L A C H E M I S E
P I E R R E BASSON
L a C h e m i s e
G A L L I M A R D
Il a été tiré de l' édition originale de cet ouvrage vingt-cinq exemplaires sur vélin pur fil Lafuma-
Navarre numérotés de 1 à 25.
Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays, y compris l'URSS
© 1961, Éditions Gallimard
A M E S F I L L E S :
M A R I E - F R A N Ç O I S E E T M A I T É
La fenêtre et les volets ouverts, Clau- dius Dheune commença par souffler du nez, deux fois, avant d'aspirer l'air frais. Dans la cour, une poule se redressa pour le fixer, puis sa paupière inférieure, presque mauve, remonta, absorba l'œil comme si elle le gobait. Dheune se détourna légèrement et, dans la vitre, il contempla à la fois son visage et la poule, tandis qu'il entendait, venant sur le flanc de la maison, le bruit de gros souliers ferrés qui, raclant sur les cailloux, devaient en tirer des étincelles. Il renversa la tête en la frottant d'une épaule à l'autre comme si la sueur lui coulait encore derrière les oreilles, puis il se pencha, s'appuya des mains sur le rebord extérieur, sentit le granuleux de la pierre s'imprimer dans ses paumes. La paupière de la poule retomba, découvrant le cercle parfait de l'œil. Et Dheune
regarde cet œil dardé tout rond sur lui comme s'il l'interrogeait et, le regardant, il pense :
« On ne meurt pas, le jour, ce n'est que la nuit que l'on risque de mourir. Et voilà encore une autre nuit de passée. »
Tout à l'heure, étendu sans bouger dans le lit, il avait vu, à l'approche du jour, se recréer l'armoire et les murs, sans pouvoir distinguer les couleurs, mais il savait que la tapisserie était à fleurs bleues et roses et qu'à hauteur du dossier du fauteuil une ligne d'usure marquait le papier. Il avait eu envie de repousser l'édredon rouge sang de bœuf mais s'était contenté d'essuyer la sueur derrière les oreilles en se frottant sur le traversin. Maintenant, il a retrouvé sa pensée de chaque matin : « On ne meurt pas, le jour. » Il souffle encore du nez, avec force, et pèse sur ses mains afin de mieux éprouver les aspérités de la pierre. Un oiseau chantait sur le toit. Loin, au bas de la colline, une rumeur de train mesurait l'espace séparant la maison de la ville. Dheune regarda la poule qui grattait la terre de ses pattes à la recherche d'un ver, puis son attention tomba sur la chemise qui, pendue de l'autre côté de la cour, sous le hangar, achevait de sécher, tenue aux épaules par deux épingles à linge
de couleurs différentes, l'une rouge, l'autre verte, deux touches vives sur le gris du tissu qui suffisaient à éveiller la journée.
Les souliers raclaient toujours le sol, et de leurs tiges ouvertes montaient les jambes comme si, curieusement, elles prenaient racines dans les semelles, mais Dheune ne voit pas encore les jambes ni l'homme qui avance, une joue gonflée par la chique de tabac.
L'homme marche suivi de sa femme mais Dheune ne peut pas entendre le feutre des pantoufles de celle-ci. Les pas arrivaient à l'angle de la maison, de l'autre côté du portail. Dheune cligna des yeux pour s'habituer au soleil qui apparaissait par-dessus le toit du hangar et faisait fumer sur les tuiles la fraîcheur du matin.
Tenant le lapin par les oreilles, Jean Maille déboucha dans la cour, se dirigea vers le hangar sans un regard pour le vieil homme penché à la fenêtre. Une ceinture de flanelle d'un beige sale assure le pantalon de coutil à la taille, les chevilles s'enfoncent dans les tiges sans lacets des gros souliers. Portant un bol et un couteau, la femme de Jean Maille suit, boulotte, des poches de sommeil sous les yeux. Elle est comme un beurre malade, non rincée à l'eau
froide, ce qui l'eût raffermie. Le lapin, les pattes du haut plus courtes que celles de derrière, ressemble à un petit kangourou sans queue.
Dheune voyait l'œil de la bête et, plus haut, sortant de la manche de chemise retroussée, le bras noueux et brun de l'homme comme taillé dans une racine de chêne, une sorte de bras souterrain dur et sans pitié. L'oiseau chantait toujours sur le toit. Dheune eut envie de siffler pour lui répondre : quelque chose d'heureux passait dans la chaleur du soleil qu'il ressentait sur le visage et sur les mains.
