Mes arrêts sur images
NOTE DE L'ÉDITEUR
Artistes, créateurs, artisans… Toutes les personnes que nous admirons pour leur art et les valeurs qu'elles défendent connaissent une vie (presque) comme la nôtre.
Leur exposition médiatique les rend différentes mais, tout comme nous, elles peuvent connaître la joie, le succès, la richesse, et aussi la tristesse, l'échec, la souffrance…
J'ai souhaité donner la parole à ces personnalités qui nous touchent. Elles ne se posent ni en modèles, ni en experts existentiels et ne donnent aucune leçon. Elles partagent simplement leur expérience, en portant sur leur vie un regard à la fois introspectif et distancié.
Comment chacune d'elles a développé son potentiel, dépassé ses faiblesses voire ses handicaps ? Quels événe- ments a-t‑elle eu à affronter et à transcender ? Y a-t‑il eu des épisodes fondateurs ? Des mentors ? Quelles valeurs a-t‑elle envie de transmettre ? Comment la vie l'a-t‑elle modelée ? À l'inverse, comment a-t‑elle façonné son existence ? Dans notre quête de sens, ces personnalités publiques peuvent nous guider.
Qu'une parole libre et sincère se dégage de leur témoi- gnage et nous éclaire sur les grandes et petites choses de la vie !
Florence Lécuyer Directrice éditoriale
Véronique Genest
Mes arrêts sur images
Flammarion
Tous droits réservés
© Flammarion, Paris, 2019 ISBN : 978-2-0814-9393-3
Sommaire
Raconte-moi . . . 9
Le secret . . . 12
La faculté d'adaptation . . . 31
J'ai décidé d'être heureuse. . . 42
Guérir ses angoisses. . . 50
Le sentiment d'abandon . . . 58
Bonne poire. . . 67
L'exemple est le meilleur des professeurs . . . 75
Apprendre . . . 85
L'esprit de famille . . . 96
Mon grand frère aime les garçons, moi aussi 106 Dis Véro ! . . . 114
Sois un homme ma fille. . . 127
La passion des mots. . . 134
Le manichéisme . . . 142
Le rire médicament. . . 149
La difficulté d'être soi. . . 156
La notoriété. . . 165
Mes bandes . . . 176
Renvoie l'ascenseur. . . 185
Le trac, moi, jamais ! . . . 194
Se projeter dans ses rêves . . . 202
Le jeunisme . . . 210
Mot de la fin . . . 220
Raconte-moi
Si je devais résumer ma vie en une phrase, je dirais :
« Elle m'a gâtée. »
Cela ne veut pas dire qu'elle a été dorée et facile tous les jours mais que la nature m'a dotée d'un cerveau enclin à l'optimisme.
Les événements positifs autant que négatifs ou douloureux m'ont forgé un caractère heureux.
Et pourtant, des bâtons dans les roues, elle m'en a mis la vie et dès le plus jeune âge.
Disons, depuis que j'ai des souvenirs. Sont-ils réels, fantasmés, enjolivés ? Peu importe. Ce sont eux qui m'ont façonnée.
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La longévité de la mémoire grandit avec l'âge et les souvenirs s'ancrent dans votre esprit si tant est qu'on les réactive par la répétition ou le récit.
C'est important le récit. C'est ce que demandent tous les petits enfants à leurs aînés.
C'est fou ce qu'ils aiment qu'on leur raconte les péripéties de leur vie quand ils étaient bébés et petits enfants. « Raconte-moi quand tu chan- geais mes couches et que je te faisais pipi dessus ».
« Raconte-moi quand papa et toi vous vous êtes connus. » « Raconte-moi quand je grimpais, que je suis tombé et que tu m'as emmené à l'hôpital. » Raconte-moi…
De mon très jeune âge, j'ai gardé de furtives images de bonheur qui, comme elles se répétaient souvent, se sont inscrites dans ma mémoire.
C'est flou et précis à la fois. Plein de sensations et d'odeurs, réinventées peut-être à travers les récits qu'on m'en a faits, mais si réelles. C'est parfois loin des souvenirs qu'en ont mes proches, ce qui me conforte dans l'idée qu'on peut vivre des histoires communes avec des ressentis très différents.
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C'est cet écart entre le vécu de certains moments de ma vie et la façon dont mes proches les perçoivent qui m'a empêchée, jusqu'à pré- sent, de faire mon autobiographie malgré les nombreuses sollicitations.
