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Texte intégral

(1)

№ 19 - Février 2001

La saga de Pierre de Savoie

Attention ! Espèces en danger

«Hannibal»

Ce que le cannibaliàme dit de noué

C L I M A T : L E S A L P E S V O N T N O U S T O M B E R S U R L A T Ê T E

HPVY|ppH I N T E R V I E W : L I

(2)

CHATEAU DE

Les Alpes vont nous tomber sur la tête

Le risque naturel alpin figure parmi les problèmes majeurs du X X Ie siècle. La faute à la fonte des neiges qui va bou­

leverser le système hydrologique et fra­

giliser les flancs des montagnes. Après Gondo, il y aura d'autres drames. En page 20

S O M M A I R E

«Oui à la reconnaissance légale des couples homosexuels, non à toute institution comme le mariage»

Après les Français, les homosexuels suisses vont-ils pouvoir s'unir? L'ana­

lyse du professeur Suzette Sandoz, ancienne conseillère nationale et actuel doyen de la Faculté de droit, au moment où l'on attend les propositions de loi annoncées par le Département fédéral de justice et police pour 2001. Interview en page 28

IMPRESSUM

Allez savoir!

Magazine de l'Université de Lausanne

№ 1 9 , février 2001 Tirage 22'000 ex.

44'000 lecteurs (Etude M I S Trend 1998) Internet: http://www.unil.ch/spul Rédaction:

Service de presse de l'UNIL

Axel-A. Braquet resp., Florence Klausfelder BRA, 1015 Lausanne-Dorigny

Tél. 0 2 1 / 6 9 2 20 71 Fax 021 / 6 9 2 20 75 [email protected] Rédacteur responsable:

Axel-A. Broquet

Conception originale et coordination:

Jocelyn Rochat, journaliste à L'Hebdo Ont collaboré à ce numéro:

Michel Beuret, Sonia Arnal, Elisabeth Gilles, Giuseppe Melillo et Jean-Luc Vonnez Photographe: Nicole Chuard Correcteur: Albert Grun

Concept graphique: Richard Salvi, Chessel http://www.swisscraft.ch/salvl/

Publicité:

Christophe Wuest, Agence Electron libre, 6, rue du Midi, 1009 Pully

Tél. 021 / 729 9881, fax 021 / 729 9881 e-mail: [email protected] Imprimerie:

Presses Centrales Lausanne SA Rue de Genève 7, 1003 Lausanne Photos de couverture:

-Hannibak UIP Ours: www.arttoday.com Savoie: Musée du Vitrail, Romont

S O C I E T E

H I S T O I R E

Edito page 2

Ce que le cannibalisme dit de nous

page 3 Du sushi à se faire page 4 Et Colomb découvrit les mangeurs d'hommes page 8 Sériai killers et profilers font leur cinéma page 9

La folle chevauchée de Pierre,

le Charlemagne de Savoie

page 11

Un pouvoir en miettes page 12 Les noces du chanoine page 14 Une vie à cheval page 16

Les Alpes vont nous tomber sur la tête

page 20 La fin des glaciers suisses page 22 Attention, chutes de montagnes! page 23 Feux de forêts dans les Alpes page 24

I N T E R V I E W

«Oui à la reconnaissance légale des couples homosexuels, non à toute institution comme le mariage»

L'interview du professeur Suzette Sandoz,

doyen de la Faculté de droit page 28

«Nous vivons une période d'extinction massive»

page 35 Les cinq grandes extinctions page 37 La biodiversité à l'affiche du festival «Science et cité» page 39 Un laboratoire au chevet des espèces page 40 Un scientifique sur les traces du yèti page 41

Guéris-toi toi-même!

page 43

«Ressources autoguérissantes» page 44 La «transe hypnotique» page 45

«Transe» avec les Hulchols page 47

Les «Contre-pensées» d'Alexander Bergmann,

professeur et doyen de l'Ecole des HEC.

page 50 F O R M A T I O N C O N T I N U E

Demandez le programme page 52

Semaine du cerveau page 55 Festival «Science et cité» page 55

Abonnez-vous, c'est gratuit! page 56

(3)

È D I T O

D e p u i s l'enfance, nous connaissons par cœur la triste histoire de J e a n mon­

tant à l'alpage pour découvrir les ruines de son vieux chalet qui n'a pas résisté quand «la neige et les rochers se sont unis pour l'arracher». J a m a i s , pour­

tant, nous n'avions décelé la moindre valeur prophétique

dans cet héritage fol­

klorique qui témoi­

gnait au mieux d'une peur d'enfant, au pi­

re d'un épiphénomè- ne à oublier très vite.

li

M M

l) t.

I 1

«Nous vivons une période d'extinction

massive»

Une

belle

assurance que l'actualité mé­

téorologique de ces deux

dernières

an­

nées s'est chargée de balayer avec la bru­

talité d'un torrent qui sort de son lit. Les avalanches en série

de février 1999, les vents fous de Lothar et les rivières en furie qui ont fait exploser la montagne d u r a n t les derniers mois de l'an 2000 ont vite rendu sa

tonalité

tragique au refrain du

«Vieux chalet».

La chanson nous rappelle désormais que l'homme du X X Ie siècle n'est pas plus à l'abri de la colère des éléments que ses ancêtres. Un avertissement qu'il faudra bien prendre en compte au moment où les météorologues et spé­

cialistes de la montagne basés à l'Uni­

versité de Lausanne font écho pour nous annoncer une «tempête du siècle»

tous les cinq ans et la multiplication prévisible des catastrophes de type Gondo. La faute au réchauffement de la planète provoqué par les émissions massives de C O ^ dans l'atmosphère (lire l'article en page 20).

Le grand retour de la peur dans la montagne est donc programmé. Une peur qui, paradoxalement, pourrait de­

venir bonne conseillère. Car ces roches qui vont nous tomber sur la tête (com­

me les tempêtes, crues et inondations qui mettent le reste de la planète en état de choc) travaillent aussi à nous re­

mettre les idées en place.

^Jfjmtiù U lunule* J'eà/iêetj kwr/ à la .*irf&.r Je U Terrea*^el/j**.ieïf<-i'.,HjùÛMi.heiwr- Mit"bwlffuptt

«drvtfiwwm. Win «iu ru/vrV.

C'nlle /uruAui"U

inii-.;.

i l ' i s m u

Il fallait malheureusement que l'hom­

me soit touché dans sa chair, dans ses propriétés et dans ses certitudes pour qu'il songe enfin à s'attaquer à l'effet de serre et soulage ainsi les espèces ani­

males et végétales durement touchées par le réchauffement de la planète et la déforestation. Au­

tant de victimes si­

lencieuses qui font de notre époque une

«période d'extinc­

tion massive» bien plus grave que les débuts de l'ère ter­

tiaire qui ont vu la disparition des dino­

saures (voir en page 35).

Forcée, cette

prise

de conscience est ce­

pendant bien tardi­

ve. Car si, à l'image de J e a n , nous reconstruirons certai­

nement nos Gondo et autres Fully plus beaux qu'avant, nous ne pourrons pas rappeler à la vie les (dizaines de?) mil­

liers d'espèces animales et végétales qui disparaissent aujourd'hui sans même avoir été répertoriées.

Jocelyn Rachat

La-hooooooo

dur la montââââ g neu...

Les Alpes vont nous tomber sur la tête

f je risque naturel alpin figure parmi le.' prv- (•lentes majeurs Ai XXF j&cle. La/aule à la fonte Je.- neiges qui va bouleverser le .iy.-t?mr byàn<l,<- gique et fragiliser le.'flâne.- <4v in.tilagnes. Apri.' Gonilt'. il ]/ mira Vautre.' drame*.

