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Algérie Quelle transition?

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Algérie

Quelle transition ?

Le 13 mars 2019

I. Problématique

Des manifestations d’opposition à la candidature du président Bouteflika pour un cinquième mandat ont eu lieu le vendredi 22 février dans la majorité des villes algériennes. Elles sont appelées à se poursuivre.

Elles recèlent deux inconnues à même de déterminer les évolutions futures de la situation politique en Algérie : Comment ces manifestations ont pu avoir lieu et quelle lecture faut-il en faire ? Quelles sont les chances de réussite du projet du président Bouteflika pour « un changement de régime » ?

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II. Contexte

Considérée comme une exception au printemps arabe qui a vu, dès janvier 2011, les troubles atteindre la Tunisie, l’Egypte, la Libye, la Syrie et le Yémen, l’Algérie a conservé sa stabilité politique relative qui l’a caractérisée sur les deux dernières décennies. Depuis l’arrivée de Abdelaziz Bouteflika au pouvoir en 1999, un processus dit de concorde civile (1999), puis un autre de réconciliation nationale (référendum 2006) ont jalonné la fin d’une crise sécuritaire et politique conséquente à l’arrêt du processus électoral en janvier 1992. La fin de cette crise n’a cependant pas débouché sur la relance de la démocratisation du système politique, mais sur un renforcement du régime présidentiel, avec des réformes constitutionnelles successives qui donnent des pouvoirs étendus au pouvoir exécutif au détriment des autres pouvoirs de la république algérienne. Plus encore, ces réformes ne posent aucune limitation au nombre de mandats présidentiels et n’ont pas pour exposé des motifs de préparer l’alternance au pouvoir.

C’est dans ce contexte que Abdelaziz Bouteflika a rempli 4 quinquennats successifs, le dernier qui s’achève en avril prochain a été inauguré en 2014 sous le slogan de la continuité pour prémunir le pays de l’instabilité régionale qui touche des pays arabes et africains. Son gouvernement et ses soutiens politiques citent souvent les exemples de la Syrie, de la Libye et du Mali. Depuis la fin du troisième mandat et tout au long du quatrième, l’état de santé du président Boutefika était sujet à controverse. Celui-ci est diminué physiquement depuis « un accident ischémique transitoire sans séquelles » officiellement annoncé en avril 2013, ce qui a sensiblement réduit ses apparitions publiques et plongé la vie nationale dans un climat de rumeurs récurrentes sur sa santé, l’influence de son entourage et la question de sa succession ainsi que sur des divisions éventuelles au sein du régime.

Ce climat d’incertitude politique se conjugue à une dégradation de la situation économique et sociale depuis l’effondrement des prix du baril en juin 2014. Le gouvernement a su éviter le recours à l’endettement extérieur et à contenir le déficit budgétaire, mais l’érosion des recettes issues de l’exportation des hydrocarbures, principale ressource du pays, a donné un coup d’arrêt aux plans de développement, a diminué la valeur du dinar et tiré vers le bas les capacités des autorités à maintenir une paix sociale précaire. Le 10 février 2019, Abdelaziz Bouteflika qui ne s’exprime publiquement qu’à travers des messages répercutés par les médias publics ou lus par ses représentants, a officiellement annoncé sa candidature pour un cinquième mandat, promettant une « conférence nationale inclusive » dont les objectifs seraient « l’élaboration d’une plateforme politique, économique et sociale » et de « proposer un enrichissement de la Constitution ». Mais après des manifestations populaires persistantes, le chef de l’Etat a annoncé, le 11 mars, un changement de gouvernement et le report de l’élection présidentielle à fin 2019 à laquelle il ne se représenterait pas, à l’issue d’une transition comprenant la tenue d’une conférence nationale et une révision de la constitution dans le sens d’un « changement du régime ». Dès lors, plusieurs interrogations sont ouvertes sur l’avenir du régime algérien et la stabilité à court terme en Algérie.

