t A * a ' A V.L.
LA POPULATION DE CERFS D'ANTICOSTI EN 1988-1989
par François Potvin
Laurier Breton et
André Gingras
Québec
n aLA POPULATION DE CERFS DANTICOSTI EN 1988-1989
François Potvin, Laurier Breton
Direction de la gestion des espèces et des habitats
et
André Gingras
Direction générale des opérations régionales Région de la Côte-nord
Ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche Québec
Janvier 1991
Dépôt légal
Bibliothèque nationale du Québec 1er trimestre 1991
ISBN: 2-550-21588-5
RÉSUMÉ
En 1988 et 1989, nous avons appliqué la technique du double inventaire aérien à l'île d'Anticosti afin de mesurer la population totale de cerfs et d'en estimer la densité dans les différents milieux forestiers. Cette technique nécessite la présence de deux observateurs indépendants situés du même côté de l'aéronef, en l'occurrence un hélicoptère de type Bell 206. A partir de la couverture de 301 parcelles, la population globale a été évaluée à 120 000 cerfs ± 11 % (au seuil de probabilité de 90 %), soit une densité moyenne de 15 cerfs /km2. En hiver, les plus fortes densités (environ 20 cerfs /km2) sont associées au bûché de 1955-1971, à la sapinière centre sud et à la portion la plus boisée du secteur affecté par l'épidémie d'arpenteuse. En été, les densités sont plus homogènes, soit autour de 10 cerfs /km2 dans la plupart des zones forestières; les trois zones qui se démarquent nettement durant cette saison sont le bûché de 1955-1971, la sapinière centre nord et l'ensemble du secteur affecté par l'arpenteuse, lesquelles affichent plus de 20 cerfs /km2. La population de cerfs d'Anticosti est plus abondante que ne l'indiquaient les estimations antérieures, qui étaient de nature plutôt approximative. En augmentant le prélèvement dans les secteurs supportant les plus fortes densités, il serait possible de récolter annuellement de 10 000 à 12 000 cerfs, par rapport à 8 000 actuellement, tout en assurant le maintien de la qualité de la chasse.
ABSTRACT
In 1988 and 1989, we conducted a double-count aerial survey on Anticosti Island in order to estimate total deer number and deer density in different forest types. For this technique, two indépendant observers take place on the same side of the aircraft, a Bell 206 helicopter in our case. Based on 301 plots, deer population was estimated at 120 000 ± 11 % (90 % CL), with a mean density of 15 deer /km2. Higher densities in winter (about 20 deer /km2) were found in the 1955-1971 cutover, the south-central balsam fir zone and the most forested parts of the hemlock looper infestation area. Summer densities were more uniform at about 10 deer /km2 in most forest zones; the 1955-1971 cutover, the north-central balsam fir zone and the hemlock looper overall area had more than 20 deer /km2. The deer population on Anticosti exceeds the figures previously reported, which were rather approximations. Increasing the quota in the areas having the highest densities would allow an annual harvest of 10 000 to 12 000 deer, as compared to 8 000 actually, without having a negative impact on hunting quality.
1. INTRODUCTION
L'île d'Anticosti jouit d'une réputation peu ordinaire. Sa situation géographique et son isolement, son histoire, ses paysages uniques de même que son statut de vaste domaine privé (jusqu'en 1974) ont sans doute contribué pour un large part à cette renommée. Cependant, c'est d'abord l'abondance de ses populations de cerfs de Virginie (Odocoileus virginia- nus) et la qualité exceptionnelle de la chasse qu'on y pratique qui ont su lui bâtir une image enviable. Annuellement, l'île accueille 5 000 chasseurs qui prélèvent quelque 8 000 cerfs. Ceux-ci déboursent environ 10 $ millions auprès des six pourvoiries concessionnaires qui se partagent le territoire. La mise en place du réseau s'est faite de 1982 à 1985. Comme il n'existait aucune technique d'inventaire applicable à l'île à l'époque, le contingent de récolte pour chaque pourvoyeur a été fixé uniformément à 1,0 cerf /km2 (Bertrand, 1983), sur la base des meilleurs informations alors disponibles. En 1985, nous avons amorcé un projet visant d'abord la mise au point d'une technique d'inventaire aérien adaptée à l'île (Potvin et al, 1987). Dans le cadre de ces travaux, nous avons réalisé la couverture complète du territoire en 1988 et 1989 afin de mesurer la population totale de cerfs et d'en estimer la densité dans les différents milieux forestiers.
