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Hystérie

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Academic year: 2021

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Hystérie

Bertrand Marquer

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Bertrand Marquer

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Hystérie

« – Enfin, vous savez, mon cher, une femme hystérique ! ». La remarque de Campardon à propos de Valérie Vabre (Émile Zola, Pot-Bouille, 1882) est représentative à plus d’un titre du statut de la maladie dans le naturalisme. Le « sourire lippu » qui accompagne un terme suscitant immédiatement des « tableaux orgiaques » (ibid.) témoigne de la permanence de l’aura érotique de la maladie, toujours associée à la folie génésique. Mais la « gaillardise bourgeoise » (ibid.) que Zola prête à son personnage introduit dans le même temps une distance, et incite à déceler un autre « sourire », ironique celui-là, et propre au romancier naturaliste conscient de l’écart entre le mot et la chose.

Sous l’égide de Charcot*, l’École de la Salpêtrière* avait en effet entrepris la désexualisation de la maladie, tandis que les théories utérines avaient déjà été rendues obsolètes par le Traité sur l’hystérie de Pierre Briquet (1859), dont les frères Goncourt s’étaient inspirés pour leur Germinie Lacerteux (1865). L’intégration au système romanesque des conceptions modernes de l’hystérie n’infléchit cependant pas réellement la représentation de la maladie, mais permet à l’inverse de réactualiser des clichés, en les désignant comme tels : si les « histoires qui couraient » (ibid.) sur l’hystérie se révèlent fausses, elles demeurent l’armature principale du discours naturaliste, donnant aux péripéties leur saveur, et à la lecture son attrait. L’origine sexuelle de l’hystérie autorise même un jeu grâce auquel le romancier peut alternativement répondre aux attentes polissonnes de son lecteur, et apparaître comme une référence scientifique et morale tournant en dérision l’obscénité qu’il choisit pourtant de perpétuer. Ce double jeu se retrouve dans les romans anticléricaux qui reprennent l’argumentaire de la Salpêtrière, et où la candeur de l’hystérique fournit à l’« onanisme de piété » (Edmond de Goncourt, Journal, 5 mai 1863) à la fois un argument, une tonalité nouvelle et une caution morale. À l’image de Bernadette (Émile Zola, Lourdes, 1894) ou de Sœur Humilité (Camille Lemonnier, L’Hystérique, 1885), l’innocence de la victime garantit au double discours du romancier la pureté de ses motivations, en faisant de l’Église le foyer de la véritable obscénité. Le champ sémantique du coït et de l’orgasme peut ainsi intégrer en toute bonne foi le discours édifiant de l’écrivain, qui démontre avec force détails les effets pervers d’une religion prompte à transformer l’hystérique en sainte ou en démoniaque.

Mais ce que traduisent également la réplique de Campardon et l’effet de mise à distance ambivalent qui l’accompagne, c’est que le savoir sur l’hystérie demeure problématique et pour le moins fuyant. Proche de la névrose* (Zola, Thérèse Raquin, 1867) tout en demeurant l’éternelle maladie de la matrice, l’hystérie acquiert à la fin du siècle le statut de maladie-métaphore, capable de refléter toutes les angoisses et fantasmes d’une époque. À mi-chemin entre la dégénérescence héréditaire et le symptôme d’une modernité industrielle grisée par la vitesse ou la fée Électricité, l’hystérie apparaît comme une maladie à fois structurelle et contextuelle. Elle peut renvoyer à une sorte de fatum (Paul Bonnetain, Charlot s’amuse, 1883 ; Jules Claretie, Les Amours d’un interne, 1880) tout en continuant de frapper en priorité un sexe qui, selon le mot de Jules Ferry, doit appartenir à la Science ou à l’Église. En voulant vulgariser « l’hystérie grave » de la Salpêtrière, Charles Richet confirme ainsi avant tout le caractère diffus d’une « hystérie légère » ayant trait à la féminité, et dont le modèle indépassable serait Emma Bovary (« Les Démoniaques d’aujourd’hui », La Revue des Deux Mondes, janvier-février 1880). L’aliéniste Henri Legrand du Saulle maintient quant à lui l’ambiguïté de l’étiologie de la maladie, en prêtant à l’hystérique, habituée des « vols dans les grands magasins », « des dispositions érotiques passagères » bien proches de la nymphomanie (Les Hystériques : état physique et mental ; actes insolites délictueux et criminels, 1883).

Dès 1861, le critique mondain Francisque Sarcey avait souligné « la fortune […] singulièrement rapide » d’un terme qui, « sorti des livres de médecine […] conv[enait] tout à fait à un siècle matérialiste qui ne voit dans l’homme qu’un sujet d’étude physiologique » (Le Mot et la Chose). De fait, si, pour Sarcey, « [n]os docteurs ont peuplé le monde d’hystériques » (ibid.), les écrivains se revendiquant de leur objectivité n’ont pas été en reste, quitte à faire du document clinique la source de fantasmes protéiformes.

B. Marquer

Bibliographie : Cabanès, Jean-Louis, Le Corps et la maladie dans les récits réalistes, Paris, Klincksieck, 1991, 2 t. ; Edelman, Nicole,

Les Métamorphoses de l’hystérie. Du Début du XIXe siècle à la Grande Guerre, Paris, Éditions de la Découverte, « L’espace de

l’histoire », 2003 ; Marquer, Bertrand, Les Romans de la Salpêtrière. Réceptions d’une scénographie clinique : Jean-Martin Charcot

dans l’imaginaire fin-de-siècle, Droz, « Histoire des idées et Critique Littéraire », 2008 ; Pellini Pierluigi, « Zola : hystérie et fêlure. Autour

de Pot-Bouille », Paradigmes de l’âme. Littérature et aliénisme au XIXe siècle J.-L. Cabanès, D. Philippot et P. Tortonese éd.), Presses

Sorbonne Nouvelle, 2012, p. 229-265.

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