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f*m%mtiliw.li s e c ;

S O C I É T É

C e q u e

l e c a n n i b a l i s m e d i t d e n o u s

D m

J_J anthropophagie revu be et fascine en même temps. Le professeur à anthropologie Monoher Kilani explique pourquoi, tandis qu HannibaL Leeter, le monstre du «Silence des Agneaux»

(photo), fait son retour à L'écran.

(4)

Ce que le cannibali dme dit de non,*

S O C I E T E

H

annibal Lecter, le célèbre anthro­

pophage et tueur en série, est de retour sur les écrans des cinémas romands (le film « Hannibal » sort le 28 février). De quoi faire des cauchemars quand on se souvient de la formule sinistre qui clôturait le film précédent,

«Le Silence des Agneaux», épisode où cet amateur de chair humaine prenait congé de la police en glissant au télé­

phone : «J'ai un ami à dîner ce soir... »

Issei Sagawa, célèbre et bien réel anthropophage japonai)

D i x ans plus tard, le machiavélique psychiatre incarné p a r A n t h o n y H o p - kins a toujours a u t a n t d'appétit (com­

me on a pu le vérifier récemment dans le roman «Hannibal», publié quelques mois avant la sortie du film), lui qui, de son p r o p r e aveu, préfère m a n g e r des «personnes grossières, élevées en plein air».

D u sushi à se f a i r e

Au-delà du bon mot, cette précision correspond à une réalité, confirme M o n d h e r Kilani, professeur d'anthro­

pologie à l'Université de Lausanne et passionné par le sujet: «Un cannibale ne mange jamais n'importe qui.» La preuve par Issei Sagawa, le célèbre et bien réel anthropophage japonais. Eta­

bli à Paris dans les années 80, le mons­

tre a dévoré sa petite amie, une étu­

diante hollandaise. «Les détails de l'acte sont intéressants, souligne l'ex­

pert lausannois. Il l'a dépecée et pla­

cée dans son frigidaire. Il la cuisinait au fil des jours en fabriquant des re­

cettes. Tout a été prémédité et pensé.

Dès lors que l'on fait de la cuisine, il y a une élaboration, psychique, esthé­

tique, amoureuse.»

Car Sagawa dit avoir tué par amour, lui qui était fasciné par les femmes blanches. «Il a déclaré qu'il n'aurait jamais pu manger une J a p o n a i s e , pré­

cisant que ce serait comme pratiquer l'inceste», poursuit le professeur lau­

sannois. «Cet acte isolé reproduit un invariant du cannibalisme : un jeu très subtil entre le proche et le lointain. Son amie était à la fois exotique et intime.»

L ' i m a g i n a i r e cannibale

O n ne mange donc jamais quelqu'un de trop proche, ni a fortiori une per­

sonne qui ne représente rien: «Il doit exister un lien affectif.» M o n d h e r Kilani relève que cet équilibre com­

plexe fonctionne aussi dans notre propre fascination pour cet événement :

«La nationalité de Issei Sagawa joue un rôle essentiel. Les J a p o n a i s nous semblent proches, partageant la même modernité technologique. Mais leur culture nous paraît aussi étrange et her­

métique. Issei Sagawa était le person­

nage parfait p o u r traduire ce rapport de proximité et de distance, d'admira­

tion et de répulsion.»

D a n s les années 80, l'événement est enfin une métaphore de «ces J a p o n a i s qui vont nous m a n g e r . . . économique­

ment. Tout l'intérêt de l'étude du can­

nibalisme, c'est cela: le considérer en tant qu'horizon imaginaire.» Le can­

nibalisme nous fascine précisément parce qu'il renvoie chacun et chaque culture à cet horizon.

U n e p u l s i o n enfouie

Plus largement, M o n d h e r Kilani tient à distinguer l'anthropophagie -

p.6

Mondher Kilani, professeur d'anthropologie à l'Université de Lausanne

Figure emblématique Bu cannibale,

le Dr Lecter (Anthony Hopkins ici dans «Hannibal») préfère manger «des personnes grossières,

élevées en plein air»

(5)

Ce que le e a n n i b a l i d m e dit de n o ud

S O C I E T E

Au plan imaginaire, le cannibalisme apparaît dans toutes les sociétés.

Mais toutes ne passent pas à l'acte

Y

«l'acte d'un individu isolé, dépourvu de cérémonie» - du cannibalisme - «pra­

tiqué en groupe avec un rituel». La pre­

mière théorie globale du cannibalisme a été émise par la psychanalyse. «Freud parle de pulsion enfouie, représentant l'un des tabous les plus forts avec la prohibition de l'inceste. Cette hantise nous structure dès la prime enfance - la peur du bébé d'être dévoré par la mère - , repoussée en grandissant dans l'inconscient.»

L ' a n t h r o p o l o g i e offre u n e a u t r e p e r s p e c t i v e , sociale, sociologique du p h é n o m è n e . E n d é p i t des c o n t r o ­ verses, la p l u p a r t des spécialistes p e n s e n t q u e le c a n n i b a l i s m e est u n e p r a t i q u e culturelle caractéristique de p l u s i e u r s sociétés. Est-il u n i v e r s e l ?

«Oui et non, r é p o n d M o n d h e r Kilani.

N o n , car il n ' a p a s été o b s e r v é d a n s t o u t e s les sociétés. O u i , en ce sens

@ q u ' a u p l a n i m a g i n a i r e ( m y t h e s ,

c o n t e s , légendes, formes e s t h é t i ­ q u e s ) , il est à l'horizon de t o u t e s les cultures.»

L e cannibalisme de r e l i g i o n

L'une des premières descriptions de cannibalisme remonte au X V Ie siècle.

N o u s la devons à J e a n de Léry, un réformateur réfugié à Genève avant de partir évangéliser au Brésil. «Son texte, publié en 1578, vingt ans après son séjour en Amérique, est admirable! Il décrit avec minutie et sans préjugés les pratiques des Tupinamba. Il a très bien saisi le côté sacrificiel de leurs rites can­

nibales sans les condamner.»

Le témoignage de Léry lui sert à fus­

tiger ses contemporains en pleines guerres de Religion et coupables de bien pire. Et de dénoncer les cas de vic­

times - protestantes ou catholiques - dont la chair était vendue et consom­

mée dans le dessein de détruire l'héré­

tique de l'autre bord.

C'est que les Tupinamba mangent leur prochain avec plus d'humanité:

«Ces groupes mangeaient certes leurs prisonniers, observe M o n d h e r Kilani, mais ils les sacrifiaient parfois vingt ans après la guerre. Ils étaient d'abord inté­

grés dans le groupe. Ils pouvaient même se marier et avoir des enfants...

Ce cannibalisme obéit à la logique sociale de la réciprocité, comme en té­

moignent leurs cérémonies de mise à mort où le prisonnier harangue la foule en lui rappelant combien il est brave et valeureux et combien lui-même a mangé nombre de leurs parents.»

C a d a vres exquis

Le professeur glisse cet autre exem­

ple de cannibalisme pratiqué par les Yanomami, tribu amazonienne, qui mangent leurs morts. «Un an après l'enterrement, on déterre les corps et dans un cadre cérémoniel, on leur rend hommage. La meilleure façon de le

Robinson stupéfait

découvre que Vendredi est cannibale

Selon les anthropologues,

il y a toujours un lien affectif entre un cannibale et ses victimes.

Un constat qu 'Hannibal Lecter ne dément pas, lui qui a eu ce mot fameux : «J'ai un ami à dîner ce soir.»

(6)

Ce que le cannibalisme dit de nous S O C I É T É

faire, c'est de manger les os piles mélan­

gés à des aliments dans une prépara­

tion culinaire et de leur offrir le corps des vivants comme sépulture.»

O n est ainsi loin de la vision des

«sauvages» faisant bouillir le Blanc dans une marmite. «Cette vision sté­

réotypée renvoie précisément au can­

nibalisme imaginaire, attesté lui dans toutes les cultures. La rencontre entre des cultures différentes, d'ailleurs, est toujours sous-tendue par un imaginaire cannibale.»

