• Aucun résultat trouvé

Et, comme il me vit hésitant sur le sens de l’expression consacrée : <&lt

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2023

Partager "Et, comme il me vit hésitant sur le sens de l’expression consacrée : <&lt"

Copied!
8
0
0

Texte intégral

(1)

’ALLAIS avoir quatorze ans, j’étais élève de troisième au séminaire Saint-Eugène à Alger. C’était en 1921, après

J

la Grande Guerre, mon Dieu, comme c’est loin ! Nous étions en étude sous la surveillance d’un professeur quand le Supérieur apparut à la porte, entra et me désigna d’un doigt crochu. Terrorisé, car c’était un homme sévère, je me levai de mon banc, allai à lui avec crainte. En se penchant, il chatouilla mon front de sa longue barbe brune en éventail :

<< Dieu a rappelé à Lui votre grand-mère..

.

», me souffla-t-il

à l’oreille. Et, comme il me vit hésitant sur le sens de l’expression consacrée : << Votre grand-mère est morte, reprit-il. O n vous attend chez vous..

.

>> Interloqué d’abord, puis rassuré parce que la férocité de son œil s’adoucissait, je compris qu’un événement grave me frappait. << Vous pou- vez vous en aller, ajouta-t-il. Vous reviendrez quand vous pourrez. Quand ce sera fini. >>

J e rangeai mes affaires de classe à mon pupitre, montai au dortoir, endossai machinalement ma tenue de sortie à boutons dorés et dégringolai à pied la colline de Notre- Dame-d’Afrique, puis le faubourg de Bab el-Oued jusqu’au quartier que le vent de la mer balayait et qu’on appelait l’Esplanade, où mes parents habitaient, 16, rue Montaigne, au deuxième étage. A mon coup de sonnette précipité, ce fut l’oncle Hayek qui m’ouvrit. Ma déception dut se lire sur mon visage, car il me dit aussitôt : << Vos parents sont déjà partis, mais j’ai loué une voiture avec un chauffeur, elle est en bas, je suis chargé de vous emmener. >>

(2)

Une voiture ! C’était encore rare et réservé aux riches.

O n ne se déplaçait qu’en autobus, en tram ou en train. Mon humeur changea quand je sus que la Citroën B12 que j’avais aperçue en bas, rangée contre le trottoir devant la porte, était pour nous. La capote était rabattue. D’ailleurs, à Alger, il faisait presque toujours beau et doux. Le chauffeur était assis devant son volant, habillé comme tout le monde, mais avec une casquette marine bleu foncé. Hayek et moi, nous nous assîmes derrière, sur la banquette. J’aurais préféré être devant pour mieux voir la route et mieux comprendre la conduite de la mécanique, mais Hayek me dit que nous avions la place des maîtres, je me sentis flatté. Hayek était un homme de taille moyenne, dans la cinquantaine, visage gris et glabre, toujours élégamment vêtu et chapeauté, discret, presque effacé, et qui parlait d’une voix douce avec un accent indéfinissable. Son état de Libanais faisait de lui alors, chez nous, presque un Arabe. 11 avait été premier coupeur chez un grand tailleur de la ville, les vêtements qui sortaient de ses mains étaient d’un chic fou, vraiment high life, comme on disait à Alger où l’on se piquait d’une pointe de snobisme. En même temps, de pouvoir exercer son art et son métier, il nous le devait à nous, qui l’avions accueilli sur cette terre en avance sur tout, croyait-on. Hayek était une sorte de métèque très doué, il avait beau se considérer comme des nôtres, il n’en était pas, comme il n’était pas marié avec ma tante Carnetto, Epicerie fine, 95, rue Michelet. Ma tante n’aurait jamais supporté qu’on pût seulement la soupçonner qu’elle lui accordât la moindre privauté, il n’aurait plus manqué que ça.

Des nôtres, pas si vite. Dans la famille, personne ne le tutoyait et il ne tutoyait personne, même pas celle qu’en s’adressant à moi il appelait << votre tante ». Mon père et ma mère lui disaient << vous n, jamais << monsieur ». O n l’appe- lait tout simplement Hayek. << Oncle Hayek », c’était vraiment une faveur insigne. Ma tante Carnetto le couvrait d’humiliations qu’il supportait avec une sorte d’accable- ment amusé. << Elle ne connaît pas le Liban, disait-il pour

(3)

A M O U R S B A R B A R E S

l’excuser. C’est tellement civilisé qu’elle s’étonnerait de me voir ici. >> Et comme on lui demandait pourquoi il s’était exilé : << Nous sommes des aventuriers, nous, les Libanais Nous essayons de faire fortune à travers le monde entier.

