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Maladie

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Academic year: 2021

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HAL Id: hal-03199762

https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-03199762

Submitted on 15 Apr 2021

HAL

is a multi-disciplinary open access archive for the deposit and dissemination of sci- entific research documents, whether they are pub- lished or not. The documents may come from teaching and research institutions in France or abroad, or from public or private research centers.

L’archive ouverte pluridisciplinaire

HAL, est

destinée au dépôt et à la diffusion de documents scientifiques de niveau recherche, publiés ou non, émanant des établissements d’enseignement et de recherche français ou étrangers, des laboratoires publics ou privés.

Maladie

Bertrand Marquer

To cite this version:

Bertrand Marquer. Maladie. Dictionnaire des naturalismes, 2017. �hal-03199762�

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Maladie

Bertrand Marquer

To cite this version:

Bertrand Marquer. Maladie. Dictionnaire des naturalismes, 2017. �hal-03199762�

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Maladie

L’esthétique naturaliste, qui se revendique de la médecine* et se construit comme une nouvelle physiologie* littéraire, peut être considérée comme une des concrétisations de la formidable expansion du domaine de la pathologie au XIXe siècle. La voie prônée par le roman expérimental (« remplacer le mot médecin par le mot romancier », Émile Zola, Le Roman expérimental, 1880) afin d’élaborer une histoire naturelle et sociale indique assez clairement que la maladie constitue le point de référence, voire la clé de voûte d’un système esthétique sans doute moins fidèle à la méthode de Claude Bernard qu’au « principe de Broussais » (G. Canguilhem). La reconnaissance de la continuité du normal et du pathologique, à l’origine de la médecine physiologique moderne, a en effet eu pour corollaire d’étendre considérablement les représentations de la morbidité, et d’exporter l’expertise clinique* dans d’autres domaines de savoir. Le concept de dégénérescence* a ainsi permis aux aliénistes d’inclure les délits et les crimes dans la sphère du morbide, celui d’hallucination d’appréhender la création et le mysticisme en termes pathologiques, tandis que les doctrines hygiénistes convertissaient le modèle hippocratique de la crise en véritable politique du corps social.

L’esthétique naturaliste participe de cette dynamique visant à faire du symptôme l’étalon de toute démarche herméneutique. La maladie ne lui fournit pas uniquement un personnel romanesque (médecin*, patient) des lieux (hôpital, chambre) et un champ sémantique garant de scientificité (la nosologie). Elle définit aussi une syntaxe narrative (symptômes, crises, rémissions, rechutes ; diagnostic, pronostic…) calquée sur le récit de cas – au point, parfois de l’y réduire (Léon Hennique racontant en 1881 dans Benjamin Rozes, nouvelle naturaliste, les mésaventures d’un bourgeois victime du ver solitaire). Elle renouvelle, surtout, le support de la tension dramatique en faisant de la pathologie l’irrémédiable avenir de l’homme, voire la principale péripétie du récit. Ainsi de Daniel Valgraive (J.-H. Rosny, 1891) qui apparaît comme le déploiement d’un diagnostic fatal (« le monsieur qui vient de sortir n’a plus qu’un an à vivre »), mais aussi du cycle des Rougon-Macquart, puisque l’arborescence pathologique d’une « lésion originelle » (Le Docteur Pascal, 1893) le structure dans son ensemble, et illustre les vertus romanesques de l’hérédité morbide.

L’œuvre de Zola témoigne en outre de la formidable capacité de figuration de la pathologie, conséquence logique de l’extension de son domaine, comme de ses nombreuses déclinaisons dues à l’essor de la spécialisation. Les maladies fournissent aux romanciers naturalistes une réserve d’images combinant représentations archaïques et innovations légitimées par les constants progrès de la science : la morbidité peut prendre l’allure d’une combustion (notamment par éréthisme*) ou emprunter au modèle humoral des tempéraments*, présenter le corps comme une machine soumise au détraquement (les secousses qui traversent les corps en crise) ou à la déperdition d’énergie (engendrant la neurasthénie*). La nosographie peut elle-même participer d’effets de polyphonie, comme dans Pot-Bouille (Zola, 1882), où les discours sur l’hystérie* permettent de faire cohabiter l’expertise scientifique dont se réclame l’écrivain naturaliste et des représentations périmées sur le plan médical, mais toujours actives dans l’imaginaire social.

La maladie a en effet également une fonction critique, dans la mesure où elle permet de mettre à distance un discours doxal fautif, tout en jouant avec une mythologie du morbide aisément convertible en drame romanesque. C’est le cas, par exemple, pour l’association entre hystérie et nymphomanie mise à distance dans Pot-Bouille, mais aussi, plus largement, des maladies touchant les « corps-peuple » (J.-L.