E t C o l o m b d é c o u v r i t les m a n g e u r s d ' h o m m e s

Toute civilisation attribue des pul­

sions cannibales à ses voisins. «L'idée, c'est que l'autre est là pour me man­

ger», ajoute M o n d h e r Kilani. A cet égard, l'origine du mot «cannibale» est lourde de sens. Elle remonte à Chris­

tophe Colomb. Comme tant d'autres, le découvreur était persuadé de l'exis­

tence de monstres, d'Amazones et de peuples dévoreurs de chair humaine.

«Il s'enquit de l'existence de cette pra­

tique auprès des autochtones Arawak, qui répondirent que ce n'était pas leur cas, mais que leurs voisins, les Caribes, mangeaient certainement de l'homme.

Le cannibale, c'est toujours l'autre.»

Sans aller vérifier, Colomb note le nom de ce peuple qui, associé au radi­

cal du latin canis (chien), se transfor­

mera rapidement en «canib», jusqu'à l'adjectif «canibal», qui donnera «can­

nibalisme». Le simple fait d'évoquer des anthropophages permettra aux conquistadors de justifier leurs mas­

sacres.

L a figure d u Pishtaco

Ironiquement, ceux-là mêmes que l'on accusait de cannibalisme pen­

saient, eux aussi, que les Blancs venaient pour les manger. «Chez les Incas, la figure du Pishtaco, prêtre sacrificateur, a perduré jusqu'à nos jours», rappelle M o n d h e r Kilani. Le

Pishtaco sélectionnait les sacrifiés et prélevait leur graisse pour des céré­

monies. «Avec l'arrivée des Espagnols,

Christophe Colomb est à l'origine du mot "cannibale»

cette représentation se métamorphose.

Il devient l'ennemi qui suce le sang des Indiens p o u r s'enrichir. Aujourd'hui encore, il emprunte tous les visages de l'exploiteur: le colon, le missionnaire, le Fonds monétaire international, le Sentier Lumineux et même l'ethno­

logue.»

Ici, la métaphore du cannibalisme renvoie à une situation d'exploitation bien réelle des masses paysannes. Les populations andines sentent leur cul­

ture et leur économie cannibalisées.

S'accaparer la sueur du travail des autres, sucer leur sang.

Ce type de cannibalisme déréglé est bien plus destructeur, estime le pro­

fesseur: «Il détruit l'autre sans contre­

partie.» Le cannibalisme rituel repose, lui, sur la règle de la réciprocité. M a n ­

ger un ennemi, c'est aussi se nourrir de son identité, ingérer ses qualités.

1 9 7 2 , dans les A n d e s

On rencontre aussi des cas d'anthro­

pophagie de pénurie qui jalonne toute l'Histoire. Elle a laissé des traces tout au long du Moyen Age, et récemment encore en Corée du Nord. Autre cas demeuré célèbre: l'avion qui s'est écrasé en 1972 dans les Andes. «Ayant épuisé leurs vivres, les rescapés ont mangé les morts, rappelle le professeur lausannois.

Mais cela ne va pas de soi. Il a fallu au préalable réinventer des règles. Per­

sonne ne mangeait l'un de ses proches par exemple. Et l'absorption se faisait par fines lamelles. La proposition même de passer à l'acte a fait l'objet de longues discussions et hésitations.»

L a vache f o l l e m e n t «cannibale»

Dernier avatar du cannibalisme:

l'affaire de la vache folle. Pour l'anthro­

pologue, il s'agit bien de cela: «Cette crise nous a fait découvrir notre hori­

zon cannibale, estime M o n d h e r Kilani.

M a n g e r de la viande est en soi un acte proche du cannibalisme. La viande de mammifères domestiqués est un peu un substitut de la chair idéale qui est celle de l'homme lui-même. L'animal réduit au rang de chose dans la société indus­

trielle a certes perdu son âme aux y e u x des hommes. Mais au fond de nous, nous savons qu'il faut toujours une bonne raison pour le tuer.»

O r la crise de la vache folle fait resurgir ce sentiment d'inconfort, voire de culpabilité. «Non seulement nous tuons pour manger, mais nous avons transformé la «paisible» vache herbi­

vore en carnassière, pire en cannibale.»

C'est que les fameuses farines ani­

males contiennent parfois du placenta humain. «En mangeant la vache, par assimilation des qualités, nous sommes nous-mêmes devenus cannibales.» Ce qui est jugé inacceptable p o u r des sociétés «civilisées».

Pas autant, tout de même, que les festins du Dr Lecter.

Michel Beuret

Serial killers et profilers font leur cinéma

Fous sanguinaires et détectives extralucides sont à la mode au cinéma.

Le criminologue lausannois André Kuhn distingue fiction et réalité.

D

es crimes de J a c k l'Eventreur voici un siècle aux sévices infli­

gés plus près de chez nous par le Sadique de Romont, le sériai killer ou tueur en série ne cesse de hanter les esprits. Présent tous azimuts, du cinéma (voir «Hannibal» ces jours-ci) aux romans, en passant par les gros titres, ce type de criminel donne l'impression d'être en constante aug­

mentation.

Le portrait-robot de Jack l'Eventreur, tel que l'imaginait la police londonienne

S é r i e de tueurs?

Pas pour André Kuhn, professeur de criminologie et de droit pénal à la Faculté de droit de l'Université de Lau­

sanne, qui s'en tient aux faits : «Ce n'est qu'une perception. Aucune preuve sta­

tistique ne permet de parler d'augmen­

tation. Pour comparer, il faut avoir dé­

nombré. Donc définir ce que l'on dénombre. Or, personne ne s'accorde sur la définition du sériai killer.»

J u s t e m e n t . De quoi parle-t-on?

D ' u n e personne qui tue à plusieurs reprises? «Cette définition minimale inclurait une personne qui tire dans la foule, un terroriste ou un tueur à gages.»

O r le premier est un tueur en masse, le second est animé par une cause et le troisième par sa cupidité.

Q u e dire de cette autre définition qui postule qu'un sériai killer est «une per­

sonne qui tue ou laisse mourir in­

tentionnellement et à diverses occa­

sions un grand nombre de personnes, et dont le mode opératoire ne varie que peu d'une fois à l'autre»? Selon ces cri­

tères, s'amuse André Kuhn, George W. Bush correspondrait au profil : 120 exécutions sous son règne de gouver­

neur au Texas.

Sans r e m o r d

Sans prétendre détenir la vérité, André Kuhn intègre les éléments sui­

vants dans sa définition du tueur en sé­

rie : il a une vie oscillatoire et ses meur­

tres sont espacés de périodes creuses, de

Andre' Kuhn, professeur

de criminologie et de droit pénal à la Faculte' de droit de l'Université de Lausanne

(7)

Ce que le cannibalisme dit de nous S O C I E T E

«cool-rJowns». Pervers, psycho- et sociopathe, c'est aussi un égocentrique et un narcissique: «Persuadé d'avoir toujours raison, il s'érige en dieu avec droit de vie et de mort. Il n 'éprouve donc aucun remord.» André Kuhn souligne par ailleurs que le terme juridique adé­

quat serait plutôt «sériai murderer» - meurtrier en série - que tueur.

André Kuhn se demande enfin si le domaine des sériai killers ne relève pas plutôt de la psychiatrie: «Pour être punissable au sens du Code pénal, il faut être responsable de ses actes et en avoir la conscience et la volonté. » Dans

«Le Silence des Agneaux», Hannibal n'est-il pas interné dans un asile psy­

chiatrique?

O n l'aura compris, les sériai killers n'occupent pas une place de choix dans les cours du criminologue lausannois.

Même si le professeur reconnaît la fas­

cination indéniable du public pour le sujet «qui n'est d'ailleurs pas neuf»:

Alain Decaux et Alphonse Boudard ont

déjà relaté les tristes exploits de cri­

minels célèbres (Landru, Petiot, etc .).

