L'économie industrielle
en question
JEAN-MARIE CHEVALIER ,
Agrégé de Sciences économiques Professeur à l'Université de Paris-XIII
L'économie industrielle en question 1
CALMANN-LÉVY
ISBN 2-7021-0193-3 (C) CALMANN-LÉVY, 1977
Imprimé en France
Introduction
L
'ANNÉE 1976 ne restera pas dans l'histoire économique et sociale comme une année exceptionnelle. Année de conti- nuation de la crise et d'accentuation du chômage, elle apparaî- tra sans doute comme très typique de la décennie 1970.Sur le plan purement industriel, elle n'est cependant pas dépourvue de signification dans la mesure où, en France, elle marque l'achèvement de certains grands projets conçus dans l'euphorie des années soixante.
Concorde effectue son premier vol commercial le 21 jan- vier ; la plupart des options qui avaient été prises sur l'appareil par des compagnies étrangères sont annulées et la méfiance des Américains vis-à-vis du supersonique franco-britannique paraît compromettre définitivement la rentabilité d'une opé- ration dont le coût final s'élève à cinq fois et demie le coût initialement prévu (en francs constants). L'industrie aéronau- tique française paraît alors s'orienter vers une étroite coopéra- tion avec les Américains.
Le Plan Calcul, qui avait été lancé en 1966 et qui avait pour objectif de doter la France ou l'Europe d'une industrie informa- tique indépendante des géants américains est définitivement abandonné ; les actifs de l'informatique française passent sous le contrôle de la firme américaine Honeywell.
En juin, le Batillus, l'un des plus gros pétroliers du monde, jaugeant 540 000 tonnes, est lancé par la Shell française. H avait été commandé avant que ne se dessine la crise de l'éner- gie. Sa mise en service, qui coïncide avec l'inauguration au
large du cap d'Antifer d'un terminal de haute mer pour pétro- liers géants, se fait à un moment où la flotte mondiale est sous-utilisée et où l'on commence à douter des avantages éco- nomiques que procure un navire de cette taille.
L'achèvement du Centre culturel du plateau Beaubourg paraît symboliser, au cours de la même année, le culte que l'on voue au gigantisme industriel et à la centralisation. Pour com- pléter l'aménagement du quartier, le Canard enchaîné suggère que l'on remplisse d'eau le « trou des Halles » et que l'on y amène le paquebot France qui ne trouve pas d'acheteur.
On pourrait aussi mettre sur le navire un exemplaire de Concorde, ce qui ne serait pas une mauvaise opération cotn- merciale puisque celui qui est au sol à Orly, ouvert aux visi- teurs du dimanche, a déjà rapporté plus que ne rapportera jamais un exemplaire volant.
On aurait pu penser que la crise allait mettre un frein dans la course au gigantisme. Le Président de la République ne déclarait-il pas dans un discours à Dijon : « Le temps des grands ensembles, des grandes concentrations urbaines qui paraissaient décrire l'avenir est dépassé.
En réalité la crise n'a fait qu'accélérer la mise en œuvre de grands projets dans des secteurs qui avaient pris « du retard ».
Dès 1974, la France s'engage dans le programme nucléaire le plus lourd du monde et, en décembre 1976, une décision définitive intervient pour la construction entre Lyon et Genève d'un surrégénérateur d'une puissance de 1 200 MW. Par rap- port au prototype initial (250 MW) la France n'hésite pas à faire un saut qu'aucune grande puissance n'avait encore envi- sagé.
Les exemples que nous venons de citer illustrent une évo- lution dont les conséquences sont nombreuses et rarement analysées :
1. L'allongement du temps de fabrication qui accompagne généralement l'accroissement de la taille implique que l'on mette en jeu des sommes financières qui ne sont plus à la dimension des groupes privés et que l'on ait par ailleurs la certitude de pouvoir vendre les marchandises que l'on fabrique.
Il y a donc là un renforcement du rôle de l'Etat, celui-ci
agissant d'une part pour favoriser le financement, d'autre part pour garantir les débouchés.
2. La complexité croissante des processus de production et des processus de fonctionnement donne naissance à des sys- tèmes qui, tant au niveau des structures qu'au niveau du fonc- tionnement, sont de plus en plus difficiles à maîtriser. Ces sys- tèmes sont constitués par des flux de natures très diverses : flux de biens, flux de personnes, flux financiers, flux d'informa- tions, flux de services. La multiplication de ces flux accroît de façon considérable l'interdépendance des unités de produc- tion et des agents à l'intérieur d'un système global de moins en moins contrôlable.
3. On assiste enfin à la multiplication d'un certain nombre de coûts directement issus des effets portés à l'environnement humain et écologique par le fonctionnement des processus de production : coûts de santé, coûts des accidents, coûts de la pollution. On qualifie généralement ces coûts de coûts sociaux dans la mesure où, souvent, ils ne sont pas pris en compte dans le calcul économique privé et sont en fin de compte supportés par la collectivité nationale.
En 1976, beaucoup de citoyens se sentent directement concernés par les problèmes que nous venons d'évoquer. L'ana- lyse de ces problèmes n'est pas facile car elle implique que l'on utilise des instruments, des concepts particuliers et que l'on se réfère à un cadre méthodologique qui va bien au-delà des simples effets perceptibles de la croissance industrielle.
Mettre la société industrielle en question, c'est d'abord regarder si la science économique et, plus particulièrement, l'économie industrielle, peuvent nous aider ; c'est l'économie industrielle en question.
L'économie industrielle constitue depuis fort longtemps dans le monde anglo-saxon, sous le nom d'lndustrial Organization, une branche bien spécifique de la science économique. En revanche, ce n'est que très récemment qu'elle a été introduite en France où l'on constate que, depuis le début des années soixante-dix, les études d'économie industrielle exercent une attraction de plus en plus forte sur un nombre grandissant de chercheurs et d'étudiants. Ce mouvement qui va en s'am- plifiant devrait conduire l'économie industrielle à occuper une
place beaucoup plus importante dans l'enseignement acadé- mique ; il devrait surtout favoriser une réflexion théorique qui permette d'éviter une transposition pure et simple de ce qui est enseigné outre-Atlantique.
