Début août 1973, les organisateurs du coup d’État savent que les groupes de marins, malgré les imperfections de leur organisation, représentent un obstacle important au soulèvement, sinon le principal. Il est difficile d’imaginer le cours qu’aurait pris l’Histoire si les marins n’avaient pas été arrêtés, car à ce moment tout semblait pos- sible. « S’ils n’étaient pas parvenus à désarticuler la résistance que nous avions or- ganisée –commente le marin Carlos García– j’ignore ce qui se serait passé ; je pense que nous étions capables de neutraliser la Marine lors d’un coup d’État, je crois que nous en étions capables
1».
Le développement de la conspiration exige sans tarder le démantèlement des grou- pes de militaires anti-putschistes. Comment les exclure ? Les commandements puts- chistes connaissent plusieurs marins membres de ces groupes, mais ils ne peuvent les sanctionner sur base de leurs réactions aux discours putschistes… L’aberration juridique d’arrêter des marins qui défendent le gouvernement alors que leurs chefs conspirent ouvertement, constitue en effet un défi énorme.
Les arrestations survenues à El Belloto, en juin, visent à écarter du service actif deux marins susceptibles de diriger l’opposition au coup d’État sur la base. Les charges initiales sont si faibles que le procureur reconnaît que l’accusation n’est pas fondée.
Le 28 juillet, trois jours après le début de la seconde grève des camionneurs, les ar- restations se déchaînent à l’École du génie ; les charges sont également inconsistan- tes, voire injustes.
Entre les arrestations d’El Belloto et celles de l’École du génie le niveau monte d’un cran. Les secondes s’accompagnent de coups (pas encore de tortures) et de perquisi- tions. Pour la première fois, les idées sont criminalisées : posséder des livres et des journaux qui révèlent des idées de gauche peut être considéré un délit et leurs lec- teurs commencent à s’en défaire. Malgré les interrogatoires, les confrontations et les pressions, ces procès respectent –encore– certaines formes.
Ces arrestations cherchent à tester, dans un certain sens, la capacité de réaction du gouvernement et de la gauche, mais tous deux garderont un silence éloquent, dans l’espoir sans doute d’éviter le début d’un nouvel affrontement avec la Marine. Ce signe de faiblesse, qui ne passe pas inaperçu, stimule une nouvelle escalade. Par ail- leurs, sans doute la dernière semaine de juillet, les services secrets apprennent que le groupe de la flotte va se réunir avec des dirigeants politiques.
La nuit du dimanche 5 au lundi 6 août, une importante rupture se produit dans l’Histoire du Chili. La légalité républicaine cesse d’être en vigueur dans certaines enceintes de la Force navale où s’instaure désormais l’ordre que préparent les puts- chistes. Deux pouvoirs vont coexister durant cinq semaines : celui du gouvernement légitime, qui s’amenuise, et celui de la fraction des officiers déterminés à perpétrer
1 [I] García, 2002.
le coup d’État, qui se développe avec virulence. Les tortures seront appliquées dans les casernes contrôlées par ceux-ci, où l’État de droit a cessé d’exister, mais ces offi- ciers agissent encore à l’insu des autorités de l’État et du commandant en chef.
La fraction putschiste de la Marine organise au moins deux équipes de tortionnai- res : l’une à Viña del Mar, au fort Vergara, et l’autre à Talcahuano, au fort Borgoño.
Toutes deux appliqueront des tortures planifiées, scientifiques. Le sergent Juan Cárdenas, alors âgé de 37 ans, dont 21 ans de service dans la Force navale, sera sans doute la première personne soumise à des tortures au cours de cette période
*. Durant les heures et les jours suivants, d’autres marins subiront le même sort, et quelques semaines plus tard, la torture deviendra une politique d’État…
Le procès 3926, ouvert contre les marins de la flotte, est fondamentalement différent des procès 3879 d’El Belloto et 3941 des Écoles. Dorénavant, les véritables interro- gatoires seront à charge de groupes illégaux de tortionnaires, qui visent à arracher les « aveux » exigés par les planificateurs du coup d’État et qui constitueront bien vite la base du « Plan Z ». Les procureurs, plus ou moins complices, se limiteront à les enregistrer sur des documents légaux.
L’arrestation des marins et les premières tortures seront le thème des derniers débats en démocratie et porteront un coup décisif au moral de la gauche. En fait, pense le dirigeant du
MAPULeopoldo Luna,
« les marins n’ont jamais compris qu’Allende ait pu les laisser prisonniers […] ils ne comprenaient pas comment un gouvernement auquel ils transmettaient des informations depuis un certain temps, ne se mouille pas pour eux2 ».
Selon Félix Vidal, du
MIR, les marins organisés avaient demandé à leurs contacts ci- vils la garantie d’être soutenus par les directions politiques, car par leur attitude, ils risquaient bien plus que leur travail et leur stabilité familiale. Lorsque les marins se- ront détenus et que l’appui catégorique du gouvernement leur fera défaut, la démora- lisation sera immense et la peur se répandra. Après les arrestations, presque tous les marins organisés cesseront de voir leurs contacts ou demanderont une pause. Durant les cinq semaines qui précèderont le coup d’État, le
MIRne recevra pratiquement plus d’informations de l’intérieur de la Marine
3.
* Au sens strict, le premier torturé fut le faible ouvrier Riquelme, pour lui faire « avouer » la participation de membres du GAP et de Cubains dans l’assassinat de l’aide de camp Araya. Mais dans ce cas la torture fut improvisée. Par contre, les tortures de la Marine furent planifiées.
2 [I] Luna, 2003.
3 [I] Vidal, 2002.
7.1- L’ ARRESTATION DES MARINS DE LA FLOTTE ET LE DEBUT DE LA TORTURE AU C HILI
L’Académie de guerre navale est un ancien édifice de quatre étages dressé au som- met de la colline Artillería, à Valparaiso, peint à cette époque en vert rouille. La pri- son de la Marine appelée « Garnison
IMd’ordre et de sécurité », connue comme
« caserne Silva Palma », est située un peu plus bas. Ces deux bâtiments, qui com- muniquent directement, seront le centre d’histoires tragiques.
Début août, deux bateaux de guerre japonais se trouvent au port, les plus modernes de la flotte nippone, selon El Mercurio, sous le commandement du vice-amiral Jikyo Ishino
4. La présence de ces navires est due à la politique du gouvernement de diversification des relations militaires. Près des bateaux nippons, le destroyer Blanco et le croi- seur Latorre, amarrés ensemble, sont à quai.
7.1.1- Début des arrestations
Le dimanche 5 août, une opération militaire se déploie en vue d’arrêter les marins.
Juan Cárdenas apprendra plus tard qu’elle fut apparemment coordonnée par Julián Bilbao depuis l’Académie de guerre
5. Le lendemain, il sera désigné procureur.
7.1.1.2- Dimanche 5, la nuit
Le sergent Juan Cárdenas est arrêté à son arrivée au destroyer Blanco, à la tombée de la nuit. Un groupe d’officiers –se souvient-il– le conduit à la salle de comman- dement, le ligote, lui bande les yeux et l’emmène, sans aucune explication
6. D’autres marins connaîtront le même sort.
La version de Hernán Julio, commandant du destroyer, diffère légèrement. Il se sou- vient qu’il fut impressionné par le nombre de marins organisés sur son bateau. Il ne connaît pas personnellement le sergent. On apprendra plus tard –affirme-t-il– qu’il est marié à une militante du
MIR, secrétaire de l’« actuel Tohá » et que « celle-ci fera de Cárdenas un militant du
MIRet il sera le lien
*». Arrivé ce jour-là au bateau vers six heures du soir, le sergent est détenu et interrogé par le second commandant Re- nato Tepper, peu apprécié du commandant Julio :
« Les marins furent interrogés au fur et à mesure de leur arrivée. Comme la femme du sergent Cárdenas vivait à Santiago, celui-ci rentrait tôt ; c’est ainsi qu’il arriva vers 18h. Il fut tout d’abord interrogé par le second commandant qui était Renato Tepper, une per-
4 El Mercurio de Valparaiso, 7-8-73.
5 [I] Cárdenas, 2002.