U n c r i m e de B l a n c

Si la définition du sériai killer ne fait pas l'unanimité, son profil social se pré­

cise : «Le meurtre en série est en géné­

ral un crime de Blanc mâle; et pas de femme ni de personne de couleur, bien que les Noirs aux Etats-Unis soient surreprésentés dans les prisons.»

Et pourquoi donc? A ce jour les explications manquent. «On sait juste que les femmes sont sous-représentées dans tous les secteurs de la criminalité.

Leur participation moyenne y est de moins de 2 0 % . Mais cette sous-repré­

sentation féminine est d'autant plus importante que le crime est odieux.»

// fallait un adversaire digne du tueur en série et de la mythologie infernale qui l'accompagne.

Au cinéma c'est, le plus souvent, une profiteuse psychologique (comme ici l'actrice Julianne Moore qui prend le relais de Jodie Foster à la poursuite

d'Hannibal Lecter)

Les pros d u p r o f i l a g e

Les progrès scientifiques (tests A D N , banques de données informa­

tiques, analyses médico-légales, e t c . . ) facilitent le travail des enquêteurs. S'y ajoute le profilage pychologique, très à la mode ces dernières années au point même de devenir la vedette de séries télé telles que «Millenium», «Profiler» ou

«X-Files», autant de feuilletons qui font sourire André Kuhn : «Un profiler n'est pas un voyant extralucide comme ces séries tendent à le faire croire. Profiler, c'est tenter une esquisse psychologique du meurtrier sur la base d'indices maté­

riels bien réels.»

Quoi qu'il en soit, la spécialisation en profiling n'existe pas en Suisse. Pour profiler qui d'ailleurs? Le peuple peut dormir tranquille, «le risque de tomber un jour entre les griffes d'un Hannibal Lecter helvétique est quasiment nul».

M.B.

H I S T O I R E

L a f o l l e c h e v a u c h é e d e P i e r r e ,

l e C h a r l e m a g n e d e S a v o i e

Comme ces chevaliers du XIIIe siècle, Pierre de Savoie a passé l'essentiel de sa vie aventureuse en selle

]^[épour faire car- rière dans l'Eglise, Pierre II de Savoie

(f 1268) a collec- tionné ded podded- diond du lac Léman à Turin, en paddant par Grenoble, Lyon et Berne et l'Angleterre. Hidtoire

d'une vie menée à bride abattue entre le château de Chil-

lón et la Tour de Londred.

(8)

La folle chevauchée de Pierre, le Charlemagne de Savoie I II S I G I R I '

M

Un pouvoir en miettes Au Moyen Age, le pouvoir est beau- coup plus fragmenté que dans l'Etat moderne, explique Agostîno Paravi- cini Bagliani. D'un point de vue géo- graphique, il n'y a pas de continuité entre les différentes terres que pos- sèdent les seigneurs. L'évêque de Lau- sanne a des possessions à Avenches, Lucens et Ouchy sans qu'elles ne soient reliées entre elles. Et le puis- sant comte de Savoie ne possède pas l'entier du Pays de Vaud. Dans ce contexte, Pierre II va constituer une étape importante dans la construction d'un pouvoir continu sur toute la région parce qu'il possède plus de terres et de manière plus complète que les seigneurs des temps précédents.

Mais il n'a jamais tout réglementé. Car ses droits variaient beaucoup d'un endroit à l'autre. Dans certaines vil- les, ils étaient réglés par des fran- chises, ailleurs par des droits féodaux, des droits de justice ou d'avoué, etc.

eme la p l u s b i e n v e i l l a n t e des fées qui se penche sur le ber­

ceau du jeune Pier­

re, septième fils du comte Thomas de Savoie, aurait de la peine à imaginer la des­

tinée promise à l'enfant qui débarque discrètement dans la maisonnée, peu après l'an de grâce 1200. Cadet d'une famille nombreuse, le voilà promis à une carrière dans les ordres. Rien n'au­

gure les folles chevauchées qui vont emmener ce chef de guerre du château de Chillon à la Tour de L o n d r e s , où l'appelle l'amitié du roi Henri III et de sa nièce, la reine Eléanor. Aucun signe n'annonce l'arrivée d'un conquérant qui va c o l ­

l e c t i o n n e r les p o s ­

sessions du lac Léman à, grosso modo, Turin, Grenoble, Lyon, Berne et Sion, sans oublier de nombreux fiefs anglais.

A quoi ressemblait Pierre II?

Aucun portrait d'époque ne permet de le dire. Son sceau (comme l'exemple au lion reproduit ci-contre, à gauche) ne nous éclaire pas davantage.

Seule cette reproduction (datée de 1778) du gisant de son père Thomas Ier nous donne une vague idée de ce que pouvaient être ses tenues

L'idole des monarchistes vaudois

A sa mort en 1268, le cadet entre pourtant dans la légende sous le nom de Pierre II, respecté comte de Savoie et prétendant au titre posthume de

«Petit Charlemagne». Une renommée qui n'a cessé d'enfler au cours des siècles, grâce à l'hommage des nostal­

giques de l'époque des seigneurs qui ont toujours voué un culte incondi­

tionnel à ce personnage chevaleresque - trop - vite promu «fondateur» du can­

ton de Vaud.

C'est du moins la conclusion des historiens de l ' U n i v e r s i t é de L a u ­ sanne Agostino Paravicini Bagliani et

Bernard Andenmatten coorganisateurs avec Eva Pibiri d'un colloque consa­

cré à cette icône du Moyen Age (col­

loque dont les actes ont été récemment publiés*). Leurs travaux permettent de dissocier Pierre II des enluminures apportées par la légende et donnent de ce père de la patrie «malgré lui» un pro­

fil plus conforme à la réalité.

A v e n t u r i e r et c h e f de g u e r r e

Le c o n q u é r a n t savoyard n'a certai­

nement pas compris que ses conquêtes vaudoises allaient former un bloc homogène qui lui survivrait. Agostino Paravicini Bagliani parle d'«une aven­

ture individuelle à une époque où l'on

reçoit des apanages plus qu'on ne se les construit. Pierre II a su prendre des espaces là où il pouvait, sans conscience de construire un pays et de lui donner une unité. Il n'a donc été au mieux que l'instrument indirect de la construction d'un petit Etat qui lui a survécu.»

Bernard Andenmatten perçoit ce personnage comme «un aventurier, un chef de guerre charismatique qui a constitué un butin comprenant l'essen­

tiel du territoire vaudois actuel, sans que cette région ait beaucoup d'impor­

tance p o u r lui.» La preuve? «Pierre II oublie tout simplement de le mention­

ner dans ses testaments.» Et tant pis s'il faut réécrire la légende.

W

- ' 1 .

5

N

i?

4

Epée datée de l retrouvée (longueur:

(9)

La folle chevauchée de Pierre, le Charlemagne de Savoie

H I S T O I R E

Sceaux de Thomas Ier (ci-contre) et d'Agnès de Faucigny, épouse de Pierre II (ci-dessous)

Le cadet d'aventure

Il était donc une fois un jeune prince de Savoie né au début du X I I Ie siècle. D e sa jeunesse ou de son apparence physique, nous ne savons strictement rien. «C'est un cadet qui, comme d'autres membres de la famille, débute sa carrière au poste de chanoine (au chapitre de N o t r e - Dame de Lausanne) parce que son père Thomas Ie r ne pouvait pas placer tous ses nombreux enfants dans la mou­

vance dynastique», raconte Agostino Paravicini Bagliani. Une obligation qui n'hypothèque pas sa vie, comme on l'imagine aujourd'hui : «A l'époque, on pouvait

faire une carrière dans l'Eglise sans être prêtre, ce qui

facilitait les changements de statut en

Les noces du chanoine

«Le mariage de Pierre et le change- ment de statut qui en découle sont tout à fait réguliers, observe Agostino Paravicini Bagliani. Cette pratique était courante. Elle n'a rien de scan- daleux, puisque l'on peut être cha- noine sans être prêtre. Le contraire est plus délicat : il est arrivé qu'une personne déjà mariée soit forcée d'entrer dans les ordres parce qu'un oncle ou un frère a accédé aux plus hautes dignités ecclésiastiques.

