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Academic year: 2022

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HAL Id: tel-00959961

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Submitted on 17 Mar 2014

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Conditions de vie et projets migratoires des réfugiés libériens à Conakry (Guinée) et Accra (Ghana)

Hélène Simon-Loriere

To cite this version:

Hélène Simon-Loriere. Conditions de vie et projets migratoires des réfugiés libériens à Conakry (Guinée) et Accra (Ghana). Géographie. Université de Poitiers, 2013. Français. �tel-00959961�

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Université de Poitiers U.F.R. Sciences Humaines et Arts

Département de Géographie

PRES « Limousin-Poitou Charentes », France Centre-Atlantique Université École Doctorale Sociétés et Organisation n°256

Laboratoire MIGRINTER UMR 7301

Thèse pour l’obtention du Doctorat en Géographie Présentée et soutenue publiquement le 13 décembre 2013

C ONDITIONS DE VIE ET PROJETS MIGRATOIRES DES RÉFUGIÉS LIBÉRIENS

À C ONAKRY (G UINÉE ) ET A CCRA (G HANA )

Hélène SIMON-LORIÈRE

Sous la direction de Véronique LASSAILLY-JACOB et Monique BERTRAND Membres du jury :

Monique BERTRAND, Directrice de recherche, Institut de Recherche pour le Développement (IRD), Département Sociétés

Mohamed Kamel DORAÏ, Chargé de recherche, Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS)

Catherine FOURNET-GUÉRIN, Maître de Conférences Habilitée à Diriger des Recherches, Université de Reims Champagne Ardenne

France GUÉRIN-PACE, Directrice de recherche, Institut National des Études Démographiques (INED)

Véronique LASSAILLY-JACOB, Professeur émérite, Université de Poitiers

Marc-Antoine PÉROUSE DE MONTCLOS, Professeur, Université Paris 8, Institut Français de Géopolitique

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Image de Couverture : Détail, Création d’Emeline Simon-Lorière, 2013

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Université de Poitiers U.F.R. Sciences Humaines et Arts

Département de Géographie

PRES « Limousin-Poitou Charentes », France Centre-Atlantique Université École Doctorale Sociétés et Organisation n°256

Laboratoire MIGRINTER UMR 7301

Thèse pour l’obtention du Doctorat en Géographie Présentée et soutenue publiquement le 13 décembre 2013

C ONDITIONS DE VIE ET PROJETS MIGRATOIRES DES RÉFUGIÉS LIBÉRIENS

À C ONAKRY (G UINÉE ) ET A CCRA (G HANA )

Hélène SIMON-LORIÈRE

Sous la direction de

Véronique LASSAILLY-JACOB et Monique BERTRAND

Membres du jury :

Monique BERTRAND, Directrice de recherche, Institut de Recherche pour le Développement (IRD), Département Sociétés

Mohamed Kamel DORAÏ, Chargé de recherche, Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS)

Catherine FOURNET-GUÉRIN, Maître de Conférences Habilitée à Diriger des Recherches, Université de Reims Champagne Ardenne

France GUÉRIN-PACE, Directrice de recherche, Institut National des Études Démographiques (INED)

Véronique LASSAILLY-JACOB, Professeur émérite, Université de Poitiers

Marc-Antoine PÉROUSE DE MONTCLOS, Professeur, Université Paris 8, Institut Français de Géopolitique

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Pour Suzie de Boulbinet À Benjamin et Raphaël

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R EMERCIEMENTS

Si cette thèse avait été une expérience aussi solitaire qu’elle a parfois semblé, elle n’aurait jamais pu être terminée. Elle a été un long parcours à travers lequel j’ai beaucoup reçu, appris et changé.

Je tiens à remercier tous ceux qui m’ont apporté leur aide sur ce chemin.

Mes remerciements vont en premier lieu à Véronique Lassailly-Jacob, qui m’a accompagnée avec sa grande bienveillance depuis la maîtrise, et à Monique Bertrand, qui a accepté de la rejoindre pour diriger cette thèse. Je les remercie toutes deux pour leur disponibilité et nos échanges scientifiques.

Je suis bien consciente des conditions particulières de cette fin de thèse au calendrier serré et tiens à remercier mes rapporteurs, Marc-Antoine Pérouse de Montclos et Catherine Fournet-Guérin, d’avoir accepté d’évaluer mon travail. Je les remercie de me faire l’honneur d’être au jury de cette thèse, de même que France Guérin-Pace et Kamel Doraï.

Je remercie l’équipe de Migrinter, pour la façon dont les doctorants y sont intégrés et participent à la vie de laboratoire, ce qui a fait de ces années ont été un réel apprentissage de la recherche et de son fonctionnement. Un merci tout particulier à William Berthomière, Maurad Hamaïdi, Alexandra Brunaud, Françoise Dureau, Yann Scioldo-Zürcher. J’associe à ces remerciements les doctorants et anciens doctorants de Migrinter, avec lesquels j’ai organisé des séminaires et partagé les heurs et malheurs de la thèse, notamment Marie Chabrol (merci), Anne-Laure Counilh, Olga Bronnikova, Eleonora Guadagno, Céline Bergeon, Karen Akoka, Aurélie Varrel.

Je remercie aussi mes collègues lors de mon monitorat à Poitiers, puis de mes années d’ATER à St Quentin en Yvelines et surtout à Paris 4 grâce auxquels j’ai peu à peu appris et pris goût au métier d’enseignante-chercheuse. Merci surtout à Naïk Miret, Philippe Venier, Olivier Milhaud, Emilie Viney, Charlotte Prieur, Judicaëlle Dietrich (merci).

Je tiens à remercier tous ceux que j’appelle mes facilitateurs de terrain. À Conakry : David Houvenaghel et Guillaume Ancellin, Didier Bazzo de l’Observatoire de Guinée maritime, et au HCR Louise Aubin, Olivier Beer, Katharina Thote, Sergio Calle-Noreña. À Accra : Amandine Spire, la famille Nutakor, Caleb et Cynthia Inweregbu. À Monrovia : Nadège Degrémont, Josephine Gardners. Je remercie toutes les personnes, dans les institutions que j’ai sollicitées, de m’avoir accordé leur temps et des informations précieuses. Enfin, mes pensées vont vers les réfugiés de Conakry et d’Accra que je remercie chaleureusement pour leurs témoignages.

J’adresse un immense merci à ceux que j’appelle mes facilitateurs de l’écriture. En premier lieu à Myriam Houssay-Holzschuch pour son soutien essentiel (merci), à Julie Le Gall pour son savoir- faire, à Morwenna Coquelin pour nos rendez-vous BNF et à Jill Alpes pour ceux à la BHVP, aux doctorants de Prodig, à ceux du laboratoire ENEC et à Martine Tabeaud, à Edwige Gallet, à ma fée cartographe Laëtitia Firdion et aux doigts agiles d’Etienne Simon-Lorière, aux baby-sitters Colette et Gilles Rocher, Nolwenn Rocher, Christiane Le Gall.

Je remercie enfin ma famille pour son accompagnement et sa patience toutes ces années.

Guillaume, trouvé en route… Je remercie mes amis de longue date et ceux rencontrés pendant ces années de thèse, pour leurs encouragements et leur intérêt pour ce travail. Je présente mes excuses à ceux que j’oublie de remercier dans la course épuisante pour terminer ce manuscrit.