Pour amorcer la réflexion, nous allons d'abord montrer comment l'économie industrielle s'est développée, dans le monde anglo-saxon puis en France. Nous expliquerons ensuite notre propre conception de l'économie industrielle et la mé- thode que nous proposons pour l'étudier.
I . LES DÉVELOPPEMENTS DE L'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE
— DANS LE MONDE A N G L O - S A X O N
C'est généralement à Alfred Marshall que l'on attribue la paternité de l'économie industrielle. Elle se développe ensuite aux Etats-Unis, avant et après la Deuxième Guerre mondiale et c'est enfin, dans les années trente, l'école du professeur Mason, à Harvard qui lui donne sa forme contemporaine.
1. Alfred Marshall
Alfred Marshall écrit au moment où se constituent en Grande-Bretagne les grandes entreprises industrielles modernes.
Il assiste à une série de bouleversements économiques et sociaux qui ne vont pas sans poser de problèmes à l'économie classique.
Onze ans avant la publication des Principes, il écrit avec sa femme un ouvrage entièrement consacré à l'économie indus- trielle : Economics of Industry2. C'est dans cet ouvrage que l'on voit apparaître, pour la première fois le terme d'Industrial 1. Cette première partie de l'introduction doit beaucoup aux textes suivants : E. T. GRETHER, « Industrial Organization : Retrospect and Prospect ; Industrial Organization : Past History and Future Problems », A.E.R. mai 1970. J. B. DIRLAM, Introduction au cours d'économie industrielle ; Université de Paris I, 1970-1971, Université d'Aix-Mar- seille II, 1974-1975. Almarin PHILLIPS et Rodney E. STEVENSON, « The Historical Development of Industrial Organization », History of Political Economy, vol. 4, 1974.
2. A. et M. P. MARSHALL, Economics of Industry, Londres, 1879.
Organization. Du point de vue théorique la formulation est déjà très moderne ; les Marshall insistent par exemple sur le risque qu'il y a pour un monopole à fixer des prix trop élevés qui pourraient attirer de nouveaux entrants.
Dans les Principles of Economics \ A. Marshall forge des instruments d'analyse qui seront d'une importance vitale pour l'économie industrielle. Le problème des rendements croissants et décroissants occupe une place centrale dans son analyse. Il invente les concepts d'économies internes et d'économies exter- nes et il en arrive à poser le problème de la compatibilité entre concurrence pure et parfaite et les rendements croissants.
C'est le fameux dilemme de Marshall, question gênante qui pourrait ouvrir une brèche gigantesque dans l'édifice néo-clas- sique de l'équilibre. Quelques années plus tard, Pigou viendra au secours de Marshall et éludera habilement ce problème en introduisant le concept de taille optimale2.
Dans lndustry and Trade enfin 3, Marshall affine les ins- truments d'analyse et débouche sur la politique industrielle : il discute les problèmes de monopsone et de discrimination qui se posent dans le secteur des transports et, à la lumière des expériences antitrust américaines et allemandes, propose diffé- rentes actions qui pourraient être entreprises par le gouverne- ment britannique.
2. Naissance de l'économie industrielle aux Etats-Unis (1890- 1930)
La fin de la guerre de Sécession laisse le champ libre aux grandes sociétés industrielles pour se développer dans des proportions gigantesques. Paradoxalement les problèmes de monopole ne sont pourtant pas au centre des préoccupations des économistes de l'époque qui considèrent que la croissance des firmes et la naissance des trusts constituent un phénomène
1. A. MARSHALL, Principles of Economies, L'Etre, éd., Londres, 1890.
2. PIGOU, Wealth and Welfare, Londres, 1912.
3. A. MARSHALL, Industry and Trade, Londres, 1919.
parfaitement normal. Stigler fait à ce propos les remarques suivantes : « Des économistes aussi sage que Taussig, aussi incisif que Fisher, aussi convaincus de la nécessité de la concur- rence que Clark et Fetter, sont persuadés qu'il faut discuter le problème de la concentration en terme d'évolution industrielle et d'économies d'échelle \ »
Le mécontentement du public s'accroît cependant contre les trusts et on discute de l'opportunité de mettre en place une réglementation antitrust fédérale2. Rares sont encore les avo- cats de ces lois antitrusts ; citons Edmund J. James qui demande en 1886 la nationalisation des monopoles naturels 3 et Richard T. Ely qui lance une attaque encore timide contre les mono- poles artificiels 4. A la même époque paraissent les premières études empiriques consacrées aux pratiques des grandes socié- tés. La plus célèbre, souvent citée par Marshall dans son der- nier ouvrage, est celle de Hadley sur les compagnies de chemin de fer'.
C'est en 1890 qu'est votée la première grande loi antitrust américaine, le Sherman Act. Dans les années qui suivent, d'innombrables études vont alimenter la controverse au sein de la communauté des économistes américains.
D'un côté, des auteurs comme Jeremiah Jenks, W. M. Collier, Ernst Von Halle n'hésitent pas à affirmer que l'efficacité éco- nomique plaide en faveur des trusts. Les trusts sont nécessaires, disent-ils, parce qu'ils permettent d'éviter la surproduction, 1. George STIGLER, « Monopoly and Oligopoly by Mergers », A.E.R., mai 1950.
2. Pour une étude détaillée de cette période, voir Hans B. THORELLI, The Federal Antitrust Policy, Stockholm, 1954.
3. Edmund J. JAMES, « The Relation of the Modem Municipality to the Gas Supply », American Economic Association, mai-juillet 1886.