6 [I] Cárdenas, 2002.
* La femme de Cárdenas, Regina Muñoz Vera, est communiste et une des secrétaires de Daniel Vergara, vice- ministre de l’Intérieur.
Illustration 1. La « Garnison IM d’ordre et de sécurité », connue comme « caserne Silva Palma », la prison de la Ma- rine.
Photo : Alberto Navarrete, La Estrella
sonne peu réfléchie, à mon avis, une petite tête, peu de cervelle ; un phénomène dont je pense ‘comment a-t-il pu s’élever jusqu’ici ?’, je l’ignore. Le fait est que l’homme [Rena- to Tepper] vient m’informer : il [le sergent] nie tout. Finalement je lui dis ‘Amenez-le moi !’, et on me l’amène. Le type arrive, maigre, blanc comme du papier ».
Le sergent nie tout, rapporte Tepper au commandant qui lui ordonne de l’amener, surveillé par deux gardes. Il découvre un homme maigre montrant des signes évi- dents de peur. « Que savez-vous de cela ? », lui demande-t-il. Juan Cárdenas répli- que qu’il ignore ce dont il s’agit et n’a jamais fait partie d’un mouvement. Julio lui donne cinq minutes pour réfléchir. Passé le délai, Cárdenas revient et réitère qu’il est innocent « je suis aux machines, comment vais-je diriger un mouvement… ». Pour le commandant, l’argument est raisonnable : comment un sergent de machines, qui connaît peu de la passerelle, endroit d’où l’on gouverne le bateau, pourrait le diri- ger ? Sans autre formalité il remet son prisonnier à l’Infanterie de marine ; un ca- mion s’approche et l’emmène. Le commandant Julio ne reverra jamais le sergent Cárdenas
7.
Cette nuit-là, quelques minutes après le début des arrestations, les services de ren- seignements saisissent un document primordial. En perquisitionnant le casier de Juan Cárdenas, ils découvrent le « Branle-bas de combat » (annexe 18) qui précise l’endroit où se trouvera chaque marin dès la prise de contrôle du destroyer. Le do- cument aurait été rédigé par Cárdenas et Roldán et transcrit par Velásquez
8. Ils trou- vent en outre un système de codage des numéros de téléphones (« additionnez au numéro réel la clé 28 92 54 »), ainsi que la moitié d’un billet de 10 escudos, moyen de reconnaissance du porteur de l’autre moitié
9.
Débarqué les yeux bandés, le sergent est conduit à un endroit qu’il ne parvient tout d’abord pas à identifier. Il gardera son bandeau en permanence mais découvrira malgré tout qu’il s’agit du régiment Miller (fort Vergara). Une équipe de tortionnai- res l’attend.
Dès son arrivée, toujours ligoté et les yeux bandés, une équipe d’officiers de l’infanterie de marine commence à le torturer. Après l’avoir flagellé, les tortionnai- res l’attachent sur une croix en forme de « X », « avec les jambes tellement écartées que leur intention était de me écarteler » ; ils le frappent spécialement aux parties génitales. La torture se prolongera durant toute la nuit jusqu’au lendemain matin.
Au cours de l’entretien qu’il donnera à Chile Hoy vingt jours plus tard, le sergent décrit le traitement : torturé à l’électricité, les secousses provoquées par les déchar- ges électriques lui démettent son bras gauche ; ils l’enferment ensuite dans un cer- cueil, qu’il parvient à voir, et le lancent sur une pente ; suivent des immersions dans un récipient d’eaux usées mais au troisième plongeon il perd connaissance. Revenu à lui, il est frappé à la tête « car il n’y avait plus un endroit sur mon corps où ils pouvaient encore me frapper
10».
Lorsque nous l’avons interviewé trois décennies plus tard, Juan Cárdenas répond à la difficile question sur les tortures, confirmant les informations publiées en 1973 :
« ils ont appliqué toutes les méthodes de tortures sur nous. J’en suis sorti, en mauvais état
7 [I] Julio, 2004.
8 [I] Fuentes, 2003 ; [I] Lagos, 2001. [I] Velásquez, 2003.
9 Procès 3926, folios 4 ; 11-13.
10 Chile Hoy 64, 31-8-73.
malgré mon état physique qui a toujours été bon. J’ai toujours fait beaucoup de sport. Cela m’a servi pour pouvoir les supporter. Mais ils ont été très durs avec moi. Je crois que je suis l’un de ceux qui a le plus subi. J’ai connu toutes les tortures : ils m’ont attaché à une croix, ils m’ont appliqué de l’électricité, ils m’ont immergé dans des puits d’eau, des puits d’eau… pour la puanteur, je crois qu’il s’agissait de déchets humains. Alors ils me reti- raient à moitié mort, je vomissais, ils me laissaient un peu souffler et puis recommen- çaient. Il y avait un médecin. J’ai entendu un médecin. C’était lui qui indiquait ‘ça suffit, arrêtez, arrêtez’ ; les types me laissaient me reposer un peu et puis recommençaient ».
Ils l’interrogent « sur les bombardements, sur le fait que nous allions les éliminer tous, l’Infanterie de marine », et il commente :
« Je savais d’avance ce qui m’attendait si nous perdions. Tout d’abord, par chance, j’ai survécu. Je savais que je jouais le tout pour le tout –beaucoup de compagnons se trou- vaient dans le même cas– c’était une question de vie ou de mort11 ».
7.1.1.3- Lundi 6 et mardi 7
Durant la nuit du dimanche, le sergent Cárdenas est transféré, à moitié mort, à l’Académie de guerre. Il est enfermé dans une enceinte de détention située dans la partie inférieure de l’édifice
12où les coups pleuvent mais cette fois sans questions.
Le lundi matin
13il est amené à l’infirmerie mais en voyant son état, l’infirmier re- fuse de le soigner : « je ne me mêle pas à cette histoire –dit-il– cet homme doit être vu par un médecin ». Il ne sera toutefois pas hospitalisé. L’infirmier aura la même attitude face à Blaset et à Lagos
14.
Le procès juridique s’ouvre formellement le 6, avec l’information du chef du dépar- tement A2 (renseignements), le capitaine Hugo Hernández Ibáñez, transmise au commandant en chef de la flotte, l’amiral Pablo Weber :
« un groupe du personnel a été détecté, il semble impliqué dans des actions visant à rom- pre l’ordre et la discipline à bord des unités […] il a tenu des réunions à bord et à terre le 5 août 1973 dans les environs de l’Avenue Argentina ».
Selon le capitaine des renseignements, le marin José Araneda (qui avait assisté à la réunion dimanche) a cité la veille le nom de Cárdenas, Blaset et José Lagos.
L’amiral Weber désigne Julián Bilbao comme procureur administratif
15*.
Ce lundi, dans un état lamentable, Cárdenas dépose pour la première fois devant le procureur Bilbao. Il reconnaît être le chef d’un groupe organisé sur le destroyer Blanco « pour prendre le contrôle du bateau au cas où les officiers tenteraient de mener à bien un coup d’État » et avoir participé à des réunions avec des civils du
MIR
, du
MAPUet du
PS. Son contact est un certain Tito, leur dit-il, et il admet être l’auteur du « Branle-bas » découvert dans son casier
16.
Le sergent se souvient d’avoir dénoncé les tortures subies devant le procureur Julián Bilbao, mais le procès n’en dit rien. Le procureur se contente de lui répondre « en
11 [I] Cárdenas, 2002.
12 [I] Cárdenas, 2002.
13 Chile Hoy 64, 31-8-73.
14 Chile Hoy 64, 31-8-73.
15 Procès 3926, folio 1.
* Blaset affirme que Juan Mackay Barriga agit également comme procureur.
16 Procès 3926, folio 4.
cas de coup d’État, aucun dirigeant de gauche ne restera vivant
17».
