Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)
RELIRE ET REDÉCOUVRIR GEORGE SAND Christophe Mercier
Commentaire SA | « Commentaire » 2020/1 Numéro 169 | pages 205 à 207
Critique
Relire et redécouvrir George Sand
CHRISTOPHE MERCIER George Sand : Romans. Tome I : Indiana ;
Lélia ; Mauprat ; Pauline ; Isidora ; La Mare au Diable ; François le Champi ; La petite Fadette. Tome II : Lucrezia Floriani ; Le Château des Désertes ; Les Maîtres Sonneurs ; Elle et Lui ; La Ville noire ; Laura.
Voyage dans le cristal ; Nanon (Gallimard, « Pléiade », 2019, 1 870 et 1 500 pages.) George Sand et Alexandre Dumas père et fils : Correspondance (Phébus, 2019, 730 pages.)
« N
otre-Dame de Nohant » (Dumas père), « la Lionne du Berry » (Balzac), « le grand écrivainqui partageait avec Victor Hugo la suprématie littéraire en France » (Henry James) : « Je pleure une morte, je salue une immortelle » (Victor Hugo, discours lu à Nohant lors des obsèques de George Sand). George Sand a été une des figures les plus marquantes de la littérature romantique, et, sous ses multiples avatars, une des figures essentielles de la littérature française au xixe
siècle.
Pionnière du féminisme, elle était beaucoup traduite, et on peut supposer que sa cadette Mary Ann Evans, une féministe d’outre-Manche, de mœurs aussi libres, et qui, littérairement, intellectuellement, politiquement, eut un parcours assez similaire, pensa à elle lorsqu’elle choisit le pseudonyme de George Eliot (mais on ne pourra jamais l’affirmer, pas plus qu’on ne saura jamais si c’est en hommage à Dylan Thomas que Robert Zimmerman se réinventa en Bob Dylan).
Et puis, curieusement, au xxe siècle, sa réputation sembla s’effondrer. De sa soixantaine de romans ne subsistaient plus, dans la mémoire collective, qu’Indiana et Lélia (et encore peut-on supposer qu’ils étaient plus souvent cités comme des jalons dans l’histoire littéraire que véritablement lus), Elle et Lui, pour le parfum sulfureux de la version romanesque de sa liaison avec Musset,
et surtout les romans que le fameux Lagarde et Michard, qui a formé des générations de lycéens, appelait dans les années 1970 du siècle passé, les
« romans champêtres », les seuls dont ils (André Lagarde et Laurent Michard) daignaient donner quelques brefs extraits : avant tout La Mare au Diable et La Petite Fadette, avec un accessit à François le Champi et Les Maîtres Sonneurs.
Il est vrai que, à la même époque, Lagarde et Michard ne citaient même pas Alexandre Dumas : les deux romanciers géants qui, à leur époque, furent, avec Balzac, les plus prolifiques, les plus lus et les plus admirés, avaient disparu des radars de l’Université, dont on sait que c’est elle qui décide des valeurs. Ils survivaient – mais toujours à propos des mêmes titres – dans l’élégante collection Nelson, puis Dumas ressurgit plus abondamment, dans les années 1960, avec la trentaine de titres édités en Marabout, aux couvertures mélodramatiques dignes des Fayard à 65 centimes qui avaient vu naître Fantômas et, grâce à des admirateurs- préfaciers de choix (Jacques Laurent, Paul Morand, Antoine Blondin), dans le « Livre de Poche Classique », alors sous l’égide de Bernard de Fallois.
Pour Sand, c’était plus compliqué et, hormis quelques rééditions ponctuelles dans les austères
« Classiques Garnier », son œuvre romanesque, telle une peau de chagrin, semblait définitivement réduite à La Mare au Diable et à La Petite Fadette, dans des collections enfantines, avec un texte parfois abrégé.
Mais cette œuvre protéiforme avait un inconditionnel : George Lubin, qui y consacra sa vie. Entre 1964 et 1994, il publia les 26 volumes de son immense Correspondance et, en 1971, parvint à faire entrer en Pléiade son Histoire de ma vie (sommet de la littérature autobiographique du xixe siècle, avec les Mémoires d’outre-tombe, et Mes mémoires, de Dumas). Mais sa soixantaine de romans restait, pour le grand public, malgré quelques
COMMENTAIRE, N° 169, PRINTEMPS 2020 205
CRITIQUE
tentatives confidentielles, terra incognita. On peut donc affirmer que la publication de quinze d’entre eux (environ un quart du total) en Pléiade est un événement. Espérons que ce n’est qu’un début, que d’autres volumes suivront et que son Théâtre (car on oublie souvent qu’elle fut aussi une dramaturge respectée) ressuscitera à son tour.
