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Incongru, paradoxal et curieux

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Academic year: 2022

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lueurs et pénombres

2472 Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 22 décembre 2010

L’homme que je soigne a quarante-six ans.

Il a été amené à l’hôpital parce qu’il ne veut plus manger. Il maigrit. Il s’affaiblit. Il re- fuse de sortir et il reste au lit. J’ai déjà parlé avec lui. J’ai déjà rencontré ses proches. Il m’a raconté un peu de son existence. Ce- pendant, il me dévoile si peu de ce que je peux deviner en observant sa chair mar- quée par les stigmates de l’alcool et par di- vers traitements oncologiques. Il me dit presque rien sur ce que j’imagine : une existence remplie des formes si courantes de la solitude, une vie de chagrins, une tra- jectoire entre marasmes et ruptures, une vie où rien n’empêche de se sentir prodi- gieusement seul face à la maladie et face à un destin où le temps n’en finit pas de se répéter.

Curieusement, le corps de mon patient n’exprime que ce qu’il n’est apparemment plus capable de formuler avec des mots.

Aucun mot pour évoquer l’envie, la colère, la haine ou la violence. Malgré un cancer qui est aujourd’hui heureusement contrôlé, aucun mot pour dire la tristesse ou la gra- titude. Aucun mot pour dire la tendresse, l’amour ou la sexualité. Rien que des mots utiles pour signifier des douleurs rebelles, l’inappétence, l’asthénie, l’absence de désirs, le sommeil perturbé. Impossible d’échan- ger en dehors de ces mots-là. Impossible de lui arracher des mots sur ce qui le hante, sur ce qu’il pense vraiment de ce que l’on fait pour lui. Impossible de lui faire dire des mots sur ce que l’on devrait peut-être arrêter de faire pour lui.

J’ai déjà pu voir se poursuivre cet haras- sant bras de fer pendant des semaines et parfois pendant des mois. Comme dans la situation de ce malade, il s’agit pour les thérapeutes de tenter de pénétrer un peu sur le territoire du corps et de la psyché pour accomplir leur mission : mieux adapter les traitements, repousser le mal et soulager la souffrance. Pour le malade de son côté, il s’agit de parvenir à survivre dans un con- texte de peurs et de sentiments d’intrusion où les repères habituels paraissent effacés.

D’un côté (l’excès de) la bienveillance et l’espoir d’un idéal. De l’autre, un individu qui semble résolu à renoncer à dire et à ap-

peler à l’aide. Comment combler le fossé qui se creuse alors inévitablement entre des désirs contradictoires et des représentations opposées ?

Dans mon expérience, j’ai souvent pu observer que les douleurs physiques sont bien plus supportables que la souffrance mentale. En effet, lorsqu’une partie de l’ana- tomie fait souffrir, il semble qu’il soit alors possible pour les individus de se réfugier dans leur chair pour ne pas devoir se con- fronter à un vécu dont il est impossible de se distancier. Un peu comme si, lorsque la souffrance du corps transperce, certains malades parviennent encore à marcher, à s’enfuir, ou simplement à se pelotonner sur eux pour ne pas se laisser emporter par le vent.

A écouter les silences psychiques de ces patients qui traversent ces formes de dé- pression, l’interniste-généraliste ne peut

tou tefois éviter de ressentir une lancinante douleur dans son for intérieur. Une douleur qu’il lui semble ressentir à la place du su- jet. Une douleur que ce dernier ne paraît pas en mesure de supporter car elle risquerait de l’emporter sur des modes de perception trop élevés pour l’existence qu’il mène. Réalité subjective contre réalité pré- tendue vraie, personne ne peut se vanter de pouvoir sortir indemne de cette con fron- tation. Les médecins qui se veulent pour- tant savants et informés se trouveraient mieux d’identifier ce fait pour ne pas dé- velopper de projections excessives ni de contre-attitudes trop massives.

Les patients qui ressemblent à l’histoire de ce malade sont nombreux à peupler les services hospitaliers et les consultations ambulatoires où nous travaillons. Le plus souvent, ils ne tarissent d’ailleurs pas d’élo- ges sur le personnel. Une partie consciente d’eux-mêmes mesure bien de quelle som me d’efforts chaque amélioration est payée et, de leur mieux, ils participent aux traite- ments. Ce n’est pas leur volonté de guérir qui doit être mise en cause : si seulement on parvenait à les aider à refaire surface, eux que la tristesse submerge. Le malheur – le leur et le nôtre – c’est que nos paroles respectives suivent souvent des cours pa- rallèles sans jamais se croiser.

Evidemment, bien des auteurs ont déjà décrit le jeu des identifications qui se dé- roule au travers des malades et de la ren-

contre que chaque soignant fait avec sa propre subjectivité. Avec le rythme de la pratique quotidienne, j’avoue qu’il reste difficile pour moi de décrypter les phéno- mènes que mes malades me font vivre. Et de toute façon, même si la place accordée à cette tribune permet de quitter le terrain de la science pour glisser quelques lignes sur les difficultés auxquelles les cliniciens se confrontent, les médecins préfèrent ha- bituellement établir des faits plutôt que de disserter de positions qui relèvent de choix ou d’interrogations personnelles.

Soigner mais pas juger, conduire sans dicter, être disponible sans chercher à s’im- poser, assurer un cadre protecteur tout en rappelant des éléments de réalité, demeurer au plus près sans trop s’identifier, l’accable- ment de ceux qui nous consultent soulève régulièrement chez nous une for me particu- lière de mélancolie qui se cristallise ensuite dans un ensemble de gestes, de paroles, de regards ou d’écrits.

Dr Christophe Luthy Service de médecine interne de réhabilitation Département de réhabilitation et gériatrie HUG, 1211 Genève 14 [email protected]

Incongru, paradoxal et curieux

… Le malheur c’est que nos paroles respec tives suivent souvent des cours parallèles sans jamais se croiser. …

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