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S OMMAIRE

Remerciements ... 5

Sommaire ... 7

Introduction générale ... 9

Première partie... 63

Guerre et asile proche ... 63

Chapitre 1 ... 65

Du Libéria aux pays voisins, un conflit interne aux conséquences régionales ... 65

Chapitre 2 ... 131

De l’urgence à l’exil prolongé, la gestion des réfugiés libériens en Guinée et au Ghana ... 131

Deuxième partie ... 211

Les réfugiés et la ville ... 211

Parcours d’exil et reterritorialisations à Conakry et Accra ... 211

Chapitre 3 ... 213

Parcours de l’exil libérien jusqu’à Conakry et Accra ... 213

Chapitre 4 ... 285

La répartition géographique des réfugiés libériens à Conakry et Accra ... 285

Chapitre 5 ... 365

Les modes de subsistance des réfugiés libériens à Conakry et à Accra ... 365

Troisième partie ... 419

Rentrer, Rester, Partir : Le champ des possibles ... 419

Chapitre 6 : Des « solutions durables » À leur appropriation ... 422

Chapitre 7 : Hésitations et projets cumulatifs ... 489

Conclusion générale ... 543

Bibliographie ... 559

Liste des sigles et acronymes ... 591

Annexes ... 593

Tables des illustrations ... 631

Table des matières ... 637

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I NTRODUCTION GÉNÉRALE

Conakry, Guinée, avril 2006. Khalidatou regarde l’album où elle a rangé les quelques photos qu’elle a sauvées lors de sa fuite hors du Libéria. Elle s’arrête sur l’image de son mari et de son fils aîné, Ansou, vêtu de sa toge de remise de son diplôme de bachelier. La photo a été prise à Monrovia en 1998 quelques mois avant leur arrestation par les forces spéciales du président C. Taylor. Khalidatou pensait qu’Ansou avait été assassiné en même temps que son mari mais elle a appris qu’il avait survécu et qu’il était chauffeur de taxi à New York.

Le hasard a permis que Khalidatou renoue avec son fils, grâce à une amie guinéenne.

Cette dernière a rencontré Ansou sur son trajet vers l’aéroport après un séjour d’affaires aux États-Unis fin 2004. Curieuse des origines de son chauffeur de taxi noir, la Guinéenne avait tout de suite réagi quand Ansou lui avait répondu qu’il était Libérien. Son pays, la Guinée, avait reçu des milliers de réfugiés libériens et elle avait encore des voisins libériens à Conakry. Ansou lui avait alors parlé de sa mère dont il avait perdu la trace et dont il se demandait si elle n’était pas en Guinée car c’est en vain qu’à distance il avait cherché à la recontacter au Libéria depuis la fin du conflit en 2003. La Guinéenne s’était alors rendu compte qu’il s’agissait de son associée Khalidatou, qui avait cousu quelques-uns des boubous qu’elle avait apportés à New York pour les revendre et lui avait laissé son numéro de téléphone. Depuis plus d’un an, la mère et le fils se parlent au téléphone plusieurs fois par semaine.

Khalidatou ne saura jamais vraiment les épreuves que son fils a traversées pendant ces années de séparation et ne lui a pas elle-même raconté ses propres souffrances. Ansou lui a seulement dit qu’il s’était échappé de la prison où il avait assisté aux tortures puis à la mort de son père et qu’il avait rejoint la Guinée. Là, un ancien ami libanais de son père lui avait proposé de l’emmener avec lui en Égypte comme chauffeur. Mais ce Libanais était décédé quelques semaines après leur arrivée au Caire et Ansou avait dû se débrouiller seul. Fin 2003, sa demande de partir aux États-Unis comme réfugié statutaire avait finalement été acceptée par le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR) et en 2004 il avait été installé à New York par le gouvernement américain.

Khalidatou a raconté à Ansou qu’elle avait fui Monrovia après son arrestation. Elle avait repris le chemin de la Guinée, où elle s’était réfugiée entre 1990 et 1993 lorsque la guerre au Libéria avait séparé une première fois les membres de la famille. D’ethnie mandingo, ils avaient été pris pour cible par les rebelles de Charles Taylor qui avaient décidé de renverser le président S. Doe. En l’absence du mari de Khalidatou, retenu à Monrovia par son travail de fonctionnaire, la maison familiale de Bahn, dans le comté du Nimba avait été attaquée dès mars 1990 et les fils aînés de Khalidatou, Ansou et Mohammed, enlevés par les rebelles. Khalidatou avait réussi à protéger ses autres enfants et à les emmener jusqu’en Guinée forestière. Après trois ans, elle avait appris que son mari était toujours à Monrovia et l’y avait retrouvé. Ansou, après s’être échappé des mains des rebelles, avait réussi à les rejoindre et la famille avait repris une vie normale, confortée par la fin de la guerre en 1996.

Après la disparition de son mari et de son fils en 1998, Khalidatou a fui avec sa sœur et leurs enfants et a d’abord vécu à nouveau en Guinée forestière. Mais elle a dû faire face à de nouvelles violences lors des attaques des frontières guinéennes en 2000 par des rebelles libériens

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et sierra léonais qui ont coûté la vie à l’une de ses filles et à sa sœur. Khalidatou s’est alors réfugiée à Conakry avec ses trois derniers enfants et ses deux nièces et a réussi à y survivre grâce à son dynamisme et à ses talents de couturière. Elle y a rencontré un veuf guinéen en fréquentant l’église pentecôtiste de son quartier et depuis l’installation de sa fille aînée avec son compagnon libérien et leur enfant, elle envisageait de se remarier.

La joie inespérée et partagée de retrouver Ansou a ouvert d’autres horizons à Khalidatou : Ansou lui a proposé de faire une demande de regroupement familial pour que toute la famille vienne le rejoindre à New York. Khalidatou a déjà eu l’expérience de ce type de procédure. En 1999, elle avait appris que son fils cadet, Mohammed, avait réussi à partir pour les États-Unis, après avoir obtenu le statut de réfugié en Côte d’Ivoire. Elle avait réussi à reprendre contact avec lui et engagé les démarches nécessaires pour partir, mais les obstacles s’étaient multipliés jusqu’à ce que Mohammed disparaisse dans un accident de voiture en 2002. Khalidatou avait alors perdu son fils et l’espoir de quitter la Guinée.

La proposition d’Ansou l’a longuement fait hésiter mais elle a finalement décidé de refermer cette possibilité d’un départ pour les États-Unis et de ne pas partir de Conakry. Elle a expliqué à Ansou qu’elle préférait mettre de côté l’argent qu’il lui envoie tous les quinze jours pour acheter une maison. Même si elle sait qu’elle pourrait retourner au Libéria et reconstruire la maison de Bahn ou celle de Monrovia sur les terrains qui appartenaient à sa famille, elle voit plutôt son avenir avec son compagnon guinéen dans une nouvelle maison construite pour eux.

Pour pouvoir enfin serrer son fils dans ses bras, elle a demandé à Ansou de venir lui rendre visite en Guinée dès que la maison sera prête. Alors que les fondations viennent d’être creusées, elle espère que ce jour se rapproche enfin.

L’histoire ci-dessus est racontée du point de vue d’Ansou dans le livre de la journaliste Caroline Moorehead, Cargaison humaine. La tragédie des réfugiés (Moorehead, 2006, p. 383-387). En la relisant quand je commençais la rédaction de cette thèse sur les réfugiés libériens, j’ai tout de suite imaginé le point de vue de Khalidatou ici mis en scène. Changer le lieu d’où étaient racontées ces retrouvailles permettait en effet de présenter plusieurs points essentiels de cette recherche doctorale. À partir des principaux éléments de ce récit, le sujet de cette thèse peut être précisé et délimité, avant de définir dans quels champs d’étude il s’inscrit et d’exposer la question centrale qui le sous-tend, puis d’aborder les méthodes qui ont permis d’y apporter des éléments de réponse.

