V O C A B U L A I R E
Par Jean-Joseph Julaud (Paris), professeur de français, auteur de romans, nouvelles, livres pratiques et essais
Correspondances en Onco-Théranostic - Vol. VI - n° 2 - avril-mai-juin 2017 54
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N I C H E1685. Rien ne va plus à l’Académie française : Antoine Furetière, l’un de ses membres, vient d’en être exclu à la presque unanimité ; seul Racine s’est abstenu. Quel crime a donc commis le désor- mais mortel Furetière ? Eh bien voici : jugeant trop lente la rédaction du dictionnaire de l’Académie (qui paraîtra en 1694), il a publié le sien, à Paris, oui, son propre dictionnaire qu’il a rédigé tout seul ! Pourtant, un autre académicien, Richelet, a lui aussi publié, cinq ans auparavant, son dictionnaire de langue française, le tout premier du genre. Certes, mais on l’absout puisqu’il l’a fait paraître hors des frontières, à Genève.
Dépité, Furetière ? Non, c’est pire : son ire est telle qu’il se met à faire des niches à ses ex-confrères.
Des niches ? Oui, des “injures qu’on fait à quelqu’un pour lui faire déplaisir” − telle est la définition composée par Richelet. Furetière précise quant à lui : “malice qu’on fait à quelqu’un”.
Et il ne s’en prive pas ! Eût-il dû tempérer sa bile ? Sûrement, mais faisons preuve d’indulgence car son dictionnaire est une merveille où l’on apprend mille choses telle celle-ci concernant un autre sens de niche : “renfoncement, cavité, place qu’on ménage dans l’épaisseur d’un mur” − rien de nouveau, certes, mais ce qui suit vaut pépite −,
“ce mot vient de nicchio qui est une coquille de mer, d’où, par ressemblance, on a appelé niche ces creux qui se font dans les murs pour y placer des statues, ainsi que prétend le dictionnaire della Crusca”. On court, on vole alors vers ce dictionnaire della Crusca, et nous voici en Italie, en 1613, à Florence, d’où se répand vers toute l’Europe ce dictionnaire des mots italiens, porteur en filigrane d’une idée qui fera son chemin : sta- biliser la définition et l’ortho graphe des termes d’une langue, c’est créer le germe d’une nation.
Revenons à notre niche dont le sens prend du volume à partir de 1700 : d’abord “petite cabane pour le chien”, elle acquiert cinquante ans plus tard le statut rassurant de “refuge ou demeure”.
Au début du xixe siècle, la niche s’est intégrée au relief en devenant une “cavité naturelle dans une paroi rocheuse”, une grotte, en quelque sorte, où les romantiques peuvent méditer sur leur destin et l’ingratitude du monde. Au xxe siècle où triomphe la médecine, et pas seulement avec le Dr Knock − Esculape en soit loué −, la niche enrichit sa polysémie en désignant une “cavité dans la paroi d’un organe au niveau d’une ulcé- ration”. On rencontre ainsi la niche ulcéreuse, la niche bulbaire, la niche œsogastrique, la niche colique, etc.
Aujourd’hui où règnent en maîtresses des destins les figures de rhétorique − prenons pour exemple l’anaphore du “moi” : “moi ceci, moi cela…” −, la métaphore a propulsé vers son zénith la carrière de la niche − l’a “boostée”, si vous préférez. En effet, on parle de niche éco- logique, cet espace où s’épanouit une espèce vivante dans un écosystème. On propose des niches d’investissement pour accroître ses placements, des niches fiscales pour éviter de les faire fondre. On exerce une activité rare, scaphandrier ou saintier (fondeur de cloches), c’est un métier de niche. On possède une entre- prise de pointe en santé, en bioéthique, autant de niches performantes. En médecine, on découvre de plus en plus de niches, domaines de spécialisation dans les soins, qui améliore- ront les traitements et le confort du patient : la traumatologie du sport, l’urodynamique, etc.
On parle aussi de niche pour désigner la struc- ture anatomique et fonctionnelle qui assure la maintenance et la régulation des cellules souches.
Furetière se fût-il réjoui de tous ces avatars du mot niche ? Sans aucun doute ! Et l’Académie, en son temps, ne s’honora point en disant, de façon à la fois méprisante et périlleuse, à ce grand amoureux de la langue française qui leur montrait les crocs : “À la niche !” Ce qu’il fit…
© Correspondances en Onco-Urologie 2015;VI(1):8