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URSU, FILS DU TCHAD II RESTE AVEC LES TIENS!

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Academic year: 2022

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U R S U , F I L S D U T C H A D I I R E S T E A V E C L E S T I E N S !

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C O L L E C T I O N R U B A N S N O I R S

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B U N A V A L A M U

URSU, FILS DU TCHAD II

RESTE AVEC LES TIENS!

R é c i t

I l l u s t r a t i o n s d e P I E R R E J O U B E R T

É D I T I O N S A L S A T I A P A R I S 6 e

1 7 , r u e C a s s e t t e

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© 1962 - E D I T I O N S A L S A T I A P A R I S Tous droits de r e p r o d u c t i o n et de t r a d u c t i o n r é s e r v é s p o u r tous p a y s , y c o m p r i s l'URSS

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Quand on a connu une fois le Tchad, on ne peut plus jamais l'oublier.

A n d r é R A V I E R , S. J .

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P R É F A C E

v OI CI un livre qui trouvera sa place parmi les meilleurs qui aient été écrits sur le Tchad. L'auteur y retrace la vie d'un enfant du pays dans le cadre familial et social de chaque jour. Il le suit à l'école, à la pêche, aux champs et à l'époque des grandes vacances scolaires avec ses passionnantes randon- nées dans la brousse et ses aventures à la recherche d'un travail pour gagner un peu d'argent. Dans ces pages écrites très simple- ment avec beaucoup d'objectivité et d'impartialité, chaque enfant du Tchad retrouvera sans doute le souvenir de ses jeunes et plus douces années. A travers la vie d'Ursu, l'auteur a su aborder avec élégance les problèmes complexes de la maladie, de la souffrance et de la mort. Il a su également poser avec une acuité particulière la brûlante question de l'évolution de nos coutumes. Faut-il y renoncer définitivement pour que nous nous transformions en des hommes autres que nous sommes et que furent nos ancêtres? N'y a-t-il pas quelque chose de bon à conserver pour demeurer nous-mêmes? Etre ou ne pas être Africain voilà la question. Je laisse à l'auteur le soin d'y ré- pondre:

« — Mon Père, on nous a dit à l'école qu'il fallait sortir de nos habitudes arriérées si nous voulions vraiment évoluer.

« — Dit comme cela, c'est un erreur. Parmi vos coutumes, il en est d'excellentes et qui expriment le solide bon sens de votre race. Et même si cela était vrai, cela ne veut pas dire que vous devriez devenir des Blancs! Malheureusement beaucoup se trompent là-dessus et pas seulement les Noirs. La plupart des

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Européens que l'on voit ici, soit qu'ils croient en la seule civili- sation qu'est la leur, soit qu'ils ne réfléchissent pas, vous poussent tant qu'ils peuvent dans cette voie, quitte, au bout de quelque temps à dire que vous êtes incapables d'y arriver et à se moquer de vous.

« Cependant je vous aime beaucoup car j'ai appris à vous connaître. Je suis venu ici pour vous et ma vie est tout entière pour vous. Après ces années passées dans ce village, j'ai pu me rendre compte de ce que vous valez et de ce que vous pouvez faire. Je voudrais bien te faire comprendre ma pensée: Quand je fais des tournées en brousse, je rencontre des arbres magni- fiques, des rôniers, des mourayes, des tamariniers... et bien d'autres encore. Eh bien, nous n'avons pas les mêmes en France et si nous en plantions de semblables, ils ne pousseraient pro- bablement pas ou resteraient tout petits. Pourquoi? Parce que ce n'est pas le même climat, ni la même terre.

« Et si tu venais dans le pays que j'habitais, tu y verrais des arbres très beaux que l'on appelle des chênes, des sapins...

et des quantités d'autres. Si on essayait de les planter ici on perdrait son temps; ils ne s'acclimateraient pas. Et c'est ainsi partout où il y a beaucoup de plantes différentes; mais les unes viennent dans les pays froids, les autres dans les régions très chaudes.

« Eh bien, tu vois, on peut dire qu'il en est un peu de même des hommes. Il y a des gens de races différentes: des Noirs, des Blancs, des Jaunes. Chacune de ces races est aussi différente des autres que le mouraye l'est du chêne et pourtant toutes aussi se ressemblent comme un arbre est semblable à un autre arbre. Croire qu'il n'y ait qu'une seule civilisation dans le monde est aussi ridicule que de vouloir que tous les arbres des pays chauds soient les mêmes que ceux des contrées froides!...

