№ 19 - Février 2001
La saga de Pierre de Savoie
Attention ! Espèces en danger
«Hannibal»
Ce que le cannibaliàme dit de noué
C L I M A T : L E S A L P E S V O N T N O U S T O M B E R S U R L A T Ê T E
HPVY|ppH I N T E R V I E W : L I
CHATEAU DE
Les Alpes vont nous tomber sur la têteLe risque naturel alpin figure parmi les problèmes majeurs du X X Ie siècle. La faute à la fonte des neiges qui va bou
leverser le système hydrologique et fra
giliser les flancs des montagnes. Après Gondo, il y aura d'autres drames. En page 20
S O M M A I R E
«Oui à la reconnaissance légale des couples homosexuels, non à toute institution comme le mariage»
Après les Français, les homosexuels suisses vont-ils pouvoir s'unir? L'ana
lyse du professeur Suzette Sandoz, ancienne conseillère nationale et actuel doyen de la Faculté de droit, au moment où l'on attend les propositions de loi annoncées par le Département fédéral de justice et police pour 2001. Interview en page 28
IMPRESSUM
Allez savoir!
Magazine de l'Université de Lausanne
№ 1 9 , février 2001 Tirage 22'000 ex.
44'000 lecteurs (Etude M I S Trend 1998) Internet: http://www.unil.ch/spul Rédaction:
Service de presse de l'UNIL
Axel-A. Braquet resp., Florence Klausfelder BRA, 1015 Lausanne-Dorigny
Tél. 0 2 1 / 6 9 2 20 71 Fax 021 / 6 9 2 20 75 [email protected] Rédacteur responsable:
Axel-A. Broquet
Conception originale et coordination:
Jocelyn Rochat, journaliste à L'Hebdo Ont collaboré à ce numéro:
Michel Beuret, Sonia Arnal, Elisabeth Gilles, Giuseppe Melillo et Jean-Luc Vonnez Photographe: Nicole Chuard Correcteur: Albert Grun
Concept graphique: Richard Salvi, Chessel http://www.swisscraft.ch/salvl/
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Christophe Wuest, Agence Electron libre, 6, rue du Midi, 1009 Pully
Tél. 021 / 729 9881, fax 021 / 729 9881 e-mail: [email protected] Imprimerie:
Presses Centrales Lausanne SA Rue de Genève 7, 1003 Lausanne Photos de couverture:
-Hannibak UIP Ours: www.arttoday.com Savoie: Musée du Vitrail, Romont
S O C I E T E
H I S T O I R E
Edito page 2
Ce que le cannibalisme dit de nous
page 3 Du sushi à se faire page 4 Et Colomb découvrit les mangeurs d'hommes page 8 Sériai killers et profilers font leur cinéma page 9La folle chevauchée de Pierre,
le Charlemagne de Savoie
page 11Un pouvoir en miettes page 12 Les noces du chanoine page 14 Une vie à cheval page 16
Les Alpes vont nous tomber sur la tête
page 20 La fin des glaciers suisses page 22 Attention, chutes de montagnes! page 23 Feux de forêts dans les Alpes page 24I N T E R V I E W
«Oui à la reconnaissance légale des couples homosexuels, non à toute institution comme le mariage»
L'interview du professeur Suzette Sandoz,
doyen de la Faculté de droit page 28
«Nous vivons une période d'extinction massive»
page 35 Les cinq grandes extinctions page 37 La biodiversité à l'affiche du festival «Science et cité» page 39 Un laboratoire au chevet des espèces page 40 Un scientifique sur les traces du yèti page 41Guéris-toi toi-même!
page 43«Ressources autoguérissantes» page 44 La «transe hypnotique» page 45
«Transe» avec les Hulchols page 47
Les «Contre-pensées» d'Alexander Bergmann,
professeur et doyen de l'Ecole des HEC.
page 50 F O R M A T I O N C O N T I N U EDemandez le programme page 52
Semaine du cerveau page 55 Festival «Science et cité» page 55
Abonnez-vous, c'est gratuit! page 56
È D I T O
D e p u i s l'enfance, nous connaissons par cœur la triste histoire de J e a n mon
tant à l'alpage pour découvrir les ruines de son vieux chalet qui n'a pas résisté quand «la neige et les rochers se sont unis pour l'arracher». J a m a i s , pour
tant, nous n'avions décelé la moindre valeur prophétique
dans cet héritage fol
klorique qui témoi
gnait au mieux d'une peur d'enfant, au pi
re d'un épiphénomè- ne à oublier très vite.
li
M Ml) t.
I 1«Nous vivons une période d'extinction
massive»
Une
belleassurance que l'actualité mé
téorologique de ces deux
dernièresan
nées s'est chargée de balayer avec la bru
talité d'un torrent qui sort de son lit. Les avalanches en série
de février 1999, les vents fous de Lothar et les rivières en furie qui ont fait exploser la montagne d u r a n t les derniers mois de l'an 2000 ont vite rendu sa
tonalité
tragique au refrain du«Vieux chalet».
La chanson nous rappelle désormais que l'homme du X X Ie siècle n'est pas plus à l'abri de la colère des éléments que ses ancêtres. Un avertissement qu'il faudra bien prendre en compte au moment où les météorologues et spé
cialistes de la montagne basés à l'Uni
versité de Lausanne font écho pour nous annoncer une «tempête du siècle»
tous les cinq ans et la multiplication prévisible des catastrophes de type Gondo. La faute au réchauffement de la planète provoqué par les émissions massives de C O ^ dans l'atmosphère (lire l'article en page 20).
Le grand retour de la peur dans la montagne est donc programmé. Une peur qui, paradoxalement, pourrait de
venir bonne conseillère. Car ces roches qui vont nous tomber sur la tête (com
me les tempêtes, crues et inondations qui mettent le reste de la planète en état de choc) travaillent aussi à nous re
mettre les idées en place.
^Jfjmtiù U lunule* J'eà/iêetj kwr/ à la .*irf&.r Je U Terrea*^el/j**.ieïf<-i'.,HjùÛMi.heiwr- Mit"bwlffuptt
«drvtfiwwm. Win «iu ru/vrV.
C'nlle /uruAui"U
inii-.;.
i l ' i s m uIl fallait malheureusement que l'hom
me soit touché dans sa chair, dans ses propriétés et dans ses certitudes pour qu'il songe enfin à s'attaquer à l'effet de serre et soulage ainsi les espèces ani
males et végétales durement touchées par le réchauffement de la planète et la déforestation. Au
tant de victimes si
lencieuses qui font de notre époque une
«période d'extinc
tion massive» bien plus grave que les débuts de l'ère ter
tiaire qui ont vu la disparition des dino
saures (voir en page 35).
Forcée, cette
prisede conscience est ce
pendant bien tardi
ve. Car si, à l'image de J e a n , nous reconstruirons certai
nement nos Gondo et autres Fully plus beaux qu'avant, nous ne pourrons pas rappeler à la vie les (dizaines de?) mil
liers d'espèces animales et végétales qui disparaissent aujourd'hui sans même avoir été répertoriées.
Jocelyn Rachat
La-hooooooo
dur la montââââ g neu...
Les Alpes vont nous tomber sur la tête
f je risque naturel alpin figure parmi le.' prv- (•lentes majeurs Ai XXF j&cle. La/aule à la fonte Je.- neiges qui va bouleverser le .iy.-t?mr byàn<l,<- gique et fragiliser le.'flâne.- <4v in.tilagnes. Apri.' Gonilt'. il ]/ mira Vautre.' drame*.