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III. Des manifestations anti-Bouteflika

Le vendredi 22 février, des milliers de manifestants sont sortis dans la majorité des villes algériennes pour s’opposer à la candidature de Abdelaziz Bouteflika pour un cinquième mandat présidentiel. Le gouvernement et les partis de l’opposition n’ont pas donné de chiffres concernant l’importance de ces manifestations qui se sont globalement déroulées sans heurts, hormis quelques incidents ayant fait jusque-là un mort et des blessés. Les différentes sources, tels que les reporters, les militants sur les réseaux sociaux ainsi que les vidéos amateurs en circulation permettent d’estimer le nombre à plusieurs dizaines de milliers dans chaque ville touchée. Les dernières marches ou manifestations d’envergure nationale remontent au 22 mars 1993. Il s’agissait de marches contre le terrorisme, organisées par une instance dénommée le Comité national pour la sauvegarde de l'Algérie (CNSA, favorable à l’arrêt par l’armée du processus électoral en 1992), et soutenues par plusieurs partis et organisations pro- gouvernementaux. Depuis 1993, en vertu d’une loi sur l’état d’urgence, les marches et les rassemblements à caractère politique ou syndical étaient interdits ou systématiquement refusés par les autorités.

Dans le package des réformes initiées par Abdelaziz Bouteflika en 2012 en réaction à l’onde de choc du « printemps arabe », l’interdiction des marches a été levée pour tout le territoire national, sauf pour la capitale, officiellement pour des motifs sécuritaires.

Cette situation n’a pas empêché de fréquentes l’organisation ou les tentatives d’organisations de marches ou de rassemblements à Alger, généralement entravées par un important dispositif policier. En marge des expressions d’opposition politique admises comme telle, un nombre important de manifestations spontanées étaient recensées à l’échelle locale, qualifiée par les médias locaux d’ « émeutes », et ayant généralement pour des revendications socio-économiques et prenant à partie les responsables locaux, parfois avec des destructions de biens publics et des arrestations donnant lieu parfois à des condamnations judiciaires, y compris pour les individus appelant ou relayant les appels aux actions collectives sur Internet.

Il semble important de comprendre quels sont les facteurs qui ont amené, d’une part, à ce que « le mur de la peur » soit tombé pour que des dizaines de milliers d’Algériens sortent dans la rue et bravent un dispositif sécuritaire manifestement instruit pour ne pas favoriser les heurts et la confrontation, mais très craint jusque-là et, d’autre part, à ce que la protestation revête un caractère national, ce qui ne s’est pas vu depuis plus de 25 ans. La réponse à ces questions permet de cerner l’événement qui, il faut le préciser, était attendu depuis plusieurs semaines après avoir été annoncé sur les réseaux sociaux.

Une étincelle a eu lieu le 19 février dans la wilaya de Khenchela (à l'est du pays) où des manifestants ont arraché le portrait du président Bouteflika de la façade de la mairie.

Il s’agissait de l’ultime épisode d’une longue série de faits fédérateurs de la contestation au maintien de Abdelaziz Bouteflika, précédés par d’autres à travers les réseaux sociaux ou dans les stades de football où des figures du régime étaient prises à partie.

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Parmi les éléments favorisant cette reprise de la vitalité sociale et politique, l’éloignement du spectre du printemps arabe, dont la vague s’est brisée en Syrie et qui ne semble plus une source d’appréhensions pour la population algérienne. D’autant que l’on note l’arrivée à l’âge de l’action d’une jeunesse sur laquelle le discours des dangers intérieurs et extérieurs n’a pas d’emprise vu qu’elle n’a pas vécu la guerre civile des années 1990 et pour qui le « printemps arabe », éclaté il y a 8 ans hors des frontières du pays n’est pas une situation concrète. Enfin, l’influence d’un phénomène populaire échappant aux autorités et aux partis tel que celui des gilets jaunes en France n’est pas à exclure, car très suivi en Algérie, encore qu’il reste à en préciser l’impact réel.

Le « mur de la peur »

Par quel mécanisme ont été déclenchées les manifestations contre Bouteflika ? La réponse est aussi difficile de que tenter de définir un phénomène populaire informel comme la rumeur par exemple. Il est très difficile de dire, par exemple, d’où est venu l’appel pour ces marches contre le cinquième mandat de Bouteflika, d’autant qu’il n’est revendiqué par aucune partie. Le taux de pénétration d’internet, important en Algérie, ainsi que la connectivité aux réseaux sociaux sont de nature à favoriser la circulation de l’information, mais ne permettent pas de situer les éléments qui influent sur l’opinion et créent le passage à l’action organisée.