« Il y a de grands pays où les hommes ont la peau comme celle des foulbés, couleur de brousse sèche. Ils sont aussi déve- loppés que les Blancs; ils ont même été civilisés avant eux, et

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cependant, ils ont des coutumes différentes. Je suis sûr que les peuples noirs pourront avoir (s'ils ne l'ont pas eu déjà...) eux aussi une civilisation qui sera bien à eux. Aussi cela m'attriste de voir ceux qui pourraient faire avancer l'évolution de ce pays, se perdre dans une imitation servile des Blancs, quand ils pour- raient faire quelque chose qui soit bien à eux.

« ...Lorsqu'on veut cultiver des arbres, on peut profiter de l'expérience des autres, c'est-à-dire du travail des hommes très instruits des autres pays. On peut faire cela dans les écoles d'agriculture, comme celle qui est à Gadava. Mais c'est pour cultiver les arbres du pays et non pas pour vouloir que ceux qui poussent ici deviennent les mêmes que ceux de France, sinon on perd son temps.

« Que dirait-on d'un homme de village qui trouverait que seuls les chênes sont de beaux arbres et qui formerait le projet de ne faire pousser ici que des chênes; bien plus, de transformer tous les mourayes en chênes? Eh bien, voilà ce que veulent faire ceux qui poussent à l'imitation pure et simple de l'Européen. Instruisez-vous auprès des Blancs, mais ne vous coupez pas de votre race. Revenez chez vous et favorisez le développement de ce qu'il y a de meilleur en vous, vous créerez une civilisation noire. »

A son petit ami Africain, le Père Pierre suggère et trace le chemin à suivre. Puisse Ursu fils du Tchad se souvenir des conseils de cet humble missionnaire et de son sacrifice. Na-t-il pas donné sa vie à Dieu, à Ursu lui-même et aux siens? Le Père Pierre était venu au Tchad avec la vocation simple, solide et inébranlable d'enseigner, non pas Platon, Marc-Aurèle, Epic- tète ou Zénon, non pas Kant, Hegel, Marx ou Bergson, mais la bonne parole de l'Evangile. A l'exemple de St Paul, il en appelle d'abord à nos dieux, à nos croyances, à nos superstitions pour nous faire découvrir enfin le Dieu véritable et non celui des « Philosophes et des Savants ». « — C'est une grande richesse que la religion quand on sait se contenter de ce que l'on a » écrivait St Paul à Timothée; « nous n'avons rien apporté en

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venant au monde, et il ne fait aucun doute que nous ne pour- rions rien emporter en le quittant » ajoutait-il encore. Le Père Pierre est mort un soir, loin de sa patrie et des siens afin que vivent d'autres hommes pour lesquels il s'est entièrement dévoué corps et âme à la fois comme Apôtre missionnaire, médecin et instituteur. Toute sa vie fut droiture, piété, foi, charité, patience, douceur. Il mena ainsi le bon combat de la foi et prit possession de la vie éternelle, gravissant la montagne du Seigneur en ayant les mains nettes et le cœur pur.

JOSEPH BRAHIM SEID,

Ambassadeur, Haut-Représentant en France de la

République du Tchad.

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C h a p i t r e P r e m i e r

« M A D A M E L ' I N S T I T U T E U R »

T

U fais le Cours Moyen II? Alors, tu as la Madame du nouveau Directeur, annonça à Ursu, Netlema, écolier du C. E. I, comme il revenait de la ville.

— On verra bien, se contenta de répondre celui-ci, peu enclin à se faire des soucis à l'avance.

Ursu avait grandi. C'était maintenant un adolescent à qui la vie au grand air et le travail des champs, en dehors des temps de classe, avaient conservé une santé florissante. Sans compter les calebasses de lait qui abondaient à la ferme paternelle. Chez lui, on n'avait pas peur de cultiver et la nourriture ne manquait pas. D'ailleurs tous les gens du village avaient bonne mine. Ils ne portaient pas sur eux la marque des saisons, comme les troupeaux, gras et luisants au temps des pluies, lorsque les herbages sont abondants, et maigres et efflanqués quand, aux grosses chaleurs, il ne reste plus qu'une brousse rare et des- séchée.

Les écoliers de la ville, fils d'ouvriers ou de manœuvres, étaient moins bien partagés: leur physique ainsi que leur ardeur à l'étude variaient selon le cours du mil sur le marché.

On payait deux goursses le « koro » au moment de la récolte;

puis, jusqu'à dix ou douze quand arrivait le temps difficile de la « soudure ». Une année, il était même arrivé aux prix fabu- leux de vingt goursses, et cela avait presque été tragique pour ceux qui ne cultivaient pas. Réduits à manger des concombres ou des racines de brousses peu nutritives, les écoliers somno-

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laient pendant les classes ou remplaçaient les études par des recherches plus nourrissantes.

