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UN TEMOIN MECONNU DES EVENEMENTS DE 1789

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Michel Riquet S. J.

U N TEMOIN MECONNU DES EVENEMENTS DE 1789

Dans son livre "Augustin de Barruel, un jésuite face aux jaco- bins francs-maçons", à paraître chez Beauchesne, leR. P. Riquet dépeint la vie d'Augustin de Barruel entré dans la Compagnie de Jésus en 1756. Dès 1797, l'abbé de Barruel défendait la thèse selon laquelle un complot ourdi dans les loges maçonniques serait à l'origine de la Révolution française.

' I e n u m é r o de janvier 1788 d u Journal ecclésiastique p r é -

L

c é d e m m e n t d i r i g é par l ' a b b é d e M o n t m i g n o n a p p a r a î t , I a v e c u n p r é a m b u l e q u i m a n i f e s t e le p r o j e t d u n o u - v e a u d i r e c t e u r d e l a r é d a c t i o n , l ' a b b é d e B a r r u e l . Le Journal ecclésiastique o u Bibliothèque raisonnée des sciences ecclésias- tiques, par une Société de gens de lettres (Paris, chez Crapart, libraire, place Saint-Michel, à l'entrée de la rue d'Enfer, n ° 129). Cette Société de gens de lettres, "qui vient de se former", se propose de donner l'analyse r a i s o n n é e des ouvrages n o u v e a u x relatifs à la religion, à la doctrine, aux m œ u r s , à la discipline e c c l é s i a s t i q u e . Elle donnera é g a l e m e n t d e s c o m p t e s r e n d u s d e s o u v r a g e s é t r a n g e r s , s u r t o u t a n g l a i s , s u r l e s m ê m e s sujets. O n r e n d r a p u b l i q u e s

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des dissertations sur des m a t i è r e s e c c l é s i a s t i q u e s d o n t la p u b l i - cation sera ainsi a s s u r é e .

D e ce vaste programme, i l semble b i e n que l ' a b b é de Barruel ait é t é le principal m a î t r e d ' œ u v r e . Cela nous permettra de m i e u x le suivre dans ces a n n é e s d é c i s i v e s de 1788 à 1792, conjointement avec ses lettres à sa famille. [...]

D ' u n bout à l'autre de cette a n n é e 1788, Barruel poursuit avec v é h é m e n c e les erreurs et les m é f a i t s des " p h i l o s o p h e s " , B a y l e , Voltaire, Condorcet, Diderot, d'Alembert, Raynal. O n ne voit p o i n d r e encore n i les jacobins, n i les f r a n c s - m a ç o n s . Rien ne semble a n n o n - cer la R é v o l u t i o n si proche [...]

C e p e n d a n t , ce s o n t e n c o r e ses l e t t r e s à sa f a m i l l e d e Villeneuve-de-Berg, q u i nous livrent ses r é a c t i o n s devant les é v é n e - ments de cette a n n é e 1788. A u mois de juin, i l écrit :

"Depuis ma dernière lettre il est constant que ce qui a fait mettre à la Bastille les députés de Bretagne, c'est l'assemblée qu'ils avaient tenu, ici, avec soixante seigneurs qui tous, cependant, avaient conclu à se tenir dans les bornes de la fidélité et de la soumission ; cette nouvelle arrivée à Rennes, il n'y a eu qu'une petite émeute de la populace, mais la commission intermédiaire a

envoyé dix-huit nouveaux députés qui ont ordre de se tenir à quelques lieues de Paris, comme Saint-Denis et Saint-Germain ; M. de La Fayette a perdu sa division, le duc de Chabot sa pension, M. de Boisgelin sa charge de maître de la garde-robe, pour avoir été de l'assemblée en question. Depuis huit jours, on croyait à chaque instant voir la convocation des Etats généraux pour le 1er mai. Elle n'a point paru. Vous savez mieux que nous ce qui se passe en Dauphiné, il n'y a guère que Rennes qui remue en Bretagne, et cela

ne va pas même aussi loin qu'on le pense. "

Le 14 juin, i l p e r s é v è r e dans son optimisme. "// est bien diffi- cile de croire à une reculade de la cour. Autant vaudrait jeter là le sceptre et la couronne."'Mais c'est justement ce q u i v a se produire.

