!"#$%&'“Mémoire orale et écriture domestique: Anoula – Narration autobiographique”
()#*+,&'-,"./'0"1+$/)'
2+3' #+' 1"#%' #*"4' /,#"1$%&'
0"1+$/)5' -,"./6' 78896' :Mémoire orale et écriture domestique: Anuola – Narration autobiographique6;'!"#$%#'<&'7=>?@>A6'B)C$"4*%D' CE&' &'($)#"*!+,-.,' FG(H!IH' B)C$"4*".J' 2+)4%K5' !)/0)1*23#"4)1)(*,%564' F!*%' G)4%)L'+M'#*%'H+L/."/.'B%/4/.#K6'
NHO&'*##P&QQL/,#+,6L)R%)$#/,/.)$)",+L/.6,+Q/,1*"S%QL/,#+,?<?7889Q'
'
!"#$%#' F!*%' G)4%)L' +M' #*%' H+L/."/.' B%/4/.#' (.#*,+P+$+JE' T+),./$K' "4' /' P%%,?,%S"%3%D' /1/D%L"1' U+),./$'
%4#/C$"4*%D'".'788V5'3"#*'/'M+1)4'+.'1)$#),/$'/.D'S"4)/$'/.#*,+P+$+JE5'%#*.+$+JE5'L)4%)L'4#)D"%4'/.D'#*%'D"/$+J)%' /L+.J'#*%4%'D"41"P$".%46'!"#$%#*&%'#(")*"4'P)C$"4*%D'CE'#*%'G)4%)L'+M'#*%'H+L/."/.'B%/4/.#6'-.#%,D"41"P$"./,E' /.D'".#%,./#"+./$'".'41+P%5'"#'P,+S"D%4'/',"1*'1+.#%.#'/#'#*%'*"J*%4#'/1/D%L"1'/.D'%D"#+,"/$'4#/.D/,D4'M+,'/1/D%L"1' /.D' .+.?/1/D%L"1' ,%/D%,4*"P6' (.E' )4%' /4"D%' M,+L' #*%4%' P),P+4%4' /.D' 3"#*+)#' L%.#"+.".J' #*%' 4+),1%' +M' #*%' /,#"1$%F4K'"4'P,+*"C"#%D'/.D'3"$$'C%'1+.4"D%,%D'/.'".M,".J%L%.#'+M'1+PE,"J*#6'
! ' '
!"#$%#!FH%S)%'DW(.#*,+P+$+J"%'D)'G)4X%'D)'B/E4/.'H+)L/".K'%4#').'U+),./$'/1/DXL"Y)%'%.'4E4#ZL%'700#8#09(0:' M+.DX' %.' 788V5' Y)"' 4%' 1+.1%.#,%' 4),' $W/.#*,+P+$+J"%' S"4)%$$%' %#' 1)$#),%$$%5' $W%#*.+$+J"%5' $/' L)4X+$+J"%' %#' 4),' $%' D"/$+J)%'%.#,%'1%4'D"41"P$".%46'O/',%S)%'!"#$%#'%4#'P)C$"X%'P/,'$%'G)4X%'D)'B/E4/.'H+)L/".6'[+.'/4P",/#"+.'%4#'D%' JX.X,/$"4%,'$W/11Z4'S%,4').',"1*%'1+.#%.)'/)'P$)4'*/)#'."S%/)'D)'P+".#'D%'S)%'/1/DXL"Y)%'%#'XD"#+,"/$'P+),'D%4' +CU%1#"M4' 41"%.#"M"Y)%45' XD)1/#"M4' %#' ".M+,L/#"+..%$46' !+)#%' )#"$"4/#"+.' /)?D%$\' D%' 1%4' C)#4' %#' 4/.4' L%.#"+..%,' $/' 4+),1%'D%4'/,#"1$%4'%4#'".#%,D"#%'%#'4%,/'1+.4"DX,X%').%'S"+$/#"+.'D%4'D,+"#4'D%'$W/)#%),6'
' '
*
*
*
!"#$%#*"4'".D%]%D'CE'^_[`I'/.D'`^^IO6'
Irina Nicolau Musee du Pay san Rownain, Bucarest
Premisses generales
Pendant l' entre-deux-guerres, l' ecole sociologique polonaise se definit par son interet pour la methode autobiographique. Pour l'Europe, l'option des Polonais est inhabituelle et a ete expliquee par !' influence de l'Americain Williams Thoma s sur Florian Znaniecki. De leur collaboration est issu un ouvrage qui a joui d'un grand succes, The Polish Peasant in Europe and America - cinq vo- lumes de documents concernant la vie des imrnigres polonais en Amerique. 11 a paru entre les annees 1918 - 1920 et a ete reedite in- tegralement en 1958. Qu'il soit exogene ou endogene, l'interet des sociologues polonais pour les autobiographies s'avere durable. Au- jourd'hui ils detiennent les plus importantes archives de ce genre en Europe.
Entre 1940 et 1970, la vie de l'homme de la rue ne suscite plus d'interet. Ce n'est qu 'apres 1970 que Jes sciences sociales ,,redecou- vrent" la method e autobiographique. Dans certains milieux scien- tifiques, elle est severement critiquee. Ceux qui la pratiquent font beau coup de th eori e autour d'elle. Rien qu 'en Fran ce, la biblio- graphi e du theme enregistre en deux decennies (1970 - 1990) plus de 230 titres. Le marche du livre est envahi par des ,,vies" d'ouvriers, de paysans, d'instituteurs, d'emigrants. La method e est de nouveau contestee. On lui reproche son impressionnisme, le descriptivisme, la maniere equivoque dont elle presente sous forme de monologue le di- alogue entre le narrateur et celui qui dirige l'enregistrement de l'au- tobiographie. Mais ses adeptes, tout en assumant les limites de la rnethode, continuent de travailler. Un procede qui c'est impose ces derniers temps, c'est le concours d'autobiographies, ou le suj et est libre de construire l'histoire de sa vie selon son bon gre.
Marlor, lJ I - 1998
Memoire orale et ecriture domestique 141
En Roumanie, la vie de l'individu depourvu de notoriete n'a pas attire !'attention des specialistes. Pendant l'entre-deux-guerres, quand F. Znaniecki appliquait la methode autobiographiqu e, Dimitrie Gusti et son equipe elaboraient des monographies. Apres l'instauration du communisme, les autobiograph ies sont devenu es un ,,monopole" de l'Etat. Tout recemm ent, j'ai surpris le regret d'un e scientifique venu e de l'Italie pour connaitre des Roumains q u i travaillent sur des autobiographi es et qu i constatait qu e Jes archives de ce genre font defaut. Mais elles ont existe, Jui ai-j e re- torque, beauco up se trouvent, probablement, parmi Jes docum ents de l'ancienne Sewritate. J'ai du lui expliquer la differe nce entre les autobiographies que devaient presenter les Roumains et un curricu- lum vitae, la maniere dont ils devaient falsifier leurs donn ees bio- graphiques afin de survivre. Nous sommes tombees d'accord sur le fait que ces falsifications peuvent faire l'objet d'une etude serieuse.
Ce qui est sur, c'est que nulle etud e fondee Sur la methode auto- biographique n'a ete elaboree en Roumanie avant 1992. Aussi bien les folkloristes que les linguistes se sont limites
a
enregistrer des sequences biographiques (souvenirs de guerre, avant 1989, et sou- venirs lies aux ann ees passees clans les prisons, apres). L'etude ap- profondie de Smaranda Vultur sur Jes vies des habitants du Banat deportes constitue un debut prometteur quanta
la notation des sequences de vie. Depuis 1992, au Musee du Paysan Roumain on travaille au proj et ,, Cent paysans", integre en 1995 au proj et Archives des temps presents. C' est toujours en 1995 qu e la Fonda-tion Academique Civique a initie au cadre du Memorial de Sighet un ample programme d'enregistrement des temoignages oraux.
,,Cent paysans" designe avec une fau sse precision une direction de recherche que nous voulons en fait maintenir clans la zone de
!'imprecision. 11 ne s'agira pas de cent vies de paysan s, mais peut- etre de cinquante ou de deux cents et non pas de vies considerees en leur ensemble, mais de fragments de vie; enfin, une partie d'entre elles appartiendront
a
des gens qui ne sont pas des paysans mais qui, par leur vie, mettent le village sous un jour inattendu.,,Cent paysans" es t un ouvrage ouvert. 11 fait parti e du pro- gramme d'une nouvelle ethnologie, nee du sentiment de frustration qu'eveillent en nous les recherches de l'ethnologue qui sait tout et, par voie de con sequence, n'a plus de raisons de s'etonner, de douter, de tatonner. Depuis plusieurs decennies s'est imposee clans le monde une ethnologie triomphaliste, nourrie de modes the- oriques passageres qui, une fois depassees, laissent derriere elles des livres indechiffrables, voire risibles. Tout en pretendant qu'ils s'at- tachent
a
connaitre l'autre, les adeptes de cette ethnologie font des livres consacres ii leur epoque eta
eux-memes. Le manque de consi- deration pour les ouvrages qui publient un materiel brut, recueilli surle terrain et sur le vif, est propre
a
notre epoque. ,,Cent paysans"sera une collection de materiels bruts.