Ursu, maintenant qu'il avait atteint les classes supérieures, ne venait plus sans vêtements. Pressé par une sorte de contrainte sociale, il avait adopté la culotte et le boubou; ce qui ne l'em- pêchait pas, d'ailleurs, dès qu'il était de retour à la case, de reprendre sa peau de cabri, avec laquelle il se sentait beaucoup plus à l'aise pour vaquer aux travaux de la ferme.

L'interruption d'un an, due au « labada » (1) lui avait fait perdre quelques-uns de ses camarades. Certains de ses anciens condisciples qui n'étaient pas de sa race, entre autres, François Ngatimna, s'étaient présentés au certificat d'études. Leur réussite à l'examen avait terminé leurs classes à l'école régio- nale. Ngatimna s'en était allé dans la capitale poursuivre ses études; Mahmat était reparti chez son père ainsi que son frère Abdallah. Ce dernier ne s'était pas risqué à tenter l'épreuve du certificat; il avait regagné la demeure paternelle sans regret, bien qu'avec peu de savoir. Il comprenait suffisamment le fran- çais; le bafouillait passablement, mais restait incapable d'écrire correctement une phrase; au demeurant enchanté de ses résul- tats et heureux, surtout, de quitter ces contraintes pour retrou- ver la liberté de caracoler où il voudrait, d'exercer son autorité, d'obtenir sans difficultés des « cadeaux » et les faveurs de toutes les femmes de son canton.

Quelques élèves avaient échoué au certificat et redoublaient leur classe. Ursu n'en était pas mécontent: il aurait moins le sentiment d'avoir perdu une année. Avec les garçons de son village et quelques nouveaux, fils de scribes, arrivés recemment de la ville, le C. M. II aurait une douzaine d'élèves.

Le jour de la rentrée, Ursu revêtit sa culotte et son boubou qu'il avait soigneusement lavés. Il les avait même repassés avec le fer à charbon de bois, prêté pour deux goursses par le cuisi- nier de la Mission. Il partit avec ses amis. Tandis que la bande des débutants prenait un galop en se bousculant, eux mar- chaient comme des hommes. Ils portaient leurs livres et leurs cahiers de la classe précédente.

Ils arrivèrent un peu avant l'heure et se retrouvèrent avec

(1) labada = initiation rituelle assez cruelle qui doit faire d'un enfant un homme.

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ceux de la ville. D'instinct, ils se groupèrent par classe, sauf les petits qui couraient en tous sens ou se tenaient timidement à l'écart selon qu'ils étaient anciens ou nouveaux.

Chez les élèves du Cours Moyen II, les conversations allaient bon train: chacun racontait ses voyages ou ses exploits des vacances.

— Il paraît que le maître, c'est une femme, dit tout à coup Nodjibwi, le fils du nouvel « écrivain » récemment arrivé de la ville voisine.

Il marquait, par sa lippe et son ton dédaigneux, que la chose n'était pas de son goût.

— Oui, M. Basile a été nommé dans le Nord.

— C'est une femme de Blanc.

— C'est la dame du Directeur.

Les propos partaient comme des sagaies sur une antilope, lorsqu'un coup de sifflet retentit.

Les petits ne savaient que faire; mais les vétérans se ran- gèrent aussitôt devant l'entrée de leur classe. Les élèves du C. M. II dans un ordre parfait attendirent, les yeux braqués sur la porte, l'arrivée de « Madame l'Instituteur ». Elle ne se fit pas attendre.

Une Européenne s'avança. Elle était de taille plutôt petite, mais sa minceur corrigeait un peu cette impression. Son cos- tume sobre, peu semblable aux tenues parfois excentriques des femmes de la ville, ses cheveux châtains dont deux nattes faisaient une sorte de couronne sur la tête, son visage impassible qu'elle s'efforçait de rendre sévère, firent impression sur les garçons. Ils se rendirent compte immédiatement qu'elle n'était pas nouvelle dans le métier. Elle inspecta chacun avec assu- rance; puis satisfaite de son examen, pénétra dans la classe.

— Entrez, dit-elle, avec un accent chantant.

Les écoliers obéirent sans hésiter.

La salle de classe était vaste, bien éclairée, les murs fraîche- ment blanchis la rendaient plus claire encore. Des pupitres à deux places, où les écoliers seraient à l'aise, avaient remplacé les tables en bois ; quelques tableaux représentant des leçons de choses, les cartes de l'Afrique et de la France, faisaient aux murs des taches de couleur. La table du maître était placée sur une estrade à laquelle on accédait par deux marches.

2 Ursu, reste avec les tiens!

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Les douze garçons, un peu perdus dans cette classe faite pour une quarantaine d'élèves, choisirent d'instinct les places les plus éloignées du professeur.