Louis X V I va revenir sur les édits q u ' i l avait d'abord i m p o s é s "pour le b i e n de ses sujets". A u m o m e n t o ù Barruel écrit, le r o i "n'a point consenti à retirer les troupes qui doivent camper, au moins au

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nombre de 12 OOO hommes, près de Rennes ; jusqu'ici il n'y a eu personne de tué en Bretagne, point de coup de fusil tiré. Il paraît

que MM. les Dauphinois ont été plus loin, sans trop savoir pourquoi". E n effet, le 7 juin, à Grenoble, la foule a r é i n t é g r é les par- lementaires par la force et les é m e u t i e r s , g r i m p é s sur les toits, ont jeté les tuiles sur la troupe. Le 14 juin, dans le moment o ù Barruel écrit sa lettre, Barnave et M o u n i e r ont r a s s e m b l é dans l'hôtel de ville de G r e n o b l e une a s s e m b l é e d u tiers, des nobles et d u c l e r g é q u i p r é l u d e à celle q u i v a r é u n i r au c h â t e a u de V i z i l l e , le 21 juillet, 276 membres d u tiers, 165 nobles et 50 e c c l é s i a s t i q u e s . Le 16 sep- t e m b r e , B a r r u e l a n n o n c e l a d é m i s s i o n d u g a r d e d e s S c e a u x (Lamoignon) :

"Les bruits sont que tous les édits de ce dernier seront abso- lument révoqués, qu'on établira une chambre de vacation, jus- qu'aux Etats généraux qui commenceront le 1er mai prochain, selon les uns à Paris, selon d'autres à Saint-Germain [...]. En atten- dant, Paris est tranquille, grâce aux gardes françaises et suisses qui viennent faire la patrouille dans la nuit. "

Mais, le 21 septembre, le ton change :

"La populace recommence le tumulte plus fort que jamais.

Ce n'était d'abord que des pétards et des fusées sur le Pont-Neuf où l'on obligeait tous les passants, à pied ou en voiture, de saluer la statue d'Henri IV et de crier : « Vive Henri TV ! crève Lamoignon. » On laissait faire ; mais sur la minuit, cinq à six cents personnes avec des flambeaux, portant les mannequins de Lamoignon et de Brienne, l'archevêque, se transportaient à l'hôtel de Brienne pour y brûler les mannequins. Ils y trouvèrent les gardes françaises ; on les empêcha poliment d'entrer dans la cour ; le mannequin brûlait dans la rue Saint-Dominique lorsque tout à coup la populace se trouva entre deux corps de gardes françaises qui, malheureusement, jetèrent l'épouvante en perçant plusieurs de leurs baïonnettes. "

Tout cela, dit-il, a fort i n d i s p o s é le peuple. Mais, v u la bonne contenance des troupes, tout fut tranquille. [...]

La livraison de janvier 1789 de ce Journal ecclésiastique nous r é v è l e la r é s o l u t i o n de s o n principal r é d a c t e u r A . B . (Barruel) de ne pas rester s i l e n c i e u x sur les é v é n e m e n t s q u i agitent l a F r a n c e .

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Il d é b u t e par une v é r i t a b l e p h i l i p p i q u e contre les "philosophes" res- ponsables de la situation i n q u i é t a n t e d u royaume.

"Les besoins de l'Etat, la détresse publique, ce déficit immense annoncé dans le trésor du fisc, les révolutions de la magistrature, les troubles des provinces, les dissensions des divers ordres de la socié- té, ont semblé échapper à notre attention. Le tonnerre a grondé dans les provinces, la populace a élevé ses haches, agité ses tisons ; la capitale a eu ses mouvements tumultueux ; sous le meilleur des rois, l'horreur du despotisme et de la tyrannie a partout fait entendre les cris de la sédition. En vain l'autorité a fléchi elle-même son sceptre, en vain un prince moins jaloux de se montrer en père qu'en monarque a révoqué ses lois, sacrifié ses ministres, et accueilli celui que la voix publique poussait auprès du trône (Necker) ; en vain, nous l'avons vu appeler ses notables, annoncer que bientôt, au milieu de la nation entière, il allait s'entourer de toutes ses lumières, pour tout sacrifier au bonheur de son peuple ; la paix de quelques jours a fait place à de nouveaux désordres ; l'intérêt a changé les partis, mais ne les a pas unis. Ce sceptre, qui flottait dans les mains du monarque, entre la bonté et la puissance, qu'il laissait échapper par amour pour son peuple, tous les ordres se le sont disputé, la plus nombreuse classe en a revendiqué la plus grande partie. "

Dans u n style q u i rappelle celui des mouvements oratoires de Bossuet, nous avons là u n r é s u m é exact et p r é c i s des é v é n e m e n t s q u i , au l o n g de l ' a n n é e 1788, ont p r é p a r é la R é v o l u t i o n de 1789.