1. Un sujet, deux lieux, des temporalités

Trois caractéristiques importantes sont en effet communes au récit de Khalidatou et à ce travail doctoral : ils témoignent tous deux d’expériences de migration forcée causées par le conflit civil libérien, ils portent le regard sur des réfugiés installés dans la capitale d’un pays proche de leur pays d’origine et ils surviennent au moment où le conflit est terminé et où les exilés auraient la possibilité de choisir entre un retour au Libéria, un séjour prolongé dans le pays qui leur a offert l’asile et un départ vers d’autres destinations.

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1.1. Un sujet : des réfugiés libériens

Le conflit libérien se décompose en deux guerres civiles entre 1989 et 2003 (The Advocates for Human Rights, 2009)1. Il a causé la mort de plus de 250 000 personnes et a entrainé le déplacement forcé des trois quarts de la population de ce petit pays de 2,1 millions d’habitants (recensement national du Libéria de 1984). L’expression « déplacement forcé » désigne à la fois les mouvements internes des personnes qui avaient été obligées de fuir mais avaient trouvé refuge au Libéria, comme Ansou au début du conflit, et les migrations de celles qui avaient franchi les frontières du pays pour s’exiler, comme Khalidatou l’avait fait à deux reprises en partant en Guinée, et comme Ansou l’avait finalement fait après le meurtre de son père.

Cette thèse s’intéresse aux Libériens qui ont effectué cette migration forcée, fuyant les persécutions et la violence généralisée engendrés par le conflit et cherchant asile en dehors des frontières du Libéria. La précision géographique est importante car dans le vocabulaire juridique international, seuls ceux qui sont sortis de leur pays peuvent être considérés comme des réfugiés statutaires. Selon la Convention de Genève de 1951, un réfugié est une personne « qui (…) craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut, ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays, et (…) ne peut, ou en raison de ladite crainte, ne veut y retourner »2. En Afrique, les États ont adopté avec la Convention de l’Organisation de l’Union Africaine (OUA) sur les réfugiés (1969) une définition un peu plus large qui englobe explicitement les conflits civils. Un réfugié statutaire africain est une personne « qui, du fait d'une agression, d'une occupation extérieure, d'une domination étrangère ou d'événements troublant gravement l'ordre public dans une partie ou dans la totalité de son pays d'origine ou du pays dont elle a la nationalité, est obligée de quitter sa résidence habituelle pour chercher refuge dans un autre endroit à l'extérieur de son pays d'origine ou du pays dont elle a la nationalité »3.

Les Libériens rencontrés n’avaient pas toujours le statut juridique de réfugiés selon ces conventions mais se considéraient comme tels. Véronique Lassailly-Jacob définit la migration forcée comme « un mouvement de population [qui n’est pas] le fruit d’une stratégie préétablie des intéressés, mais résulte d’une crise (…) dont l’ampleur est telle qu’elle ne peut être résolue que par la fuite (…). Il s’agit d’un déplacement induit non pas par la recherche d’un « ailleurs prometteur » (…) mais par des forces d’expulsion vers d’autres lieux qui n’ont pas été souhaités et qu’on pourrait qualifier de « moins pire » (…). C’est une mobilité qui est « rupture » (…) dans le fonctionnement d’une société et de son espace de vie. Le départ (…) s’accompagne d’un traumatisme. » Mais elle précise : « les migrants forcés décident de se déplacer, ont une capacité d’initiative aussi réduite soit-elle quant au temps du départ, à la destination, même s’il y a nécessité quasi absolue de partir » (Lassailly-Jacob, 1998, p. 6-8).

1 J’emploierai donc à dessein le terme conflit pour désigner l’ensemble de la période et le mot guerre quand le propos portera sur la première ou la seconde guerre civile libérienne.

2 Article 1er, A, 2, de la Convention de Genève du 28 juillet 1951.

3 Article 1er, 2 de la Convention de l’OUA régissant les aspects propres aux problèmes de réfugiés en Afrique du 10 septembre 1969.

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Les violences que les réfugiés libériens ont subies ou dont ils ont été témoins ont joué un rôle déterminant dans leur départ, et pèsent encore dans leur présent. Dans l’histoire de Khalidatou, on peut ainsi se demander dans quelle mesure ses expériences au Libéria avaient influencé sa décision de ne pas retourner y vivre. Les violences et la migration forcée qu’elles ont provoquées représentent des évènements majeurs et marquants qui ont changé le cours de la vie de ces individus et peuvent être considérés comme une rupture, ou du moins une bifurcation (Bessin et alii, 2009) qui comporte une forte dimension spatiale.

Cette recherche donne à lire une certaine « géographie de l’exil » (Doraï, 2002) en s’appuyant sur des témoignages individuels de réfugiés libériens dans l’espace ouest-africain proche du Libéria. Si les parcours migratoires de Khalidatou et Ansou, incluant la Guinée, l’Égypte et les États-Unis, laissent percevoir la dispersion causée par le conflit, la majeure partie des réfugiés s’est concentrée dans les pays riverains du Libéria, tandis qu’un plus petit nombre s’est orienté vers les pays anglophones de la sous-région. Peu de Libériens ont réussi à rejoindre des pays plus lointains, notamment occidentaux, avec pour destination privilégiée les États-Unis. En se plaçant dans deux pays d’asile. Cette thèse sur les réfugiés libériens a pour cadre géographique deux pays d’asile proches du Libéria : la Guinée et le Ghana (voir Carte 1 ci-dessous).

Carte 1 Localisation du Libéria et des deux pays d’étude, Guinée et Ghana

1.2. Deux lieux : des capitales de pays proches du Libéria

Ce n’est pas tout à fait un hasard si Ansou avait découvert que Khalidatou avait trouvé refuge à Conakry. La Guinée a accueilli près d’un demi-million de réfugiés libériens dans les années 1990 et en hébergeait encore plus de 50 000 en 2006. Mais Khalidatou aurait également pu se trouver à Accra au Ghana, qui n’a reçu qu’une dizaine de milliers de réfugiés libériens dans les années 1990 mais en comptait près de 40 000 en 2006 (UNHCR Statistical Yearbooks).

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Il s’agit ici d’interroger la situation des réfugiés libériens dans les capitales de ces deux pays : Conakry, en Guinée et Accra, au Ghana. La Guinée est le pays frontalier du Libéria qui a accueilli le plus grand nombre de réfugiés et le seul à ne pas avoir été entrainé dans la dynamique de guerre civile qui a touché les autres pays de cet espace sous-régional (Galy, 2003), malgré d’importants épisodes de troubles (Ero et alii, 2002). La Guinée a même reçu des Libériens chassés par la guerre de Sierra Léone (1991-2002) ou par les combats en 2002-2003 en Côte d’Ivoire, deux pays où certains d’entre eux s’étaient d’abord exilés. Même s’ils ne parlaient pas français, de nombreux Libériens partageaient leurs langues vernaculaires avec les Guinéens, et avaient parfois des origines familiales en Guinée. Le Ghana, quant à lui, est anglophone comme le Libéria et abritait déjà à ce titre une immigration libérienne de travail et de formation, mais a été un pays d’accueil pour un nombre plus faible de Libériens étant séparé du Libéria par la Côte d’Ivoire. Au début des années 2000, le conflit en Côte d’Ivoire a entrainé de nouvelles arrivées de Libériens au Ghana, fuyant leur premier refuge ivoirien.