— Prenez les pupitres de devant, ordonna l'institutrice.

Joignant le geste à la parole, elle distribua les enfants dans les bancs sans qu'aucun s'avisât de faire la moindre objection.

Tous étaient subjugués par l'autorité calme qui émanait de sa personne.

Elle monta à son bureau, prit un cahier et, avec méthode, inscrivit les noms.

— Comment t'appelles-tu? demanda-t-elle en regardant le premier banc.

— Samadingar, répondit l'interpellé, immobile à son pupitre.

— Tu te lèves et tu dis: « — Madame, je m'appelle Sama- dingar », reprit doucement l'institutrice.

Docilement le garçon exécuta l'ordre.

Il y eut des rires étouffés lorsque l'Européenne peu habituée aux sons des langues africaines, estropia des noms en les répé- tant. Elle s'en aperçut.

— Voyons, répète lentement, j'ai mal entendu, se contenta- t-elle de dire en souriant.

Parfois, elle fut obligée de faire épeler.

— Comment dis-tu? Dogo...

— Dogolong'ha, madame. D-o-g-o-l-o-n-g-'-h-a.

— Parfait.

Ursu constata, avec surprise, que deux ou trois de ses cama- rades avaient changé leurs noms. Son voisin, Joseph Sali, était devenu Georges Sélim.

— Pourquoi tu changes ? lui demanda-t-il à voix basse.

— Comme ça, c'est mieux, fut la seule réponse.

Plusieurs essayèrent de répondre pour les autres.

— Vous êtes assez grands pour savoir comment vous vous appelez, trancha l'institutrice.

C'était la première fois que les élèves avaient une femme pour leur faire la classe et cela leur paraissait étrange. Certains en éprouvaient un secret mécontentement. Le fait qu'elle était Européenne atténuait à peine leur déplaisir. D'autres, ayant servi comme boys chez des Blancs pendant leurs mois de va- cances, s'étaient déjà habitués à être commandés par des

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femmes, ce qui ne voulait aucunement dire qu'ils les avaient en très haute estime. Mais l'autorité de la nouvelle maîtresse de classe était incontestable; elle paraissait parfaitement à l'aise et rien ne semblait pouvoir la faire sortir de son attitude à la fois calme et ferme.

La première impression fut donc favorable. D'ailleurs, les garçons étaient, dans l'ensemble, désireux de travailler pour arriver à leur certificat, et ils ne demandaient pas mieux que d'avoir quelqu'un qui les enseignât avec compétence. Ce qui les étonnait, ce n'était pas tant d'avoir pour instituteur une femme, que de voir une Blanche travailler pour eux et s'occu- per d'eux. Lorsqu'ils passaient près des cases des Européens, ils voyaient souvent les dames étendues sur leurs chaises longues ou assises dans leurs fauteuils, et occupées à bavarder avec les visiteurs tout en buvant des rafraîchissements.

Ils entendaient des appels sans fin: « — Boy, avance-moi cette chaise. — Marmiton, marmiton, va dire au cuisinier de prendre la viande dans le frigidaire... » Cela d'ailleurs leur paraissait normal, car plus l'on est riche et haut placé et moins l'on travaille. Le chef doit avoir toujours des quantités de ser- viteurs et son unique occupation consiste à donner des ordres.

— On va vous distribuer des cahiers, déclara l'institutrice.

Vous mettrez votre nom sur la couverture et vous vous en ser- virez pour vos devoirs et le travail de classe.

Elle consulta sa liste.

— Voyons, Amos Issa, distribue les cahiers.

Un garçon se leva, vint prendre la pile sur le bureau et fit le tour de la classe. Lorsqu'il eut repris sa place, le travail com- mença.

— Nous allons faire une dictée. Ecrivez.

Il y eut un bruit de papier et un grincement de plumes dans les encriers.

— «Au soir d'une bataille. » C'est le titre ? On le met au milieu de la première ligne.

Et la maîtresse se mit à dicter:

« Mon père, ce héros au sourire si doux... »

Bien des mots échappaient encore aux élèves et ils se dé- brouillaient comme ils pouvaient pour les écrire.

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Au bout de quelques lignes, elle s'arrêta.

— Nous allons expliquer le sens des phrases et les mots diffi- ciles, déclara-t-elle. C'est une poésie de Victor Hugo.

A ce nom, les élèves ouvrirent des yeux étonnés.

— Victor Hugo, c'est celui qui a fait cette poésie, déclara-t- elle.

Ursu n'était pas bien fixé sur ce qu'était une poésie. Il avait senti le rythme des phrases et s'était rendu compte que des mots revenaient avec des terminaisons identiques. Cela ressem- blait étrangement aux récitations qu'il apprenait autrefois et

aux chansons qu'il connaissait:

Jadis vivait au fond d'un marécage

Une jeune grenouille aussi belle que sage.