Il n'a rien o u b l i é , n i la crise financière q u i aboutit à la suspension des paiements par l'Etat, n i la r é v o l t e des parlements à l a q u e l l e Louis X V I oppose d'abord u n c o u p de force suivi d'une capitulation, n i la d é m i s s i o n de Brienne et de L a m o i g n o n et leur remplacement par Necker, n i les é m e u t e s de Rennes et de G r e n o b l e , p o u r aboutir à la convocation des Etats g é n é r a u x q u i suscite aussitôt la c o m p é t i t i o n entre le tiers état et les deux autres ordres. Il a fort b i e n v u l ' e n c h a î - nement des é v é n e m e n t s . Il ne manque pas d'en attribuer la respon- sabilité à la d é g r a d a t i o n des moeurs et de la religion p r o v o q u é e par la secte des "philosophes".

"Depuis un demi-siècle, une légion d'impies s'est élevée ; nous avons accueilli les adeptes et couronné le maître ; nous avons dévoré

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leurs productions, souri à leurs blasphèmes, adopté leurs principes ; et leur école est devenue pour nous celle de la sagesse. Elle était cependant celle de tous les vices, de toutes les passions ; celle de la licence et de la volupté, celle de l'égoïsme, du sordide intérêt ; de la fausse amitié et de la perfidie ; du mensonge et du parjure ; de l'orgueil et de la bassesse ; de l'ignorance et du sophisme. "

Son tableau de la d é g r a d a t i o n des m œ u r s familiales n'a rien d ' o u t r é : "De quel siècle dateront dans l'histoire ces unions scanda- leuses, où le serment légal et religieux de ne plus se quitter devient le signal même du divorce ; où l'on devient époux en tremblant d'être père ; où la bénédiction des patriarches est un fléau."

O n d e v i n e sa c o n c l u s i o n : "L'Etat n'a été ébranlé, nos mal- heurs n'ont paru à leur comble qu'à l'instant où la dépravation de nos mœurs a été consommée, où notre impie philosophie, après avoir longtemps calomnié et combattu le Dieu de nos pères, lui faisait, par l'oubli, par le mépris, par le dédain, le dernier des outrages. "[...]

Dans sa livraison de février 1789, le Journal donne in extenso le texte officiel d u r è g l e m e n t fait par le roi pour la c o n v o c a t i o n des Etats g é n é r a u x :

"Sa Majesté a voulu que ses sujets fussent tous appelés à concourir aux élections des députés qui doivent former cette grande et solennelle assemblée ! Elle a désiré que des extrémités de son royaume et des habitations les moins connues chacun fût assuré de faire parvenir jusqu 'à Elle ses vœux et ses réclamations. "

Telle était b i e n la v o l o n t é de Louis X V I et l ' a b b é de Barruel entendait que le clergé y a p p o r t â t son concours, t...]

Mais le plus i n t é r e s s a n t est la lettre d u 28 avril o u l ' a b b é de Barruel é v o q u e sa participation à l ' a s s e m b l é e des é l e c t e u r s de Saint- Sulpice p o u r les Etats g é n é r a u x :

"Enfin nous tenons aussi à Paris nos assemblées pour l'élec- tion de nos députés. J'assistai d'abord à celle du clergé de Saint- Sulpice et ensuite, jeudi dernier, comme électeur à l'assemblée générale des électeurs des trois corps. Il m'en souviendra de celle-ci ;

on n'en vit jamais de plus orageuse de la part de la noblesse et du

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tiers [...]. Nous étions dans une même salle, environ 4 à 500 ecclé- siastiques à droite, 105 nobles seulement à gauche et 332 du tiers en face ou sur les galeries. Notre nombre effraya les deux ordres, on supposa des intentions où il n'y en avait pas ; il était dit par le règle-

ment qu'il y aurait à cette assemblée : 1° tous les curés de Paris, ce qui faisait d'abord 52 ; 2° un électeur ou procureur fondé de chaque communauté, ce qui en donnait environ 150 ; 3° qu'on se décimerait dans les paroisses, qu'on se vigésimerait dans les cha- pitres ; 4° que tout bénéficier de la prévôté serait électeur. Tout cela

aurait produit un bien plus grand nombre encore. [...] Le tapage fut affreux depuis 9 heures du matin jusqu'à 11 heures du soir,

excepté de la part du clergé dont on loua beaucoup la tranquillité et le silence. [...] La noblesse se retira et cria au tiers d'en faire autant ; nous les laissâmes faire, sans démarrer, députations sur députations qui ne gagnèrent rien ; enfin on revint dans la salle ; nouveau tapage pour la manière de vérifier les pouvoirs. Mgr le duc d'Orléans monté sur une table au milieu de la salle ouvrit un avis qui fut fort applaudi, mais qu'on se garda bien de suivre. La no- blesse, par ses orateurs à gosier de Stentor, mendiait la fraternité du tiers qui, dès la première fois, répondit par quelques Non !, mais sur le soir, à la même sollicitation, partirent comme mille tonnerres des Non ! Non ! Non ! de toutes les bouches du tiers. "

O n cria j u s q u ' à 11 heures d u soir. [...]

