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Usages astronomiques du gnomon au cours des siècles

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Usages astronomiques du gnomon au cours des siècles

Denis Savoie

To cite this version:

Denis Savoie. Usages astronomiques du gnomon au cours des siècles. Comptes Rendus Géoscience,

Elsevier Masson, 2018, 350 (8), pp.487-497. �10.1016/j.crte.2018.08.001�. �hal-02303616�

(2)

Astronomie

Usages

astronomiques

du

gnomon

au

cours

des

sie`cles

Gnomon’s

uses

during

the

past

centuries

Denis

Savoie

SYRTE,ObservatoiredeParis,Universite´ PSL,CNRS,SorbonneUniversite´ LNE,61,avenuedel’Observatoire,75014Paris,France

Legnomonestleplusancieninstrumentd’astronomie, ce quinesignifiepasqu’iln’estplusutilise´ aujourd’hui, commeonleverraparlasuite.Lemot

gnvmvn

signifieen grecindicateur–sousentendutigequiporteombre–,cequi est e´quivoque,car ilconvientde distinguer l’indicateur seul (simplebaˆtonplante´ verticalemententerrequiest l’instrumentastronomique)duporte-ombredonte´taient munislescadranssolairesantiques.

Selon la doxographie classique (Dumont, 1988), le gnomon aurait e´te´ invente´ par Anaximandre (d’apre`s Dioge`neLae¨rce),cequeconfirmelaSouda.Maisonsaitpar

He´rodote que les Grecs tiennent le gnomon des Babyloniens1.Ilnefaitdoncaucundoutequel’utilisation

de cet instrument a` des fins astronomiques a duˆ eˆtre de´couverteasseztoˆtpardiffe´rentescultures(cf.infra)et qu’enGre`cesonusageestatteste´2de`sleVesie`cleav.J.-C.

Chez les Babyloniens, l’analyse des tablettes MUL.APIN laissea` penserquel’usagedugnomonestatteste´ (Steel, 2013)de`slesecondmille´naireav.J.-C.etquelessolstices

C.R.Geoscience350(2018)487–497

INFO ARTICLE Historiquedel’article: Rec¸ule11fe´vrier2018

Accepte´ apre`sre´visionle11fe´vrier2018 Disponiblesurinternetle14septembre2018 Ge´re´ parVincentCourtillot

Motscle´s: Gnomon Me´ridienne Boussolesolaire Mesuredutemps Keywords: Gnomon Meridian Solarcompass Timemeasurement RE´ SUME´

Legnomonestleplusancieninstrumentd’astronomie,puisquesonutilisationestatteste´e de`sle deuxie`memille´naireav.J.–C. Ilapermisde de´terminer,pourles Anciens,les parame`tresfondamentauxdelaTerre,commesesmouvementsenrelationavecleSoleil; sonusagee´taitge´ne´ralise´ dansdenombreusescivilisations.Ilasanscesseconnudes ame´liorations,jusqu’a` atteindreunepre´cisiondequelquessecondesdedegre´savecles me´ridiennes inte´rieures construites en Europe aux XVIIe et XVIIIe sie`cles. Plus

remarquableencoreestsonutilisationauXXIesie`cleaucoursdemissionsspatiales.

C 2018Acade´miedessciences.Publie´ parElsevierMassonSAS.Cetarticleestpublie´ en

OpenAccesssouslicenceCCBY-NC-ND(http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/ 4.0/).

ABSTRACT

Gnomonistheoldestastronomicinstrument,asitsuseisattestedasearlyasthesecond milleniumB.C.ItallowedtheancientstoascertaintheEarth’smainbasicparameters,such asitsmovementrelativelytotheSun.Theuseofgnomonwasgeneralizedinnumerous antiquecivilizations.Itwasconstantlyimprovedup toreachingaprecisionof afew seconds of degree for the inner meridians built in Europe during the 17th and 18thcenturies.Moreremarkably,itwasusedduringthe21st-centuryspacemissions.

C 2018Acade´miedessciences.PublishedbyElsevierMassonSAS.Thisisanopenaccess

articleundertheCCBY-NC-NDlicense(http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/ 4.0/).

Adressee-mail:[email protected].

1He´rodote,Histoire,LivreII,chap.109.Surlegnomonaufildessie`cles

etdansdiffe´rentescultures,voirGandz(1930–1931).

2

Ptole´me´e, Almageste, LivreIII, chap. 1, traductionen anglais de G.J.Toomer,Londres,1984,p.139.

ContentslistsavailableatScienceDirect

Comptes

Rendus

Geoscience

w ww . sc i e nce d i re ct . co m

https://doi.org/10.1016/j.crte.2018.08.001

1631-0713/C 2018Acade´miedessciences.Publie´ parElsevierMassonSAS.Cetarticleestpublie´ enOpenAccesssouslicenceCCBY-NC-ND(http://

(3)

etlese´quinoxessontde´finis,parexemple,enutilisantle rapportdel’ombred’ungnomon.

L’e´tude de cette dernie`re a permis, de`s les premiers temps de l’astronomie, de de´terminer les constantes fondamentalescommelalatitude

f

dulieu,l’obliquite´

e

del’e´cliptique,maise´galementlesdatesdese´quinoxeset dessolstices(doncladure´edel’anne´e),lespointscardinaux, lesdirectionsdesleversetcouchersduSoleil,sansoublier l’indication du midi solaire (Evans, 1998 ; Neugebauer, 1975).Commeinstrument,legnomonestre´duita` unetige parfaitement verticale dont on observe surtout l’ombre me´ridienne,cequisupposequecettedernie`reest mate´ria-lise´esurunsolparfaitementdeniveau.

LorsqueleSoleilculmineaume´ridiensud(Fig.1),on peutextrairedesahauteurdeuxparame`tresqu’ilconvient d’isoler3,a` savoirlalatitudedulieuetl’obliquite´.Ilfaut pourcelamesurerlalongueurRdel’ombredugnomonde longueura.Onaalors:

auxe´quinoxesR=atan

f

; ausolsticed’e´te´ R=atan(

f

e

); ausolsticed’hiverR=atan(

f

+

e

).

Or,commel’avaitde´ja` remarque´ Ptole´me´e4,l’usagedu

gnomon pour de´terminer les e´quinoxes et les solstices n’estpasrecommande´,etcecipourplusieursraisonsque l’onvade´tailler.

