COMME SOPHIE s
ŒUVRES DE DANIEL GRAY
DANS PRESSES POCKET : LES PORTES DU DÉSERT.
LE SOMMEIL DE LA MER.
LA BAIE DU SILENCE.
Tous LES PARFUMS DE L'ARABIE.
LA PART DES TÉNÈBRES.
ET LA FEMME QUI MENT...
TERLAMEN DES BRUMES.
CHÈRES SIBÉRIENNES.
DANIEL GRAY
COMME SOPHIE S
PRESSES DE LA CITÉ
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© Presses de la Cité, 1977.
ISBN : 2 - 266 - 01122 - 7
Pour Denise Alberti avec ma fidèle amitié.
1
Le général dit :- Vous serez heureuse ici, ma chère. Au milieu des Chinois, nous formons une petite communauté unie, sans problème...
Il laissa la phrase inachevée et s'effaça pour permettre à Armelle de franchir le seuil du salon.
- Un îlot dans une île.
Il éclata de son grand rire américain, sonore et franc.
- Un îlot protégé sur lequel il ne sé passe rien.
Et, reprenant son sérieux, il dit avec gentillesse : - Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour que vous ne vous sentiez pas dépaysée.
Les invités du général Herbst quittaient la salle à manger;
ils étaient douze. Les femmes des officiers portaient des robes légères et longues en jersey de soie, en lingerie, en mousseline de coton à fleurs. David penchait sa haute taille vers l'hôtesse, Sarah Herbst, une blonde aux traits fins quelque peu fatigués.
- Merci de votre accueil, général, dit Armelle. Je suis très touchée que vous ayez donné ce dîner en notre honneur.
- Un plaisir, my dear. Des jeunes mariés, cela ne nous arrive pas tous les jours. Quel âge avez-vous?
- Vingt ans.
- Vous en êtes bien certaine? - Et il rit de plus belle. - Cela tient à vos yeux, j'imagine : un regard bleu comme le vôtre, on a tendance à ne le prêter qu'aux enfants.
Derrière David, les boys chinois en tenue blanche fer- maient les portes de la salle à manger.
- Nous aimons beaucoup David. C'est un homme droit à la conscience délicate. Vous ne pouviez mieux choisir.
- N'est-ce pas lui qui m'a choisie?
Le général prit un air averti :
- Illusion, ma chère ! Les femmes nous laissent croire que nous menons le jeu. En fait, ce sont elles, toujours elles qui élisent le compagnon de leur vie. Vous vous imaginez qu'avec Sally j'ai eu la moindre chance ? Elle avait jeté son dévolu sur moi dès sa quinzième année!
- Vous ne semblez pas le regretter.
Pour la première fois de la soirée, Armelle avait aux lèvres un sourire détendu.
- Elle savait ce qu'elle faisait. Nous avons été mariés vingt-cinq ans; nous n'avons jamais eu motif de le regretter.
Sauf pendant la guerre de Corée où elle m'attendait à Tokyo, Sarah m'a rejoint dans chacun de mes postes. Mais je vous ennuie en vous racontant notre bonheur conjugal.
- Le bonheur des autres donne confiance.
Il la considéra avec attention :
- Comment se fait-il que vous parliez si bien anglais, vous qui êtes née au Vietnam?
- J'ai souvent séjourné à Singapour chez des amis de ma famille, de purs Britanniques. Après vingt années, c'est à peine s'ils pouvaient se débrouiller en malais.
- Votre mariage et votre départ ont dû attrister vos parents.
Le regard bleu d'Armelle chercha le regard de son mari.
La maîtresse de maison l'avait quitté; David semblait répon- dre aux questions que lui posait une belle jeune femme; elle portait une robe longue, en linon blanc incrusté de dentel- les.
- Tous deux sont morts.
- Morts! - Et dans la voix de Robert Herbst une sorte d'inquiétude perça. - Et vous êtes si jeune !
La Française dit très vite dans un effort maladroit pour le tranquilliser :
- Non, détrompez-vous ! Ils n'ont pas été victimes d'un
bombardement ou d'une voiture piégée. Mon père a suc- combé à un cancer de la gorge, il y a deux ans de cela. Le chagrin a tué ma mère. C'était un couple très uni.