Sand était peu lue, mais son image subsistait.
Ses images successives, plutôt, car Aurore Dupin – qui choisit un pseudonyme masculin – se voulait un écrivain, un auteur (et pas une écrivaine, une auteure, une autrice, quels termes grotesques), et qui souvent, dans ses Lettres d’un voyageur, parle d’elle au masculin – avait une personnalité aussi protéiforme que son œuvre romanesque. Elle fut successivement une pionnière du féminisme (et Indiana, 1832, entrée en fanfare en littérature, connut un succès de scandale comme une attaque contre l’institution du mariage), une militante socialiste engagée, un
« écrivain régionaliste », et enfin « la Bonne Dame de Nohant », qui recevait dans sa gentilhommière du Berry sa famille parfois agitée aussi bien que les plus grands artistes de son temps, et écrivait des pièces, jouées par ses amis, pour son petit théâtre privé, ou pour les magnifiques marionnettes sculptées par son fils Maurice.
Le personnage de Sand fascinait autant par sa vie privée que par la diversité de ses incarnations : femme libérée (son ami Delacroix la peignit habillée en homme), portant pantalon et fumant le cigare (elle servit de modèle à Camille Maupin, la scandaleuse héroïne du Béatrix de Balzac), elle divorça, afficha ses amants célèbres (le romancier Jules Sandeau, l’auteur de La Roche aux mouettes, aujourd’hui oublié, qui lui inspira son pseudonyme ; Frédéric Chopin ; Proper Mérimée, peut-être ; Alfred de Musset ; l’avocat socialiste Michel de Bourges ; le graveur Alexandre Manceau, de treize ans son cadet, qui partagea sa vie
à Nohant et fut à la fois son factotum et son secrétaire), parcourut la France et l’Italie à la recherche de paysages et d’inspiration pour ses romans. Bref, elle fut, en tout et toujours, une femme libre, indépendante, respectée autant qu’aurait pu l’être un homme.
Il était d’autant plus dommage que la plus grande part de son œuvre romanesque sombrât dans l’oubli. Car aucun de ses romans, en soi, n’est indifférent. Elle multiplia les tentatives dans les genres les plus différents,
206
sous les formes les plus différentes, et fut, à sa façon, une romancière expérimentale : romans de mœurs (Le Marquis de Villemer), romans mystiques (Lélia), romans philosophiques (Spiridion, Monsieur Sylvestre, souvent un peu verbeux), romans « paysans » que les éditeurs de la Pléiade qualifient, à plus juste titre, d’«
ethnographiques », romans dialogués (Cadio), romans sur la musique (le monumental Consuelo) – on jouait beaucoup de piano, à Nohant, et Chopin, lors de chaque séjour, y faisait transporter le sien à travers les routes défoncées de la « Vallée Noire » – ; romans « socialistes » (Le Compagnon du Tour de France), voire « utopiques » (La Ville noire), roman fantastique (Les Dames vertes), roman de quasi-science-fiction (Laura, qui annonce le Jules Verne du Voyage au centre de la terre), romans sur le théâtre (l’inépuisable Homme de neige, Les Beaux Messieurs de Bois-Doré, aux couleurs Louis XIII, qui n’a pas grand-chose à envier au Capitaine Fracasse de son ami Gautier, bien d’autres), romans par lettres (Mademoiselle La Quintinie), romans historiques (Jean Zyska, le sublime Mauprat, un de ses sommets). Et puis il y a les délicieux romans purement romanesques, dans lesquels elle se laisse aller aux plaisirs et aux ficelles – reconnaissances façon « Croix de ma mère » – d’un romanesque effréné (La Famille de Germandre, Flamarande).
Des thèmes, des schémas, reviennent : il s’agit souvent de romans d’amours contrariées, qui se terminent en général (mais pas toujours) sur le tableau paisible d’une harmonie familiale retrouvée. Elle a peint de multiples portraits de femmes (on doit bien compter vingt titres qui portent le nom d’une héroïne), mais ses héros masculins sonnent tout aussi justes : Horace est le portrait d’un jeune arriviste romantique dans le Paris de 1832. Ses romans se terminent souvent « bien », mais il leur arrive d’être assez noirs : Césarine Dietrich, roman parisien, est le portrait d’une femme monstre, et André l’histoire d’un jeune homme faible écrasé par son père.
Un thème revient souvent : celui de l’inceste, frôlé, mais jamais consommé, grâce à des coups de théâtre qui sauvent la morale (François le Champi, Ma sœur Jeanne).
Son nom est évidemment attaché au Berry, à qui elle a donné ses lettres de noblesse littéraire, mais elle promène aussi son lecteur en Italie, évidemment, ou en Auvergne (Jean de
la Roche, La Ville noire), au Pays Basque (Ma sœur Jeanne), dans les Ardennes (Malgrétout), le Morvan (Mont-Revêche), le Midi de la France (Tamaris) – ou dans les neiges de Dalécarlie, au
xviiie siècle (L’Homme de neige).
