M ATHÉMATIQUES ET SCIENCES HUMAINES
J. B. G RIZE
Quelques problèmes logico-linguistiques
Mathématiques et sciences humaines, tome 35 (1971), p. 43-50
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QUELQUES PROBLÈMES LOGICO-LINGUISTIQUES
par
J. B.
GRIZE1En
présence
d’unediscipline
comme lalinguistique,
unlogicien
peut apporter une aideprécieuse
auspécialiste
de la
discipline
en tentant de construire unsystème formel
dontl’interprétation
serajugée acceptable
par lespécialiste (voir
l’article « l’atütudeformalisante
enlinguistique »)
et en cherchant àdé finir
l’instrumentlogique
leplus
intéressant pourentreprendre
une lecturerigoureuse
etfructueuse
desfaits
àexpliquer,
lecture
qui
peut révéler certainsproblèmes importants qui
étaient auparavantpassés inaperçus.
Toutes lessciences,
surtout cellesqui s’appuient
sur unempirique observable,
se posent leproblème
des « unités ».La
linguistique
a besoin d’unités. Maisquelles
unitésprendre
et comment lesdéfinir ?
Lesgrammaires
traditionnelles admettent l’existence de
catégories linguistiques (noms, verbes, adjectifs, articles... ).
L’auteur,
à la suite de K.Adjukiewicz
et Y.Bar-Hillel,
et enemployant
comme eux l’instrument de la« logique combinatoire »,
veutexpliciter
et construire le réseau de relations entre lesdifférentes catégories linguistiques (phrase,
nom,verbe, protoverbes, opérateurs verbaux, déterminants, adjectif, adverbe)
avecl’intention de
participer
à la construction d’unegrammaire
de reconnaissance.J. P. Desclés
I. INTRODUCTION
En
présence
d’un corps defaits,
lelogicien
peut se proposer deux tâches. Ou bien il tente de formaliserces
faits,
c’est-à-direqu’il
construit unsystème
formel propre à leur servir demodèle,
ou bien il se sertde la
logique
comme d’un instrument connuqui
doit lui permettre une lectureplus rigoureuse
desfaits.
Les
linguistes,
et mêmedéjà
lesgrammairiens traditionnels,
ont réuni une riche collection de faits relatifs aulangage
et c’estquelques-uns
d’entre euxqui
vont servird’objet
à cette étude. Il existeen effet des chaînes
parlées
et écritesqu’il
estpossible
de traiter comme des unités et dont on peut se proposer de reconnaîtrel’organisation.
Plusieursdirections
sontpossibles.
On peutpartir
des chaînesobservées et, au moyen d’une
grammaire
dereconnaissance,
on tente d’en rendre exhaustivement compte. C’est cette dernièreperspective
queje
vaisadopter
et elle conduit d’emblée à poser deux1)
Dans un articlerécent,
A. Culiolirappelle
que ni les structures desurface,
ni les données naïvesne sont formalisables
[1] ;
ils’ensuit,
d’une partqu’il
seraitprématuré
de viser la construction d’un sys- tème formel et, d’autre part,qu’il
faut tirerparti
des conceptsthéoriques qui
existentdéjà. Or,
toutesles
grammaires
s’accordent sur cepoint qu’il
existe descatégories linguistiques,
sanslesquelles
lalangue
ne fonctionnerait même pas. Ce sont elles
qui
serviront depoint
dedépart
non naïf à cette étude.2) Quant
àl’instrument,
ce sera celui de la fonctionnalité[2].
On sait eneffet,
par des travaux comme ceux de K.Adjukiewicz [3]
ou de Y. Bar-Hillel[4],
parexemple, qu’il
permet uneanalyse
fruc-tueuse. On a montré par ailleurs
l’équivalence (au
sensfaible)
entre les «grammaires catégorielles »
deY. Bar-Hillel et les
grammaires « indépendantes
du contexte » de N.Chomsky [5]
et[10].
K.
Adjukiewicz
et Y. Bar-Hillel partent de deuxcatégories primitives
à l’aidedesquelles
ilsreconstruisent les autres. L’intérêt d’un tel travail est
indéniable,
en ce sens que, d’une part, ilexplicite
tout un réseau de relations entre les
catégories
de lalangue
et que sarigueur
permet, d’autre part, demettre le
doigt
sur certainesparticularités
du fonctionnement deslangues
naturelles.Soucieux dans ce
qui
suitd’apporter
une certaine contribution auproblème
de la reconnaissance dufrançais :
1)
Je traiterai dufrançais ;
2) Je distinguerai
deux types decatégories primitives :
descatégories d’objets
et descatégories d’opérateurs.