Les réfugiés au centre de ce travail sont des réfugiés urbains au sens où ils vivaient dans les villes capitales de leurs pays d’asile, même s’ils n’étaient pas tous d’origine urbaine. En Guinée, les réfugiés statutaires ont été considérés dans leur majorité comme des réfugiés ruraux par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR) et les autorités guinéennes car ils étaient restés dans la région voisine du Libéria, la Guinée forestière, où l’aide humanitaire s’était concentrée. Malgré l’absence de camps semblables à ceux ouverts pour eux à l’intérieur du pays, une minorité de Libériens s’était installée à Conakry et a été désignée comme un groupe de réfugiés urbains. A l’inverse, au Ghana, la majeure partie des réfugiés libériens statutaires a été accueillie dans un camp créé près d’Accra dans un environnement d’abord rural mais que l’étalement urbain de la capitale ghanéenne a peu à peu rejoint au fil des années. Les résidents de ce camp appelé Buduburam4 ont été considérés par le HCR et le gouvernement ghanéen comme des réfugiés urbain. Les cartes Carte 2 a et b (p. 14) et la Carte 3 (p. 15) montrent cette répartition spatiale5.

L’accueil a donc été différent dans ces deux villes, créant des conditions de vie différentes pour les réfugiés libériens qui y étaient arrivés. À Conakry, Khalidatou s’était associée à une Guinéenne pour coudre et vendre des vêtements et s’était même trouvé un compagnon guinéen : aurait-elle connu une telle proximité avec la population locale si elle avait vécu dans le camp de Buduburam, près d’Accra, au milieu de compatriotes libériens ? L’un des aspects de cette thèse est de chercher à comparer les « effets de lieu » (Bourdieu, 1993 ; Lévy, 2003) sur les conditions de vie et les perspectives d’avenir des réfugiés. Cette interrogation d’éventuels effets de lieu amène à prêter attention, à l’échelle de chaque pays et de chaque ville, au contexte politique, économique et social général, ainsi qu’aux politiques spécifiques à l’égard des réfugiés libériens.

Elle se transforme à l’échelle locale en un questionnement sur le rôle de l’existence ou de la non- existence d’un camp pour ces réfugiés dans leur vie quotidienne et dans leurs projets d’avenir.

4 L’orthographe Buduburam, utilisée pour cette thèse, est celle employée par le HCR et provient du village près duquel le camp a été ouvert. On trouve parfois l’orthographe de Budumburam, sur internet et dans la presse ghanéenne elle-même. L’hypothèse peut être avancée d’une formalisation toponymique récente du nom de ce village, en partie liée à l’existence du camp de réfugiés qui l’a fait connaître au-delà des frontières ghanéennes.

5 Par usage linguistique, le sigle HCR a été privilégié en français mais conservé en UNHCR en anglais.

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Carte 2 a et b Conakry et Accra, deux capitales ayant accueilli des réfugiés libériens

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Carte 3 Les camps de réfugiés en Guinée et au Ghana au début de la recherche doctorale en 2007

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Parce que les études sur les réfugiés urbains ont, jusqu’aux années 2000, été moins nombreuses que les études sur les réfugiés en milieu rural ou dans les camps d’une part (Simon- Lorière, 2007), et parce que le camp de Buduburam a été l’objet de plusieurs études qui constituent un point d’appui substantiel d’autre part, la capitale guinéenne a été privilégiée dans le travail d’enquête qui sous-tend cette thèse.

Mais le déséquilibre en termes de temps passé et d’entretiens effectués à Conakry et à Accra s’explique aussi, et peut-être d’abord, par le fait que c’est à Conakry, en 2006, qu’est né ce projet de recherche.

1.3. Les temporalités : des années post-conflit

L’enquête de terrain se situe dans un espace-temps particulier : celui des années post-conflit vécues à Conakry et à Accra par les réfugiés libériens rencontrés. Elle a eu lieu à un moment de changement politique au Libéria : après l’élection d’Ellen Johnson Sirleaf à la présidence du Libéria fin 2005, le Libéria était entré dans une phase de paix et de reconstruction.

Avant de commencer cette thèse, j’ai eu l’opportunité de faire un stage de trois mois au bureau du HCR à Conakry au début de l’année 2006. J’y ai travaillé sur divers projets, dont celui de la sensibilisation au retour pour les réfugiés statutaires libériens dans la capitale guinéenne car le HCR avait décidé d’intensifier sa campagne de rapatriement volontaire. Les réfugiés urbains étaient alors plutôt réticents à l’idée de rentrer. Ils avaient quitté leur pays depuis des années, ils avaient souffert du conflit et craignaient qu’il ne soit pas tout à fait terminé. Certains, comme Khalidatou, avaient réussi à reconstruire leur vie en Guinée. Mais la plupart disait ne pas s’y sentir en sécurité et espérait plutôt partir pour les États-Unis ou un autre pays occidental.

Même si j’ai effectué une brève mission de recherche à Monrovia en 2008, cette étude se concentre sur la situation des réfugiés libériens à Conakry et Accra, où j’ai séjourné en 2007, 2008 et 2009. En Guinée, mes terrains de recherche successifs se sont inscrits dans une ambiance de

« fin de règne » marquée par de nombreux conflits sociaux. La mort du président Lansana Conté, fin 2008, a été suivie d’une période de transition militaire houleuse clôturée par la tenue d’élections présidentielles fin 2010. A l’inverse, la fin des années 2000 au Ghana confirme par l’alternance politique la stabilité institutionnelle du pays et sa croissance économique. Le tableau ci-après restitue certains des évènements politiques qui ont marqué le Libéria, la Guinée et le Ghana dans les années 1990 et 2000 (Tableau 1, p. 18-18). Sans être au cœur des préoccupations politiques en Guinée ou au Ghana, les réfugiés libériens étaient encouragés par ces deux pays à rentrer chez eux et à y participer à la période post-conflit.

L’expression post-conflit souligne bien cette idée d’entrée dans une nouvelle « ère » pourtant profondément marquée par la précédente. L’emploi du préfixe post- dénote un « palimpseste temporel » (Houssay-Holzschuch, 2010) qui impliquait plusieurs espaces dans le cas des Libériens : leur pays d’origine, leurs lieux de refuge présents et passés, et les lieux futurs dans lesquels ils pourraient redevenir des citoyens à part entière. L’ « ordre national des choses » leur imposait en effet de faire un choix sur leur lieu de vie pour mettre fin au « dé-placement » temporaire que la guerre les avait forcés à opérer (Malkki, 1995b). C’est ce moment de la fin possible de l’exil pour les réfugiés, où ils pouvaient rentrer dans leur pays d’origine, s’installer à

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long terme dans le pays où ils avaient trouvé asile ou bien partir vers un autre pays d’accueil qu’il s’est agi d’observer, de restituer et d’analyser.

Dans le langage du HCR, ces trois possibilités sont appelées des « solutions durables » et sont désignées par les expressions de « rapatriement volontaire », d’ « intégration locale » et de

« réinstallation ». Il semble qu’il existe une sorte de hiérarchie entre ces « solutions », ou en tout cas une différence de proportion quant au nombre de réfugiés statutaires qui en bénéficient. Le rapatriement est présenté comme la solution « préférable » pour la majorité des réfugiés statutaires. L’intégration locale concerne les réfugiés statutaires restés, par choix ou de facto, dans les pays d’asile proches de leur pays d’origine. La réinstallation quant à elle dépend du bon vouloir de pays tiers, principalement occidentaux, et s’adresse à des cas spécifiques et minoritaires.

Il existe surtout une temporalité de ces « solutions » : dès que le conflit prend fin, le rapatriement prend le pas sur les autres propositions, les pays de réinstallation fermant leurs programmes d’accueil et les pays dits de premier asile étant souvent réticents au maintien des réfugiés statutaires sur leur territoire. Enfin, la dynamique post-conflit dans le pays d’origine amène à refermer la période des options offertes par le statut de réfugié quand le HCR, en accord avec les pays concernés, décide de faire cesser ce statut, ce qui s’est produit fin juin 2012 dans le cas des Libériens.