2. TRAVAUX ANTÉRIEURS
Depuis l'introduction de 220 individus à la fin du siècle dernier, la population de cerfs d'Anticosti a fait l'objet de diverses estimations.
Année Auteur Population Remarque
1936 Newsom (1937) 30 000
1942
1952
1953
Reconnaissance terrestre dans le cadre de travaux pour 1'American Museum of Natural History
Rousseau (1950)
Cameron (1958)
Pimlott (1954)
15 000
Plus de 350 000
45 000 - 60 000
Reconnaissance terrestre dans le cadre de relevés botaniques
Reconnaissance terrestre dans le cadre de travaux pour le National Museum of Canada Parcours du réseau routier accessible (ouest de l'île)
1956
1968
Smith (1956)
Dixon (1968)
Stephenson (in Huot. 1982}
30 000
50 000 - 100 000
65 000
Ingénieur forestier responsable des opérations forestières à l'île Synthèse de divers travaux conduits par des biologistes de l'état de New York
Inventaire aérien de reconnaissance
1971 Pichette (1971) 100 000
1972 Brassard et a l 75 000 (1972)
1978 Morasse et 57 000 Beauchemin (1979)
1979 Morasse (1980)
Parcours systématique du réseau routier (ouest et centre de l'île)
Inventaire aérien systéma- que en avion Canso; calcul selon 3 classes de densité des pistes observées
Inventaire aérien en héli- coptère de 16 parcelles de 93,2 km2; calcul selon 3 classes de densité des pistes observées
Même méthode; l'auteur note une augmentation sensible par rapport à 1978
D'après Huot (1982), les estimations antérieures aux inventaires aériens sont erratiques et peu fiables. Si l'on retranche celles de Rousseau (1950) et de Cameron (1958), on constate que les auteurs qui ont procédé à des relevés terrestres situent la population entre 30 000 et 100 000 cerfs. Les écarts sont moins grands entre les inventaires aériens, mais les estimations restent du même ordre de grandeur. Ces dernières sont également discutables car, faute d'avoir procédé au dénombrement direct des animaux, on a fixé des densités de cerfs approximatives d'après l'abondance des pistes observées.
3. SECTEUR D'ÉTUDE
Située dans le golfe Saint-Laurent, l'île d'Anticosti s'étend sur une longueur de 220 km, une largeur maximale de 56 km et couvre une superficie de 7 943 km2. Sa topographie est peu accidentée et l'altitude moyenne n'atteint que 126 m. L'île est formée de roches calcaires du silurien et de l'ordovicien. Des dépôts marins post-glaciaires recouvrent la partie basse et côtière alors qu'un dépôt morainique occupe le centre.
Son climat maritime sub-boréal se caractérise par des étés frais et des hivers relativement doux (Huot, 1982). La température moyenne de janvier est la même qu'à Montréal (-10° C). Sous ce type de climat, la neige a normalement une densité plus grande que dans la partie continentale de la province, ce qui entraîne des conditions de déplacement plus faciles pour le cerf en hiver. Au cours des dernières années toutefois, la texture de la neige a été plutôt comparable au reste du Québec, ce qui s'est traduit par un indice de rigueur qui dépasse de 20 % la normale provinciale (Breton, 1989).
La forêt de l'île appartient à la section Anticosti de la région boréale (Rowe, 1972). Elle se compose surtout de peuplements d'épinette blanche (Picea glauca). de sapin baumier (Abies balsamea) et d'épinette noire (P.
mariana). Le bouleau à papier (Betula papyrifera) et le peuplier faux- tremble (Populus tremuloides) sont présents de façon sporadique. La strate arbustive est pratiquement absente partout. La partie ouest a connu deux périodes d'exploitation forestière intensive depuis le début du siècle (Anon., 1974). Dans les bûches de 1910-1930, des peuplements denses d'épinette blanche ont remplacé les sapinières d'origine. Toutefois, dans ceux de 1946-1971, la régénération s'est installée plus difficilement: la présence d'arbres clairsemés sur un sol densément recouvert d'herbacées confère à certains bûches une allure de prairies boisées. Après 1971, l'exploitation forestière est pratiquement disparue comme facteur de
perturbation. Par contre, les sapinières surannées qui occupaient le centre de l'île ont connu à ce moment une mortalité massive par suite d'une épidémie d'arpenteuse (Lambdina fiscellaria). Enfin, le feu pour sa part a ravagé une superficie immense en 1955 et une autre moins importante en 1983. La figure 1 illustre les principales zones forestières de l'île d'Anticosti.