Auxe´quinoxes,lavariationdede´clinaisonduSoleilest de0810 parheure.Ilenre´sultequ’aulieudesuivreune

droiteparfaitecommeensontmunisdenombreuxcadrans solaires, l’extre´mite´ de l’ombre de´crit une courbe complexe que l’on peut assimiler a` une droite oblique. Prenons par exemple un gnomon de 100cm installe´ a` 308delatitude;supposonsquelade´clinaisonsoitnullea` 7h du matin et voyonscomment se comporte l’ombre jusqu’a` 17h.Lade´clinaisonauradoncvarie´ de08100 en 10heuresd’e´clairement; l’ordonne´edel’ombredansun repe`re centre´ sur le gnomon sera passe´e de57,7cm le matina` 56,3cml’apre`s-midi,soit1,4cmdevariation,ou,si l’onmesurelalongueurdel’ombre,celle-ciserapasse´ede 434,8cma` 431,8cm.Sil’observateurconside`requ’a` midi vrai,lade´clinaisonduSoleilestnulle,ilmesureuneombre me´ridienne de 57,5cm et finalement en conclut une latitudede298540.

De´terminerl’instantpre´cisdel’e´quinoxeestdifficileet ne´cessite des approximations successives quant a` la position de l’ombre de part et d’autre du jour de l’e´quinoxe.L’archyperbolique(tre`sproched’unedroite) de´critparl’ombree´tanttre`ssemblabled’unjoura` l’autre, celanefacilitepaslade´terminationpre´cisedel’instant e´quinoxial. C’est la raison pour laquelle Ptole´me´e (et avant lui Hipparque) de´termine le jour et l’instant a` l’aide d’une armille e´quatoriale5. En fait, une seule

Fig.1. Principedefonctionnementdugnomonpourlahauteurme´ridienneduSoleil. Fig.1. PrincipleofthegnomonworkingsforcalculatingtheSunmeridianheight.

3

En dehors du me´ridien, la hauteur h du Soleil s’obtient par : sinh=sinfsind+cosfcosdcosH,ou`destlade´clinaisonduSoleiletHson anglehoraire.SiH=08,onabienh=908–f+d.

4 Almageste,livreII,finduchapitreV.Ptole´me´ee´critquel’instantde

l’e´quinoxen’estpasbiende´termine´,maissansdonnerlaraisondecette mauvaisede´termination,alorsquepourlesolsticed’e´te´ ilpre´cisequeles extre´mite´sdel’ombrenesontpasbiendistinctes.Dansl’Almageste,etde´ja` dutempsd’Hipparque,lese´quinoxessontobserve´sa` l’aided’unearmille e´quatoriale(LivreIII,chap.1)(Pedersen,2011).

5

Almageste,livreIII,chap.1.Notonsquel’usagedelafonctiontangente n’e´tantpasconnudansl’Antiquite´,Ptole´me´ede´crituneme´thodeutilisant unetabledescordespourobtenirlahauteur(ousoncomple´mentla distanceze´nithale)a` partirdelalongueurdel’ombre:voirBrummelen (2009)pourl’introductiondelafonctiontangentechezlesArabo-Perses enutilisantl’ombredugnomon.oirRome(1943).Ilesta` noterque,pour placer correctement l’armille, il faut, d’une part, l’orienter selon le me´ridiendulieu,maise´galementlaplacerdansleplandel’e´quateur ce´leste,cequisupposedeconnaıˆtrelalatitudedulieu.L’inclinaisonde l’e´quateurce´lestee´taitobtenue,d’apre`sThe´ond’Alexandrie,enprenantle pointsitue´ a` mi-cheminentrelesdeuxhauteursduSoleilauxdeux solstices.Unefoisbienmisenplace,onobservea` quelinstant(sile phe´nome`nealieulejour)lafacenorddel’armillecommencea` eˆtre e´claire´e,cequisignifiequeleSoleilfranchitl’e´quateur.

(4)

mesure ne suffit pas pour obtenir la latitude avec pre´cision;lefaitquel’instantou` lade´clinaisonduSoleil estnullenecoı¨ncidege´ne´ralementpasaveclemidivrai local(saufhasard)constitueuneve´ritabledifficulte´,que meˆmeplustardlesme´ridiennesa` œilletonnere´soudront pasdirectement.

L’autreconse´quencedelavariationtre`simportantede la de´clinaisona` cespe´riodes faitque laculmination du Soleil s’e´tablit en dehorsdu me´ridienlocal. En d’autres termes,cen’estpaslorsqueleSoleilestdansladirectiondu Sudge´ographiquequ’ilculmine.

SurlaFig.2,onarepre´sente´ enpointille´slatrajectoire diurned’unastredede´clinaisoninvariable:laculmination abienlieuaume´ridienlocal.AvecleSoleil,cecin’estvrai qu’auxsolstices;auxe´quinoxes,lavariationdede´clinaison vientcontrebalancerlemouvementdiurne,desortequela culminationsefaitendehorsdume´ridien,leSoleilayant alorsunanglehoraireHdonne´ par

tanH¼ sinh cos

f

cos

d

 

Dd

ou` hestlahauteurduSoleilet

Dd

lavariationhorairedela de´clinaison(

Dd

=0810/158).Parexemple,le20mars2014a`

l’Observatoire de Paris (

f

=488510), lors du passage au me´ridien,lade´clinaisonduSoleilvalait–08405500,desorte queleSoleilestpasse´ aume´ridiena` 11h58m7sTU,mais saculminationesttombe´e17splustard(H=08402200),sa hauteurn’ayantvarie´ dansl’intervallequede0,200,quantite´ impossiblea` mettre en e´videnceavecun gnomon.Cela signifiequel’azimuta` laculminationvalait08503100,cequi, avec un gnomon de 100cm de hauteur, repre´sente un de´placement late´ral de l’ombre de 0,2mm, la` encore impossible a` mettre ene´vidence. Mais, dans une me´ri-diennecommecelledel’e´gliseSaint-Sulpicea` Paris,ou` la hauteur du gnomon fictif est de 24m, cela repre´sente quasiment5cmdede´calagedelatachedelumie`re,cequi estloind’eˆtrene´gligeable.

Ilest donc pre´fe´rable de ne pas utiliserle Soleil au voisinagedese´quinoxespourde´terminerleme´ridiendu lieuavecungnomon,maisdere´alisercettemesureaux alentoursdessolstices.

Cespe´riodespourtantnesontpasnonplusexemptes d’inconve´nients ; le plus spectaculaire est sans aucun doutelatre`sgrandevariationdel’azimutduSoleila` midi solaireausolsticed’e´te´.End’autrestermes,l’ombred’un gnomontournetre`sviteene´te´ a` midi.Ondonnedansle

Fig.2.De´calageentrepassageaume´ridienetculminationduSoleilauxe´quinoxes.

Fig.2.ShiftoftheSunbetweenitscrossingatthemeridiananditsculminationattheequinoxes.

(5)

Tableau1,cette variationenuneminutedetempspour deuxlatitudesetpourlesdeuxsolstices6.