Il s’agit pourtant de la plus importante expression de rejet du régime de Bouteflika, dépassant en ampleur la crise de Kabylie de 2001. Les précédentes crises ont été gérées avec un retrait manifeste du président Bouteflika, déléguant à ses ministres et représentants les tâches d’alterner dialogue et répression, en vue de réformes jusque- là de portée limitée. On sait que les manifestations 22 février ont eu lieu après la prière du vendredi, mais le caractère islamiste du mouvement de fond n’est pas décelable et il n’y a pas de revendication idéologiquement spécifique en dehors d’une demande de départ du président Bouteflika et d’un changement de régime politique.

L’absence d’une opposition partisane dotée d’une capacité de mobilisation à même de défier le pouvoir, comme constaté lors des précédents scrutins électoraux où l’opposition accusait le régime de fraude sans être capable de recourir à la rue, cette absence ouvre la porte à l’option de manifestations non pas montées de toutes pièces, mais facilitées par une aile du régime favorable au départ de Abdelaziz Bouteflika, probablement parce qu’elle considère qu’un chef de l’Etat avec une meilleure image au sein de l’opinion est plus bénéfique pour la stabilité du pays et, de facto, pour la pérennité du régime dans sa totalité.

En d’autres termes, Bouteflika ne fait plus consensus au sommet et la contestation populaire à son maintien peut être également lue comme l’expression d’une opposition au sein du régime lui-même. Cette explication n’est pas validée par l’image que donne le régime qui semble maintenir sa cohésion. Mais si l’on devait comparer les événements actuels avec les manifestations populaires d’envergure nationale qui ont précédé la fin du régime du parti unique en octobre 1988, on peut parler d’un tournant crucial pour le système politique algérien. A la fin des années 1980, l’Algérie devait

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quitter le système du parti unique et passer au pluralisme pour pouvoir en même temps quitter le socialisme et aller vers l’économie de marché. Aujourd’hui, il n’est pas à exclure qu’une aile du régime favorable à une plus grande ouverture sur la mondialisation œuvre à dépasser la politique économique appliquée depuis le troisième mandat de Bouteflika, avec un virage protectionniste et le maintien d’un haut niveau de dépense sociale, malgré les déficits budgétaires successifs, tandis que le pays est un des rares à ne pas être membre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ou à refuser encore la convertibilité totale de sa monnaie.

Guerre de positions

A l’heure où les mêmes réseaux sociaux qui avaient annoncé les manifestations du 22 février, prévoient une réédition hebdomadaire des marches, et que l’opposition appelle à maintenir la pression et la riposte contre « le prolongement du quatrième mandat » en cours, la controverse est lancée sur la conformité à la constitution algérienne des décisions prises par Abdelaziz Bouteflika. Le report de l’élection présidentielle sans décréter l’état d’urgence ou d’exception comme le permet la constitution ne semble pas se baser sur un article précis ou une situation de péril imminent. Cela fait craindre un constat de sortie de l’Algérie de l’ordre constitutionnel et la gestion du pays par un président de la république dont la légitimité au-delà de la fin de ses cinq années du mandat est hautement mise en question. Aussi, en confiant le premier ministère à Noureddine Bedoui, l’homme qui devait organiser la présidentielle initialement prévue le 18 avril, le président Bouteflika a réactivé le poste de vice-premier ministre dans le cadre d’un nouveau gouvernement, créé lors de la révision constitutionnelle de 2008 et supprimé en 2016 sans jamais avoir existé dans la pratique. Cette entorse à la tradition dans la hiérarchie du pouvoir exécutif peut être lue comme une concession à quelques ailes du régime, avec le retour de l’ancien ministre des Affaires étrangères Ramtane Lamara au même poste de chef de la diplomatie algérienne. Plus important, les jours qui viennent sont de nature à déterminer la réussite ou non du programme proposé par Abdelaziz Bouteflika. Tout dépendra de ce que décideront les Algériens.