- Et vous n'avez ni frère ni sœur? Ni famille en France?
- Personne. Ils étaient mariés depuis plus de vingt ans quand ma mère m'a attendue. Je suis née en août 1954 à Saïgon. La plupart des Français commençaient à être rapa- triés. De retour en France, mes parents ont eu la nostalgie de l'Indochine et ils sont repartis. Le cas s'est souvent pro- duit.
D'un geste compatissant, le général posa la main sur l'épaule de sa compagne.
- La Providence vous a fait rencontrer David. Vous aviez besoin l'un de l'autre. Après le terrible malheur qui l'a frappé...
- Le terrible malheur?
Elle ne se laissait plus distraire. De tous ses sens, elle attendait comme une révélation la réponse de son hôte.
- Vous n'ignorez pas qu'il était veuf?
- David est secret. Il n'a pas songé à me parler de sa première femme, à me donner des éclaircissements, que d'ailleurs, je ne réclamais pas. Nous nous sommes connus pendant si peu de temps.
- Shane a été victime d'un accident. Nous avons cru que David ne guérirait pas de sa perte. Il a demandé de partir en mission à Saïgon et je lui ai facilité son départ. Il ne pouvait pas continuer à se morfondre ainsi. Vous lui avez rendu le goût de vivre. Je le retrouve, enfin, tel qu'il était avant...
Un boy présentait le plateau de café; un autre, des cigarettes et des cigares.
- Vous prenez du café ? - Non, merci.
- Fumez-vous?
Elle eut un petit sourire de refus. Le général sucra abondamment son café, y ajouta du lait et tourna d'un air.
absorbé la cuiller dans la tasse.
- Vous disiez que vous retrouvez enfin David tel qu'il était avant. Avant quel moment?
- Avant la mort de Shane.
Il avait le visage d'un homme qui se voit acculé au mensonge et qui ne sait pas mentir.
- Vous le connaissez depuis longtemps?
- Qui donc, ma chère?
- David.
- Il était mon élève à West Point. Tenez, le voici...
Le ton empressé du général trahissait un soulagement réel.
Accompagné de la jeune femme en robe romantique aux manches ouvragées de petits plis et d'entre-deux de dentelles, évasées à partir du coude, David s'approchait en souriant.
- Le général t'a accaparée et je le comprends. Il a fui comme un coupable en me voyant venir.
- Nous parlions de toi, David.
- Alors, il devait détruire ma réputation.
La jolie femme en blanc eut un rire amusé : - Bob vous adore. Je suis bien placée pour le savoir, Armelle. (Ai-je correctement prononcé votre nom?) Ne doutez pas de l'affection que le général et sa femme portent à votre mari.
- Samantha Miller - ou plutôt Capitaine Samantha Mil- ler, U.S. Army - est la secrétaire du général.
L'étonnement ravi d'Armelle se lisait dans ses yeux : - Vous, une femme officier? Vous, si féminine, si belle?
Le sourire de Samantha découvrit des dents petites d'une merveilleuse régularité; elle avait des cheveux châtain foncé noués en un chignon haut sur la nuque, de larges yeux clairs qui changeaient avec la lumière et la couleur du jour. Elle avait plus que cela : de l'intelligence, du caractère. Du charme? Il était trop tôt pour le dire.
- Faites connaissance, dit David. Personne mieux que Samantha ne peut aider tes débuts dans une vie si nouvelle pour toi. Elle est la gentillesse même. J'ai un message pour Tony Williams. Susan n'est pas venue, ce soir?
- Elle est souffrante.
- Dommage! J'aurais aimé lui faire rencontrer Armelle.
Samantha eut un demi-sourire.
- Elles se rencontreront à ne plus trouver un mot à échanger.
- J'aime Susan Williams, dit David.
- Mais voilà : Susan n'aime que Tony. Il faut l'entendre :
« Avez-vous vu mon Tony ? Comme il est beau. Je le regarde et je suis heureuse... » David n'a aucune chance de conquérir la plus fidèle de toutes ces épouses fidèles.