Dans ce contexte post-conflit et face aux opportunités de ces « solutions durables », une question initiale a émergé. Elle a pris forme dès 2006 en discutant avec les réfugiés libériens installés dans la capitale guinéenne, avant même de choisir d’aller à la rencontre de leurs compatriotes à Accra par contrepoint.

Les Libériens, avec la fin du conflit, allaient-ils rentrer chez eux, rester dans le pays, voire dans la ville, où ils avaient trouvé refuge, ou bien partir ailleurs ?

Cette question initiale m’a amenée à explorer le champ des recherches sur les migrations, en géographie, et plus généralement en sciences sociales.

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Tableau 1 Sélection d’évènements politiques en Guinée, au Ghana et au Libéria (1989-2012) Guinée

L. Conté est au pouvoir depuis le coup d’État du 3 avril 1984 et sa nomination à la présidence de la Guinée

Libéria

S. Doe est au pouvoir depuis le coup d’État du 12 avril 1980, puis son élection à la présidence du Libéria le 15 octobre 1985

Ghana

J. J. Rawlings est au pouvoir depuis le coup d’État du 30 décembre 1981 et sa nomination à la présidence du Ghana 24 décembre 1989 : Attaque

frontalière menée par C. Taylor, début de la première guerre civile 23 décembre 1990 : Adoption d’une

nouvelle Constitution instaurant le multipartisme

24 août 1990 : Intervention de l’ECOMOG, force de maintien de la paix de la CEDEAO

9 septembre 1990 : Assassinat de S. Doe

22 novembre 1990 : A. Sawyer, chef d’État par intérim

14 octobre 1992 : Offensive des rebelles de C. Taylor contre Monrovia

28 avril 1992 : Adoption d’une nouvelle Constitution instaurant le multipartisme 3 novembre 1992 : Victoire de J.J. Rawlings à l’élection présidentielle 19 décembre 1993 : Victoire de

L. Conté à l’élection présidentielle 7 janvier 1993 : Proclamation de la IVe République

7 mars 1994 : D. Kpomakpor nommé à la présidence par intérim 1er septembre 1995 : W. Sankawulo à la tête d’un Conseil d’État dont C. Taylor et d’autres chefs rebelles sont membres

2-3 février 1996 : Mutinerie de l’armée

et tentative échouée de coup d’État 6 avril 1996 : Combats à Monrovia 17 août 1996 : Accord final de paix à Abuja, fin de la première guerre 3 septembre 1996 : R. Perry nommée à la présidence par intérim

7 décembre 1996 : Réélection de J.J. Rawlings

19 juillet 1997 : Victoire de C. Taylor à l’élection présidentielle 14 décembre 1998 : Réélection de

L. Conté

16 décembre 1998 : Arrestation de l’opposant A. Condé, soupçonné de trahison

18 septembre 1998 : Combats à Monrovia

Avril 1999 : Attaque de rebelles à la frontière entre le Libéria et la Guinée, début de la seconde guerre civile

1er septembre 2000 : Début d’une série d’attaques par des rebelles libériens et sierra léonais aux frontières sud et est

qui durent jusqu’en mars 2001

11 septembre 2000 : Condamnation d’A. Condé par la justice (libéré en 2001)

Septembre 2000 : Combats

frontaliers avec la Guinée 28 décembre 2000 : Victoire de J. Kufuor à l’élection présidentielle

8 février 2002 : Déclaration de l’état d’urgence par C. Taylor face à l’avancée des rebelles

6 mai 2002 :

Création de la National Reconciliation Commission pour enquêter sur les violations des droits de l'homme pendant les années du régime militaire

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Guinée Libéria Ghana

21 décembre 2003 : Réélection de

L. Conté Juin-Août 2003 : Offensive des

rebelles contre Monrovia, suivie de la démission et du départ en exil de C. Taylor

21 août : G. Bryant nommé chef du gouvernement de transition

7 décembre 2004 : Réélection de J. Kufuor

19 janvier 2005 : Attentat manqué

contre L. Conté 8 novembre 2005 : Victoire

d’E. Johnson Sirleaf à l’élection présidentielle

Février puis juin 2006 : Mouvements

de grève générale 20 février 2006 : Création de la Truth and Reconciliation Commission 29 mars 2006 : Arrestation au Nigéria de C. Taylor, inculpé par le Tribunal Spécial pour la Sierra Léone

Mai 2006 : Violences dans le nord Janvier et février 2007 : Grève

générale 4 juin 2007 : Début du procès de

C. Taylor à La Haye Mai 2008 : Mutinerie de l’armée

22 décembre 2008 : Décès de L. Conté suivi d’un coup d’État militaire mené par M. Dadis Camara

5 mai 2008 : Affrontements ethniques dans le nord

28 décembre 2008 : Victoire de J. Atta- Mills à l’élection présidentielle

28 septembre 2009 : Répression meurtrière d’une manifestation de l’opposition dans un stade de Conakry 3 décembre 2009 : Attentat contre M. Dadis Camara, remplacé par le général S. Konaté

7 novembre 2010 : Victoire d’A.

Condé à l’élection présidentielle 18 juillet 2011 : Attentat manqué

contre A. Condé 7 octobre 2011 : Prix Nobel de la Paix décerné à E. Johnson Sirleaf et Leymah Gbowee

8 novembre 2011 : Réélection d’E. Johnson Sirleaf

26 avril 2012 : C. Taylor reconnu coupable de crimes contre l’humanité en Sierra Léone

24 juillet 2012 :

Décès du président J. Atta-Mills, J. Dramani Mahama lui succède

7 décembre 2012 :

Victoire de J. Dramani Mahama à l’élection présidentielle

Février 2013 : Manifestations pour réclamer des élections législatives 28 septembre 2013 : Élections législatives après une absence d’Assemblée depuis 2008

Réalisation Hélène Simon-Lorière, 2013

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2. Un cadre théorique et problématique

Cette thèse a été réalisée au sein du laboratoire de recherches Migrinter et s’inscrit dans une tradition de recherches en géographie des migrations qui s’intéresse aux phénomènes migratoires dans leur dimension spatiale et temporelle (Simon, 2006). Elle se propose d’enrichir les contributions apportées dans ce cadre sur les migrations forcées en général, et sur les réfugiés en Afrique en particulier (Cambrézy, Lassailly-Jacob, 2005).

Les dynamiques migratoires sont au cœur de cette réflexion et me conduisent à présenter trois principaux enjeux théoriques avant de formuler la question centrale de ce travail. Ces dynamiques migratoires orientent et justifient la mobilisation de notions qui relèvent de la géographie politique ou plus largement des sciences politiques, notamment dans leurs analyses sur des terrains africains. Elles nourrissent aussi le questionnement sur les catégories migratoires, construit ici à partir du champ des Refugee Studies et de leur évolution, et permettent de prendre position quant à la distinction scientifique entre réfugiés et migrants. Enfin, elles sont observées du point de vue des réfugiés à partir de la notion de projet migratoire pour analyser la façon dont ces derniers construisaient un champ des possibles migratoires post-conflit, en s’appuyant sur leurs expériences passées et présentes, et sur les politiques migratoires existantes.

2.1. Une analyse des enjeux politiques au cœur d’une situation de migration forcée en Afrique

Si la notion de crise s’impose, au vu du conflit libérien, elle n’est pas employée ici dans l’intention de résumer l’Afrique à ce simple terme (Mbembe, 1990). La description des violences libériennes ne doit pas servir à conforter les idées reçues sur ce continent (Courade, 2006).

Travailler à partir de l’expression de migrations de crise invite au contraire à montrer de manière analytique les raisons du départ des réfugiés du Libéria et à en souligner les enjeux politiques à différentes échelles et du point de vue de divers acteurs.

