FACULTÉ DE MEDECINE ET DE PHARMACIE DE BORDEAUX
ANNÉE 1899-1000 m» 66
ESSAI SUR LA PATHOGÉNIE
DU
SUICID
THÈSE POUR LE DOCTORAT EN MÉDECINE
Présentée et soutenue
publiquement le 2 février 1900
par
Jean-André-]VIioiLel HEBOUL
Né à Banca
(Basses-Pyrénées), le 21 Mai 1875
MM. MOUSSOUS professeur.... Président.
Examinateurs de laThèse
•) M0RACHE professeur....)
examinateursde la iliese .< ledanteC agrégé > Juges.
\ PiÉGIS chargé decours)
Le Candidat répondra aux questions
qui lui seront faites
surles
diverses parties de l'Enseignement
médical.
BORDEAUX
IMPRIMERIE DU MIDI —
PAUL CASSIGNOL
91 — RUH gORTK-DIJEAUX — 91 190Q
Faculté de Médecine et de Pharmacie de Bordeaux
M. DENABIAS, doyen — M. PITRES, doyen honoraire.
BMtOlIlSSBllltS MM. MICE
DUPUY MOUSSOUS.
Professeurs honoraires.
Clinique interne Clinique externe...
Pathologie et théra¬
peutique générales.
Thérapeutique
Médecine opératoire.
Clinique d'accouche¬
ments
Anatomie pathologi-
MM.
\ pictfr.
I PITRES.
) DEMONS.
/ LANELONGUE.
VERGELY.
ARNOZAN.
MASSE".
que
LEFOUR.
COYNI
Anatomie CANN1EU
Anatomie générale et
histologie VIAULT.
Physiologie JOLYET.
Hygiène LAYET.
AOimcÉs «-; A' skction dkmédecine (Patholog
MM. CASSA ET.
AUCHÉ.
SABRAZÈS.
Médecine légale Physique
Chimie
Histoire naturelle ...
Pharmacie
Matière médicale....
Médecine expérimen¬
tale
Clinique ophtalmolo¬
gique
Cliniquedes maladies chirurgicales des en¬
fants
Clinique gynécologique Cliniquemédicale des maladiesdesenfants Chimiebiologique...
HXIlItC K U : ie interneet Médecine
MM. Le DANTEC.
HOBBS.
MM.
MORACHE.
BERGONIÉ.
BLAREZ.
GlJlLLAUp.
FIGUIER.
de NABIAS FERRÉ.
BADAL.
PIECU A UD.
BOURSIER.
A. MOUSSOUS.
DENIGÈS.
légale.)
sectioni)e ciiiiiuuuie et accouchements (MM. DENUCÉ. |
Pathologie externe]
YILLAR BRAQUEHAYE CHAVANNAZ.
Accouchements.CM M. CHAMBKELENT ) FI EUX.
Anatomit
section dessciences anato.miques et pu ysioi.ouiquks
JMM. PRINCETEAU | Physiologie MM.
PAC110N,
•••) N. I Histoire naturelle BEIUUE.
section des sciences physiques
Physique MM. S1GALAS. | Pharmacie M. BARTHK.
«'«UBIM ( O ïl 3* ii BO 1B BC X B' \ B SB K ?>» :
Clinique des maladiescutanées etsyphilitiques MM. DUBREUII.il.
Clinique des maladies des voies urinaires Maladies du larynx, des oreilles etdunez Maladies mentales
Pathologie interne Pathologieexterne .!
Accouchements Chimie
Physiologie Embryologie Ophtalmologie
HydrologieetMinéralogie
Le Secrétaire de la Faculté:
POUSSON.
MOURE.
RÉGIS.
RONDOT.
DENUCE.
CHAMBRELENT.
DUPOUY.
PACHON.
N.
LAGRANGE.
CARLES.
LEM AIRE.
Par délibération du 5 août1879, la Faculté aarrêté que les opinions émises dans les Thèsesqui luisontprésentées doivent êtreconsidérées comme propres àleurs auteurs,et qu'elle n'entendleur donner niapprobation ni improbûtion.
A MON ONCLE
A MON COUSIN LE DOCTEUR ED. BROUSSON
MEIS ET AMICIS
-
I
A mon Président de Thèse
MONSIEUR LE DOCTEUR
ANDRÉ
MO USSOUS
PROFESSEUR DE CLINIQUE MÉDICALE INFANTILE A LA FACULTE
DE MÉDECINE DE BORDEAUX OFFICIER D'ACADÉMIE
.MÉDEC IN*DES HOPITAUX
A
PAGES LIMINAIRES
Certes, encette
tin douteuse du xrxe siècle, la soutenance de
thèse n'a plus
la
pompeimposante,
nousdirons même solen¬
nelle, des temps passés.
Nous n'irons
pascependant jusqu'à
réclamer les vieux usages de
l'Ecole de Salerne
queGilles de
Corbeil
(4) souhaitait jadis de voir s'implanter à Paris. Mais
nous déplorons
la hâte
queles temps nouveaux nous impo¬
sent.
Aujourd'hui l'on naît pressé
:enfants, on nous bous¬
cula dans desétudes trop
étendues souvent
pournotre jeune
intelligence ;
étudiants, c'est à peine si nous avons aperçu
les immenses horizons de
l'Art médical, et déjà, nous
sommes au terme de nosétudes,
les exigences de la vie nous
obligentà lesclore
par une œuvreinaugurale..
