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La faim et la soif dans le monde

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Academic year: 2022

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L A R E V U E S C I E N T I F I Q U E

La faim et la soif dans le monde

T 'actualité veut que cette chronique soit dans le prolongement

•^"^ de la précédente. A u lieu d'étudier la rivalité de la chimie et d e l à nature, elle s'applique à relater comment on doit conjuguer toutes les puissances de la production pour conjurer un péril que, sans forcer les mots, on peut qualifier de planétaire. Dénoncé timi- dement avant la seconde guerre, ce péril s'est accentué en ces dernières années au point que la courbe de la population du globe n'est plus parallèle à celle des subsistances et que le monde court à la famine, sauf que l'allure est différente selon les pays. L'arithmé- tique élémentaire nous enseigne que ses lentes progressions ne peuvent jamais rattraper celles de la géométrie ; au contraire leur divergence s'accélère de plus en plus. Alors que c'est l'agriculture qui nourrit le monde, sa courbe commence à décliner tandis que celle de la population se redresse presque verticalement. Le désir sexuel est inextinguible dans la nature et la raison humaine ne saurait n i l'éteindre n i même le modérer. Dans le reste du monde vivant le sort de la progéniture est réglé par des lois purement physiques. L a survivance est dévolue aux plus aptes mais i l en reste toujours assez pour conserver l'espèce.

Jusqu'ici et malgré les guerres l'intelligence de l'homme civilisé lui a permis de garder un certain équilibre entre la population et les subsistances. Comme les guerres n'ont pas cessé, et que même la technique les a rendues infiniment plus meurtrières, i l y a pourvu par son travail dans les parties du monde les plus favorables. E n Europe la famine n'a jamais été que partielle ; les communications commerciales et un certain esprit de coopération empêchent que des populations entières y meurent de faim. I l n'en est pas ainsi dans les pays qu'on a nommés sous-développés, dont l'Inde est actuellement le type classique. L a famine y est endémique et elle frappe des millions d'hommes. Certes on y cultive le sol mais avec des moyens primitifs. E n outre la terre est souvent mauvaise, la pluie capricieuse, et les préjugés religieux empêchent de se nour- rir des animaux qu'on laisse périr sur place de vieillesse, ce qui en- gendre des épidémies. Le mal essentiel et inguérissable est la mul- tiplication illimitée des bouches à nourrir. On connaît la croisade entreprise dans toutes les grandes nations, avec appel aux chimistes pour qu'ils apportent des remèdes empêchant la femme de conce- voir. On étale des statistiques impressionnantes, on se livre à des anticipations d'autant plus concordantes qu'elles se copient entre elles. Les pays surproducteur» envoient des milliers de tonnes de

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céréales aux pays faméliques, et la France est celui qui vient en tête de ces secours dont i l est toujours possible de mettre en doute le pur désintéressement. Certes la politique, la sociologie, l'écono- mie concourent à cette assistance autant que la charité morale, et toutes ces doctrines ont leur mot à dire. Mais dans ce mélange de réalités et de conjectures qui constitue les données du problème la parole est surtout à la science positive parce qu'elle repose sur la mesure et l'expérience.

Tout d'abord i l faut consulter la physiologie. Qu'appelle-t-on la sous-alimentation ? Quelle est la ration alimentaire normale, en quantité et en qualité ? On sait depuis longtemps que trois sortes d'aliments sont nécessaires à l'homme et à tous les mammifères : les aliments azotés, appelés autrefois albuminoïdes, aujourd'hui pro- téines ou protides, les corps gras ou lipides et les hydrocarbones ou glucides qui sont de la nature des sucres et de l'amidon. I l faudrait y joindre les « oligoéléments » ou aliments presque impondérables qui groupent les sels minéraux et les vitamines. Mais ce fut une erreur, et même assez grossière d'avoir donné à cette diversité de comestibles un dénominateur commun : le nombre de calories. Ce- la est vrai pour les graisses et les sucres qui sont en effet des ali- ments d'énergie ; cela est faux pour les protéines qui servent à la restauration cellulaire. Manger de la viande et manger du sucre n'entretient pas la vie de la même façon : les protéines sont l'ali- ment essentiel. Si on les évalue en calories ce n'est là qu'une mon- naie de compte qui ne renseigne pas sur l'efficacité d'une ration.

Et les oligoéléments sont des catalyseurs dont on n'a que faire de connaître l'équivalent calorifique.