La nouvelle ethnologie dont nous nous reclamons peut s'e n- cadrer avec profit clans les activites d'un mu see. II ne faut pas ou- blier que le musee est ne d' une triple rencontre: collectionneurs, ob- jets et savants. Depuis plus d' un demi-siecle, les collectionneurs et les savants l'ont abandonne, se faisant remplace r par des conserva- teurs et des museogra phes . Le retour des ch erch eurs clans les musees serait totalement depourvu de se ns si les chercheurs ne fai- saient rien d'autre que doubler ou tripler la recherche pratiquee clans les instituts et les universites. En les obligeant
a
faire autre chose, le musee donn ea
la recherche une nouvelle chance. On peut repliquera
cela que le mu see est de par sa nature meme une insti- tution co nse rvatrice ! Un prejuge entre tant d'autres, le conser- vatisme du musee ... En fait, le musee, s' il prend un ohjet et le met de cote, ce n'est que pour mieux le montrer. Le geste par lequ el il le montre peut exprimer n'importe quoi. Ce n'importe quoi signifie une ouverture illimitee qui devrait contaminer aussi la recherche qui se developpe clans la proximite des objets.Sans avoir la moindre illusion que nous pourrions influence r en quoi que ce soit l'ethnologie academique, et sans meme nous pro- poser de le faire, nous essayerons de nous placer clans les coulisses de la subjectivite afin de produire une collection d'echantillons de subjectivisme. Et tout comme les adeptes de l'objectivisme aspire nt
a
un objectivisme ahsolu, nous caressons le reve tout aussi utopique, d'un subjectivisme absolu . Nous avons connu des photographes pro- fessionnels qui s'attach enta
photographier le brouillard et la vapeur. L' interet de l'e thnologi e pour les univers vaporeux et volatiles est hien has.Avant d'adopter cette position - que nous prenons la liberte d'a- handonner, au besoin - , nous avions en vue une somme d'autobio- graphies qui soient representatives pour les zones ethnologiques, les classes d'age, le sexe, les professions et ainsi de suite. Mais nous nous sommes vite rendu compte que c'etait coller
a
un schema de ,,figures imposees" et nou s avons renonce. D'ailleurs, si Brailoiu pouvait operer avec des sujets type, etablis en fonction de leur reper- toire musical, parler de suj et type quand il s'agit de la vie d' un homme est un e convention ina cce ptable. C'es t pourquoi nous agirons au hasard, en considerant que le hasard peut constituer lui- meme une approche de la realite. Meme alors quand seul le hasard se trouvaita
l'origine d'une recherche ethnologique remarquahle, il n'a pas ete assume et accepte en tant que tel.11 serait legitime de se demander quelle pourrait etre la dimen- sion scien tifique d'une telle demarche. Nous croyons qu 'elle consis- te clans les dizaines et les ce ntaines d'ouvrages d'ethnologie lus par
Memoire orale et ecriture domestique 143
ceux qui recueilleront le materiel. Ces ouvrages les feront regarder d' un e certaine maniere clans les yeux de celui qui raconte. L'reil de l'ethnologue, qui n'est point innocent, orientera le conteur, par des lueurs d' interet ou par des regards absents, vers ce qui entre dans la problematique de l'ethnologie. Cela est indubitable et, a partir d' un certain point, cette demarche risque de deve nir un handicap, car la mani ere dont on re9o it la narrati on risque de co nduire le suj et a for- muler de nouveaux problemes. Par exe mple, si dans l'reil de l'eth- nologue le locuteur peut lire l'interet pour ce qui s'est passe a sa noce mais une indifference totale quant
a
la maniere dont il s'est procure la bouteille de butane, le probleme de la bouteille risque d'etre rate, et avec lui le rapport cuisiniere a butane/atre. De toute fa9on, les instruments de l'ethnologie seront vraiment mis en re uvre dans une phase ulterieure, quand les textes recueillis seront analyses.Dans l'etape actuelle, notre preoccupation est de ,,collectionner des vies", tout en co nsignant, d'une maniere tout auss i subj ective, des don- nees quant au contexte dans lequel a eu lieu la relation.
Le contexte
En decembre
1993,
j'ai connu Anoula Rodica Pandrescu clans une reserve, a l'hopital. Quand je suis entree, elle etait blottie clans son lit et lisait un roman de Sandra Brown. Je l'ai saluee, je lui ai dit qui je suis et je me suis mise tout de suite au ,,travail". J'ai etale sur la table vide - le malad e est oblige de mettre toutes ses affaires clans les tiroirs de sa table de nuit - des fiches, des photos et des crayons avec !'intention de concevoir un calendrier.De son lit, Anoula me regardait avec la discretion et l'insistance d' une chatte. Ensuite, toujours co mme une chatte, elle s'est ap- prochee et m'a demande ce que je faisais, au juste. Je lui ai explique qu e je voulais dess iner un calendrier qui fasse comprendre aux gens que les journees ne sont pas egales, qu' un dimanche de Paques n'est pas le mardi d'une semaine quelconque. Elle a compris tout de suite et s'est prise au jeu. Alors la, voyons ce que nous pouvons faire. Elle parlait au pluri el et j'ai aim e cela. Je me suis dit que nous ferons necessaireme nt quelque chose ense mble, meme si ce n'etait pas le calendrier en question. Ensuite, elle s'est mise a egrener les saints, comme clans le livre de Simion Florea Marian. D'ou sais-tu tout cela, lui ai-je demande? Je ne sa is pas comment j'ai appris tout cela, je les ai herites tels quels, c'est ce que j'ai vu, ce qu e je fais ...
Anoula Rodi ca Pandrescu avait en
1993
une quarantaine d'an- nees. Elle habitait Giurgiu, avec son mari, ses deux filles et sa mere.Elle est ass istante medicale, specialite obstetrique-gynecologie, sage- fem me. Apres la revolution , elle s'es t inscrite a une Universite privee, a la fa culte de droit. Elle croit que de cette fa9on elle peut
faire quelque chose d'utile pour le pays. Elle a fait ses calculs et s'est dit qu 'elle acheverait ses etud es au moment ou sa fille ainee aurait dix-huit ans. Elle pourra ain si l'accompagner clans les villages pres de Giurgiu pour propose r des services notariaux. Entre temps, elle a renonce a son projet.
L'hopital est un endroit ou les gens parlent beaucoup d'eux- memes et sans se faire prier. Nous avons fait comme tout le monde.
Ce qui m'a frapp ee, c'est son interet tout a fait particulier pour les rapports de parente., pour sa parentele, et sa perspective excessive- me nt critique sur les coutumes, qu 'elle res pec te par ailleurs scrupuleusement. La replique chez nous, c'est different revenait sou- vent. Chez vous, cela veut dire ou? Elle n'a pas repondu sur-le- champ. Elle y a reflechi et m'a repondu: tu as raison. Un autre jour, elle a repris elle-m eme l'idee et a dit:
,,Cette histoire de chez nous, nous en avons deja discute. Voila, moi, ga fait seize ans depuis que je vis a Giurgiu, j'a i travaille toute ma vie, seize ans, toute ma jeunesse j'ai travaille pour avoir une mai- son ou je me sente bien. Eh bien, quand quelque chose ne me va pas, je dis chez nous ... Et mon mari me demande toujours, c'est quoi, ton chez nous? Chez nous, cela veut dire ici, c'est ici que tu as tes enfants, ta famille.
Chez nous! Pour moi, chez nous, c'est tellement... polyroumain ...
tellement... Chez nous, cela veut dire parfois Suceava, parfois Alba lulia et une autre fois Giurgiu. Moi, je ne sais pas, mais ma foi, ga doit etre une malediction que de se sentir chez soi en meme temps a trois endroits!!! Paree qu e l'homme a un seul chez soi. 11 y habite.
11 y a sa parentele. Eh bien j'ai des parents clans les trois provinces roumaines. Avec la Transylvanie et Giurgiu, j'ai des liens de sang.
Mais les liens de creur que j'ai avec cette enclave de Suceava qui est le dernier reste de la Bucovine cedee .. . j'y suis tellement liee ... tout est pour moi tout aussi vivant et douloureux, si tu veux, que ce qui me lie aux deux autres."
Anoula parle bien et avec plaisir. J'ai tout de suite eu l'idee de faire avec elle ,,une vie" . La seule reserve que j'aie eue au debut, c'est qu'elle n'est pas paysann e. Mais les paysans et les citadins de sa parentele sont tellement vivants clans sa memoire que j'ai decide de m'adapter a la realite. Si un paysan ayant des parents en ville peut etre mon sujet, pourquoi repousser la situation inverse?
Je lui ai fait part de mon idee. Elle s'e n est rejouie. On avait trouve quelque chose a faire ensemble. Ma sreur m'a apporte le mag- netophone et plein de cassettes a l'hopital. Rodica frottait ses mains d'impatience. Attends voir ce qui va se passer quand tu seras devant le mi cro, l'ai-j e averti. Moi , par exemple, j'ai le trac, tu pourrais l'avoir toi auss i. Pas question! C:a, tune peux pas le savo ir d'avance.