2.1.1. Les réfugiés, symptômes d’une crise du pouvoir politique

Le conflit libérien est peu connu du monde de la recherche en français et la réalisation de cette thèse a nécessité un travail approfondi pour en reconstituer les évènements et en comprendre les dynamiques. Au-delà d’une synthèse de nombreux travaux publiés en anglais, il faut rendre compte des grilles d’analyse proposées par des économistes, des anthropologues et des politologues sur ce pays devenu un cas d’école de « failed state » (Zartman, 1995) et de guerre civile, avant de proposer une analyse sur la période de transition post-conflit vécue par les réfugiés libériens en exil.

Les principales interprétations de ce conflit permettent de restituer le départ des Libériens dans un contexte politique particulier. D’un côté, la dimension ethnique de la première guerre civile a fortement été mise en avant (Ellis, 1995, 2001 ; Galy, 1998). Comme ailleurs en Afrique (Amselle, M’Bokolo, 1985), les identités ethniques ont été construites de l’extérieur au Libéria, mais également appropriées et reconstruites de l’intérieur. Elles ont incarné les lignes de fracture des deux guerres, dans lesquelles elles ont été largement instrumentalisées. D’un autre côté, le débat scientifique sur les motivations des groupes armés a surtout oscillé entre des analyses

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économiques de la guerre, insistant sur leur volonté de captation des ressources – « greed » (Reno, 1998 ; Collier, 2000) et des analyses politiques soulignant leurs revendications sociales –

« grievances » (Richards, 1996 : 2005). Les chercheurs ont enfin fait ressortir les dimensions régionales et internationales de ce conflit interne (Adebajo, 2002). En effet, le conflit libérien a déstabilisé la sous-région dite de la Mano River (Ero et alii, 2002 ; Sawyer, 2004) par le déplacement et la circulation de réfugiés et de combattants. Il a été le point de départ d’une

« guerre nomade » (Galy, 2007). L’exil de milliers de Libériens vers les pays proches et au-delà a joué un rôle dans la durée et la dynamique du conflit lui-même, mais aussi pour d’autres guerres, comme cela a été observé dans d’autres cas en Afrique centrale ou de l’est (Guichaoua, 2004 ; Thiollet, 2007) ou en Asie (Thibault, 2008).

Symboles de l’impuissance des États à assurer la sécurité de leurs citoyens (Zolberg et alii, 1989), les réfugiés sont un enjeu dans le processus de paix et la phase de reconstruction post- conflit. Leur retour constitue un élément important, parmi d’autres, de la stabilisation de leur pays d’origine, ce que la recherche a pointé du doigt dans d’autres contextes africains (Marchal, Messiant, 1997) autant qu’au Libéria (McGovern, 2005). La thématique du rapatriement a particulièrement été travaillée par les chercheurs des Refugee Studies (Harrell-Bond, 1986 ; Rogge, 1987 ; Zetter, 1988b ; Allen, 1994, 1996 ; Black, Koser, 1999 ; Long, Oxfeld, 2004). Ces derniers ont notamment souligné combien le retour pouvait être pensé dans l’intérêt des États, d’origine et d’accueil, plus que dans celui des réfugiés et ont encouragé la prise en compte du point de vue de ces derniers quand leur retour devient possible. Récurrente sous la plume de ces auteurs, la notion de « home » fait référence à la nécessité, pour l’État post-conflit, d’organiser un État de droit favorable à ces retours et de redéfinir l’identité nationale. Pour le Libéria d’E. Johnson Sirleaf, le retour des réfugiés était une diminution du risque de déstabilisation de l’extérieur et un apport de main-d’œuvre utile au redémarrage économique. Cette thèse prend donc en considération la pression exercée sur les réfugiés encore en exil par divers acteurs, dont leur pays d’origine, le Libéria, pour qu’ils rentrent « chez eux », et leurs réactions par rapport à cette injonction au retour.

2.1.2. Les réfugiés, défis politiques pour les pays d’accueil

Les réfugiés constituent un défi non seulement pour leur État d’origine, mais aussi et surtout pour leur(s) État(s) d’accueil. L’analyse de la réaction des États guinéens et ghanéens à l’égard des Libériens fuyant leur pays en guerre amène à mobiliser des notions de géographie politique, pour souligner les enjeux de leur présence, puis de leur éventuel maintien sur ces territoires après la guerre.

L’idée que les réfugiés bousculent la souveraineté des États, déjà présente dans la pensée d’Hannah Arendt (1951) et reprise dans les réflexions de Giorgio Agamben (1995), se vérifie particulièrement dans les pays d’accueil africains. La présence de réfugiés interroge les États sur leur capacité à exercer leurs pouvoirs régaliens, et plus précisément à décider qui a le droit d’être sur leur territoire, et qui est national ou étranger : d’une part parce que les flux de réfugiés peuvent faire rejouer des migrations anciennes, précoloniales ou coloniales, ou rappeler que les frontières héritées de la colonisation ont séparé des groupes culturellement proches (Frésia, 2009) ; d’autre part parce que les États d’accueil sont amenés à apporter leur protection à des non citoyens, quand parfois ils peinent déjà à la garantir à leurs propres citoyens (Cambrézy et alii,

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2008). La souveraineté de l’État est ainsi mise en question dans son rôle à définir des catégories (Noiriel, 1997). Forme de transgression des frontières nationales (Hyndman, 2000), les arrivées de réfugiés mettent aussi en cause le rôle de l’État à organiser et maîtriser son territoire. Bien souvent, les États pallient leurs propres faiblesses en confiant la gestion des réfugiés aux organisations humanitaires, déléguant ainsi une part de leur souveraineté, mais cherchant aussi à capter une part de l’aide que ces dernières apportent, dans une logique de « politique du ventre » (Bayart, 1989a).

Si les États d’accueil acceptent la présence de réfugiés sur leur territoire, c’est qu’ils partent du principe qu’elle est temporaire et qu’elle prendra fin avec leur retour chez eux. Le choix d’installer les réfugiés dans des camps a d’ailleurs été interprété comme une façon de s’assurer qu’ils ne resteraient pas et ne s’intégreraient pas à la population locale (Black, 1998). Dans certains cas, les réfugiés peuvent apparaitre aux yeux des États d’accueil comme une main-d’œuvre utile pour aménager et mettre en valeur des territoires éloignés (Lassailly-Jacob, 2003). Cependant, quand l’exil dure plusieurs années, ce que le HCR appelle une « protracted refugee situation », la question du devenir légal des réfugiés sur leurs terres d’asile se pose. Quand le conflit se termine, la situation des réfugiés qui ne rentrent pas dans leur pays d’origine, de ces « left behind » des mouvements de rapatriements ou encore « residual refugees » (Andrews Gale, 2008), oblige les autorités à réfléchir aux possibilités de leur naturalisation. Mais en Afrique comme ailleurs, les États d’accueil sont plutôt réticents à l’intégration locale d’étrangers, perçus comme des fardeaux économiques et des menaces pour la sécurité nationale (Jacobsen, 2001 ; Kibreab, 2003). Dans ce travail, les politiques d’accueil passées et présentes des États guinéen et ghanéen envers les Libériens sont examinées pour mieux comprendre l’expérience d’exil des réfugiés dans ces deux pays et introduire la façon dont ils y perçoivent leurs perspectives de séjour au-delà de la fin du conflit.