La faune de l'île est peu diversifiée. D'après les premiers rapports, les mammifères indigènes étaient l'ours noir (Ursus americanus). la loutre de rivière (Lutra canadensis). la martre d'Amérique (Martes americana). le renard roux (Vulpes vulpes) et la souris sylvestre anticostienne (Peromyscus maniculatus anticostiensis) (Huard, 1897; Schmidt, 1904; MacKay, 1979).
Parmi les espèces introduites avec succès à la fin du 19e et au début du 20e siècle, mentionnons le cerf de Virginie, le lièvre d'Amérique (Lepus americanus). le castor (Castor canadensis) et l'orignal (Alces alces). Le cerf ne fait face à aucun prédateur puisque l'ours noir, seul prédateur potentiel, est presque disparu.
—49°I5'
I 64°00'
I 63° 00'
I 62°00'
_49045' Baie Ellis
[ f i l l Pessière blanche Y/,\ Pessière noire
[ g g j Sapinière
III || || || I Épidémie d'arpenteuse [TX] Bûché 1955-1971
t"JirJ Tourbière
Ofe
Sa/e Mac Donald 49°45'-
Sa/e Nasticotec
des Sables
Sa/e au Comoran
o1 I0 20 30 Km 64"00'
I 63°00' 62°00'I
Figure 1. Délimitation des principales zones forestières de l'île d'Anticosti. Adapté d'une carte 1: 250 000 du ministère de l'Énergie et des Ressources, Région de la Côte-Nord, produite en 1990.
4. METHODE
Nous avons appliqué la technique du double inventaire aérien, telle que décrite par Potvin et al. (1991). Les cerfs sont comptés par deux observateurs placés du côté gauche d'un hélicoptère Bell 206. Une fenêtre panoramique (bulle) installée sur la porte arrière permet à l'observateur de scruter sous l'appareil ainsi que de côté. L'observateur avant utilise la fenêtre supérieure, la fenêtre latérale et celle située au plancher. La bande observée s'étend de 0° (la verticale sous l'aéronef) jusqu'à un angle de 45° (figure 2). La limite extérieure est identifiée en allignant deux points de référence, l'un situé sur la fenêtre latérale (ruban plastifié) et l'autre sur une tige placée à l'extérieur perpendiculairement à l'appareil.
Au début de chaque période d'inventaire, l'hélicoptère suit une ligne droite (route, piste d'atterrissage) pour permettre aux observateurs de se calibrer en fonction de la largeur de la bande et de bien établir l'angle de 0°.
Le navigateur prend place sur le siège arrière, derrière le pilote, et profite également d'une fenêtre panoramique, ce qui permet une vision frontale et latérale. Il a la responsabilité de distinguer et de noter les groupes de cerfs vus par chaque observateur. Pour assurer l'indépendance entre ces derniers, deux systèmes de communication sont utilisés. L'observateur avant, le navigateur et le pilote sont reliés au système de l'aéronef, alors que l'observateur arrière communique avec le navigateur grâce à un système portatif. Une modification est apportée aux écouteurs du navigateur de façon à brancher l'écouteur droit au système de l'hélicoptère et l'écouteur gauche au système portatif. Un sélecteur permet au navigateur d'entrer en contact avec l'un ou l'autre des observateurs.
L'appendice A décrit les équipages ayant participé aux inventaires.
BANDE OBSERVEE PAR LES 2 OBSERVATEURS
Figure 2. Schéma illustrant la bande observée au sol en fonction de l'altitude et des angles de visée.