4. Richard T. ELY, Problems of Today : A Discussion of Protective Tarrifs, Taxation and Monopolies, New York, 1888. Les auteurs américains distinguent généralement les monopoles naturels et les mono- poles artificiels. On qualifie de monopoles naturels des industries dans lesquelles les économies d'échelle sont tellement importantes que l'exis- tence d'une seule firme pour tout le pays se justifie ; citons le télé- phone, la distribution de l'électricité, le transport ferroviaire.
5. A. T. HADLEY, Railroad Transportation : Its History and Its Laws, New York, 1885.
donc le chômage 1 ; ils ne sont pas à craindre car la concur- rence potentielle empêche les abus de pouvoir2. John Moody se fait également l'avocat des grandes sociétés et condamne sans appel le Sherman Act. Son ouvrage The Truth about Trusts3 apparaît pourtant comme la première tentative pour mesurer l'extension du pouvoir de monopole aux Etats-Unis.
D'un autre côté, des auteurs comme J. B. Clark4 et Richard T. Ely cherchent des justifications théoriques à une réglemen- tation fédérale. Le premier, tout en défendant le principe de la grande entreprise, argumente contre le dumping, la discri- mination, le refus de vente. Le second propose une série de mesures pour empêcher les abus de positions dominantes. Il faut toutefois attendre l'œuvre de J. M. Clark, le fils de John Bates Clark, pour que soient posés les fondements théoriques de l'action antitrust. Dans The Social Control of Business5, il montre l'inadéquation des instruments d'analyse traditionnels et la nécessité de mettre en place un système de contrôle visant à maintenir l'équilibre entre les intérêts privés et l'intérêt public.
Le développement de la législation antitrust donne lieu à des procès et à des poursuites. Les investigations qui sont menées par les tribunaux, les commissions parlementaires et adminis- tratives fournissent aux économistes une masse prodigieuse d'informations sur les structures et les comportements des grandes sociétés. Rappelons que les premiers grands procès portent sur les trusts du pétrole (1911), du tabac (1911), des poudres (1911), de la photographie (1915), du sucre (1916), de l'acier (1920).
Un professeur de Harvard, William Z. Ripley, utilise sys- tématiquement ces informations pour en faire des études de cas, conformément à la méthode de l'école. Il fournit à ses étudiants des cas concrets qui permettent des discussions sur la structure des marchés et le pouvoir de monopole 6.
1. W. M. COLLIER, The Trusts, New York, 1900.
2. E. Von HALLE, Trusts, or Industrial Combinations in the U.S., New York, 1899.
3. John MOODY, The Truth About Trusts, New York, 1904.
4. J. B. CLARK, The Control of Trusts : An Argument in Favor of Curbing the Power of Monopoly by Natural Method, New York, 1901.
5. J. M. CLARK, The Social Control of Business, Chicago, 1926.
6. W. Z. RIPLEY (Ed.), Trusts, Pools and Corporations, 1916.
C'est à partir de ces informations judiciaires que se déve- loppe l'école institutionnaliste représentée par des auteurs comme Thorstein Veblen, John R. Commons, Walton Hamil- ton ou J. M. Clark. Pour eux, l'étude des monopoles est indis- sociable de l'étude des lois ; l'analyse économique de la concentration débouche nécessairement sur l'action judiciaire.
3. Le développement de l'économie industrielle après 1930 Au début des années 1930 la théorie économique va être quelque peu bouleversée par la publication simultanée des ouvrages de Joan Robinson, The Economics of Imperfect Competition ', et de E. Chamberlin, The Theory of Monopo- lisée Competition \ Le développement de la micro-économie porte un coup d'arrêt aux approches institutionnalistes et per- met d'affiner les instruments d'analyse de l'économie indus- trielle contemporaine. Il faut citer, à la même époque, la publication d'un classique de l'économie industrielle, The Modern Corporation and Private Property Berle et Means apportent dans cette étude la démonstration quantitative de ce que Veblen avait supposé huit ans auparavant4 : ce ne sont plus les capitalistes mais les managers qui détiennent le pou- voir. Pendant trente ans cette affirmation restera l'un des axiomes les moins discutés de l'économie industrielle. C'est en partant de l'hypothèse de divorce entre capital et pouvoir que se développeront les théories « managériales » de la firme et la théorie des organisations. Citons des auteurs comme Cyert et March, Marris, Williamson, Baumol, etc. H s'agit, pour eux, de mettre en évidence la logique de la structure décisionnelle et d'expliciter les objectifs de la firme.
A partir de ces trois grandes publications, l'évolution de 1. J. ROBINSON, The Economies of Imperfect Competition, Londres, 1933.
