Connus et inconnus
par qui le Louvre est ce qu'il est
DOMINIQUE-VIVANT, BARON DENON (1747-1825)
-J'aimais éperdument la comtesse de... ; j'avais vingt ans, et j'étais ingénu ; elle me trompa, je me
fâchai, elle me quitta. J'étais ingénu, je la regret- tai ; j'avais vingt ans, elle me pardonna : et
comme j'avais vingt ans, que j'étais ingénu, toujours trompé, mais plus quitté, je me croyais l'amant le mieux aimé. • Ainsi commence Point de lendemain, délicieuse pochade libertine, fondée sur le faux- semblant, la passion fugace et une vision pirandellienne de la vérité. L'auteur, le Bourguignon Denon, a alors trente ans, il entame une jolie carrière diplomatique en sus de ses dons littéraires, alors qu'en fait c'est un artiste, graveur et dessinateur. Ses voyages en Sicile, ou son récit de la cam- pagne d'Egypte, marient adroitement la plume du dessinateur à celle du narrateur. Mais ce touche-à-tout habile, qui séduit les femmes et plaît aux hommes - sauf à ceux qu'il agace -, est en fait connu pour son administration rigoureuse et ambitieuse du musée Napoléon. Il organise ce vaste rassemblement des chefs-d'œuvre de l'Europe, mis en scène en l'honneur du conquérant. Pour Napoléon, il se fera courtisan, orches- trant la politique artistique, souvent de propagande, qui occupe peintres et sculpteurs, manufactures de porcelaine, de mosaïque ou de tapisserie.
Dominique-Vivant, baron Denon, par Joseph-Charles Marin, 1827.
Ennius Quirinus Visconti (1751-1818)
Les Visconti sont archéologues de père en fils et conservateur des collections
pontificales. Ennius Quirinus au beau prénom à la romaine ne dérogea pas. Directeur du musée
du Capitole, il se lança aussi dans la politique et devint ministre de l'Intérieur de l'éphémère République romaine, dressée contre le pape.
Réfugié en France, il reçut la charge du nouveau musée des antiques, créé au Louvre, avec en particulier les chefs-d'œuvre venus de Rome, à la suite du traité de Tolentino.
Cet ancien révolutionnaire se maintint sans problème sous l'Empire et la Restauration,
reconnu et estimé pour son musée et le sérieux
de ses travaux
Ennius Quirinus Visconti, par David d'Angers.
FRÉDÉRIC, COMTE DE CLARAC (1777-1847)
Qui eût pu penser que cet émigré doué accomplirait un tel ouvrage, le Musée de sculpture antique et moderne, une somme de six volumes, sur la statuaire, la constitu- tion des collections, l'histoire du Louvre. Clarac commence sa carrière dans l'armée de Condé et en Russie. En 1808, il est précepteur des enfants de Murât, roi de Naples, et dirige les fouilles de Pompéi. Mais sa carrière n'est pas encore fixée. A la chute de l'Empire, il voyage en Guyane et aux Antilles, d'où il rapporte de nombreux dessins et expose au Salon de 1818. C'est alors qu'il prend la tête du musée de sculpture antique.
Il va alors l'élargir à la sculpture dite moderne, organisant en 1824 la « galerie d'Angoulême », riche des marbres et des bronzes de la Renaissance. Il dispose les pre- mières collections de vases grecs au musée Charles-X et d'objets d'art du Moyen Age.
ALEXANDRE-CHARLES SAUVAGEOT (1781-1860)
Second violon à l'Opéra, le soir, et commis à la direction des Douanes, le jour, Sauvageot aurait pu demeurer un fonctionnaire besogneux et un musicien aigri, s'il ne s'était jeté avec frénésie dans le rassemblement aléatoire et somptueux d'une collection
Alexandre-Charles
Sauvageot, par Louis Auvray (marbre d'Italie).
d'objets. L'Extrême-Orient, le Moyen Age et la Renaissance sont ses domaines de prédilection, une pas- sion partagée d'ailleurs avec la génération romantique.