On ve´rifie bien que la variation d’azimut est tre`s importanteausolsticed’e´te´ etqu’elles’accentuelorsquela latitude se rapproche de celle du tropique du Cancer. L’enseignementquel’onpeuttirerdecesexemplesestqu’il estpre´fe´rabledetraceruneme´ridienneavecungnomonen hiver7:releverladirectiondel’ombreauvoisinagedusolstice

d’e´te´ s’ave`reparticulie`rementdifficileenraisondesavitesse. Sanscompterquelade´clinaisondel’astredujournevariant pratiquementpasd’unjoura` l’autre,lamesurepre´cisedu jourdusolsticenepeutsefairequeparencadrement.

Mais le corollaire de cette importante vitesse de rotationdel’ombreestquelahauteurduSoleilnevarie pratiquementpasauvoisinagedume´ridien8,desorteque

meˆmesil’onsetrompeunpeusurl’instantou` l’ombreest lapluscourte,celan’apasdeconse´quencesurlere´sultat, commelemontreleTableau2.

Ilesttouta` faitimpossible,avecunsimplegnomon,de mettreene´videncedesifaiblesvariationsdelahauteurdu Soleil,cequisupposeraitdesmesuresdelalongueurde l’ombrefaitesaucentie`medemillime`tre,parexempleavec

ungnomonde100cm9.Cequiexpliquequelesmesures

effectue´es de`s la tre`s haute Antiquite´ pour de´terminer l’obliquite´ del’e´cliptiqueauxsolsticessontassezfiables(cf. infra).

Siunobservateuramesure´ leshauteursme´ridiennesau solsticed’e´te´ he´te´etausolsticed’hiverhhiver,ilpeutalors

de´duire directement les deux parame`tres recherche´s (latitudeetobliquite´)selon:

e

¼ðh´et ´ehhiverÞ=2

f

¼ð180h´et ´ehhiverÞ=2

Malgre´ toute la rigueur apporte´e aux mesures de longueurd’ombre,unautrephe´nome`nebienconnuetbien plusconside´rablevientalte´rerlapre´cisiondesmesures: l’effet de pe´nombre.Lie´ audiame`tre apparentdu Soleil (08320 enmoyenne),lape´nombreprovoqueunezonede flou a` l’extre´mite´ de l’ombre d’un gnomon, pe´nombre d’autantplusimportantequelahauteurduSoleilestfaible. Ilenre´sulteuneincertitudedanslamesuredelalongueur del’ombre,particulie`rementsensibleausolsticed’hiver. SurlaFig.3,onaremplace´ legnomonparuneplaquesans e´paisseurde100cmdehautplace´ea` 488delatitude.Dans le Tableau 3, on donne les valeurs en centime`tres de l’ombrepure (PA0)quicorrespondau bordsupe´rieurdu Soleil,del’ombreduphotocentre(PO0)etenfindel’ombre partielledubordinfe´rieurduSoleil(PB0).

Enthe´orie,ondoitmesurerPO0 ;lazoneA0O0estune zone detransitionvariable, floue,entre l’ombrepure et l’ombredilue´eO0B0.Onremarquequecettezonedeflouest d’autant plus large que le Soleil est bas. On e´tablit facilementquePA0=acotan(h+160),ou` aestlalongueur dugnomonethlahauteurvraieduSoleil.L’observateur10

vaavoirtendancea` mesurerPA0 aulieudePO0etdonca` commettreuneerreurvoisinede160danslade´termination dela hauteurduSoleil.En latitude, celarepre´sente une erreurdepresque30kmendirectiondusud11.

Tableau1

Variationenuneminutedetempsdel’azimutduSoleila` midisolairepour deuxlatitudesetpourlesdeuxsolstices.

Table1

Variationwithin1minuteofthesolarazimuthatsolarnoonfortwo latitudesandthetwosolstices.

Variationazimuten1min Latitude308 Latitude488 Solsticed’e´te´ 28 08330

Solsticed’hiver 08170 08150

Tableau2

VariationenuneminutedetempsdelahauteurduSoleila` midisolaire pourdeuxlatitudesetpourlesdeuxsolstices.

Table2

Variationwithin1minuteoftheSunheightatsolarnoonfortwolatitudes andthetwosolstices.

Variationhauteuren1min Latitude308 Latitude488 Solsticed’e´te´ 001400 00300

Solsticed’hiver 00200 00100

6

Ontrouveraune e´tudeapprofondieduproble`medelavariation d’azimutaucoursdel’anne´edansSavoie(2007).

7

Ne´anmoins,onpeutcontournerleproble`medelavariationrapidede l’azimutene´te´ enutilisantlame´thodedu«piquetindien».C’estsans doutecequiae´te´ misa` profitle21juin1667lorsqueles astronomes-acade´miciens ont trace´ la me´ridienne sur laquelle allait eˆtre baˆti l’ObservatoiredeParis.Lame´thodedu«piquetindien»(appellation d’originearabeselonSe´dillot,cf.infra)devaiteˆtre bienconnuedans l’Antiquite´ ;sadescriptionde´taille´epourl’orientationd’unearmilleest donne´e clairement pour la premie`re fois dans le chapitre III des HypotyposesdeProclusauVesie`cle(traductionduea` AlainSegondsy,

correspondancepersonnelle):«Pourcequiestdelame´ridienne,onla de´termineainsi:ondresseperpendiculairementa` laplaqueenquestion ungnomonetl’ontraceautourdupieddugnomonpriscommecentreun cercle;puisnousobservonsa` quelmomentdanslematinl’extre´mite´ de l’ombredugnomontombesurlecercle,etnousmarqueronsexactement cepoint;derechef,[nousobservons]quandcelaseproduitdans l’apre`s-midiet,delameˆmefac¸on,nousmarqueronscenouveaupoint.Puis,en utilisantunere`gleparfaitementexacte,noustraceronsunedroitequipart dupointde´termine´ le matinetvajusqu’a` celui quiae´te´ de´termine´ l’apre`s-midi;ensuite,nouspartageronsendeuxparties e´galescette droite et, en utilisant la meˆme re`gle, nous me`nerons a` partir de l’intersectionunedroitejusqu’aucentreducercleetnouslaprolongerons jusqu’a` lacirconfe´renceducercle.Etainsil’onauraobtenuuneligne me´ridienne,quime´riteabsolumentsonnom,parcequetouslesjours,a` midi,l’ombreproduiteparlesgnomonstombesurcetteligne».

8

VoirSavoie(2007).Onde´montrequ’auvoisinagedupremiervertical ene´te´,l’azimutduSoleilvarietre`speuaucontrairedesahauteurquifile rapidement.

9

Sanscompterquepourleslatitudesbasses,lalongueurdel’ombreest tre`scourte(environ11,5cmpourunelatitude308avecungnomonde 100cm),cequinefacilitegue`relesmesures.

10Sur les nombreux essais effectue´s par des observateurs sur la

distinctiondel’ombrepureetdelape´nombre,voirFerrari(2010).