Lisant la très intéressante
thèse de notre ami, M. le Dr
Maurice Ducosté, sur «
l'Epilepsie consciente et mnésique »,
nous nous sommes attardé au
chapitre où l'auteur traite la
question du
suicide impulsif conscient. Passant en revue
les différentes variétés de suicides,
M. Maurice Ducosté a
proposé uneclassification du suicide, basée sur sa patho¬
génie, qui nous a
séduit. Et alors l'idée nous est venue do
reprendre cette
question de la pathogénie du suicide, ques¬
tion déjà bien
traitée, il est vrai, comme tous les grands pro¬
blèmes biologiques, et nous avons conçu
le plan de l'étude
que noussoumettons en ce
jour à la bienveillance de nos
juges.
A ceux qui seraient
tentés de
nousreprocher le choix d'un
(')
Giu.iïpj
nuGobbeii,, Rapportauroi Philippe-Augu.sto, 1220.
pareil
sujet,—qui
à première vue paraîtra peut-être extra- médical, — nous répondrons avec M. Maurice deFleury (1),
«que le médecin moderne soigne autre chose que des dou¬
leurs rhumatismales etdes maux d'estomac. Il s'est accou¬
tumédepuis quelques années à la pathologie et à
l'hygiène
de
l'intelligence...
»Enfinnous croyons, avec
Cabanis,
«que c'estpeu que le médecin sachemédicamenter,
il faut qu'il sache guérir »; et peut-être avait-il raisonlorsqu'il
proclamait qu'entout méde¬cin il y a deux personnes: le curateur qui prodigue
ses'
secours au mal, l'ami qui consoleet soutient, et certes l'on peutSe demander parfois si la grandeur du second rôle ne
l'emporte
pas sur l'utilitédu premier ?C'est imbu de cette idée, que le médecin ne doit pas négli¬
ger les grands problèmes
biologiques,
que nous avons osé entreprendre l'étude de la pathogénie dusuicide. Dans notre Introduction nous exposerons notrefaçon d'envisager
cette question. Et si après la lecture de ce modeste ouvrage l'onnousaccorde d'avoir réussi à mettre la question au point,
nous nous en contenterons. Si l'on a l'obligeance de penser que notre travailest traité d'une
façon
originale et intéres¬sante, assezcomplet dans sa modestie, conçu dans un plan
encore non établi à notre connaissance, ce sera plus que la
récompense espérée.
Et si nous sommes reçu par ceux qui nous liront avec
plus de sévérité que nous n'en avions craint, nous
espérons
que ce travail pensé et écrit par nous seul aura toujours
l'avantage
d'avoir assujetti notre esprit à une gymnastiqueutile qui nous permettrade mieux faire à l'avenir.
Des circonstances
indépendantes
de notre volonté nous ontobligé à écrire cette étude avec plus de hâte qu'un pareil sujet n'en comportait. Nous le regrettons d'autant plus vive¬ment que M. le Prof. A.. Moussousa bien voulu nous faire le grand honneur
d'accepter
la présidence de notre thèse. Nous(p Maurice de Fi.eury, Introduction à la médecine de l'esprit.
l'en remercions très sincèrement, le priant d'excuser les
nombreuses imperfections qu'il pourra rencontrer dans ces pages.
Que M. le Prof. Régis, qui nousa témoigné une
sympathie
bienveillante, reçoive icil'hommage
de notre profonde grati¬tude. Nous regrettons que le tempsqui nous presse ne nous ait pas permis de lui soumettre notre manuscrit.
Enfin à tous ceux qui s'intéressèrent à nous durant le
cours de nos études, nous déclarons que jamais nous n'oublieronsl'exemple qu'ils nous ont toujours donné, et
nousessaierons à notre tour de nous montrer digne d'eux.
Bordeaux, ce25
janvier
1900.INTRODUCTION
L'augmentation du nombre cles suicides dans les sociétés civilisées, etnotamment chez les peuples
européens,
est un fait de constatation tellement vulgaire que nous croyons inutile d'y insister. Il est vraicependant
que cette augmen¬tation est en réalité beaucoup moins forte
qu'on
ne le pensé généralement, et le total des suicides ne s'écarte pas trop d'annéeen année d'une moyenneconstante.L'on pourra s'en assurer en étudiant le tableau ci-contre
que nous avons emprunté à M. Durkheim.
Ce tableau nous donne lechiffre annuel des suicides dans six Etats de l'Europe. La
progression,
pourêtre constante,
n'en est pas moins lente; il est curieux
de voir l'influence
des périodes agitéesqu'ont traversé ces états sur
la marche
du suicide. Si parfois il se produit
des variations plus impor¬
tantes dans le nombre des suicides, c'est l'exception, et l'on peut voirqu'elles sont contemporaines des crises
affectant
l'état social.
Laquestion du suicide doit à juste titre
préoccuper
le phi¬lanthrope,
elle s'impose à son étude. Proposer desremèdes
contre cette funeste tendance, que la statistique nous dit s'accroître sans cesse; essayer d'enrayer ce
mal, c'est faire
œuvre utile et digne de louanges.
L'onessayajadis de remédier au mal qui nous occupe en promulguant des peines terribles
r1)
contreles suicidés.
Nous (p Le suicide, au tempsde Louis XIV, était assimiléà un«"crime de lèse- majesté divineethumaine ». Les pénalités les plus sévères, on pourrait direlesplus inhumaines, furentédictées contre lui et appliquées avec la plus granderigueur (Skrpillox, Commentaire sur l'Ordonnance de 1610, t. 11,
p. 970).
V
-r- 12 —
Constance flu Suicide dans les principaux Étals i'Emope.
(Chiffres absolus.)