II. DESCRIPTION DE L’INSTRUMENT D’ANALYSE
Donnons-nous des
objets
que nousdésignerons
par les lettres a,b,
c, etc., ainsiqu’une opération qui applique
unobjet
sur un autre. On aura donc desexpressions
de la forme:(ab), ((ab) c),
...,(a (bc)), ((a (bc)) d),
etc.Convenons,
pour éviter l’encombrement desparenthèses,
desupprimer
éventuellement lescouples
deparenthèses qui convergent
àgauche.
Lesexpressions
ci-dessuspourront
donc s’écrire :ab, abc, abcd,
..., a(bc),
a(bc)
d.Donnons-nous ce que nous
appellerons
descatégories,
que nousdésignerons
par les lettres 0152,~,
y, etc., ainsi que la relation E telle que les
objets
et les chaînesd’objets peuvent
être en relation E avec lescatégories.
On aura parexemple : a
E a, a(bc)
e~,
etc.Soit enfin un
opérateur F, appelé flèche,
etqui engendre
de nouvellescatégories
selon larègle
suivante :
Règle
Si abc... de E oc et si e E
g,
alors abc .., d EF p
a. Il est commode d’écrire larègle
sous la forme suivantequi
offrel’avantage d’engendrer
un arbre :Exemple
Si l’on transcrit dans le formalisme de la
logique
desprédicats
laproposition
«l’objet
x, est en relation ravec
l’objet
x, », on obtient la suite rxlx2. Soit 7r lacatégorie
despropositions
et (ù celle desobjets.
Unedouble
application
de larègle
ci-dessus donne :Si l’on
désigne
par[X]
lacatégorie
àlaquelle appartient l’objet
X et si l’onreprésente l’opérateur
Fpar une
flèche,
on aura lediagramme
suivant :L’objet
rx,appartient
à lacatégorie
F co vu,catégorie
desprédicats
unaires etl’objet
r à lacatégorie
F w
(F’
m7r), catégorie
desprédicats
binaires.III. POSTULATS ET
CATÉGORIES
PRIMITIVES D’OBJETSL’analyse qui précède
n’a étépossible
que parce que l’écriturelogique jouit
d’un certain nombre depropriétés,
dont les quatre suivantes :l )
On connaît lacatégorie
despropositions
et il existe unalgorithme
pour décider si uneexpression
donnée est ou n’est pas une
proposition.
2)
Uneproposition
estcomposée d’objets distinguables.
3)
On connaît lacatégorie
àlaquelle appartiennent
certains desobjets.
4)
Il existe un ordrecanonique
pour écrire uneproposition.
,Il ne sera donc
possible
deprocéder
à uneanalyse
desphrases
que si des conditionsanalogues
d’expression
bien formée et il est commode de ne pasl’appeler
«proposition »
pour réserver ce terme à l’êtrelogique correspondant.
Il est clair d’autre part que laprocédure
de décisionqui
estpostulée
nepeut, à ce moment du
travail,
que reposer sur lacompétence
des locuteurs. Ceci ne porte nullement sur la cohérence del’analyse,
maisuniquement
sur sapertinence.
Notion 1. La
catégorie primitive
P desphrases.
Pour
continuer,
il faut tenircompte
d’une différence fondamentale entre l’écriturelogique
et l’écrituredu
français.
Enlogique,
un mêmesigne
ne peutjamais appartenir
à deuxcatégories,
cequi
n’est pas lecas en
français. Ainsi,
selon la fonction que lesigne
« touche » aura au sein d’unephrase,
il sera verbeou substantif. Il est donc
indispensable
depostuler qu’il
estpossible d’assigner
des fonctions définiesaux
objets
et aux suitesd’objets.
Postulat 3. Les
objets
d’unephrase
peuvent êtregroupés
selon deux types de fonctions : unefonction prédicative
R etquatre fonctions complétives Co, C1, C2
etCq.
Postulat 4. Les
objets
et groupesd’objets Ci appartiennent
à une mêmecatégorie,
ditecatégorie
desnoms.
Notion 2. La
catégorie primitive
N des noms.Si Pierre sait le russe et Pierre sait que Jean dort sont reconnues comme des
phrases,
alors le russe etque Jean dort sont des noms. Il est évident
qu’ils
ne le sont pas de la mêmefaçon
et, enparticulier,
que le sens de sait diffère d’unexemple
à l’autre. Ceci ne fait toutefois que manifester l’effet de sens que le cadresyntaxique
confère à unobjet linguistique.