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S O C I É T É
C e q u e
l e c a n n i b a l i s m e d i t d e n o u s
D m
J_J anthropophagie revu be et fascine en même temps. Le professeur à anthropologie Monoher Kilani explique pourquoi, tandis qu HannibaL Leeter, le monstre du «Silence des Agneaux»
(photo), fait son retour à L'écran.
Ce que le cannibali dme dit de non,*
S O C I E T E
H
annibal Lecter, le célèbre anthropophage et tueur en série, est de retour sur les écrans des cinémas romands (le film « Hannibal » sort le 28 février). De quoi faire des cauchemars quand on se souvient de la formule sinistre qui clôturait le film précédent,
«Le Silence des Agneaux», épisode où cet amateur de chair humaine prenait congé de la police en glissant au télé
phone : «J'ai un ami à dîner ce soir... »
Issei Sagawa, célèbre et bien réel anthropophage japonai)
D i x ans plus tard, le machiavélique psychiatre incarné p a r A n t h o n y H o p - kins a toujours a u t a n t d'appétit (com
me on a pu le vérifier récemment dans le roman «Hannibal», publié quelques mois avant la sortie du film), lui qui, de son p r o p r e aveu, préfère m a n g e r des «personnes grossières, élevées en plein air».
D u sushi à se f a i r e
Au-delà du bon mot, cette précision correspond à une réalité, confirme M o n d h e r Kilani, professeur d'anthro
pologie à l'Université de Lausanne et passionné par le sujet: «Un cannibale ne mange jamais n'importe qui.» La preuve par Issei Sagawa, le célèbre et bien réel anthropophage japonais. Eta
bli à Paris dans les années 80, le mons
tre a dévoré sa petite amie, une étu
diante hollandaise. «Les détails de l'acte sont intéressants, souligne l'ex
pert lausannois. Il l'a dépecée et pla
cée dans son frigidaire. Il la cuisinait au fil des jours en fabriquant des re
cettes. Tout a été prémédité et pensé.
Dès lors que l'on fait de la cuisine, il y a une élaboration, psychique, esthé
tique, amoureuse.»
Car Sagawa dit avoir tué par amour, lui qui était fasciné par les femmes blanches. «Il a déclaré qu'il n'aurait jamais pu manger une J a p o n a i s e , pré
cisant que ce serait comme pratiquer l'inceste», poursuit le professeur lau
sannois. «Cet acte isolé reproduit un invariant du cannibalisme : un jeu très subtil entre le proche et le lointain. Son amie était à la fois exotique et intime.»
L ' i m a g i n a i r e cannibale
O n ne mange donc jamais quelqu'un de trop proche, ni a fortiori une per
sonne qui ne représente rien: «Il doit exister un lien affectif.» M o n d h e r Kilani relève que cet équilibre com
plexe fonctionne aussi dans notre propre fascination pour cet événement :
«La nationalité de Issei Sagawa joue un rôle essentiel. Les J a p o n a i s nous semblent proches, partageant la même modernité technologique. Mais leur culture nous paraît aussi étrange et her
métique. Issei Sagawa était le person
nage parfait p o u r traduire ce rapport de proximité et de distance, d'admira
tion et de répulsion.»
D a n s les années 80, l'événement est enfin une métaphore de «ces J a p o n a i s qui vont nous m a n g e r . . . économique
ment. Tout l'intérêt de l'étude du can
nibalisme, c'est cela: le considérer en tant qu'horizon imaginaire.» Le can
nibalisme nous fascine précisément parce qu'il renvoie chacun et chaque culture à cet horizon.
U n e p u l s i o n enfouie
Plus largement, M o n d h e r Kilani tient à distinguer l'anthropophagie -
p.6
Mondher Kilani, professeur d'anthropologie à l'Université de Lausanne
Figure emblématique Bu cannibale,
le Dr Lecter (Anthony Hopkins ici dans «Hannibal») préfère manger «des personnes grossières,
élevées en plein air»
Ce que le e a n n i b a l i d m e dit de n o ud
S O C I E T E
Au plan imaginaire, le cannibalisme apparaît dans toutes les sociétés.
Mais toutes ne passent pas à l'acte
Y
«l'acte d'un individu isolé, dépourvu de cérémonie» - du cannibalisme - «pra
tiqué en groupe avec un rituel». La pre
mière théorie globale du cannibalisme a été émise par la psychanalyse. «Freud parle de pulsion enfouie, représentant l'un des tabous les plus forts avec la prohibition de l'inceste. Cette hantise nous structure dès la prime enfance - la peur du bébé d'être dévoré par la mère - , repoussée en grandissant dans l'inconscient.»
L ' a n t h r o p o l o g i e offre u n e a u t r e p e r s p e c t i v e , sociale, sociologique du p h é n o m è n e . E n d é p i t des c o n t r o verses, la p l u p a r t des spécialistes p e n s e n t q u e le c a n n i b a l i s m e est u n e p r a t i q u e culturelle caractéristique de p l u s i e u r s sociétés. Est-il u n i v e r s e l ?
«Oui et non, r é p o n d M o n d h e r Kilani.
N o n , car il n ' a p a s été o b s e r v é d a n s t o u t e s les sociétés. O u i , en ce sens
@ q u ' a u p l a n i m a g i n a i r e ( m y t h e s ,
c o n t e s , légendes, formes e s t h é t i q u e s ) , il est à l'horizon de t o u t e s les cultures.»
L e cannibalisme de r e l i g i o n
L'une des premières descriptions de cannibalisme remonte au X V Ie siècle.N o u s la devons à J e a n de Léry, un réformateur réfugié à Genève avant de partir évangéliser au Brésil. «Son texte, publié en 1578, vingt ans après son séjour en Amérique, est admirable! Il décrit avec minutie et sans préjugés les pratiques des Tupinamba. Il a très bien saisi le côté sacrificiel de leurs rites can
nibales sans les condamner.»
Le témoignage de Léry lui sert à fus
tiger ses contemporains en pleines guerres de Religion et coupables de bien pire. Et de dénoncer les cas de vic
times - protestantes ou catholiques - dont la chair était vendue et consom
mée dans le dessein de détruire l'héré
tique de l'autre bord.
C'est que les Tupinamba mangent leur prochain avec plus d'humanité:
«Ces groupes mangeaient certes leurs prisonniers, observe M o n d h e r Kilani, mais ils les sacrifiaient parfois vingt ans après la guerre. Ils étaient d'abord inté
grés dans le groupe. Ils pouvaient même se marier et avoir des enfants...
Ce cannibalisme obéit à la logique sociale de la réciprocité, comme en té
moignent leurs cérémonies de mise à mort où le prisonnier harangue la foule en lui rappelant combien il est brave et valeureux et combien lui-même a mangé nombre de leurs parents.»
C a d a vres exquis
Le professeur glisse cet autre exem
ple de cannibalisme pratiqué par les Yanomami, tribu amazonienne, qui mangent leurs morts. «Un an après l'enterrement, on déterre les corps et dans un cadre cérémoniel, on leur rend hommage. La meilleure façon de le
Robinson stupéfait
découvre que Vendredi est cannibale
Selon les anthropologues,
il y a toujours un lien affectif entre un cannibale et ses victimes.
Un constat qu 'Hannibal Lecter ne dément pas, lui qui a eu ce mot fameux : «J'ai un ami à dîner ce soir.»
Ce que le cannibalisme dit de nous S O C I É T É
faire, c'est de manger les os piles mélan
gés à des aliments dans une prépara
tion culinaire et de leur offrir le corps des vivants comme sépulture.»
O n est ainsi loin de la vision des
«sauvages» faisant bouillir le Blanc dans une marmite. «Cette vision sté
réotypée renvoie précisément au can
nibalisme imaginaire, attesté lui dans toutes les cultures. La rencontre entre des cultures différentes, d'ailleurs, est toujours sous-tendue par un imaginaire cannibale.»