Près de trente ans plus tard, le sergent explique que « Tito » –qui figure au procès comme son contact avec le
MIR– est une invention. « J’ai inventé différentes choses et ainsi plusieurs compagnons sont restés libres », rappelle-t-il. Il avait en outre pris la précaution de demander à sa femme Regina Muñoz de ne pas demeurer chez elle à Santiago ces jours-là. Lorsqu’ils perquisitionneront sa maison, ils ne la trouveront pas
18. Le lendemain, le mardi 7, le sergent est ramené devant le procureur Bilbao.
Dans une seconde déposition, il se dénonce comme unique responsable ; ayant con- sulté un avocat pour savoir si le mouvement était légal, explique-t-il, il n’informa pas par voie régulière de crainte d’être arrêté. Il ajoute qu’Altamirano et Enríquez n’ont pas considéré l’opération faisable et rappelle que le capitaine Tepper avait af- firmé que le gouvernement tomberait dans 15 jours
19.
Le lundi 6, sur les bateaux, les marins trouvent au réveil la coupée fermée, personne ne pourra donc sortir
20. Sur le destroyer Cochrane, le commandant en second in- forme qu’un mouvement séditieux a été détecté sur le Blanco et qu’il y a de nom- breux détenus
21.
Sur le Blanco, durant la forma- tion matinale, les marins ap- prennent que des militants du
MIR
ont été détenus, dont le sergent Cárdenas ; les services disposent d’une liste, leur dit- on, tout en criant : que les per- sonnes impliquées avancent ! La terreur s’empare des marins figurant sur la liste (le branle- bas) mais ils ne peuvent pas faire grand chose
22. Bientôt Roldán, A. Salazar, Velásquez et d’autres seront arrêtés.
José Velásquez avait noté la nuit antérieure une augmentation du nombre des gar- des ; par ailleurs, depuis son arrivée sur le bateau, il se sent observé par l’officier qui avait tenté d’écouter ses conversations à Huasco quelques semaines auparavant. Un quartier-maître armé fait rapidement irruption au centre de contrôle du feu, vise Ve- lásquez et lui ordonne d’avancer au carré des officiers. Il y est tout d’abord interrogé par les officiers subalternes, puis par le commandant en second Tepper et finalement par le commandant Julio. Il répondra à tous qu’il ne sait rien et préfère déposer de- vant le procureur. Son officier de division, qui l’apprécie pour ses qualités profes- sionnelles, l’accompagne à Silva Palma ; en se retirant il lui souhaite bonne chance
17 Chile Hoy 64, 31-8-73.
18 [I] Cárdenas, 2002.
19 Procès 3926, folio 7.
20 [I] Cifuentes, 2000.
21 [I] Carvajal, 2003.
22 [I] Roldán, 2003.
Illustration 2. Le destroyer Blanco et le sous-marin Simpson dans le port de Valparaíso à la fin août 1973.
El Mercurio 24-8-73.
tout en rappelant à la garde que le détenu a le droit de communiquer
23.
Vers 9h, Roldán reçoit l’ordre de se présenter à la cabine du commandant en second Tepper pour l’informer de la santé de sa femme hospitalisée à Talcahuano. Roldán comprend qu’il s’agit d’une ruse, mais il ne peut qu’obéir. Tepper « m’attrape aussi- tôt, m’accuse de traître, m’insulte grossièrement tant qu’il peut ». Le quartier-maître s’efforce de ne pas s’offusquer et lui répond : « écoutez, vous savez quoi, vous êtes en train de m’insulter, je ne suis pas un môme, que voulez-vous ? ». Après un déluge d’accusations, l’officier l’arrête dans sa cabine. Un groupe de fantassins viendra le chercher peu après pour l’emmener à la caserne Silva Palma, en même temps que Alberto Salazar.
Durant toute la journée du mardi 7, Roldán et A. Salazar demeurent au secret sous bonne garde pour éviter qu’ils ne parlent entre eux. Ils sont conduits de nuit à l’Académie de guerre auprès du procureur Julián Bilbao. Juan Roldán se trouve dans une situation extrêmement difficile : ses interrogateurs ont le plan d’occupation du destroyer Blanco qu’il avait élaboré avec d’autres et connaissent les 56 marins qui y figurent. « Ils m’ont montré la liste, je ne pouvais donc pas nier », explique-t-il. Il tente de se défendre et de défendre ses compagnons en s’efforçant de les oublier :
« j’ai essayé d’oublier un nombre maximum de personnes […] je me suis tu, comme si brusquement je m’étais endormi, ainsi debout. Je ne voulais pas écouter, les écou- ter, et je ne voulais rien dire », sachant que ce qu’il reconnaîtrait serait utilisé contre lui
24.
Ils font pression sur lui physiquement, « ils me piquent avec un poinçon sur les bras, sur la tête », lui montrent qu’ils détiennent des informations et lui lisent des déclara- tions des autres. Il se rend compte qu’il doit admettre quelque chose. Il confirme ainsi sa participation à la réunion avec Altamirano, reconnaissant que ce fut une sot- tise et qu’il était en désaccord avec les participants. Il avoue également qu’il élabora le « Branle-bas » avec Velásquez et le remit à Cárdenas. Les noms qui y figurent, précise-t-il, sont ceux de personnes avec qui il conversa, sans leur demander si elles s’embarqueraient dans l’aventure
25. En s’attribuant la responsabilité de la liste, Rol- dán permettra à de nombreux marins inscrits sur la liste d’éviter le procès. Ceux-ci pourront affirmer qu’ils ignoraient son existence ; et si on ne parvient pas à les accu- ser d’autre chose, ils sortiront indemnes ou du moins éviteront le pire.
Interrogé sur la teneur des réunions avec les dirigeants politiques, Roldán signale que « face à la possibilité de s’emparer des bateaux, ces politiciens ne se manifestè- rent ni en faveur ni contre » ; lorsque les marins sollicitèrent l’appui « les politiciens répondirent qu’ils y penseraient, sans finalement se prononcer
26».
A la fin de l’interrogatoire, après lecture de la déposition, ils la lui présentent pour qu’il le signe. Juan Roldán souhaite la lire, quelque chose qu’il n’a pas dit pourrait en effet y être noté. « Non » lui répondent-ils, ici figure ce que tu as dit; « signe seu- lement et tout ira bien ». Le marin réplique « je veux voir » et s’empare du papier qui lui est aussitôt arraché mais dans la lutte le papier se chiffonne. De très mauvaise humeur, ils recommencent à dactylographier la déposition qu’ils placent sur la table, le contenu caché par une feuille ne laissant la place que pour la signature. Epuisé
23 [I] Velásquez, 2003.
24 [I] Roldán, 2003.
25 Procès 3926, folio 9.
26 Procès 3926, folio 9.
Juan Roldán signe. Le document est daté du lendemain, 7 août. La signature de ce document, comme celle des autres dans le procès, ne sera pas apposée en pleine connaissance de cause de la personne interrogée.
Le lundi 6, le soir, Pedro Lagos est de garde dans l’unité de communications, seul, à charge du télétype, des quatre équipements de fréquence de secours maritime et de la machine de cryptographie. Il sait qu’il peut être arrêté à tout moment. Le trafic de communications est normal jusqu’au moment où le télétype lance le message sui- vant : « Communication urgente, transbordez, en commission de services, à l’Acadé- mie de guerre navale, le quartier-maître en second radiotélégraphiste série tango 2999, Pedro Lagos Carrasco ».
Face à ce télex ordonnant sa propre arrestation, le quartier-maître Lagos, désemparé, subi la solitude pathétique, au sens propre et au figuré, qui vivent les marins loyalis- tes. Isolé de l’État de droit, il ne peut faire appel à la légalité qu’il défend. Le quar- tier-maître n’a d’autre solution que de transmettre l’ordre à son supérieur direct, le lieutenant Badilla, connu pour ses positions putschistes.
– « Pourquoi dois-tu être transbordé ? » demande le lieutenant. « Je n’en ai pas la moindre idée », répond le quartier-maître. – « Et à l’Académie de guerre ? Ce doit être parce que les marins détenus, les subversifs, sont en train de tomber » com- mente-t-il, et il ajoute – « tu vas sans doute remplir des fonctions de sécurité ».
