaines : l’idéologie, la politique, l’économie et surtout les armées. La Corée du Nord a fixé le début de l’ère où elle aurait atteint le statut de « pays puissant et prospère » en 2012, marquant le cen- tenaire de la naissance de Kim Il-Sung.
de la responsabilité de déclarer l’état de guerre et de lancer la mobilisation générale mais ces attributions pourraient s’étendre encore en cas d’urgence en temps de paix, par exemple sous la forme d’un pouvoir discrétionnaire de déclaration de l’état d’urgence en Corée du Nord et de contrôle des partis, des armées et de la population.
En conséquence, il n’est pas exagéré de dire que le Commandant suprême de l’Armée populaire possède de réels pouvoirs souverains en Corée du Nord. C’est la raison pour laquelle les autorités nord-coréennes ont choisi de désigner Kim Jong-Un à ce poste pendant la période de deuil de son père. Si cette nomination a eu en priorité pour but de combler le vide du commandement militaire, cette élé- vation pourrait signifier par ailleurs, si on tient compte des puissantes attributions du commandant suprême de l’Armée populaire, que la transition avec le régime de Kim Jong-Il est achevée.
Le positionnement ultérieur de Kim Jong-Un et la situation nord-coréenne
Actuellement, les fonctions de Kim Jong-Un sont, en apparence, celles de membre du comité central du Parti du travail, de vice-président de la Commission centrale militaire et de Commandant suprême de l’Armée populaire. Il est en outre fort probable qu’il soit bientôt promu maréchal ou que, restant général d’armée, il soit investi de nouvelles fonctions. Parallèlement, il est en train de procéder à un renouvellement de génération des dirigeants de haut niveau à travers une purge des élites susceptibles de faire obstacle à sa succession à la tête du régime. On pourrait d’ailleurs dire qu’en cela il se montre le digne successeur de son père, qui n’aurait pas renié de telles pratiques.
Précédemment, la succession héréditaire de Kim Jong-Il à la tête du régime avait pu être conduite de manière stable et sans désordre après la mort de Kim Il- Sung car Kim Jong-Il avait petit à petit eu accès aux leviers du pouvoir et s’était construit une base solide pour son autorité sous la gestion tutélaire de son prédé- cesseur pendant une vingtaine d’années caractérisées par un environnement intérieur et extérieur favorable. Maintenant, il est fort probable que la mort de Kim Jong-Il constitue un choc pour le régime nord-coréen, étant donné qu’il monopolisait depuis longtemps tous les pouvoirs et que la période de préparation de sa succession par Kim Jong-Un a été très courte. On ne peut donc exclure la possibilité que le régime nord-coréen change en profondeur quand on considère l’environnement
difficile tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, surtout au regard de l’âge et de la faible expérience du jeune successeur.
Tout d’abord, ce dernier devrait s’inscrire dans la continuité d’un régime dictatorial autocratique doté de caractéristiques spécifiques à la Corée du Nord. Il est en effet indispensable de réaliser que la Corée du Nord est un régime dynas- tique créé par Kim Il-Sung avant de chercher à appréhender la structure du pou- voir nord-coréen elle-même. C’est-à-dire que Kim Jong-Un est un prince héritier qui doit automatiquement succéder avec les pleins pouvoirs à Kim Jong-Il dès son décès. De plus, il n’y a, au moins pour l’instant, aucune influence qui conteste ou ose défier l’autorité de Kim Jong-Un car Kim Jong-Il a fermement interdit, par un système exhaustif de surveillance de tous les secteurs de la société ainsi que des élites, que des responsables de haut niveau ou des groupes de responsables n’ac- croissent exagérément leur pouvoir. Par conséquent Kim Jong-Un va concentrer avant tout ses efforts sur la légitimité de son pouvoir politique en mettant en avant l’autorité du testament de son père, de la même façon que ce dernier avait exercé son mandat au nom de Kim Il-Sung après son décès en 1994.