E t C o l o m b d é c o u v r i t les m a n g e u r s d ' h o m m e s
Toute civilisation attribue des pul
sions cannibales à ses voisins. «L'idée, c'est que l'autre est là pour me man
ger», ajoute M o n d h e r Kilani. A cet égard, l'origine du mot «cannibale» est lourde de sens. Elle remonte à Chris
tophe Colomb. Comme tant d'autres, le découvreur était persuadé de l'exis
tence de monstres, d'Amazones et de peuples dévoreurs de chair humaine.
«Il s'enquit de l'existence de cette pra
tique auprès des autochtones Arawak, qui répondirent que ce n'était pas leur cas, mais que leurs voisins, les Caribes, mangeaient certainement de l'homme.
Le cannibale, c'est toujours l'autre.»
Sans aller vérifier, Colomb note le nom de ce peuple qui, associé au radi
cal du latin canis (chien), se transfor
mera rapidement en «canib», jusqu'à l'adjectif «canibal», qui donnera «can
nibalisme». Le simple fait d'évoquer des anthropophages permettra aux conquistadors de justifier leurs mas
sacres.
L a figure d u Pishtaco
Ironiquement, ceux-là mêmes que l'on accusait de cannibalisme pen
saient, eux aussi, que les Blancs venaient pour les manger. «Chez les Incas, la figure du Pishtaco, prêtre sacrificateur, a perduré jusqu'à nos jours», rappelle M o n d h e r Kilani. Le
Pishtaco sélectionnait les sacrifiés et prélevait leur graisse pour des céré
monies. «Avec l'arrivée des Espagnols,
Christophe Colomb est à l'origine du mot "cannibale»
cette représentation se métamorphose.
Il devient l'ennemi qui suce le sang des Indiens p o u r s'enrichir. Aujourd'hui encore, il emprunte tous les visages de l'exploiteur: le colon, le missionnaire, le Fonds monétaire international, le Sentier Lumineux et même l'ethno
logue.»
Ici, la métaphore du cannibalisme renvoie à une situation d'exploitation bien réelle des masses paysannes. Les populations andines sentent leur cul
ture et leur économie cannibalisées.
S'accaparer la sueur du travail des autres, sucer leur sang.
Ce type de cannibalisme déréglé est bien plus destructeur, estime le pro
fesseur: «Il détruit l'autre sans contre
partie.» Le cannibalisme rituel repose, lui, sur la règle de la réciprocité. M a n
ger un ennemi, c'est aussi se nourrir de son identité, ingérer ses qualités.
1 9 7 2 , dans les A n d e s
On rencontre aussi des cas d'anthro
pophagie de pénurie qui jalonne toute l'Histoire. Elle a laissé des traces tout au long du Moyen Age, et récemment encore en Corée du Nord. Autre cas demeuré célèbre: l'avion qui s'est écrasé en 1972 dans les Andes. «Ayant épuisé leurs vivres, les rescapés ont mangé les morts, rappelle le professeur lausannois.
Mais cela ne va pas de soi. Il a fallu au préalable réinventer des règles. Per
sonne ne mangeait l'un de ses proches par exemple. Et l'absorption se faisait par fines lamelles. La proposition même de passer à l'acte a fait l'objet de longues discussions et hésitations.»
L a vache f o l l e m e n t «cannibale»
Dernier avatar du cannibalisme:
l'affaire de la vache folle. Pour l'anthro
pologue, il s'agit bien de cela: «Cette crise nous a fait découvrir notre hori
zon cannibale, estime M o n d h e r Kilani.
M a n g e r de la viande est en soi un acte proche du cannibalisme. La viande de mammifères domestiqués est un peu un substitut de la chair idéale qui est celle de l'homme lui-même. L'animal réduit au rang de chose dans la société indus
trielle a certes perdu son âme aux y e u x des hommes. Mais au fond de nous, nous savons qu'il faut toujours une bonne raison pour le tuer.»
O r la crise de la vache folle fait resurgir ce sentiment d'inconfort, voire de culpabilité. «Non seulement nous tuons pour manger, mais nous avons transformé la «paisible» vache herbi
vore en carnassière, pire en cannibale.»
C'est que les fameuses farines ani
males contiennent parfois du placenta humain. «En mangeant la vache, par assimilation des qualités, nous sommes nous-mêmes devenus cannibales.» Ce qui est jugé inacceptable p o u r des sociétés «civilisées».
Pas autant, tout de même, que les festins du Dr Lecter.
Michel Beuret
Serial killers et profilers font leur cinéma
Fous sanguinaires et détectives extralucides sont à la mode au cinéma.
Le criminologue lausannois André Kuhn distingue fiction et réalité.
D
es crimes de J a c k l'Eventreur voici un siècle aux sévices infligés plus près de chez nous par le Sadique de Romont, le sériai killer ou tueur en série ne cesse de hanter les esprits. Présent tous azimuts, du cinéma (voir «Hannibal» ces jours-ci) aux romans, en passant par les gros titres, ce type de criminel donne l'impression d'être en constante aug
mentation.
Le portrait-robot de Jack l'Eventreur, tel que l'imaginait la police londonienne
S é r i e de tueurs?
Pas pour André Kuhn, professeur de criminologie et de droit pénal à la Faculté de droit de l'Université de Lau
sanne, qui s'en tient aux faits : «Ce n'est qu'une perception. Aucune preuve sta
tistique ne permet de parler d'augmen
tation. Pour comparer, il faut avoir dé
nombré. Donc définir ce que l'on dénombre. Or, personne ne s'accorde sur la définition du sériai killer.»
J u s t e m e n t . De quoi parle-t-on?
D ' u n e personne qui tue à plusieurs reprises? «Cette définition minimale inclurait une personne qui tire dans la foule, un terroriste ou un tueur à gages.»
O r le premier est un tueur en masse, le second est animé par une cause et le troisième par sa cupidité.
Q u e dire de cette autre définition qui postule qu'un sériai killer est «une per
sonne qui tue ou laisse mourir in
tentionnellement et à diverses occa
sions un grand nombre de personnes, et dont le mode opératoire ne varie que peu d'une fois à l'autre»? Selon ces cri
tères, s'amuse André Kuhn, George W. Bush correspondrait au profil : 120 exécutions sous son règne de gouver
neur au Texas.
Sans r e m o r d
Sans prétendre détenir la vérité, André Kuhn intègre les éléments sui
vants dans sa définition du tueur en sé
rie : il a une vie oscillatoire et ses meur
tres sont espacés de périodes creuses, de
Andre' Kuhn, professeur
de criminologie et de droit pénal à la Faculte' de droit de l'Université de Lausanne
Ce que le cannibalisme dit de nous S O C I E T E
«cool-rJowns». Pervers, psycho- et sociopathe, c'est aussi un égocentrique et un narcissique: «Persuadé d'avoir toujours raison, il s'érige en dieu avec droit de vie et de mort. Il n 'éprouve donc aucun remord.» André Kuhn souligne par ailleurs que le terme juridique adé
quat serait plutôt «sériai murderer» - meurtrier en série - que tueur.
André Kuhn se demande enfin si le domaine des sériai killers ne relève pas plutôt de la psychiatrie: «Pour être punissable au sens du Code pénal, il faut être responsable de ses actes et en avoir la conscience et la volonté. » Dans
«Le Silence des Agneaux», Hannibal n'est-il pas interné dans un asile psy
chiatrique?
O n l'aura compris, les sériai killers n'occupent pas une place de choix dans les cours du criminologue lausannois.
Même si le professeur reconnaît la fas
cination indéniable du public pour le sujet «qui n'est d'ailleurs pas neuf»:
Alain Decaux et Alphonse Boudard ont
déjà relaté les tristes exploits de cri
minels célèbres (Landru, Petiot, etc .).