Lagos revêt son uniforme de sortie (il sera l’unique détenu en uniforme) et se rend à l’Académie de guerre. Une seconde chance de s’échapper se présente. Un sergent ami est de garde ; il semble ignorer la véritable signification de la « commission de services » et lui dit « tu vas devoir attendre ; tu sais quoi, si tu veux, laisse ton équi- pement ici et reviens demain ». Craignant de tomber dans un piège et face au doute angoissant de sauter dans l’inconnu, le quartier-maître préfère attendre. Le lieutenant Pedro Benavides arrive, lit le message et lui dit : « tu es arrêté imbécile ». La garde, immédiatement appelée, l’immobilise contre le mur. Benavides le fouille personnel- lement et l’enferme dans une chambre
27, qui, par pure coïncidence, est celle de Luis Aguirre, marin démissionnaire, en service à la caserne Silva Palma, et secrètement membre du
MIR.
Lorsqu’il se présente pour sa garde nocturne Luis Aguirre trouve sa chambre gardée par des fantassins de marine. Ils l’autorisent à retirer ses affaires pour les déposer dans le nouveau dortoir du personnel, ce qu’il fait accompagné d’un fantassin. Il peut ainsi voir Pedro Lagos montrant des signes de maltraitance. Celui-ci lui sourit, mais ils ne peuvent parler. Aguirre apercevra plus tard le sergent Cárdenas
28.Étrangement (ou pas tellement), avant l’arrestation de Pedro Lagos, un groupe de marins du bateau avait informé sa femme Ibis Caballero de l’arrestation imminente.
Elle apprendra peu après que son mari a été transféré en jeep à la caserne Silva Pal- ma. Aucun de ces informateurs solidaires ne sera découvert
29.
27 [I] Lagos, 2001.
28 [I] Aguirre, 2000 ; 2005.
29 [I] Lagos, 2001.
7.1.1.4- Les arrestations sur le croiseur Latorre
Le lundi 6 au matin, le commandant en second du croiseur Latorre
*appelle tous les marins sur la dunette (partie arrière du pont) pour les informer de la découverte d’un groupe de « terroristes » infiltrés : le sergent Cárdenas du Blanco a été détenu – annonce-t-il–, mais il y en a d’autres; il existe à bord un groupe de marins impliqués dans des actions séditieuses, dit-il, il ne peut le tolérer. Tous seront jugés. Si certains ont eu un comportement semblable, qu’ils aillent dans sa cabine pour lui parler, vo- lontairement, pour éviter des problèmes
30. Évidemment, personne ne s’y rend. Les marins du pont (Salazar, Ibarra et autres) parviennent à converser rapidement et dé- cident de se réunir en dehors du bateau pour évaluer les dommages causés à l’orga- nisation et la restructurer
31.
Le quartier-maître Pedro Blaset est conduit par un lieutenant auprès du commandant (en second ?) qui lui ordonne d’avouer ses actions séditieuses. Blaset réplique qu’il a seulement tenté de répondre à l’hostilité des officiers envers le gouvernement du président Allende et qu’il est disposé à défendre la Constitution et les lois. – « Ce n’est pas ça que je veux que vous avouiez » répond l’officier, « je veux savoir ce que vous faites pour faire un coup d’État ». Le marin rétorque qu’il défend le gouver- nement constitutionnellement légitime. Indigné, l’officier change de ton et le me- nace de tortures : « si tu n’avoues pas, tu recevras un traitement face auquel je ne pourrai rien faire, tu passeras de très mauvais moments […] j’insiste, tu vas être très malmené ». Blaset répond : « je suis disposé à affronter les conséquences ». Des fantassins de marine le débarquent
32et arrêtent en même temps José Lagos
33.
Ils obligent Blaset à s’allonger sur le quai, lui attachent les mains et lui bandent les yeux, tout en lui expliquant qu’il s’agit de la procédure et qu’il doit rester calme. Ils l’emmènent vers une destination inconnue mais, durant le trajet, il glisse son ban- deau et parvient à reconnaître le fort Vergara et un endroit où il avait été en entraî- nement. Ils le déshabillent et il voit qu’on le conduit au camp d’entraînement de combat des fantassins. De midi jusqu’à la nuit il sera torturé : ils le pendent tout en le frappant constamment, puis l’introduisent dans des barils remplis d’urines et de matières fécales ; lorsqu’il s’évanouit, ils le réveillent à coups de jets d’eau et le bru- talisent pour connaître les noms des membres du groupe et savoir s’il a assisté aux réunions avec Enríquez et Altamirano. Il sera conduit de nuit à la caserne Silva Pal- ma, à la cellule des prisonniers mis au secret où se trouvent José Lagos et Sebastián Ibarra
34.
Le quartier-maître Pedro Blaset, second marin interrogé par le procureur Bilbao
*, reconnaît la réunion du dimanche avec Roberto (Carlos Díaz). Tout comme Cárde- nas, il avoue « appartenir au groupe du Latorre pour prendre le contrôle du bateau au cas où les officiers tenteraient de mener à bien un coup d’État
35». Blaset sera mis au secret durant une semaine environ. Il n’a pas le moindre droit à une hygiène personnelle et sent que les aliments contiennent des anti-inflammatoires. Quelques
* Selon Blaset, ce fut le commandant Carlos Fanta, mais la relation avec le personnel incombe généralement au se- cond. Par ailleurs, Ibarra affirme que ce fut le commandant en second.
30 [I] Blaset, 2003 ; [I] Ibarra, 2003 ; [I] Salazar, 2003.
31 [I] Salazar, 2003.
32 [I] Blaset, 2003.
33 [I] Ibarra, 2003.
34 [I] Blaset, 2003.
* Le procès est daté du 6, mais Blaset se souvient que ce fut le 7.
35 Procès 3926, folio 5.
jours plus tard, Bilbao lui répète les mêmes questions. Blaset répond que toutes ses dépositions n’ont aucune valeur ayant été arrachées sous la torture. « Mon visage était encore enflammé et je n’arrivais pas à marcher correctement », se souvient-il.
Mais Bilbao lui demande ironiquement – « De quelle torture me parlez-vous ? » et il ajoute « Vous persistez à vous rebeller ? ». Il est remis au secret puis à nouveau in- terrogé obstinément : « racontez-nous comment se fera le coup d’État ? ». Le quar- tier-maître répond : « ici, les putschistes, c’est vous » ; « c’est vous qui devriez écrire ici, pas moi
36».
Interrogé par Bilbao, José Lagos reconnaît à son tour son appartenance au groupe organisé du Latorre
37.
Pendant ce temps, à bord du Latorre, chargé bien plus que d’habitude de sacs de pommes de terre
38, Ibarra et Salazar aperçoivent Blaset et J. Lagos sortir détenus.
Durant cette longue journée du 6, ils s’interrogent sur ce qu’il y a lieu de faire. Lors- qu’arrive l’heure si attendue de sortie, à 16 h, la coupée s’ouvre et ils partent se changer. Vers 16h10, un ordre retentit : « coupée fermée » ; ils resteront donc à bord. Le même sort attend les autres bateaux ancrés à Valparaiso. Vers 17h, les ma- rins du pont ayant participé aux réunions sont appelés par haut-parleurs
*: Araneda, Ayala, Claros, Dotte, Ibarra, López, Salazar et Valderrama. Quatre autres membres du groupe échappent à l’arrestation. Conduits séparément aux cabines d’officiers, les marins cités doivent ensuite retirer leurs effets. Le commandant Fanta –réticent à donner le coup d’État– interroge Ibarra : « Pourquoi avez-vous fait cela ? Pourquoi n’êtes-vous pas venu me parler ? » et il ajoute « on peut discuter de ces choses ». Il exige toutefois de lui rapporter toute l’information, et face au silence, remet les dé- tenus aux mains des commandos de la Marine.