Alors pourquoi accepter ce livre ?
Parce ce que ce n'est pas une autobiographie.
En fait, il va surtout dire comment j'ai vécu les choses, avec la distorsion du temps, de la réflexion, ce que j'en ai tiré de concret sur ma vie et qui m'a faite telle que je suis, sans remettre en question ni en doute le vécu des autres.
Loin de moi l'intention de vous faire un cours magistral, je déteste les donneurs de leçons. Je vais juste tenter de vous faire part des leçons que j'en ai tirées et de ma manière d'appréhender l'avenir, car, si le passé m'a construite, je suis résolument tournée vers le futur.
Le secret
Si les vies sont toutes particulières, elles ont des résonances souvent communes.
Je m'en suis rendu compte dans mon seul-en- scène Madame Butterlight (2009), que j'avais pris plaisir à écrire. J'y parlais de mon expérience des régimes et de l'arrêt du tabac. Je m'y interrogeais sur l'origine de ma boulimie, qui me faisait dans les moments de stress perdre tout contrôle sur ce que je me mettais en bouche : nourriture, ongles, cigarettes. J'y explorais mon enfance dans une parenthèse à la madeleine de Proust et, à mon grand étonnement, tous les soirs nombre de spec- tateurs venaient me dire à quel point nos vies étaient similaires, tant ils avaient eu le sentiment que je parlais d'eux.
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Étonnant ? Pas tant que ça. Nous sommes nombreux à gérer sans nous en rendre compte nos angoisses refoulées, la culpabilité de ne pas être à la hauteur de ce que l'on attend de nous, les regrets de ne pas avoir assez ou trop tardé à exprimer notre amour.
Parmi mes souvenirs, il en est un qui a boule- versé, plus que nul autre, mon destin. Ce n'est pas le plus gai mais il est nécessaire que je commence par là, car il a défini ce que je suis devenue.
Je ne vois que mes deux petits pieds, habillés de phoque, se balançant devant le poêle, ce même poêle qui a brûlé une mèche de cheveux de maman dans une de ses douloureuses tentatives d'allumage. Moi, je ne risque pas de jouer avec les allumettes, j'ai peur du feu.
Je suis confortablement installée sur les genoux de mon papa, assis dans le canapé en velours bleu pétrole.
Mon papa, c'est ma vie, comme pour beaucoup de petite fille, je pense, c'est mon héros. Je le trouve beau et le pare de toutes les qualités
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humaines qu'un homme puisse avoir. Je l'attends le soir quand il rentre du travail, exténué par de longues journées de visites à ses patients, lui masse les paupières, lui récite des poésies. Il m'appelle sa grande Sarah.
Je le soutiens quand maman le gronde parce qu'il a utilisé le tissu à fleurs destiné aux rideaux de ma chambre pour se faire le déguisement d'Antoine le chanteur yé-yé à la mode.
C'est un être gentil, fantasque et drôle. Il est médecin mais il aurait pu être acteur. C'est mon Gérard Philipe à moi, ma Gueule d'amour. Sa voix rauque et cassée me dit des mots doux. Je voudrais me blottir contre lui, m'abandonner aux effluves de son parfum poivré pour un moment d'éternité mais, ce jour-là, il a décidé d'être sérieux. Il me parle. Me pose des questions. S'il se doutait combien je n'ai pas envie d'y répondre.
Pourquoi me parle-t‑il de la mort ? Cela ne m'inté- resse pas de savoir ce que la mort veut dire. J'ai six ans et demi, ça ne veut rien dire à six ans et demi. J'improvise et tente un changement de cap.
C'est ma spécialité ça, le faire rire mais rien n'y fait. Il répète.
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— Tu sais ce que la mort signifie ?
— Bien sûr, je connais ce mot on l'entend souvent au catéchisme. « Il est mort pour nous sur la croix. » Je t'ai entendu aussi en parler avec maman quand vous parlez de ton travail. Ça n'a pas l'air très gai la mort. Quand quelqu'un meurt, tout le monde pleure. Moi je sais ce que ça fait d'être morte de rire mais morte tout court je ne vois pas.
— Il n'y a que l'expérience qui te fera ressentir la portée de ce mot. Il faut y être confronté pour la comprendre.
— D'accord, maintenant on fait un câlin et on joue ? Tu veux que je te récite la poésie que j'ai apprise ?