Avec un salut de la main, David s'était éloigné. L'uni- forme seyait à sa silhouette mince et large d'épaules.
- Bel homme, votre époux, n'est-ce pas?
La jeune femme aurait voulu exprimer ce qu'elle ressentait devant son mari. Quelque chose comme : « C'est l'âme que j'aime sur ce visage ferme et bon. C'est son âme que je cherche dans le profond secret d'un regard intelligent et sans mensonge. » Incapable de trouver les mots, de se livrer à une inconnue, elle dit seulement :
- En effet. Il est beau.
- Très différent d'un Français ?
- J'ai connu très peu de Français. Je suis née à Saïgon au moment des accords de Genève. Nous sommes revenus de France quand je n'avais pas encore trois ans. Par la force des choses, nous étions davantage en contact avec les Vietna- miens et les Eurasiens qu'avec nos rares compatriotes.
- David m'a dit que vous étiez orpheline comme Shane, mais vous êtes beaucoup plus jeune.
- Quel âge avait-elle?
Samantha fronça ses sourcils bien dessinés et fit la moue :
- Trente ans, j'imagine. Mais tout cela est sans intérêt.
David et moi sommes de vieux amis. Que puis-je faire pour vous ? Vous êtes seule au monde. Je comprends que, dans ces circonstances, entourée d'inconnus, peu habituée à une vie de camp militaire, ignorant Formose plus encore que les Américains, l'existence vous paraisse semée d'embûches.
- Guère plus qu'à Saïgon après la mort de mes parents.
- Et la guerre, là-bas...
- Outre mes petits problèmes personnels, oui, il y avait la guerre, mais je n'ai rien connu d'autre.
- Pauvre enfant!
- Pourquoi pauvre ? Les miens m'aimaient; je les aimais.
J'ai eu une adolescence heureuse. Et maintenant, au moment où j'aurais pu désespérer, il y a David.
- Certes, dit Samantha, avec un regard ému, il y a David.
Elle prit une cigarette sur le plateau que lui présentait le boy; il lui tendit du feu.
- Cigarette, Armelle?
- Je fume peu.
- Comme vous êtes sage! Shane, elle, trois paquets par jour. Il est difficile de se guérir d'une pareille habitude.
Avec un évident plaisir, elle inhala profondément.
- Avez-vous visité votre bungalow ?
D'un geste, elle dissipa la fumée qu'elle avait soufflée par les narines.
- Ma question est stupide. Tous les bungalows sont identiques. Le général, lui, a droit à un bâtiment qui ressemble presque à une maison. J'ai habité chez David pendant qu'il était à Saïgon.
Peut-être crut-elle sentir quelque désapprobation dans le silence d'Armelle; elle se hâta de fournir une explication : - Il ne vous l'a pas dit? David y a logé avec Shane jusqu'à l'accident mortel de celle-ci, l'automne dernier. Ne repro- chez pas à votre mari un manque de délicatesse. A Taïpeh où nous autres de l'armée américaine vivons parqués dans un camp à l'intérieur de la capitale, les logements sont rares.
On n'en construit pas de nouveaux. Pourquoi le ferait-on d'ailleurs? Nous ne savons pas si nous resterons à Formose ou si nous serons contraints de partir. Tchang Kaï-Chek ne pardonne pas à Nixon sa visite à Mao et sa reconnaissance de la Chine continentale. Joli euphémisme, n'est-ce pas?
C'est ainsi que la République de Chine - une si jolie petite île - appelle la Chine populaire. Bref, David n'avait pas le choix. J'ai agi sagement en occupant le bungalow pendant son absence car les amateurs ne manquaient pas. Je ne pense pas que le souvenir de sa première femme vienne tourmenter David dans ces lieux où ils ont vécu leurs si brèves années de mariage. J'ai pris soin de faire repeindre et de changer la décoration des pièces.
- Merci, dit Armelle, d'une voix grise.
- Malheureusement, les travaux n'ont pas été finis à temps.
- Le « Grand Hotel » me plaît beaucoup.