Le lundi, à la tombée de la nuit, les détenus du Latorre, ligotés et yeux bandés, par- tent dans une camionnette qui suit un parcours étrange : avant d’arriver à la caserne Silva Palma elle passe par un autre endroit, probablement le fort Vergara –suppose Ibarra– où vraisemblablement la salle de tortures est encore occupée par le groupe chargé de torturer le sergent Cárdenas. A la caserne Silva Palma, ils sont conduits dans un dortoir où 30 à 40 personnes se trouvent sur des couchettes, surveillées par des gardes avec interdiction absolue de communiquer
39. Claros et Valderrama seront les derniers à arriver cette nuit.
Pour d’autres détenus, comme Ayala, les interrogatoires commencent cette même nuit. Ils sont secoués, frappés, menacés d’être envoyés chez les fantassins de marine, mais ne sont pas encore torturés scientifiquement. Les questions révèlent que pour les interrogateurs « la situation est déjà claire. Il n’y a plus d’information à souti- rer ». Ayala ayant été chargé de la salle d’armes, ils le questionnent minutieusement.
« Heureusement il ne manquait rien
40», se souvient-il.
Personne ne leur communique la raison de leur détention. Ils sont enfermés dans des cellules individuelles aux barreaux murés ; un « cosaque » surveille chaque porte.
36 [I] Blaset, 2003.
37 Procès 3926, folio 6.
38 [I] Ayala, 2000.
* Selon Ayala, le marins n’ont pas été appelés, ils mais vont les chercher à la division correspondante.
39 [I] Ibarra, 2003.
40 [I] Ayala, 2000.
Luis Ayala et David Valderrama resteront une quinzaine de jours enfermés dans une grotte souterraine, creusée dans la colline, humide et totalement obscure, scellée par une porte métallique. Ils peuvent sortir pour se rendre aux toilettes une seule fois par jour, le matin. Comme les marins ignorent ce que savent les interrogateurs sur le groupe, ils persistent à nier jusqu’au moment où d’autres parviennent à leur commu- niquer qu’ils peuvent avouer certaines choses
41.
La situation est différente pour Sebastián Ibarra. La nuit du mardi 7, il est emmené au fort Vergara avec José Araneda, le délateur du groupe. Malgré ses yeux bandés, Ibarra se rend compte qu’ils se trouvent au fort Vergara, où ils sont déshabillés.
Trois décennies plus tard, son récit s’arrête là. La suite est tout simplement terrible :
« Je préfère ne pas parler de cela : la torture existe,
O.
K. ? Durant 8 à 10 heures ».
A la différence des tortionnaires de Talcahuano, qui se présentent à visage décou- vert, ceux de Viña del Mar se cachent. Leurs victimes conservent à tout moment la vue bandée. Elles entendent toutefois les voix des autres détenus et des interroga- teurs et Ibarra reconnaît celle du lieutenant Jorge Muratto. Ce qui l’impressionne le plus est de voir les marins frappés et torturés horriblement alors que toute l’infor- mation est connue. Les interrogateurs connaissent les participants aux réunions avec des dirigeants politiques à Valparaiso et à Santiago, même s’ils n’ont pas encore la liste complète. Ils demandent à Ibarra s’il assista à la réunion avec « mayonnaise », sobriquet déplaisant utilisé par la droite pour désigner Carlos Altamirano.
« Ils m’interrogent sur ‘Mayonnaise’ –quel Mayonnaise ? ‘Mayonnaise, comme si tu ne connaissais pas ce fou de Altamirano’ – Non, je leur réponds, j’ai un conscrit qui s’appelle Altamirano mais on ne lui dit pas Mayonnaise. – ‘Imbécile…’. Ceci, disons, fait partie de l’anecdote ».
En même temps, Ibarra croit entendre, mais sans le voir, l’interrogatoire auquel est soumis José Araneda qui, apparemment, subit le même traitement, mais ce n’est pas sûr, « je ne l’ai pas vu », insiste Ibarra. Ramenés à la caserne Silva Palma le lende- main, José Velásquez entend Araneda se moquer cruellement des réactions d’un col- lègue durant la torture
42.
Peu après, les détenus sont conduits à l’Académie de guerre. Pendant leurs déposi- tions devant le procureur Bilbao, son secrétaire, le lieutenant Benavides, dégaine son pistolet, se promène et joue avec lui en visant la tête des détenus
43.
Récapitulons : à Viña del Mar, Juan Cárdenas est torturé durant la nuit du dimanche 5 et toute la journée du 6 ; Pedro Blaset et José Lagos, le lundi 6 à partir de midi ; la nuit du mardi 7, c’est au tour de Sebastián Ibarra et –peut-être– de José Araneda, qui dénonça à son supérieur la réunion du dimanche 5. Les interrogateurs ont une connaissance relativement complète du groupe. La caserne Silva Palma, prévue pour 20 détenus, regroupe dorénavant une centaine de marins. Des lits superposés de qua- tre ou cinq sont ajoutés dans les dortoirs
44.
41 [I] Ayala, 2000 ; [I] Ibarra, 2003 ; [I] Salazar, 2003 ; [I] Valderrama, 2002.
42 [I] Velásquez, 2003.
43 [I] Ibarra, 2003.
44 [I] Valderrama, 2002.
7.1.2- Mardi 7 : les premières nouvelles des arrestations
La première information offi-
cielle des arrestations est diffusée le mardi 7 après-midi par le capi- taine Pedro Barahona Lopetegui, chef des relations publiques de la Marine (annexe 2) :
« Au cours des derniers jours de la semaine dernière, les Servi- ces de renseignements de la Marien ont détecté la gestation d’un mouvement subversif dans deux unités de la flotte, appuyé par des éléments extrémistes étrangers à l’institution ».
« Plusieurs membres d’équipa- ges présumés impliqués » ont été arrêtés, précise le capitaine ; ceci est le résultat des « appels cons- tants à la désobéissance » lancés par des groupes extrémistes. Il conclut :
« La Marine Nationale
condamne fermement toute ten- tative destinée à rompre la dis- cipline et la cohésion institu- tionnelle qui existent dans l’institution ; elle se montrera inflexible et prendra les mesu- res qui s’imposent pour contrô- ler la situation et sanctionner les responsables45 ».
Le lundi 6 ou le mardi 7, la visite d’une militante à un marin permet au
MAPUde s’informer des arrestations. La militante se présente comme sa fiancée mais cette fois on lui dit d’attendre. Un officier venu s’informer à son sujet lui signale que le marin ne peut sortir. La jeune fille réalise immédiatement qu’il est emprisonné. Mise au courant par les militants, la Commission politique à Santiago transmet rapide- ment la nouvelle au Président. Luna ignore qui contacta Allende : Garretón, pour qui le Président manifeste de la sympathie, ou quelqu’un d’autre, comme Aquevedo avec qui les relations sont tendues
46.
7.1.1.1- Le témoin de l’arrivée des détenus à la caserne Silva Palma
Le
MIRest informé des arrestations par Luis Aguirre. Celui-ci attend depuis huit mois une réponse à sa demande de démission de la Marine ; entre-temps, il cuisine, distribue les repas et lave la vaisselle à la prison navale. Il voit arriver les détenus des écoles, mis au secret, mais il ne s’agit nullement d’un isolement ordinaire. En
45 El Mercurio, 7-8-73.
46 [I] Luna, 2003.
Illustration 3. La Une de El Mercurio de Valparaiso du 8-8-73 annonçant la découverte d’un mouvement subversif. Les autres titres informent le changement de ministres ainsi que l’attentat contre un oléoduc à Curi- có.
temps normal, les détenus isolés ne peuvent sortir mais les conversations entre eux sont tolérées. A présent : « ceux-ci se trouvaient dans un isolement total », se sou- vient-il. Confinés dans des cellules individuelles, seuls les gardiens peuvent les voir deux ou trois fois par jour. Les détenus de la flotte arriveront peu après, dont la « fi- gure principale était le sergent Cárdenas ».
Luis Aguirre est le premier témoin connu du début de la torture institutionnelle. La nuit du lundi, sa couchette est occupée par Pedro Lagos ; il lui est assigné, en même temps qu’au reste du personnel, un dortoir situé près de l’entrée,
« Plus ou moins vers 1 h, par une petite fenêtre de la porte, j’ai pu voir Cárdenas, très mal en point, qui entrait à la caserne accompagné de quatre fantassins. Ils l’amenaient avec sa veste de sergent (très sale), en guise de capuchon ; je n’ai vu qu’une partie de son visage meurtri ; je ne le connaissais pas mais le lendemain j’ai su qu’il s’agissait du sergent Cár- denas ».