ANNÉES France Prusse Angleterre Saxe Pavière Danemark
1841 2814 1630 290 337
1842 2866 1598 318 1 317
1843 3020 1720 420 301
1844 2973 1575 335 244 285
1845 3082 1700 338 250 290
1846 3102 1707 373 220 876
1847
(8647)
(1852; 377 217 3451848
(3301) (1649)
398 215(305)
1849 3583
(1527)
(328.) (189) 3371850 3596 1737 390 250 340
1851 3598 1809 402 260 401
1852 3676 2073 530 226 426
1853 3415 1942 431 263 419
1854 3700 2198 547 318 363
1855 3810 2350 568 307 399
1856 4189 2377 550 319 426
1857 3967 2038 1349 485 286 427
1858 3903 2126 1275 491 329 457
1859 3899 2146 1248 507 387 451
1860 4050 2105 1365 548 339 468
1861 4494 2185 1347
(648)
1862 4770 2121 1317 557
1863 4613 2374 1315 643
1864 4521 2203 1340 545 451
1865 4946 2361 1392 619 411
1866 5119 2485 1329 704 410 443
1867 5011 3624 1316 752 471 469
1868
(5547)
3658 1508 800 453 498!
1869 5114 3544 1588 710 425 462
1870 3270 1554 486
1871 3135 1496
1872 3467 1514
disons terribles, car quoi
qu'on
endise, il
nesaurait
nous être indifférent de nous savoir exhibés publiquementaprès
notre mort, voire même mutilés et privés
de sépulture. Mais
les moyens de coercition
furent inefficaces,
nousdit l'his¬
toire
(i).
L'on pourrait
rechercher les époques où le suicide fut
rare;mais il nous semble chimérique de songer
à revenir
aux constitutions, aujourd'hui bienvieilles, qui régissaient les
sociétés deces divers âges. Le
remède serait peut-être pire
que le mal.
Et si nous recherchions les causes réelles du suicide, ne
pourrions-nouspas ensuite proposer
des remèdes efficaces ?
Rien de plus légitime, ce nous
semble; mais la difficulté
comméncelorsque nous abordons cette
obscure question de
la pathogénie du suicide. Est-ce
la sociologie qui
nousdon¬
nera la clef du problème? Est-ce
plutôt la biologie,
ou,si l'on
préfère, lapsychologie? Sur
cepoint,
comme surtant d'autres,
ces deux sciences sont en
compétition
et nousdevons, avant
d'aborder cetteétude, essayer,sinon
de délimiter exactement
le terrain sur lequel elles ont
droit d'évoluer, du moins d'in¬
diquer quels
éléments elles peuvent apporter à la solution
duproblèmequi nous occupe.
La psychologie normaleou
morbide n'étudie
queles indi¬
vidualités; la sociologie ne
considère
queles collectivités.
Sans doute l'on parle de «
psychologie des foules
»,mais les
foules ne sont considérées alors que comme
de véritables
individus dont l'unité psychique
est
toutaussi légitime
que l'unité psychique d'unseul homme.
Lesprocédés d'étude
seront les mêmes. Les foules formées d'éléments multiples
sont simples comme l'individu; leur
complexité
commune(') L'on liesauraits'empêcherd'être de l'avisde
Montesquieu
: «Les lois
sontfurieusesen Europe contreceux qui se tuent. On les
fait mourir
pour ainsi dire uneseconde fois. Ils sonttraînésindignement par les rues, notés d'infamie; on confisqueleursbiens... Il me parait que ces lois sontbien in¬
justes » (Lettres Persanes, lettreLX.XVI).
— 14 —
peut se
réduire
enfin cle compte
auxmêmes schématisa¬
tions.
11 semble donc que la
psychologie
etla sociologie ont des
objets-d'étudesessentiellement différents.
« La sociologie, dit
Durkheim (J),
reposetout entière
surce principefondamental
queles faits sociaux doivent être étu¬
diés comme des choses, c'està dire commedes réalités exté¬
rieures à l'individu ». La statistique sera donc la
pierre
an¬gulaire
de
cettescience,
sonidéal
serad'établir des conclu¬
sions logiques en se
basant
surle rapprochement de statis¬
tiques
bien faites.
La psychologie, au
contraire, étudie l'individu
entant qu'individu, négligeant
cequ'a
pu verser enlui le milieu
social dans lequel
il
vit.Il
estaisé de concevoir combien les
conclusions
apportées
par cesdeux sciences doivent être
différentes
lorsqu'elles abordent
unordre déterminé de
faits.
Si nous prenonscomme
exemple
lesuicide (2) etsi, étudiant
sa-
pathogénie,
nousrecherchons les diverses solutions apportées à
ceproblème
parles sociologues e.t les médecins—
puisqu'il vrai dire la psychologie est du domaine de la mé¬
decine, prise dansson sens
le plus large,
—nousne.devrons
pas nous étonner
de trouver des résultats très différents. Ils
auront tous plus ou
moins de conséquences pratiques, mais
rien decommun entre eux.
Est-ce à dire que cesdeux
sciences, vraies dans leurs prin¬
cipes et dans leur
méthode, étudiant consciencieusement les
faits, arrivent à desconceptions
différentes?
Yaura-t-il
con¬tradiction entreelles?Cela parait nécessaire,
inévitable. Elles
pourraientévoluer parallèlement,
sanss'occuper l'une de
l'autre, si leurs sujets d'étude
étaient différents. Mais du fait
seul qu'elles
traitent du même sujet, elles doivent,.en bonne
(fi Durkheim,Préfacedu Suicide. •
(2) Noustenons à faire remarquer que lorsque nous parlons
du pronostic
ou du traitement, etc... d'un suicide, c'est évidemment à la tendance au suicide que nousfaisonsallusion.
—15 —
logique,
arriver
auxmêmes conclusions,
sielles
ont la pré¬tention d'être de véritables sciences.
Il nous semble qu'au point de vue de la pathogénie du sui¬
cide, la sociologie et la psychologie peuvent et doivent se féconder mutuellement. Chacune apporte sa part de vérité;
à elles deux elles l'embrassent toutentière.