145 Irina Nicolau
Mais si! Et elle m'a raconte que lorsqu 'elle etait
a
l'ecole primaire elle racontait chaque soira
ses parents les le<;o ns apprises pendant la journee. Quand elle est passee clans le secondaire et a voulu co n- tinu era
,, reciter", ses parents lui ont achete un magnetophon e TESLA et lui ont dit que des lors, c'etaita
lui qu'elle devait reciter ses le<;o ns. Et elle l'a fait pendant des annees. J'avais remarque que son langage, tres vivant et colore, etait neanmoins empreint d'une ce rtaine recherche et je me dernandais d'ou cela venait. C'est que clans sa jeunesse Anoula avait beaucoup eco ute ses enregistrements.No us avons enregistre pendant trois jours. Pas tout le temps. C'e- tait
a
elle de decider. Laisse passer <;a, disa it-elle. Entre les enre- gistrements, elle racontait des choses qui ne lui se mblai ent pas dignes d'etre retenues. J'ai essaye de comprendre sa demarche et je crois avoir compris qu'elle voulait ,,se livrer" uniquernent elle-meme et sa parentele, ri en de plus. Son histoire represente environ sept heures d'enregistrements. Je l'ecoutais et je comprenais que, proba- blement, on ne pourra jamais saisir une vie en son entier. Ce qu'elle m'a raconte represe nte ,,sa viea
elle", fo rmulee co mme une de- monstration qu 'elle a faite pour repondrea
l'interet que j'avais ma- nifestea
l'egard de so n intereta
elle pour la parentele et les rela- tions de parente. Par so n recit, Anoula s'est autodefinie comme une des branches d'un arhre genealogique. Une branche qui reflechit et qui critique.Irina Nicolau
*
Ce texte represente la variante fran <;aise de ,,Memorie orala scriere dornestica. Anoula - relatare autobiografica", publie par Irina Nicolau clans Revista de istorie sociala, nr. 1, 1996, ed.par Fundatia Culturala Romana. No us remercions l'editeur pour son accord
a
reproduire le texte.Les illu stration s clans le texte sont du es, sa uf une, au photo- graphe Iosif Berman.
Anoula: Alors la , je doi s te dire qu elqu e cho se, ma grand-mere m ' a laisse pour tout h eritage, au lieu de quelques millions - qu e je n'a urais pas refuses - une maison que le trem- bl e me nt d e t e rr e d e '77 n 'a pa s manqu e d'a bimer, au point qu e j'ai du passer ma je- unesse a la retaper, une keratite dege ne rative qui m'a rendue plutot malvoyante, et un obitu- ai re. Faut dire que cet obituaire est en fait l'ar- bre genealogique de ma famille! Quand je l'ai re9u de ma grand-mere, il comprenait environ quatorze noms. Au fil des annees, j'y ai ajoute encore se ize, de sorte que maintenant le nombre des membres de ma famille passes au royaume des ombres compte environ trente ames.
L'obituaire de ma famille commern;ait pour ma grand-mere avec Ivan, Pauna, Smaranda, Nicolae. Rien d'etonnant si tout haut se trouvait perche quelqu'un d'a utre, un personnage plutot bizarre et presque inconnu clans notre famille.
Que je sache, cette toute premiere a1eule venait de l'autre cote du Danube, du Pinde. Et quand elle avait debarque, animee par Dieu sait quelle pensee, a Giurgiu, elle etait marquee d'une croix sur le front, et les deux fillettes qui l'accompa- gnaient portaient le meme signe. Je ne pourrais pas te dire grand-chose a propos de cette toute premiere a!eule parce qu e, et 9a c'es t bi e n curieux, ses descendants l'ont excl ue de l'obi- tuaire, deliberement. Tout ce que je sa is, c'est qu'a un moment donne cette femme a maudit sa famille. Pas toute, c'est vrai. Elle n'a jete la male- diction qu e sur une des six, en fa it des trois jeu- nes filles de sa fille, Smaranda. C'etait une male- di ction directe, qui la vouait a n e jamais se mari er et a mourir pourrie. Faut dire qu e cette niece, Elena, s'est mariee bien tard et sa ns cere- moni e religieuse. Pas de fl eurs de citronnier clans la couronne de mariage. Elle est morte vers 53 ans, devoree par un cancer. Il parait done que la malediction de la vioque s'etait accomplie. Je crois que ma grand-mere, Cornelia, qui a ecrit l'obituaire, a decide de l'en omettre justement en souvenir de cette tante a elle, qu'elle aimait bien.
Les filles de cette a'ieule venue de loin s'a p- pelaient Smaranda et Angela. Apropos d'Angela, je ne sais presque rien. C'est un e branche paral- lele de ma famille. Je n'en sa is rien et je prefere me taire. En echange, je sais tres bi en qui a ete Smaranda. Sma randa a ete la mere de mon ar- riere-grand-mere et elle a eu six enfants - trois filles et troi s gar9ons : l'alnee, qui a ete ma Grand-maman, ensuite Elena, Marioara et les trois gan;o ns, George, Constantin et Tudose - mai s la je ne suis pas su re si l' ordre est bon.
Quand Smaranda a quitte ce bas monde, elle avait trente-six ans et elle est morte en couches, car un septieme enfant attenda it so n tour. Cela fa it que so n mari, Munteanu Nicolae, est reste avec une belle marmaille sur les bras, ou l'ainee, a fait de so n mieux pour elever les autres. Vers dix-huit ans, elle s'est rnariee, mais ce fut un drole de mariage, contre la volonte de son pere, avec un tout jeune officier de gen- darmes, venu de Bucarest. En tant qu'officier, il fallait lui donner tout de suite la dot de la mariee et plus le grade etait eleve, plus la feuille de dot devait etre substantielle.
La Grand-maman, c'est co mme <;a qu'on l'ap- pelait, m'a elevee jusqu'a l'age de neuf ans et nous etions tres proches l' une de l'autre, mais elle ne m'a jamais dit la verite, pourquoi que son pere s'etait oppose au mariage. Tout ce que je sa is, je l'ai appris de ma grand-mere, Cornelia, sa fille, et de ma mere, Anoula. Il parait qu'il ne voulait pas de ce gar9on-la a cause de sa mau- vaise conduite ca r, habitue a la vie mondaine, il jetait l'argent par la fe netre, en jouant au poker et frequentant assez souvent le plus luxueux bor- del de Giurgiu, La Pacea Generala. Toutes so rtes d' hi sto ires ulte ri eures se mblent avo ir donn e ra ison au vieux. Mais clans un tel mo- me nt, faut faire ce qu'il faut, et il a fait une feuille de dot ou l'on mentionnait les chemises, les culottes, les robes, les paletots, enfin, toutes les pieces de garde-robe evaluees exactement a la som me qu' il fallait donner a l'officier. Il
y
avait aussi u ne clause qui dis a it que pendant cinq ans ils pouvaient habiter clans sa maison,
sans paye r de loyer, mais qu'apres, c'etait leur affaire.
A
la fin, il leur a donn e encore cinq mille lei.Au bout de cinq ans, et Nicolae ont re uss i ach e te r un terrain qui , <; a c'es t le comble, appartenait a l'une des smurs de nia, Elena, qui l'avait rec;u de leur pere. 11 aurait bien pu le donn er directement a mai s il ne lui a pas pardonne !'affront de s'etre mari ee contre son gre. C'est sur ce terrain qu'ils ont fait construire une tres belle maison, avec tout ce qu'il faut.
Generalement, clans notre famille, ce sont les fe mmes qui ont apporte la maison clans la co r- beille de mariage, bien que la coutume veuille que ce soient les jeunes mariees qui aillent clans la maison des beaux-parents, en tant que belles- fill es. Ju,squ 'au derni e r rejeton de la famille, c'est-a-dire moi, nous, les femme s, avons apporte la maiso n et les sont venu s avec l'idee d 'e tr e l es gardi e n s, les pili e r s du foy e r.
A
Giurgiu, on appelle cela se marier ,,comme ane en locati on" .
Que pourrais-j e dire a prop os de la Grand- rn a man? Peut-etre suis-j e trop subj ective, rnais ell e a e te un e fe mm e extraordinaire. Tout d'abord, elle etait belle. J'ai des ce ntaines et des milli ers de photos qui en ternoignent. Une vraie beaute de son temps. Une fe mm e d'un metre soixante-huit, avec une demarche de reine et de deesse. Pour la demarche, je fais co nfiance a ma me re, parce qu'alors quand j'ai connu la Grand- maman, elle avait soixante an s.