Moi ici, vous voyez..

.

>> I1 disait cela avec humour et ajoutait pour nous rassurer : << Moi je ne serai jamais riche, je suis trop bon, trop faible

...

>> Avec son ouvrière, une petite main, il s’était installé à son compte chez ma tante et travaillait comme un nègre, parfois pour rien quand il taillait des robes pour elle et des complet. pour la famille.

Des épingles plein la bouche, il essayait, ,ousait toute la journée et parfois une partie de la nuit. L’argent qu’il gagnait, il le donnait à ma tante qui n’était pourtant pas la Vénus de Milo. Avait-elle seulement de beaux yeux?

La voiture traversa Alger, escalada les rampes de Mustapha et déboucha sur les hauts du Sahel d’où, si l’on avait de bons yeux, on pouvait déjà, vers le sud, apercevoir la ferme, minuscule éclat de tuiles rouges dans l’immense verdoiement de la plaine jusqu’au pied de l’Atlas et, vers l’est, jusqu’aux contreforts de la Kabylie. Hayek semblait heureux, je respirais l’air de la course, j’essayais de ne pas laisser mon plaisir éclater, car nous allions vers un deuil ; je n’avais jamais vu de mort, et ce mort mystérieux, imposant et inquiétant était ma grand-mère. Tout enfant, je m’étais roulé dans ses bras et dans ses jupes. Sa bouche fleurait l’ail de Montségur dans l’Ariège, ses cheveux exhalaient le benjoin et la rose, et elle n’était plus. Dieu l’avait rappelée à Lui comme disait le Supérieur. D’elle, je savais peu de chose. Je n’avais pas connu mon grand-père, rappelé trop

tôt, des fièvres. J e ne savais pas non plus qu’elle nous avait recueillis pendant des années, ma mère et moi, au moment où ma mère avait rompu avec son premier mari. Hayek m’examinait avec admiration et, en même temps veillait sur le séminariste qu’on tenait comme l’intellectuel de la tribu.

Avec le recul des années, je pense que, de moi, il attendait à son égard un jugement chaleureux et même plus que de

(4)

l’estime. Il se trompait. J’étais comme les autres, comme on m’éduquait au séminaire où personne ne parlait des Arabes, des gens avec qui les rapports étaient difficiles, des gens plutôt redoutables, à éviter, des inférieurs en tout cas, d’une autre race, oh ! là là. I1 crut sans doute le moment venu de se faire de moi un allié. << Si vous connaissiez le Liban, dit-il pour engager la conversation, on doit bien vous en parler où vous êtes, ça fait partie de la Terre sainte..

.

>> En effet,, nous chantions parfois un hymne latin où, après chaque couplet, revenait un motif obsédant dont la signification mystique nous échappait : << Veni, veni de Libano

...

>>

J’acquiesçai vaguement. Hayek était lancé, la voiture avait pris une bonne vitesse. Au Liban, il y avait toutes sortes de chrétiens ; des catholiques, des maronites, des Grecs, des syriaques cornme lui, des orthodoxes, mêlés aux musulmans, à des Druzes, à des juifs. Tous vivaient ensemble. Tous, sauf les juifs, étaient des Arabes, ce qui m’étonnait. << Là-bas, ori est séparé par la religion, on l’est à peine pour les moeurs. C’est un peu pour ça que je suis venu ici. J’ai peut-être eu tort:. Chez vous, les femmes comman- dent, elles ont tout. Votre grand-mère commandait, votre tante commande, votre mère

...

>> I1 s’interrompit. Ma mère ne commandait pas. Elle paraissait, non sans difficulté, soumise à son second mari, mon père, et le sort qu’elle avait ne me semblait pas tellement enviable, mais, après tout, qu’en savais-je ? La condition de la femme était d’avoir des enfants et de tenir une maison : le reste, je l’ignorais. La mort de ma grand-mère allait-elle changer quelque chose ? Avec ses cinq frères et soeurs, ma mère hériterait. << Des femmes fortes

...