Nous n'avons pas la prétention d'approfondir la question
des rapports de la
sociologie
etde
labiologie,
même res¬treints à l'étude des actes mentaux, ce n'est pas de notre
compétence,
et ce n'est pas non plus dans le plan que nous nous sommes tracé. Mais nous plaçant tout spécialementsurle terrain du suicide, nous croyons
légitime
de penser que cesdeux sciencesnepeuventque s'entr'aideret queleursefforts mutuels permettent d'aboutir à 'des résultats qu'au¬
cune d'elles, livrée à ses seules forces, ne saurait se flatter d'atteindre.
Que les sociologues nous montrent commentle « taux» du
suicide varie suivant les divers facteurs qui régissent les collectivités; qu'à l'aide de rapprochements ni trop forcés,
ni trop timides,ils nous indiquent dans quel sens les formes sociales doivent être remaniées pour faire dévier les sociétés de la pente fatale qui les entraîne à la mort volontaire, rien de mieux. Que tel d'entreeux trouve un remède aumal dans le rétablissement des moyens de coercition, comme Lisle
Q),
ou dans la constitution de « groupes professionnels» forte¬
mentcohésifs,comme Durkheim
(â),
ou dans une orientation pluslarge, plus robuste, plus humaine de l'éducation,commeMorselli ou Frank
(3),
ce sontdes conclusions
discutablessans doute, mais dont la sincéritéest digne de respect et d'attention.
Mais quele médecin intervienne à son tour, et qu'il étudie . sérieusement l'état mental, la vie psychique tout entière du
(') Lisle, Du Suicide:Médecine, histoireet législation(Paris 1856).
("2) Durkheim, Suicide(Voir ses conclusions).
(:,j E. Morselli, Il suicidio, saggio di statistica morale comparala opere primiatodal R. Instituto Lombardo (Milan, 1879).
— 16 —
suicidé! Qui sait
s'il
netrouvera
pasquelque tare indénia¬
ble? Et si cette tare, il la retrouve
chez d'autres suicidés, si
les suicides de tous ces malades, aux
mêmes troubles
men¬taux, ontles
mêmes caractères,
outout
aumoins des simili¬
tudes, ne sera-t-il pas
logique
quele médecin établisse des
types
de suicide, qu'il les rattache à cette tare morbide,
commel'effet à sa cause, et
qu'il
proposede soigner celle-ci
pour
atteindre celui-là?
Le plus
souvent, dites-vous, il
netrouvera rien? Qu'im¬
porte.Ce
sont précisément
ces cas,qui échappent aux recher¬
ches dubiologiste,
dont le sociologue
auraà tracer l'évolu¬
tion, à établir la
pathogénie.
Ainsi, abordant tous
les
casde suicides, sociologues et
médecins pourront en
percevoir toutes les
causes,et, loin de
s'accuser mutuellement d'impuissance
ils travailleront les
uns et les outres à l'édification dela véritépour
le plus grand
bien de la science et - il n'est pas
déclamatoire de le dire
— de l'humanité.En notre
qualité de médecin,
nouslaisserons de côté toute
la partie
sociologique du sujet. Les réserves que nous
venons de faire prouvent assez que nous
n'en faisons pas fi;
nous aurons même l'occasion d'en
reparler lorsque
nous traiterons des remèdes du suicide. Mais,dans
cetravail,
nous envisagerons
surtout le suicide
entant
quemal indi¬
viduel, nos études ne nous
prédestinant
pas —quel qu'en
soitl'attrait — à l'examen des faits sociaux.
Que dire de nouveau,
va-t-on s'écrier,
sur unsujet aussi
fouillé au point
de
vuemédical
quele suicide? Sans doute;
maissont-ils nombreux ceux qui peuvent se
vanter d'écrire
quelque
chose de vraiment nouveau? Nous avouons sans
détournous être inspiré de
deux auteurs bordelais: l'un, le
D1' Maurice Ducosté
(*),
aétudié le suicide
enbiologiste, en
clinicien. L'autre, Durkheim
(2),
ensociologue, lisse complè-
(!)Dr M. Ducosté, Epilepsie
mnésique
etconsciente (Thèse de Bordeaux
1899).
(*) Durkeim, Loc. cit. - ...
tent en quelque sorte, et l'on trouvera souvent dans ce travail le reflet de leurs idées.
Nous aurions pu aborder directement l'étude des divers suicides, les étudier dans leurs symptômes, en chercher les
causes. Lors même que cela eûtété possible, il nous semble qu'agir ainsi c'était laisser dans l'ombre certaines questions qui méritent une étude plus attentive.
Nous rechercherons donc d'abord si l'on ne pourrait pas
expliquer le suicide par un trouble de ce qu'on a appelé
« l'instinct de conservation». Nous auronsensuite à discuter le rôle que joue la folie dans la pathogénie du suicide. Un troisième chapitre sera consacré à quelques considérations
sur le « pessimisme». Nous devions nous en occuper, puis¬
que certains auteurs font de la neurasthénie une condition nécessaireaupessimisme. Si donc l'on pouvait établirque le suicide découle du pessimisme, on prouverait du même coup, enacceptant ses rapports avec la neurasthénie, que celle-ci est la grande cause des suicides.
Ces questions préliminaires
résolues,
nous chercherons àdégager
les typesindividuels
« médicaux » du suicide et leurs causes. Nous terminerons par un chapitre de théra¬peutique
pathogénique. Il
nous serafacile
del'édifier,
lescauses connues amènent à la connaissance des remèdes.
Enfin, nous appuierons nos
conclusions
sur quelques aper¬çusempruntésaux
sociologues.
Re,
CHAPITRE PREMIER
Le Suicide et l'Instinct de Conservation.