Devenu pape, Boniface VIII exige et obtient que son neveu devienne car- dinal. Ce que devient sa femme? On l'a prise et enfermée dans un couvent, ce qui avait fait scandale, même à l'époque.»

cas de mariage par la suite», précise le professeur d'histoire médiévale lau­

sannois.

«C'est le cadet d'aventure, ajoute Bernard Andenmatten, auteur d'une thèse de doctorat à l'Université de Lau­

sanne sur la noblesse vaudoise à l'époque de Pierre II. Même si on ne sait pratiquement rien de sa personne (physique, caractère...), on ne s'avance pas en disant qu'il n'a pas une grande vocation religieuse. O n le voit rarement aux séances du chapitre de Lausanne.

Sa présence s'explique plutôt p a r le souci des Savoie de surveiller les évê- chés de la région pour y placer un des leurs q u a n d le poste d'évêque sera vacant. »

La riche héritière du baron

Il r e n o n c e donc à sa carrière ecclésiastique dès que l'occasion se présente : elle prend le visage d'Agnès de Faucigny, fille aînée d'un riche baron installé dans la vallée de l'Arve (sur les rives opposées du lac Léman).

Un très beau parti que Pierre épouse en 1234. Privée de frère, cette jouven­

celle est l'héritière principale d'Aymon de Faucigny. L'argument a clairement joué un rôle dans cette union même si

l'on peut toujours rêver à une romance courtoise entre l'ex-chanoine et dame Agnès. «Le testament scellé à ce moment-là contient un accord avec son beau-père. Il stipule que l'ensemble des biens de Pierre II sont promis au fils ou à la fille qu'il devrait avoir avec l'héritière du seigneur de Faucigny. Et ce dernier s'engage à tout donner à son futur descendant», note Bernard Andenmatten.

En quittant l'Eglise pour dame Agnès, Pierre a non seulement gagné une épouse et un héritage, mais encore du pouvoir et un plan à appliquer. Car Aymon de Faucigny n'a pas attendu son gendre pour prendre pied sur la rive nord du Léman. Le seigneur a

déjà des possessions à Rue, dans la vallée de l'Orbe, et il détient

quelques droits sur l'administra­

tion temporelle de l'évêché de Lausanne.

Une politique d'expansion que Pierre va poursuivre et déve­

lopper, lui qui collectionne les hommages vassaliques de la petite noblesse vaudoise. Ce qui lui offre — sans que ce soit une conquête territo­

riale au sens militaire du terme - les fidélités d'une grande partie de l'élite locale.

La guerre en Pays de Vaud?

Cette prise de contrôle progressive de l'actuel Pays de Vaud ne va p a s sans h e u r t s . A p r è s la disparition d e s

Guerre ! ?

«Les guerres du XIIIe siècle n'ont rien à voir avec les guerres modernes : elles ne font pas des milliers de morts, même s'il y a souvent des dégâts dans les cultures, assure Bernard Anden- matten. Il s'agit plutôt de coups de main et de guerres d'usure entrecou- pées de palabres et de négociations.

Ces conflits se soldent souvent par des arbitrages et des compromis inégali- taires où il y a un gagnant et un per- dant. C'est l'une des activités princi- pales des nobles, une forme de sport qui occupe complètement leur esprit et qui les incite à se faire représenter en guerrier à cheval sur leur sceau.»

Zaehringen alémaniques au début du X I I Ie siècle, voilà que les comtes de Genève cherchent eux aussi à étendre leur influence autour du Léman. L e c o n f l i t avec les Savoie est inévitable et il a certainement été plus sanglant que ne le veut la tradition historique vaudoise. «Il y a eu des faits d'armes,

Sceau des comtes de Genève, ennemis des Savoie

assure Bernard Andenmatten.

La p l u p a r t des homma­

ges rendus à P i e r r e sont prêtés par des vaincus qui é- t a i e n t a u p a r a v a n t des vassaux du comte de

Genève. Et ils arrivent par vagues suc­

cessives à la suite d'une défaite d'un comte de Genève.»

O n sait encore que le seigneur de Rue, près d'Oron, a été obligé de se soumettre à la suite d'un conflit assez sérieux. Son château est détruit et sa

lignée disparaît après une géné­

ration. «Cela reste une prise de possession assez autoritaire», estime Bernard Andenmatten.

Des Savoie cousus d'or

O u t r e la force, Pierre dispose d'un autre argument pour s'imposer:

des tonnes d'or et d'argent qui lui per­

mettent souvent de monnayer sa prise d'influence. C'est que le train de vie des Savoie est sans commune mesure avec celui de la noblesse locale. L'examen des comptes permet d'en trouver maints exemples. O n constate ainsi que le seul banquet de Noël donné p a r les Savoyards vers 1300 a coûté 144 livres.

Une somme identique à celle que l'on verse par ailleurs à un seigneur vau- dois pour obtenir sa soumission...

Cet argent, d'où vient-il? Bernard Andenmatten désigne la rente des péages : «Le X I I Ie siècle, c'est l'époque où la route du Grand-Saint-Bernard devient l'un des plus importants axes stratégiques européens. Les Savoie ont un monopole de fait sur les très lucra­

tifs passages alpins comme la vallée d'Aoste, Saint-Maurice, Villeneuve et la route de la Maurienne qui passe p a r le Mont-Cenis.»

Agostino Paravicini Bagliani, professeur d'histoire médiévale à l'Université de Lausanne

(10)

La folle chevauchée de Pierre, le Charlemagne de Savoie H I S T O I R E

La cour d'Angleterre est l'autre source possible de la richesse sa­

v o y a r d e : «Pierre II a suivi son frère Guillaume qui avait gagné l'amitié du roi d'Angleterre Henri III et l'a relayé à la cour après son décès, explique Agostino Paravicini Bagliani. Il a donc reçu des fiefs et des revenus du sou­

verain et époux de sa nièce Eléanor de Provence. Il a joué un rôle politique et est devenu un personnage important comme conseiller du roi et féodal anglais. C'est un cas presque unique dans l'histoire britannique de cette époque.»

Le Château de Chilian a régulièrement servi de base

à Pierre II de Savoie

Une vie à cheval

«Indépendamment des nombreux voyages de Pierre II en Angleterre qui restent exceptionnels à cette époque, les seigneurs du Moyen Age sont des itinérants de manière continue. Hiver mis à part, ils sont tout le temps en voyage, analyse Agostino Paravicini iani. Deux raisons à cela. Primo : l'exercice du pouvoir ne peut se faire qu'avec la présence physique du prin- ce. Ça vaut pour tout le monde, même pour les papes dont la fixité est un peu plus grande. Secundo : il y a des rai- sons économiques. En voyageant, les seigneurs se nourrissent. Ils ont des droits et peuvent profiter de leur cens et de leurs droits de nature en visi- tant leurs châtellenies. C'est enfin l'occasion de resserrer les liens avec les vassaux, puisque le comte en pro- fite pour réunir les nobles de la région.

Inconvénient de cette mobilité per- pétuelle, elle épuisait physiquement les dirigeants du Moyen Age.»

God save Peter !

N o n c o n t e n t de s'imposer au nord du Léman jusqu'à la ville de Berne qui réclame son appui en 1255 d u r a n t son conflit avec le comte de Kybourg, Pierre fait encore des

va-et-vient

réguliers entre le Léman et Londres.

Autant de déplace­

ments qui ne l'empê­

chent pas de continuer à suivre de près les développements poli­

t i q u e s en P a y s de

Vaud.