», continuait Hayek. I1 ne parlait pas de la taille ni du poids, mais de la tête. Qu’avait-il besoin de ça, l’imbécile ? Ma tante le traitait comme un chien : << Ce sale bougnoule, on ne sait même pas d’où ça sort... >> O n disait qu’elle le battait ; en tout cas elle lui fermait souvent la porte au nez, sans que je sache encore très bien ce que cela voulait dire. I1 cédait toujours, mais pourquoi était-il tombé amoureux fou de la puissante Carnetto, gorge imposante,

(5)

A M O U R S B A R B A R E S

visage large et lisse, chevelure remontée en un chignon savant, et si autoritaire que tout pliait devant elle ? Mon père lui-même l’évitait et n’appréciait que le chocolat et les biscuits qu’elle lui offrait, gourmand comme il était. Pour- quoi le pauvre Hayek voulait-il une femme forte ?

Nous étions redescendus des collines du Sahel. Nous avions dépassé le hangar à dirigeables de Baraki, nous approchions. C’est alors qu’Hayek m’avait parlé des femmes en général et de mon problème à moi, au moment où, guidant le chauffeur, j’avais demandé de ralentir, puis de quitter la route et de nous engager à gauche dans un chemin de terre. Par là on allait aussi vers un village arabe, un douar.

Hayek se redressa sur la banquette où nous étions assis, à l’arrière de la voiture découverte, se tourna vers moi, me saisit les mains et, d’une voix qu’il forçait un peu à cause du bruit du moteur, me lança cette phrase dont je me souvins toute ma vie : << Les femmes, comment allez-vous vous en passer, des femmes

?...

>>

Je ne répondis pas. Moi aussi, à mon âge, je commen- çais à m’interroger. Entre condisciples, nous formulions, d’une façon proche de celle d’Hayek, la même question.

Nous devions faire vœu de chasteté dans quelques années, vivre en célibataires comme les membres du clergé, la chose commençait à nous travailler. << Les femmes, répéta Hayek, comment allez-vous vous en passer, des femmes ? >>

Projetés par les pneus, les galets du lit de l’oued proche, qui empierraient le chemin, cognaient sous la carrosserie et claquaient comme des balles. Hayek lâcha mes mains et dans le bruit, sans souci du chauffeur qui pouvait nous entendre, parla plus fort : << Vous au moins, vous vivrez seul, peut-être avec votre mère

...

>>

Nous virâmes à droite dans l’allée qui menait sur la cour et le gros figuier, à une centaine de mètres. Toute la famille était là, les oncles, les tantes, mon frère aîné et sa jeune femme, des gens que je ne connaissais pas, des cousins, des cousines, en extase devant la voiture, et moi

(6)

dedans avec Hayek. J e cherchai du regard mon oncle Jules, je ne le vis pas. A présent, je me demande si, quand il a eu ce mot, Hayek, << vous passer des femmes », il n’y avait pas dans son œil une vague luisance de rigolade et peut-être d’effroi mêlés. Ce serait. trop beau, je dois inventer.

Ma mère me conduisit avec prudence dans la chambre mortuaire. Paralysé par une terreur froide, j’observai sans larmes, au point qu’on me crut insensible, l’apparence de ma grand-mère, ses mains jointes sur un chapelet, son visage figé, si pâle, sous un voile de tulle blanc, ses yeux clos. Où était la douce, la belle, la merveilleuse vieille femme qui m’avait tant chéri ? O n m’entraîna vers la salle à manger, on m’assit à la longue table devant un bol de café noir. O n me regardait : sombre uniforme, veston croisé à boutons d’or, casquette à visière courte en cuir verni avec écusson de lauriers entourant une croix. Quelqu’un dit : << Pauvre petit

...

>> A mes yeux tout se brouillait. Ma belle-sœur Louise me tendit une tartine de beurre et de confiture.

<< Mange. Toute la route au grand air, tu dois avoir faim

...

>>

Elle était tout attendrie. Autour de moi, on allait, on venait.

La tartine que je dévorai me tira de l’état second où j’étais.

Je me faufilai dehors, au soleil. Avec une troupe de cousins, nous allâmes à la noria, nous jouâmes à essayer de faire tourner la roue motrice de la machine à vapeur, nous jetâmes du gravier sur les grenouilles du bassin. Quand, longtemps après, nous revînmes, ma grand-mère n’était plus là, la famille revenait du cimetière, l’oncle Jules vint m’embrasser, tout était fini. Soudain je me sentis triste, je pensai qu’on avait vite ifait de disparaître. S’en était allé de moi quelque chose d’immense et de miséricordieux où je ne pourrais plus me réfugier. Sur le point de fondre en larmes, je me repris. J’avais ma inère, j’étais si jeune, la mort était si loin.