2. E. H. CHAMBERLIN, The Theory of Monopolistic Competition, Cambridge, Mass., 1933.
3. A. A. BERLE et G. C. MEANS, The Modern Corporation and Private Property, New York, 1932.
4. T. VEBLEN, Absentee Ownership, New York, 1924.
l'économie industrielle est étroitement associée à l'enseigne- ment du professeur Mason qui succède à William Z. Ripley à Harvard \ Edward Mason réagit vigoureusement contre l'em- pirisme de son prédécesseur qui réduisait l'économie indus- trielle à des cas antitrusts mais il réagit aussi vigoureusement contre l'élégance raffinée de l'analyse chamberlinienne. « L'ana- lyse de l'équilibre développée par Chamberlin, écrit-il, n'est absolument pas opérationnelle (...) On ne peut pas calculer la pente de la courbe de demande ou de coût de chaque firme individuelle (...) Chamberlin m'a d'ailleurs déclaré lui-même qu'il attachait beaucoup plus d'importance à la cohérence interne de son analyse théorique qu'à sa valeur opération- nelle 2. »
Après quelques hésitations, Mason rejette le modèle de concurrence pure et parfaite. Précisons toutefois qu'il le rejette en tant qu'instrument d'analyse mais non pas en tant que norme de référence. Il écrit à ce propos :
« Les firmes doivent faire face à la concurrence de pro- ducteurs rivaux et de produits rivaux sur les marchés où elles opèrent. Il existe cependant, pour la plupart des firmes, une marge de liberté à l'intérieur de laquelle la formulation d'une politique de prix est possible. En outre, certaines pratiques concurrentielles ou collusives ont pour effet d'élargir cette marge de liberté 3. »
Cette prise de position hétérodoxe déclenche une violente contre-attaque chez les libéraux de Chicago. Stigler, Friedman et leurs disciples soutiennent que c'est perdre son temps que de faire de l'économie industrielle parce que, dans la longue période, ce sont les forces concurrentielles qui déterminent le
1. Notons qu'un mouvement, de moindre ampleur, apparaît à la même époque en Angleterre sous l'impulsion notamment, du professeur P. Sargant FLORENCE, Logic of Industrial Organization, Londres, 1933.
2. Edward MASON à Almarin Phillips, 23 février 1973, cité par PHILLIPS et STEVENSON, article cité, p. 336.
3. E. S. MASON, « Price Policies and Full Employment », reproduit dans E. S. MASON, Economie Concentration and the Monopoly Problem, Cambridge, Mass., 1957, p. 139. Sur cette rupture, voir également la préface de ce dernier ouvrage.
comportement de la firme. Le seul monopole qui soit vérita- blement gênant c'est le Gouvernement fédéral \
L'attaque de Chicago n'empêche nullement Mason de pré- ciser sa pensée et d'établir des règles méthodologiques. En 1938, au meeting de l' American Economic Association, Mason propose la démarche suivante : « En partant d'une étude de la structure des marchés, il s'agit d'examiner les différences qui existent dans les comportements concurrentiels des firmes : politique des prix, de la production, stratégie des investisse- ments 2. » Nous avons là les prémisses de la fameuse trilogie méthodologique qui va s'imposer à l'économie industrielle dans les années suivantes : Structure, Conducts, Performances (struc- ture, comportements, résultats).
F. M. Scherer schématise de la façon suivante la méthode d'analyse proposée par Mason (voir tableau ci-contre).
Suivons Scherer dans la présentation de cette méthode. Le point de départ se trouve dans une affirmation fondamentale : l'intérêt public exige de la part des producteurs de biens et services la plus grande efficacité. Cette efficacité se mesure à quatre niveaux différents :
1. Au niveau de la production : les biens et les services doivent être adaptés qualitativement et quantitativement aux besoins des consommateurs (i.e. à la demande solvable).
2. Au niveau du progrès technique : les producteurs doi- vent utiliser au mieux le progrès technique pour augmenter la productivité et contribuer le mieux possible à l'augmentation du revenu par tête.
3. Au niveau de l'emploi : la production doit assurer un volume d'emploi aussi proche que possible du plein emploi.
4. Au niveau de la distribution : l'activité de production doit assurer une distribution des revenus aussi équitable que possible.
1. Cf. J. B. DIRLAM, op. cit. L'auteur fait remarquer qu'au début de sa carrière, sous l'influence conjuguée de J. M. et J. B. Clark, Stigler avait préconisé une politique antitrust vigoureuse allant jusqu'au déman- tèlement des grandes entreprises.
2. E. S. MASON, « Price and Production Policies of Large Scale Entreprise », A.E.R., 1939, reproduit dans HEFLEBOWER et STOCKINGS, Readings in Industrial Organization and Public Policy, A.E.A.
Source : r 1 I ^ " ^ R 3 C ^ < " ' r ' y k l ' ' S'ruaurc alld L,ollomic Performance ChicagQ,
Ces résultats, qu'ils soient envisagés au niveau macro ou au niveau micro-économique, dépendent fondamentalement des stratégies menées par les firmes privées (comportements).
Les comportements sont eux-mêmes déterminés par la struc- ture du marché et cette dernière dépend enfin des conditions de base dans lesquelles opère la firme ou l'industrie.
« Certes, écrit Yves Morvan, qui, comme nous, reprend la présentation de Scherer, ce schéma en séquences précises est itératif et non univoque : il reste très académique et n'existe sous cette forme qu'à des fins pédagogiques ou comme guide d'analyse de la réalité ; les chercheurs savent très bien que la vie industrielle est plus complexe que ce modèle tenterait de le faire croire, à cause notamment des effets de feedback \ » Scherer indique bien d'ailleurs ces feedbacks ; il nous rappelle que le comportement peut par exemple réagir sur la structure ou même modifier certaines conditions de base. Les feedbacks sont indiqués sur le schéma par des flèches en pointillé.
Richard E. Caves, enfin, résume magistralement la méthode lorsqu'il écrit : « Pour une industrie donnée, la structure reflète les forces stables qui caractérisent l'environnement des firmes considérées ; les comportements expriment les caractéristiques du processus décisionnel et les réactions intra-industrielles ; les performances expriment le jugement normatif que nous portons sur l'allocation des ressources qui résulte des comportements des firmes \ »
On peut dire que la démarche structure, comportement, résultat est reprise, grosso modo, par la quasi-totalité des éco- nomistes anglo-saxons spécialisés dans l'économie industrielle.
C'est cette démarche qui sert de base aux principaux manuels d'économie industrielle 3. Parmi ces manuels, mentionnons tout
1. Yves MORVAN, Note sur le développement de l'Economie indus- trielle, A.D.E.F.I. Rencontre nationale de Chantilly, 19-20 septembre
1975, p. 10.
2. Richard E. CAVES, « The Determinants of Market Structure : Design for research » in A. P. JACQUEMIN et H. W. de JONG (éd.), Markets, Corporate Behaviour and the State, The Hague, Martinus Nijhoff, 1976.