Cabanès). Si l’esthétique naturaliste semble confirmer les discours hygiénistes sur l’ordure populaire, en reprenant l’image de la contamination et de la pourriture (en particulier pour la syphilis*), les vastes réseaux d’analogies mis en place esquissent une étiologie où les dysfonctionnements de la société sont centraux. La description du monde de l’usine ou de la mine (Alphonse Daudet, Jack, 1876 ; Zola, Germinal, 1885 ; Camille Lemonnier, Happe-Chair, 1886…) participe ainsi souvent d’une pathologisation de l’espace social dans son ensemble, sous la forme d’un détraquement physiologique commun : la voracité de la machine menacée d’implosion apparaît tout à la fois comme le vecteur de pathologies de la misère (chlorose, alcoolisme, folie…) et le symbole d’un dérèglement constitutif du système, emblématisé par le déséquilibre de flux minés par le manque ou par l’excès. Dans ce cadre, l’anémie (comme celle de Catherine Maheu, dans Germinal, 1885) et la goutte (comme celle de Chanteau dans La Joie de vivre, 1884) incarnent de manière emblématique les deux pôles de la sphère des pathologies sociales explorées par la physiologie naturaliste.

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La maladie constitue donc le document privilégié d’un déterminisme à la fois héréditaire et social. Elle prend à ce titre souvent la forme d’une malédiction que l’œuvre littéraire peut rendre pathétique. La prise de conscience du docteur Pascal (Zola, 1893) est symptomatique de ce fatum médical que Paul Bonnetain poussait à son comble dès 1883 (Charlot s’amuse) en hissant la parole de Charcot* au rang de véritable oracle : le diagnostic portant sur la mère du héros, internée à la Salpêtrière*, dévoile subitement au personnage son triste avenir pathologique, et le conduit au suicide. Quoiqu’inscrite dans le corps, la malédiction pathologique alimente ainsi une réflexion métaphysique sur la condition humaine, à l’image de Lourdes (Zola, 1894), où le « train de souffrance et de foi » des grands malades devient le symbole de

« l'espérance dont l'humanité souffrante a une continuelle faim » (ibid.). Cette malédiction peut également prendre une tournure, sinon positive, du moins plus valorisante, lorsqu’elle permet de renouveler l’ancien discours sur la mélancolie. La maladie acquiert alors une dimension métapoétique, en devenant

« conséquence et principe de l’œuvre littéraire » (G. Sagnes). « Les poètes et les penseurs » sont ainsi pour les Goncourt « des malades », puisque « la pensée a l’air d’être une chose qui empêche de se porter bien, qui déséquilibre l’homme, une maladie » (Journal, 18 novembre 1860). La névrose*, puis la neurasthénie, deviennent les nouveaux noms d’un mal sacré désormais laïcisé, mais dont les symptômes conservent néanmoins l’aura du stigmate. La perception zolienne de l’impressionnisme reprend par exemple le jugement clinique porté par ses détracteurs, mais pour faire de la pathologie la marque de la modernité esthétique : à l’image de l’« ophtalmique » Degas (Goncourt, Journal, 13 février 1874), Claude Lantier se demande si une « lésion aux yeux ne l’empêch[e] pas de voir juste » (L’Œuvre, 1886), au risque de le conduire à la folie*. La conception naturaliste de la sensibilité esthétique rejoint ainsi celle que professent les décadents, puisqu’elle fait de la morbidité un signe d’élection, et le symbole de l’acuité d’une vision.

La maladie confère donc à l’œuvre littéraire un code expressif au sens fort. Elle participe d’une poétique que Jean-Louis Cabanès relie également à l’« esthétique de la discontinuité et de la surprise » typique de l’écriture artiste, et fournit à Huysmans un paradigme du goût et du dégoût. Elle caractérise le rapport naturaliste au monde, sert de guide à son analyse, et conditionne son appréciation esthétique.

B. Marquer

Bibliographie : Becker, Colette, « "Le génie est une névrose" : Zola et la maladie », L’Écriture de la maladie dans les correspondances, Faculté des lettres de Brest, 2004 ; Cabanès, Jean-Louis, Le Corps et la maladie dans les récits réalistes, Paris, Klincksieck, 1991, 2 t. ; Canguilhem, Georges, Le Normal et le pathologique, Paris, P.U.F., 1966 ; Sagnes, Guy, L’Ennui dans la littéraire française de 1848 à 1884, Armand Colin, 1969.

Voir : Clinique, Dégénérescence, Folie, Hystérie, Médecine, Névrose, Phtisie, Physiologie, Syphilis, Tempérament.

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