U n c r i m e de B l a n c
Si la définition du sériai killer ne fait pas l'unanimité, son profil social se pré
cise : «Le meurtre en série est en géné
ral un crime de Blanc mâle; et pas de femme ni de personne de couleur, bien que les Noirs aux Etats-Unis soient surreprésentés dans les prisons.»
Et pourquoi donc? A ce jour les explications manquent. «On sait juste que les femmes sont sous-représentées dans tous les secteurs de la criminalité.
Leur participation moyenne y est de moins de 2 0 % . Mais cette sous-repré
sentation féminine est d'autant plus importante que le crime est odieux.»
// fallait un adversaire digne du tueur en série et de la mythologie infernale qui l'accompagne.
Au cinéma c'est, le plus souvent, une profiteuse psychologique (comme ici l'actrice Julianne Moore qui prend le relais de Jodie Foster à la poursuite
d'Hannibal Lecter)
Les pros d u p r o f i l a g e
Les progrès scientifiques (tests A D N , banques de données informa
tiques, analyses médico-légales, e t c . . ) facilitent le travail des enquêteurs. S'y ajoute le profilage pychologique, très à la mode ces dernières années au point même de devenir la vedette de séries télé telles que «Millenium», «Profiler» ou
«X-Files», autant de feuilletons qui font sourire André Kuhn : «Un profiler n'est pas un voyant extralucide comme ces séries tendent à le faire croire. Profiler, c'est tenter une esquisse psychologique du meurtrier sur la base d'indices maté
riels bien réels.»
Quoi qu'il en soit, la spécialisation en profiling n'existe pas en Suisse. Pour profiler qui d'ailleurs? Le peuple peut dormir tranquille, «le risque de tomber un jour entre les griffes d'un Hannibal Lecter helvétique est quasiment nul».
M.B.
H I S T O I R E
L a f o l l e c h e v a u c h é e d e P i e r r e ,
l e C h a r l e m a g n e d e S a v o i e
Comme ces chevaliers du XIIIe siècle, Pierre de Savoie a passé l'essentiel de sa vie aventureuse en selle
]^[épour faire car- rière dans l'Eglise, Pierre II de Savoie
(f 1268) a collec- tionné ded podded- diond du lac Léman à Turin, en paddant par Grenoble, Lyon et Berne et l'Angleterre. Hidtoire
d'une vie menée à bride abattue entre le château de Chil-
lón et la Tour de Londred.
La folle chevauchée de Pierre, le Charlemagne de Savoie I II S I G I R I '
M
Un pouvoir en miettes Au Moyen Age, le pouvoir est beau- coup plus fragmenté que dans l'Etat moderne, explique Agostîno Paravi- cini Bagliani. D'un point de vue géo- graphique, il n'y a pas de continuité entre les différentes terres que pos- sèdent les seigneurs. L'évêque de Lau- sanne a des possessions à Avenches, Lucens et Ouchy sans qu'elles ne soient reliées entre elles. Et le puis- sant comte de Savoie ne possède pas l'entier du Pays de Vaud. Dans ce contexte, Pierre II va constituer une étape importante dans la construction d'un pouvoir continu sur toute la région parce qu'il possède plus de terres et de manière plus complète que les seigneurs des temps précédents.
Mais il n'a jamais tout réglementé. Car ses droits variaient beaucoup d'un endroit à l'autre. Dans certaines vil- les, ils étaient réglés par des fran- chises, ailleurs par des droits féodaux, des droits de justice ou d'avoué, etc.
eme la p l u s b i e n v e i l l a n t e des fées qui se penche sur le ber
ceau du jeune Pier
re, septième fils du comte Thomas de Savoie, aurait de la peine à imaginer la des
tinée promise à l'enfant qui débarque discrètement dans la maisonnée, peu après l'an de grâce 1200. Cadet d'une famille nombreuse, le voilà promis à une carrière dans les ordres. Rien n'au
gure les folles chevauchées qui vont emmener ce chef de guerre du château de Chillon à la Tour de L o n d r e s , où l'appelle l'amitié du roi Henri III et de sa nièce, la reine Eléanor. Aucun signe n'annonce l'arrivée d'un conquérant qui va c o l
l e c t i o n n e r les p o s
sessions du lac Léman à, grosso modo, Turin, Grenoble, Lyon, Berne et Sion, sans oublier de nombreux fiefs anglais.A quoi ressemblait Pierre II?
Aucun portrait d'époque ne permet de le dire. Son sceau (comme l'exemple au lion reproduit ci-contre, à gauche) ne nous éclaire pas davantage.
Seule cette reproduction (datée de 1778) du gisant de son père Thomas Ier nous donne une vague idée de ce que pouvaient être ses tenues
L'idole des monarchistes vaudois
A sa mort en 1268, le cadet entre pourtant dans la légende sous le nom de Pierre II, respecté comte de Savoie et prétendant au titre posthume de
«Petit Charlemagne». Une renommée qui n'a cessé d'enfler au cours des siècles, grâce à l'hommage des nostal
giques de l'époque des seigneurs qui ont toujours voué un culte incondi
tionnel à ce personnage chevaleresque - trop - vite promu «fondateur» du can
ton de Vaud.
C'est du moins la conclusion des historiens de l ' U n i v e r s i t é de L a u sanne Agostino Paravicini Bagliani et
Bernard Andenmatten coorganisateurs avec Eva Pibiri d'un colloque consa
cré à cette icône du Moyen Age (col
loque dont les actes ont été récemment publiés*). Leurs travaux permettent de dissocier Pierre II des enluminures apportées par la légende et donnent de ce père de la patrie «malgré lui» un pro
fil plus conforme à la réalité.
A v e n t u r i e r et c h e f de g u e r r e
Le c o n q u é r a n t savoyard n'a certainement pas compris que ses conquêtes vaudoises allaient former un bloc homogène qui lui survivrait. Agostino Paravicini Bagliani parle d'«une aven
ture individuelle à une époque où l'on
reçoit des apanages plus qu'on ne se les construit. Pierre II a su prendre des espaces là où il pouvait, sans conscience de construire un pays et de lui donner une unité. Il n'a donc été au mieux que l'instrument indirect de la construction d'un petit Etat qui lui a survécu.»
Bernard Andenmatten perçoit ce personnage comme «un aventurier, un chef de guerre charismatique qui a constitué un butin comprenant l'essen
tiel du territoire vaudois actuel, sans que cette région ait beaucoup d'impor
tance p o u r lui.» La preuve? «Pierre II oublie tout simplement de le mention
ner dans ses testaments.» Et tant pis s'il faut réécrire la légende.
W
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N
i?
4Epée datée de l retrouvée (longueur:
La folle chevauchée de Pierre, le Charlemagne de Savoie
H I S T O I R E
Sceaux de Thomas Ier (ci-contre) et d'Agnès de Faucigny, épouse de Pierre II (ci-dessous)
Le cadet d'aventure
Il était donc une fois un jeune prince de Savoie né au début du X I I Ie siècle. D e sa jeunesse ou de son apparence physique, nous ne savons strictement rien. «C'est un cadet qui, comme d'autres membres de la famille, débute sa carrière au poste de chanoine (au chapitre de N o t r e - Dame de Lausanne) parce que son père Thomas Ie r ne pouvait pas placer tous ses nombreux enfants dans la mou
vance dynastique», raconte Agostino Paravicini Bagliani. Une obligation qui n'hypothèque pas sa vie, comme on l'imagine aujourd'hui : «A l'époque, on pouvait
faire une carrière dans l'Eglise sans être prêtre, ce qui
facilitait les changements de statut en
Les noces du chanoine
«Le mariage de Pierre et le change- ment de statut qui en découle sont tout à fait réguliers, observe Agostino Paravicini Bagliani. Cette pratique était courante. Elle n'a rien de scan- daleux, puisque l'on peut être cha- noine sans être prêtre. Le contraire est plus délicat : il est arrivé qu'une personne déjà mariée soit forcée d'entrer dans les ordres parce qu'un oncle ou un frère a accédé aux plus hautes dignités ecclésiastiques.
