REVUE MÉDICALE SUISSE
WWW.REVMED.CH 24 février 2021
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Premier novembre,
éternel (re)commencement
Premier novembre (ou souvent le 2, car le premier est un dimanche), nouveau départ, prête pour ce nouveau poste et gonflée de motivation, je me présente, humble face à l’immensité, dans le nouvel établissement où je vais travailler pour une année (ou 6 mois, ou 2 ans peu importe). Petit matelot face à l’adversité du grand et bruyant océan.
Première journée d’introduction, pas de surprise, je ne pourrai pas retenir toutes les informations qu’on me donne avant de les avoir appliquées en clinique mais soit, j’en aurai vaguement une idée quand la situation se présentera. Badge, blouse, casier, bip, timbre, accès informa
tique, tout est prêt, … quoique.
Deuxième journée, raz de marée, jetée dans une mer déchaînée : nombre de patients incalculable à voir, programme informatique qui refuse de se laisser maî
triser, courriers, facturation, personne ne comprend que je ne puisse pas déjà aller plus vite. Les infirmières sont épuisées de revivre chaque année le même scénario du changement des médecins, ça n’est juste pas possible.
J’en perds mes affaires, disséminées aux quatre coins du service (stéthoscope au box 1, timbre au box 2, tête au box Covid, émotions au casier). Quand j’ai de la chance, on m’a doublée un jour pour éviter de justesse une réelle catastrophe.
En fin de journée, mal de tête plus grand que certains patients qui sont venus con
sulter (mais sans red flags), déshydratation avancée, désespoir total.
Cette année en plus, le virus qui nous accompagne ne facilite pas la tâche. Je glisse sur la vague émotionnelle que j’aurais pu anticiper : regrets d’avoir changé de poste, nostalgie du précédent dans lequel j’étais si bien, … du moins il me semble maintenant.
Pendant le reste du mois de novembre, je trouve enfin quelle capsule de café mettre dans quelle machine et dans quelle tisanerie, où se trouvent le microonde et les salles de colloques. Je retiens même enfin mon nouveau numéro de bip (!).
Masque FFP2 et masque standard, sur
blouse, test rapide versus test standard par PCR n’ont plus de secret, ou presque.
J’apprends à nager la brasse, lentement mais sûrement. Mais dans quelle salle d’attente se trouve mon patient ?
Décembre, les fêtes de fin d’année viennent égayer l’ambiance, rapprocher les collègues qu’on connaît déjà un peu mieux et les équipes qui sont au coude à coude pendant les fériés où la charge de travail reste généralement très importante.
Apprendre à faire la planche, c’est une question de survie.
Mais cette année, pourronsnous fêter l’esprit tranquille ?
Janvier, février, longs mois d’hiver, on continue à ramer sur ces flots incessants de travail et dans la nuit pour la plupart du temps : gardes, piquets, weekends, cette année n’aura jamais de fin. Plus jamais on ne m’y reprendra à postuler dans un lieu de formation avec des conditions de travail si difficiles.
Mars, avril, les journées rallongent, on sent l’apprentissage des nouvelles con nais
sances, le travail devient plus routinier et surtout on y prend goût ! MiniCEX, DOPS*, évaluations, il faut se dépêcher.
Mai, déjà 6 mois de passés, une éternité si l’on considère une carrière de quelques années seulement. On s’habitude vite à nager le crawl finalement ; il suffit de res
pirer au bon moment et régulièrement.
Mais il faut déjà penser à postuler pour la suite de la formation, pour dans 6 mois, 1 an, 2 ans… Estce que je ne veux pas plutôt changer de métier ?
Juin, juillet, août, les mois d’été rendent la vie plus facile, on sort avec les collègues avec lesquels on s’entend bien, il fait beau et chaud, on apprend à travailler
constamment en équipe incomplète car tout le monde part en vacances, mais le travail est légèrement moins dense car les patients aussi profitent du soleil, du moins ceux qui le peuvent.
Septembre, après 10 mois dans le service, on fait presque partie des meubles, nage du papillon avec un seul bras, on est devenu spécialiste dans la discipline (quoique…), on nous fait confiance et on nous pose même la question sur d’éven
tuelles modifications à proposer au service (moi ?). Pourtant l’immensité des connais
sances à acquérir semble encore et toujours infinie, c’est la beauté du métier.
Octobre, ça sent la fin de l’année, après avoir tant pesté, la gorge serrée, on prépare son départ. Remises de service, apéro de départ (quand il est autorisé), lâcher à contrecœur son badge, son timbre, ses clés de casier, son bip, comme s’ils étaient des objets nous ayant accom
pagné toute une vie.
Car cela n’est pas la première fois, ni la dernière, et pourtant chaque fois c’est pareil, je jure qu’on ne m’y reprendra pas à avoir le cœur si lourd de partir, j’ai tant appris, immense merci !
Dre DAPHNÉ GERMANN Avenue de Lavaux 24, 1009 Pully [email protected]
RÉFLEXION
* Mini-CEX et DOPS: évaluations du médecin-assistant au moyen de deux outils, l’un pour les activités cliniques, l’autre pour les gestes techniques, 4 de ces évaluations par an sont nécessaires à l’obtention du FMH de médecine interne.