- Amusant, n'est-il pas vrai ? mais plutôt gigantesque.
Sarah Herbst s'était frayé un chemin parmi les invités. Elle posa le bout des doigts sur le bras nu de la jeune Française.
- Comme vous êtes pâle! Ne vous laissez pas accaparer par Samantha. Elle possède un cœur généreux et plus d'intelligence qu'il n'est permis d'en avoir pour soi seule, mais le ciel lui a donné en outre une santé de fer. My ! Je ne peux pas me plaindre de ma santé mais elle me fera mourir d'envie. Elle cuisine bien, elle est douée d'un robuste appétit et elle ne grossit pas d'une once alors que moi, dans un combat perdu d'avance, mes jours se passent à lutter contre les kilos superflus. A propos, j'ai commandé un nouvel appareil amincisseur. Dès que je l'aurai reçu, je vous le ferai voir et essayer. Vous me direz ce que vous en pensez, Samantha. Imaginez le tableau, Armelle ! Non seulement je suis incapable de résister à une publicité qui me promet sans effort les mensurations de mes dix-huit ans mais encore le gadget reçu et payé, je renonce aussitôt à l'utiliser.
Elle poussa un soupir :
- Quel est ce Français célèbre qui avait déserté sa femme mais qui jusqu'au bout la trouva la, plus séduisante de toutes ?
- Napoléon.
- Napoléon, vous en êtes sûre?
- Il aimait Joséphine; malgré ses infidélités, elle occupa toujours la première place dans son cœur.
L'épouse du général hocha la tête :
- Vous devez avoir raison mais Napoléon amoureux...
amoureux de sa femme qui plus est, quelle surprise! Laissez- nous, Samantha. Armelle Lamont et moi, nous allons faire connaissance. Venez vous asseoir, mon enfant.
Elle conduisit la jeune femme à l'écart de ses invités qui formaient des groupes bruyants.
- Ce divan est un refuge. Dieu sait pourquoi, personne ne vient s'asseoir dans ce coin-ci. Voulez-vous boire quelque chose, un whisky? Un jus de fruit?
Armelle dit qu'elle n'avait besoin de rien.
- Impossible! Nous avons tous besoin de tant de choses!
En un domaine, au moins, vous devez être rassurée. Chez nous, vous n'aurez que des amis. Au cas où vous seriez en butte à des difficultés, n'hésitez pas à venir me voir. C'est là une promesse qui ne m'engage guère. Nous ignorons les commérages et les rivalités. Les femmes aiment leurs maris;
les maris aiment leurs femmes. Aucun de nous ne roule sur l'or, mais aucun ne manque de l'essentiel ni même du superflu que je trouve si nécessaire. Chaque existence se vit au grand jour. Vous vous adapterez très vite. La vie, ici, est monotone parce que totalement dépourvue d'événements.
Voilà le problème : vous vous ennuierez peut-être.
Une fois encore, Armelle resta sans réponse.
- Racontez-moi l'histoire de votre mariage. Quand nous avons appris que notre cher David épousait une Française de quinze ans plus jeune que lui nous avons été très intrigués.
Comment vous êtes-vous connus?
- Après la mort de mes parents, j'ai cherché un emploi. Je parle anglais, français, naturellement, et assez bien vietna- mien. J'ai été embauchée comme secrétaire-interprète à l'ambassade des Etats-Unis à Saïgon. Un jour, il y a trois mois de cela, à une réception de l'ambassade, David et moi nous nous sommes rencontrés. Il était seul. J'étais seule. Il avait les yeux les plus malheureux du monde...
- Vraiment, vous ne voulez rien boire?
Et Sarah Herbst d'un signe appela le boy qui présentait les rafraîchissements.
- Si peu de temps après l'accident qui a causé la mort de Shane, oui, à n'en pas douter, David portait le chagrin sur son visage.
La femme du général se fit servir un « rye » avec beau- coup de glace et très peu d'eau plate et but une longue gorgée.
- J'avais très soif.
- Un accident de voiture, Mrs. Herbst?