Néanmoins, il est presque impossible que Kim Jong-Un, qui n’a guère plus qu’une vingtaine d’années, puisse gérer seul les questions complexes suscitées par l’ébranlement interne dû à la crise économique, par les sanctions de la commu- nauté internationale dans le cadre du dossier nucléaire, les relations intercoréennes, etc. Kim Jong-Il avait désigné dès 2010 la « famille royale » (en premier lieu Kim Kyoung-Hee, sa sœur et Jang Song-Taik, l’époux de cette dernière) et le groupe for- mant son entourage proche (Lee Young-Ho, Choi Yong-Hai) comme tuteurs de Kim Jong-Un dans le processus d’officialisation de sa succession. Il avait ensuite nommé ses subordonnés les plus fidèles à la tête des principaux organismes éta- tiques, tels que le comité central militaire et les services de renseignement. Il est donc fort probable que dans un premier temps Kim Jong-Un sera prioritairement dépendant de la « famille royale » pour prendre des décisions dans tous les domaines de l’administration nationale. Il devra donc prendre des précautions contre l’hypertrophie des responsabilités de certains membres de cette « famille royale », tels que son beau-frère Jang Song-Taik, afin de consolider sa mainmise sur le pouvoir et rehausser son prestige de dictateur. Graduellement, il devra ainsi pou- voir traiter des questions importantes directement avec les élites du cœur du Parti, du gouvernement et des armées, tels que Lee Young-Ho et Choi Yong-Hai, sans passer par la « famille royale ».
Par ailleurs, on peut estimer que le plus important facteur influant sur la stabilité de son régime sera constitué par ses compétences politiques à moyen et long termes. En particulier, personne ne pourra lui contester le fait de tenir bien en main les élites de son régime, s’il peut reproduire le contrôle écrasant de son père sur l’État. Par contre, s’il échoue à dominer politiquement ces élites, une lutte acharnée pour le pouvoir pourrait s’engager au sein du premier cercle et entraîner de grands changements politiques.
REPÈRES
certainement conscient qu’il s’agirait alors d’une politique comportant certains risques. Il n’a en effet pu lui échapper que Kim Jong-Il, mécontent des effets secon- daires induits par la réforme économique de 2002, avait été contraint de faire par- tiellement machine arrière.
S’il en est ainsi, quelle solution de remplacement le régime de Kim Jong- Un pourrait-il choisir ? Il est fort probable qu’il développera assez vite une poli- tique d’ouverture et de réforme partielle tout en renforçant le contrôle intérieur.
Ensuite, il reprendra probablement la « politique du fil du rasoir » ou la « politique de résistance opiniâtre » * fondées sur l’héritage politique de son père et n’aban- donnera pas le développement nucléaire jusqu’à ce que la stabilité du régime soit assurée. Néanmoins, cette politique limitée d’ouverture et de réforme pourrait s’avérer un échec et entraîner une crise économique insurmontable ainsi qu’un pro- fond désordre social. De plus, si l’instabilité provoquée par cette nouvelle politique était associée à Kim Jong-Un, elle pourrait entraîner un changement politique subit à la tête du pays comme au sein de la population.
Les perspectives futures des relations intercoréennes
La mort subite de Kim Jong-Il n’a pas encore entraîné de répercussions sur la situation de la péninsule de Corée. Comme indiqué ci-dessus, sa mort pourrait n’influencer que ponctuellement le gouvernement sud-coréen car le régime nord- coréen ne changera probablement pas fondamentalement d’attitude en politique intérieure et extérieure à court terme. Lors de la mort de Kim Il-Sung en 1994, le gouvernement sud-coréen avait ainsi anticipé une déstabilisation de la situation de la péninsule coréenne du fait du bouleversement du régime nord-coréen. Pourtant Kim Jong-Il a succédé, dans la stabilité, au pouvoir de son père. En conséquence, comme le régime de Kim Jong-Un concentrera ses efforts sur la stabilité du pou- voir, il pourrait y avoir une accalmie dans la situation de la péninsule de Corée et les relations intercoréennes.
* LA POLITIQUE DIPLOMATIQUE
La Corée du Sud appelle la politique diplomatique entêtée et dangereuse basée sur la carte « nucléaire » de la Corée du Nord, la « politique du fil du rasoir » ou la « politique de résistance opiniâtre ».
Néanmoins, ces dernières pourraient être affectées par certains facteurs clés.
Tout d’abord, on ne peut exclure la possibilité que le régime de Kim Jong-Un n’ose se lancer dans des provocations militaires, comme Kim Jong-Il, ou dans une attaque localisée contre la Corée du Sud pour contrer les menaces venant de l’extérieur et consolider la cohésion à l’intérieur du pays. En projetant sa puissance militaire à l’extérieur du pays, Pyongyang viserait à dissuader une éventuelle agres- sion tout en exhibant la solidité du gouvernement dans le cas où la Corée du Nord subirait un bouleversement de son pouvoir politique. Lors du deuxième essai nucléaire * de 2009 et du bombardement de l’Île de Yeonpyeong ** en 2010, Pyongyang a ainsi montré sa force tant à l’intérieur qu’à l’extérieur afin de balayer les avis extérieurs négatifs concernant le processus de transmission du pouvoir de Kim Jong-Il à Kim Jong-Un.