3. Outre l'ouvrage de Scherer, déjà cité, mentionnons quelques très bons manuels : J. S. BAIN, Industrial Organization, New York,
particulièrement celui de Scherer qui constitue une somme abso- lument extraordinaire de connaissances et de références. On peut affirmer sans hésiter qu'il est l'instrument de travail le plus complet et le plus précieux (début 1977).
A l'intérieur de cette même démarche globale, il convient de souligner quelques différences, mineures, qui séparent les auteurs :
1. Initialement la démarche de Mason était centrée sur la politique des prix de la grande entreprise. Son champ d'études était le comportement de la firme sur un marché imparfait et c'était la firme qui l'intéressait au premier chef. L'un de ses premiers disciples, Joe S. Bain, abandonne l'étude du marché de la firme pour se concentrer sur le marché de l'industrie, celle-ci étant définie comme un ensemble de firmes ayant des produits et des processus de production similaires \ Etudiant l'industrie c'est Joe S. Bain qui introduit le concept fondamen- tal de barrières à l'entrée 2. A l'heure actuelle, l'optique de la firme et l'optique de l'industrie subsistent toujours parmi les chercheurs.
2. Certains auteurs, comme Bain, insistent beaucoup plus sur les structures que sur les comportements. Bain souligne même l'existence d'un lien de causalité direct entre structures et performances ; lien qui lui évite de s'attarder sur les com- portements s. Scherer qualifie la démarche de Bain de structu- raliste. Il serait plus correct de dire que Bain insiste sur l'aspect structurel d'une méthode qui, ne l'oublions pas, est fondamentalement fonctionnaliste.
John Willey & Sons, 1968, 2e éd., J. BLAIR, Economic Concentration, New York, Harcourt, Brace, 1972, R. CAVES, American Industry : Structure, Conduct, Performance, Englewood Cliffs, N. J. Prentice Hall, 1967, 2e éd., W. G. SHEPHERD, Market Power and Economic Welfare, New York, Random House, 1970, R. SHERMAN, The Economics of Industry, Little Brown & Co, Boston, 1974.
1. Cette définition est donnée par E. MASON in Economic Concentra- tion and the Monopoly Problem, Harvard University Press, 1957, p. 6.
2. J. S. BAIN, Barriers to New Competition, Harvard University Press, 1956.
3. SCHERER, op. cit., p. 6, fait remarquer que dans son manuel lndustrial Organization, Bain ne consacre qu'un chapitre (sur 16) au comportement des firmes.
Parmi les auteurs qui insistent sur les problèmes de struc- tures, citons encore J. M. Blair, R. B. Tennant, Sargant Flo- rence, M. A. Adelman, G. C. Means.
Scherer, au contraire, se qualifie lui-même de « behavio- rist ». Il attache beaucoup plus d'importance à la liaison comportement-résultat qu'à la liaison structure-résultat. Sur les vingt-deux chapitres de son manuel, treize concernent, direc- tement ou indirectement, les comportements. Parmi les auteurs qui ont adopté la même attitude, citons Walter Adams, J.-B.
Dirlam, R. Lanzillotti, A. D. Kaplan, A. Kahn, M. De Chazeau.
On retrouve souvent chez ces auteurs les influences institution- nalistes : à l'analyse économique doit succéder l'action adminis- trative ou judiciaire pour briser le pouvoir des trusts et res- taurer les conditions d'une concurrence qui puisse fonctionner : c'est tout le sens du concept de workable competition introduit par J.-M. Clark \
3. Certains auteurs, de plus en plus nombreux, refusent le dilemme structure ou comportement et, plus profondément, refusent l' « action politique » à laquelle peut conduire l'analyse.
Ils se réfugient dans une approche purement quantitativiste.
Il s'agit pour eux de préciser par des méthodes statistiques (régressions et corrélations sur séries chronologiques ou par cross sections) les liaisons qui existent entre les différents éléments de la structure, du comportement ou des résultats : taille de la firme/efficacité ; barrières à l'entrée/taux de pro- fit ; concentration/profit ; concentration/innovation, etc. Il est bien évidemment impossible de citer les innombrables auteurs qui appartiennent à ce courant.
4. L'un des gros problèmes — interne — que pose la méthode américaine de l'économie industrielle est celui de la rigueur de l'enchaînement causal. Pour Mason, par exemple, il n'existe pas de feedback entre comportement et structures.
Comme les structures ne peuvent pas être considérées comme
*«5
1. Le concept de workable competition a été introduit par J. M. Clark dès 1940 : « Toward a Concept of Workable Competition », A.E.R., mai 1940. On a beaucoup discuté du contenu qu'il fallait donner à ce concept. Walter ADAMS propose le concept de effective compétition : The Structure of American Industry, The MacMillan Co, New York:
dernier chapitre.
totalement exogènes, il les explique par les « déterminismes technologiques 1 ». D'autres auteurs multiplient au contraire les feedbacks. La question cruciale qui est posée est celle de la détermination en dernière instance.
L'ensemble des économistes anglo-saxons qui travaillent sur les problèmes d'économie industrielle ne constituent donc pas un ensemble parfaitement homogène, mais il est tout de même frappant de constater qu'il existe parmi eux un double consen- sus : consensus méthodologique explicite, d'une part, consensus idéologique implicite, d'autre part.
Les clivages se font beaucoup plus au niveau des implica- tions de l'analyse pour ce qui est de la politique industrielle.
Les uns souhaitent le démembrement de sociétés comme Gene- ral Motors ou U.S. Steel pour promouvoir « une concurrence effective 2 » ; les autres expliquent qu'il faut favoriser l'émer- gence d'une structure politique qui représente l'intérêt général contre les intérêts privés \ Certains sont pour un assouplisse- ment de la législation antitrust, d'autres souhaitent au contraire qu'elle soit renforcée. Rares, bien évidemment, sont ceux qui réclament des nationalisations.