— Tout à l'heure. Avant, je voulais te dire. Il y a deux choses dont nous sommes certains dans la vie. C'est que nous naissons et que nous mourrons. Beaucoup te diront que la mort est une fin, d'autres qu'elle est le passage vers une autre vie. Ce que je sais, moi, c'est qu'elle est toujours plus difficile pour ceux qui restent.
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Mais c'est parce qu'ils ne connaissent pas mon secret.
Un secret ?! Il n'en faut pas plus pour exciter ma curiosité et me rendre attentive. Un secret comme dansLe Petit Prince, que mon grand frère, Olivier, lecteur aguerri, du haut de ses sept ans et demi, me lit le soir.
— C'est quoi ce secret, papa ?
— Je ne sais pas si tu es déjà assez grande pour le comprendre.
— Mais si, papa, je suis grande, je comprends très bien et je sais garder les secrets. Demande à Olivier. Il m'a fait jurer de ne pas te dire qu'il m'avait dit que le père Noël n'existe pas…
— Oui, ma chérie, dit-il en éclatant de rire.
Avec toi, les secrets sont en sécurité. Celui-là peut être divulgué car si tu n'as pas la clé, il ne te servira à rien.
— D'accord. Allez dis-le, papa, s'il te plaît !
— D'accord. Mon secret, c'est que, en fait, on ne meurt jamais quand on a des enfants.
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— !!!!!!
— C'est comme un arbre. Les feuilles tombent mais il ne meurt pas. Une petite branche poursuit le chemin et va faire des feuilles à son tour qui tomberont pour laisser la place à de nouvelles branches. Mais le tronc est toujours là et les nœuds racontent son histoire.
— Mais on peut continuer à voir la personne morte ?
— Non, pas la voir mais la sentir et la faire vivre en toi, lui parler, la rendre fière. L'arbre c'est la famille, les racines. Tu es le réceptacle des valeurs que je te transmets. À toi de les faire vivre et, à travers toi, je vivrai. C'est peut-être cela l'âme.
— Et maman ?
— Maman aussi. Je me suis greffé à son arbre et elle s'est greffée au mien. La famille c'est une forêt.
Sur le coup je n'ai rien compris. Enfin, j'ai bien compris le secret, mais je n'ai pas vu à quoi il pouvait me servir.
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Je suis partie jouer et le temps a passé.
Pas mal d'années d'insouciance, de jeux, de rires, de joie et de tristesse de voir mes parents se déchirer, puis de les voir moins souvent parce que j'étais en pension.
C'est moi qui ai demandé à y aller, pour me rapprocher d'Olivier, mon presque jumeau d'un an mon aîné, mon alter ego au corps tout chaud près duquel j'aimais me blottir la nuit.
Son départ pour la pension au collège de Juilly avait laissé un lit vide et froid, qui ne se réani- mait que trop rarement. Je rêvais aux immenses dortoirs dont il me parlait quand il revenait pour ces trop courts week-ends, des douches en commun, du lac avec les cygnes, de la piscine olympique, des chapelles où il jouait de l'harmo- nium, du parcours de cross dans la forêt et du club d'équitation. Je le trouvais si beau avec sa veste verte, sa cravate mordorée bien nouée sur une chemise blanche impeccable et son petit calot de travers qui accentuait son petit air de canaille endimanchée.
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Seulement voilà, je suis bien à côté de lui, mais de l'autre côté de la place. Moi au cours Bautain chez les dames de Saint-Louis, lui chez les frères oratoriens et le soir, dans mon petit dortoir, pas de petits pieds chauds sur lesquels coller les miens, Olivier est loin. Le seul moment où je pourrais avoir une chance de l'apercevoir, c'est quand les filles vont aux douches ou au judo chez les garçons, mais je ne le croise jamais tellement c'est grand chez les garçons. Chaque niveau scolaire a son pavillon, disséminé dans des hectares de parc, et chaque niveau compte au moins six classes d'une trentaine d'élèves.
C'est aussi grand que c'est petit chez les filles.
Chez nous, les soixante-dix élèves toutes classes confondues se regroupent par classes de quatorze pour étudier. Des classes à double niveau, ce qui signifie que dans la mienne nous sommes sept.
Je ne suis pas vraiment malheureuse, j'ai de super copines. Mon uniforme est charmant et désuet. Son chemisier blanc à col rond est brodé d'une magnifique fleur de lis bleu clair et mon béret, quand il est roulé en boule, fait un ballon de foot très convenable.