La nuit du mardi 7, la caserne est à ce point remplie que le personnel n’a plus d’espace pour dormir ; certains détenus sont gardés à la cuisine et même à l’entrepôt.
Le mardi, à la tombée du jour, Aguirre se réunit dès sa sortie avec ses contacts du
MIR
, Carlos Díaz et Félix Vidal. Après l’avoir écouté, ceux-ci le prient d’en informer un dirigeant. Dans la citroen 2cv bien connue, ils se rendent à la colline Rocuant, s’arrêtent derrière une auto type Mini Cooper, orange, occupée par deux passagers ; Aguirre et Díaz changent de véhicule. Après avoir salué, l’accompagnateur du chauffeur –Andrés Pascal, comme il l’apprendra après– lui pose diverses questions sur la situation. Les militants du
MIRenvisagent de photographier les détenus mais cela ne pourra se faire :
« Je me souviens de ses questions détaillées [de Pascal] au sujet des marins détenus : heu- res exactes, noms, nombre de personnes, caractéristiques physiques, condition physique de chacun d’eux. Il m’a fait décrire en détail les dépendances de la caserne, etc. Nous avons ensuite parlé de moi, pourquoi je me trouvais à Silva Palma, depuis combien de temps à la caserne, au parti, ce que je faisais, etc. Il a aussi reproché à Pecho [Carlos Díaz] de ne pas m’avoir offert une assistance légale pour mon problème personnel. Nous avons décidé de chercher un appareil photographique pour enregistrer ce qui se passait, mais cela ne put se faire car le lendemain matin nous étions licenciés, à l’exception de deux personnes, tous ceux qui se trouvaient antérieurement à Silva Palma. Ce n’est qu’au retour, dans la citroen 2cv que Pecho m’a dit que nous venions de converser avec Pas- cal47 ».
Félix Vidal informe Pascal qu’en raison du manque de réaction face aux arrestations, les marins organisés qui n’ont pas été détenus sont démoralisés et ont cessé de pren- dre contact. Le
MIRne sera pratiquement plus informé de ce qui se passe au sein de la Marine
48.
Le mercredi 8 août au matin, Luis Aguirre apprend, à l’improviste, qu’il s’agit de son dernier jour à la caserne Silva Palma et dans la Marine. Toutes les personnes soumises à une instruction judiciaire mineure sont rassemblées et mises au courant de leur licenciement par un officier. Après signature des documents, tous retirent leurs affaires avec interdiction de parler aux détenus et, vers 8h30, quittent la ca-
47 [I] Aguirre, 2000 ; 2005.
48 [I] Vidal, 2002.
serne en qualité de civils
49.
Ce même jour (ou le lendemain), Aguirre se réunit avec son ami Oscar Carvajal, ma- rin du Cochrane, et lui conseille de déserter sans attendre. Carvajal décide malgré tout de rester, convaincu de « vivre encore dans un pays démocratique
50».
Il se trompe. Ces jours-là, dans les enceintes de la Marine, le pays démocratique a cessé d’exister.
7.1.3- La première insubordination publique : la flotte refuse de lever l’ancre
Le mardi 7, vers 23h, les marins à bord du destroyer Blanco reçoivent l’ordre de le- ver l’ancre d’urgence. Selon La Estrella, la flotte (sauf le Latorre) a pris la mer en vue d’exercices
51, mais en réalité il s’agit surtout du destroyer Blanco. Son équipage étant très réduit, puisque des dizaines de marins viennent d’être arrêtés et d’autres sont à terre, les postes sont assignés aux personnes présentes. Les amarres larguées, le destroyer entreprend une navigation accélérée à destination de Concón (à 10km au nord de Valparaiso), car, selon le commandement, des forces du
MIRvont s’emparer de Viña et de Valparaiso.
Sergio Fuentes, qui n’a pas encore été détenu, se trouve parmi les marins. Durant la navigation, un sergent s’approche de lui pour commenter les arrestations, répétant la version officielle : « Tu te rends compte, nos compagnons allaient nous tuer ! ». Le nom de Fuentes figure dans le « Branle-bas » découvert par les services de rensei- gnements. Interrogé à ce sujet le mardi 7, Fuentes répond qu’il ignore tout. Dans un premier temps, son officier de division le « sauve », en signalant qu’il est un élément brillant, « liste 1 » ; laissé provisoirement en liberté, le marin se rend compte que personne ne le croit. Durant cette étrange navigation à Concón, il ne peut occuper son poste sur le pont ; un nouveau poste lui est assigné, en bas, près de la soute aux poudres. Le mercredi 8, vers midi, le navire rentre au port. Fuentes sait qu’il sera dé- tenu ; il met ses affaires en ordre et confie sa montre à un ami. Vers 20h, il est appe- lé au quart. Le commandant Julio lui demande aimablement de tout lui dire et il s’engage à l’aider. Fuentes répond à nouveau qu’il ignore tout. Vers 23h, il est ame- né à la caserne Silva Palma où il est enfermé avec d’autres détenus qu’il ne peut dis- tinguer. Les fantassins de marine, armés, imposent le silence absolu. Le vendredi matin, il reconnaît ses compagnons du Blanco, et parmi eux Juan Roldán
52.
Le mercredi 8, selon le programme prévu, les bateaux ancrés à Valparaiso (Latorre, Cochrane, Blanco, Orella, Simpson et Aldea) doivent lever l’ancre à destination de Mejillones pour participer à l’opération
UNITAS. La plupart des officiers se mettent dans une situation pré-insurrectionnelle en affirmant « qu’ils se sentent dans l’impossibilité de lever l’ancre tant qu’il n’y a pas de solutions de fond pour amélio- rer la situation chaotique régnante dans le pays »… aggravée par les tentatives de infiltration qui ont été découvertes, qui ont certainement des ramifications
53.
49 [I] Aguirre, 2000.
50 [I] Carvajal, 2003.
51 La Estrella, 8-8-73.
52 [I] Fuentes, 2003.
53 Huidobro, 1989, 174.
La flotte ne lève pas l’ancre. Par ailleurs, toutes les forces armées et les carabiniers sont consignés dans la province de Valparaiso et des patrouilles armées s’organisent.
L’objectif –ou le prétexte– est d’éviter des attentats
54.
Un des plus graves attentats terroristes surviendra ce jour-là : dans la région de Curi- có, un tronçon de 30 mètres du gazoduc reliant San Fernando (Colchahua) à San Vi- cente (Concepción), appartenant à l’Entreprise nationale du pétrole est détruit. Il y aura cette fois neuf blessés et deux tués par brûlures
*.
7.1.4- Arrestations à Talcahuano
La vague d’arrestations sur les deux vieux croiseurs O’Higgins et Prat, immobilisés aux docks de Talcahuano, débute lorsque le capitaine Víctor Henríquez informe Jorge Paredes, commandant de la zone, qu’il a donné l’ordre au département A2
« de surveiller d’éventuels suspects ». Il ajoute que le quartier-maître Aurelio Arave- na doit être interrogé car il se serait réuni avec les marins Uribaldo Arestey et Maxi- miliano Domínguez. Et ce dernier avait dit « que le rata est de mauvaise qualité
55».
Le marin René Rojas est détenu sur le croiseur O’Higgins et conduit sur les hauteurs du fort Borgoño de l’infanterie de marine, dans le « secteur canchas
56», où com- mence à opérer le second groupe de tortionnaires. Rojas n’est pas membre du groupe et n’a jamais participé aux réunions politiques mais, quatre à cinq jours auparavant, à la fin d’un discours putschiste enflammé, il avait demandé à l’officier : que se passe-t-il si quelqu’un n’est pas d’accord ? Cette question lui vaudra l’arrestation.
Le marin reconnaît le capitaine Luis Kohler Herrera, « chef direct de tout ce qui s’est fait là » et les capitaines Boetsch et Alarcón, ce dernier surnommé « pied de corne ». Peu auparavant, Kohler avait dirigé les perquisitions dans les industries
CO- SAFde Penco et Marco chilena
57.