2.1.3. Les réfugiés, sujets politiques du « gouvernement humanitaire » ? L’ingérence des organisations humanitaires dans les pays d’accueil, avec l’accord des États concernés, leur permet de venir en aide aux réfugiés, mais leur octroie aussi du pouvoir sur ces populations. L’expression de « gouvernement humanitaire » a été proposée par Michel Agier (2008) pour décrire ce « pouvoir souverain » exercé localement et mondialement par le HCR et les ONG sur les populations qu’elles sont chargées d’assister. L’analyse de M. Agier d’un

« gouvernement humanitaire » s’appuie sur la notion de « biopouvoir » développée par Michel Foucault (1997) et sur les écrits de G. Agamben (1997) sur la « vie nue ». À partir de divers terrains d’enquête, dans la région de la Mano River notamment¸ M. Agier rappelle que les camps sont autant un outil d’aide que de contrôle pour les acteurs de l’humanitaire. Ces derniers tendent à enfermer les réfugiés dans une catégorie de vulnérables, les réduisant à des corps à soigner et à nourrir, et niant leur capacité d’action. Ils conçoivent les réfugiés comme passifs et leur imposent de l’être. D’un point de vue spatial, cela se traduit par une mise à l’écart, « aux bords du monde » (Agier, 2002) et une assignation à certains lieux, ou plutôt « hors-lieux », celui du camp en étant la figure paradigmatique. Les espaces de vie des réfugiés, lorsqu’ils reçoivent une aide internationale, sont en effet organisés par les politiques humanitaires dessinées par les organisations humanitaires tout autant que par les États d’accueil (Hyndman, 2000).

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L’expression de « gouvernement humanitaire » illustre l’idée que le HCR et ses ONG partenaires deviennent, à la place des États, l’autorité supérieure de référence, celle qui définit les limites de la liberté des réfugiés statutaires et celle dont ils dépendent pour leur vie quotidienne.

Ce « gouvernement humanitaire » peut être désagrégé, car il existe des différences entre le HCR et les ONG, mais ces institutions ont un important pouvoir sur les réfugiés. Elles tendent par exemple à définir leur lieu de résidence et leurs déplacements (Franke, 2009). Les populations jugées indésirables sont en effet souvent maintenues à l’écart et dépendent largement des organisations humanitaires pour quitter leurs lieux de relégation. Elles peuvent obtenir des laissez-passer pour circuler à l’intérieur de leur pays d’asile, voire un passeport établi par le HCR, mais de façon exceptionnelle car un réfugié est rarement censé voyager, si ce n’est pour regagner son pays d’origine au moment de la disparition des raisons de son départ en exil. Les réfugiés qui se déplacent sans motif jugé valable par les agents humanitaires sont rapidement soupçonnés d’être de « faux réfugiés » ou de mettre en œuvre des « mouvements secondaires irréguliers » selon la terminologie du HCR (UNHCR, 2011).

Le HCR est un interlocuteur des États tout en dépendant d’eux pour son existence juridique et financière. Ces derniers s’associent à l’agence onusienne dans la gestion de crises mais peuvent aussi s’opposer à elle, en refusant par exemple d’accueillir des réfugiés ou en les renvoyant dans leur pays d’origine. Dans la mise en œuvre de leurs programmes de réinstallation, sortes de quotas migratoires pour réfugiés statutaires, les États s’appuient sur les critères proposés par le HCR mais restent les seuls décideurs. Obligé de respecter la souveraineté des États, le HCR incarne souvent « la main gauche de l’Empire » (Agier, 2008). Il participe à la définition des règles du jeu migratoire aux réfugiés, distillant les rares possibilités de départ vers les pays développés et imposant le rapatriement au plus grand nombre dès que les conditions s’y prêtent.

Sans effacer les distinctions entre le HCR et les ONG, ou le HCR et les États, je propose d’appeler « autorités de l’asile » la combinaison des États d’accueil et des acteurs du

« gouvernement humanitaire » afin de présenter la façon dont ces acteurs ont géré ensemble les réfugiés libériens en Guinée et au Ghana. Je m’interroge sur le pouvoir de ces « autorités de l’asile » sur les réfugiés : perd-il de sa force dans les situations où ces derniers ne vivent pas dans des camps mais se sont installés d’eux-mêmes (self-settled) parmi les populations des pays d’accueil ? Les réfugiés urbains, et notamment ceux hors camp, échappent-ils davantage au contrôle et aux règles du jeu migratoire imposé d’ « en-haut » ? Explorer cette hypothèse présuppose de ne pas penser les réfugiés comme de pures victimes mais bien comme des acteurs.

2.1.4. Les réfugiés, acteurs politiques à part entière

Ne pas considérer les réfugiés comme de pures victimes n’est pas une proposition nouvelle : l’image du réfugié, victime assistée, a été remise en question par divers travaux (Harrell-Bond, 1986 ; Allen, 1996 ; Agier 2002). Cette image participe d’une dépolitisation de la migration forcée (Pérouse de Montclos, 2002) qui postule la passivité, voire l’impuissance des groupes et des individus concernés et qui empêche alors d’explorer leur capacité d’action.

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Dans un conflit civil, où l’ensemble de la population se trouve impliquée à des degrés divers, il est difficile de penser que les citoyens qui ont fui le pays sont de pures victimes (Essed et alii, 2005). Sans toujours mener des actions armées, les exilés développent des messages politiques envers leur État d’origine (Malkki, 1995a) ou envers les organisations humanitaires dont ils dépendent (Agier, 2002 ; 2008), en s’organisant parfois au-delà des logiques ethniques ou nationales (Baujard, 2008). Ils déploient également des stratégies économiques transnationales (Monsutti, 2004). Tous ces éléments montrent bien que les réfugiés sont aussi des acteurs en quête de ressources économiques, politiques ou symboliques, en partie tributaires de leurs positions sociales antérieures à l’asile. Ils disposent de compétences individuelles, d’un « capital humain », et de relations sociales, leur « capital social » (Bourdieu, 1980) qui constituent une partie de ces ressources. Il s’agit ici d’aller à l’encontre du cliché de la passivité des réfugiés, cliché enchâssé dans celui de la passivité des peuples africains dominés et dans le « paradigme du joug », lui-même largement déconstruit (Bayart, 1989a).

L’hypothèse inverse propose que les réfugiés sont porteurs de stratégies. Elle est un des présupposés de ce travail qui analyse ce que les réfugiés peuvent faire au moment de la fin du conflit dans leur pays d’origine. À partir de ce postulat que les réfugiés ont une capacité d’action –

« agency » (Giddens, 1987), je m’intéresse à leurs « marges de manœuvre » (de Certeau, 1990) au moment de la fin du conflit civil qui a provoqué leur départ, sans néanmoins surévaluer leurs ressources et leurs compétences qui restent contraintes par des éléments structurels, tels que la précarité de leurs conditions de vie et les règles imposées par les autorités de l’asile.

Les dynamiques produites par des mouvements de réfugiés en Afrique permettent d’analyser divers enjeux politiques. Elles invitent aussi à réfléchir aux catégories migratoires, plus particulièrement à la distinction entre réfugiés et migrants, éminemment politique, mais à aborder à présent d’un point de vue scientifique.

2.2. Une analyse des continuités entre catégories migratoires

Cette thèse essaie de réintroduire des continuités entre diverses catégories et sous-catégories d’individus définies à partir de dynamiques migratoires, en s’intéressant aux glissements de catégories à l’échelle des expériences individuelles. Elle s’appuie sur les apports des Refugee Studies, et participe au développement des études sur les réfugiés urbains, une catégorie oubliée ou peu considérée par la recherche comme par les organisations humanitaires jusqu’au début des années 2000 (Jacobsen, 2006).