— Victor Hugo, expliqua la dame qui avait saisi l'étonne- ment des garçons, c'est un homme célèbre qui a fait beaucoup de poésies. Ce qu'il ne faut pas oublier non plus, c'est qu'il a fait tout ce qu'il pouvait pour développer l'instruction. C'est lui qui a dit: « — Ouvrir une école, c'est fermer une prison », parce qu'ordinairement ceux qui font le mal, y sont poussés par manque d'instruction.

« — Ce doit être vrai », pensa Ursu, puisque la maîtresse le dit. Mais il se demanda pourquoi, dans ce cas, le dernier postier qui se trouvait en prison, avait pu voler une très grosse somme d'argent dans sa caisse. Il était pourtant bien plus instruit que la plupart des gens du pays. Mais il se dit que, sans doute, son instruction n'était pas encore suffisante.

Les élèves s'habituèrent peu à peu à leur institutrice. Elle s'occupait d'eux avec beaucoup de soin et les faisait travailler régulièrement. Elle était même très exigeante: dans aucune classe, il n'y avait autant de leçons à apprendre et de devoirs à faire. Les cahiers étaient souvent vérifiés; on les ramassait chaque soir, après l'étude, et ils étaient rendus le matin, rem- plis d'annotations à l'encre rouge.

A part le balayage des classes, la maîtresse ne demandait aucune de ces corvées si habituelles dans les autres classes. Elle ne s'occupait pas des travaux pratiques qui étaient confiés au moniteur de C. M. I.

Mais soit qu'elle eut craint de l'indiscipline, soit que ce fût

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là sa manière d'enseigner, elle ne laissait aucune place à la spontanéité. Tout était minutieusement réglé; les classes se succédaient toujours dans le même ordre. Bien qu'elle répondît aux questions posées par les garçons, elle n'aimait guère ces interruptions qui lui paraissaient troubler le déroulement de son enseignement. Il fallait se préparer sérieusement à l'examen du certificat et l'on ne pouvait se permettre de prendre du retard en batifolant hors du chemin qui y menait.

Cela parut monotone à Ursu. Malgré ses années d'école, il n'avait pas perdu son goût de l'inédit et de l'imprévu. A la ferme, tout en observant les lois des saisons, les exigences de la culture et de l'élevage, on pouvait se permettre quelques fantai- sies: on décidait le matin ce qu'on ferait dans la journée, et, il arrivait que l'on changeât son programme si l'idée vous en venait. Combien de fois Figaussu était parti pour la pêche en voyant le ciel, alors qu'il avait dit qu'on irait désherber le mil;

il suffisait pour cela d'un lointain appel de trompe réclamant de l'aide pour un coup de filet, et l'on quittait le champ pour se joindre aux pêcheurs.

Souvent pendant ces classes qui se succédaient avec une in- variable régularité, Ursu se perdait en d'autres pensées. Il lui arriva de ne pas entendre la voix de l'institutrice qui l'inter- rogeait. Il fallut que son voisin le pousse du coude.

— Tu dors, réveille-toi, disait la dame.

Au contraire, il n'avait jamais été si éveillé; car il était en brousse avec les chasseurs et poursuivait un phacochère (1)

Parmi les devoirs qu'ils faisaient chaque semaine, les écoliers avaient une certaine aversion pour celui qu'on appelait la rédaction. L'institutrice lisait une histoire, elle en expliquait les termes et, le soir, sur le cahier, il fallait, à son tour, en refaire le récit. Raconter, cela n'est pas difficile lorsqu'on le fait à des camarades, ou tandis qu'on veille, réunis autour de l'abri à palabres; mais quand il faut rédiger sur un cahier, c'est une autre affaire; une page blanche n'excite pas l'ima- gination.

Le passage qu'on leur avait lu, loin de les aider, les para- lysait; car ils pensaient tous qu'il fallait reproduire le plus (1) phacochère — sanglier très volumineux et haut sur pattes propre à l'Afrique et à Madagascar.

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fidèlement possible les termes mêmes du livre. Ils étaient au comble de la joie lorsqu'ils avaient pu retenir quelques phrases intégrales qu'ils intercalaient comme ils pouvaient dans un texte de leur cru, comme une femme se pique une verroterie de couleur au coin de la narine.

Ce souci de l'imitation rendait leurs rédactions souvent gauches. Alors qu'ils savaient, entre camarades, raconter dans un style animé et rempli d'images les menus incidents du vil- lage, leurs narrations d'écoliers étaient ternes et décousues.