Par cor- respondance.

Reste que ce sont désormais les missions au ser­

vice de l'Angleter­

re qui occupent l'essentiel de son temps. Un domai­

ne où le comte

«Certaines lettres de Pierre à ses hommes de confiance ont été conser- vées. Expédiées d'Angleterre, elles concernent la politique du Nord du Léman et ordonnent notamment de confirmer l'hommage de tel seigneur ou de garnir les châteaux, explique Bernard Andenmatten. Ces missives, qui existaient probablement en grand nombre, témoignent de l'arrivée mas- sive de l'écrit et de son usage au pro- fit des laïcs, et plus seulement des ecclésiastiques. C'est l'une des gran- des nouveautés imposées par la géné- ration de Pierre II. Tout comme l'idée qu'il est possible de gouverner au tra- vers de représentants.»

savoyard fait preu­

ve d'un véritable talent diplomatique et militaire. «Pierre II est un chef de guerre, estime Bernard Andenmatten.

O n le voit bien dans ses testaments où il fait part de son désir d'être enterré dans la Maison du Temple à Londres.

Ce b â t i m e n t est certes religieux, mais il abrite sur­

t o u t les T e m ­ pliers, l'ordre des m o i n e s - s o l d a t s p o u r qui les va­

l e u r s m i l i t a i r e s sont très impor­

tantes.»

P i e r r e p r ê t e ainsi main-forte à sa nièce et reine q u a n d des nobles anglais font p r i ­ sonnier son mari et son fils. Réfugiée en F r a n c e , E l é a n o r se repose sur son oncle p o u r ce qui est de l'organisation de l'armée qui va libérer le roi.

E n f i in couronne!

Tant de vertus chevaleresques ne pouvaient rester sans récompense. Elle survient donc en 1263, sur un ultime coup du destin, q u a n d le décès de son neveu Boniface lui offre le titre de

comte

de Savoie p o u r couronner sa vie aventureuse. Une consécration dont le nouveau Pierre II de Savoie n'abuse pas, lui qui signe ses lettres d'un sobre «Pierre de Savoie, comte».

Un comte

«Tous les seigneurs du Moyen Age ne sont pas comtes, explique Agostino Paravicini Bagliani. Il s'agit d'un titre relativement élevé dans la hiérarchie féodale, mais qui arrive après les rois et les ducs (titre que la famille de Savoie obtient de l'empereur en 1416 grâce à Amédée VIII). A l'époque de Pierre II, les comtes ne sont pas nom- breux en Suisse romande : il y a ceux de Savoie, du Genevois, de Neuchâ- tel et de Gruyères. Ce que ce titre change pour Pierre II ? Il fait de lui le chef d'une dynastie et il lui confère la responsabilité de toutes les posses- sions des Savoie, donc d'un véritable Etat et non plus de simples posses- sions personnelles.»

Bernard Andenmatten,

auteur d'une thèse à l'Université de Lausanne si la noblesse vaudoise à l'époque de Pierre II

(11)

La folle chevauchée de Pierre, le Charlemagne de Savoie H I S T O I R E

La cathédrale de Lausanne a servi de cadre aux débuts du jeune Pierre, quand ce cadet d'une famille nombreuse hésitait à entrer

dans la carrière ecclésiastique

Y

^ Vitrail

aux armes de la maison de Savoie, vers 1453

Comte d'où? Comte de quoi? Le voilà soudain bien modeste. «Une dis­

tance» que Bernard Andenmatten explique plutôt «par la conscience d'être devenu comte par hasard et à titre provisoire. N o u s n'avons pas affaire à une lignée de père en fils, mais à une série plus chaotique où un cadet hérite de son neveu et s'apprête à

déshériter sa fille mariée à l'ennemi héréditaire (réd.: Pierre II n'a pas eu de fils) pour léguer son fief à son frère, lequel n'aura pas d'enfant et remettra le tout à l'un de ses neveux.»

La redistribution du butin

Comte par hasard et conquérant sans héritier, Pierre aurait pu mourir sans que son aventure ne lui survive, lui qui n'a rien fait p o u r s'assurer la pérennité de l'empire c o n q u i s : «Son avant-dernier testament prévoit des legs plus importants pour les membres de son entourage que p o u r l'Eglise.

Cela ressemble à la récompense du chef

de bande charismatique en fin de vie qui redistribue son butin au réseau de chevaliers et de laïcs qui l'ont aidé dans son a v e n t u r e » , analyse B e r n a r d Andenmatten.

Heureusement pour les Vaudois, son successeur Philippe II s'emploie à répa­

rer ce manque de vision dès l'agonie de Pierre II. Le nouveau comte de Savoie n'aura de cesse de consolider l'ensemble rassemblé en lui donnant les bases ad­

ministratives qui vont faciliter sa conti­

nuité et - l'histoire est souvent injuste - faire grandir la légende de son frère.

Jocelyn Rachat

A lire:

«Pierre II de Savoie, le Petit Charlemagne (f 1268)»,

Cahier lausannois d'histoire médiévale

№ 27, 2000.

Fr. 5 0 . - Commandes :

Bureau d'histoire médiévale, Faculté des lettres, B F S H 2, CH-1015 Lausanne.

Tél. ++41 21 692 29 39;

fax ++41 21 692 29 35;

e-mail: [email protected]

1/

Sur cette peinture tardive (début XIVe) tirée de la chronique de Diebold Schilling, on découvre une version imaginaire de l'accueil réservé par le comte Pierre de Savoie aux envoyés de Berne, lors d'une visite à Cbillon

(12)

Les Alpes vont nous tomber sur la tête

risque naturel alpin figure parmi les pro- blèmes majeurs du XXI

e

siècle. La faute à la fonte des neiges qui va bouleverser le système hydrolo- gique et fragiliser les flancs des montagnes. Après

Gondo, il y aura d'autres drames.

C

e n ' e s t p a s u n e i m a g e . Les Alpes v o n t n o u s d é g r i n g o ­ ler s u r le c r â n e . E n Suisse, ce p r o c e s s u s a déjà d é b u t é . Il y a eu la c a t a s t r o p h e

de B r i g u e en 1993. L ' a v a l a n c h e d ' E v o l è n e en février 1999. P u i s Lothar, l ' o u r a g a n , en d é c e m b r e de la m ê m e a n n é e . E t enfin, l'an dernier, les villages m a r t y r s de G o n d o , de Fully, de Fey, de B a l t s c h i e d e r et de N e u b r ù c k . I n o n d a t i o n s , c r u e s , t e m ­ pêtes, glissements de terrain, coulées de b o u e , c h u t e s de p i e r r e s , effon­

d r e m e n t s de p o n t s , rivières et t o r ­ r e n t s qui s o r t e n t de leur lit, c o n d u i t e s qui e x p l o s e n t , m a i s o n s e m p o r t é e s . . .

La liste d e s d r a m e s est l o n g u e . Elle r i s q u e de s'allonger e n c o r e .

Chaud devant...

T o u t le m o n d e r e c o n n a î t a u ­ j o u r d ' h u i la réalité d u r é c h a u f f e ­ m e n t c l i m a t i q u e . A u c o u r s d u X X Ie siècle, la t e m p é r a t u r e d u g l o b e d e ­ v r a i t s ' é l e v e r d e 1,5 à 6 d e g r é s en m o y e n n e . C ' e s t é n o r m e . L a b a n ­ q u i s e v a f o n d r e . Le n i v e a u d e s m e r s

p o u r r a i t s élever d e 8 0 c e n t i m è ­ t r e s . U n b o n n o m b r e d ' î l e s d a n s l'océan P a ­ cifique v o n t d i s ­ p a r a î t r e sous les flots. L a s é c h e ­ resse r i s q u e a u s ­ si de t o u c h e r d e n o u v e a u x t e r r i ­ t o i r e s , t a n d i s q u e d e s z o n e s a r i d e s d e p u i s d e s m i l l é n a i r e s r e d e v i e n ­ d r o n t fertiles. D a n s les p a y s d u S u d , ces b o u l e v e r s e m e n t s c l i m a t i q u e s et a g r i c o l e s p o u r r a i e n t selon les e x ­ p e r t s p r o v o q u e r d e s m i g r a t i o n s d ' u n e a m p l e u r i n c o n n u e j u s q u ' i c i . A u X X Ie siècle, on p o u r r a i t ne p a s c o m p t e r les réfugiés p a r d i z a i n e s d e milliers, m a i s p a r d i z a i n e d e mil­

lions.