11

J.-B. Delambre(1817)attribuea` ceteffetde pe´nombrela sous-estimationparPtole´me´edelalatituded’Alexandriequ’ilprende´galea` 308580(valeurmoderne=318120).C’estaussicequepensaitLaplace(cf.

(6)

IlfautmentionnerpourfinirquelahauteurduSoleilest affecte´eparlare´fraction12;celle-cin’estsensible(pourun

gnomon)quepourdeshauteursinfe´rieuresa` 458ou` elle vaut0810.Lare´fractionrele`velahauteurduSoleiletcela devient non ne´gligeable pour des hauteurs voisines de 208ou` lare´fractionserapprochede0830;maisleshauteurs

me´ridiennesbassesnes’observentqu’enEurope,desorte qu’a` l’e´poque de Ptole´me´e a` Alexandrie, la re´fraction me´ridienne alte´rait la hauteur au maximum d’environ 0810.

Malgre´ tous ces inconve´nients, le gnomon permet d’obtenir,enmultipliantlesobservations,desparame`tres tre`s acceptables, qui peuvent eˆtre exploite´s ulte´rieure-ment, en particulier pour ve´rifier la diminution de l’obliquite´ de l’e´cliptique (cf. infra). Ce qui signifie concre`tementque l’on de´terminela dated’un e´quinoxe oud’unsolsticeparencadrements,enfaisantdesmesures, autantquefairesepeut,unmoisavantetunmoisapre`sle phe´nome`nesuppose´.Celasuppose,–etiln’estpasinutile dele rappeler –, que le gnomondoit eˆtreparfaitement vertical et le sol nivele´. Un gnomon a s’e´cartant de la verticaled’unanglezentraıˆnea` midiuneerreurdansla longueurdel’ombremesure´e,qui,aulieudevaloirR=a tan(

f

d

), vaut R=a [tan(

f

d

)cos z+sin z], ou`

d

estla de´clinaisonduSoleil,quieste´galea` 08auxe´quinoxeset a` 

e

auxsolstices13.

Terminons cetteliste des bienfaitset des me´faitsdu gnomonensoulignantquelaqualite´ del’ombre,cequ’on appelaitjadissone´paisseur,entree´galementenlignede compte.Uncielne´buleuxoule´ge`rementvoile´ n’engendre pasuneombrecontraste´eetnetteenraisondumoindre e´clairementdelape´riphe´rie,desortequel’appre´ciationde l’ombrepures’entrouvealte´re´e.

Fig.3.Effetdepe´nombreduˆ audiame`tresolaire. Fig.3.EffectofthepenumbraduetotheSundiameter.

Tableau3

Valeursencentime`tresdel’ombrepure(PA0)quicorrespondaubord

supe´rieurduSoleil,del’ombreduphotocentre(PO0)etenfindel’ombre

partielledubordinfe´rieurduSoleil(PB0).

Table3

Variationincentimetersofthepureumbra(PA0),whichcorrespondsto

thehigheredge,oftheumbraofthephotocenter(PO0)andlastofthe

partialumbraoftheSunlowerborder(PB0).

Hauteur PA0 PO0 PB0

608 57,1 57,7 58,4

408 118,1 119,2 120,3 208 270,8 274,7 278,8

12

IlfaudraittenircompteentouterigueurdelaparallaxeduSoleil(qui atteintaumaximum900a` l’horizon),quide´penddelahauteurdecetastre

au-dessusdel’horizon.Aveclesme´ridiennes,beaucouppluspre´cisesque lessimplesgnomons,lesastronomesprenaientencomptecettequantite´ danslare´ductiondelahauteurapparenteduSoleil.Onobtientlahauteur vraiehvdecelui-ci(donclephotocentresolairege´ocentrique)a` partirde

lahauteurapparentemesure´ehappar:hv=hap–re´fraction+parallaxe–

demi-diame`tresolaire.VoirparexempleLaHire(1735),a` proposdequiil esta` noterqu’ilinse`reenpp.183–186unchapitresurlaconstructionet l’usage du gnomon. En fait, le gnomon est encore en usage dans l’astronomiefranc¸aisedude´butduXVIIIe

sie`cle,meˆmes’ilestre´duita` un instrumentdesecondezonepourlamesuredelalatitude;voirpar exempleLaConnaissancedestemps(1702),quipre´conisel’usaged’un gnomona` œilletonsurunsolparfaitementnivele´.

13Onve´rifieainsiqu’a` 408delatitude,ungnomonde100cms’e´cartant

de5mmdelaverticale(z=08170)entraıˆneuneerreurd’environ60dans

l’obliquite´ et de 90 dans la latitude en ope´rant avec des hauteurs

solsticiales. Aux e´quinoxes, on commet une erreur voisine dansla latitude.

(7)

Rappelonse´galementqu’E´rastosthe`ne,auIIIesie`cleav.

J.-C., comme le rapporte Cle´ome`de dans sa The´orie e´le´mentaire14, a de´termine´ la valeur dela circonfe´rence

terrestre en utilisant tre`s probablement un gnomon ame´liore´15;ilaainside´termine´ ladiffe´rencedelatitude

entre Sye`ne (situe´e sur le tropique du Cancer) et Alexandrieparlesombressolsticiales.

Dansl’Antiquite´,astronomesetge´ographesexpriment la latituded’un lieu en fonctiondu rapport de l’ombre e´quinoxiale a` un gnomon, sans doute en utilisant des tablesusuelles16.Parexemple,Vitruve,danslelivreIXdu

Dearchitectura17,exprimelalatitudedetouteunese´riede

villes et de lieux (Rome, Athe`nes, Rhodes, Alexandrie, Tarente)delafac¸onsuivante:«Aumomentdel’e´quinoxe, leSoleil,situe´ dansleBe´lieroulaBalance,engendreune ombree´galeaux8/9delalongueurdugnomona` lalatitude deRome».Cequicorresponda` unelatitude18de418380. Cette fac¸on d’exprimer la latitude, tre`s ancienne puis-qu’elleremonteauxBabyloniens,necessaapparemment jamaisd’eˆtreutilise´e,puisqu’onlaretrouvebienancre´een IndeauXVIIIesie`cle(cf.infra).

Commeonl’avu,l’effetdepe´nombreestdoncdeloince quiengendrelaplusgrandeerreurdansl’utilisationa` des finsastronomiquesdugnomon.Conscientsdecet incon-ve´nient, les astronomes de l’Antiquite´ ont tente´ de minimiserceteffet,enmunissantlesommetdugnomon d’unesphe`reoud’unœilleton.L’exempleleplusconnuest l’obe´lisqueramene´ a` RomeparAugusteetinstalle´ surle ChampsdeMarsvers10av.J.-C.commegnomond’unetre`s grandeme´ridienne19.Pline20nousditquesonconcepteur

plac¸aausommetunebouledore´epouratte´nuerladilution de l’extre´mite´ de l’ombre. Si une telle sphe`re diminue effectivementl’effetdepe´nombre,laformeelliptiquede son ombre au sol, tre`s e´tale´e en hiver, ne re´sout pas comple`tementleproble`me,quiiciconsistea` lirel’heureet ladate.Uneautresolutionae´te´ demunirlesommetdu gnomond’unœilleton; selonKarlManitius(1912)21,ce

sontlesastronomesbyzantinsduVesie`cledenotree`requi

auraienteucetteide´e,maisilestprobablequecetartifice e´taitconnubienavant(Fig.4).