- Appelez-moi Sally, my dear. Nous sommes quelques Blancs perdus au milieu de millions de Chinois et - en dehors des contacts officiels, en dehors du service - le grade de nos maris, la hiérarchie partout souveraine n'entrent pas en jeu. Cela dit, vous m'avez posé une question surprenante.
David ne vous a pas parlé de l'accident qui a coûté la vie à Shane?
- Non.
- Il cherchait à effacer de sa mémoire ce douloureux souvenir. A quoi bon ranimer sa peine? Au cours d'une excursion aux gorges de marbre de Taroko, Shane qui s'était écartée du pont de la Dévotion Maternelle a glissé sur les pierres humides qui mènent à une pagode. Son corps s'est écrasé dans le lit du torrent. Je la revois comme si c'était hier. La veille, nous avions passé la soirée chez les Williams.
Tony Williams nous avait fait beaucoup rire. Shane s'amusait comme une petite fille. Et le lendemain, ils partaient pour cette excursion dont elle ne devait pas revenir.
Sally acheva de boire le whisky de seigle et posa le verre vide sur un guéridon; la laque en disparaissait sous les motifs chinois, or et rouge, qui la décoraient.
- Une mort qui reste inexpliquée, mon enfant. Shane était vive, certes, mais prudente sans être timorée, elle avait cet équilibre des mouvements qui est la marque d'une santé parfaite. Nous en avons souvent discuté : elle ignorait le vertige et les éblouissements. Elle prétendait qu'elle était d'une famille si robuste qu'il fallait tuer les O'Shea pour en venir à bout.
- Votre mari m'a dit qu'elle était orpheline.
- Ses parents ont disparu dans l'incendie de leur maison - les maisons en bois sont encore les plus nombreuses aux Etats-Unis. Shane qui n'avait que cinq ans a été sauvée par miracle. En vérité, elle courait comme une gazelle. Elle a glissé sur les pierres lisses et mouillées; il n'y a pas d'autre explication.
- David l'avait-il accompagnée?
- Ils sont partis à six : les Lamont, les Williams... Non, je me trompe, Susan qui est fragile ne se sentait pas bien ce jour-là. Samantha, le major Lindemann - Richard, vous le connaissez? - et une autre personne. Trois hommes, trois femmes, j'en suis certaine. Qui donc était la troisième femme ? Ah! j'y suis ! Geraldine Fitzroy. Le colonel Fitzroy déteste les excursions. En vérité, ce fut une tragédie. Nous avons beaucoup de peine à l'oublier.
Le silence se prolongea.
- Pourrais-je avoir quelque chose à boire? dit Armelle.
J'ai très soif, moi aussi.
- La climatisation, my dear. En cette saison, comment pourrions-nous nous en dispenser ?
D'un signe, elle avait appelé le boy.
- Un jus de pamplemousse, s'il vous plaît.
- Et pour moi, un autre « rye », dit Sally.
Armelle prit un mouchoir dans son sac de soirée, s'essuya les lèvres, referma son sac.
- Vous êtes si bienveillante... Puis-je vous poser une question ?
- Je vous en prie...
- David aimait-il profondément - elle hésita sur le mot - sa femme ?
- Shane? Il l'adorait. Nous tous et toutes, nous étions fous d'elle. Le charme irlandais, la fantaisie, la gaieté même. On ne s'ennuyait jamais en sa compagnie. On peut affirmer sans crainte d'erreur qu'elle faisait l'unanimité.
- Ah! dit seulement Armelle.
Et à la recherche d'une contenance, elle se hâta de boire le jus de pamplemousse qu'on venait de lui apporter. La femme du général, dans un geste amical, lui tapota la main.
- Il ne faut pas que cela Vous trouble. C'est au mois de novembre que Shane s'est tuée. Pour que David l'ait si tôt remplacée, il faut vraiment qu'il ait éprouvé pour vous plus qu'un coup de foudre, une attirance irrésistible. La nouvelle de vos fiançailles, de son second mariage, nous a beaucoup surpris. Depuis que nous vous avons vue, nous le compre- nons, sachez-le bien.
Elle hocha sa petite tête auréolée de bouclettes blondes.