Dans un livre remarquable sur l'insuffisance alimentaire, paru au lendemain de la guerre (1), le professeur Charles Richet fils (et son collaborateur Delbarre) avait fait la lumière sur ces questions physiologiques et médicales. I l avait été prisonnier de guerre et avait réuni de multiples observations sur la famine des camps de concentration, d'autant plus qu'il était déjà spécialisé dans ces études cliniques. I l rappelait que depuis 1914 les guerres avaient fait souffrir 800 millions d'hommes de la disette. Rien qu'en ces trente dernières années, écrivait-il, plus d'hommes étaient morts de faim, directement ou indirectement, que dans les famines du Moyen Age. E n 1917 l a ration alimentaire totale était de 1930 calories brutes, surtout des glucides avec une carence extrême en protéides. E n décembre 1940, la carte d'alimentation française donnait juste de 1100 à 1 200 calories. Le pain (que c'est une erreur de croire un aliment complet) n'empêchait pas le dépérissement et

(1) Editions de l'Expansion 1950.

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les maladies. Ce n'était même pas la moitié de la ration normale d'un adulte avant-guerre qui comportait journellement 500 gr de glucides, 70 de lipides et 100 de protides. Pour Richet la ration com- patible avec la vie est de 2 100 calories en moyenne. Mais cette ration est trop faible : i l faut la porter à 3 000 calories. Entre 1 500 et 1 800 calories la mort survient en quelques mois et au- dessous de 1 000 calories en quelques semaines.

I l faut insister à présent sur cette nécessité des protéines dont la viande, les œufs, le lait sont les types les plus parfaits. Leurs cons- tituants essentiels sont les « amino-acides ». Ils sont au nombre de 23 comme nous l'ont appris les travaux de biologie cellulaire et d'hérédité. Ils existent dans les protéines animales et les protéines végétales comme celles que fabriquent les graminées, mais en quan- tités inégales et en nombre insuffisant. L'absence de lysine, par exemple dans le pain, les farines de haricots ou de lentilles, ne permettrait pas de vivre longtemps ; les protéines animales sont indispensables. Mais le juste régime est difficile à composer car i l varie selon les individus et les peuples. E n principe i l faut dire que la ration doit être équilibrée. Lorsqu'elle manque de protides, lorsqu'elle est trop riche en corps gras, comme cela est fréquent dans les nations bien pourvues, la santé s'en ressent très vite. L'ac- croisement angoissant des maladies du cœur à notre époque le démontre éloquemment.

Une fois qu'on est renseigné sur l'équilibre alimentaire, i l faut pour comprendre le grand problème à l'ordre du jour, que l'on soit informé des besoins dans les pays qui souffrent chroniquement de sous-alimentation. Cette information on la trouvera dans un livre très instructif dû à un éminent sénateur, ancien ministre et membre de l'Institut, M . Edouard Bonnefous : la terre et la faim des hommes (1). C'est l'inventaire géographique du « phénomène faim », comme dit l'auteur- Aucune documentation n'est plus re- commandante. Elle fait état de l'explosion démographique qui en moins de vingt-cinq ans a augmenté d'un tiers les habitants du globe. Nous en sommes aujourd'hui à trois milliards, et à cette allure de plus de 3 % par an, i l y aura six milliards d'individus réclamant à manger en l'an 2000 qui n'est pas loin. L'histoire nous rappelle les terreurs de l'an 1000. Bien avant le second millé- naire la fin du monde sera cette fois très réelle. E n dehors de notre Europe et du nord de l'Amérique, on voit apparaître partout les signes de la faim puisque, grâce aux progrès de la science qui nous apporte le confort et la longévité, l'espèce humaine prolifère au-

(1) Editions Fayard, Paris 1960.

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delà de toute mesure. Dans les pays bien nourris comme le nôtre, i l y a un demi-siècle on déplorait la restriction volontaire des nais- sances qui diminuait le nombre des combattants. Aujourd'hui qu'il faudrait se restreindre on donne encore des primes aux familles nombreuses !