Devenu pape, Boniface VIII exige et obtient que son neveu devienne car- dinal. Ce que devient sa femme? On l'a prise et enfermée dans un couvent, ce qui avait fait scandale, même à l'époque.»
cas de mariage par la suite», précise le professeur d'histoire médiévale lau
sannois.
«C'est le cadet d'aventure, ajoute Bernard Andenmatten, auteur d'une thèse de doctorat à l'Université de Lau
sanne sur la noblesse vaudoise à l'époque de Pierre II. Même si on ne sait pratiquement rien de sa personne (physique, caractère...), on ne s'avance pas en disant qu'il n'a pas une grande vocation religieuse. O n le voit rarement aux séances du chapitre de Lausanne.
Sa présence s'explique plutôt p a r le souci des Savoie de surveiller les évê- chés de la région pour y placer un des leurs q u a n d le poste d'évêque sera vacant. »
La riche héritière du baron
Il r e n o n c e donc à sa carrière ecclésiastique dès que l'occasion se présente : elle prend le visage d'Agnès de Faucigny, fille aînée d'un riche baron installé dans la vallée de l'Arve (sur les rives opposées du lac Léman).
Un très beau parti que Pierre épouse en 1234. Privée de frère, cette jouven
celle est l'héritière principale d'Aymon de Faucigny. L'argument a clairement joué un rôle dans cette union même si
l'on peut toujours rêver à une romance courtoise entre l'ex-chanoine et dame Agnès. «Le testament scellé à ce moment-là contient un accord avec son beau-père. Il stipule que l'ensemble des biens de Pierre II sont promis au fils ou à la fille qu'il devrait avoir avec l'héritière du seigneur de Faucigny. Et ce dernier s'engage à tout donner à son futur descendant», note Bernard Andenmatten.
En quittant l'Eglise pour dame Agnès, Pierre a non seulement gagné une épouse et un héritage, mais encore du pouvoir et un plan à appliquer. Car Aymon de Faucigny n'a pas attendu son gendre pour prendre pied sur la rive nord du Léman. Le seigneur a
déjà des possessions à Rue, dans la vallée de l'Orbe, et il détient
quelques droits sur l'administra
tion temporelle de l'évêché de Lausanne.
Une politique d'expansion que Pierre va poursuivre et déve
lopper, lui qui collectionne les hommages vassaliques de la petite noblesse vaudoise. Ce qui lui offre — sans que ce soit une conquête territo
riale au sens militaire du terme - les fidélités d'une grande partie de l'élite locale.
La guerre en Pays de Vaud?
Cette prise de contrôle progressive de l'actuel Pays de Vaud ne va p a s sans h e u r t s . A p r è s la disparition d e s
Guerre ! ?
«Les guerres du XIIIe siècle n'ont rien à voir avec les guerres modernes : elles ne font pas des milliers de morts, même s'il y a souvent des dégâts dans les cultures, assure Bernard Anden- matten. Il s'agit plutôt de coups de main et de guerres d'usure entrecou- pées de palabres et de négociations.
Ces conflits se soldent souvent par des arbitrages et des compromis inégali- taires où il y a un gagnant et un per- dant. C'est l'une des activités princi- pales des nobles, une forme de sport qui occupe complètement leur esprit et qui les incite à se faire représenter en guerrier à cheval sur leur sceau.»
Zaehringen alémaniques au début du X I I Ie siècle, voilà que les comtes de Genève cherchent eux aussi à étendre leur influence autour du Léman. L e c o n f l i t avec les Savoie est inévitable et il a certainement été plus sanglant que ne le veut la tradition historique vaudoise. «Il y a eu des faits d'armes,
Sceau des comtes de Genève, ennemis des Savoie
assure Bernard Andenmatten.
La p l u p a r t des homma
ges rendus à P i e r r e sont prêtés par des vaincus qui é- t a i e n t a u p a r a v a n t des vassaux du comte de
Genève. Et ils arrivent par vagues suc
cessives à la suite d'une défaite d'un comte de Genève.»
O n sait encore que le seigneur de Rue, près d'Oron, a été obligé de se soumettre à la suite d'un conflit assez sérieux. Son château est détruit et sa
lignée disparaît après une géné
ration. «Cela reste une prise de possession assez autoritaire», estime Bernard Andenmatten.
Des Savoie cousus d'or
O u t r e la force, Pierre dispose d'un autre argument pour s'imposer:
des tonnes d'or et d'argent qui lui per
mettent souvent de monnayer sa prise d'influence. C'est que le train de vie des Savoie est sans commune mesure avec celui de la noblesse locale. L'examen des comptes permet d'en trouver maints exemples. O n constate ainsi que le seul banquet de Noël donné p a r les Savoyards vers 1300 a coûté 144 livres.
Une somme identique à celle que l'on verse par ailleurs à un seigneur vau- dois pour obtenir sa soumission...
Cet argent, d'où vient-il? Bernard Andenmatten désigne la rente des péages : «Le X I I Ie siècle, c'est l'époque où la route du Grand-Saint-Bernard devient l'un des plus importants axes stratégiques européens. Les Savoie ont un monopole de fait sur les très lucra
tifs passages alpins comme la vallée d'Aoste, Saint-Maurice, Villeneuve et la route de la Maurienne qui passe p a r le Mont-Cenis.»
Agostino Paravicini Bagliani, professeur d'histoire médiévale à l'Université de Lausanne
La folle chevauchée de Pierre, le Charlemagne de Savoie H I S T O I R E
La cour d'Angleterre est l'autre source possible de la richesse sa
v o y a r d e : «Pierre II a suivi son frère Guillaume qui avait gagné l'amitié du roi d'Angleterre Henri III et l'a relayé à la cour après son décès, explique Agostino Paravicini Bagliani. Il a donc reçu des fiefs et des revenus du sou
verain et époux de sa nièce Eléanor de Provence. Il a joué un rôle politique et est devenu un personnage important comme conseiller du roi et féodal anglais. C'est un cas presque unique dans l'histoire britannique de cette époque.»
Le Château de Chilian a régulièrement servi de base
à Pierre II de Savoie
Une vie à cheval
«Indépendamment des nombreux voyages de Pierre II en Angleterre qui restent exceptionnels à cette époque, les seigneurs du Moyen Age sont des itinérants de manière continue. Hiver mis à part, ils sont tout le temps en voyage, analyse Agostino Paravicini iani. Deux raisons à cela. Primo : l'exercice du pouvoir ne peut se faire qu'avec la présence physique du prin- ce. Ça vaut pour tout le monde, même pour les papes dont la fixité est un peu plus grande. Secundo : il y a des rai- sons économiques. En voyageant, les seigneurs se nourrissent. Ils ont des droits et peuvent profiter de leur cens et de leurs droits de nature en visi- tant leurs châtellenies. C'est enfin l'occasion de resserrer les liens avec les vassaux, puisque le comte en pro- fite pour réunir les nobles de la région.
Inconvénient de cette mobilité per- pétuelle, elle épuisait physiquement les dirigeants du Moyen Age.»
God save Peter !