Les travaux ont eu lieu en 1988 et 1989, tant à l'hiver qu'à l'été (figures 3 et 4 ). À l'hiver 1988, nous avons survolé cinq blocs forestiers homogènes (environ 200 km2 chacun) pour vérifier l'applicabilité de la nouvelle méthode. Par la suite, nous avons poursuivi la mise au point de la technique tout en tentant de couvrir l'ensemble de l'île. À cause de contraintes de temps et de budget, seulement 75 parcelles furent survolées dans le centre de l'île (4163 km2), en comparaison de 86 dans l'ouest (1262 km2 ) et de 140 dans l'est (2518 km2 ).
Les parcelles de 6 km de longueur ont été distribuées sur des cartes 1:
50 000 le long de lignes parallèles nord-sud, soit de façon aléatoire (1988) ou complètement systématique (1989). Le système de navigation Loran- C a été utilisé pour maintenir un azimut constant. L'observateur avant avait en mains une copie des plans de vol afin de positionner l'aéronef lors des changements de ligne. Le long de la ligne, le navigateur indiquait à l'équipage le début et la fin des parcelles. Il notait également le temps écoulé, pour évaluer la vitesse, et une lecture d'altitude à un point précis dans chaque parcelle, pour calculer l'élévation par rapport au sol à l'aide des courbes de niveau. Le pilote devait tenter de maintenir une vitesse de 60 à 70 km/h à l'intérieur des parcelles, à une altitude de 60 m.
Les éléments échantillonnés étaient les groupes de cerfs. En plus de sa taille, chaque groupe fut classifié selon trois variables: l'activité (arrêté ou en mouvement), le couvert forestier (1988: en forêt ou à découvert; 1989:
sous une cime d'arbre ou non) et la position par rapport à l'aéronef (au- dessous ou à côté) (en 1988 seulement). En été, le nombre de faons ou de mâles «trophées» (bois bien apparents) dans le groupe était aussi pris en compte. Le navigateur notait cette information séparément pour chaque observateur sur un formulaire approprié. Les observateurs n'indiquaient la présence d'un groupe qu'au moment du passage de l'hélicoptère, de façon à faciliter la distinction entre les animaux vus en commun de ceux vus par une seule personne. En cas de doute, le navigateur demandait plus d'informations pour confronter les deux
64°00' 63°00' 62°00'
-49°45'
—49°I5'
Hiver 1989
Eté 1988
Baie Martin cfe
Hiver et été 1989
.Baie Mac Donald
I Sapinière
2 Pessière noire nord 3 Pessière noire sud 4 Arpenteuse nord 5 Arpenteuse sud
64° OO1
Baie des Sables
63°00'
49°45'-
Eté 1988
Baie du Renard
49° 15'
Baie au Comoran
10 20 30 Km 62-00'
Figure 3. Localisation des secteurs survolés à l'île d'Anticosti en 1988 et en 1989. Les blocs forestiers inventoriés au cours de l'hiver 1988 sont numérotés de 1 à 5.
64°00'I I
63° 00'
I
62°00"
Hiver 1989
- 4 9 - 4 5 ' Baie Ellis
—49°I5'
Eté 1988
Baie Martin ofe
Eté 1989
Baie Mac Donald
'S,
Baie des Sables
64" 00' 63°OO'
I
. Sa/e Nasticotec
Eté 1988
49°45'—
Ba/e i du Renard
49° 15'
Baie au Comoran
O 10 20 30 Km 62"00'
I
Figure 4. Emplacement des 301 parcelles d'inventaire aérien survolées à l'île d'Anticosti à l'été 1988, à l'hiver 1989 et à l'été 1989 pour estimer la population totale de cerfs.
12
observateurs. Les groupes situés immédiatement à l'extérieur de la bande étaient rapportés sans être notés. S'il y avait divergence entre les
observateurs quant à la taille d'un groupe, la valeur la plus élevée était retenue pour la compilation.