Ce qu'il est intéressant de noter, pour conclure, c'est la façon dont la théorie de l'économie industrielle a pénétré l'admi- nistration fédérale et les tribunaux. Les fonctionnaires de la Federal Trade Commission sont des spécialistes de l'économie industrielle venant des Universités ; les tribunaux font de la théorie économique dans leurs attendus de jugement : on peut dire que des arrêts célèbres comme Alcoa (1945), Brown Shoe (1962), Philadelphia National Bank (1963), Procter and Gamble et Clorox (1967) ont réellement contribué à faire avancer la théorie.
Cette symbiose, qui n'existe bien évidemment ni au niveau français ni au niveau européen, renforce l'attraction qu'exerce l'économie industrielle sur un très grand nombre d'étudiants.
1. Cf. PHILLIPS et STEVENSON, article cité, p. 339.
2. C'est par exemple la position soutenue depuis de nombreuses années par le professeur Walter ADAMS.
3. C'est la thèse développée par J. K. GALBRAITH dans son ouvrage : La Science économique et l'intérêt général, Gallimard, Paris, 1974.
II. LE DÉVELOPPEMENT DE L'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE EN FRANCE ET EN BELGIQUE
C'est incontestablement à Jacques Houssiaux que revient le mérite d'avoir introduit en France l'économie industrielle. La publication de sa thèse, en 1958, révèle aux chercheurs fran- çais un champ d'analyse qui était jusqu'alors complètement négligé \ Malgré les efforts de J. Houssiaux, de Henri Bartoli, dans le cours de Systèmes et Structures qu'il enseigne à l'Univer- sité de Paris-1 depuis 1958, de Joel B. Dirlam, plusieurs fois professeur associé dans les universités françaises, il faut atten- dre 1975 pour que paraissent les deux premiers ouvrages d'économie industrielle \
L'ensemble des chercheurs qui travaillent en France ou en Belgique sur l'économie industrielle constitue un groupe assez hétérogène. Il est bien sûr très artificiel de les regrouper mais on peut dire néanmoins que le clivage qui paraît le plus fon- damental est un clivage idéologique : il y a les marxistes et les autres.
Si l'on examine maintenant les principales orientations de recherche suivies on peut dire qu'elles sont au nombre de quatre : la concentration, l'analyse de la firme, l'internationa- lisation et les structures industrielles. Nous ferons une place à part aux études qui sont faites à l'université de Grenoble où des auteurs marxistes développent une approche peu ortho- doxe de l'économie industrielle.
1. La concentration
Jacques Houssiaux, dans sa thèse, avait déjà fourni une première étude de la concentration industrielle en France. Ses
1. J. HOUSSIAUX, Le Pouvoir de monopole, Sirey, Paris, 1958.
2. A. JACQUEMIN, Economie industrielle européenne, Dunod, Paris, 1975. Y. MORVAN, Economie industrielle, P.U.F., Paris, 1976.
travaux ont été poursuivis par J. Parent \ A. P. Weber2, Y. Morvan 3 et, plus récemment, par l'étude de A. P. Weber et F. Jenny \ Les instruments d'analyse sont évidemment très proches de ceux qui sont utilisés par les Américains mais l'in- suffisance des statistiques françaises ne nous permet pas d'obte- nir des études aussi précises qu'outre-Atlantique.
2. L'Analyse économique de la firme
Une autre façon d'aborder l'économie industrielle c'est de le faire par le biais de la théorie de la firme. C'est ainsi qu'un certain nombre d'auteurs, gestionnaires de formation ou orien- tés vers l'économie de l'entreprise, proposent une méthode d'analyse généralement très micro-économique qui accorde une importance fondamentale au système décisionnel, aux objec- tifs de croissance, à la taille des unités de production. Citons A. Bienaymé5. J. C. Morand 6, Alex Jaquemin à l'université de Louvain '. A. Cotta 8, R. Perez et H. Gabrié ', J. Lesourne 1°, J. Lebraty ", M. Marchesnay et l'équipe de l'E.R.F.I. à Mont- pellier 12.
1. J. PARENT, La concentration industrielle, P.U.F., Paris, 1970.
2. A. P. WEBER, Les concentrations industrielles dans la France contemporaine, Paris, Bordas, 1971.
3. Y. MORVAN, La concentration de l'industrie en France, Paris, Armand Colin, 1972.
4. A. P. WEBER et F. JENNY, Concentration et Politique des struc- tures industrielles, la Documentation Française, Paris, 1975.
5. A. BIENAYMÉ, L'Entreprise et le pouvoir économique, Dunod, Paris, 1966. La Croissance des entreprises, 2 vol., Bordas, Paris, 1971.
6. J.-C. MORAND, « Taille et croissance des Firmes », R.E.P., 1967.
7. A. JACQUEMIN, L'entreprise et son pouvoir de marché, P.U.F., Paris, 1967.
8. A. COTTA, Les choix économiques de la grande entreprise, Dunod, Paris, 1970.
9. R. PEREZ et H. GABRIÉ, L'insertion des opérations de croissance externe dans la stratégie des firmes, I.S.E.A., Paris, 1972.
10. J. LESOURNE, Modèles de croissance des entreprises, Dunod, Paris, 1973.
11. J. LEBRATY, « Evolution de la théorie de l'entreprise », R.E., 1974.
12. M. MARCHESNAY, Analyse dynamique et théorie de la firme,
3. L'internationalisation
Certains auteurs abordent directement l'économie industrielle par le biais des grandes firmes multinationales. Ils suivent une voie qui avait été ouverte dans les années cinquante par Fran- çois Perroux \ Maurice Byé 2 et Jacques Houssiaux 3. Citons les travaux de C. A. Michallet4, de G. Y. Bertin5 et de W. Andreff6. Nous reparlerons plusloin deceuxde C. Palloix.