La réponse des repopulateurs attardés est aussi naïve que celle qu'on attribue à Marie-Antoinette : si l'on n'a plus de pain on mangera du gâteau. « Sortez de votre paresse et de vos tabous superstitieux ! » crie-t-on aux affamés du globe ; cultivez la terre ! Hélas i l n'y a plus de terre à cultiver. Nous avons rapporté à cette place, i l y a cinq ans, la grande enquête ouverte par l'UNESCO où les experts les plus qualifiés se sont prononcés sur « l'utilisa- tion des terres dans les régions arides ». Sur les 145 millions de kilomètres carrés de la croûte terrestre, i l n'y en a que le dixième de cultivés et l'erreur est de croire que le reste est cultivable. I l est surtout composé de déserts et de terrains inutilisables soit par manque d'eau, soit par manque d'humus. L'humus, qui s'était lentement formé au cours des siècles, a été dispersé par l'érosion et le déboisement. Comme le dit M . Bonnefous, « i l est trop tard dans la plupart des pays pour prôner le retour de l'homme à la terre ».

Dans un autre livre également bien conçu et attachant, écrit par un professeur de biologie animale Alimentation et équilibre biologique (1), M . Raymond Ferrando, met l'accent sur cette dé- gradation et cette dispersion de l'humus déjà observées par l'an- cien directeur du Muséum, M . Roger Heim : « L'érosion, ce chan- cre des sols, disait ce dernier, cette maladie planétaire qui ronge la surface terrestre comme un cancer ». L'industrie de l'homme ajoute à cette fureur de déboisement. L'humus est un capital qu'il faut toujours sauvegarder en utilisant simplement son intérêt. Or l'industrie américaine a perdu les trois cinquièmes de ce capital agricole foncier et la Russie soviétique suit le même chemin, assure notre auteur. « L'industrie ruine ce que l'agriculture avait fait ga- gner à l'homme ». L'enquête de l'UNESCO avait déjà montré que les déserts s'étendent sur le globe, dépassant d'un milliard d'hec- tares les étendues cultivées. Cette aridité est irréversible. Le Sahara donnera du pétrole mais i l ne pourra plus se couvrir d'une végé- tation nourricière. I l faut définitivement perdre l'illusion que cette planète, considérée comme le centre du monde et le séjour d'une humanité élue, n'est qu'un pauvre petit astre égaré dans le système solaire et déjà promis de diverses façons à la mort cosmique. V i - sion grandiose qu'on accepterait si elle ne devait pas être accom-

(1) Editions Flammarion 1961

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pagnée de souffrances et de misères innombrables par la faute seule de l'homme. Homo stultus, disait déjà l'illustre Charles Richet.

A l'exclusion des biologistes de laboratoire qui ne voient le monde qu'à travers leur microscope, tous les naturalistes qui ou- vrent leurs yeux à nu sont pessimistes. Un magnifique ouvrage dû au professeur du Muséum Jean Dorts, et dont le titre révèle un profond désabusement -.Avant que nature meure (1) devrait être lu et traduit partout à la place de la floraison vénéneuse de tant

de romans et le foisonnement d'une information inutile. Pour l'auteur c'est l'existence même de l'espèce humaine qui est en jeu.

A u cours de la préhistoire et de l'histoire, le nombre des indivi- dus a toujours dépendu de l'espace et de la nourriture disponibles.

On constate à notre époque de civilisation mécanique que l'espace et la nourriture sont à la limite d'extension. Tous les hommes de science qui s'intéressent moins au raffinement des machines qu'au sort des êtres vivants, s'accordent dans leurs sombres pronostics.

Certains y mettent encore des nuances. C'est le cas de deux agro- nomes notables, M M . René Dumont et Michel Cépède, qui ont tenu une conférence de presse le mois dernier pour annoncer avec quelques variantes la catastrophe, us diffèrent sur les moyens à employer pour essayer de la prévenir. Leur dissentiment est de savoir si la limitation gynécologique des naissances ne risque pas de réduire la main-d'œuvre qui pourrait s'employer à la culture.

C'est la thèse de M . Cépède. I l soutient que l'infériorité de la pro- duction agricole tient moins à la raréfaction des terres cultivables qu'à une politique économique qui refuse ou limite les moyens d'en- treprendre toute grande œuvre n'entraînant pas un profit immédiat.

Sans désespérer des jeunes générations qui ne professent pas le Carpe diem d'Horace mais qui ont souci de l'avenir, i l demande aux pays riches de continuer leur aide aux pays déshérités.