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Je ne suis pas vraiment heureuse non plus quand la nuit vient et que l'angoisse de se réveiller trempée m'empêche de m'endormir. À la maison, maman était toujours prête à m'aider quand il y avait un accident et si je ne voulais pas la déran- ger, je piochais dans la pile de serviettes qu'elle avait mises à ma disposition dans ma chambre, en recouvrais le désastre, changeais mon bas de pyjama et me rendormais. Le matin, maman changeait les draps sans jamais se fâcher. « Ça lui passera » avait dit mon père, en bon médecin.
Ici, il faut supporter les regards sarcastiques des copines quand d'un geste ample sœur Marie- Pierre ramène draps et couvertures sur la barre du pied de lit pour qu'ils sèchent et s'aèrent, afin que le soir je puisse me glisser à nouveau dans mon lit sec qui sent le pipi. Quelle honte de devoir traîner cette odeur toute la journée ! Je rêve d'un bon bain avec un peu de mousse le soir avant de me glisser dans de bons draps frais qui sentent la lavande, mais pas de bain et peu de chance de se doucher non plus. C'est une fois par semaine dans le collège des garçons, car ici il n'y a pas encore l'eau courante, du moins pas dans les dortoirs et
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on se lave dans une bassine d'eau froide en pre- nant soin de bien prélever dans son gobelet l'eau pour se rincer la bouche avant qu'elle ne soit souillée par le savon. La toilette intime se fait derrière un rideau avec la même bassine d'eau, les pieds dans une grande bassine en fer qu'on vide après son passage. Non, non, nous ne sommes pas avant la guerre, nous sommes en 1965 dans la région parisienne, chez les dames de Saint-Louis, qui font passer le bien-être de l'âme avant celui du corps.
Pour le reste, ce qu'elles nomment « l'épanouis- sement de l'âme », il y a la prière du matin, qui nous jette à genoux au pied du lit dans une psalmodie automatique, les yeux tout collés de sommeil, désincarnées.
Elles sont gentilles les sœurs et se partagent la sévérité et la douceur. Sœur Marie-Joseph, la directrice, nous fait un peu peur avec sa moustache alors que sœur Marie-Pierre, qui n'hésite pas à rele- ver ses jupes pour une partie de foot ou à construire des cabanes avec nous, est une sœur la tendresse.
Le matin des dimanches de « petites sorties », elle ouvre un stand de bonbons dans ma classe.
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À part ce moment-là, je déteste ces dimanches où nous ne sortons que le matin pour rentrer le soir. C'est si court.
En fait, j'aime le dimanche un dimanche sur deux, quand c'est la grande sortie, la sortie d'hon- neur que m'autorise une bonne moyenne de 12 sur 20 au minimum, et que je ne manque jamais. Je ne travaille que pour cette carotte, qui me libère du vendredi après le déjeuner au lundi matin si mes parents peuvent me raccompagner avant le début des cours, ce qui, malheureusement, est assez rare.
C'est souvent le dimanche soir qu'ils me ramènent parce qu'il y a vingt kilomètres de la pension à la maison. Rentrer le lundi matin nous ferait lever trop tôt. Alors je n'aime jamais le dimanche soir.
C'est dans la douceur dominicale d'une matinée d'hiver, juste avant le marché aux bonbons, que sœur Marie-Agnès, préposée à l'accueil du pension- nat des dames de Saint-Louis, surgit dans ma classe :
— Véronique Combouilhaud ?
Véronique Combouilhaud, la petite agitée qui passe ses journées à astiquer son banc avec ses
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jupes car elle ne cesse d'y glisser d'un bout à l'autre, c'est moi.
— Au parloir, clame-t‑elle de sa voix aiguë.
Maintenant ? Mais je n'ai pas fini mes cartes de Noël et la vente de bonbons n'a pas com- mencé. C'est trop tôt.
— Dépêchez-vous !
J'enfile mon béret et mon manteau. On est en décembre. Je pars en courant malgré l'interdic- tion parce qu'à mon âge marcher calmement ne fait pas partie du répertoire, traverse le dédale de cours et de couloirs.
Je vais dire à Maman de patienter et je revien- drai dans la classe pour prendre des bonbons, elle va comprendre.
Voilà le parloir, j'entre. Personne. J'attends.
J'entends la douce voix de la mère supérieure qui se rapproche. La porte s'ouvre. C'est ma mère et mon oncle Jean de Valence. C'est inhabituel ! Que fait-il ici ?
Mon sang se fige. Je sais ! 23