4. Les structures industrielles
Il reste enfin un ensemble très hétérogène d'auteurs qui, avec des méthodes et des idées très différentes, consacrent leurs travaux aux structures industrielles. Il faut d'abord citer les travaux classiques d'Henri Claude 7, P. Bleton8, J. P. Deli- lez 9 et François Morin 10 sur le capitalisme français.
En Belgique les études de structures ont démarré très vite,
thèse Sciences Eco, Paris, 1969. « L'analyse des capacités en théorie de la Firme » in Cahiers du Séminaire Ch. Gide, n° 6, 1973. Voir les travaux de l'E.R.F.I. dans ces cahiers.
1. F. PERROUX, « L'Anglo Iranian et les effets de domination », E.A., 1952. ^
2. M. BYÉ, « L'autofinancement de la G.U.I. et les dimensions tem- porelles de son plan », R.E.P., mai-juin 1957.
3. J. HOUSSIAUX, « La grande entreprise plurinationale », E.A., 1964.
4. C. A. MICHALET, L'Entreprise plurinationale, Paris, Dunod, 1969.
5. G. Y. BERTIN, L'investissement des firmes étrangères en France, P.U.F., Paris, 1963.
6. Wladimir ANDREFF, Profits et structures du capitalisme mondial, Calmann-Lévy, Paris, 1976.
7. H. CLAUDE, La Concentration Capitaliste, Editions Sociales, Paris, 1965, Histoire, réalité et destin d'un monopole : la Banque de Paris et des Pays-Bas, Editions Sociales, Paris, 1969.
8. P. BLETON, Le Capitalisme français, Editions ouvrières, Paris, 1966.
9. J.-P. DELILEZ, Les Monopoles, Editions Sociales, 1971.
10. F. MORIN, La structure financière du capitalisme français, Calmann-Lévy, Paris, 1975.
à l'Université de Louvain, notamment, sous l'impulsion d'Alex Jacquemin \
Depuis quelques années, l'I.N.S.E.E. se préoccupe de plus en plus activement des analyses de structures comme en témoi- gnent l'ouvrage de Carré, Dubois et Malinvaud et les nom- breux articles parus dans Economie et Statistiques \ Cette nouvelle orientation de la statistique officielle s'est surtout traduite par la publication, en 1974, de la très importante Fresque historique du système productif3 et en 1975 de la Mutation industrielle de la France 4.
Citons enfin, pour terminer ce tour d'horizon, trois études récentes qui, dans le cas français, inaugurent l'étude sectorielle et l'étude de la grande unité : l'ouvrage de F. Guinot5, celui de Beaud, Danjou et David 6 et celui de J. Sigvard 7.
5. L'Université de Grenoble
L'attitude des économistes de Grenoble vis-à-vis de l'écono- mie industrielle marque un point de rupture par rapport à la méthodologie américaine adoptée par la plupart des auteurs européens. En tant que marxistes, ils nient la spécificité de l'économie industrielle qu'ils cherchent à intégrer dans l'analyse globale du système capitaliste.
1. Cf. les travaux du C.R.I.S.P., Morphologie des groupes financiers belges, Bruxelles, 1966, Répertoire permanent des groupes financiers et industriels, annuel. M. de VROEY, Propriété et Pouvoir dans la grande entreprise, Bruxelles, 1973.
2. J. J. CARRÉ, P. DUBOIS et E. MALINVAUD, La croissance française, un essai d'analyse économique causale de l'après-guerre, Seuil, Paris, 1972.
3. Fresque historique du système productif, Les Collections de l'I.N.S.E.E., n° 141, E n° 27, octobre 1974.
4. Bernard GUIBERT et Alii, La mutation industrielle de la France, Les Collections de l'I.N.S.E.E., série E n° 31-32, 1975, 2 vol.
5. F. GUINOT, Les stratégies de l'industrie chimique, Calmann-Lévy, Paris, 1975.
6. M. BEAUD, P. DANJOU, J. DAVID, Une multinationale française : Pechiney Ugine Kuhlmann, Seuil, Paris, 1975.
7. J. SIGVARD, L'industrie du médicament, Calmann-Lévy, Paris, 1975.
C'est par un long cheminement que Christian Palloix arrive à l'économie industrielle. L'impasse méthodologique à laquelle aboutit la controverse sur l'échange inégal l'amène à reprendre l'étude des relations internationales sous l'angle des firmes multinationales, pour analyser ensuite le phénomène d'inter- nationalisation du capital \ Se penchant ensuite sur le cas de la France, il « réagit » à la Fresque historique publiée par l'I.N.S.E.E. en proposant une nouvelle approche du système productif '.
Pour Palloix — que nous laisserons parler pour ne pas déformer sa pensée — l'analyse du système productif ne sau- rait être déconnectée de l'analyse du capital, « c'est-à-dire des conditions de reproduction de la classe capitaliste par rapport à la reproduction de la classe ouvrière ».
« L'analyse du capital s'effectue sous l'angle d'un double découpage de son mouvement avec d'un côté la valorisation du capital et de l'autre côté l'accumulation du capital. »
« La valorisation du capital dévoile d'une part les formes fonctionnelles du cycle du capital individuel et du cycle du capital social (...) et d'autre part, les fractions du capital qui gèrent la valorisation, à savoir capital industriel, capital com- mercial, capital bancaire. (...) A la valorisation du capital cor- respond un découpage du système productif en branches indus- trielles ; la branche étant un concept théorique articulé au concept de marchandise (...) Le découpage en branches pose le problème de la tendance à l'égalisation du taux de profit, il conduit à mettre en avant les procédures de régulation du sys- tème productif. »
« L'accumulation du capital exprime (...) le mouvement des conditions de production lié à l'accumulation de la plus-
1. C. PALLOIX, L'Economie mondiale capitaliste, Maspero, 1971, Les firmes multinationales et le procès d'internationalisation, Maspero,
1973.