Il y avait aussi cet incessant recours au dictionnaire que l'institutrice n'arrivait pas à empêcher. En parcourant les co- lonnes de mots, les garçons pensaient enrichir leur vocabulaire, et ils s'efforçaient d'employer dans leurs phrases le plus possible de termes nouveaux. Souvent la définition sèche du livre leur faisait prendre les expressions à contresens et le mot produisait des effets pour le moins inattendus. Ayant trouvé que plaisant veut dire agréable, Ursu écrivit dans un devoir: « Je me suis appliqué à faire aujourd'hui de ma narration, une bonne plai- santerie. »

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C h a p i t r e I I

N U I T DE P Ê C H E

U

RSU n'était plus un enfant; il ne sentait plus aucun attrait pour les courses échevelées, les poursuites et les batailles, comme au temps passé. Il croyait, de plus, qu'en sa qualité d'élève du C. M. II, il devait garder une di- gnité excluant les piailleries et les allures d'un gosse des basses classes. En se rendant à l'école le matin ou l'après-midi, il cheminait parfois avec ses camarades du village; mais le plus souvent seul, car il n'aimait pas être en retard, ce qui n'était pas le fait des autres.

Quand l'institutrice leur rendait la liberté, après la dictée du matin ou la classe de calcul du soir, il faisait souvent route avec Ambroise Goji, élève travailleur et intelligent qui habitait le village des pêcheurs, à mi-chemin entre l'école et le sarret de son père. Il n'était pas de sa race; mais Ursu n'avait pas encore atteint l'âge ou ces différences se font sentir: d'ailleurs, d'avoir appris en commun et joué aux mêmes jeux avait facilité l'assimilation.

Les parents d'Ambroise, comme tous les gens de son village, étaient des pêcheurs de profession. Ils possédaient une pirogue et s'occupaient uniquement à prendre du poisson dans leurs grands filets triangulaires pour aller le vendre au marché.

C 'était un métier lucratif et les profits qu'ils en retiraient leur permettaient de vivre à l'aise sans s'occuper de culture. Ils ache- taient leur mil et mangeaient non seulement du poisson, mais encore de la viande, ce que ne pouvaient faire ordinairement

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les autres habitants du pays. Signe évident de richesse, la plu- part des pêcheurs avaient plusieurs femmes, comme les chefs ou les paysans cossus.

Quand il passait devant chez eux, Ursu admirait leurs grands filets faits de solides cordelettes rendues imputrescibles par une sorte de terre rouge assez abondante dans le pays. Il y avait toujours quelques hommes, assis à l'ombre des rôniers de la route et qui réparaient des mailles rompues ou fabriquaient, à l'aide de longues navettes de bois, de nouveaux engins de pêche.

Ursu pensait que la vie sur le fleuve devait avoir bien des attraits et que les méthodes de ces pêcheurs professionnels étaient meilleures que celles de chez lui. Mais chaque race a ses habitudes et l'on ne déroge pas facilement aux coutumes ancestrales.

Il était f r a p p é par l'aisance de ceux qui, à l'avant de la pi- rogue, manœuvraient le grand réseau triangulaire et par leur adresse à saisir leurs captures. Il aurait voulu se joindre à eux et surtout participer à une de leurs expéditions nocturnes; mais il n'osait pas le leur demander.

La fin de la saison sèche était, chaque année, pour les pê- cheurs u n temps de grande activité. Le fleuve, réduit considéra- blement p a r la sécheresse, a des eaux peu profondes; c'est le m o m e n t où les troupeaux peuvent traverser à gué pour aller p â t u r e r dans les hautes herbes des marécages desséchés. Les bancs de sable apparaissent partout et contraignent le fleuve à paresser en des sinuosités sans nombre. Les poissons n'ont plus les immenses étendues inondées, pour se disperser à la recher- che de leur nourriture et ils sont obligés de se rassembler. Aussi la pêche est-elle fructueuse et ceux qui tirent leur subsistance du fleuve, ne passent guère de nuits dans leurs cases.

P e n d a n t cette période, Ursu allait souvent, les jours de congé, se joindre à quelque équipe de son village pour plonger à la poursuite du poisson ou tirer le long filet; mais si passionnan- tes que pouvaient être ces chasses aquatiques, il lui semblait qu'elles étaient loin d'avoir l'intérêt des sorties nocturnes. Il entendait parfois, de sa case, p a r des nuits sans lune, les coups assourdis frappés sur les pirogues et il lui arrivait d'aller con- templer les lumières qui évoluaient sur le fleuve.

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Il vit, un matin, son camarade Ambroise sortir de sa case pour se rendre à l'école. Il en fut étonné; car celui-ci arrivait d'ordinaire avant lui, et il le retrouvait toujours occupé à repasser ses leçons en se promenant dans la cour.