Bref, George Sand romancière est multiple – aussi multiple que Dumas ou Balzac – et, parmi cette œuvre monumentale, il est difficile d’effectuer un choix incontestable. Celui de la Pléiade est sans surprise, et on y retrouve à peu près tous les avatars de Sand, et tous les classiques « incontournables » : Indiana, évidemment inévitable, même si le roman en lui- même a plutôt assez mal vieilli (le style n’en a pas la limpidité, façon comtesse de Ségur, de romans plus tardifs), Lélia, Mauprat, le roman d’amour le plus gothique et le plus passionné du
xixe siècle, La Mare au Diable (on est toujours frappé par la simplicité de l’intrigue, et son efficacité : « c’est fait avec trois bouts de ficelle », comme me le dit un jour mon amie Marianne Alphand, sandienne s’il en est), La Petite Fadette, François le Champi. Le deux- ième volume réserve plus de surprises, et plus de raretés : Le Château des Désertes, admirable roman théâtral, probablement inspiré des soirées de théâtre à Nohant ; Laura. Voyage dans le cristal, qui, entre rêve et réalité, passe d’une petite ville en Allemagne aux explorations des profondeurs de l’Arctique, avec des scènes maritimes et meurtrières d’une violence qui n’ont d’égales que certaines pages de Melville, ou Le Trafiquant d’épaves, le plus méconnu des chefs- d’œuvre de Stevenson ; La Ville noire, roman « ouvrier » inspiré par une brève visite aux couteliers de Thiers, et se termine en utopie sociale, la création d’une coopérative idéale qui enrichit le pays et le fait sortir de sa sauvagerie ; Nanon, ou la Révolution vue depuis un hameau du Berry.
On est surpris de ne pas retrouver Consuelo, et sa suite, La Comtesse de Rudolstadt, qui font partie des « classiques » (mais sans doute leur épaisseur aurait-elle obligé les éditeurs à écarter trop d’autres titres), et que la veine « socialiste » ne soit pas plus représentée, par Le Compagnon du Tour de France, par exemple.
Mais tous les sandiens ont leurs préférences, qui se recoupent rarement. Si je devais établir aujourd’hui un « top 10 » (parmi les romans non
CRITIQUE pléiadés), je suggérerais un nouveau volume qui comprendrait La Famille de Germandre (disponible, et indispensable, aux modestes Éditions de la Grange-Batelière), L’Homme de neige, Césarine Dietrich, Horace, le duo Flama- rande/Les Deux Frères, Mont-Revêche, histoire compliquée à souhaits de quiproquos, tressant trois histoires d’amour dans les collines du Morvan, Les Beaux Messieurs de Bois-Doré, et enfin les deux ultimes romans, salués par Flau- bert, parus dans le même volume, trois mois avant la mort de Sand : La Tour de Percemont et Marianne, modèles de limpidité et de pureté romanesque et stylistique.
Sand était née romancière, et quelques jours après la parution de Marianne, elle entamait Albine Fiori, portrait d’une danseuse (éditions du Lérot). Elle est morte, littéralement, la plume à la main.
Enfin profitons de cet article sur Sand romancière pour saluer l’épistolière, mise à l’honneur aujourd’hui par la publication de sa correspondance avec Alexandre Dumas fils (les échanges avec Dumas père, empreints de respect et d’affection – il l’appelait « ma sœur » – sont plus rares et convenus), aussi abondante que sa correspondance avec Flaubert. Elle appelait l’un
« mon vieux troubadour », l’autre, plus simplement : « mon fils ». Tous deux étaient de vingt ans ses cadets, tous deux l’aimaient et l’admiraient. La correspondance avec Dumas junior est passionnante, extrêmement libre (Dumas y apparaît éminemment sympathique, attentif, généreux, souvent drôle, aux antipodes de son théâtre souvent corseté et poussiéreux que même l’irréprochable biographie parue il y a deux ans, due à Marianne et Claude Schopp, ne donnait pas très envie de découvrir). On sent l’affection qui unit les deux auteurs, et ces 700 pages sont l’histoire d’une amitié. Elles sont aussi précieuses en ce qu’elles nous montrent les dessous du monde théâtral sous le Second Empire : tous deux sont des auteurs à succès, qui n’hésitent pas à se donner des conseils, à s’aider (Dumas collaborera de près à l’adaptation théâtrale du Marquis de Villemer) et leurs lettres nous font pénétrer dans l’atelier de deux grands artisans de la scène.
Il faut relire, et redécouvrir, George Sand.
207