A
un moment donne, nous etion s la quatre ge nerations, la Grand-maman - qui avait so ixante ans, grand- mere Corn elia - qui en avait quarante, ma mere - vingt-deux ans et moi, qui venais de naitre.Quand je suis devenu e vraiment co nsciente de sa presence, elle etait deja bien recroqu evillee, tassee, elle ne mesurait plus qu ' e nviron un metre cinquante, percluse de rhumatismes qui lui avaient attaqu e la colon ne ve rtebrale. De plu s, elle etai t deve nu e ab solument sourd e, a ca use de la grippe espagnole. Mais malgre tout cela, elle n'etait point devenue un e vioque en-
Memoire orale et ecriture domestique 14 7
quiquineuse et maussade. Tout au contraire, elle avait un esprit extraordinairement jeune et de magnifiqu es ye ux pleins de lumi ere. E t elle voyait tres bi en. Meme a l'heure du cou cher, elle parve nait a mettre le fil cl ans l'aiguille, chose bien etonnante pour nous, parce que mere et grand-m e re n e le pouvaie nt pas . La keratite degenerative, heritage de Davidescu, avait fait que des l'enfance elles aient une tres mauvaise vue. Qu and je l'ai connu e, la Grand-marn an por- tait des couleurs fon cees . Ses rob es e taie nt toutes en etoffe, a cau se des rhumatismes. Je ne me rappelle au cune robe de soie ou de tissus plus lege rs.
C'
etait toujours des tiss us epai s couleurs foncees - gris, noir, marron. Elle avait une coiffure qui se terminait en un e petite natte, couleur de pure laine peignee, dont elle se faisait un p etit chign on , co mme un colima c;on , ac- croch e avec trois agrafe s. Elle ne mettait une co iffe que lorsqu'elle sortait.A
la maison, elle ne mettait ni fichu ni ch ale. En hiver, elle rnettait un e sorte de fez de laine, quand elle se couchait.Je t'ai dit qu'elle etait sourde, mais cela ne l'em- pechait pas de lire sur les levres. Paree qu'elle etait sourde depuis deja vingt ans, quand j'etais venue au monde, elle s'y connaissa it a merveille.
Mais rnoi, enfant tete de linotte, je criais a tue- tete, placee derriere elle OU a cote. Et elle devait repeter le meme leitmotiv, Rodi ca, ne gueule plu s co mrn e c;a, vi e ns d ev ant moi e t p a rle rareme nt et tu auras tout ce que tu veux. Ne gueule plus co mme c;a, parce qu e tu vas t' y habituer et c;a fa it moche, de gueuler toute la vie.
Elle, elle avait suivi les cours d'un e sorte de pen- sionnat, alors que ses smurs, Elena et Marioara, tout comme les garc;o ns, avaient fait des etudes suivies, avec diplomes et tout. Elena etait pro- fesse ur de franc;ais. Marioara - professe ur de dessin et qu ant aux freres, l'un avait fait des etudes de commerce et l' autre etait officier de carriere. C'etait comme c;a, a l'epoqu e, clans une fa mille nombre use et viva nt plu tot clans l' ai- san ce, il fallait qu'un des ga rc;ons flit officier.
Or, il fa ut dire que Muntean avait pignon sur ru e. Je ne sais pas trop a qu oi s'occupait cet an-
cetre, Muntean. Ce qui est sur, c'est qu' il prove- nait d' une famille de be rge rs cossus, de Margi- nimea Sibiului. Au moins, c'est ce que je pense.
Ou plutot ce qui en pensait la Grand-maman.
Des be rge rs vraiment cossu s, les ancetres. Je croi s qu 'a un mom ent donn e il a ete au ssi fonc- tionnaire. Je sais qu e clans la maison on disait, tout fie rs et avec un grand respect, que grand- pere avait ete maire. Je ne me rappelle plus de quel parti il etait. 11 avait une tres belle maison.
11 y avait clans la cour deux corps de maisons, un corps cote rue, qui avait auss i un sous-sol, ou plutot non, un de mi-sol bien haut et habite, et un rez-de-chaussee ou il y ava it peu de chambres, mais tres grandes. Pratiquement, il y avait quatre chambres et un grand hall, un e cuisine et un e piece qui faisait office de garde-mange r. Dans cette meme cour, il y avait une suite de petites chambres, tres typiqu es, comm e on en trou ve beaucoup ici, clans le Sud , en enfilade, o n passe de l'une clans l'autre. Chaque maison avait deux chambres donnant sur une salle a manger, un e cuisine, une piece garde-manger et une resserre qui en ete fa isait offi ce de cuisine. Au debut, cl ans la grande maison habitaient Muntean et Smara nda. Apres la mort de Smaranda , il parait qu'elle est restee inhabitee, parce que Muntean a demenage clans la petite, ou ont grandi les en- fants. Quand les filles ont eu l' age de se marier, la grande maison a fait partie de la dot de Ma- rioara , qui a epouse un offi cier. La petite maison apparte nait a Elena, qui l'a rec;ue en heritage.
Ce qu'elle a pu me raconter comme contes de fees, la Grand-maman!. .. Toute mon enfance a ete un e sorte de can evas ou elle piqu ait ses contes de fees. Je restais assise aupres d'elle pen- dant des heures et elle me lisait des contes de fees. Elle pouvait les reprendre pour la centieme fois, j'adorais c;a. Elle s'y remettait encore et en- core, et cela me fai sait rester tranquille. Done, au lieu de me surveiller tout le temps, elle preferait me lire ces recueils et c'est pas l'air qui nous manquait, car tout se passait clans un enorm e ve rger, a l'ombre d' un immense noyer. En plus des contes de fees, elle me racontait l'histoire de
la famille. Elle me parlait de son epoux, decede depuis longtemps. Il etait decede en ' 50. De ses sreurs, toutes decedees et de ses frere s, dont un seul, Tudose, vivait encore. Lui auss i il vivait
a
Giurgiu. 11 etait alle vivre comm e ,,ane en loca- tion", clans la maison de son epouse, tante Flori , de la souche des Bivolari, ou ,, meneurs de buf- fles", comme on appelait la banlieue.
outre le fait qu'elle me lisa it des contes de fees et s'occupait de ma pe rsonne, fa i- sa it la vaisselle, mais pas souvent, parce qu 'elle avait ses rhumatismes et si elle mettait la main clans l'eau froid e, cela lui fai sa it terribleme nt mal. D' aill e urs, la conve ntion e ntre elle et maman etait tout a fait claire, elle etait fa exclu- sivement pour s'occuper de moi et maman en etait tellement contente, c'etait une telle aubaine que je sois
a
tel point choyee, qu 'elle ne la lai s- sait pas faire autre chose. Elle Jui repetait sans cesse maman, je t'en supplie, ne te mets pas a fa ire la vaisselle, OUa
balayer, parce qu'on veut que tu sois bien portante, qu e tu vives le plus longtemps possible, pour elever la petite Rodica, et on t'en saura gre.Quand elle me parlait de la famille, le per- sonnage favori etait fe u so n mari , bien qu'il n'a it pas ete un homme de tout repos. Pour appeler un chat un chat, il ava it ete toute sa vie joueur et coureur. Enfin, tant qu 'il e n a eu ... Mais il ado- rait une de ses petites-filles. n'a eu que de ux filles, Cornelia et Elena, qu' on appelait Miti. L'alnee, Cornelia, a eu un e fillette, Anoula, e t un garc;on , de qu a tre a nn ees so n cad e t, Alexandru. Al ors, comme je vous le disais, le vieux Davidescu adorait Anoula. C'etait comme une sorte de maladie. Tout simplement, il ne pouvait pas s'en separer. Une foi s
a
la retraite, il l'emmenait avec lui au club. Maman etait trop petitea
l'epoqu e pour savoir si c'etait celui des Libera ux ou des Pa ys an s. Touj ours est-il qu e Anoula s'y endorm ait souvent sur un e cha ise.Apres les reunions, il faisait parfois un tour a Pacea Genera/a, le bordel, quoi ... C'est vrai que c'etait en me me temps un restaurant, mais un bord el, c'est to ujours un bordel... Et parfois l'en-
fant s'o ubliait et disait qu ' ils avaient ete la
OU
l'on avait vu la dame a culotte rose. Et la Grand- maman s'emportait, voulait des details, quelle culotte, ou avait-elle vu quelque chose de pareil?!
Et elle repondait d' un air innocent qu'a u club du parti, a la reunion , a la confere nce, en:fin ... Et tout etai t tellement saugre nu que l'on preferait passer outre. De toute fa; on, la Grand-maman a compris tres vite qu 'il l' emmenait clans des e n- droits peu recommandables pour une e nfant.
Et comme je te disais, la Grand-maman me racontait beaucoup de choses a propos de Nicu- lae. Jene sais plus si jamais elle l'a :fait clans l'or- dre : comment elle l'a connu, comment elle s'est mariee avec, co mm ent ils ont vecu ensemble et comment il est mort. L'episode qui revenait le plus souvent etait celui de sa mort. Ce mec, qui avait tout bu et tout houff e, joueur attitre, qui en depit de sa passion pour le poker n'avait pas ruine la famille, parce qu' il avait de la chance et rentrait parfois clans ses fonds, une fois a la re- traite, n'a pas manque de mijoter de petites af- :faires ... Aux dires de la Grand-maman, il paralt qu'il etait usurier, a ses heures. Eh bien, ce mec qui avait vraiment vecu sa vie, s'est vu attaquer vers soixante ans par une angine pectorale qui ne le laissait plus dormir que clans la position assis, la tete sur un e petite chaise recouverte d' un oreiller. 11 su:ffoquait au jour le jour. Au bout d'un certain temps, son fabuleux ego"isme, car je ne vois pas d'autre explication, lui a :fait :faire a la Grand-
maman , qui etait sa cadette de sept an- nees, done la cin- quantaine bien son- n ante mais pas plus, la proposition suivante: Fana - c'est ainsi qu'il l'ap- pelait - , nous, on a :fait un mariage d'amour, ton vieux n e voulait pa s de moi, mais cahin -
Memoire orale et ecriture domestique 149
ca ha on a vecu pas mal d'a nnees ensemble, on a eu deux enfants et maintenant on est vieux tous les deux. (Entre pare ntheses, a ses cinquante- quatre ans, la Grand-maman n'eta it point vieille a mes yeux, et meme pas lui, a soixante-trois).