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(13)

Les Alpes vont nous tomber sur la tête C L I M A T

Les banquises f o n d e n t

Les conséquences néfastes du ré­

chauffement climatique n'épargne­

ront pas l'hémisphère N o r d . La fonte des glaces polaires devrait répandre une eau froide et douce dans l'océan Atlantique. Cela bouleversera certai­

nement la répartition des pressions des Açores à l'Islande et, par conséquent, a météo des régions continentales. «A l'avenir, nous assisterons beaucoup plus souvent à des événements météo­

rologiques extrêmes», prévoit la géo­

graphe et climatologue Martine Rebe- tez qui a rejoint l'Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage, à l ' E P F L , après avoir décro­

ché son doctorat à l'Université de Lau­

sanne ( U N I L ) . A l'en croire, ce qui était autrefois extraordinaire le devien­

dra beaucoup moins.

Par exemple, les fortes précipita­

tions, qui ne se produisaient qu'une fois tous les vingt ans, pourraient survenir

désormais tous les cinq ans. Nous pour­

rions également enregistrer une tem­

pête du siècle tous les dix ans. En revanche, on comptera moins de jours de grand froid, mais pas forcément beaucoup plus de périodes de canicule.

La fin des glaciers suisses

En moyenne, le climat sera plus chaud. En Suisse, cela se traduira par la fonte des neiges. Au cours de ce siècle, la période de glaciation des lacs et des rivières s'est déjà réduite. Dans les Al­

pes, la surface de couverture neigeuse a reculé de 10% depuis les années 60.

«Dans cent ans, la Suisse pourrait ne conserver plus que trois grands glaciers, poursuit Martine Rebetez. Tous les au­

tres auront vraisemblablement disparu. » Ce scénario n'est pas fantaisiste. Le glacier d'Aletsch a déjà fondu de 800 mètres depuis 1975, soit plus de trente mètres par an. Il n'est pas le seul dans son cas. «L'emplacement des cabanes

Martine Rebetez, géographe, climatologue et docteur à l'Université de Lausanne

et autres refuges de montagne témoigne d'une déglaciation entamée il y a plus d ' u n e centaine d ' a n n é e s , précise Albrecht Steck, professeur de minéra­

logie à l'Université de Lausanne ( U N I L ) . Bâtis au bord des glaciers au milieu du siècle dernier, ils se retrou­

vent maintenant perchés sur des pythons rocheux souvent très éloignés des glaces.»

L'expérience des glaciations précédentes

E n t r e 1650 et 1850, la Terre a enre­

gistré une petite glaciation, Les gla­

ciers étaient b e a u c o u p plus avancés qu'aujourd'hui. Entre-temps, notre planète a connu un réchauffement naturel. Et cette phase chaude a coïn­

cidé avec la période industrielle qui a augmenté les rejets de C O ^ dans l ' a t m o s p h è r e . «Aujourd'hui, nous subissons les effets cumulés de ces deux phénomènes; ce qui pourrait ex-

Février 1999:

les avalanches bloquent tout le Valais et donnent un premier signe inquiétant

«HE

pliquer l'accélération des événements climatiques», conclut Albrecht Steck.

Il y a dix mille ans, les hommes n'ont pas vu disparaître en une seule géné­

ration la couche de glace d'un kilomètre d'épaisseur qui reposait alors sur le lac Léman. Le dernier grand retrait des glaciers s'est en effet déroulé sur plu­

sieurs siècles. Mais, comme le fait observer le professeur Henri Masson, président de la section des Sciences de la Terre à l ' U N I L , «à l'époque, le taux de gaz carbonique dans l'atmosphère

a mis cinq mille ans pour s'élever de 3 0 % , ce qui a provoqué la déglaciation et des phé­

nomènes climatiques et géologiques dont les Alpes ont conservé les traces. Or, il est frappant de c o n s t a t e r q u e la concentration du C O dans l'atmosphère a éga­

lement augmenté d'un tiers au cours des cent dernières années.»

Attention,

chutes de montagnes !

La quasi-disparition des glaciers a donc de fortes chances de provoquer au X X Ie siècle des bouleversements géologiques semblables à ceux de la dernière déglaciation. En se retirant, le glacier laisse derrière lui un terrain instable. Pendant l'été, la hausse des températures fera fondre en profon-

Avalanche de boue à Fully, l'automne dernier

(14)

Les Alpes vont nous tomber sur la tête C L I M A T

deur ce sol, actuellement gelé en per­

manence et qui se nomme «pergélisol»

ou «permafrost». La glace qui, à la manière d'un ciment, maintient ce ter­

rain soudé disparaissant, cela risque de fragiliser le flanc des montagnes à forte pente en cas de pluies intenses en automne et en hiver.

En clair, il faudra s'attendre à de nouveaux éboulements, glissements de terrain, chutes de pierres, coulées de boue ou laves torrentielles, notamment dans les anciennes vallées glaciaires.

Elles n'abritent certes pas de popula­

tion. Mais ces mouvements de terrain auront des répercussions en aval avec la formation ou la rupture de lacs tem­

poraires, par exemple.

La météo annonce des crues et des inondations

Le recul des glaciers a u r a aussi des conséquences sur le système h y d r o ­ logique en Suisse. Demain, les préci­

pitations ne seront plus stockées en altitude sous forme de neiges et de glaces. Elles s'écouleront immédiate­

ment en direction de la plaine, p r o ­ v o q u a n t au passage crues et inonda­

tions. D a n s les Alpes, les éléments p o u r r a i e n t se déchaîner comme dans certaines vallées de l'Himalaya où le niveau d'un cours d'eau peut s'élever d'une dizaine de mètres en quelques minutes seulement et tout arracher sur son passage.

Rassurez-vous : les b a r r a g e s ne de­

vraient pas céder. Ils p e u v e n t résis­

ter à d'énormes pressions. Ce qui n'est pas le cas en r e v a n c h e de leurs cana­

lisations. Elles n ' o n t pas été conçues p o u r soutenir des débits exception­

nels. La c a t a s t r o p h e de Fey, où les conduites ont éclaté, en a a p p o r t é la p r e u v e .

L a forêt p o u r r a i t profiter du r é ­ chauffement climatique p o u r com­

penser la fonte du permafrost en colo­

nisant des t e r r a i n s a u - d e s s u s de 2000 m è t r e s . E n réalité, le r e t r a i t des gla­

ciers, c'est aussi l'érosion. E t p a r c o n s é q u e n t , moins de p l a n t e s en alti­

t u d e p o u r r e t e n i r la t e r r e e n t r e leurs r a c i n e s .

Feux de forêt dans les Alpes

En outre, d a n s les Alpes, la végé­

tation souffrira de menaces supplé­

mentaires comme la sécheresse. Il y a u r a des a n n é e s sans neige. Et l'on assistera à une recrudescence des feux de forêts en altitude. Comme c'est déjà le cas au Tessin, p a r exemple.

Au lieu de s'améliorer, la situation des forêts de m o n t a g n e se d é g r a d e r a . Elles o n t déjà b e a u c o u p de peine à se r e c o n s t i t u e r a p r è s u n e a v a l a n c h e . Les j e u n e s pousses n ' o n t p a s le t e m p s de c r o î t r e . Les a n i m a u x les m a n g e n t . Il faudrait d i m i n u e r le gibier alpin.