En dehors du monde me´diterrane´en, le gnomon fut utilise´,entreautres,enIndeetenChine.Cesontenfaitles Chinoisquionte´rige´ lepluspre´cocement,semble-t-il,le gnomon commeinstrumentd’astronomie (Cullen, 1996; Needham,1970)danscettepartiedumonde.Onsaitqu’il faisait ge´ne´ralement8 pieds(soit1,96m),mais pouvait atteindre10pieds(Gaubil,1847;Maspero,1939)22.Ilse

terminaitparunepointe,l’introductiondel’œilletone´tant tardive23. Le fait est que l’on posse`de des annales qui

remontentjusqu’auXIesie`cleav.J.-C.etquirapportentdes

observationssolsticiales.Ellesn’onte´te´ connuesenEurope qu’auXVIIIesie`cle,principalementparl’interme´diairedu

pe`re Gaubil.Laplace,dansunme´moirece´le`bre (Laplace, 1809)24,afaitlepremierunesynthe`sedesobservationsles plusanciennesdel’obliquite´ afindemettreene´videncesa variationse´culaire.Ilajustementutilise´ lesobservations rapporte´esparlepe`reGaubilenlesdiscutant me´ticuleu-sement et en les corrigeant afin de les rapporter au photocentrege´ocentriqueduSoleil.Laplacease´lectionne´ entoutonzeobservations(quatreav.J.-C.),dontsixsont chinoises,cesdernie`rese´tantchoisiespourleurpre´cision ete´galementpourleurhauteantiquite´ (Chen,2002).Ila ensuite compare´ l’obliquite´ de´duite des observations a` celle donne´e par sa formule e´tablie par la me´canique ce´leste, pour en conclure que « l’ensemble de ces observations e´tablit d’une manie`re incontestable la diminution successive de l’obliquite´ de l’e´cliptique ». L’anciennete´ desmesuresfaitesavecungnomonadonc e´te´ un e´le´ment de´terminant pour valider un re´sultat importantdestravauxdeme´caniquece´leste.

Dansleplusimportanttextedel’astronomieindienne quidatedesIVe–Vesie`cles,leSuryaSiddhantasolutiondu

Soleil ») (Chen, 2002)25, un chapitre contient de

nom-breuses applications lie´es au gnomon : il s’agit de la re´solutiondetouteunese´riedeproble`mesd’astronomie classiquea` l’aidedugnomon,commelade´terminationde lalatitude,delade´clinaisonduSoleil,etc.Parlasuite,le gnomon ne cessa jamais d’eˆtre utilise´, notamment en 14

Cle´ome`de,The´oriee´le´mentaire,trad.etnotesR.Goulet,Vrin,Paris, 1980,pp.124–125.

15

Par«gnomoname´liore´ »,ilfautentendreuncadransolairesphe´rique dontlesommetdugnomonoccupelecentre:onlitdirectementl’angle danslaconcavite´.Cle´ome`depre´cisebienqu’E´ratosthe`nefaitsesmesures auxdeuxsolstices.

16

Cesrapportsnesontpastouscorrects;lemeilleurexempleestcelui donne´ parStrabondanssaGe´ographie,I,1,4,quis’interrogesurlefaitque Marseilleesta` lameˆmelatitudequeByzance.Voire´galement(Szaboet Maula,1986).

17

Vitruve,Del’architecture,LivreIX,textee´tabli,traduitetcommente´ parJ.Soubiran,LesBellesLettres,Paris,1969,p.26(chap.VII,1).On retrouvecertainesvaleursdansl’HistoirenaturelledePline.

18

Siyestlalongueurdel’ombreetalahauteurdugnomon,onay/ a=tanf.Sia=1ety=8/9,onadirectement,defac¸onmoderne,tanf=8/9.

19

Surlescontroverseslie´esa` cetteme´ridienne,voirBonnin(2015). Rap-pelonsquejamaislesobe´lisquesn’onte´te´ utilise´sparlesE´gyptiensa` des finsastronomiquesouhoraires.

20Pline,Histoirenaturelle,Livre36,chap.15.

21Manitiusnedonnehe´laspassasource.L.-A.Se´dillot(1841)attribue

l’inventiondel’œilletonsurmontantungnomonauxArabes,sanseˆtre convaincant. La traduction donne´e par J.-J. Se´dillot (1834)contient quantite´ deproble`mesrelatifsa` l’usagedugnomonauXIIIe

sie`clepar al-Marrakuchi.

22

H.Maspero(1939)e´crit:«Ilsemblequel’onaitcommence´ par employerdesgnomonsde10piedsdehauteur;maiscenombre,quine rentraitpasfacilementdanslecalculdutrianglerectangle,fonde´ surles rapportsdesnombres3,4et5etdeleurscarre´s,futbientoˆtabandonne´ pour8,nombredoubledelahauteurdutrianglerectangledansletriangle e´talon:legnomonde8piedsdevintlegnomonclassiquedesastronomes chinoisetsaufquelqueschangementse´phe´me`res,illerestajusqu’a` la dynastiemandchoue,e´poqueou` lesje´suitesfirentadopterlegnomonde 10pieds pourentrerdanslesyste`mede´cimal.AutempsdesHanet pendantpre`sde20sie`cles,onn’employanormalementquelegnomonde 8pieds».

23

VoirMaspero(1939),p.273.Masperopre´cisequel’attributionaux Chinoisdugnomona` troudansl’Antiquite´ estuneerreurquiremontea` E.Biot,quiaprisuntubedevise´edestine´ a` mesurerlediame`treduSoleil pourungnomona` trou.

24Laplaceadonne´ unre´sume´ desescalculsdanssonExpositiondu

Syste`meduMonde.Lalistepublie´edeuxsie`clesavantparRicciolidansson Almagestum novumparu a` Bologneen1651, chap.XXVII, p.162,ne commencequ’a` Aristarque.

25

TranslationoftheSurya-Siddhanta,withnotesandanappendixbyRev. EbenezerBurgess,NewHaven,1860,chapIII.

(8)

architecture pour de´terminer l’orientation d’un site ou d’untemple26.