N o n c o n t e n t de s'imposer au nord du Léman jusqu'à la ville de Berne qui réclame son appui en 1255 d u r a n t son conflit avec le comte de Kybourg, Pierre fait encore des
va-et-vient
réguliers entre le Léman et Londres.Autant de déplace
ments qui ne l'empê
chent pas de continuer à suivre de près les développements poli
t i q u e s en P a y s de
Vaud.
Par cor- respondance.
Reste que ce sont désormais les missions au ser
vice de l'Angleter
re qui occupent l'essentiel de son temps. Un domai
ne où le comte
«Certaines lettres de Pierre à ses hommes de confiance ont été conser- vées. Expédiées d'Angleterre, elles concernent la politique du Nord du Léman et ordonnent notamment de confirmer l'hommage de tel seigneur ou de garnir les châteaux, explique Bernard Andenmatten. Ces missives, qui existaient probablement en grand nombre, témoignent de l'arrivée mas- sive de l'écrit et de son usage au pro- fit des laïcs, et plus seulement des ecclésiastiques. C'est l'une des gran- des nouveautés imposées par la géné- ration de Pierre II. Tout comme l'idée qu'il est possible de gouverner au tra- vers de représentants.»
savoyard fait preu
ve d'un véritable talent diplomatique et militaire. «Pierre II est un chef de guerre, estime Bernard Andenmatten.
O n le voit bien dans ses testaments où il fait part de son désir d'être enterré dans la Maison du Temple à Londres.
Ce b â t i m e n t est certes religieux, mais il abrite sur
t o u t les T e m pliers, l'ordre des m o i n e s - s o l d a t s p o u r qui les va
l e u r s m i l i t a i r e s sont très impor
tantes.»
P i e r r e p r ê t e ainsi main-forte à sa nièce et reine q u a n d des nobles anglais font p r i sonnier son mari et son fils. Réfugiée en F r a n c e , E l é a n o r se repose sur son oncle p o u r ce qui est de l'organisation de l'armée qui va libérer le roi.
E n f i in couronne!
Tant de vertus chevaleresques ne pouvaient rester sans récompense. Elle survient donc en 1263, sur un ultime coup du destin, q u a n d le décès de son neveu Boniface lui offre le titre de
comte
de Savoie p o u r couronner sa vie aventureuse. Une consécration dont le nouveau Pierre II de Savoie n'abuse pas, lui qui signe ses lettres d'un sobre «Pierre de Savoie, comte».Un comte
«Tous les seigneurs du Moyen Age ne sont pas comtes, explique Agostino Paravicini Bagliani. Il s'agit d'un titre relativement élevé dans la hiérarchie féodale, mais qui arrive après les rois et les ducs (titre que la famille de Savoie obtient de l'empereur en 1416 grâce à Amédée VIII). A l'époque de Pierre II, les comtes ne sont pas nom- breux en Suisse romande : il y a ceux de Savoie, du Genevois, de Neuchâ- tel et de Gruyères. Ce que ce titre change pour Pierre II ? Il fait de lui le chef d'une dynastie et il lui confère la responsabilité de toutes les posses- sions des Savoie, donc d'un véritable Etat et non plus de simples posses- sions personnelles.»
Bernard Andenmatten,
auteur d'une thèse à l'Université de Lausanne si la noblesse vaudoise à l'époque de Pierre II
La folle chevauchée de Pierre, le Charlemagne de Savoie H I S T O I R E
La cathédrale de Lausanne a servi de cadre aux débuts du jeune Pierre, quand ce cadet d'une famille nombreuse hésitait à entrer
dans la carrière ecclésiastique
Y
^ Vitrail
aux armes de la maison de Savoie, vers 1453
Comte d'où? Comte de quoi? Le voilà soudain bien modeste. «Une dis
tance» que Bernard Andenmatten explique plutôt «par la conscience d'être devenu comte par hasard et à titre provisoire. N o u s n'avons pas affaire à une lignée de père en fils, mais à une série plus chaotique où un cadet hérite de son neveu et s'apprête à
déshériter sa fille mariée à l'ennemi héréditaire (réd.: Pierre II n'a pas eu de fils) pour léguer son fief à son frère, lequel n'aura pas d'enfant et remettra le tout à l'un de ses neveux.»
La redistribution du butin
Comte par hasard et conquérant sans héritier, Pierre aurait pu mourir sans que son aventure ne lui survive, lui qui n'a rien fait p o u r s'assurer la pérennité de l'empire c o n q u i s : «Son avant-dernier testament prévoit des legs plus importants pour les membres de son entourage que p o u r l'Eglise.
Cela ressemble à la récompense du chef
de bande charismatique en fin de vie qui redistribue son butin au réseau de chevaliers et de laïcs qui l'ont aidé dans son a v e n t u r e » , analyse B e r n a r d Andenmatten.
Heureusement pour les Vaudois, son successeur Philippe II s'emploie à répa
rer ce manque de vision dès l'agonie de Pierre II. Le nouveau comte de Savoie n'aura de cesse de consolider l'ensemble rassemblé en lui donnant les bases ad
ministratives qui vont faciliter sa conti
nuité et - l'histoire est souvent injuste - faire grandir la légende de son frère.
Jocelyn Rachat
A lire:
«Pierre II de Savoie, le Petit Charlemagne (f 1268)»,
Cahier lausannois d'histoire médiévale
№ 27, 2000.
Fr. 5 0 . - Commandes :
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1/
Sur cette peinture tardive (début XIVe) tirée de la chronique de Diebold Schilling, on découvre une version imaginaire de l'accueil réservé par le comte Pierre de Savoie aux envoyés de Berne, lors d'une visite à Cbillon
Les Alpes vont nous tomber sur la tête
risque naturel alpin figure parmi les pro- blèmes majeurs du XXI
esiècle. La faute à la fonte des neiges qui va bouleverser le système hydrolo- gique et fragiliser les flancs des montagnes. Après
Gondo, il y aura d'autres drames.
C
e n ' e s t p a s u n e i m a g e . Les Alpes v o n t n o u s d é g r i n g o ler s u r le c r â n e . E n Suisse, ce p r o c e s s u s a déjà d é b u t é . Il y a eu la c a t a s t r o p h ede B r i g u e en 1993. L ' a v a l a n c h e d ' E v o l è n e en février 1999. P u i s Lothar, l ' o u r a g a n , en d é c e m b r e de la m ê m e a n n é e . E t enfin, l'an dernier, les villages m a r t y r s de G o n d o , de Fully, de Fey, de B a l t s c h i e d e r et de N e u b r ù c k . I n o n d a t i o n s , c r u e s , t e m pêtes, glissements de terrain, coulées de b o u e , c h u t e s de p i e r r e s , effon
d r e m e n t s de p o n t s , rivières et t o r r e n t s qui s o r t e n t de leur lit, c o n d u i t e s qui e x p l o s e n t , m a i s o n s e m p o r t é e s . . .
La liste d e s d r a m e s est l o n g u e . Elle r i s q u e de s'allonger e n c o r e .
Chaud devant...
T o u t le m o n d e r e c o n n a î t a u j o u r d ' h u i la réalité d u r é c h a u f f e m e n t c l i m a t i q u e . A u c o u r s d u X X Ie siècle, la t e m p é r a t u r e d u g l o b e d e v r a i t s ' é l e v e r d e 1,5 à 6 d e g r é s en m o y e n n e . C ' e s t é n o r m e . L a b a n q u i s e v a f o n d r e . Le n i v e a u d e s m e r s
p o u r r a i t s élever d e 8 0 c e n t i m è t r e s . U n b o n n o m b r e d ' î l e s d a n s l'océan P a cifique v o n t d i s p a r a î t r e sous les flots. L a s é c h e resse r i s q u e a u s si de t o u c h e r d e n o u v e a u x t e r r i t o i r e s , t a n d i s q u e d e s z o n e s a r i d e s d e p u i s d e s m i l l é n a i r e s r e d e v i e n d r o n t fertiles. D a n s les p a y s d u S u d , ces b o u l e v e r s e m e n t s c l i m a t i q u e s et a g r i c o l e s p o u r r a i e n t selon les e x p e r t s p r o v o q u e r d e s m i g r a t i o n s d ' u n e a m p l e u r i n c o n n u e j u s q u ' i c i . A u X X Ie siècle, on p o u r r a i t ne p a s c o m p t e r les réfugiés p a r d i z a i n e s d e milliers, m a i s p a r d i z a i n e d e mil
lions.
