2314 Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 23 novembre 2011
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Regards
Il faut dire que je l’avais presque oubliée dans son home lointain… Une année déjà écou- lée depuis ma dernière visite. Qu’attend-elle encore si sagement, assise sur son fauteuil, le regard perdu quelque part, seule au mi- lieu d’autres solitaires silencieux ?
Des yeux bleus délavés... trop d’années, de lumière ont passé la couleur. La tête aus- si a largué les amarres : mémoire, orienta- tion, reconnaissance se sont évaporées en douceur depuis belle lurette… Elle répond encore par des mots simples aux questions rituelles : «vous avez bien dormi Madame Rose ?»
Face à face, dans le petit bureau des in- firmières, nos yeux se rencontrent et se fixent… la parole se lance, hésitante, portée par le regard, se glisse lentement dans les souvenirs communs que j’évoque pour elle : le village d’avant, la maison et le chien tant chéri : Tobie, son dernier compagnon que j’enjambais à chaque visite, étalé, placide dans le vestibule d’entrée… Rien ne frémit sous la surface lisse de ses yeux, aucun mot ne sort de sa bouche mais le regard s’ac- croche et la pensée suit mystérieusement son fil… Je remonte plus loin, vers l’enfance racontée et voilà que soudain surgissent les souvenirs enfouis de sa vie antérieure : «non ! pas de Bumplitz, je viens de Berne !» et
l’éclaircie pour un instant se produit… Elle retrouve le nom de son papa, Alfred et rat- trape au passage son propre nom de famille
«mais c’est Stampfli, bien sûr !» comme si je pouvais en douter. Le bref dialogue finit sur une plaisanterie qui illumine son visage. Ses yeux, plongés dans les miens, parlent et rient.
La vie intérieure, pour un instant, revient ani- mer tout son être que l’on croyait éteint. Un moment d’échange inespéré réchauffe nos deux existences.
Un autre jour, dernière consultation du soir avec un jeune apprenti gracile et taciturne envoyé par sa mère inquiète… le regard évi- tant il raconte son affaire : altercation entre jeunes dans une soirée arrosée. Sous le ré- cit percent le désarroi, l’humiliation, la peur.
Je devine la rupture d’un intime équilibre : la fragile assurance nécessaire pour affronter
le monde et l’estime de soi si difficile à cons- truire soudainement brisées. La tête est main- tenant fléchie, le visage se cache derrière l’abondante chevelure. Débute une inquié- tante confession… une danse avec la mort qu’il va rejoindre au bord du fleuve, fasci- nante et si simple, rempart contre toutes souffrances, presque amie qu’il quitte et re- trouve en secret régulièrement depuis des mois… Peu à peu sa tête se relève ; le re- gard timide se découvre par moments, les mots sortent maintenant sans peine de sa bouche, la discussion roule sans frein, s’al- longe, s’allège… nos yeux se rencontrent enfin et ne se lâchent plus jusqu’au terme de la consultation. Au moment de se quitter c’est un regard clair qui scelle plus que des mots notre accord et apaise nos craintes mutuelles…
Que disent nos yeux que ne savent pas nos mots, que révèlent nos regards à nos scru- tant patients ?
carte blanche
Dr Jacques Meizoz Rue de l’Hôpital 11 1920 Martigny
D.R.
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