Les taux de visibilité, la population de cerfs et sa variance ont été compilés selon Seber (1982) et Rivest (1991). De façon simplifiée, les principales équations sont les suivantes:
n3 et n3 (1)
Pi= P2 =
n2 + n3 nx + n3
où,
P!= taux de visibilité de l'observateur avant, p2= taux de visibilité de l'observateur arrière,
%= nombre de groupes vus par l'observateur avant seulement, n2= nombre de groupes vus par l'observateur arrière seulement, n3= nombre de groupes vus par les deux observateurs;
M / fat + n3 + 1) (n2 + n3 +
m \ (n3 + 1)
T = M / (n, + n3 + 1) (n2 + IL, + 1) - 1 \ (2)
ou,
T= population de cerfs corrigée,
M= nombre total de parcelles contenues dans le bloc d'inventaire, m= nombre de parcelles inventoriées;
13
var (T)= M % + n3 + V) (n2 + n3 + 1) nt n-, + M (M-m) var (z) (3) m (n3 + I)2 (n3 + 2) m
où,
z= variable instrumentale (score-variance) liée à la variabilité entre les parcelles.
Le calcul du nombre de cerfs a été fait séparément pour les individus solitaires et les groupes de deux animaux et plus, car leur taux de visibilité est généralement différent. Pour les cerfs solitaires, nous avons fait des calculs séparés selon chaque modalité de la variable la plus significative (activité ou couvert), si tel était le cas. Les tests statistiques ont été déclarés significatifs à P < 0,05.
14 5. RÉSULTATS
Durant les quatre périodes d'inventaire, nous avons survolé 704 parcelles en 221 h de vol (incluant le temps de navette) et dénombré 2 532 cerfs.
En moyenne, le taux de visibilité fut de 0,56 ± 0,02 pour les individus solitaires et de 0,81 ± 0,02 pour les groupes de deux animaux et plus.
Pour l'ensemble des groupes, l'observateur avant et l'observateur arrière ont eu un taux presque identique (0,61 - 0,62). Dans le cas des individus solitaires, le taux de visibilité des cerfs arrêtés était en général inférieur à 0,50, comparativement à 0,60-0,70 pour ceux en mouvement. De même, les animaux en forêt (été 1988) ou ceux situés sous une cime (1989) étaient plus difficiles à voir, avec des taux parfois inférieurs à 0,20. Pour les groupes de deux cerfs et plus, l'activité ou le couvert n'ont semblé avoir aucun effet (P > 0,10), mais le nombre d'échantillons était très faible dans certains cas.
Pratiquement la totalité de l'île fut survolée lors des étés 1988 et 1989, sauf l'extrémité ouest couverte seulement à l'hiver 1989 (figure 4). Nous avons combiné les données de ces trois inventaires (301 parcelles) en compilant les résultats de façon stratifiée selon la carte des zones forestières (figure 1). Sur cette base, la population globale d'Anticosti a été évaluée à 120 000 cerfs ± 11 %, soit une densité moyenne de 15 cerfs /km2.
L'examen des densités par zone forestière révèle des différences importan- tes (tableau 1). En hiver, les plus fortes densités (environ 20 cerfs /km2) sont associées au bûché de 1955-1971, à la sapinière centre sud et à la portion la plus boisée du secteur affecté par l'épidémie d'arpenteuse. Par contre, la portion la plus perturbée de ce secteur et le feu de 1955 sont pratiquement délaissés (5 cerfs /km2). En été, les densités sont plus homogènes, soit autour de 10 cerfs /km2 dans la plupart des zones forestières. Les trois zones qui se démarquent nettement durant cette
15
Tableau 1. Densités de cerfs à l'île d'Anticosti en 1988 et 1989, par zone forestière et par période d'inventaire.
Zone forestière Cerfs /km2 ± IC 90%
(n parcelles)
Hiver 1988 Été 1988 Hiver 1989 Été 1989 Pessière blanche - 10,4 ± 37% 7,1 ± 21%
(12) (34)
Pessière A 8,1 ± 37% - 6,6 ± 41% 1Q8 ± 60%
noire (19) (11) (11) B 6,3 ± 32%
(19)
Sapinière pointe - - 13,3 ± 67%
ouest (10) Sapinière C 13,3 ± 13% 9,4 ± 37% C 11,6 ± 24%
ouest (80) (13) (120) Sapinière centre
nord
Sapinière centre sud
Sapinière est nord
Sapinière est sud
Arpenteuse A 4,3 ± 3 5 % (20) B 20,2 ± 23%
(20) Bûché 1955-71
Feu 1955 Tourbière A: bloc nord.