Alors, voila mon idee: on prend un bain tons les deux, on s'e ndiman che a tout va , on s'allonge clans le lit co njugal, on prend un e bassine, on y met du charbon de bois, on se prend par la main et on ne se reveille plus. On va clans l' autre monde comme on a vecu tant d'annees, ense m- ble, heureux et contents. Eh! La Grand-maman me racontait qu 'a tout cela elle lui avait repondu solennelleme nt: Nicolae, j'a i fait vraiment un mariage d'a mour et j' ai ete un e epou se hien fid ele, mais attenter a mes jours, <;a, jamais! Si le bon Di eu veut m 'e mporter avec toi , que Sa volonte soit faite, s'il veut me laisse r vivre, je vivrai tous mes jours, mais attenter a mes jours, prendre sur moi les peches de Dieu sait qui, <;a, jamais .
A
chacun son d es tin, Nicolae . Elle m'ava it raconte tout cela parce que moi , qui n'avai s pas co nnu grand-pere mais il m'etait quand meme bien familier, a chaque fois qu'il etait question de lui, je lui demandais : petite mere, c'est pas lourd a porter que de savoir que lui, il est de l' autre monde, enfin, qu ' il n'est plus? Eh, :fillette, la terre est :froide, les nostal- gies fond ent... Des que j'avais grandi, cette his- toire me semblait trop froide, dire, comme <;a, qu e la terre est froid e et Jes nostalgies fondent. Je cher-chais une explication et alors on m' a ra- conte l' hi stoire du suicide, la bassine a c harbon d e boi s . Mai s a vrai dire , je
. .
ne sais pas ... , non, s1 c'etait la se ule rai- son pour laquelle la Grand-m aman e n etait arrivee a une c onclusion tell e - ment philo s o - phique.
Au fond , a part le fait d'avoir eleve de ux en- fants, elle n'a pas fait grand-chose clans la vie. Si j'y pense, toute ma lignee est une famille de per- dants.
A
premiere vue, il parait que chacun s'est mis a faire quelque chose, mais sans y parvenir, pour differentes raisons, le plus souvent, ce n'e- tait pas de leur faute. Ce n 'est pas qu'ils aient ete faineants OU vauriens, mais un obstacle s'est toujours dresse quelqu e part sur leur route.Pourtant, si j'y pense de nouveau, on n'est pas un e famille de perdants, ne fiit-ce que parce qu e tous, au fil des generations, ont eu le courage de reprendre le collier, de remonter au cren ea u, de s'y remettre encore et encore. On n'est pas une famille de vaincus, de perdants, si on est capable de faire <;a et d'en transmettre le desir a ses en- fants. Non, on n'est pas une famille de perdants!
Moi, je suis nee a Suceava, de parents bien jeun es : pere avait vingt-quatre ans et mere vingt- deux. Je suis nee a Suceava parce que mon pere s'y trouvait a ce moment-la. Le probleme est de savoir pourquoi ii etait la. Alors, la, c'est une drole d' histoire. Ni papa ni maman n'etaie nt de la region, papa etait Transylvain de sou che, il ve- nait des Monts Apuseni, d' un petit village de viticulteurs qui s'appelait Benic, et marnan etait de Giurgiu. Mon pere a ete, je parle au passe parce que bi entot on fera le repas du so uvenir, quatre annees depuis sa rnort, il a ete officier.
La prerniere promotion de la Republique. Mais il faut dire qu'il l'etait pour de bon, un officier qui avait son bac et deux annees d'ecole militaire, a Sibiu. Faut dire que j'en suis fiere , vraiment fiere! Ce n'est pas que j'a ie quelque chose contre les officiers de paille, de quatre so us, comme on disait, fabriqu es treize a la douzaine, non , mais parce qu e c'est la pure verite. Je ne vois pas pourquoi je me cacherais ou j'en aurais honte.
Enfin, c'est une histoire, comme c;a ... Done, il a acheve l'ecole d'officiers d'infanterie de Sibiu et il a ete nornrne en poste a Mihai Bravu.
La,
lors d'une application - a l'epoque, c'est pas <;a qui manquait, on en faisait plusieurs par annee - , il s'est fait remarque r par qui etait al'epoque Ministre des Forces Armees. Celui-ci a vu en lui un officier extraordinairement dou e pour la tactique militaire. 11 l'a fait appeler, !'a cite a l'ordre du jour de l'arm ee et lui a de- mande: ,,He, le gars, toi, le petit, mon e nfant - il parlait cornme c;a, parce qu'il etait Moldave - , toi , tu es Allemand?" Paree qu e papa , il etait un blond aux yeux bleus, et il mes urait un metre quatre-vingts et l'uniforme, en plus ... il vous tapait clans l' ceil comme seuls ces enfants de Hitler savaient le faire.
A
quoipapa a repondu: ,,Salut, ca marade general, non, je ne suis pas Allemand, moi, je suis Transylvain, des Monts Apuseni. C'est c;a, je n'ai rie n a faire avec les Allernands." ,,Bon, tu n 'es pas Alle- mand, mais tu en vaux toujours un au combat, tu es fait pour c;a, foi de general! Alors, si jamais tu as besoin de moi , viens demand er mon aide, sans hesiter. " Et papa ne lui a jamais rien de- mande, et je pense qu'il a fait tres mal.
Enfin, apres cette citation, il s'est fait remar- quer par un autre general, lors d' une autre in- spection, et il a ete transfere de Mihai Bravu a Giurgiu, co mme co mmandant de compagnie clans un regiment de canons antichars, le
45e,
je crois. Pour un tout jeune lieutenant, etre co m- m a ndant d'un e co mpagni e, c'e tait qu elqu e chose, quand meme. Je ne suis jamais entree clans les details, parce que mon pere etait extra- ordinairement modeste, un type d'une modestie fantastique. 11 croyait avec ferveur, de toute son ame extraordinairement pure, aux id eaux du communisme. Mais la aussi il y a une histoire. 1l a ete aussi me mbre du parti , mais tres tard . Extraordinairement tard, apres que a accede au pouvoir. Paree que jusqu 'alors il avait subi toutes sortes de vexations justement de leur part. .. C'est pas ces mecs qu'il aimait, lui, c'etait ce bel id eal qu e l' on ne peut peut-etre pas at- teindre, mais en essayant quand meme on fait le plus souvent les plus grosses betises. Si les gens n 'e taient pa s asse z idiots pour s' acharn er a traduire clans les faits leurs ideaux, je crois que l ' hurnanite sera it exernpte de beau co up de deboires et desillusions. Le plus beau serait qu eles ideaux restent des ideaux, clans les bouqu ins, comme lecture pour les enfants.
Don e, c'est a Giurgiu qu'il a connu ma mere, qui etait une toute jeune fille, belle et Horissante, en classe terminale au lycee commercial, l'ecole technique d'aclministration ... , en tout cas, je sais qu e son diplome n'est pas clelivre par un lycee, c'est un e ecole techniqu e. II l'a co nnu e au cirque. Ce n'est pas qu'elle fUt trapeziste, mais elle etait allee au cirqu e et ii n'y avait plus de tickets . Mon pere s'y trouvait en compagni e d' un ami et de la petite ami e de celui-ci. Cet ami connaissait quelqu'un au cirque et il a fait entrer les jeunes fill es par-derriere le chapitea u. Ils ont vu le spectacle, et puis chacun de son co te .. . Mere etait encore une enfant, un ga n,:on man- qu e de dix-neuf ans, pas la moindre iclee cl'avoir un petit ami, de se faire chouchouter, enfin, des choses de ce genre. Mais papa, lui, a eu le coup de fouclre. Des le premi er coup d'ceil, il a mis le paquet. C'etait un coup de foudre telle ment clas- sique qu e chaque matin, quancl il passait avec sa compagnie par-clevant le lycee co mmercial, car c'etait son trajet, il mettait ses hommes au garde- a-vous et leur faisait chanter une chanson avec ma mie, petite amie ... Mere n'en avait cure, mais lui, il voulait dire ain si qu 'il nourrissait certains sentiments a son egard. 11 avait vraiment fiere al- lure sur son ch eval et bien sur que toutes les copines s'accrochai e nt aux fenetres pour le lorgner. Et \:a s'esclaffait, et \:a ca quetait, re- garclez-moi ce mec, ce qu'il peut etre beau, ce qu'il est mignon, ma foi, il est a croquer. Et a un moment clonne, lors d'un de ces defiles, car e'en eta it un , une tres jolie copine de maman, lui clit:
h e, viens voir ton officier! ... Et maman de se- cou er la tete et dire qu'elle n'avait aucun offi- cier. Mai s pourquoi, cherie, il ne te clit vraiment rien, parce qu e si c'est co mme \{a, moi, il me plait bien et j'e n fais mon affaire. C'est a ce mo- me nt-la que mere, qui avait toujours ete la pre- mi e re, mais vraiment partout, la pre miere nee clans la famille, prix d'excell ence clans sa classe, la premiere a se faire fesser, le bouquet, quoi, elle s'est dit pourquoi que je le laisserais passer,
Memoire orale et ecriture domestique 151
celui-la, avant de le regarcler de plus pres . Au fond, c'est pour moi qu' il en a, pas pour l'a utre.