A dix pas, à hauteur de la chemise, Jean Maille se retournait, lui faisait face, les yeux baissés vers le lapin, la joue gonflée par la chique de tabac. Dheune contemplait le ventre du lapin rendu plus doux, plus vulnérable par le duvet blanc qui le recouvrait. La femme s'immobilisait, les jambes écartées, découpées par la lumière sous la percale de la robe- tablier bleue. Du dos de la main tenant le couteau, elle remonta une mèche de cheveux lui tombant sur le front. Elle était encore chaude de lit, la chair défaite, et l'air frais du matin lui faisait lever la peau. Elle semblait fixer le ventre du lapin. A hauteur de sa taille, l'étoffe du tablier apparaissait bleu plus clair,
mais c'était d'un bleu d'usure qui, lui, n'adou- cissait pas son ventre.
— Que se passe-t-il ?
Claudius Dheune ne se retourna pas vers l'intérieur de la chambre d'où venait la voix, du moins pas sur l'instant, et quand il le fit, ce ne fut que du buste, laissant ses mains à l'appui sur le rebord de la fenêtre, chauffées par le soleil. Du coin de l'œil, il guettait encore Jean Maille, mais celui-ci ne releva pas la tête, occupé à soupeser le lapin à bout de bras, de ce bras dur, presque noir, pareil à une racine d'arbre tordue et noueuse. Dheune se redressa, se trouva face à la vitre, et il pouvait voir ses cheveux gris, les touffes noires des sourcils et son long nez planté de travers qui donnait un air résolu au visage, comme un gouvernail un peu en oblique pour maintenir le cap.
Les bandes sombres de son gilet déboutonné tranchaient sur la blancheur de la chemise.
En allant vers le lit, il glissa deux doigts dans la poche du gilet, tâta la grosse montre d'acier douce et lisse qui commençait à tiédir à la chaleur de son flanc.
Elle répéta sa question. Il oublia cette sensa- tion de bien-être au bout de ses doigts. Il ne regarda pas le visage de sa femme mais le drap,
en dessous de la poitrine. Le drap était agité d'un lent, d'un régulier mouvement en rond : Marie Dheune, de la main droite, se massait le poignet gauche. Dheune abandonna la montre, souffla du nez. Son regard remonta vers le visage, où le nez s'allongeait, mince, presque blanc du bout. Elle fixait le plafond.
La tête s'enfonçait dans l'oreiller, paraissait plus grosse comme si elle était enflée, avec, seulement, un petit grain de beauté marron en dessous de la pommette gauche, qui échap- pait à la flétrissure. Dheune contemplait cette lentille qu'il connaissait depuis trente- quatre ans, toujours pareille, qui avait peut- être empêché, dans une certaine mesure, qu'il vît vieillir sa femme.
— Rien, dit-il, ils tuent un lapin.
La main continuait son massage sous le drap.
Il entendait le léger frottement, lui aussi en rond, qui n'en finissait plus, qui couvrait le chant de l'oiseau. Il grogna, cogna du genou contre le panneau du lit : un sentiment de honte l'envahissait, une grosse honte qui montait en lui comme un lait qui bout. Il s'en voulait de s'être attardé au soleil.
— Ah! bon, dit Marie Dheune.
La voix coula, unie, indifférente, un peu
embarrassée par la pointe de la langue. Seul, le plafond semblait l'intéresser, avoir sur elle un pouvoir calmant : le mouvement des mains se fit plus lent, cessa enfin. Les lèvres entrouvertes laissaient voir le trou de la bouche.
Le dentier baignait, blanc et rose, dans un verre d'eau sur la table de nuit. Dheune fixa le verre puis le trou de la bouche, puis l'emplacement des mains sous le drap. Il resta encore un moment immobile, grand, sévère avec les bandes noires du gilet et les grosses touffes, noires aussi, des sourcils, puis il pivota, revint à la fenêtre. Comme un lait qui bout, à trop monter sa honte s'était sauvée.
Maille, maintenant, tenait le lapin par les pattes de derrière, l'élevait à bout de bras.