— Bonjour, Ambroise, lui cria-t-il. Tu as oublié de te réveil- ler aujourd'hui?

— Oh non, répliqua vivement l'interpellé, j'ai plutôt oublié de dormir. Je suis allé toute la nuit à la pêche avec mon père.

J'espère que la dame ne m'interrogera pas, je tombe de sommeil.

— Tu as pris du poisson ? demanda Ursu, de suite intéressé.

— Beaucoup, la pirogue était pleine.

— Ah, ça vaut la peine, ne put s'empêcher de dire Ursu avec une pointe d'envie.

— Viens avec moi, si tu veux. J'y retourne demain soir, c'est la veille du marché. Je travaille pour gagner la culotte et le boubou.

— Tu crois que ton père voudra ? questionna Ursu.

— Bien sûr, puisque tu es mon camarade, répliqua Ambroise, comme si la chose allait de soi.

Ursu se réjouit de l'occasion enfin offerte et se promit bien de ne pas la laisser perdre. Cette perspective le mit en train pour la journée. Par contre, son camarade demeura dans une semi-léthargie; il fut obligé de se secouer pour se tenir éveillé;

il lui semblait par instants, la chaleur aidant, que tout ce qu'il voyait se passait en rêve.

La journée du lendemain fut plus calme pour Ursu et, heu- reusement, plus agitée pour Ambroise. La dernière classe termi- née, ils s'empressèrent de quitter l'école et se hâtèrent vers leurs demeures respectives pour manger la boule (1) Ils s'étaient donné rendez-vous près du banc de sable qui sert de port aux pirogues des pêcheurs.

Ursu mangea avec son père de bon appétit et s'en fut aussitôt après au bord du fleuve. Figaussu ne s'étonna pas de le voir partir si vite. Les enfants, à plus forte raison les garçons de cet âge, jouissent de la plus grande liberté d'aller et de venir, sauf lorsque les travaux de la ferme les réclament.

(1) la boule — pâte de m i l q u e l ' o n m a n g e avec u n e sauce aux h e r b e s et à la v i a n d e (ou au p o i s s o n ) , base d e la n o u r r i t u r e e n A f r i q u e N o i r e .

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Sur des bandes étroites de nuages, très hauts dans le ciel, se reflétaient les dernières lueurs rouges du soleil, déjà disparu.

L'obscurité arriva très rapidement. Ursu n'eut pas longtemps à attendre, il vit bientôt apparaître son camarade. Il portait les pagaies et les perches et il était suivi de son père, muni du grand filet, fixé sur les deux montants de bois. D'autres pê- cheurs étaient derrière. Tous formaient équipe.

— Bonjour, Ursu, lui dit Ambroise en le reconnaissant, je crois que la nuit sera bonne. Mon père s'y connaît et il dit qu'il y a beaucoup de poissons maintenant.

— C'est bien, se contenta de répondre Ursu, que cette affir- mation remplit de joie.

Les pirogues étaient à demi-tirées sur le sable, sage précau- tion, même en cet endroit calme; car un contre-courant s'était établi qui donnait naissance à un large mouvement giratoire capable d'emporter les embarcations. Dans la très faible lumière qui se diffusait encore dans les ténèbres environnantes, on aurait dit d'énormes poissons échoués sur le rivage.

— Mon père et les autres pêcheurs vont monter dans les grandes pirogues, déclara Ambroise en arrivant près des em- barcations. Nous en prendrons une plus petite. On fera de la lumière et du bruit. Je te montrerai comment on s'y prend.

Les hommes avaient jeté pagaies et perches dans leurs bar- ques et s'affairaient à les pousser dans l'eau; le sable grinçait;

un clapotis marquait la fin de la manœuvre. Le grand filet était alors installé à l'avant, maintenu par un support fourchu au milieu de la petite plate-forme en rondins sur laquelle le pê- cheur prenait place.

Ambroise et son compagnon montèrent à leur tour, après avoir mis leur pirogue à flot... Le plaisir de se sentir balancé par le fleuve excita l'impatience d'Ursu et il ne put s'empêcher de donner quelques coups de pagaie.

— Attends, attends, lui cria brusquement son camarade à l'autre bout, Idrissa n'est pas arrivé.

Celui-ci arrêta net son mouvement comme un bavard à qui on aurait coupé la parole.

— Il doit apporter la paille et le feu pour faire la lumière, expliqua Ambroise.

Ils demeuraient quelques instants sur place, tandis que les

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pêcheurs s'évanouissaient comme des ombres dans la nuit, tant ils faisaient peu de bruit en pagayant.