Et il a suffi que l'iclee lui e ntrat clans la tete pour que personne ne put l'en cletourner. Enfin, elle accepta u n renclez-vou s, puis un deux ieme, mais ce qui est marrant c'est qu e le 21mai19 50, tout juste avant la fete des sa ints Co n stantin e t Helene, maman ait propose a papa cl'aller a la plage. Je ne sa is pas quelle temperature il faisa it e n 1950, mais maman avait e nvie d'aller a la plage. Et pourquoi, s'il vous plait? (:a, je vous le donne en mille! ... C'est parce qu'elle vo ulait vo ir si papa avait la poitrine poilue, s' il l'avait, elle ne l'aurait pas epouse. C'etait pour elle un grand probleme, elle ne pouvait pas supporter, meme aujourd' hui, d'ailleurs. Mais papa etait un blond superbe, un vrai mec, pas un de CeS blondasses a la petite semaine, et il n'avait pas de poils sur la poitrine. Maman en a ete absolument enchantee et le 21 mai elle a accepte de se fiance r, avec pope, bagues, alliances et tout le toutim, et apres avoir eu son bac, ils se sont maries.
Eh, ils ont passe six moi s clans la maison pa- ternelle de Giurgiu, la
OU
j'a i ma deme ure a Giurgiu , et puis l'ordre est venu que mon pere quitte Giurgiu pour la garnison de Piatra Neamt.Mere devait done quitter la maison paternelle.
Ah, mais je do is te dire que quand papa est venu demander la main de maman, grand-pere, que j'appelais Bubulica ... Mais \{a, c'est toute une his- toire et je vais te la raconter, celle-la aussi.
Bubulica etait un typ e sobre , plutot bel homme de sa,personne, un brun aux yeux bleus, haut de taille, presentable et taciturne comme un e pierre. Bubulica a dit au pretendant, mon gars, vou s etes bien jeunes tous les deux et la vie est dure, cette fille a nous, que tu vois et que tu veux epo user, elle ne sait rien faire de ses dix doigts, mai s vraim e nt ri e n! Si jamais tu lui donnes Lill mouchoir pour le laver, sois sur que toute la morve y restera, si tu la pries de te faire bouillir un ceuf, tu I' auras tout mou sur ton pan- talon ou bien si dur que tu pourras toujours le jeter par-dessus le Danube et casser la tete a un Bulgare, et la tete d' un Bulgare, c'est vrairn ent
dur, c'est connu.
A
quoi papa, tout calme, en Transylvain range qu 'il etait, lui a repondu que c'etait la moindre des choses, ce qu e je sais, moi, et ce qu'on appre ndra ense mble, ce se ra assez pour nou s debrouiller clans la vie. Et il a eu rai- son! Ils ont vecu, lui jusqu'a soixante an s, d'une mani ere exemplaire. Mais tout a si bien marche parce qu e papa avait pour maman un amour ab- solument fantastique, a tel point que meme si mere n'etait pas devenue la menagere extraordi- naire qu'elle est maintenant, si elle lui avait cui- sine des ce ufs durs a en casser la tete des Bul- gares, il l'aurait toujours aimee, c'etait comrn e un envoutement. Le fait est qu' ils se sont enten- dus extraordinairement bien, quoiqu'ils n'aient pas eu de chance. Mais c;a, c'est une autre paire de manch es.Nous en etions done arrives a !'episode: de- part pour Piatra Neamt. Et la, on leur a donne un logis, CO rnm e a tout officier, une maison Oll avait habite Dieu sait qui, c'est-a-dire que moi , je ne sais pas, mais infestee de punaises qui grouil- laient partout. Autrement, c' etait un e mai son cossue, en plein centre-ville, une ancienne rn ai- son de boyards, me disait maman. Papa
y
est alle le premier, pour se presenter au nouveau poste, et la premiere idee qui lui est passee par la tete a ete d'acheter cinq bouteilles d'un poison tres fort et de les casser, plouf! , au beau milieu de la mai son, de calfeutrer soigneusement portes et fe netres et trois jours apres, quand il est revenu sur les lieux du crime, la, ily
avait des milliards, non pas des millions de punaises qui avaient creve. 11 les a ramassees a la pelle, a n'en plus finir. Apres s'en etre debarrasse a l'aide de deux soldats, ils se sont mis a faire le menage, mais a fond . Ils ont frotte partout, papa en tete, cuisine, vitres et fen etres, partout, quoi . Apres ce coup d'hygiene, il a eu le courage d'ecrire a maman, viens toi aussi. Et elle y est allee, accompagnee de quatre grosses malles de campagne, dont j'en ai encore deux, qui contenaient toute leur for- tune. Dans la premi ere, elle avait mis tous les vete ments, les siens et les effets de papa. 11 n'y en avait pas trop, parce que papa n'ava it que seseffets militaires, un costume, un paletot, a peu pres c;a. Mais maman, elle en avait pour toute la vie, enfin, fa c;on de parler, rnais elle avait tout ce qu'il fallait pour une bonne dizaine d'a nn ees.
Paletots, mantea u de fourrure, pardess us, robes en tout ge nre, souliers a e n changer tons les jours OU a OUVrir boutique, enfin , une belle dot, quoi. Dans la deuxierne, elle avait mis toute la vaisselle, les cadeaux rec;us a la noce. Ca r on avait opte pour des cadeaux, pas pour de l'a r- gent. Je ne sais pas comment le <liable avait ar- range les choses mais de presque tons les ser- vices ils ava ient rec;u au moins trois exemplaires.
S' il
y
avait eu quelque chose de beau clans la ville, au moins trois families avaient eu l'idee de l' ach eter. 11y
ava it qu atre se rvices a vin . Et comme aux noces avaient participe plus de cent personnes, vous pensez ce que cela avait donne.11 y avait de quoi ouvrir un magasin de vaisselle.
Et le tout de la meilleure qualite. Mais le cadeau le plus beau et le plus original ava it ete l'idee de leurs temoins de rnariage. C'etaient des ami s de mes grands-parents, et ils ont <lit, chers enfants, nous, on n'achete rien d'avance, mais apres le mariage, on fait le bilan et on achete quelque chose qui vous manque. Et ce qui leur manquait, c'eta ient des pin ces a linge, un peti t grillage comme on e n met s ur l es brul e ur s d e la cuisiniere, et un hach e-viande numero cinq. C'e- tait c;a, le cadeau des temoins! Ah non, j'allais mentir, il y avait aussi un petit plateau en argent, qui s'est perdu clans leurs peregrinations. Mai s le hach e-viande, je l' ai toujours, et le grillage ...
mais pas les pinces a linge, parce que je suis de- venue specialiste clans la perte des pinces a linge.
De toute fac;on, ce couple de temoins etaient des gens rnerveilleux. Je les ai connus. Ils ne sont pas mes parrains. Ce n'est pas qu' ils aient ete radius, mais si c'etait c;a qui manquait de la cor- beille de rnariage ... C'etait done c;a qui se trou- vait clans la deuxieme mall e de campagne. Ces malles, c' etait typiqu e pour les offi cie rs de l'epoque. Dans la troisierne malle se trouvait le linge, draps, couvertures, oreillers, enfin , tout ce qu 'il faut. Et cl ans la quatrieme, il y avait des
babioles, je ne sais pas exactement quoi, mais c'etait des babioles. 11 y avait aussi une radio Pionier, une des premieres marques fabriquees en Roumanie.
C'est r;aaa ... Elle arrive a Piatra Neamt mais y sejourne tout juste assez pour faire de la maison en question un e belle demeure, de sorte que tous les locataires suivants leur ont sans doute rendu hommage jusqu'a la fin des temps. C'etait la premiere aubaine de leur vie. Booon , mais hop, faut deme nager de nouveau, a
tout frais chef-lieu d' un rayon administratif nou-
vellement forme. pres de de
Prut. de Prut etait une belle com- mune, voire un bourg ou l'on avait l'electricite, u ne banque, enfi n. Avec la to tale inconscience de la jeunesse, ils ont pris pour $tefa-
et sont partis pleins cl ' elan vers le nouveau domicile. Ils ont pris un train qui a mis environ 24 heures pour y arriver parce qu 'il s'a rretait clans toutes les ga res, dans tous les nre uds de triage, que le diable l'ernporte! Maman avait la radio Pionier clans les bras et deux ampoules clans les poches pour etre su re qu'au moment de l'arrivee ils auraient tout de suite de la lumiere et de la musique ... C'est vraiment tout ce qui leur rnanquait! Quand ils sont arrives a
r;'a ete la desillusion, mais pas tout a coup. Dans ce canton des chemins de fer situe au diahle vau- vert il n'y avait personne mais une lampe a pe- trole brillait quelque part dans la nuit. Papa s'est
<lit que ga doit etre une panne d'electricite.