Dans le Journal ecclésiastique de m a i 1789, Barruel e x p l i q u e clairement sa position :

"Vous savez à quel point je suis citoyen, combien je me mon- trai toujours ennemi de ces privilèges odieux, qui, depuis longtemps, condamnaient la partie la plus laborieuse de l'Etat à supporter la plus grande partie de la charge publique. Vous connaissez mon zèle pour le peuple. "

Cela dit, i l reprend l'argumentation qu'il a p r é s e n t é e à l'assem- b l é e des é l e c t e u r s .

"La base de nos immunités, la même chez tous les peuples catholiques, est la consécration des biens de l'Eglise, leur desti- nation spéciale au culte des autels, à l'entretien du sacerdoce et surtout au soulagement des pauvres ; l'objet de ces biens étant rem-

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pli par cette triple destination, il avait paru naturel qu'ils ne fussent point employés à des usages profanes ; tous les conciles, tous les saints pères, avaient jusqu'ici appuyé l'immunité des biens ecclé- siastiques sur cette triple consécration, et non pas sur un privilège national ; c'était là ce qui avait animé leur zèle pour nos immu- nités. [...] Sous ce vrai jour, et surtout sous celui de nos biens desti- nés au soulagement de la veuve et de l'orphelin, l'immunité ecclésiastique nous montre, non pas le privilège mais la charge du prêtre, non pas le droit du sacerdoce, mais le privilège du pau- vre ; il n'appartient pas au prêtre de renoncer au privilège du pauvre ;s'il y renonçait, le pauvre aurait de justes réclamations

à faire ; il était par conséquent indispensable d'aviser aux moyens de dédommager les pauvres du sacrifice que nous faisions. "

A u regard d u droit naturel c o m m e d u droit canonique, l'argu- mentation de Barruel était incontestable. Mais i l r e c o n n a î t h o n n ê t e - ment et courageusement que l'usage fait par le clergé de ces biens, patrimoine des pauvres, donne u n argument à c e u x q u i contestent leur i m m u n i t é .

"Comment ce privilège est-il donc devenu si odieux ? Répondez, vous à qui les trésors de l'Eglise ont été confiés avec ses bénéfices. Répondez. Quel usage avez-vousfait de ces richesses ?[...]

Faut-il que je le dise ! un grand nombre de nos bénéficiers, et surtout de nos gros bénéficiers, l'ont oublié ; ils l'ont détourné à leurs propres usages, ils ont fait servir à leur luxe, à leur faste, à leurs plaisirs, à leur ambition, ce qui ne devait servir qu'à soulager le pauvre. On a vu leur abondance, leurs superfluités, on a vu le pauvre dessécher à leur porte et demander en vain à se nourrir des

miettes qui tombaient de leur table. C'est alors que l'immunité des biens ecclésiastiques est devenue odieuse. "

Pour l u i , la seule c o n c l u s i o n q u i s'impose, c'est que "votrepri- vilège ne soit plus celui du faste ; qu'il soit par le fait, comme il l'est par le droit, le privilège du pauvre, et celui des biens consacrés au

Seigneur". Mais p o u r cela, ajoute-t-il, "pour maintenir le droit de nos immunités, il faut se convertir, et se montrer partout prêtre de Jésus-Christ, prêtre zélé, modeste, édifiant, généreux, charitable, en

un mot, prêtre saint. Il faut sacrifier nos plaisirs, notre luxe,

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nos passions, notre mondanité, et ce sacrifice est bien plus difficile que celui de nos immunités". [...]

D a n s ses lettres et dans le Journal, i l suit les d é b a t s par lesquels les Etats g é n é r a u x ont i n a u g u r é leurs travaux, le 4 mai 1789, à Versailles : d é b a t sur la vérification des pouvoirs, par ordre o u e n c o m m u n ; le vote par ordre o u par t ê t e ; constitution d u tiers e n A s s e m b l é e nationale ; refus de Louis X V I , suivi de s o n acceptation, de la r é u n i o n des trois ordres e n A s s e m b l é e nationale. Le 16 juillet, i l r é s u m e , dans une lettre à Villeneuve-de-Berg, ce q u i vient de se passer à Paris.