Les
postulats qui précèdent,
et enparticulier
ledeuxième,
vont permettre deplacer
par commu- tation desobjets
attestés dans diversescatégories. Ainsi,
àpartir
de laphrase
Pierre sait le russe, pour-ra-t-on encore
placer
dans lacatégorie N,
non seulement Pierre et le russe, mais mon amiPierre, l’anglais d’Oxford,
etc. On pourra aussiplacer
dans unecatégorie
oc, pour l’instantinconnue, sait, ignore,
sait àpeu
près,
etc. Leproblème
n’est pas bien entendu de donner lescatégories
en extension. Il consistesimplement
à en reconnaître l’existence et à lesintroduire,
soit comme de nouvellescatégories primi- tives,
soit en les ramenant à descatégories déjà
connues.Il reste encore à poser deux conventions d’ordre
qui
doivent assurer le bon fonctionnement de l’instrumentd’analyse.
Postulat 5.
L’analyse adoptera
l’ordrecanonique RCaC2ClCo.
La
permutation
de l’ordre de la chaînelinguistique,
queBar-Hillel, lui,
respecte, ne porte pas ici àconséquence.
D’une part, eneffet,
les fonctions sontsupposées
connues et d’autre part, dans la perspec- tiveadoptée,
leproblème
de lagénération
ne se pose pas.Postulat 6. Les
objets
d’unecatégorie
àanalyser
seront écrits avant ceux d’unecatégorie
connue.Comme
l’opérateur
F estbinaire,
l’ordre desobjets
descatégories
connues sera déterminé deproche
enproche.
Notons encore que lespostulats
5 et 6 sontcompatibles
entre eux.IV. VERBES ET PROTOVERBES
Les verbes sont les
objets
ou groupesd’objets susceptibles
d’assumer la fonctionprédicative
R. Soitalors la
phrase
Albert marchait. Si nous convenons dès maintenant d’utiliser les initiales des mots pour lesabréger,
lespostulats 2,
3 et 5 permettent d’affirmer que ma E P. Il vient alors :Notion 3.
VI
= df FNP = dfcatégorie
des verbes à uneplace.
Soit encore la
phrase
Albertregarde Brigitte.
Nous aurons :Notion 4.
Y2
= df FN(FNP)
= dfcatégorie
des verbes à deuxplaces.
Il est facile de
généraliser
enposant :
Notions 5.Yl = df FNP
/ Vn = df FNYn_l.
Ceci définit la classe des
catégories
de verbes.Remarquons
aussiqu’un
mêmeobjet
peutappartenir
àplus
d’unecatégorie. Ainsi,
les troisobjets regardait
dans les troisphrases
Albertregardait,
Albertregardait Brigitte
et Albertregardait Brigitte
dans les yeuxappartiennent respectivement
àVl, Y2
et àV,.
Contrairement donc à cequi
sepasse en
logique, l’appartenance
à unecatégorie
n’est pas « context-free ».Le traitement des verbes attributifs et de
quelques
autresphénomènes
dufrançais
ne permet pas de s’arrêterici,
même au sein de cequi
ne veut êtrequ’une esquisse.
Partons de ce que ni Albertregarderont,
ni Aristotephilosopher
ne sont desexpressions
bien formées(des phrases).
Unefaçon
de faireface à ce
problème
consiste à se donner unecatégorie d’opérateurs qui, appliqués
à ce queje
nommeraides
protoverbes, engendreront
des verbes.Notion 6. La
catégorie primitive
desopérateurs
verbaux M.Les éléments de .M sont traités comme des
opérateurs inconnus,
mais il n’est pasimpossible
d’en définircertains,
en sortant naturellement du cadre de cet article. C’estainsi,
parexemple,
que F.Bugniet [7]
définit formellement des
opérateurs
d’orientation duprédicat
et desopérateurs
d’affirmation et deSoit alors de nouveau la
phrase
Albertregard-ait Brigitte.
Conformément aupostulat
6 et au sensde m, nous l’écrirons
(rm)
ba. Il vient alors :Notion 7. Les
catégories
desprotoverbes Vi*,
telles queVÎ
= dfFMV,.
Ceci permet, en
principe,
de traiter des verbes attributifs. On rendra compte de Pierre est cou- rageux à l’aide duprotoverbe
c Evl
par unecomposition d’opérateurs
m et de Pierre semble courageux par unecomposition
m’ danslaquelle
aurafiguré
unopérateur
du type « en apparence ».Il est aussi
possible
dedistinguer
le sens littéral et le sensfiguré
dephrases
du genre Jeanprend
la
porte.
Si nous posons x = df ia porte, on aura :sens littéral :
(pm) xj
E P et m EV2*1
sens
figuré : (px) mj
e P et px EVi.
Cela revient finalement à considérer que
prend-la-porte appartient
à la mêmecatégorie
queprend.
V. NOMS ET SUBSTANTIFS
De même
qu’il
y a intérêt àanalyser
les verbes comme résultant del’application
de certainsopérateurs
à des
protoverbes,
de même il est intéressant de concevoir que certains noms résultent de la détermination de ce quej’appellerai
des substantifs par desopérateurs.