REPÈRES
* L’ESSAI NUCLÉAIRE NORD-CORÉEN DU 25 MAI 2009
L’essai a eu lieu dans la province du Hamgyong du Nord près de la frontière chinoise. Il s’agissait du second essai nucléaire de la Corée du Nord après celui de 2006. Le Conseil de sécurité des Nations unies a condamné cet essai nucléaire constituant une violation de la résolution 1718. L’essai nucléaire fut condamné par la majeure partie des pays de la communauté internationale, y compris par la Russie et la République populaire de Chine.
** LE BOMBARDEMENT DE YEONPYEONG DU 23 NOVEMBRE 2010
Cette attaque nord-coréenne sur l’île sud-coréenne de Daeyeonpyeong avait fait deux morts et quinze blessés parmi l’infanterie de marine sud-coréenne, ainsi que deux morts et trois blessés parmi les civils. Par ailleurs, le bombarde- ment avait détruit 29 maisons, détruit partiellement cinq et légèrement endommagé 80 autres.
Ensuite, même si la Corée du Nord vient d’accepter, le 29 février, un mora- toire sur les essais de missiles à longue portée, les essais nucléaires et les activités d’enrichissement d’uranium ainsi qu’un retour des inspecteurs de l’Agence inter- nationale de l’énergie atomiqie (AIEA), la possibilité de l’exécution d’un troisième essai nucléaire au moment de l’entrée dans l’ère baptisée « Un pays puissant et prospère » reste crédible et, le cas échéant, serait une variable majeure dans les rela- tions intercoréennes. Le passage dans cette ère en 2012 pourrait en effet pousser le régime de Kim Jong-Un à organiser non seulement des célébrations de niveau national en interne mais aussi à conduire une diplomatie instable ou imprévisible.
Il s’agirait d’une excellente justification politique pour neutraliser les menaces exté- rieures et consolider la solidarité à l’intérieur tout en honorant son père défunt.
De plus, les élections présidentielles sud-coréennes de la fin 2012 influe- ront sur le futur des relations intercoréennes. La collaboration de la Corée du Sud est vitale pour le régime de Kim Jong-Un afin de surmonter sa situation écono- mique interne catastrophique ainsi que la pénurie en vivres. La Corée du Nord pourrait donc tenter d’influer d’une façon ou d’une autre sur ces élections prési- dentielles.
États-Unis et du Japon sur les « trois conditions préalables » **. Le régime de Kim Jong-Un pourrait donc être tenté de provoquer une crise dans la péninsule coréenne en vue de négocier en situation avantageuse dans son dialogue avec la Corée du Sud et les États-Unis.
* LES POURPARLERS À SIX
Les pourparlers à Six désignent une série de rencontres entre six États : la République populaire de Chine, la Corée du Sud, la Corée du Nord, les États-Unis, la Fédération de Russie et le Japon. Ces pourparlers s’organisèrent en conséquence du retrait de la Corée du Nord du traité de non-prolifération nucléaire (TNP) en 2003. Le but de ces discussions est de trouver une issue pacifique aux inquiétudes de sécurité soulevées par le programme nucléaire nord- coréen.
** LES TROIS CONDITIONS PRÉALABLES
Ces conditions ont été énoncées dès le début du processus des pourparlers : la suspension des essais nucléaires, le retour du groupe d’inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) en Corée du Nord et la suspension de la production d’uranium enrichi.
En conclusion, le régime de Kim Jong-Un tentera probablement pour l’instant de préserver la stabilité du pouvoir plutôt que de risquer une déstabilisa- tion en reprenant une stratégie issue du testament politique de Kim Jong-Il. De ce fait, la situation de la péninsule de Corée et des relations intercoréennes ne chan- geront pas fondamentalement à court terme.
Cependant, une reprise de la politique de Kim Jong-il rencontrerait des limites, tandis qu’une réforme partielle préservant le régime autocratique actuel serait réellement difficile à conduire avec succès. Au bout du compte, il est fort probable que le régime de Kim Jong-Un concentre ses forces sur la résurrection de l’économie et la solidarité intérieure nord-coréennes en collaboration avec la communauté internationale, comme le montrent les très récentes négociations sur la suspension des essais nucléaires visant à stabiliser le régime en évitant une attaque armée et le bouleversement du statu quodans la péninsule coréenne.