"J'en étais dans ma dernière lettre au moment où la garde bourgeoise s'était formée ; la nuit du lundi au mardi, elle s'était déjà établie partout ; mais il y avait peu d'armes ; le mardi matin, on se porta aux Invalides en grand nombre pour demander au gouverneur toutes celles qui étaient dans l'hôtel ; il ne fit point de

résistance ; on eût bientôt forcé la grille ; les armes étaient cachées partie dans les caves, partie dans le haut du dôme ; toute la mati-

née nous vîmes les bourgeois y courir et revenir avec des fusils ; il faut qu'il y en eût, bons ou mauvais, pour 100 ou 80 000 hommes. L'après-dîner, on somme le gouverneur de la Bastille de céder sa poudre et ses balles ; il répond en ami, laisse entrer 2 ou 300 hommes, fait relever le pont et tirer le canon sur ceux qui étaient entrés ; la fureur s'empare des esprits ; on fait brèche à la porte, la Bastille est prise, le gouverneur conduit à la grève, mas-

sacré, sa tête et celle du commandant en second portées au Palais- Royal et promenées dans les rues. "

Telle fut la j o u r n é e d u 14 juillet v é c u e par Barruel. Le 17, tout change.

"Hier nous avons eu ici le roi ; il était parti de Versailles à 10 heures ; une foule immense le suivait depuis Versailles et se joi- gnait à lui dans la route ; il n'arriva que sur les 3 heures à Paris où

11 trouva 160 000 bourgeois sous les armes, formant des doubles et des triples haies sur son passage et criant : « Vive la Nation. » Jamais on ne se formera une idée de cette journée et de l'ordre qui régnait dans cette multitude. Le Roi n'avait d'autre garde que son peuple ; il fut à l'Hôtel de Ville, par la rue Saint-Honoré. Quelque temps après

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son arrivée, il se met à la fenêtre et crie trois fois : « Vive la Nation. » Alors des « Vive le Roi » et des « Vive le Roi » sans fin ; il satisfait aux désirs de son peuple et repart pour Versailles. Vers les 5 heures au premier coup de canon, on court sur sa route. C'est alors qu'il fal-

lait voir le concours et entendre les « Vive le Roi », les canons, etc.

Malheureusement la pluie nous prit à la place Louis-XV. N'importe, on continua et bien des milliers d'hommes suivirent fort loin hors Paris. "

N o u s imaginons notre a b b é dans cette foule et b i e n t r e m p é , sans que son enthousiasme en soit refroidi. "On démolit la Bastille et tout est dans la joie."Le Journal ajoutera :

"La plupart de ceux qui se flattaient du pillage ont disparu ; l'abondance se montre, le citoyen paisible reprend peu à peu son commerce et ses travaux. M. de La Fayette est général de la bour- geoisie armée ; et M. Bailli, sous le titre de maire, succède au prévôt des marchands."[...]

C'est dans ce contexte que, le 4 a o û t , l ' A s s e m b l é e nationale adopta, dit Barruel, "dans cet enthousiasme que produit l'amour de la patrie", la m o t i o n d u marquis de Noailles d é c r é t a n t : 1° égalité des i m p ô t s ; 2 ° renonciation à tous les privilèges p o u r les ordres, villes, provinces et particuliers ; 3 ° rachat des droits f é o d a u x ; sup- pression des mainmortes et servitudes personnelles ; abolition d u droit de chasse, des justices seigneuriales, de la v é n a l i t é des offices, etc. A v e c la m ê m e objectivité et sans plus d ' o p p o s i t i o n , i l p u b l i e i n t é g r a l e m e n t le texte de la D é c l a r a t i o n des droits de l'homme, défi- n i t i v e m e n t a d o p t é e , le 26 a o û t . Il reproduit v o l o n t i e r s les m a n - dements é p i s c o p a u x prescrivant u n Te Deum, au l e n d e m a i n d u 14 juillet, d u 4 a o û t et d u 26. [...]

Notre a b b é n'est pas u n i n c o n d i t i o n n e l de l ' A n c i e n R é g i m e . Il e n r e c o n n a î t les abus et les injustices. Il accepte d o n c toute r é f o r m e d e s t i n é e à les corriger. Dans le Journal ecclésiastique de février 1790, i l marque exactement la limite que le législateur civil ne doit pas m é c o n n a î t r e .

Michel Riquet S. J.

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