B: bloc sud.
-
9,9 ± 30%
(22) 11,5 ± 28%
(27) 11,0 ± 101%
(7)
- -
11,2 ± 14%
(84)
9,7 23,8
12,9
21,2
5,1 -
C: bloc sapinière.
-: pas d'inventaire
± 60%
(5)
± 49%
(H) -
-
± 41%
(21)
± 64%
(8)
±119%
(13)
ou n < 5.
29,5 113
26,0
272 14/5
± 63%
(5)
± 45%
(H) -
-
±29%
(21)
± 28%
(8)
± 25%
(13) -
16
saison sont le bûché de 1955-1971, la sapinière centre nord et l'ensemble du secteur affecté par l'arpenteuse, lesquelles affichent plus de 20 cerfs /km2.
Dans le but de dresser une carte de la répartition estivale, nous avons d'abord calculé la densité par zone forestière à partir des résultats des 301 parcelles qui ont permis d'établir la population totale (tableau 2).
L'analyse de variance indique que la densité n'est pas uniforme d'une zone à l'autre (F=5,0; 11 d.l; P<0,01). Le test de Duncan a retenu deux ensembles significativement différents parmi les 12 unités forestières analysées. La majorité de l'île appartiendrait à une classe de densité moyenne (7 à 15 cerfs /km2) (figure 5). De part et d'autre dans la partie centrale, on retrouverait deux secteurs à forte densité (16 à 30 cerfs /km2), lesquels correspondent aux trois zones forestières mentionnées précédem- ment. Cependant, étant donné le petit nombre de parcelles dans les secteurs à forte densité, les résultats de l'analyse statistique doivent être interprétés avec prudence. C'est pourquoi nous croyons nécessaire d'appuyer les différences observées par d'autres sources d'information avant de tirer une conclusion définitive, en attendant qu'un inventaire plus élaboré puisse être réalisé.
17
Tableau 2. Densité estivale de cerfs par zone forestière à l'île d'Anticosti en 1988 et 1989.
Zone forestière Pessière blanchea Pessière noire
Sapinière pointe ouesta Sapinière ouesf
Sapinière centre nord Sapinière centre sud Sapinière est nord Sapinière est sud Arpenteuse Bûché 1955-1971 Feu 1955
Tourbière :
Total
n parcelles 49
11 10 30 5 11 22 27 28 8 13 87 301
Cerfs/km2 10,6 ± 10,8 ± 13,3 ± 9,0 ± 29,5 ± 11,3 ± 9,9 ± 11,5 ± 24,8 ± 27,2 ± 14,6 ± 11,7 ± 15,3
± IC 90%
: 26% Ab : 60% A : 67% A 29% A : 63% B : 45% A 30% A : 28% A : 28% B : 28% B : 25% A : 17% A
± 11%
La portion de ces zones située à l'extrémité ouest de l'île (figure 3) a été inventoriée à l'hiver 1989, ce qui représente le nombre de parcelles suivant:
Zone n parcelles Pessière blanche .^-—\ 34 Sapinière pointe ouest \ 10 Sapinière ouest / ^ 17
b Les moyennes identifiées par une même lettre ne différent pas entre elles, selon le test multiple d'étendue de Duncan (P > 0,05).
—49°I5'
64-00' 63*00' 62«00"
-49»45' Baie Ellis X > s ^ l 4 v " : :
EED 7-15 cerfs/km2
• 16-30 cerfs/km2
ofe
Baie Mac Donald
Baie Nasticotec
Baie des Sables
49°45 -
ex
^ l Baie i du Renard
49° 15'
Baie au Comoran
64°00 63o00'
0 10 20 30 Km 62°00'
Figure 5. Répartition estivale du cerf à l'île d'Anticosti selon les principales zones forestières, telle qu'établie par inventaire aérien en 1988 et 1989.
19 6. DISCUSSION
La population de cerfs d'Anticosti est plus abondante que ne l'indiquaient les estimations antérieures. Elle représente le double de la valeur véhiculée depuis une quinzaine d'années, qui était de 60 000 cerfs. Ceci n'indique nullement que le cheptel a augmenté car les estimations antérieures sont difficilement comparables, à cause de leur nature approximative.