M a i s cette m e s u r e ne serait p a s du g o û t de t o u s les c h a s s e u r s .

Albrecht Steck,

professeur de minéralogie à l'Université de Lausanne

L'impact inévitable de l'effet de serre

Bien sûr, l'homme pourrait réduire les émissions de gaz carbonique et ralentir la déforestation en Amazonie.

Les compagnies pétrolières envisagent par exemple d'injecter du C O2 com­

primé dans les puits de pétrole afin de maintenir le fuel sous pression, rôle dévolu à l'eau pour l'instant. Cela atté­

nuerait sans doute l'effet de serre.

«Même si nous pouvions réduire immédiatement de moitié le taux de C O2 dans l'atmosphère, nous ignorons quand cela aura des conséquences sur le réchauffement climatique, note le professeur Henri Masson. Le système réagit avec retard. N o u s n'avons pas encore subi les effets de ce que nous venons d'émettre ces dernières années.

N o u s sommes entrés dans une zone d'incertitude. Ce qu'on peut dire, c'est que ce qui se passe actuellement est beaucoup plus rapide.» L'homme doit

Décembre 1999: ^ après la neige,

le vent.

L'ouragan Lothar opère des coupes sombres dans les forêts suisses

donc diminuer la pollution atmosphé­

rique et, en même temps, se préparer à affronter les catastrophes naturelles.

Ce que l'homme peut faire

«Mais la Suisse peut maîtriser ce genre de risques, confie Henri Masson.

Elle pourrait commencer par ré­

pertorier toutes les zones de danger.»

En principe, ce n'est pas difficile. Les cartes de base existent en grande par­

tie. Les géologues arpentent les Alpes depuis 150 ans. Ils ont dressé des cen­

taines de relevés que nous pouvons valoriser.

«Il faudrait réunir ce matériel et mettre les don­

nées à disposition des auto­

rités et des communes», suggère Peter Baumgartner, directeur de l'Institut de géologie de l ' U N I L . Ensuite, il faudrait réaliser un travail de «microzonage» pointu, défini en fonction de la nature du sous-sol. Ce qui permettrait de cataloguer les types de terrain dans les vallées à l'image des pratiques de la prévention des trem­

blements de terre. Et surtout d'en tenir compte à l'avenir en associant le géo­

logue au travail de l'ingénieur civil.

Le Valais menacé

Cela risque de coûter cher, mais c'est le seul moyen de prévenir également les catastrophes dues à l'action de l'homme. A Fully, par exemple, c'est

Automne 2000.

Deiuv vues du village de Baltscbieder, peu après la catastrophe

(15)

Led Alped vont noud tomber dur la tête C L I M A T

l'intervention humaine qui est à l'ori­

gine de la chute de 220'000 m3 de mon­

tagne. «Immobile depuis la dernière grande déglaciation, il y a plus de huit mille ans, cette moraine n'aurait sans doute pas bougé si on n'avait pas construit une conduite au-dessus de cet endroit», note le professeur Peter Baumgartner.

L'exemple de Brigue

Les Valaisans d'autrefois n'auraient pas commis ce genre d'imprudence. A Brigue, le vieux village se trouve en hauteur sur un site à l'abri des glisse­

ments de terrain. Les anciens connais­

saient les risques de la montagne. Ils ne s'aventuraient pas à bâtir sur le cône de déjection de la vallée, à l'endroit où, en cas de pluies torrentielles, déboule­

ront les coulées de roches et de boue.

«Au cours du X Xe siècle, on a cru tout danger écarté et on a élevé les nou­

velles constructions sur les cônes de déjection, commente le professeur de

minéralogie A l b r e c h t Steck. Au­

jourd'hui, une bonne partie des Valai­

sans vit sur des terrains à risques.»

Mais la situation n'est pas désespé­

rée. La ville de Brigue, encore elle, a démontré l'efficacité de la prévention.

Après la coulée de boue qui avait sinis­

tré l'agglomération en 1993, Brigue a mis en place des digues qui l'ont pro­

tégée par la suite. Elle a aussi construit un pont qui s'élève automatiquement avec le niveau des eaux. Toutes ces mesures lui ont permis d'éviter le pire p e n d a n t l'hiver 2000.

Cependant, le risque zéro n'existe pas.

A Gondo, par exemple, ce sont les pro­

tections elles-mêmes qui ont précipité la catastrophe. Les hommes avaient ancré les rochers au flanc de la montagne. Mal­

heureusement, le microclimat local s'en est mêlé. Cette semaine-là, des pluies diluviennes imprévues, les plus fortes du Valais, ont fait exploser ces protections.

Et un cône d'éboulis s'est déversé sur le vdlage en un rien de temps.

«L'étude du risque naturel alpin doit être approfondie, reconnaît Henri Masson. Il constituera l'un des vrais problèmes du X X Ie siècle. N o u s devons mieux en comprendre les mécanismes. Le programme national 48 du Fonds national de la recherche scientifique, «Paysages alpins», prévoit de déterminer les risques liés aux pay­

sages alpins et d'élaborer des règles pour assurer leur maîtrise. C'est bien.

Mais il faut quelque chose de plus pointu, de plus rigoureux et rapide qui tienne compte de l'aggravation des risques.»

Le risque augmente de manière exponentielle

C'est dans ce but que, cet automne, la section des Sciences de la Terre, à l'Université de Lausanne, a dépêché un assistant en Valais dès l'annonce des premières inondations. Sa mission consistait à prélever des échantillons de sédiments abandonnés par les ébou-

Henri Maddon, président de la section ded Science,) de la Terre à l'Univerdité de Lausanne

lements de terrain avant que les pelles mécaniques ne les déblaient.

«L'étude des dépôts des catastrophes actuelles nous permettra d'établir une base de comparaison pour déterminer les zones à risques dans le futur, explique Henri Masson. N o u s avions l'habitude de fonder nos prévisions sur les statistiques du p a s s é . M a i s , aujourd'hui, les chiffres n'augmentent plus de manière linéaire, mais de manière exponentielle. L'incertitude est beaucoup plus grande. N o u s man­

quons du recul nécessaire pour dispo­

ser de statistiques valables. L'idéal consisterait à mettre en évidence des signaux qui permettent de chiffrer le danger.»

Surveiller les sols comme les zones à avalanches

A l'avenir, ces n o u v e a u x indica­

t e u r s devraient p e r m e t t r e a u x géo­

logues de p r ê t e r au sol l'attention que les services de prévention des ava-

Automne 2000: Mt.

l'eau entre en Mène

et dévaste led villages de Gondo, Fully, Fey, Baltdchieder et Neubriick

lanches a c c o r d e n t a u j o u r d ' h u i à la neige. O n p o u r r a alors les c h a r g e r du suivi des zones d a n g e r e u s e s , avec des m é t h o d e s p r o c h e s de celles destinées à la prévention des chocs s i s m i q u e s : prospection du sous-sol, m é t h o d e s géophysiques, analyse chimique des

eaux, etc. Cet­

te tâche ne leur déplairait cer­

t a i n e m e n t pas.

Cet hiver, il a suffi de quel­

ques e-mail p o u r réunir très rapi­

d e m e n t a u t o u r du t h è m e de la p r é ­ vention des catas­

t r o p h e s vingt-six c h e r c h e u r s des u- niversités de L a u ­ sanne et de Genève, de l ' E P F L et du C R E A L P , C e n t r e de r e c h e r c h e sur l ' e n v i r o n n e m e n t alpin, à Sion. « I l y a un intérêt public à p r é v e n i r les p e r t e s en matériel et en vies humaines», affirme H e n r i M a s s o n .

Guweppe MelUlo

Le cbaod qui règne dand le village de Fully témoigne de la violence ded élémentd

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non à toute institution comme le maria

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