Panne, mon reil, tout simplement dans ce village ils n'avaient pas l'electricite! Mais alors pas du tout! Ils sont done descendu s et sont alles au commissariat, Oll papa avait ete nomme adjoint du commissaire en chef du rayon. Le commis- saire en chef s'appelait camarade Juravlea. Papa se met au garde-a-vous et lui presente son rap- port, comme le voulait le reglement et la hi erar- chie.
A
l'armee, l'inferieur en grade presente son rapport a son superieur. Done, au garde-a-vous et la main droite au kepi, il y va de son camarade capitaine, je su is le lieutenant Francu Ion et je me suis presente a VOS ordres pour prendre enMemoire orale et ecriture domestique 153
charge mes devoirs, et patati, et patata, vous pensez si je connais leurs formules ... Normale- ment, le superieur lui aurait <lit sois le bienvenu ou quelque chose dans ce genre, mais Juravlea s'est mis lui aussi au garde-a-vous et, la main au kepi, il a repondu, camarade lieutenant, je suis le commissaire Juravlea, commissaire en chef du Rayo n de Faire son rapport a un in- ferieur. .. r;a, c'est le bouqu et, vraiment, r;a ne s'o ublie pas. C'est du pur Caragiale! Papa, mine de rien, s'est dit qu e, peut-etre, c'etait la coutume des lieux, que le reglement, r;a peut changer. ..
Comme logement, on avait prevu une cham- bre dans la maison du pro to pope, c' est-a-di re un pope qui avait pris du galon. Le protopope etait membre du parti, c'etait comme r;a a l'epoque, ce rtains popes etaient membres du parti. Peut- etre ceux qui etaient les plus fortiches et avaient pignon sur rue. Pour les miens, le protopope et sa femme etaient ,,grand-pere" et ,,grand-m ere" . Des braves gens, vraiment. Sauf que ce jour-la, ou c'etait deja la nuit, quand ils so nt alles chez le protopope et le commissaire en chef Juravlea a dit camarade pere, voila, j'ai amene le ca marade lieutenant et sa femme pour les faire loger chez vous, il n'a pas ete content du tout mais il a dit r;a va ou quelque chose dans ce genre, on va les loger, pas de probleme. Ce n'est que plus tard que les mien s allaient apprendre que le pro- topope se sentait la gorge nou ee et avait un mau- vais gout dans la bouche a l'idee qu'on voulait lui refiler quelqu'un de tout aussi fute que le commissaire Juravlea. Tu te rends compte, un officier de la premi e re promotion d e la Republique, r;a pouvait bien etre un officier de paille, trois mois d'ecole et tope-la, vous voila lieutenant, et sa femme, elle ne pouvait etre qu'une petite paysanne ayant vecu dans un hameau, tout haut dans la montagne ou au fond d' un e plaine. Ils s'attendaient done a un couple de semi-analphabetes mais quand ils les ont vus la, deux pauvres enfants transis de froid, deux visages a vous faire pitie mais rien pour ne pas Jes aimer, r;'a ete co mme r;a, dans une fraction de seco nd e, gra nd-mere les a vus et a dit fa is en-
trer ces momes, tu vois bien qu ' ils crevent de froid, et on les a fait entre r. Non parce que c' e- tait Juravlea qui les avait amenes mais de toute leu r ame. On les a invites a se debarrasser de le urs m a ntea ux et on leur a do nne qu elque chose a manger. Les miens ne savaient pas s'il fallait accepter ou non . Papa ne sava it quelle at- titude adopter, y aller de ca marade pere ou non ju squ 'a ce que le pauvre protop ope lui di se ecoute mon petit, si tu veux, tu peux bien m'ap- peler gra nd-pere. Ce fut la meme chose pour sa fe mm e, qui devint grand-mere, sinon c'etait ab- soJument ridicule. Papa ne savait pas se mefier d'e ux et e ux non plus de leurs nouveaux lo- cata ires, alors quand ils ont vu qu 'ils etaie nt tellement jeunes, la glace a ete brisee et ]'am- biance est devenue plutot chaleureuse. Le lende- main, grand-mere, comme toute fe mme, a com- me nce a poser des questions a maman, qui ne s'est pas fait prier pour lui dire qu'elle venait de Giurgiu, que ses parents etaient des intellectuels OU des negociants, qu'elle avait SOn bac, enfin une education soignee, avec gouvernante alle- mande et tout, done on ne leur avait pas refile des analphabetes. Papa, ils l'ont adore tout de su ite parce qu' il etait vraiment un type formi- dable et ils se sont rendu compte qu'il n'avait rien a faire avec la promotion de paille. En fait, si j'y pense bien, la promotion de '50, aussi bien la premie re, du 1 er mai, que la deuxieme, du 30 dece mbre n 'e tai e nt pa s faites d'offici e rs d e paille. 11 y avait plutot des jeunes hommes qui ava ie nt leur bac et etaient animes par un ideal.
Cet ideal cornmuniste qui disait qu e notre belle Republique flambant neuve avait beso in de je- un es officiers qui la d efe nd e nt contre les salauds ... Qu els salauds? Mai s ce ux qui com- plotaient contre le pays, qui voulaient le vendre aux Americains, qui attendaient nuit et jour la venu e des Americains. Et qui etaient-ils, toute ce tte band e? Mais bien sur qu e les ri ches de naguere . Booon! Pourquoi etaient-ils encore ap- peles? Pour former une belle armee pleine d' honn e ur qui combatte d' autres salauds, les pires. Les fameux legionnaires, la Garde de Fer,
Jes Bures Noires, tous caches cl ans les montagnes et prets a tuer les notres, qui etaient des braves gens, honn etes et justes. Comrne <;aaaa! Et alors les momes de dix-neuf qu'ils etaie nt a l'epoque, aux ames pures et les yeux ple ins de lumiere, se sont p rese ntes et ont dit si le pays a besoin de nous, on y va! Et si jamais on leur met la main dess us, ils verront ce qu 'ils ve rront. Grace a Di eu, finalement c'est la police, la milice qui a donn e co ntr e les leg ionnair es et les Bures Noires, parce que la aussi, il y a eu des victimes.
11 y a eu des jeunes hornmes qui au lieu d'em- brasse r la carriere d'officier de ca rriere se sont enroles clans les troupes de la milice et on les a envoyes contre l'ennemi et il y a eu des morts d' un cote et de l'autre. Aux rangs des legion- naires et des Bures Noires, enfin, on sa it bien qu' ils n'etaient pas tous des Bures Noires, mais aussi aux rangs de la toute jeune Milice popu- laire, ce ux qui etaient partis le front haut com- battre l'ennemi. Certains en revenaient tout es- trop ies e t alors la m e r e patri e l e ur e tait reconnaissante, a tel point que beaucoup n'ont meme pas eu leur retraite. On les a oublies, c'e- taient des conscrits, qu'on disait. Une tragedie done, clans les deux camps. Mais beaucoup, ou au moins une partie d'entre eux ont reussi a garder un e ame pure, et j'ai eu ]'occasion d'en connaitre quelques-uns. Ils rnaudissaient meme le jour OU ils etaient venus au rnond e pour avoir tire sur les mecs d'en face qui , ils ont appris tout
<;a beaucoup plus tard, etaient pour la plupart tout aussi innocents qu'eux memes. Enfin, c'est la vie, <;a arrive, quoi.
Quoi te dire encore? Ils ne sont pas restes longtemps clans ce village-la, juste un e annee et demie. Entre temps, ils avaient eu un enfant, qui es t mort a troi s moi s . Un ga r<;o nne t. Entre temps, papa avait eu tout le temps pour consta- ter qu e Juravlea etait analphabete. II l'avait constate des les trois premiers jours, parce que pendant trois jours il n'avait fait absolument rien et il avait dit a papa, ecoute, mon gars, le matin, ne me de range point pendant les trois premieres heures, parce qu e moi, je li s le journal. Car lui, il
Memoire orale et ecriture domestique 155
etait eduqu e par le parti, et il devait lire le jour- nal. Des le premier jour, il avait confie toutes ses taches a papa qui passait les nuits a dresser toutes so rtes de listes, ca r a l'epoque on travail- lait enormeme nt clans les co mmi ssa riats. 11 y avait les co nscrits, toutes so rtes d'appli cations militaires, enfin, on faisait concentrer les gens pour etre prets, face aux Americains. Ceux-la memes qu'attendaient les ennemis caches clans les montagnes. Dans les annees '50, vers 1956, 195 7, je co nnais pas mal de braves gens qui etaient prets a accueillir les America ins. Mais les Americains ne sont pas venus, ils l'ont fait apres 1989, quand presque tous ceux qui les avaient attendus les bras ouverts etaient morts, et ceux qui les attendaient pour les affronter les ont re<;us avec des fleurs a la gare.