Le suicide ne pourrait-il s'expliquer par une perversion de
ce qu'on appelle l'instinct de conservation? Mais avant d'aborder l'étucle de ce sujet il nous paraît utile de nous demander ce qu'il convient d'entendre par l'instinct pris
dans son sens
général.
Nous n'exposerons même pasbriève¬
ment les différentes conceptions auxquelles a donné lieu de tout temps, mais surtout depuis Descartes, le problème
encoreirrésolu de l'instinct chez l'homme et les animaux (*).
Par l'instinct en
général
nous pouvons entendre une exci¬tation intérieure qui détermine l'animal ou l'homme à certains actes, sans participation de
l'intelligence
ou de lavolonté. Dans la vie psychologique de l'homme ou de l'ani¬
mal, l'instinctse mêle à d'autres principes d'activité dont il faut le distinguer : l'acte
réflexe, les besoins organiques, Vinstinct,
Vhabitude, tels sont les degrés de l'activité impul¬sive. Le caractère essentiel de l'activité impulsive est
l'in¬
consciencede la
fin
; c'est d'elle que découlenttous les autres caractères del'instinct.Ces caractères sont bien connus : lesphilosophes,les natu¬
ralistes surtout, les ont établis de longue date, et s'ils discutent encore sur l'origine de l'instinct, ils sont le plus communément d'accord sur ses caractères cssen-
(!) Le lecteur que cette question intéresse peut se rapporter àlabibliogra¬
phieque l'ontrouvera à lafin de cechapitre et que nous avonsdresséeàson intention.
tiels. Qur'avec
Descartes
nousrefusions à l'instinct toute
part
d'intelligence, qu'avec Condillac on essaie de le
ramenerà l'intelligence par
la voie de l'habitude,
peu nous importe. Nousenvisageons ici l'instinct à un point de vue spécial,
nouschercherons à savoir si le soi-disant instinct
deconservation existe, et pour
cela
unequestion s'impose:
ce
prétendu instinct de conservation réunit-il les caractères
fondamentaux qu'on
accorde à l'instinct
engénéral? Si
oui, son existence
est légitime,
nousdevons l'admettre,
et alors il conviendra de se
demander si le suicide,
qui aboutit à la mort volontaire,n'est
pas uneperversion de
l'instinct de conservation? La
question
setrouverait ainsi
bien
simplifiée.
Voyonsdonc quels sont les caractères primordiaux et essentiels de l'instinct en général.
On reconnaît à l'instinct six
caractères principaux. Il est
le môme chez tous les individus
d'une même espèce,
—il
variesuivant chaque
espèce,
—il est nécessaire,
—infail¬
lible, — ignorant
de
sonbut,
—et enfin stationnaire.
L'instinct deconservation, ou du moins ce que
l'on appelle
communément l'instinctde
conservation, a-t-il la généralité
spécifiquequ'il devrait avoir s'il était vraiment un instinct?
11 est
permis d'en douter lorsque l'on voit tant d'hommes
faireavecla plus
grande facilité le sacrifice de leur vie, et la
quitter,
semble-t-il,
sansdouleur. Nous faisons allusion à ces
femmes indoues
qui
setuent
surle cadavre de leurs maris
;auxChinois, qui se
suicident
avec unefacilité des plus sur¬
prenantes. Ils n'ont
pas,nous dit le Dr Matignon (*), cette ter¬
reur de la mort affolante etpresque
systématique
que noustrouvons chez les
peuples regardés
commecivilisés. Faut-il
y voir, avec
Matignon,
unemarque de leur infériorité? Il
n'est pas
de notre ressort de porter une conclusion à ce sujet
et
peut-être les Chinois sont-ils plus avancés que nous lors¬
qu'ils
honorent le suicide accompli pour des motifs honora¬
bles et
lorsqu'ils condamnent celui qui pousse son semblable
à se donnerla mort!
(!) Matignon,
Superstition, crime et misère
euChine, 1899.
- 21 —
Le prétendu instinct de conservation varie-t-il suivant les*
espèces
? Non,puisque
ses partisans soutiennent que tous les humains auraient la peur instinctive de la mort du « non etre ».Est-il infaillible? Ignorantson but?Ce sont là desproposi¬
tionsqui ne demandent pas une réfutation. Elles ne sau¬
raient
s'appliquer à l'instinct
de conservation? La connais¬sance du but, mais c'est la fuite de la mort; sans ellecet instinct ne saurait exister. Et puis, s'il étaitinfaillible, pour¬
quoi tant de défections, comment
expliquer
que les peuples qui eurent leurs heures de gloire, qui furent les'grands civi¬lisés des tempsanciens, s'y montrent réfractaires?
Est-il nécessaire enfin ? C'est là chose très discutable. La
morale,dira-t-on, défend le suicide. Soit, mais la morale n'aurait assurément pas
besoin
de le défendre si une force instinctives'opposait
à son exécution. Et d'autrepart, si l'on* *
s'interroge
soi-même, si l'on se demandesincèrement,
sansparti pris, par quelle force obscure, parquellesattachesnon
définies, mais réellescependant, nous tenons à la vie, que trouve-t-on? Nous sommes liés par
l'habitude;
nous dira Gall ; les conventions sociales, la famille, les confessions religieuses, la morale même, tels sont les motifsobscurs,
ilestvrai, et souvent ignorés qui nous font aimer cette vie ou
du moins nous font redouter de la quitter.
Commeonle voit parcettecourte
discussion,
lescaractères fondamentauxde l'instinct ne se retrouvent plus dans les motifsqui nouspoussent à vivre, à craindre la mort. Et si nous voulonsapprofondir la question, si nous analysons telou tel instinct indéniable, —l'instinct sexuel, parexemple,
pour ne prendre que celui qu'on connaît le mieux à l'heure actuelle, —il ne nous faudra pas delongues réflexionspour
y
nous rendre compte des différences fondamentales qui leséparent
dé cequ'on a voulu appeler l'instinct de conserva¬tion.