Legnomon connuen Indeseslettresdenoblesseau XVIIIesie`cle,lorsquelemaharajaSawaiJaiSinghII(1688–

1744) fonda l’observatoire de Jaipur27 vers 1718 au Rajasthan, le plus remarquable des cinq observatoires indiens e´rige´s par le maharaja. Il est compose´ d’une vingtainedecadranssolairesge´ants,cequienfaitleplus important observatoire« gnomonique »connu. Ilesten effetassezextraordinairequ’encede´butduXVIIIesie`cle,

oncre´edesobservatoiressanslunetteastronomique,mais uniquementavecdesinstrumentsquel’ons’attendrait a` trouverdansunobservatoireantiqueoudelaRenaissance (Blanpied, 1975). L’objectif initial du maharaja e´tait, a` l’instardeTychoBrahe,d’ame´liorerlestables astronomi-ques existantes. S’il est difficile d’estimer quel a e´te´ l’apportdetouscescadransetinstrumentssolairesdans l’e´tablissementdestables,iln’endemeurepasmoinsque

cetastronomee´claire´ adote´ l’Indedeplusieurs observa-toires magnifiques esthe´tiquement et imagine´ des ins-truments gnomoniques uniques au monde, de par leur beaute´ etleuroriginalite´28.

Laconstructiondecescadranssolairesenmac¸onnerie etenmarbres’este´tale´esurunevingtained’anne´es.Leur e´tatdede´cre´pitudee´taittelqu’aude´butduXXesie`cleils

ont fait l’objet d’une importante restauration, effectue´e sousladirectiond’unmilitairedel’arme´ebritanniqueet astronomeamateur29.

Parmi les instruments astronomiques de Jaipur, les Rama Yantra constituent une version tre`s e´labore´e du gnomon,unesorted’avataresthe´tique(Fig.5).Lesdeux instruments forment des cylindres comple´mentaires ouvertsa` l’inte´rieurpourfaciliterlesmesures (l’observa-teurpeutainsiallerfairesesmesuresdanslecylindrequi est aussi haut que large). La base est constitue´e de 12 secteurs de 128 gradue´s finement (horizontaux et verticaux),se´pare´spar12secteursvidesde188,formant

Fig.4.L’obe´lisquedelaplacedelaConcordea` Parisae´te´ utilise´ enl’an2000commegnomonpourtracerausolungigantesquecadransolaire. Fig.4.TheObe´lisqueofthePalacedelaConcorde,Paris,wasusedasgnomonin2000todrawagiganticsundialonthesquareground.

26

C’estlecasparexempleduMayamata,traite´ d’architecturee´critaux alentoursdel’an1000auSuddel’Inde:voirDagens(1970);Filliozat (1951).

27LetexteleplusimportantsurJaipurestduˆ a`VirendaNathSharma

(1995). Il faut e´galement lire l’ouvrage de celui qui a restaure´ l’observatoire de Jaipur au de´but du XXe

sie`cle, a` savoir Garret (1902)A.ff.Garrett(1902).Celieutenantanglaisfutassiste´ parl’e´rudit indienChandradharGuleri.

28

Ontrouveraunee´tudeapprofondiedecertainsdescadranssolairesde JaipurdansSavoie(2014).

29L’observatoiredeJaipurae´te´ restaure´ en1870,puisa` nouveauen

1901–1902parA.ff.Garrett.Surcetterestaurationetlesproble`mes qu’ellepose,voirVirendaNathSharma(1995),pp.149–151.Onneperdra jamais de vue que les instruments visibles aujourd’hui dont des reconstitutions.VoiraussiKaye(1918).

(9)

uncerclede3,5mderayonaucentreduquelestinstalle´ un gnomonde8cmd’e´paisseuretde3,5mdehaut30.L’ombre dugnomonpermetdelirea` lafoisl’azimutetlahauteurdu Soleil.Maisl’effetdepe´nombreestassezconside´rableet permetaumieuxd’obtenirlahauteurduSoleilavecune pre´cision31de

60.

A` coˆte´ decetusage«prestigieux»dugnomondansun observatoire, l’instrument a continue´ d’eˆtre largement utilise´ au XVIIIe sie`cle en Inde, comme on peut le

constater enlisantle Voyagedans lesmers del’Indede l’astronome Guillaume le Gentil de la Galaisie`re (Le Gentil, 1779). Bloque´ en Inde de 1761 a` 1769 pour observerlepassagedeVe´nusdevantleSoleil,LeGentil appritbeaucoupsurl’astronomietamoule32;ilrapporte

que le gnomon servait aux Brahmanes a` orienter les temples,lespyramidesetlespagodesparlame´thodedu «piquetindien»,quiconsistea` tracerlame´ridiennepar l’ombre la plus courte a` l’aide de cercles. Le gnomon servait surtout a` de´terminer la latitude des villes par l’observationde l’ombree´quinoxiale etentrait dansle calculdese´clipsesduSoleiletdelaLune.

Lereme`deauxproble`meslie´sa` lape´nombree´taitde´ja` connu dans l’Antiquite´, comme on l’a vu, puisqu’on munissaitlesommetdugnomond’unœilleton.Cequia naturellementde´bouche´ surlesme´ridiennes,c’est-a`-dire des instrumentsou` l’on observeunetache delumie`re dansdel’ombre.Lesextantastronomiquepre´figureen quelquesorte lesme´ridiennes occidentales ; construit dans une enceinte close, c’est un instrument ge´ant comportant un arc gradue´ de grande dimension et oriente´ exactementsurladirectionnord–sud.Unoculus (unœilletonenquelquesorte,quel’onpeutconside´rer commele sommetd’ungnomonfictif)laisseentrerles rayonsduSoleil,quiformentunetachedelumie`reque l’onpeutobservertre`sfinementetende´duirelahauteur duSoleil.

Lesextantastronomiquedel’observatoired’UlugBeg esta` cete´gardleplusce´le`bre,avecunrayond’unpeude plusde40m,bienqueceluideRayysoitbienplusancien (Oudet,1994). Cesgrandsinstrumentsperses del’Islam me´die´valservaientnotammenta` de´terminerl’obliquite´ de l’e´cliptique,lalatitudedulieu,ainsique,biensuˆ r,lesdates de de´but des saisons. Leur pre´cision est nettement supe´rieurea` celledesgnomons.

EnOccident,ilfautattendreleXVIesie`cleetsurtoutle XVIIe sie`cle pour les me´ridiennes prennent un essor

important(Heilbron,2003)33.Unedesplusce´le`brereste

sans aucun doutecelle que fit construite J.-D.Cassini a` Bolognedanslacathe´draleSanPetronio.Longuede68m avecunœilletonplace´ a` 27mdehaut,cetteme´ridiennefut un instrument astronomique remarquable (Paltrinieri, 2001);lesplusgrandsastronomesytravaille`rent(Cassini,

Fig.5.UndesdeuxRamaYantradel’observatoiredeJaipurenInde.On voit ici l’ombre du sommet du gnomon se projeter sur la partie cylindriqueverticale.L’effetdepe´nombreestconside´rableetaffectela pre´cisionlorsdelamesuredelahauteurduSoleil.