Rojas est accusé d’être membre du
MIR. Ses interrogateurs le somment d’« avouer », en le frappant avec des gants mouillés (pour éviter des marques sur le corps) et en le plongeant dans le sinistre « sous-marin ». Ils citent ensuite des noms de militants du
MIR
avec qui, croient-ils, il se serait réuni et exige qu’il leur en parle. Au milieu de cris et de coups, il entend qu’ils lui hurlent « parle de Marx et de Lénine ». Rojas, qui ne connaît pas ces personnages croit qu’il s’agit de militants du
MIR. Désespéré il répond « je ne les connais pas » ; mais ils insistent, « et moi je jurais, je leur disais que je ne les connaissais pas ». A un moment donné, le marin s’écrie : « mon capi-
54 El Mercurio, 8-8-73.
* Comme nous l’avons vu, les dirigeants de Patria y libertad ont reconnu être les auteurs de l’attentat, utilisant les explosifs fournis par la Marine. Malgré tout, un certain Sabino Romero sera détenu et la presse de droite fabriquera un imaginaire « commandant Sabino », chef d’un campement guérillero, tout aussi imaginaire. La manipulation est similaire à celle montée dans le cas de Riquelme accusé de l’attentat contre l’aide de camp. El Mercurio : « Le com- mandant Sabino mis au secret.- Militant du MIR inculpé pour implication dans la destruction du gazoduc » ; trois jours plus tard : « Tentative de faire disparaître l’extrémiste.- Commandant Sabino placé sous forte protection ‘parce qu’il en savait trop’ » [14-8-73 et 17-8-73]. La Estrella indique que « des éléments parfaitement identifiés –que le journal n’identifie pas– ont tenté de séquestrer ou éliminer le commandant guérillero, mais il a été placé sous bonne garde [13-8-73, Eliecer Villaroel]. Tout ceci se dégonflera quelques jours plus tard lorsque, à défaut de preuves, la Cour d’appel de Talca lèvera les charges. [El Mercurio, 25-8-73].
55 Causa 2936, folio 64.
56 [I] Matus, 2003.
57 Chile Hoy 64, 31-8-73.
taine, je n’ai aucune idée, je n’ai absolument aucune idée de ce que vous me dites ».
Kohler réplique indigné : « espèce de con, comment sais-tu que je suis capitaine ».
« Mais j’ai également été fantassin et vous avez été mon instructeur », répond Rojas, sans se rendre compte de l’erreur qu’il commet. Le capitaine décrète alors : « double ration car il sait ce qui l’attend : il est entraîné pour cela
58». Dès lors, les tortures redoubleront. Quartiers-maîtres, sergents et sous-officiers tiennent la victime ; les officiers se chargent des coups mais cachent la ceinture de leur uniforme qui porte leur nom. « Je pensais qu’ils allaient me tuer », se souvient Rojas qui finalement avoue s’être réuni avec deux collègues qu’en fait il ne connaît pas. Lorsque cessent les tortures, il peut se rhabiller mais les douleurs sont telles qu’il cherche une pierre pour se frapper la tête et être conduit à l’hôpital. A ce moment on amène Antonio Ruiz qui, étrangement, arrive en fumant une cigarette…
Le mardi 7, lorsque le commandant du croiseur Prat appelle à former les rangs, les officiers ne se placent pas à leur place habituelle mais derrière la troupe. Un mou- vement subversif a été détecté sur les bateaux, informe le commandant, en ajoutant qu’il n’y a aucun subversif sur le sien. Les marins membres du groupe deviennent nerveux. Le groupe de la flotte a été détecté, pense Víctor López, sans doute un groupe réduit « et ceux-là tiendront le coup », ils ne dévoileront pas l’existence d’un mouvement massif au sein de la Marine. López parvient à entrer en communication avec les autres camarades sur le bateau ; ceux qui sont tombés ont une position
« avant-gardiste », leur dit-il, la répression n’ira pas plus loin, il ne faut pas s’inquiéter. Espérant qu’aucun rapport ne soit établi avec eux, il part prendre le quart jusqu’à minuit.
Après le repas, vers 20h30, un officier des renseignements fait irruption dans la salle d’artillerie où Antonio Ruiz est en train d’interpréter des plans. – « Nous allons en commission de service », lui dit-il. « Puis-je aller chercher ma veste ? », demande Ruiz. – « Non, ça ira ainsi ». Ils sortent immédiatement de la cale sèche, montent dans une camionnette et l’officier s’assied derrière à ses côtés. Ils se dirigent vers le fort Borgoño. Ruiz lui demande « quelle sorte de commission de service ? », mais n’obtient aucune réponse. Dès l’arrêt de la camionnette, le traitement correct prend fin. Des fantassins se jettent sur lui, « ils s’élancent comme des chiens » et le frap- pent hargneusement. Ils l’obligent à se déshabiller pendant qu’ils le soumettent à l’interrogatoire de guerre : nom, grade, série, sans cesser de lui asséner des coups de crosse. Puis ils l'emmènent au lieu d’entraînement pour le combat anti-émeutes ap- pelé « la citadelle » et le pendent. Après l’avoir frappé violemment à l’estomac, ils le menacent de mort et l’immergent dans un baril rempli de 200 litres d’eau boueuse, d’urine et d’excréments. Les tortionnaires vocifèrent des questions sur la réunion à Los Pingüinos, sur telle ou telle personne, « si je faisais partie d’une cellule, si nous allions tuer des officiers, bombarder Valparaiso, quels étaient les contacts ». Au bord de l’évanouissement, il le simule et parvient à suspendre les tortures quelques instants. Ils le conduisent à une autre enceinte d’entraînement dénommée « la case- mate » où il peut se rhabiller. Sur le chemin, le fantassin qui l’escorte regarde aux alentours, ne remarque personne et lui offre une cigarette. A son entrée à la nouvelle enceinte, Antonio Ruiz aperçoit pour la première fois René Rojas Trincado qui ve-
58 [I] Rojas, 2001.
nait de subir le même sort
59.
« Je peux certifier ce qui est arrivé à Antonio car je l’ai vu lorsqu’il s’est approché de moi », raconte avec émotion René Rojas, qui se souvient lui avoir demandé son mégot de cigarette. Ruiz le lui passe. Vers six heures du matin, surpris en train de fumer, ils sont à nouveau frappés dans la casemate où le froid leur transperce les os.
Le matin, déjà habillés, ils sont conduits au Centre d’instruction avec d’autres ma- rins détenus. Ils y reçoivent un café au lait et du pain puis sont amenés, par deux, devant le procureur naval
60.
Sur le croiseur Prat, à minuit, lorsque Víctor López termine son quart au radar, le lieutenant Santiago Lorca, son officier de division, le prie de l’accompagner cher- cher des équipements à la Puerta de los Leones. López répond qu’il souhaite se re- poser, mais l’officier insiste sous prétexte de ne pas réveiller les dormeurs. Une ca- mionnette avec d’autres officiers les attend à leur descente du bateau. Quelques mi- nutes plus tard, le véhicule s’écarte de la route prévue et s’engage sur la pente qui mène au fort Borgoño. Que se passe-t-il, interroge le marin. Ils lui crient de se taire, qu’il sait où il va. Croyant que le coup d’État a eu lieu et s’attendant au pire, López parvient à avaler les papiers cachés dans sa veste indiquant les contacts avec le
PClocal. Lorsque la porte de la camionnette s’ouvre, des fantassins au visage peint le sortent violemment et lui donnent des coups de poings, de pieds et de culasses. Le supplice dure entre 10 et 15 minutes. Incapable de rester debout, ils le lancent dans un hangar, l’obligent à se déshabiller et deux fantassins se placent à ses côtés tandis que celui qui torture se met devant. Un interrogateur arrive en s’exclamant : « vous savez pourquoi vous êtes ici, vous devez parler ». Face au silence de López, qui voudrait connaître les raisons de l’accusation, ils le frappent à l’estomac au point de le faire vomir, le laissent souffler un instant avant de reprendre la séance de coups.