2.2.1. Des Refugee Studies aux Forced Migration Studies

Les Refugee Studies sont un champ académique en langue anglaise relativement récent et particulièrement dynamique, qu’il est nécessaire de présenter avant d’évoquer le tournant vers les Forced Migration Studies. Cette reformulation avalise la remise en question, depuis une vingtaine d’années, de la traditionnelle opposition entre migrations volontaires et migrations forcées, et invite à l’atténuer, si ce n’est la dépasser.

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- Un champ de recherche autonome, les Refugee Studies

Partant du constat que les réfugiés et leurs déplacements étaient méconnus du monde académique, les coordonnateurs d’un numéro spécial de l’International Migration Review proposèrent en 1981 de fonder le champ des Refugee Studies à partir d’une « comprehensive, historical, interdisciplinary and comparative perspective on the consistencies and patterns in the refugee experience » (Stein, Tomasi, 1981, p. 6). Vingt ans après, Richard Black (2001) constatait que les études sur les réfugiés étaient devenues un champ de recherches légitime et reconnu. Analysant les causes et les conséquences des mouvements de réfugiés, les études de cas sur des situations de refuge dans les pays du Nord comme dans les pays du Sud s’étaient multipliées.

Les géographes ont apporté une importante contribution à ces Refugee Studies, s’intéressant aux causes des conflits et des migrations forcées, aux conséquences de la présence de réfugiés dans les pays du Sud dits de premier asile, et aux enjeux de leur intégration dans les pays de réinstallation du Nord (Black, 1991). Souvent minoritaires dans un champ dominé par des politologues, des anthropologues (Frésia, 2007) et des sociologues, ils ont participé au travail de définition et de recensement des flux de réfugiés dans le monde (Black, 2001). Pour R. Black, « by stressing and examining the relationships between environment, politics and society, geographers can help both to explain refugee flows, and contribute to an understanding of the responses both of states and NGOs, and of refugees themselves » (Black, 1991, p. 294). Dans les pays du Sud, les géographes ont particulièrement travaillé sur les conditions de l’asile, notamment en Afrique, discutant des formes spatiales d’accueil des réfugiés, en camp ou « self-settled » (Kuhlman, 1994b). L’espace du camp en milieu rural a souvent été privilégié (Rogge, 1987). Les analyses ont porté sur les effets de l’installation des réfugiés sur l’environnement (Black, Sessay, 1997) autant que sur les populations locales (Chambers, 1979 ; Kibreab, 1985). Elles ont montré que les réfugiés pouvaient autant être un « fardeau », selon une expression employée de façon récurrente par le HCR et les États, qu’une valeur ajoutée pour leurs hôtes. Les géographes ont également rappelé l’hétérogénéité sociale des réfugiés, observant que certains réfugiés, avec davantage de capital économique et social, pouvaient s’appuyer sur leurs compatriotes pour développer avec succès des projets agricoles (Bascom, 1998).

Fondamentalement pluridisciplinaires, les Refugee Studies ont ouvert une importante réflexion sur les politiques mises en œuvre par les États et les organisations humanitaires pour gérer les flux de réfugiés. Ce lien entre les politiques et les travaux de recherches théoriques et empiriques est une particularité des Refugee Studies (Black, 2001) qui se pensent souvent proches de la recherche-action et dont les chercheurs ont régulièrement travaillé comme consultants auprès d’organisations humanitaires, et surtout du HCR (Cambrézy, 2001). Ce courant scientifique a également essayé de « porter la voix des réfugiés »6 en recueillant leurs expériences individuelles et collectives de la migration forcée.

6 Refugee Voices est le nom d’une rubrique du Journal of Refugee Studies déjà présente dans le premier numéro de la revue.

On pourrait faire un parallèle avec le développement des études sur les voices of the poor, encouragé par la banque mondiale à la fin des années 1990. Voir par exemple le premier tome : NARAYAN Deepa, PATEL Raj, SCHAFFT Kai, RADEMACHER Anne, KOCH-SCHULTE Sarah (2000) Voices of the Poor: Can Anyone Hear Us? New York,

N.Y.: Published for the World Bank, Oxford University Press. 277 p. URL:

http://siteresources.worldbank.org/INTPOVERTY/Resources/335642-1124115102975/1555199- 1124115187705/vol1.pdf [Dernière consultation en ligne, 17/10/2013]

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- La transformation en Forced Migration Studies : rappel du lien avec les études sur les migrations

Dès leur émergence, les Refugee Studies se sont donné pour objectif d’explorer, d’analyser et de définir le contenu du « label » refugié (Zetter, 1988a ; 1991) dont la définition juridique était considérée comme un point de départ minimal. Au moment de la création du Journal of Refugee Studies, Roger Zetter écrivait : « ‘refugee’ includes displaced persons and asylum seekers within the context of enforced movement » (Zetter, 1988a, p. 5). Cependant, l’emploi du terme réfugié a mené à un certain

« refugee-centrism » (Landau, 2001). En cloisonnant les recherches sur un groupe spécifique de personnes, de nombreuses études de cas avaient oublié les populations d’accueil (McGovern, 1998) et exclu de l’observation des groupes aux expériences proches, notamment les déplacés internes.

Le débat sur les termes qui a animé les Refugee Studies dans les années 2000 doit beaucoup aux discussions autour de l’émergence d’un statut juridique propre aux personnes déplacées internes (IDP), dont le nombre avait fortement augmenté dans les années 1990 (Hathaway et alii, 2007).

Pour plusieurs chercheurs, cette catégorie des déplacés internes mais aussi les réfugiés environnementaux ou les personnes déplacées à cause de projets d’aménagement (Cernea, McDowell, 2000) méritaient d’être explicitement incluses dans le champ des Refugee Studies. Mais ce débat était également lié à la tension inhérente aux Refugee Studies entre la volonté de tenir un discours critique et indépendant sur le travail humanitaire, et la volonté d’influencer son action.

La nouvelle désignation de Forced Migration Studies est donc une façon de montrer que les réfugiés statutaires ne sont pas la seule catégorie étudiée par ce champ académique et de s’affranchir des cloisonnements catégoriels, essentiellement administratifs et juridiques, portés par la sphère humanitaire et politique (Turton 2003, Scalettaris, 2007 ; Bakewell, 2008).

L’expression de Forced Migration Studies rattache de fait les travaux sur les réfugiés aux recherches sur les migrants en général, tout en maintenant l’idée d’une spécificité des migrants forcés. Cette orientation correspond au souhait, notamment porté par des géographes, de concevoir les mouvements de réfugiés comme des éléments de la dynamique migratoire mondiale (Black, 1991). Cette appellation s’appuie sur l’opposition traditionnelle entre migrations forcées et migrations volontaires même si de nombreux chercheurs s’efforcent de rendre les frontières scientifiques plus souples entre ces deux types de migrations. Comme l’explique Jeremy Hein (1993), un important débat a opposé les « réalistes » qui considèrent que les réfugiés vivent des expériences qui les distinguent fondamentalement des migrants et les « nominalistes » qui présentent les réfugiés comme une catégorie socialement construite, mais finalement proche de celle des migrants. Selon J. Hein, de nombreux parallèles sont en effet possibles entre réfugiés et migrants, mais les réfugiés conservent une spécificité dans leur relation à l’État.

L’idée d’une dichotomie entre migrations volontaires et migrations forcées découle des typologies que de nombreux auteurs ont proposées pour construire des théories sur les migrations et des catégories de mouvements migratoires, comme l’explique Alessandro Monsutti (2004). Ces typologies analysent surtout les causes de la migration et ont longtemps été influencées par le couple de facteurs push (qui motivent le départ du pays d’origine) et pull (qui attirent vers les pays d’accueil). La trop grande binarité de ce schéma de pensée a été maintes fois soulignée et nuancée par des chercheurs de diverses disciplines des sciences sociales (Castles,

Références

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