Fig.5.OneofthetwoRamaYantraofJaipurObservatory,India.Onecan seeprojectionofthegnomonapexontheverticalcylindricpart.Butthe effectofthepenumbraisimportantandaffectstheprecisionoftheSun heightmeasurement.

30

Dansledeuxie`meRamaYantrac’estlecontraire:ona12secteursde 18˚ se´pare´spar12secteurs«vides»de128.Lemeˆmeinstrumentae´te´ construitparJaiSingha` l’observatoiredeDehli.

31Ordredegrandeurd’apre`sVirendaNathSharma(1995),pp.81–82.En

fait,lapre´cisiontombeendessousdudegre´ pourcertaineshauteursdu Soleil.Onpre´tendquepourlimiterl’effetdepe´nombre,ilsuffitdeplacer uncheveuperpendiculairementa` l’ombre,detellesortequ’onpuisselire, a` l’intersectiondelape´nombredugnomonetdel’ombreducheveuou d’unetigemince,labonnevaleur.Pouravoirexpe´rimente´ insitucette techniquesurplusieursinstrumentsdeJaipur,jepeuxte´moignerquela marged’incertitudedemeuremalgre´ toutasseze´leve´eetquel’utilisation d’uncheveuenguisedere´ticuleaccentuantl’ombredilue´en’estpas toujours probante. L’instrument le plus pre´cis de Jaipur reste la me´ridienne-sextant,peu connue dupublic, situe´edans la structure late´raledugrandcadrane´quatorial,etquifonctionneavecunœilleton.

32

Le Gentil de´crit longuement les me´thodes des Brahmanes et commentelesinconve´nientsbienconnusdugnomondansla de´termina-tiondelalatitude.

33Ils’agitd’unouvragemagistral,lepluscompletquiexistesurles

me´ridiennes.AuXVIe

sie`cle,legnomonestencoreconside´re´ commele symboled’uneastronomie«fondamentale»,commeonpeutlevoirsur desfrontispices.CeuxdeG.J.Rheticusparexemplecomportentpresque tous des obe´lisques ou des gnomons : ses tre`s bre`ves Tabulae Astronomicaeparuesa` Wittenbergen1542sontillustre´esparungnomon avecsestroisombrese´quinoxialesetsolsticiales.SesEphe´me´ridesde 1550 paruesa` Leipzig (premie`rese´phe´me´rides coperniciennes)sont illustre´esparunobe´lisquequieststrictementlemeˆmequeceluideson CanonDoctrinaetriangulorumparuunanplustarddanslameˆmeville. Quanta` sonouvrageposthume,Opuspalatinumdetriangulisparuen1596, ilestmagnifiquementorne´ dedeuxobe´lisquessurmonte´sd’unesphe`re.

(10)

Riccioli,Grimaldi,Manfredi...).Pendantpre`sde80ans,de 1655 a` 1736, environ 4500observations me´ridiennes y furenteffectue´es34,cequipermitdemettreene´vidence

quel’obliquite´ avaitdiminue´ de6900en77ans(valeurdeux foistropgrande).Carlebutprincipaldecesme´ridiennes e´taitbiendeve´rifierquelavaleurdel’obliquite´ diminuait avecletemps.Cettevariationse´culaire,del’ordrede4700 parsie`cle (valeurmoderne),ne´cessitaitdesinstruments sensibles.Cassini,onlesait,de´butalaconstructiond’une autreme´ridiennea` l’ObservatoiredeParisquifutacheve´e parsonfilsJacquesCassinien1732.Longuede32mavec unœilletonplace´ a` 10mdehaut,cetteme´ridiennetre`s pre´cisefutexploite´epleinementde1730a` 1755.Ilressort

de l’analyse des re´sultats (Descamp, 2014)35 que l’on

obtenaitunepre´cisionde1000danslahauteurduSoleil,ce quiestremarquableetquimetsurlemeˆmepiedd’e´galite´ la ligne avec un instrument sophistique´ de l’e´poque commelequartdecercle.

Onnepeutpassersoussilenceuneautreme´ridienne, plus tardive, mais aux ambitions encore plus grandes : cellequefitconstruirel’astronomeLemonieren1743dans l’e´glise Saint-Sulpice a` Paris (Lemonier, 1746 ; Fig. 6). Celui-ciyfitdesobservationsjusqu’en1799,encompagnie d’illustres astronomes comme Lalande, Grandjean de Fouchy,LaCondamine,LeGentil.Constitue´ed’unebande delaitonde4mmetlonguedepre`sde40mausoletde 10maumur,avecdeuxœilletonsplace´sa` 24met26m,la me´ridiennede Saint-Sulpice devait, selon son construc-teur,permettredemettreene´videncelanutationquiest voisinede1800,enobservantlatachesolairependantun cyclecompletdunœudlunaire(environ18,6ans),cequi, avecunetellehauteurdegnomon,devaitsetraduireausol parpresque3mmd’e´cart.

Malheureusement, aucune de ces me´ridiennes ne re´ussitve´ritablement a` re´aliserles ambitions que leurs constructeursleuravaientfixe´es,essentiellementpourun seuletmeˆmeproble`me:l’e´dificequisupportel’œilleton n’est pas stable, de sorte que la mise en e´vidence de variationstre`sfaiblesdel’obliquite´ estane´antieparlelent mouvementdelastructure.Cefutlecasa` l’Observatoirede Paris,avecle basculementdela fac¸adeverslesud, eta`

Fig.6.Vuedelame´ridiennedel’e´gliseSaint-Sulpicea` Paris.Construite pour mettreen e´vidence la nutation,cetteme´ridienne seprolonge verticalementsur unobe´lisqueou` l’onobservait latachesolaire au solsticed’hiver.

Fig.6. ThemeridianoftheSt-Sulpicechurch,Paris.Itwasdesignedto characterizethemutation.Theverticalprolongationofthismeridianis materializedbyanobeliskmeridianwherethesolarspotwasobservedat thetwintersolstice.

Fig.7.CompassolairedetypeAbramsutilise´ pendantlaSecondeGuerre mondiale.L’ombredugnomonpermetdede´terminerladirectiondunord ge´ographiqueenfonctiondeladateetdelalatitude.

Fig.7.Abrams-typesolarcompassusedduringtheSecondWorldWar. The gnonom penumbra allows determining the geographic North accordingtodateandlatitude.

34

On trouvera l’ensemble des observations effectue´es avec cette me´ridiennedansManfredio(1736).Chaquejourou` celae´taitpossible, l’observateurnotaitl’aspectduciel;ilnotaite´galementlediame`tre apparentduSoleiletsadistanceze´nithalea` midivrai.