Ni les uns, ni les autres ne sont encore entiè-rement connus, mais leur introduction
explicite
a au moinsl’avantage
de poser leproblème.
Partons de
l’expression
Albertregarde
livre. Lepostulat
2 permet de dire que ce n’est pas unephrase
et que, enconséquence,
livre ~ N. Enrevanche,
unlivre,
celivre,
le livre dontje
vous aiparlé
sontdes noms.
Quant
auproblème
desdéterminants,
s’il n’est pas encore entièrementrésolu,
il estcependant
en bonne voie et il semble que des
opérateurs d’extraction,
defléchage,
de parcours combinés entre euxne sont pas loin d’en rendre compte
[8]. Quoi qu’il
ensoit, j’introduirai
lacatégorie d’opérateurs D,
danslaquelle
entreront, au niveau de lalangue,
lesarticles,
lesadjectifs
démonstratifs et lesadjectifs
numéraux.Notion 8. La
catégorie primitive
des déterminants D.Soit alors la
phrase
Albertregarde
un livre. On aura, en n’introduisant pas, poursimplifier,
lepréverbe :
Et il vient :Notion 9. La
catégorie
dessubstantifs S,
telle que S = df FDN.Il faut d’ailleurs s’attendre à trouver en D d’autres
objets
encore et, enparticulier,
desadjectifs
que
je
n’ai pas mentionnés.Ainsi, puisque petit
ruisseau deviendragrand
est unephrase, petit
dans cecontexte sera élément de D. Il ne le sera
cependant
pas dans le contexte lepetit
ruisseau a débordé.QUELQUES CATÉGORIES DÉRIVÉES
Il semble que les
catégories primitives P, N,
M et Dpuissent
suffire à pousserl’analyse
assez loin. Ellespermettent
en tout cas de définir descatégories d’adjectifs
et d’adverbes.Reprenons
laphrase
lepetit
ruisseau a débordé sans, poursimplifier,
nous intéresser auprotoverbe.
Conformément au
postulat 6,
nous écrirons d(pro.
Il vient :Notion 10. La
catégorie
desadjectifs
AS = df FSS.Il faut noter que dans
petit Jean, l’objet petit appartiendra
à une autrecatégorie adjectivale,
lacatégorie
AN = df FNN. Il
s’agit là,
une fois encore, d’effets de sens très finsqui
résultent de la syntaxe.Si l’on convenait de
distinguer
des unitésplus petites
que les mots, certains suffixesappartien-
draient aux
catégories
AS et AN.Ainsi,
le suffixe -lette,qui
permet de passer du substantif maison au substantif maisonnette et du nom Pierre au nom Pierrette.Partons enfin de la
phrase
Albert lisaitrapidement.
On auram(rl)a
et il vient :L’exemple
suivant fait usage de toutes lescatégories
introduites et peut servir de résumé. Alice saluapoliment
lechapelier fou,
soitm(ps) (1 ( fc) )a.
On remarquera, pour
terminer,
que lescatégories
sont indifféremmentreprésentées
par des flèches et par des sommets et que les termesqui
s’introduisent dans les lexis[9]
sont lesobjets
formésd’une seule lettre et
qui appartiennent
à l’union descatégories N, S, AN, AS, Vi*
etAi.
BIBLIOGRAPHIE
[1] CULIOLI, A., FUCHS, C., PÊCHEUX, M.,
Considérationsthéoriques
à propos du traitementformel
dulangage.
Centre deLinguistique quantitative
de la Faculté des Sciences de l’Université deParis,
n°
7,
1970.[2]
Voirl’exposé
formel deCURRY,
H.B., FEYS, R., Combinatory logic, Amsterdam, North-Holland,
1968.[3] AJDUKIEWICZ, K.,
"Diesyntaktische Konnexität",
StudiaPhilosophica, 1, 1935,
pp. 1-27.[4] BAR-HILLEL, Y.,
"Une notationquasi arithmétique
destinée auxdescriptions syntaxiques", Langages, 9, 1968,
pp. 9-22.(L’article original
a paru enanglais
dansLanguage, 29, 1953,
pp.
47-58.)
[5] CHOMSKY, N., MILLER,
G.A., L’analyse formelle
deslangues naturelles, Paris,
Gauthier-Villars etMouton,
1968.[6] Cf.
parexemple, DUBOIS, J.,
Grammaire structurale dufrançais :
Leverbe, Paris, Larousse,
1967.[7] BUGNIET, F., Remarques
sur les notions d’assertionlinguistique
et deproposition logique.
Centre deRecherches
Sémiologiques
de l’Université deNeuchâtel,
n°4,
1970.[8]
et[9]
Voir l’étude[1]
ci-dessus.[10] BAR-HILLEL, Y., GAIFMAN, G., SHAMIR, E.,
"Oncategorial
andphrase-structure grammars",
Bul-letin