2. Cette nouvelle approche est clairement expliquée dans une note ronéotée du 22 février 1975, Pour une approche du système productif.
Voir aussi Procès de production et crise du capitalisme, Maspero, P.U.G., 1977.
value. (...) A l'accumulation du capital correspond un décou- page du système productif en sections productives, la section
— ou secteur — étant un concept théorique articulé au concept de « moyens » de reproduction du rapport antagonique classe capitaliste/prolétariat. (...) Le découpage en sections produc- tives met en avant, de manière dominante, la tendance à la différenciation des conditions de production et d'échange, la tendance à la dispersion des taux de profit ; il rend illusoire les procédures de régulation car la lutte de classes ne se régule pas. »
Nous nous trouvons ainsi en présence de deux découpages possibles donnant naissance à deux problématiques différentes ; celles-ci ne sont nullement antagoniques mais complémentaires et le système productif se présente finalement comme « la combinaison historique de branches et sections par rapport aux exigences de la valorisation et de l'accumulation du capital ».
Cette problématique d'ensemble nous paraît assurer une cohérence méthodologique entre un certain nombre d'études et de travaux qui ont été menés à Grenoble. Citons la très intéressante thèse de Rolande Borrelly sur les disparités secto- rielles des taux de profit qui s'insère parfaitement dans la problématique que nous venons d'exposer. L'une des grandes originalités de Borrelly c'est d'utiliser, dans une problématique marxiste, certains instruments d'analyse de l'économie indus- trielle américaine. Sa définition de l'industrie est celle de Mason et elle démultiplie de façon extraordinaire la valeur opération- nelle du concept de barrière à l'entrée \
Bernard Gerbier ouvre également une perspective très inté- ressante en tentant d'établir un pont, ou du moins une com- munication entre l'œuvre de Marshall et celle de Marx 2.
Citons enfin les très nombreux travaux de l'I.R.E.P. qui précisent les modalités concrètes de valorisation/dévalorisation et d'internationalisation du capital.
1. R. BORRELY, Les disparités sectorielles des taux de profits, P.U.G., Grenoble, 1975.
2. B. GERBIER, Essai sur la pensée économique d'Alfred Marshall, thèse Sciences économiques, Grenoble, 1975.
Cycle du produit : 211 et sq.,
Décision d'investissement : 91, 92, 93 et sq., 211.
Déséconomies d'échelle : 129 et sq.
Déséconomies externes : 132, 135 et sq., 250 et sq.
Différenciation : 151 et sq., 174 , 213, 214.
Discrimination : 169 et sq., Diversification : 185 et sq.,
Economies d'échelle : 129 et sq., 152.
Economies externes : 132, 135 et sq., 250.
Effet de levier : 208, 209.
Ententes : 156 et sq., 243.
Excédent organisationnel : 90, 122.
Etat : 64, 65, 163, 205, 206, 246.
Fonction objectif : 79 et sq.
Groupes : 31, 32, 51, 58, 60, 62, 75, 126, 191, 222, 239, 240.
Internationalisation : 24, 26, 54, 218, 219, 221, 247.
Leadership des prix : 167 et sq., 247.
Lois antitrust : 13, 21, 162, 166, 185, 245 et sq.
Managers : 40, 41, 42, 54, 64, 84, 86.
O.P.A. : 71, 233.
Oligarchie industrielle et financière : 45, 61 et sq., 65, 66, 67, 74, 75, 76, 89, 90, 100, 103, 190, 191.
Point de base : 175 et sq.
Pouvoir :
économique : 36 et sq., 61 et sq.
de marché : 147, 148, 230.
de monopole : 147 et sq., 205, 206, 243, 244.
horizontal : 155 et sq., 247.
vertical : 178 et sq., 247.
conglomérai : 184 et sq., 247.
politique : 64 et sq.
social : 66.
Prix :
de production : 113 et sq.
de transfert : 126, 218.
Profit :
comptable : 89, 123, 125, 188.
joints : 155 et sq., 163 et sq.
monétaire : 217 et sq.
mesure du profit : 120 et sq.
maximisation du profit : 79 et sq., 89 et sq., 216.
égalisation des taux de profit : 26, 31, 111 et sq.
différenciation des taux de pofit : 27, 31, 112 et sq.
Refus d'approvisionner : 178.
Rente :
de monopole : 113, 119 et sq., 122, 144, 148 et sq., 199, 217.
différentielle : 110, 117 et sq., 122, 139, 143, 144.
Résultats : 16 et sq., 70, 89, 90, 215.
Squeeze des prix : 181.
Substitution : 177.
Surplus : 90, 120, 121, 122.
Taille optimale : 131, 134, 153.
Technostructure : 43, 85, 86, 88, 91.
Table des matières
INTRODUCTION 7
1. Les développements de l'économie industrielle dans le
monde Anglo-Saxon 10
2. Développement de l'économie industrielle en France et
en Belgique 22
3. Pour une nouvelle méthode d'analyse 29 CHAPITRE PREMIER. — L'appropriation privative des moyens
de production 35
1. Les théories classiques du contrôle 36
2. La concentration du capital 44
3. La concentration du pouvoir 61
CHAPITRE II. — La fonction objectif de la firme privée . . . . 79 1. Critiques adressées à l'hypothèse de maximisation du
profit 81
2. Retour à la tendance à la maximisation du profit . . . . 89 3. La maximisation de la croissance 100 CHAPITRE III. — La genèse du profit 105 1. L'explication marxiste du profit 106 2. Statut théorique et mesure du profit 116 3. Evolution des coûts et dynamique du profit . . . 127 CHAPITRE IV. — Le pouvoir de monopole 147 1. La théorie des barrières à l'entrée . . . 149
2. Le pouvoir horizontal 155
3. Le pouvoir vertical 178
4. Le pouvoir conglomérai . . . 184