Prototype du Cousin Pons que décrivit Balzac, il fit don au Louvre des mille quatre cent vingt-quatre objets de sa collection en 1856. En échange, il reçut un logement au Louvre et le titre de conser- vateur de « son » musée, où il mourut, comblé.
Jean-François Champollion, par V. Bonabes de Rougé.
JEAN-FRANÇOIS CHAMPOLLION (1790-1832)
Jeune prodige, Champollion est sans doute le conservateur du Louvre le plus connu. Venu à Paris étu- dier les langues orientales au Collège de France, il est, à dix-huit ans, nommé professeur d'histoire à l'université de Grenoble. Il découvre en 1822 les principes de l'écri- ture hiéroglyphique et fonde ainsi l'égyptologie. Son horizon est d'abord l'Italie, où il organise le musée de Turin (1824). Enfin reconnu dans son pays, il est nommé en 1826 conservateur du nouveau musée égyptien que Charles X veut organiser au Louvre, et qui ouvre à la fin de 1827. L'année suivante, Champollion part enfin pour l'Egypte, après avoir remis au Louvre quarante-deux pièces de sa collection.
Ce séjour en Egypte lui permet d'étudier, pour la première fois de façon scientifique, l'histoire et l'archéologie d'un pays d'où il rapporte une série de chefs-d'œuvre, tels la statuette de Karomama et le relief de Séthi Ier et Hathor. En 1831, année de son retour, il occupe la chaire de civilisation égyptienne au Collège de France, créée pour lui ; mais meurt un an plus tard en pleine gloire.
Louis LA CAZE (1798-1869)
Le bon docteur La Caze, le médecin des pauvres, amassait des œuvres d'art, à petit prix, pour ne pas entamer la fortune familiale. Il les nettoyait lui-même, les restaurait, n'en vendait jamais. Après des études de droit, de lettres et de médecine, il exerça la médecine, en refusant tout paiement de ses malades dans la gêne. Cet intérêt pour la science et la philanthropie se maintint intact jusqu'à son testament, qui fonda des prix à l'Académie pour aider la recherche en physiologie, en chimie et pour lutter contre la fièvre typhoïde et la phtisie. Parallèlement, il peignait un peu et fréquentait beaucoup les ateliers des artistes romantiques. A sa mort, il légua l'intégralité de sa collection, la plus importante jamais reçue par le département des peintures : cinq cent quatre-vingt-
deux tableaux. Il faut citer la Betbsabéede Rembrandt, la Bohémienne de Frans Hais, le Pied-Bot de Ribera, le Repas de paysans de Le Nain, le Pierrot de Watteau (qui avait appartenu à Vivant Denon), quatre figures de fantaisie de Fragonard.
PHILIPPE-AUGUSTE JEANRON (1808-1877)
Ce peintre républicain reçoit la charge de directeur du Louvre à la faveur de la Révolution de 1848. Il sera poussé vers la sortie dès la fin de 1849 par un prince-prési- dent qui se méfie de ce partisan de la gauche. En un peu plus d'un an, celui qui n'aurait pu être qu'un politique, se révèle un extraordinaire organisateur. Il bouleverse le musée, crée de nouvelles sections, musées américain, chinois, ethnographique, chré- tien. Grâce à lui, Duban aménage le Salon carré et la salle des Sept Cheminées.
Soucieux de l'exposition des œuvres, il expulse le Salon des artistes vivants afin de ne pas déménager chaque année les cimaises du musée. Devenu par la suite directeur de l'école des beaux-arts de Marseille, puis du musée de la ville, il accomplira sereinement une carrière d'artiste et d'historien d'art, à qui on doit, par exemple, la première traduc- tion des Vies d'artistes de Vasari.