- D'ailleurs, le coup de foudre, vous y croyez vous? A trente-cinq ans, on ne se marie pas sur un coup de foudre.
Et comme son mari, trois quarts d'heure plus tôt, elle dit avec un certain soulagement dans la voix :
- Voici David.
- Que racontez-vous à ma femme ? Il souriait, à l'aise, heureux.
- Rien que vous ne puissiez entendre.
Il entoura de son bras l'épaule d'Armelle et ses yeux étaient tendres.
- N'est-ce pas qu'elle est adorable?
- Le général et moi, nous nous réjouissons de votre bonheur. Maintenant que j'ai fait connaissance avec Armelle, je me dois à mes autres invités.
Sally Herbst hésita, les sourcils froncés, à la recherche d'une pensée qui venait de lui échapper.
- Nous allons prendre congé si vous le permettez. Il est tard. Votre accueil nous a beaucoup touchés.
Les jeunes mariés s'éloignèrent. De taille moyenne, à côté de son époux, Armelle paraissait petite. Malgré la couleur bleue de ses longs yeux et le châtain clair de sa chevelure, comme tant d'autres Européens nés et élevés en Extrême- Orient, elle avait quelque chose d'asiatique dans le visage.
- Présentez-moi à votre femme, David. C'est à peine si je l'ai aperçue pendant le dîner. Je comprends que vous cachiez jalousement cette jeune beauté...
- Le major Williams. Tony Williams.
Armelle tendit la main.
- How do you do?
Samantha avait eu raison de le souligner : par leurs qualités physiques, Anthony Williams et David étaient les deux hommes les plus remarquables de la soirée chez le général.
- Viens, Armelle. Bonsoir, Tony. Dites à Susan combien je regrette de ne pas l'avoir vue ce soir.
- Nous vous ferons signe.
En se dirigeant vers la voiture la jeune femme demanda s'il était tard.
- Dix heures et demie.
- Tu semblais pressé de partir. Nous n'avons peut-être pas été très polis avec le major Williams.
David dit sèchement : - Il se fera une raison.
Il ouvrit la portière de la Chevrolet, aida sa compagne à s'asseoir, fit le tour de la voiture et prit place derrière le volant.
- Qu'ai-je fait pour te déplaire ?
- Me déplaire ? Je t'aime mon amour - et dans un élan qui la surprit, avant de démarrer, il la serra dans ses bras et couvrit son visage de baisers -, Armelle, fais-moi confiance quoi qu'il arrive. Ne permets pas que rien ne vienne nous séparer.
- Je t'aime, David. Ni la vie ni la mort...
Il corrigea avec force :
- Ni les vivants ni les morts. Ne les laisse pas se glisser entre nous.
Lentement, il embraya. Pendant la traversée du camp, ils restèrent silencieux. A la grille, le soldat de faction sortit du poste de garde, reconnut le conducteur, fit le salut militaire et laissa passer la voiture.
- Veux-tu un peu d'air climatisé?
- Il fait plus frais qu'à Saïgon.
Et elle se contenta de baisser la vitre.
- Ne t'es-tu pas trop ennuyée ? - Tout le monde craint que je m'ennuie.
- Tout le monde?
- Le général, Sarah Herbst, son épouse et sa secrétaire, Samantha. (Elle semblait réciter une leçon.) Ai-je parlé à quelqu'un d'autre?
- A Richard Lindemann, ton voisin de table et, au moment de prendre congé, à Tony Williams, le mari de Susan qui, souffrante, n'assistait pas au dîner.
Elle étouffa un soupir :
- Ces inconnus en uniforme, comment ne pas les confon- dre?
Il dit en riant :
- Promets-moi de me reconnaître!
Dans les rues de Taïpeh, le trafic était encore intense. A un croisement David arrêta la voiture.
- Très vite, tu parviendras à distinguer les quelques officiers et leurs épouses que nous sommes appelés à rencon- trer presque quotidiennement. C'est le groupe le plus poli, le plus attentif au bien-être d'autrui qui se puisse trouver.