Chez tous les hommes normaux, en-effet, l'instinct sexuel
a des caractères semblables, c'est à peine s'il diffère d'une
r
espèce à l'autre. Certains auteurs ont même voulu y voir une
des causes
qui rattacheraient à leur avis notre espèce à
l'espèce
animale ! Sa satisfaction est chose absolument
nécessaire, personne
n'osera le contester, et pour la conser¬
vation de l'espèce, et pour
celle de l'individu. Nul n'ignore à
quels
troubles physiques et psychiques peut conduire une
continence trop
absolue. L'instinct sexuel ne progresse
pas. En
effet, le citoyen moderne, l'homme libre des civilisa¬
tions avancées de notre époque.,
a-t-il
uninstinct sexuel
plus
développé
que nel'avaient les contemporains de Périclès
ou mêmede Moïse?Enfin l'instinct
sexuel ignore son but;
il s'éveille de lui-même au
milieu de l'inconscience de
notre
puberté, il
sedéveloppe chez tous, chez l'intellectuel
comme chez l'idiot. Il est infaillible
enfin, les faits qui le prouvent sont trop abondants pour que nous y insistions.
Lesoi-disant instinctde conservation ne
présente
aucunde ces caractères, partant,
rien
nousautorise jusqu'ici à
admettre son existence.
Mais, dira-t-on
peut-être, la question est mal posée? Vous
considérez l'homme civilisé de notre
époque, et
vous osezprétendre
que sesinstincts aient le caractère fruste do ceux
quevous trouvez
chez les animaux ? Or l'instinct de conser¬
vation existe chez lui; mais, comme
tous les instincts de
l'homme civilisé, il se
dissimule
sousle vernis de l'intelli¬
gence et de
la volonté. Dépouillez-le de ce masque que lui a
imprimé la
civilisation, et
vousretrouverez l'instinct dans
toute son intégrité.
A cetteobjection, nous
pourrions répondre tout d'abord,
qu'en
dépit des progrès de la civilisation l'instinct sexuel
reste toujours
invariable. Mais d'autres considérations,
moins spécieuses,
interviennent et détruisent l'objection.
En effet, noussavons que
c'est
envain qu'on lutte contre
l'instinct;
quelle
quesoit la digue morale ou physique qu'on
lui oppose, il
triomphe toujours. Il estarrivéquecertainsins-
tinets, — l'instinct
sexuel principalement,
—ont troublé
l'ordre établi dans quelques
collectivités; des confessions
êjïf
V
religieuses y ontvuun
péril, et alors elles ont essayé de l'en¬
rayer par
des
moyensde coercition, de s'opposer à
sasatis¬
faction. Mais si les religions ont voulu réglementer
l'instinct
sexuel, c'estqu'elles encomprenaient la puissance. En a-t-il
étéde même pour
l'instinct de conservation ? Avons-nous
jamais vu despeines édictées
contrelui ? Bien
aucontraire,
c'est à la tendance opposée
qu'on
essayade remédier,
au suicide.Etqu'on ne
vienne
pas nousobjecter
quedans certaines
sectes religieuses, que dans
certaines agglomérations natio¬
nales, on a prôné le mépris
de la vie. Il est incontestable
que l'instinct de conservation ne devait pas être bienvivace
chez ces individus pour
qu'ils aient si bien embrassé la doc¬
trine régnante. Ce serait
chose curieuse,
eneffet,
quedevoir
des idées morales ou religieuses triompheravec une
telle
facilité de l'instinct de conservation, alors que ces
mêmes
idées seheurtèrent dans une
complète
impuissanceà l'ins¬
tinctsexuel. Nous necroyons pas
qu'il
seriait de
nousle
psychologue quiconseillait de
«chercher la femme»
comme la cause profonde de laplupart de
nosactions. Et les sectes
subversives, qui existent encore
de
nosjours, l'ont bien
com¬pris; elles s'efforcent de
prémunir
leursadhérents contre les
« tentations sexuelles»,même pardes
opérations sanglantes,
de véritables mutilations, dont elles proclament
l'absolue
nécessité.
Ne trouvant pas l'instinct de
conservation chez l'homme
civilisé de notreépoque, est-ce chez
le
sauvage,chez l'homme
primitifdes temps anciens que nousdevons aller le chercher?
Trouverons-nous, chez cet être qu'on nous dit
rudimentaire,
un attachement à la vie plus
profond,
unattachement ins¬
tinctif trouvant sa raison d'être dans une force fatale, in¬
consciente, infaillible ? Interrogeons l'histoire, les
relations
de voyages de nos explorateurs
modernes, qu'y trouvons-
nous? Les documents ne nous manquent pas, et dans ces dernières années du siècle ils furent légion lesexplorateurs audacieux qui allèrent fouiller l'inconnu
des
terreslointaines
r
et observèrent curieusement l'homme
primitif dans
son milieu. Et toutesleurs observationsconcordentsur cepoint
: le peude
cas quele sauvage-fait de la vie. Ils nous diront
tous que
chez les peuples inférieurs, chez les peuples enlisés
dans une civilisation retardée, lemeurtre estchose
courante.
La vie pèse peu
dans la "main du primitif, il
setue aussi
facilement qu'il tue son
semblable. Par plaisir,
par supers¬tition, par
ordre supérieur il quitte la vie
avec unecurieuse
et
peut-être... enviable insouciance.