Malgré tout, il est intéressant de tenter de suivre l'évolution historique de cette population depuis son introduction en 1896. D'après le témoignage de C. McCormick (Pimlott, 1954; Huot, 1982), il semble que le nombre de cerfs a augmenté très rapidement pour culminer vers 1934, alors qu'une mortalité massive serait survenue. En se basant sur la courbe théorique de croissance d'une population animale introduite dans un nouveau milieu (Caughley, 1977), il est probable que la densité a alors atteint un sommet inégalé. Pimlott (1954) a suggéré que la population de cerfs serait demeurée stable au cours de 20 années suivantes. En l'absence d'inven- taire précis, on ne peut cependant que spéculer sur cette question. À court terme, la population connaît d'importantes fluctuations selon la rigueur des hivers. C'est ce que confirme le suivi télémétrique d'une centaine de biches de 1986 à 1990, qui indique un taux de mortalité hivernale pouvant varier de 3 à plus de 25 % selon l'année (données non publiées). À long terme, c'est évidemment la transformation de l'habitat qui influence l'évolution de la population. L'exploitation forestière, les épidémies d'insectes et le feu ont fortement modifié le milieu au cours des années, amenant des effets généralement positifs. À l'inverse, le broute- ment excessif des cerfs a pratiquement éliminé la strate arbustive et met en danger la survie même du sapin, sa nourriture de base en hiver. Dans ce contexte, bien malin serait celui qui pourrait prétendre que la population est stable depuis 50 ou 60 ans ou prédire ce qu'elle sera dans les années à venir.
20
Une densité de 15 cerfs /km2 est étonnante à pareille latitude, dans un milieu aussi peu propice que la forêt boréale. En Pennsylvanie par exemple, on vise le maintien de densités de l'ordre de 10 cerfs /km2 (W.
Palmer, comm. pers.). Notre technique a-t-elle pu surestimer le cheptel?
Dans les 301 parcelles qui ont permis d'évaluer la population globale, nous avons vu 1 209 animaux différents, soit 4 cerfs par parcelle. Ceci représente plus de 11 cerfs /km2, une densité minimale puisqu'il est impossible d'apercevoir tous les animaux. En effet, les estimations basées sur le double inventaire sont plutôt susceptibles d'être biaisées à la baisse (sous-estimer la population), puisque les deux observateurs ont le même point de vue (Caughley et Grice, 1982; Pollock et Kendall, 1987). Par ailleurs, lors de la mise au point de la méthode, nous avons répété l'inventaire de certains blocs avec les mêmes observateurs ou une combinaison d'observateurs différents (Potvin et al., 1991). Comme les résultats se sont montrés comparables entre les répétitions, nous sommes convaincus que la technique du double inventaire est très appropriée pour Anticosti.
Nos résultats indiquent que certaines zones forestières supportent des densités plus fortes, qui dépassent 20 cerfs /km2. C'est le cas en hiver du bûché de 1955-1971, de la sapinière centre sud et de la portion boisée du secteur arpenteuse. La fréquentation élevée du bûché de 1955-1971 avait déjà été notée lors d'un survol de reconnaissance à l'hiver 1988, alors qu'une densité non corrigée de 12 cerfs /km2 (environ 18 cerfs /km2 corrigé) avait été estimée (Gingras, 1989). Elle s'explique par une strate arbustive en plein développement, dominée par le bouleau à papier (Potvin, 1985). Il faut noter cependant que les cerfs sont surtout localisés près des portions résiduelles de vieilles forêts laissées entre les secteurs coupés, lesquelles offrent un bon abri. Quant aux fortes densités dans la sapinière centre sud et la portion boisée du secteur arpenteuse, elles résultent des migrations vers le sud des cerfs du centre de l'île: nos travaux de télémétrie (données non publiées) confirment un déplacement important des cerfs qui fréquentent le feu de 1955 et la partie la plus
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affectée du secteur arpenteuse, où les densités sont très faibles en hiver en l'absence de couvert résineux. Le bûché de 1955-1971 et le secteur arpenteuse supportent aussi des densités remarquables en été, car ce sont des habitats très productifs en cette saison (Potvin, 1985). La forte fréquentation de la sapinière centre nord en été étonne à prime abord car les autres sapinières affichent des densités plus modestes. Comme ce milieu forme une étroite bande en contact avec le bûché de 1955-1971, le feu de 1955 et la portion nord de l'épidémie d'arpenteuse, nous croyons que c'est la proximité de milieux productifs en nourriture d'été qui explique cette particularité.