JOSEPH-HENRY BARBET DE JOUY (1812-1896)
On considère Barbet de Jouy comme le sauveur du Louvre. Alors que le feu dévore le palais des Tuileries, allumé par un groupe de communards incontrôlés, il organise la lutte contre le feu et réussit à protéger le musée. Il avait eu aupara- vant une belle carrière d'érudit au département des sculptures, puis comme conservateur du musée des Souverains. Après son heure de gloire, il prend la direction du département des sculp- tures et des objets d'art, avant de monter en grade, en 1879, comme administrateur des musées natio- naux. Un conflit politique, en 1881, mettra définitive- ment fin à sa carrière.
Joseph-Henry Barbet de Jouy.
Dessin de l'album de Lefuel.
FEUX RAVABSON (1813-1900)
Maigre, hirsute, illuminé, Ravaisson, dit Ravaisson-Mollien, est une personnalité atta- chante. Il est peintre - médiocre - sous le pseudonyme de Félix Lâcher, philosophe et administrateur. Passionné de pédagogie, il fait un plan pour l'enseignement du dessin
dans les lycées, puis constitue en Italie une collection de moulages destinés à l'ensei- gnement qui seront pour la plupart transférés à l'Ecole des beaux-arts. Il entre au Louvre à cinquante-sept ans, bel âge pour se convertir à l'archéologie antique, et défendre bec et ongles la collection précolombienne que le musée d'ethnographie vou- lait lui arracher. Cela ne l'empêche pas d'écrire des articles sur des peintures modernes, ou de participer au conseil des Beaux-Arts, avec un encyclopédisme parfois poétique qui, évidemment, est parfois entaché d'erreurs.
FRÉDÉRIC REBET (1815-1890)
Ce grand travailleur fut nommé conservateur au cabinet des dessins et de la chalco- graphie en 1850. Il s'attacha à ce qu'il avait annoncé avant sa nomination : inventorier, cataloguer, classer et exposer. Il acheva en 1860 l'inventaire des trente-six mille dessins en quinze volumes in-folio. Mais déjà en 1852, il avait classé les œuvres par écoles dans quatorze salles de la cour Carrée, ouvertes au public. Il fut ensuite aussi conservateur du département des peintures, avant de diriger les musées nationaux de 1874 à 1879.
Collectionneur passionné, il se dessaisit au profit du duc d'Aumale, qu'il conseillait.
C'est ainsi que ses dessins et tableaux sont désormais conservés au musée Condé à Chantilly. Mais il n'oublia pas son cher musée du Louvre, offrant les plus beaux dessins de sa collection, des œuvres de Pisanello, de Lesueur, de Gros par exemple, et le retable du Martyre de saint Denis de Bellechose, peint pour la chartreuse de Champmol en 1416.
MARIE PEYRAT, MARQUISE ARCONATI-VISCONTI (1840-1923)
Qui fut plus mécène, désintéressée, active et sensible que la marquise Arconati- Visconti ? Cette femme passionnée, qui anima l'un des salons républicains les plus com- batifs de la IIP République, dreyfusarde convaincue et anticléricale, était aussi liée à tous les grands maîtres de la littérature et de l'histoire, Joseph Bédier, Gabriel Monod, Gustave Lanson, Louis Liard. C'est ainsi qu'elle finança avec ferveur l'université : grâce à elle s'édifia l'étonnant Institut d'art de la rue Michelet et se fondèrent l'Institut de géo- graphie à Paris et l'Institut de sismographie à Strasbourg. Dans le domaine artistique, ses liens avec Raymond Koechlin ou Emile Molinier entraînèrent d'abord sa participation à la Société des amis du Louvre. Puis elle donna, en 1914, cent vingt-quatre œuvres d'art, dont la Vierge de marbre du XIVe siècle qui garde son nom, ou le médaillon du Christ et de saint Jean enfants, de Desiderio da Settignano. Mais elle fut aussi généreuse pour le musée des Arts décoratifs, le musée de Lyon, et le musée Carnavalet, et offrit à l'Etat belge le château de Gasbeek avec toutes ses collections. Mais sa philanthropie s'atta- chait à tous les domaines. Citons la fondation Peyrat en faveur de la famille des agents de police victimes du devoir, la subvention à l'édition critique de Rabelais, le prix Legendre pour encourager les études médicales, le prix Auguste-Molinier pour la meilleure thèse de l'Ecole des chartes, le don de la bibliothèque Bertaux à l'université de Lyon.