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Les Alpes vont nous tomber sur la tête C L I M A T
Les banquises f o n d e n t
Les conséquences néfastes du ré
chauffement climatique n'épargne
ront pas l'hémisphère N o r d . La fonte des glaces polaires devrait répandre une eau froide et douce dans l'océan Atlantique. Cela bouleversera certai
nement la répartition des pressions des Açores à l'Islande et, par conséquent, a météo des régions continentales. «A l'avenir, nous assisterons beaucoup plus souvent à des événements météo
rologiques extrêmes», prévoit la géo
graphe et climatologue Martine Rebe- tez qui a rejoint l'Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage, à l ' E P F L , après avoir décro
ché son doctorat à l'Université de Lau
sanne ( U N I L ) . A l'en croire, ce qui était autrefois extraordinaire le devien
dra beaucoup moins.
Par exemple, les fortes précipita
tions, qui ne se produisaient qu'une fois tous les vingt ans, pourraient survenir
désormais tous les cinq ans. Nous pour
rions également enregistrer une tem
pête du siècle tous les dix ans. En revanche, on comptera moins de jours de grand froid, mais pas forcément beaucoup plus de périodes de canicule.
La fin des glaciers suisses
En moyenne, le climat sera plus chaud. En Suisse, cela se traduira par la fonte des neiges. Au cours de ce siècle, la période de glaciation des lacs et des rivières s'est déjà réduite. Dans les Al
pes, la surface de couverture neigeuse a reculé de 10% depuis les années 60.
«Dans cent ans, la Suisse pourrait ne conserver plus que trois grands glaciers, poursuit Martine Rebetez. Tous les au
tres auront vraisemblablement disparu. » Ce scénario n'est pas fantaisiste. Le glacier d'Aletsch a déjà fondu de 800 mètres depuis 1975, soit plus de trente mètres par an. Il n'est pas le seul dans son cas. «L'emplacement des cabanes
Martine Rebetez, géographe, climatologue et docteur à l'Université de Lausanne
et autres refuges de montagne témoigne d'une déglaciation entamée il y a plus d ' u n e centaine d ' a n n é e s , précise Albrecht Steck, professeur de minéra
logie à l'Université de Lausanne ( U N I L ) . Bâtis au bord des glaciers au milieu du siècle dernier, ils se retrou
vent maintenant perchés sur des pythons rocheux souvent très éloignés des glaces.»
L'expérience des glaciations précédentes
E n t r e 1650 et 1850, la Terre a enre
gistré une petite glaciation, Les gla
ciers étaient b e a u c o u p plus avancés qu'aujourd'hui. Entre-temps, notre planète a connu un réchauffement naturel. Et cette phase chaude a coïn
cidé avec la période industrielle qui a augmenté les rejets de C O ^ dans l ' a t m o s p h è r e . «Aujourd'hui, nous subissons les effets cumulés de ces deux phénomènes; ce qui pourrait ex-
Février 1999:
les avalanches bloquent tout le Valais et donnent un premier signe inquiétant
«HE
pliquer l'accélération des événements climatiques», conclut Albrecht Steck.
Il y a dix mille ans, les hommes n'ont pas vu disparaître en une seule géné
ration la couche de glace d'un kilomètre d'épaisseur qui reposait alors sur le lac Léman. Le dernier grand retrait des glaciers s'est en effet déroulé sur plu
sieurs siècles. Mais, comme le fait observer le professeur Henri Masson, président de la section des Sciences de la Terre à l ' U N I L , «à l'époque, le taux de gaz carbonique dans l'atmosphère
a mis cinq mille ans pour s'élever de 3 0 % , ce qui a provoqué la déglaciation et des phé
nomènes climatiques et géologiques dont les Alpes ont conservé les traces. Or, il est frappant de c o n s t a t e r q u e la concentration du C O dans l'atmosphère a éga
lement augmenté d'un tiers au cours des cent dernières années.»
Attention,
chutes de montagnes !
La quasi-disparition des glaciers a donc de fortes chances de provoquer au X X Ie siècle des bouleversements géologiques semblables à ceux de la dernière déglaciation. En se retirant, le glacier laisse derrière lui un terrain instable. Pendant l'été, la hausse des températures fera fondre en profon-
Avalanche de boue à Fully, l'automne dernier
Les Alpes vont nous tomber sur la tête C L I M A T
deur ce sol, actuellement gelé en per
manence et qui se nomme «pergélisol»
ou «permafrost». La glace qui, à la manière d'un ciment, maintient ce ter
rain soudé disparaissant, cela risque de fragiliser le flanc des montagnes à forte pente en cas de pluies intenses en automne et en hiver.
En clair, il faudra s'attendre à de nouveaux éboulements, glissements de terrain, chutes de pierres, coulées de boue ou laves torrentielles, notamment dans les anciennes vallées glaciaires.
Elles n'abritent certes pas de popula
tion. Mais ces mouvements de terrain auront des répercussions en aval avec la formation ou la rupture de lacs tem
poraires, par exemple.
La météo annonce des crues et des inondations
Le recul des glaciers a u r a aussi des conséquences sur le système h y d r o logique en Suisse. Demain, les préci
pitations ne seront plus stockées en altitude sous forme de neiges et de glaces. Elles s'écouleront immédiate
ment en direction de la plaine, p r o v o q u a n t au passage crues et inonda
tions. D a n s les Alpes, les éléments p o u r r a i e n t se déchaîner comme dans certaines vallées de l'Himalaya où le niveau d'un cours d'eau peut s'élever d'une dizaine de mètres en quelques minutes seulement et tout arracher sur son passage.
Rassurez-vous : les b a r r a g e s ne de
vraient pas céder. Ils p e u v e n t résis
ter à d'énormes pressions. Ce qui n'est pas le cas en r e v a n c h e de leurs cana
lisations. Elles n ' o n t pas été conçues p o u r soutenir des débits exception
nels. La c a t a s t r o p h e de Fey, où les conduites ont éclaté, en a a p p o r t é la p r e u v e .
L a forêt p o u r r a i t profiter du r é chauffement climatique p o u r com
penser la fonte du permafrost en colo
nisant des t e r r a i n s a u - d e s s u s de 2000 m è t r e s . E n réalité, le r e t r a i t des gla
ciers, c'est aussi l'érosion. E t p a r c o n s é q u e n t , moins de p l a n t e s en alti
t u d e p o u r r e t e n i r la t e r r e e n t r e leurs r a c i n e s .
Feux de forêt dans les Alpes
En outre, d a n s les Alpes, la végé
tation souffrira de menaces supplé
mentaires comme la sécheresse. Il y a u r a des a n n é e s sans neige. Et l'on assistera à une recrudescence des feux de forêts en altitude. Comme c'est déjà le cas au Tessin, p a r exemple.
Au lieu de s'améliorer, la situation des forêts de m o n t a g n e se d é g r a d e r a . Elles o n t déjà b e a u c o u p de peine à se r e c o n s t i t u e r a p r è s u n e a v a l a n c h e . Les j e u n e s pousses n ' o n t p a s le t e m p s de c r o î t r e . Les a n i m a u x les m a n g e n t . Il faudrait d i m i n u e r le gibier alpin.