LeJaponais
s'ouvre le ventre
sanschercher à connaître les
motifs de l'ordre de mortqu'il reçoit. Le
Sioux n'hésite
pasà
se supprimer
lorsque, devenu trop âgé, il
seconsidère
comme unecharge pour le
milieu social où il vit. Le bou-
dhiste aspire
à
son «Nirvanali
» comme auseul idéal vrai¬
ment digne de
l'homme.
Etce nesont là
quequelques faits
dans la multitude de ceux que l'explorateur et
l'homme de
science étudièrent.
Mais alors, de quelque côté que nous
dirigions
nosrecher¬
ches, nous ne trouvons rien
chez l'homme qui justifie le
titred'instinct de conservation. L'homme se -suicide,
d'ail¬
leurs, d'autant plus
facilement qu'il est abandonné à
ses seules forces. C'est aux périodesagitées,
auxépoques de
transition, dedécadence, delibre
examen,alors
quela société,
lesreligions n'ont plus assez
de force
pourdominer l'indi¬
vidu, quele taux
des suicides s'accroît brusquement. La fin
del'Empire romain,
la Renaissance, la Révolution française,
voilà troisétapes
très
nettesde cette marche progressive du
suicide.
Nous savons, de plus, que l'instinct
sexuel
a sesmaladies;
car tout instinct, manifestation d'une imprégnation
cellu¬
laire, a ses maladiespropres.Les
troubles de l'instinct sexuel
nous sont
aujourd'hui bien
connuset dans leurs symptômes
etmême dansleur
pathogénie. Il n'y
a pas,à
encroire les
auteurs lesplus compétents en
la matière, de troubles de
l'instinct sexuel qui ne tiennent
à quelque atténuation, à
quelque tare del'être physique
oupsychique. Rien de
sein-blable dans le
prétendu
instinct deconservation. Nous obser¬
vons tous lesjoursdes suicides parfaitement
physiologiques,
normaux; nous auronsl'occasion d'y insister
plus loin.
Nous ne croyons donc pas
à
l'existenced'un véritable ins¬
tinct de conservation.
Quellequesoitlathéoriede l'origine des
instincts à laquelle on se rallie, son existence ne
saurait
se comprendre. Serait-ce «unehabitude individuelle»,
comme le voulait Condillac, mais alorsil
faudraitenarriverà penser que l'on consent à vivre « parce quel'on n'aime
pasà chan¬
ger ses habitudes ! »
« L'habitude de vivre en augmentel'attrait», a dit le
poète;
mais c'est là une thèse que, seul, peut
soutenir, d'après
nous, un rêveur.
Verrons-nous dans l'instinct, avec Darwin et H. Spencer,
« uhe habitude héréditaire ». Mais comment expliquer
alors
l'influence indéniable que les conditions de milieu ont sur
le
taux dés suicides ? Enfin, à ceux qui voient dans
l'instinct
de conservation « une
propriété
primitive ettoujours la
même dece qui constitue notre être», nous
répondrons
par l'objection pr.écédentequi est encoreici valable etsuffisante.
L'instinct de conservation n'existe pas; l'homme
tient
cependant à la vie, nul doute à ce sujet, mais il n'est pas rationneld'expliquer cetattachement à la viepar uninstinct.
Qu'il ait« un devoir de conservation », c'est possible, mais
il
nenous appartient pas de discuter cette question :
elle est
du ressort de la morale.
Ce n'est donc pas dans un trouble d'un instinct aussi hypo¬
thétique
que nous devons chercher les causes profondes du suicide, et, niant son existence, nous pouvonsaffirmer
que le suicide n'est pas un vice de l'instinct de conservation.bibliographie
Aaiyot, Traitéde l'amour des pères etmères envers leurs enfants (trad.'
dePlutarque).—Aristote, Histoire des animaux, livres VIII et IX (trad.
française de Camus). Les opinions des philosophes. — Bardies (le P ), Discours de la connaissance des bâtes. —Bonjeant (le P.), Amusement
philosophiquesur
le langage des bêtes.
—Bonnet, Hypothèse sur l'âme des
bêtes etleurindustrie, tomeYIII, Neufchâtel1783. — Bossuet,
De la
con¬naissancede Dieuet desoi-même. — Boullier(leP.), Essai
philosophique
surl'âme desbêtes.—Buffon, Discourssurla nature des animaux(tome
IV).
Histoiredu chien (tome V), Histoiredel'éléphant
(tome XI).
—Comte (Au¬
guste), Cours de
philosophie positive.
—Condiliac, Traité des animaux,
Traitédes sensations(Préambule de l'extraitraisonné).—
Cuvier (Frédéric),
Histoirenaturelle des mammifères.— Cuvier (Georges),
Biographie
univer¬selle, Vie de Buffon. —Darwin, L'expression
des émotions chez l'homme et
les animaux(trad. parSamuelPozzi).—Descartes,
Discours
surla Méthode
(5epartie,tomeVI). — Flourens,
Histoire des
travauxde G. Cuvier.
— Leibniz, Nouveaux essais sur l'entendement humain. —Locke, Essai
surl'entendement humain.—Montaigne, Essaisliv. Il, ch. XII. — Plutarque,
Histoiredes animaux. — Réaumur, Mémoire pour servir à l'histoire des
insectes. — Spencer (Herbert), Introduction à
la
sciencesociale, De l'éduca¬
tion intellectuelle, morale et physique, Principes de
Biologie (trad.
par Cazelles). Principes de sociologie (trad. parCh. Ribolet, A. Espinas).
— Taine, Del'Intelligence.CHAPITRE II
Le Suicide et ses
rapports
avecl'Aliénation
mentale.
Si le suicide ne trouve pas sa
raison d'être dans le trouble
d'un instinct, il est permis de se
demander s'il
nefaudrait
pas y voir un
trouble de la raison? En d'autres termes, tout
suicidé ne serait-ilpaslin
fou?