Nous rentrâmes chez nous sans Hayek. Je ne regagnai le séminaire que le lendemain après-midi. Le mot d’Hayek me poursuivait, j’avais des femmes une idée trouble et

(7)

A M O U R S B A R B A R E S

vague. Ma mère était une femme, je lui devais la vie, mais comment? à la façon des animaux? Les garnements que nous étions s’enorgueillissaient de posséder au bas-ventre quelque chose dont ils essayaient de se procurer des sensations, parfois de courtes poussées de plaisir indéfini. A cela nous sentions obscurément qu’étaient mêlées ces créa- tures irrésistibles et dangereuses, peut-être semblables à des anges, et de qui les hommes dépendaient tellement. Était-ce parce qu’Hayek vivait dans le péché que les femmes comptaient tant pour lui? Pour moi, je me demandais comment elles étaient faites, où était leur secret. Je n’avais pas de s e u r et, ma mère à part, je voyais la femme comme une créature magique près de qui on pouvait se glisser, se faufiler, s’insinuer et finalement, s’introduire par ruse, ce dont Hayek ne manquait pas. Les victoires d’Hayek devaient se remporter à l’insu de tous, puisqu’il savait qu’il ne serait jamais de la famille, et cependant cela lui suffisait, il acceptait les rebuffades, les rebourrades, les injures, les insultes et les coups, il avait la femme forte qu’il voulait, il était dans la place, peu importait que ce fût par hasard ou par raccroc, il consentait à tout. Et alors que je n’étais pas à l’âge où ces choses peuvent s’entendre, c’était lui qui me demandait si je pourrais ou je saurais me passer des femmes.

Y avait-il un lien avec les mauresques à demi nues que nous apercevions au bas de la Casbah quand nous allions chanter à la cathédrale pour les fêtes liturgiques? Nous prenions le repas de midi en plein dans ce quartier interlope, chez les sœurs à cornette qui avaient là un ouvroir et nous gavaient. Certains de nous, des malins, dont les parents habitaient Bab el-Oued ou des villages de l’intérieur, prétendaient en savoir davantage. Les femmes, je commen- çais à le penser, avaient, sous leurs jupes, des jambes et des cuisses comme nous, mais comment tout cela était-il manigancé ? En quoi cela pouvait-il provoquer une jointure, une articulation où les mâles se mêlaient ? O ù se situait la charnière, l’emboîtement, l’attache ? En quoi consistait notre rôle à nous ? Les enfants d’aujourd’hui savent tout par

(8)

les vitrines et la télévision. Les malheureux, ils n’ont rien à apprendre. Moi, il fallait que ce soit Hayek qui me laissât entrevoir qu’il me serait presque impossible de me passer des femmes, comme si elles procuraient quelque chose de nécessaire, d’essentiel et d’enivrant.

Ma mère m’avait donné un peu d’argent et des gâteaux de patate douce à la cannelle que j’aimais tant. J’empruntai le trolley qui grimpait sur la colline de Notre-Dame- d’Afrique. D e là, par la vallée des Consuls, je m’en fus, aveugle à tout, d’un pas allègre et décidé, et avec une seule pensée dans l’esprit, vers; le séminaire.

Cinq ans plus tard, je le quittai pour le service militaire, et je n’y revins plus. A cause des femmes? Grâce aux femmes, à leur beauté, à leur mystère? A ce que je ressens encore pour elles, à cet arnour tout neuf et, je crois, barbare, que j’ai pour elles.

Références

Documents relatifs

Institut des Sciences Appliquées et Économiques ISAE-Cnam Liban. Centre du Liban Associé au CNAM

Dummy (Boolean) variables are presented as ratios and are compared with Fisher’s

[r]

[r]

[r]

[r]

A la grande table se trouvent les adultes et les adolescents dont les âges sont égaux à tous les produits des âges des plus jeunes pris deux à deux.. Déterminer les âges de tous

abscisses et le ordonnées des trois points. 2) pour les configurations de la famille F caractérisées par min(U,W) &lt; V &lt;max(U,W) 1 et min(X,Z)&lt;Y&lt;max(X,Z)