Dheune entendit le bruit mat du tranchant de la main frappant la nuque de la bête pour l'assommer. Il s'appuya de nouveau sur le rebord extérieur de la fenêtre. La pierre était presque tiède mais les aspérités toujours aussi vives. La femme tendit le couteau à Maille, resta, le bol appuyé sur le ventre. L'homme avait fourré l'arrière du lapin entre ses jambes.
De la pointe du couteau, il arracha l'œil.
Dheune vit les muscles jouer sur l'avant- bras. La femme se pencha pour poser le bol
sous le jet de liquide brun. La poule s'approcha du bol, la femme l'éloigna du pied. La poule sauta en battant des ailes. Le vent chaud appor- tait une odeur fade. Sous le hangar, la chemise grise remuait doucement. De minces rigoles de sang se caillaient sur la paroi du bol. Maille tenait l'œil entre la pointe du couteau et le pouce. Il le jeta à terre. La poule se précipita, le creva en quelques coups de bec, l'avala.
Le couple restait silencieux, le soleil découpait en ciseaux les jambes de la femme, lui blondis- sait les cheveux.
Maintenant, Dheune grattait une petite tache marron sur le dessus d'une de ses mains, une entre toutes celles qui les parsemaient comme si le grain écrasé sur cette peau desséchée ne pouvait laisser que le son. Il le faisait avec appli- cation, avec gravité, grattant de l'ongle du pouce, à s'en écorcher. Dans le visage penché, le nez paraissait plus long, et encore plus mainteneur de direction. Dheune grattait, ferme et haut dans l'encadrement de la fenêtre, sans souci de qui que ce fût, et il entendait le crissement de son ongle.
Le soleil projetait sur le sol les ombres du couple, celle du bol également, mais l'ombre du lapin se trouvait perdue dans celle de
l'homme. Maille releva la tête, regarda vers la fenêtre.
— Voilà déjà le vieux qui s'écorche les mains, dit-il.
La femme ne se détourna pas, elle fixait la joue de l'homme que travaillait la chique de tabac.
— Je crois que la mère a passé une mauvaise nuit, dit-elle.
La joue se gonfla un peu plus, se dégonfla : de la pointe de la langue, Jean Maille devait presser la chique pour en extraire le jus. Il prit son temps.
— Sûr, dit-il, elle en a plus pour longtemps, les pieds sont déjà morts.
Il se pencha sur le museau du lapin. La femme croisait les mains sur son ventre, et son regard restait fixé sur la joue en travail. Maille se redressa, reprit le lapin par les pattes de derrière.
— Il est saigné, dit-il.
Lente, une goutte de sang se détacha de la pointe du museau, tomba à terre.
— Elle passera peut-être pas une autre nuit, dit la femme.
De ses deux mains réunies, elle pressa sur son ventre. Sans répondre, l'homme lui tendit une patte du lapin, garda l'autre dans la main.
Le lapin resta suspendu entre eux deux, le museau à un pied au-dessus du bol. Mainte- nant, on voyait son ombre sur le sol. Alors Jean Maille commença à inciser la peau autour
d'une patte.
— Est-ce qu'ils ont tué le lapin?
Dheune cessa de se gratter, jeta un coup d'œil au couple puis à sa main : le sang affleu- rait sur la peau. Brusquement, il frotta le dos de la main sur le rebord rugueux de la fenêtre, se redressa, tira son mouchoir de la poche.
— Qu'est-ce que tu as fait ? dit-elle.
Il se tenait au pied du lit en se tamponnant la main avec le mouchoir.
— Rien, dit-il.
Il donna un coup de genou contre le panneau du lit.
— Est-ce qu'ils ont tué le lapin?
Il écouta le léger frottement des mains contre le drap. Elle fixait le plafond : une légère fissure y courait comme un fil d'araignée.
— C'est fait, dit-il, ils l'ont tué, mais il ne sait pas s'y prendre pour le dépouiller. C'est tout de même plus simple de le fixer par une patte à un clou, au lieu de le faire tenir...
Il s'aperçut qu'elle ne l'écoutait pas, se tut.
Sous le drap, le mouvement des mains s'accé- lérait.
— Ça te fait froid, dit-il, veux-tu que je ferme la fenêtre?
Les yeux se portèrent sur lui, mais il les vit emplis seulement du reflet d'une vitre.
— C'est pas une question d'air, c'est dedans moi, tu sais, c'est comme des morceaux de glace...