Pareilleopinion nous
choque aujourd'hui où
nous avons généralement pourle suicide la plus large indulgence, et
une indulgence que nous ne
basons
pascertainement
surl'irresponsabilité des suicidés. Certes,
nous avonstous connu
des suicidés, et pour
plusieurs
aumoins
nous pouvons nous portergarantde l'intégrité de leur raison. Mais cette hypo¬
thèse du suicide,
symptôme de folie,
a eu sonheure de
célébrité, a même été
brillamment défendue, etnous devons
examiner les arguments
invoqués
par sespartisans
avec toute l'impartialitédésirable.
Les uns soutinrent avec
Esquirol (4)
que«l'homme n'at¬
tente à sesjours que lorsqu'il est
dans le délire
».Ils consi¬
dèrent le suicide comme « un
phénomène.consécutif à
un grand nombre de causes diverses », unépisode
au cours d'une affection mentale.Les autres, avec Bourdin
(2), voient dans le suicide
« une folie spéciale » ou pourmieux dire
unefolie partielle,
une« monomanie ».
(') Esquirol, Des maladies mentales.
(*) Bourdin, Impulsions. Sesrapports avec
le
crime(Ann.-méclic.-psychol.,
1897, p. 427j.
— 28 -
Et d'abord, si nous nous occupons de la théorie défendue par Bourdin, la monomanie,en général, existe-t-elle ? Si oui,
nous rechercherons Si les caractères des monomanies se
retrouvent dans chaque suicide, ou du moins dans ceux
qu'on eut l'occasion d'examiner soigneusement. Si nous y retrouvons ces caractères, la preuve est faite, et nous pou¬
vons conclure que le suicideest symptôme de la folie.
Mais aujourd'hui presque tous les auteurs s'accordent à dire que la théorie des monomnnies a vécu. On sait quel rôle
considérable joua cette conception des monomanies dans l'histoire de la psychiatrie. Elle la domina pendant vingt-cinq
ans, de 1835 à 1860, d'Escfuiroi à Morel
(*).
Esquirol l'avait basée sur l'observation des faits et sur le raisonnement.Etudiant les aliénés, il remarqua que certains d'entre eux étaient atteints de troubles de l'entendement sans présenter
aucune altération affective,etque d'autres,aucontraire, tout
en raisonnantjuste, présentaient des troubles d'ordre affec¬
tif. 11 observa aussi des impulsions dénuées d'éléments d'ordreintellectuel et affectif, et alors il constitua ses trois grandes variétés de monomanies: intellectuelles,
affectives,
instinctives. La
psychologie
de l'époque s'adaptaità
mer¬veille aux faits ainsi interprétés. N'avions-nous pas
trois
facultés distinctes: l'intelligence, la sensibilité, la volonté?
Rien deSurprenant à ce qu'on les trouvât atteintes séparé¬
mentchez l'aliéné, puisque chez l'homme normal elles agis¬
saient chacune pour leur compte.
Mais cettedoctrine, défendue tout d'abord dans son inté¬
gritépar les élèves d'Esquiroi, fut bientôt attaquée.
Falret père(2)
affirma qu'il n'y avait pas une seule-observation authentique de monomanie. Bientôt on battit en brèche la théorie des trois facultés; on parla d'unité intellectuelle,de
« moi psychique».
Enfin,
unecompréhension plus justedes
(') Morki., Maladies mentales, p.420. Cas d'obsession {Archives deméde¬
cine, 1886).
(2) Falret, Société médico-p.sychologique (1866). Discussion sur la folie
raisonnante(Archivesgénérales de médecine, 1866).
faits enleva aux monomanies un certain nombre d'états morbides qui ne leur appartenaient pas en propre. Baillar- ger
(!)
décrivit la paralysie générale, Falret parla de folies intermittentes. Vinrent ensuite les foliesépileptiques,
hysté¬riques, toxiques. Ladoctrine des monomaniesreçut enfinson coup de grâce de la main de Morel, qui opéra à son touren
psychiatrie
unerévolution
aussi retentissante que celle qu'avait faite avant lui Esquirol,Si donc les monomanies d'Esquirol, les délires partiels de Ferrus n'existent pas, la conception que se faisait Bourdin du suicide tombe d'elle-même et n'a pas besoin d'autre réfutation.
Mais l'autre thèse, celle quesoutint Esquirol, et
beaucoup d'autres,
cette thèse qui consiste à voir dans le suicide unincident survenu au cours de l'aliénation mentale, n'est pas touchée par la faillite de la théorie des monomanies, et mérite d'êtresérieusement examinée.
Il est à remarquertout d'abord quejusqu'à nosjours cette thèse est soutenue par les seuls aliénistes, et ceux qui leur
ont emprunté. Or si les suicidés que les aliénistes ont observés étaient des fous, il ne s'ensuit pas forcément que tous les suicidés soient atteints d'aliénation mentale.
Beaucoup en effet échappent à l'observation des aliénistes.
Conclure en pareille matière d'un certain nombre de cas, même nombreux, àla généralité deces cas,ne constitue pas une opération de logique légitime. Et lors mêmeque tous les aliénistes viendraientnous dire,avecMoreau de Tours
(2),
« on penche vers cette opinion — que le suicideest toujours
un symptôme de folie— d'autant plus qu'on a acquis plus
d'expérience
etqu'enfin on a vu plus d'aliénés »,cette asser¬tion ne saurait entraîner notre conviction. Il est en effet toute une catégorie de suicides contre l'origine vésanique
(fi Baillvrger,Archives cliniques des maladies mentales et nerveuses,
1861, p.40.
t2)Moreau de Tours, Psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de l'histoire. 1860.