35

Cetarticlefaitunpointtre`scompletsurlapre´cisiondesme´ridiennes enge´ne´ral.

(11)

l’e´gliseSaint-Sulpice,avecl’enfoncementdumur,comme

Lalande(1764)lesupputaasseztoˆt36.

LafinduXVIIIesie`clesonnaleglasdesme´ridiennes,ces

«gnomonsdelumie`re»commeonpourraitlesqualifier,les astronomesleurpre´fe´ranta` justetitrelesquartsdecercle munisdelunettes,dontlapre´cisione´taitbiensupe´rieure. AuXXesie`cle,legnomonaconnuunebre`veheurede

gloire pendant la seconde guerre mondiale : plusieurs constructeursd’instrumentsd’aviationontde´veloppe´ pour l’arme´e ame´ricaine des boussoles solaires, utilise´es notammentdanslede´sertdel’AfriqueduNord,carelles e´taientinde´pendantesdesanomaliesmagne´tiqueslocales. Ces boussoles e´taient la reprise d’un cadran solaire analemmatiqueparticulier,de´veloppe´ par le mathe´mati-cienfranc¸aisAntoineParent37en1701.Celui-cicherchaita`

ge´ne´raliser un cadran analemmatique horizontal (qui utilise l’azimut du Soleil pour connaıˆtre l’heure) sous toutesleslatitudes(saufleslatitudestropbore´ales).Ila

ainsi conc¸u une boussole qui est une sorte d’abaque compose´ de courbeselliptiques ferme´es,couple´es a` des courbeshyperboliques(Fig.7).Fonctionnanta` l’aided’un gnomon mobile, cette boussole permet de de´terminer l’azimut (et donc le nord ge´ographique) du Soleil en fonctiondeladateetdelalatitude38avecunepre´cisionde

0,38.

Enfin,auprintemps2018,laNASApre´voitd’envoyersur Marsl’atterrisseurInSight(InteriorExplorationusingSeismic InvestigationsGeodesy andHeatTransport),dontune des expe´riences majeures repose sur le sismome`tre SEIS (expe´rience franc¸aise), son but e´tantd’e´tudier l’activite´ sismique de la plane`te rouge (Fig. 8). Pour des raisons d’exploitation des donne´es, l’orientation du sismome`tre doiteˆtreconnueavecunepre´cisioninfe´rieureaudegre´ sur lesoldelaplane`teMars.Lechampmagne´tiquemartien e´tanttropfaible,laseulesolutionestd’utiliserlesyste`me d’accrochedusismome`trecommegnomonafindede´duire de la position de son ombre ou` est situe´ le nord ge´ographique martien. Cela suppose de connaıˆtre les coordonne´es ge´ographiquesde l’atterrisseur(latitude et longitude martiennes) et de disposer d’une the´orie du mouvement du Soleil pourun observateur martien39.Il

s’agitla` del’exploitationd’uneparticularite´ classiquedu gnomon, a` savoir qu’a` un instant donne´, la mesure de l’azimut de l’ombre permet de de´terminer le Nord ; autrement dit, on va utiliser le gnomon comme une boussole martienne. Une mire a e´te´ place´e au pied du «gnomon»afindemesurerl’azimutdel’ombre.Enve´rite´,

Fig.8. Vueartistiquedel’atterrisseurInsightsurlaplane`teMars.Onvoitaupremierplanlesismome`tre(recouvertd’uneprotection).

Fig.8.ArtisticpictureoftheInsightundercarriageontheplanetMars.Onecansee,intheforeground,theseismometercoveredwithitsprotectivelid.

36Lalandepartdufaitquel’obliquite´ mesure´een1763avaitlameˆme

valeurqu’en1745.Danslemeˆmevolume,voirlere´sume´ deGrandjeande Fouchypp.130–131.Surlacomparaisondeshauteurssolsticialesd’hiver, observe´esen1762et1764,aveccellesquionte´te´ vuesa` l’obe´lisquedu gnomondeSaint-Sulpiceen1743et1744,voire´galementHistoirede l’Acade´mieroyaledesSciences(anne´e1765),Paris,pp.75–77(imprime´ en 1768).Onyde´critnotammentlame´thodedemesure:«M.leMonnier employapourcesobservationslameˆmeme´thodequ’ilavaitmiseen pratiquepourcelledusolsticed’e´te´,ilmarquasurlemarbreavecdu crayon,pendantquelquesjours,devantetapre`slesolstice,latracedes deuxbords supe´rieuret infe´rieurdel’image,etcalculantensuitela de´clinaisonparladistanceduSoleilausolstice,ilentiralapositiondu pointsolsticial.»

37Lanote techniqueproprementditedeA.Parent(1666–1716)est

manuscriteetsetrouvedanslesProce`s-verbauxdel’Acade´mieroyaledes Sciences,1701,folios194–207etfolios415a` 421(disponiblesurGallica,

http://www.gallica.bnf.fr).Ils’agitd’unedescriptionge´ome´triqued’un analemmatiquerectiline´aire.Surl’analemmatiquedeParent,voirJanin (1975).

38Voirparexemple(WarDepartment,1943). 39

L’atterrisseur devrait eˆtre situe´ un peu au-dessus de l’e´quateur martien,doncdansunezone«intertropicale».Ende´cembre2018,le Soleilserasousl’e´quateurmartien,l’ombredugnomonseradoncdirige´e verslenorda` midivrai.

(12)

c’estungnomonunpeuspe´cial,carsaformeestloind’eˆtre ide´alepourreleverlapositiondel’ombre!

Ilestassezamusantetplutoˆtinattenduque,dansune expe´rience scientifique faisant appel a` une tre`s haute technologie – qui plus est se de´roulant sur une autre plane`tedusyste`mesolaire–,uninstrumentaussisimpleet rudimentairequ’ungnomonsoitutilise´.

Remerciements

Cetarticleae´te´ invite´ danslecadredesprix2017de l’Acade´miedessciences(prixPaulDoistau–E´mileBlutet). Il a e´te´ expertise´ et approuve´ par Franc¸oise Combes et VincentCourtillot.

Thispaperhasbeeninvitedintheframeofthe2017prizes oftheFrenchAcademyofSciences(prixPaulDoistau–E´mile Blutet).Ithasbeenreviewed/approvedbyFranc¸oiseCombes andVincentCourtillot.

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Figure

Fig. 1. Principle of the gnomon workings for calculating the Sun meridian height.
Fig. 2. Shift of the Sun between its crossing at the meridian and its culmination at the equinoxes.
Fig. 3. Effet de pe´nombre du ˆ au diame`tre solaire.
Fig. 4. The Obe´lisque of the Palace de la Concorde, Paris, was used as gnomon in 2000 to draw a gigantic sundial on the square ground.
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