Ils amènent ensuite Carlos García dans un état lamentable, « pire que le mien », et lui demandent « et cet imbécile, tu le connais ?
61».
Carlos García est également un marin de la division électronique du Prat, recruté par Víctor López pour l’organisation
62. Il avait été réveillé cette même nuit par le lieute- nant Santiago Lorca, chargé des arrestations sur le croiseur.
D’autres marins, réveillés et conduits détenus au fort Borgoño, subiront le même sort. Ils les déshabillent, les font courir tout en les frappant, les immergent dans des récipients pleins d’urine et d’excréments, les conduisent dans une salle pour y être interrogés : « qui sont les chefs du mouvement » et « pourquoi se méfient-ils des offi- ciers » ; ils leur permettent de s’allonger sur le sol et, de manière inattendue, re- commencent à les frapper. Ces tortures dureront toute la nuit ; « ils nous rouaient de coups », se souvient García
63.
Devant García, Víctor López répond : « oui, nous sommes des compagnons de ba- teau ». Les tortionnaires lui disent : « cet imbécile a déjà parlé ». Dans cette situa- tion difficile, López s’apprête à répéter ce que son compagnon aurait pu dire mais García dissipe ses doutes en lui glissant avant qu’on ne l’emmène : « je n’ai abso-
59 [I] Ruiz, 2001.
60 [I] Rojas, 2001.
61 [I] López, 2003.
62 [I] López, 2003.
63 [I] García, 2002.
lument rien dit ». Lorsque l’on ramène García, dans un pire état, un des bourreaux s’exclame « ce dur, mettez-le en bas », ce qui confirme son silence. Victor López est attaché à une chaise où il continue à recevoir des coups, mais la nouvelle que García n’a rien dit l’aide à se taire
64.
Le lieutenant Lorca arrive durant la nuit accompagné du capitaine (probablement Kohler), qui lui demande – « pourquoi m’as-tu amené cet idiot ? ». « Non », répond Lorca « cet idiot sait, il fait partie du groupe de ceux qui… ». Víctor López avait eu de nombreuses discussions politiques avec Lorca ; il ne peut donc nier devant lui ses idées de gauche. Il est loyal envers le gouvernement, dit-il, et opposé à un coup d’État qui provoquerait un massacre ; « j’ai emprunté une voie politique », se sou- vient-il. Vers 4h du matin, ils le jettent, toujours nu, dans une pièce glaciale, sans rien pour se couvrir. Peu après, ils l’emmènent dans un endroit où l’attend un autre tortionnaire qui vocifère : « que crois-tu, que nous sommes idiots, nous savons tout ce que tu as fait, imbécile ». Les coups, plus durs qu’auparavant, se prolongeront du- rant deux heures. Ils le font courir à l’intempérie. Le froid et l’effet des coups sont tels que la sensation de douleur fait place à un épuisement total. Il affirme qu’il va parler et fait une nouvelle déclaration basée sur des informations qu’il sait qu’ils connaissent, insistant sans arrêt sur la défense de la Constitution. Il n’y aura aucune question sur ses contacts avec le
MIRde Valparaiso en 1972, ni sur ceux qu’il main- tient avec le
PCde Talcahuano.
Le lendemain, autorisé à se vêtir, ils lui lisent une liste de noms de marins du bateau, par exemple : « connais-tu Maldonado ? ». Les noms sont l’indice que ces marins sont détenus. C’est effectivement le cas du quartier-maître José Maldonado qui avait sollicité auparavant son retrait de la Marine. Amené finalement dans la cour, il aper- çoit quelque 60 marins détenus « ayant certainement suivi le même parcours que le mien ». Une grande partie de l’organisation est tombée.
Un peu plus tard, López est conduit au tribunal pour y signer sa déposition
65. Durant les rares instants où les détenus parviennent à communiquer entre eux, certains pro- posent de tout dire pour « démasquer les officiers ». Le gouvernement de l’Unité populaire est encore en place, pensent-ils. La majorité insiste toutefois pour tenter de garder le silence.
García ajoute une réflexion :
« je crois que nous étions mieux préparés à affronter militairement les putschistes que pu- bliquement, à travers l’information66 ».
Les détenus de Talcahuano sont maintenus à l’intérieur de la base navale, accusés d’« inaccomplissement des devoirs militaires ». Certains peuvent communiquer (avec d’autres détenus mais non pas droit de visites), tandis que d’autres sont mis au secret entre trois jours et une semaine, selon le cas. D’autres sont enfermés dans des cachots d’un mètre et demi situés dans les grosses tours qui forment la Puerta de los Leones, disparues à présent, puis dans des cabanes du Club naval où ils disposent finalement de matelas et de couvertures. Ils recevront plus tard l’autorisation de par- ler entre eux et auront accès à la radio. Ils seront ainsi au courant des manifestations
64 [I] López, 2003.
65 [I] López, 2003.
66 [I] García, 2002.
de solidarité organisées pour revendiquer le droit des marins à dénoncer la conspira- tion et dénoncer les tortures.
La mobilisation redonne confiance aux détenus, se rappelle Carlos García, « nous avions l’espoir d’être libérés très rapidement par le gouvernement de Allende ».
Quelque jours plus tard ils sont mis provisoirement à la prison de Talcahuano puis transférés à la prison publique de Concepción où on leur assigne une galerie spé- ciale : « nous étions les premiers prisonniers politiques de la dictature avant qu’elle ne commence », affirme Carlos García. Le 1
erseptembre ils devront signer leur feuille de retrait de la Marine ; « j’ai été l’un de ceux qui insistaient pour ne pas si- gner ce document », se souvient René Rojas
67.
Le mercredi 8 s’ouvre officiellement le procès criminel 2737 –qui fusionnera ensuite avec le procès 3926– pour le délit d’inaccomplissement de devoirs militaires. Il s’agit d’une charge mineure prévue dans le Code de justice militaire. Le procès est en charge du contre-amiral Jorge Paredes, du procureur Fernando Jiménez Larraín
*et du secrétaire René Gajardo Alarcón
68, qui participa directement aux tortures.
7.1.4.1- Seconde déclaration publique de la Marine : elle diminue le nombre des détenus
Le mercredi 8 août, le responsable des relations publiques de la Force navale, le ca- pitaine Pedro Barahona, prie les moyens de communication de publier les déclara- tions émanant de son service, pour éviter des interprétations qui suscitent désarroi et désinformation. Il réitère en outre son rejet de « toute tentative de rompre la disci- pline et la cohésion institutionnelle » ; il demande de ne pas spéculer sur le nombre de détenus qui s’élève seulement à 23 sur les 900 membres des équipages du Latorre et du Blanco (annexe 3)
69.
Le nombre des détenus est nettement plus élevé. Peut-être cherche-t-on à le diminuer pour éviter une réaction du Gouvernement. Malgré les appels du capitaine, La Es- trella de ce jour signalera « extra-officiellement » qu’il y a 45 détenus rien que dans la caserne Silva Palma
70.
7.1.4.2- Les arrestations à ASMAR
La rafle dans les chantiers navals survient deux jours plus tard, au moment où Al- lende annonce un nouveau cabinet. Sur environ 25 travailleurs organisés à
ASMAR, dix seront arrêtés.
Le mardi 7, le chef de la Seconde zone navale, Jorge Paredes Wetzer, annonce (an- nexe 4) :
« Il a été prouvé irréfutablement que dans cette zone navale, des éléments civils d’extrême gauche ont tenté de s’infiltrer dans certaines unités et dans le chantier naval ASMAR ; de ce fait, un nombre réduit de personnel naval de Talcahuano a gravement enfreint ses obli- gations militaires ». Il ajoute qu’une instruction a été ouverte et tant le personnel que les travailleurs ont réagi avec indignation, virilité et fermeté et sont plus unis que jamais71 ».
67 [I] García, 2002 ; [I] López, 2003; [I] Rojas, 2001.
* Recteur de l’Universidad católica de la santísima concepción (2001-2005).
68 Procès 3926, folio 64.
69 El Siglo, 9-8-73.
70 La Estrella, 8-8-73
71 El Diario color, 8-8-73.