Enfin un petit point rouge apparut sur le sentier qui mène au village et un garçon que l'on devinait déjà grand à la hau- teur où il portait son feu, s'approcha d'eux. On entrevoyait vaguement la brassée de paille et de tiges de mil qu'il tenait sous le bras. Seule la braise qu'il portait dans un tesson de burma le situait avec précision.

— Goji, tu es là? cria le nouveau venu.

— Ici, Idrissa, vite, répondit l'interpellé pour le guider.

Après quelques enjambées dans l'eau, celui-ci rejoignit ses compagnons. Ursu sentit la pirogue s'incliner du côté où mon- tait Idrissa. Enfin Ambroise commanda:

— Ça va. Allons-y. On tourne le banc de sable; puis on re- monte le fleuve.

Les garçons harmonisèrent leur cadence et l'embarcation glissa sur l'eau.

— Qu'est-ce qu'on va faire ? interrogea Ursu.

— Nous autres, on doit attirer les poissons; ensuite on les dirigera sur les filets. Ce n'est pas difficile, lui expliqua son camarade.

Il ne restait pour se guider que la lueur des étoiles et l'on apercevait avec peine les contours du rivage. La masse plus sombre du banc de sable parut s'évanouir dans la nuit. Aussitôt la pirogue fut freinée par le courant. Il n'était pas très fort;

mais comme il y avait peu d'eau, les deux garçons jugèrent plus pratique de se servir des perches. Debout aux deux extrémités de l'embarcation, ils se mirent à pousser ferme sur les bâtons.

Coordonnant leurs efforts sans se voir, simplement en sentant les impulsions qu'ils donnaient, ils avancèrent rapidement et eurent vite rejoint le groupe des pêcheurs.

Quand l'eau était tout juste suffisante pour que le fond ne touchât pas, des multitudes de poissons sautaient de tous côtés et retombaient avec un bruit mat, comme si l'on eut jeté des poignées de sable.

Ils remontèrent ainsi un long moment. Ursu, moins entraîné que son camarade, commençait à sentir la fatigue. L'air man- quait de fraîcheur; par instant, quand on passait devant les échancrures de la berge, des souffles chauds arrivaient de la

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brousse. La transpiration ne s'évaporait pas malgré la brise; car il régnait une humidité lourde.

Soudain u n des pêcheurs cria quelques mots dans une langue qu'Ursu ne comprit pas.

— Qu'est-ce qu'il dit? demanda-t-il à Ambroise.

— Que c'est bon ici et que l'on va commencer à pêcher, répondit aussitôt celui-ci. On va se mettre au milieu du fleuve, nous autres. Eux, ils travailleront en descendant.

Ils se dirigèrent vers le large.

— Ça va, commanda Ambroise après quelques coups de pa- gaies. Toi, tu maintiens la pirogue à la même place. Avec Idrissa je vais faire la lumière et le bruit. Tu verras comment on s'y prend et la prochaine fois, tu m'aideras.

A petits coups de pagaies et selon u n r y t h m e accéléré, Ursu lutta contre le courant pour se maintenir au milieu, corrigeant habilement tous les mouvements qui auraient pu faire tour- ner la pirogue. Les deux autres s'étaient placés à l'avant. Ursu entendit Idrissa souffler de toute la force de ses poumons sur la braise et brusquement une flamme jaillit à l'extrémité d'une torche de paille et illumina le fleuve. Le garçon, debout sur le rebord, brandissait son feu au-dessus de l'eau pour attirer les poissons qui ne tardèrent pas à accourir de toutes parts.

Dans le cercle de lumière, les barques des pêcheurs appa- r u r e n t bientôt. Il y en avait trois: au centre, le père d'Ambroise, et, légèrement en avant de part et d'autre, ses compagnons de travail. Sur la plate-forme avant le pêcheur était debout, tenant immergé devant lui son grand filet, comme s'il eut voulu ratis- ser le fleuve. Le sommet du triangle que formaient les deux montants du réseau, arrivait à la h a u t e u r de ses hanches; le prolongement des perches passait derrière lui et on avait l'im- pression qu'il était assis dessus.

Lorsqu'ils ne furent plus qu'à une portée de sagaie, Ambroise se mit à f r a p p e r avec le manche de sa pagaie sur le rebord de la pirogue. Le bruit qui résonnait sourdement et se répercutait sur les berges du fleuve, jeta la panique parmi les poissons qui s'étaient ralliés à la lumière. Aussitôt, avec ensemble, les pê- cheurs relevèrent leurs filets, leurs bras faisant point d'appui et charnière, tout leur corps pesant sur le montant sur lequel ils s'étaient assis pour faire contrepoids.

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