Louis COURAJOD (1841-1896)
Conservateur au département des sculptures et des objets d'art, il dirige le seul département des sculptures, après qu'une querelle avec Emile Molinier oblige l'adminis- tration à scinder l'institution et à créer deux entités distinctes pour ces deux fortes têtes.
A l'Ecole du Louvre, Courajod galvanise une génération de jeunes historiens d'art par la
Louis Courajod.
fougue de son enseignement. Il y pourfend l'académisme sous toutes ses formes. Il est l'homme des paradoxes. Il adore l'Italie, mais critique l'influence italienne. Excellent connaisseur de l'art italien, il acquiert une superbe collection d'oeuvres de la Renaissance italienne, mais se fait l'inventeur d'une nouvelle chronologie de l'histoire de l'art qui considère que la Renaissance du Nord, réaliste et chrétienne, a précédé celle du Sud, humaniste et païenne. Médiéviste, il expose au Louvre une première collection de référence de l'art médiéval. Moderniste, il étudie le livre d'un célèbre marchand- mercier du XVIIIe siècle, et analyse avec sympathie - trop sans doute - l'histoire du musée des Monuments français sous la Révolution. Se battant toujours avec trop de pas- sion contre ses bêtes noires, les académiciens, les fonctionnaires et en général les autres historiens d'art, il sut former un noyau d'adeptes, qui n'eurent jamais peur de l'esprit critique.
BASILE DE SCHLICHTING (1857-1914)
Russe fixé à Paris, le baron Schlichting autorisa par legs les conservateurs du Louvre à venir choisir les pièces qu'ils convoitaient de son immense collection. Le reste de sa fortune était attribué aux pauvres de Petrograd (Saint-Pétersbourg). La moisson fut excellente, fournie en tableaux de Botticelli, Sodomoa, Rubens, Tiepolo, etc. C'est ainsi
que la Belle Nani de Véronèse, \ Odalisque de Boucher, mais aussi des sculptures - le Jeune Fleuve de Pierino da Vinci, le Mercure de Pajou - et d'innombrables objets dont la commode aux singes de Cressent, cent quatorze tabatières - sa collection de prédi- lection commencée avant son arrivée à Paris - et cent vingt-cinq dessins vinrent enrichir la collection nationale.
PAUL JAMOT (1863-1939)
Un coup de chapeau à celui qui organisa l'exposition des primitifs italiens et surtout celle des Peintres de la réalité qui permit au grand public de découvrir La Tour et les Le Nain. Son parcours est atypique. Normalien, membre de l'Ecole d'Athènes, il fouille en Grèce et commence sa carrière au département des antiquités orientales et de la céra- mique antique. A cinquante-cinq ans, il trouve son chemin de Damas, lui dont la pein- ture était le violon d'Ingres. Il entre au département des peintures auquel il consacre sa vie. A sa mort, il lui lègue sa collection, partagée avec le musée de Reims.
ANDRÉ PARROT (1901-1980)
Premier directeur du Louvre de 1968 à 1972, Parrot mena de front une carrière d'archéologue et une mission de pasteur. Docteur en théologie, pasteur à Suresnes, puis à Damas en 1930, il allait diriger les fouilles de Tello et Larsa en Irak, et surtout les nombreuses campagnes sur le site de Mari en Syrie, de 1933 à 1964. C'est parallèlement qu'il entre au département des antiquités orientales, dont il prend la direction en 1946.
Personnalité reconnue pour son ouverture, il dirigea avec André Malraux et Georges Salles la collection • l'Univers des formes ».
G. B. B.