M a i s cette m e s u r e ne serait p a s du g o û t de t o u s les c h a s s e u r s .
Albrecht Steck,
professeur de minéralogie à l'Université de Lausanne
L'impact inévitable de l'effet de serre
Bien sûr, l'homme pourrait réduire les émissions de gaz carbonique et ralentir la déforestation en Amazonie.
Les compagnies pétrolières envisagent par exemple d'injecter du C O2 com
primé dans les puits de pétrole afin de maintenir le fuel sous pression, rôle dévolu à l'eau pour l'instant. Cela atté
nuerait sans doute l'effet de serre.
«Même si nous pouvions réduire immédiatement de moitié le taux de C O2 dans l'atmosphère, nous ignorons quand cela aura des conséquences sur le réchauffement climatique, note le professeur Henri Masson. Le système réagit avec retard. N o u s n'avons pas encore subi les effets de ce que nous venons d'émettre ces dernières années.
N o u s sommes entrés dans une zone d'incertitude. Ce qu'on peut dire, c'est que ce qui se passe actuellement est beaucoup plus rapide.» L'homme doit
Décembre 1999: ^ après la neige,
le vent.
L'ouragan Lothar opère des coupes sombres dans les forêts suisses
donc diminuer la pollution atmosphé
rique et, en même temps, se préparer à affronter les catastrophes naturelles.
Ce que l'homme peut faire
«Mais la Suisse peut maîtriser ce genre de risques, confie Henri Masson.
Elle pourrait commencer par ré
pertorier toutes les zones de danger.»
En principe, ce n'est pas difficile. Les cartes de base existent en grande par
tie. Les géologues arpentent les Alpes depuis 150 ans. Ils ont dressé des cen
taines de relevés que nous pouvons valoriser.
«Il faudrait réunir ce matériel et mettre les don
nées à disposition des auto
rités et des communes», suggère Peter Baumgartner, directeur de l'Institut de géologie de l ' U N I L . Ensuite, il faudrait réaliser un travail de «microzonage» pointu, défini en fonction de la nature du sous-sol. Ce qui permettrait de cataloguer les types de terrain dans les vallées à l'image des pratiques de la prévention des trem
blements de terre. Et surtout d'en tenir compte à l'avenir en associant le géo
logue au travail de l'ingénieur civil.
Le Valais menacé
Cela risque de coûter cher, mais c'est le seul moyen de prévenir également les catastrophes dues à l'action de l'homme. A Fully, par exemple, c'est
Automne 2000.
Deiuv vues du village de Baltscbieder, peu après la catastrophe
Led Alped vont noud tomber dur la tête C L I M A T
l'intervention humaine qui est à l'ori
gine de la chute de 220'000 m3 de mon
tagne. «Immobile depuis la dernière grande déglaciation, il y a plus de huit mille ans, cette moraine n'aurait sans doute pas bougé si on n'avait pas construit une conduite au-dessus de cet endroit», note le professeur Peter Baumgartner.
L'exemple de Brigue
Les Valaisans d'autrefois n'auraient pas commis ce genre d'imprudence. A Brigue, le vieux village se trouve en hauteur sur un site à l'abri des glisse
ments de terrain. Les anciens connais
saient les risques de la montagne. Ils ne s'aventuraient pas à bâtir sur le cône de déjection de la vallée, à l'endroit où, en cas de pluies torrentielles, déboule
ront les coulées de roches et de boue.
«Au cours du X Xe siècle, on a cru tout danger écarté et on a élevé les nou
velles constructions sur les cônes de déjection, commente le professeur de
minéralogie A l b r e c h t Steck. Au
jourd'hui, une bonne partie des Valai
sans vit sur des terrains à risques.»
Mais la situation n'est pas désespé
rée. La ville de Brigue, encore elle, a démontré l'efficacité de la prévention.
Après la coulée de boue qui avait sinis
tré l'agglomération en 1993, Brigue a mis en place des digues qui l'ont pro
tégée par la suite. Elle a aussi construit un pont qui s'élève automatiquement avec le niveau des eaux. Toutes ces mesures lui ont permis d'éviter le pire p e n d a n t l'hiver 2000.
Cependant, le risque zéro n'existe pas.
A Gondo, par exemple, ce sont les pro
tections elles-mêmes qui ont précipité la catastrophe. Les hommes avaient ancré les rochers au flanc de la montagne. Mal
heureusement, le microclimat local s'en est mêlé. Cette semaine-là, des pluies diluviennes imprévues, les plus fortes du Valais, ont fait exploser ces protections.
Et un cône d'éboulis s'est déversé sur le vdlage en un rien de temps.
«L'étude du risque naturel alpin doit être approfondie, reconnaît Henri Masson. Il constituera l'un des vrais problèmes du X X Ie siècle. N o u s devons mieux en comprendre les mécanismes. Le programme national 48 du Fonds national de la recherche scientifique, «Paysages alpins», prévoit de déterminer les risques liés aux pay
sages alpins et d'élaborer des règles pour assurer leur maîtrise. C'est bien.
Mais il faut quelque chose de plus pointu, de plus rigoureux et rapide qui tienne compte de l'aggravation des risques.»
Le risque augmente de manière exponentielle
C'est dans ce but que, cet automne, la section des Sciences de la Terre, à l'Université de Lausanne, a dépêché un assistant en Valais dès l'annonce des premières inondations. Sa mission consistait à prélever des échantillons de sédiments abandonnés par les ébou-
Henri Maddon, président de la section ded Science,) de la Terre à l'Univerdité de Lausanne
lements de terrain avant que les pelles mécaniques ne les déblaient.
«L'étude des dépôts des catastrophes actuelles nous permettra d'établir une base de comparaison pour déterminer les zones à risques dans le futur, explique Henri Masson. N o u s avions l'habitude de fonder nos prévisions sur les statistiques du p a s s é . M a i s , aujourd'hui, les chiffres n'augmentent plus de manière linéaire, mais de manière exponentielle. L'incertitude est beaucoup plus grande. N o u s man
quons du recul nécessaire pour dispo
ser de statistiques valables. L'idéal consisterait à mettre en évidence des signaux qui permettent de chiffrer le danger.»
Surveiller les sols comme les zones à avalanches
A l'avenir, ces n o u v e a u x indica
t e u r s devraient p e r m e t t r e a u x géo
logues de p r ê t e r au sol l'attention que les services de prévention des ava-
Automne 2000: Mt.
l'eau entre en Mène
et dévaste led villages de Gondo, Fully, Fey, Baltdchieder et Neubriick
lanches a c c o r d e n t a u j o u r d ' h u i à la neige. O n p o u r r a alors les c h a r g e r du suivi des zones d a n g e r e u s e s , avec des m é t h o d e s p r o c h e s de celles destinées à la prévention des chocs s i s m i q u e s : prospection du sous-sol, m é t h o d e s géophysiques, analyse chimique des
eaux, etc. Cet
te tâche ne leur déplairait cer
t a i n e m e n t pas.
Cet hiver, il a suffi de quel
ques e-mail p o u r réunir très rapi
d e m e n t a u t o u r du t h è m e de la p r é vention des catas
t r o p h e s vingt-six c h e r c h e u r s des u- niversités de L a u sanne et de Genève, de l ' E P F L et du C R E A L P , C e n t r e de r e c h e r c h e sur l ' e n v i r o n n e m e n t alpin, à Sion. « I l y a un intérêt public à p r é v e n i r les p e r t e s en matériel et en vies humaines», affirme H e n r i M a s s o n .
Guweppe MelUlo
Le cbaod qui règne dand le village de Fully témoigne de la violence ded élémentd