Malade? Les femmes s'occuperont de toi, te soigneront, prendront de tes nouvelles. Chargée ? Les officiers se préci-
piteront pour te débarrasser de tes paquets. Les enfants eux-mêmes sont bien élevés et aimables. Les sentiments ne sont peut-être pas très profonds, mais la vie quotidienne est facilitée par la courtoisie et les bonnes manières de chacun.
- Tu sembles dire qu'il ne faut pas creuser au-delà de l'apparence.
- Au-delà de l'apparence? Ne généralisons pas. Susan Williams n'est pas la plus jolie, loin de là, mais elle est intelligente, fidèle à un idéal, honnête en toutes circonstan- ces, ce qui suppose beaucoup de courage. Son esprit manque de fantaisie et de brillant mais sa culture est solide et tu trouveras de l'agrément à sa conversation. Elle aime son mari, ses enfants, ses amis. A l'inverse de la plupart d'entre nous, Américains, toujours prêts à galvauder sinon notre amitié tout au moins ses témoignages, elle se tient sur une sage réserve.
- Un beau caractère de femme, en somme.
- Susan est ma préférée. Je souhaite que tu partages mon goût.
Devant eux, sur une éminence s'élevait le Grand Hotel, un bâtiment de dimensions prodigieuses aux vives couleurs, aux toits retroussés à la chinoise. La voiture suivit la rampe qui montait à travers les jardins. Les lumières de chaque étage éclairaient le rouge et l'or de la façade qui paraissait illuminée comme pour une fête.
- Je vais garer la voiture. Veux-tu m'attendre?
- Laisse-moi t'accompagner.
Enlacés, ils revinrent lentement vers l'entrée de l'hôtel.
Armelle éclata d'un rire ravi :
- Merveilleux, David ! Quelle fantastique construction! Je n'ai rien vu d'aussi gigantesque. Il n'y manque que quelques dragons...
Il la regarda avec surprise : - Tu trouves cela beau?
- Affreux, mais les dimensions de l'escalier de marbre blanc, des colonnes de béton peint en rouge, du plafond à caissons doré, du hall immense ont un attrait bizarre.
L'ensemble, s'il n'est pas beau, échappe au moins à la banalité.
- Sally Herbst aime beaucoup - suivant ses paroles - « la majesté de ce décor ». Nos officiers et leurs femmes n'ont pas toujours un goût très sûr. J'ai peur que tu ne te sentes très étrangère à ce milieu militaire, nouveau pour toi. Nous habitons un camp; nos bungalows ont ce caractère provisoire qui les fait davantage ressembler à des baraquements qu'à des maisons.
Leurs pas s'enfonçaient dans l'épais tapis. David s'arrêta devant le comptoir du concierge et regarda sa compagne avec une inquiétude attendrie :
- Tu es si jeune, mon amour. Je t'en prie, quels que soient tes soucis, tes tourments, tes questions, confie-les-moi.
- Le général, Samantha, Sally, les trois personnes à qui j'ai parlé m'ont aimablement conviée à me confier à elles.
Une expression de tristesse changea le clair visage de David. Elle vit que, pour un bref instant, il avait, de nouveau, les yeux les plus malheureux du monde.
- Comment ne serait-on pas aimable avec toi? Tous sont aimables mais, moi, Armelle, je t'aime.
Le concierge chinois répondait aux questions d'un groupe de touristes qui voulaient se rendre à Chinshan le lendemain.
La jeune femme, distraitement, jouait avec le beau rubis entouré de diamants qu'elle portait à la main droite.
- Où sont tes bijoux, chérie?
- Dans une valise que j'ai fermée à clef.
- Ne les laisse pas à la portée de tous. Demain matin, je dois partir tôt. Demande à la réception de l'hôtel que l'on te donne un coffre. Il serait stupide de te faire voler à Taïpeh les bijoux que tu ne portes pas et qui te viennent de ta mère.
- Je ne tiens qu'à ce rubis qui était sa bague de fiançailles;
pendant sa détention dans un camp de concentration japo- nais, elle avait confié sa bague à une Annamite qui la lui a fidèlement rendue.