M . Dumont est plus lucide et plus inquiet. Le livre qu'il a écrit avec M . Bernard Rosier Nous allons à la famine (1) indique sans point d'interrogation son état d'esprit qu'il associe à des idées po- litiques et sociales. Franchement socialiste i l accuse les hommes

d'affaires de prolonger les disettes pour accroître leur gain. L a générosité internationale en faveur des affamés asiatiques ou afri- cains ne l u i paraît pas suffisante ; elle demanderait une organisa- tion plus rationnelle. Selon l u i i l faut limiter les naissances sans croire que cette limitation est une panacée. Le problème ne se pose pas comme un conflit de pourvus et d'affamés mais de riches et de pauvres et i l ne sera dénoué que par une organisation écono-

(1) Editions Delachaux et Niestlé, Neuchâtel 1965.

(1) Editions du Seuil, 1966.

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mique mondiale, seule capable de vaincre la faim par le dévelop- pement. Cette thèse ressemble à celle qui veut instaurer le bon- heur universel par l'instruction. C'est oublier qu'il y a autant d'es- prits que de sols arides dans le monde et qu'il est plus facile d'im- poser la pilule que de fertiliser les déserts.

Sans repousser les économistes et leur prêche d'une meilleure répartition des vivres, i l faut suivre l'exemple du Japon qui a réduit intelligemment l'espace vital à six ares par personne pour les lé- gumes et qui a encouragé la pêche en réalisant l'équilibre alimen- taire conseillé par la physiologie moderne. Exploitons donc mieux la mer, grand réservoir de protéines. Actuellement on en retire 45 millions de tonnes de poissons, mais i l paraît qu'elle pourrait aisément en fournir deux cents millions, sans risquer de compro- mettre la reproduction par la capture d'animaux trop jeunes. C'est encore là une supposition car le professeur Dorst nous apprend qu'il y a une crise de la sardine, du hareng et du merlu dans l'Atlan- tique nord. En passant, ce naturaliste nous avertit qu'il est illu- soire de compter sur les algues et le plancton pour notre alimenta- tion future. La mer pourrait enfin nous donner à boire, une fois son eau épurée de sa grosse quantité de sels, car la soif menace le monde en même temps que la faim. L'industrie consomme trop d'eau potable, nos rivières sont souillées par ses évacuations et l'eau de source s'épuise. On prétend que les infiltrations pluviales ont formé des nappes profondes dont la contenance est trois mille fois celle des fleuves et qu'on a le moyen de les détecter. E n atten- dant on désalinise déjà l'eau de mer à raison de 4000 tonnes par jour aux Etats-Unis.

Les conclusions qui résultent de cette énorme collection de re- cherches inspirées par la poussée démographique de notre époque ne sont pas tellement divergentes malgré les tendances personnelles des auteurs qui les interprètent. Les faits sont là et l'arithmétique est une science qui n'a pas encore été déformée par les nouvelles mathématiques scolaires. L'explosion de fécondité humaine n'est hélas pas saisonnière comme celles des hannetons ou des mulots qui s'anéantissent l'année suivante. Elle se perpétue et se renforce dangereusement dans tout l'habitat terrestre. Si les animaux supé- rieurs que nous sommes sont incapables d'arrêter cette reproduc- tion démentielle qui résiste aux intempéries c'est la guerre univer- selle qui réglera le compte de l'humanité. Les doctrinaires met- tent leurs espoirs dans un communisme autoritaire intégral comme celui qui s'installe en Chine sans voir que c'est justement préco- niser la solution guerrière.

Notons qu'il reste encore des savants optimistes comme ce pro-

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fesseur anglais de chimie végétale M.N.W Pirie (1) qui avance une solution « non orthodoxe » : cultiver sur une vaste échelle de nouvelles sources de vivres à bas prix : soja, tubercules divers, graines de coton et de tournesol qui contiennent de 40 à 50 % de protéines. I l y ajoute des mollusques et des coquillages inédits tout en admettant que cette alimentation insolite ne sera pas du goût de tout le monde. On nous a montré l'autre jour au cinéma des tribus primitives australiennes qui en sont encore à l'âge de pierre.

Elles vivent dans le désert sans contact aucun avec les civilisés et se régalent de lézards dénichés dans le sable avec des bâtons poin- tus qui sont leurs seuls outils. C'est une excellente leçon audio- visuelle de préhistoire mais on ne peut croire que c'est une préfi- guration de l'humanité parvenue par sa frénésie sexuelle à la limite de sa coalescence.

RENÉ SUDRE

(1) Scientific American, février 67.

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