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IV. Les options pour la transition

Le président Bouteflika a annoncé sa candidature pour un cinquième mandat dans un message daté du 11 février 2019 en annonçant son intention de tenir une conférence nationale « inclusive » devant élaborer une nouvelle constitution. Le 3 mars, son directeur de campagne a déposé le dossier de candidature auprès du Conseil constitutionnel pendant que Bouteflika confirmait son intention d’organiser ladite conférence, puis une nouvelle élection présidentielle. En réaction à la persistance des manifestations, notamment celles du 8 mars qui avait précédé une grève générale dont le suivi a été de moindre envergure, il a annoncé le retrait de sa candidature, mais aussi le report de l’élection présidentielle et, encore une fois, la tenue d’une conférence nationale pour une nouvelle constitution et une élection présidentielle. Il a précisé qu’il continuerait d’exercer ses fonctions jusqu’à l’élection d’un nouveau président de la république. Si les premières réactions ont considéré que le mouvement populaire a réalisé un acquis, il reste que les intentions du président sortant sont les mêmes : préparer lui-même sa propre succession. Les conditions lui permettront-ils d’aller jusqu’au bout ?

Option 1 : La tenue de la conférence nationale

Si la contestation s’essouffle ou que la majorité des Algériens décide que le retrait de la candidature de Bouteflika pour un cinquième mandat est une victoire d’étape et qu’il convient de laisser une chance à une transition pacifique, la conférence pourrait se tenir, mais probablement sans la participation de l’opposition qui a appelé à marcher contre le prolongement du quatrième mandat. Les résultats de cette conférence seront donc une affaire interne au régime algérien.

Option 2 : L’annulation du projet de transition

Pour que cette option se concrétise, il faudrait que la mobilisation populaire se poursuive au même niveau et ampleur nationale que celle observée depuis le 22 février.

L’attitude des services de sécurité à cet égard, après avoir laissé faire les manifestations pacifiques, sera un élément déterminant ainsi que le degré de sérénité et de sécurité qui va entourer l’expression populaire dans les rues. Jusque-là, l’institution militaire a suivi le chef de l’Etat dans toutes ses décisions, y compris son intention de reporter l’élection présidentielle. Ce choix forcé est synonyme d’une impasse du système politique en lui-même car il reste étonnant de constater que l’armée algérienne accepte de mettre en péril l’ordre constitutionnel, comme cela fut le cas en 1992 avec l’annulation des premières élections législatives algériennes, ce qui lui a couté une dure période de pressions internationales. Entre le projet du président de prolonger son mandat et la demande populaire pour un changement sans délai, l’armée algérienne semble tiraillée et étudier l’évolution du rapport de force. Si elle constate qu’il est défavorable à un président isolé, elle pourrait alors décider d’un autre processus. C’est-à-dire une transition politique, mais sans Abdelaziz Bouteflika qui n’ira donc pas au-delà de son mandat en cours, finissant fin avril au plus tard. Ce qui serait, alors, une solution à moindre coût pour le régime dans le cadre d’un processus identique à celui de la Conférence du dialogue national de 1994, avec une présidence provisoire et un processus dirigé, de bout en bout, par l’institution militaire.

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VI. Conclusions

Le projet de transition politique en Algérie, même si le président Bouteflika le présente comme une volonté de satisfaire la demande populaire pour le changement, est d’une légitimité constitutionnelle controversée et porteur de tensions persistantes. Les manifestations dans les villes vont probablement se poursuivre et tout dépendra de leur importance dans les semaines, voire les jours à venir. Le dialogue et le respect des droits politiques sont très important dans cette étape pour préserver les chances d’une avancée démocratique. Dans le cas où le président Bouteflika réussit son pari, beaucoup de questions se poseront alors sur la véritable nature de la mobilisation populaire car il en aura cassé l’élan et transféré les enjeux de la rue vers une conférence de dialogue aux contours inconnus. Sinon, les Algériens auront enfin la chance et la responsabilité de bâtir eux-mêmes la suite de ce virage important dans la vie du pays et de fournir, dans l’urgence, une alternative qui ne se dégage pas et n’a jamais pu s’imposer avec suffisamment de force.

Références

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