Elle perdit son idée, resta, la pointe de la langue au bord des lèvres, mais sa main massait encore plus fortement le poignet comme s'il y avait, à l'intérieur, un de ces morceaux de glace et qu'elle espérât, ainsi, le faire fondre.
La main s'arrêta soudain, la tête se releva, les reflets de la vitre s'allongèrent dans les yeux.
— Ecoute... t'entends... c'est une souris!
Les mots s'enflaient sur la langue enflée.
— Bon sang! fit Dheune, calme-toi, c'est le bois de l'armoire qui joue.
La tête retomba sur l'oreiller.
— T'es sûr?
— Sûr, ça l'a toujours fait.
— Alors, faudra enlever l'armoire.
— On la passera à la cuisine.
Il restait planté au pied du lit, voûtant sa
haute taille, tenant le mouchoir roulé dans une main. Sous l'effet de la chaleur, l'édredon rouge se gonflait, brillant, malgré l'usure du satin. A côté de l'oreiller, sur le traversin, il voyait l'empreinte de sa tête, plus sombre, encore humide de sa sueur, comme si chaque nuit apportait son agonie. Il vit la langue se glisser entre les lèvres, les ouvrir peut-être.
Et il l'écouta parler comme elle en avait l'habi- tude, les yeux tournés vers le plafond, ayant sorti la main droite hors des draps.
— Non, disait-elle, non, c'est pas la peine de te donner tant de mal, laisse l'armoire à sa place, mais, écoute, je veux qu'on me mette ma robe noire.
Il l'écoutait en contemplant les extrémités des doigts de la main hors du drap qui, cou- leur de cire jaune, paraissaient aussi insen- sibles que le bois du panneau du lit contre lequel il frottait son genou.
— Oui, j'ai pensé, dit-elle, la robe grise, ça ne serait pas convenable, il faudra me mettre la noire.
— Bon sang! fit-il, qu'est-ce que tu vas chercher ?
Il souffla du nez.
— Pourquoi souffles-tu comme ça?
Dans sa maison en dehors de la ville, chaque matin le vieux Dheune compte une victoire nouvelle sur la nuit puisque « c'est la nuit qu'on meurt », et que sa femme Marie, paralysée et mourante, est encore en vie. Près de lui vivent son gendre, Jean Maille et sa fille. Il hait son gendre qui voudrait commander à sa place et il méprise sa fille qui obéit passivement. Ce matin, le couple juge inutile d'aller cher- cher le médecin pour leur mère puisque, comme le dit Jean Maille : « les pieds sont déjà morts ». Sous la menace de son fusil, le vieil homme décide sa fille à aller le chercher, puis, tranquillement, il se met à nettoyer son arme.
Le médecin est venu et a déclaré que « c'était la fin ».
Poussé par un obscur instinct, Dheune a saisi une nouvelle fois son fusil et a tiré sur une chemise de Maille qui sèche sur une corde du hangar; il lui montrera ensuite le trou qu'il a fait dans l'étoffe, « à la place du cœur ». C'est en pal- pant lui-même l'étoffe de cette chemise qu'il pense au gué- risseur qui habite dans un bourg voisin et, se refusant au ver- dict du médecin, il décide d'aller le trouver; il met dans une valise une chemise de nuit de la malade et prend l'autobus.
Chez le guérisseur, la consultation a lieu, les « passes » sont faites sur la chemise. En attendant l'autobus qui le ramè- nera chez lui, Dheune s'arrête au café et, détendu, confiant, lui qui n'a plus touché une carte depuis le début de la mala- die de sa femme, accepte de jouer la partie qu'on lui propose.
Durant cette partie, un mauvais plaisant, à demi ivre, lui subtilise sa valise. Le vol découvert, Dheune trouve à ses côtés des hommes de bonne volonté pour l'aider dans sa recherche afin que sa femme mourante ait cette chemise
« avant la nuit », car, cette fois, lui-même le dit, « elle pas- sera pas la nuit ». Une fouille systématique s'organise.
On finit par trouver le coupable, mais celui-ci, sous l'effet de l'alcool, a été rendu demi-fou par la possession de cette chemise et, de crainte qu'on lui enlève, a lacéré l'étoffe de coups de couteaux. Il n'en restera que des lambeaux grands comme la main : Marie Dheune ne la mettra pas
« avant la nuit ».
Cette histoire étrange, basée sur les mœurs et les supers- titions d'une civilisation paysanne du midi devient peu à peu une tragédie étouffante.
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