Le fait est que le troisieme jour apres avoir assume ses taches papa est entre sans crier gare clans le bureau de Juravlea et a constate avec stu- peur que Juravlea etait les jambes sur le bureau et tenait le journal a l'envers. 11 s'est mi s en rage, s'est dirige vers lui, lui a arrache le journal et lui a dit, camarade capitaine, le journal, <;a se met auss i comme <;a. Le type n'a meme pas rougi, parce que pour <;a il faut connaitre la honte.
Avant d'etre commissaire, il avait ete le bouvier du village. Comment te dire, le fait est qu'il fal- lait alphabetiser Juravlea. Maman, ayant son bac, etait professeur d'histoire clans le village. Et c'est elle qui a dil l'interroger pour les matieres de l'e- cole elementaire. De toute fa<;on, faut dire que si jamais il a appris a se signer, c'est seulement pour etre comme tout le monde, et d'ailleurs sa signature ressemblait plutot a Juravache qu'a Ju- ravlea. Peut-etre en so uvenir de son ancien me- tier ou comme <;a, comme un symbole, quoi .. . Mais laissons Juravlea ...
Quand maman a eu mon frerot qui est mort tout petit, on ne pouvait pas le faire baptiser parce que papa etait officier, ils etaient censes etre athees, et ils fais aient partie de la Jeunesse du Parti. Alors la femme de Juravlea, la ca ma- rade Juravlea, qui etait Moldave, lui a propose de faire la marraine. Mais maman aurait tout
supporte, meme que Florin ne flit pas baptise que de faire sa marraine de la J uravlea. Et elle lui a dit, s'il vous plait, moi, je suis athee et je ne veux pas faire baptiser mon enfant. La se maine suivante, papa se voyait deja appele r a la Region pour se faire frotter les oreilles.
La,
le grand chef eta it Ul1 officier de Carriere, de quelques annees l' aine de mon pere. Peut-etre un ancien de la pen ultieme promotion d'avant '50. D' une voix posee, il lui a demande camarade Francu, quelle religion pratique votre femme. Et papa de repon- dre, camarade capitaine, mais non, il etait com- mandant, camarade commandant, que je sache, ma fe mme a ete baptisee orthodoxe, mais main- tenant elle ne pratique aucune religion, elle est athee. En souriant, le commandant a fait alors quelque chose qui n'est pas prevu clans le reglement et si on ne l'a pas mis en reserve a ce moment-la, ils l'ont fait silrement depuis, car on ne lui a jamais pardonne d'appartenir a la vieille ecole, il a tendu a papa une feuille de pa- pier sur laquelle etait ecrit camarad e comman- dant, je vous fais savoir par la presente, avec tous mes respects, ou sans respects, je ne connais par les formules de l'epoque, que l'epouse du cama- rad e lieutenant Francu pratique une nouvelle re- ligion, elle est athee. C'etait un e lettre anonyme, mais on voyait de lo in que c'eta it l'IBuvre de Ju- ravache. C'est silr.Enfin, l'enfant a ete baptise sans problemes et <;'a n'a pas ete le bapteme de monsieur tout le monde, comme un defi a la nature, tu vois, par- fois quand c' est trop, c' est trop, il a ete baptise par douze popes, ni plus ni moins. Comment <;a?
Paree qu' une fois par mois chez le protopope il y avait reunion des popes du rayon administratif.
Or c'etait exactement le jour ou l'enfant faisait un moi s. Les popes etaient deja la, un grand repas avec tout ce qu'il faut devait etre prepare pour tout le monde, et grand-mere Ortansa a dit, pere, de toute fa<;on il faut se fendre d'un repas avec tous les popes qui viennent du rayon, si on profitait de l'occasion pour faire baptiser le petit, aussi? Done, pour son bapteme, il n 'a pas eu un pope, mai s douze. Et toujours comme un defi
jete au destin, ce mome-la a grandi d'une maniere fanta stique. A trois mois, il pesait neuf kilos et mesurait soixante-dix centimetres. Dans la photo que j'ai chez moi, j'en ai deux, il appa- rait tel qu'il etait le jour OU il fai sait trois mois, dresse Sur son seant, la tete appuyee contre un oreiller. Dans la deuxieme, il apparait la sucette a la main, avec ce sourire d' un enfant de trois mois, qui tenait sa sucette. C'est, c'etait le jour ou il faisait ses trois mois. On lui avait fait un gros gateau, on y avait mis trois petites bougies d'anniversaire et de nouvea u il y avait une foule de popes. Tout le monde, en voyant ce que fai- sait ce mome s'emerveillait a n'en plus finir, tant et si bien qu'a trois heures du matin l'e nfant s'est reveille en hurlant, baignant dans la vomis- sure et le caca. A l' hopital, en toute urgence. A ce moment-la , les miens n'habitaient plus chez le pop e, on Jes avait log es c hez l e kiabour, c'est-a-dire le paysan le plus cossu du village, et la femme de celui-ci lui a dit, madame, laissez- moi faire une incantation, votre enfant, on lui a jete le mauvais mil, mais maman, fous-moi la paix avec tes sottises, et elle a couru a l'hopital.
L'hopital eta it nou vell e m en t cree, avec six medecins, tous stagiaires, qui ont discute le cas tant et si bien qu'a neuf heures il etait mort. Et puisqu'il avait ete baptise par douze popes, 011 l'a enterre avec douze popes, parce que c' etait le jour du conclave. Dire le desespoir qu'il y a eu ...
Pour moi, le mome est mort a cause du mauvais mil. On peut y croire ou non , mais moi, j'y crois.
Oui, le mauvais mil. Absolument. Paree qu' un enfant de neuf kilos, personne ne peut dire qu'il peut se deshydrater en neuf heures. 1eme pas une petite mome de deux kilos ne se deshydrate pas en neuf heures, alors. un ga n;on de neuf kilos ... C:'a ete le mauvais mil, c'est siir et cer- tain . C'etait un enfant pas comme les autres. Un vrai ph enom e ne de la nature, mai s moi , ces ph e nomen es, je n'y crois pas trop, parce qu'autrement le monde en serait plein.
Alors, de ils ont ete mutes ... OU exac- tement pour la premiere foi s? Papa a ete nomme a Campulung, mai s pour se ulem e nt deux OU
Memoire orale et ecriture domestique 157
trois sernaines, maman n'y est meme pas allee, et la station su ivante a ete Suceava. Done, en '52, Florin etait ne en '5 1, en '52 ils etaient a Sucea- va. On leur repartit un logement. U ne belle rnai- son , avec des peintures murales, e n huile, en bronz e, tout ce qu e tu veux, rnai s avec une epaisse Couche de suie deSS US. Je crois qu e pen- dant un de mi-siecl e personne n'ava it lave les rnurs. Maman s'y est mise. Elle a fait ce qu'elle a pu, apres quoi il a fallu les chauler parce que de toute fa c;on, co mme 9a, c' etait invivable. P eut- etre y avait-il des muvres d'a rt, mais quoi faire ...
Et vas-y de l'e ncaustiqu e, et frotte partout, et fais Jes vitres, et demenage avec quatre malles de campagne ... Mais la au moin s, c'etait une ville importante, un ch ef-li e u departe mental , ils avaient l'electricite et tout. Ils avaient une mairie type Marie Therese et une rue carrelee, c'est ter- rible ce qu ' ils en etaient fi ers. Et a midi , par cette belle rue passait le troupeau de la ville, tout lentement, toutes les vaches se dirigeant vers leurs etables en balanc;ant leurs pis, et c;a crottait a tout va, plouf, plouf, plouf, pa r-d eva nt la mairi e. Et la ville a ete comm e c;a jusqu 'e n '60.
La rue qu 'on habitait, celle ou je suis nee, etait courte, relativement co urte. La Cacaina etait un ruisseau OU l'on deversait toutes les im- mondices de la ville. Done, un bout de notre rue se trouvait dans la Cacaina et l'autre exactement dans le pare du centre-ville. On vivait en centre- ville, quoi. Qu e je sach e, la maiso n avait ap- parte nu a un pope. Quelqu'un qui, a un moment donne, avait occupe une place importante dans la hi e rarchi e de l'eglise, enfin , co nnais pas. Il etait bea ucoup plus qu' un protopope. Et ce pope avait eu des enfants et des petits-fils qui main- tenant etaient repandus dan s le pays. La maison n'etait pas nationalisee, c;a c'est clair, mais etait plus OU moins requisitionnee. Elle etait habitee par trois families. Elle etait vraiment tres grande.
Non par le nombre de chambres, rnais cornme surface. Elle etait en forme de L, avec deux en- trees; une entree qui se trouvait sur la branche courte de l'L, cote gauche. A mon avis, ce n'etait pas quelqu e chose de specifique pour la Mol-