Malgré les limites de l'analyse statistique, nous concluons que la carte de la répartition estivale du cerf (figure 5) illustre des différences réelles de densité. Pour le secteur arpenteuse, c'est un résultat bien documenté (28 parcelles) et attendu au plan de l'habitat. Pour le bûché de 1955-1971, deux autres inventaires réalisés en hiver (1988 et 1989), une saison où ce milieu est moins attirant, confirment une forte fréquentation. Enfin, la sapimère centre nord occupe une position vraiment stratégique, à proximité de milieux fortement perturbés et très fréquentés par le cerf.
Nos résultats permettent de tirer deux constatations en regard de la gestion du cerf d'Anticosti. Premièrement, le niveau de prélèvement, actuellement limité à 1,0 cerf /km2, pourrait être augmenté dans les secteurs supportant les plus fortes densités, tout en assurant le maintien de la qualité de la chasse. En se basant sur les données de productivité et de mortalité (table de survie), Goudreault (1980) a estimé à 8 % le taux d'accroissement annuel. Ceci représenterait une récolte possible de 10 000 cerfs.
L'expérience a de plus démontré depuis une dizaine d'années qu'un prélèvement de 10 % (1,0 cerf /km2) permettait le maintien du succès de chasse dans des secteurs où la densité est de l'ordre de 10 cerfs /km2. Pour l'ensemble de l'île, nous croyons donc qu'une récolte de 10 000 à 12 000 cerfs serait envisageable.
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Deuxièmement, il faut considérer positivement les modifications qui rajeunissent le milieu forestier à l'île. L'épidémie d'arpenteuse de 1971 a eu des effets plutôt bénéfiques, tant sur la fréquentation estivale qu'hiver- nale, particulièrement là où une partie de l'abri s'est maintenue.
L'épidémie de tordeuse (Choristoneura fumiferana) des années 1980, qui a affecté certaines sapinières, devrait aussi améliorer les conditions de nourriture à moyen terme. De même, l'exploitation forestière, selon des modalités de coupe appropriées, est un outil d'aménagement prometteur qui permettrait, entre autre, de diversifier la pessière blanche et la pessière noire, ainsi que les sapinières moins perturbées par la tordeuse.
23 7. REMERCIEMENTS
Nous tenons à remercier Real Thériault et Gaétan (Alex) Laprise, pour la prise de données, Ronald Page, Ronald Robert, Joël Valentine et Jean- Pierre Ouellet, pour leur habilité comme pilotes d'hélicoptère, Hélène Crépault et Gaétan Daigle, pour l'analyse de certaines données, ainsi que la Société des établissements de plein air du Québec, qui a financé une partie du projet. Merci également à Louis-Paul Rivest qui a aimablement commenté le manuscrit.
24 8. RÉFÉRENCES
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11 p. + 3 cartes.
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SMITH, J.T. 1956. Forest operations on Anticosti Island. Congrès Corp. Ing. For. Que: 18-24.
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APPENDICE A
Équipages ayant participé aux inventaires aériens à l'île d'Anticosti en 1988 et 1989
HIVER 1988 Pilote: Ronald Page (Hélicoptères Viking) Navigateur: François Potvin
Observateur avant: Laurier Breton Observateur arrière: Real Thériault
ÉTÉ 1988 Pilote: Ronald Robert (Service aérien)
Mêmes navigateur et observateurs qu'à l'hiver 1988
HIVER 1989 Pilote: Joël Valentine (Hélicoptères Viking)
Mêmes navigateur et observateurs qu'à l'hiver 1988
Observateur additionnel pour les répétitions: André Gingras
ÉTÉ 1989 Pilote: Jean-Pierre Ouellet (Héli-Transport) Navigateur: Gaétan (Alex) Laprise
Observateur avant: Laurier Breton Observateur arrière: André Gingras
Gouvernement du Québec Ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche Direction de la gestion des espèces et des habitats
SP 1779-02-91