- Fais-moi plaisir. Loue un coffre. Je n'ai pas assez de fortune pour t'offrir des ornements aussi coûteux.
L'ascenseur les conduisit au cinquième étage. Le long des larges couloirs qui semblaient s'étirer à l'infini, ils se trom- pèrent de direction. Ils revinrent sur leurs pas. David fit
tourner la clef dans la serrure et poussa la porte. Il eut une exclamation de joie :
- Enfin chez nous, Armelle! Les chambres du Grand Hotel ont beau être meublées à la chinoise, l'espace, le confort et le luxe ne nous sont pas mesurés.
Et, en riant, il enleva sa femme dans ses bras et la jeta sur le lit le plus proche.
Il pleuvaif, le lendemain, à sept heures. La pluie tombait sur la vaste terrasse séparée des terrasses voisines par des barrières de bois peintes en rouge, sur les arbres serrés, sur la végétation différente; les grosses gouttes de l'averse matinale avivaient le jaune et le vert des tuiles vernissées qui couvrent les pavillons de l'ancien Grand Hotel.
- N'as-tu pas froid, darling?
Elle avait ramené la couverture sur ses épaules.
- Froid?
- La chambre est climatisée et la pluie amène une surpre- nante fraîcheur qui, d'ailleurs, ne dure pas.
Il achevait de s'habiller.
- Veux-tu prendre ton petit déjeuner avec moi ou le commander plus tard?
- Je le prendrai avec toi, bien sûr.
Il nouait sa cravate devant la glace. Comme saisi par l'étreinte d'un souvenir, il laissa son geste en suspens. Elle voyait au fond du miroir son visage changé.
- A quoi penses-tu, David?
Il se retourna avec un sourire de bravoure, un sourire qui n'aurait pu tromper un enfant.
- Pourquoi cette question ? - Dis-moi ce qui te tourmente.
- Rien, voyons! Je suis heureux puisque tu es là. Je suis heureux puisque je t'aime. Ne te mets pas de folles idées en tête.
- Nous parlions de petit déjeuner et tu as eu cette expression étrange...
En se dirigeant vers la salle de bains comme pour lui dissimuler son visage, il dit :
- Je pensais tout simplement que la journée serait longue pour toi. Je ne reviendrai pas à l'heure du déjeuner parce
Le général dit :
« Vous serez heureuse à Formose, ma chère. Au milieu des Chinois, nous autres, Américains, formons une petite communauté unie, sans problèmes, un îlot où il ne se passe rien. »
Orpheline, née et élevée à Saigon, Armelle, la très jeune épouse du Major David Lamont, apprendra trop vite qu'en vérité, il se passe beaucoup de choses dans le camp américain de Taïpeh.
La connaissance du secret des autres met son amour
et sa vie en péril. Il lui faut peu de temps pour
comprendre que sa pire ennemie est Shane, la
première épouse de David. Que peut-on contre une
morte? Et pourtant, quand, un mois plus tard, à la
fin d'un dîner, le général dira : « N'avais-je pas
raison? Nous formons un îlot protégé sur lequel
il ne se passe rien... » Armelle Lamont, le cœur
en paix, se contentera de sourire.
Participant d’une démarche de transmission de fictions ou de savoirs rendus difficiles d’accès par le temps, cette édition numérique redonne vie à une œuvre existant jusqu’alors uniquement
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Cette édition numérique a été réalisée à partir d’un support physique parfois ancien conservé au sein des collections de la Bibliothèque nationale de France, notamment au titre du dépôt légal.
Elle peut donc reproduire, au-delà du texte lui-même, des éléments propres à l’exemplaire qui a servi à la numérisation.
Cette édition numérique a été fabriquée par la société FeniXX au format PDF.
La couverture reproduit celle du livre original conservé au sein des collections de la Bibliothèque nationale de France, notamment au titre du dépôt légal.
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La société FeniXX diffuse cette édition numérique en accord avec l’éditeur du livre original, qui dispose d’une licence exclusive confiée par la Sofia
‒ Société Française des Intérêts des Auteurs de l’Écrit ‒ dans le cadre de la loi n° 2012-287 du 1er mars 2012.