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" HORTÉSIEN " D ELAPULSIONJARDINIÈREETDUSENTIMENT

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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Le renouveau d'intérêt pour les jardins, qui s'est manifesté depuis le courant des années 1970, ne semble guère s'être démenti jusqu'à aujourd'hui. En effet, on inaugure ces jours-ci le Jardin des Deux Rives, parc paysager transfrontalier de 55 h e c t a r e s , h a u te m e n t s y m b o l i q u e , aménagé de part et d'autre du Rhin entre S t r a s b o u r g e t Ke h l . S i x m o i s d e réjouissances et de manifestations sont annoncés, dont un concours international de jardins éphémères sur le thème de l ' e a u(1). A Pa r i s , l e s m e m b r e s d e l'Association " Les Jardins d'Éole " ont remporté en 2002, au terme de longues années de lutte, leur combat pour " un urbanisme à visage humain " qui visait à t r a n s fo r m e r l a f r i c h e i n d u s t r i e l l e ferroviaire de quatre hectares de la Cour du Maroc en grand jardin, " poumon vert "

indispensable dans ce quartier surdensifié de l'est de Paris(2). On voit, aujourd'hui, les quatre équipes retenues par la Mairie de Paris pour remodeler le Quartier des Halles se livrer, dans la glose descriptive d e l e u r s p r oj e t s , à u n e v é r i t a b l e surenchère " jardinière ", en plein cœur de la capitale. Il n'y est question que de

"jardin d'humidité", de "plages vertes ", d e " v a g u e d ' a r b r e s " , d e " c o u s s i n s d'herbe " et de "pelouse-rosée" (3). Plus sérieusement, la majorité des Services des Jardins et Espaces Verts des villes de France, qu'elles soient petites, moyennes ou grandes, se sont dotés, dans les dernières années, de programmes prenant en compte, au-delà des souhaits ou des besoins des habitants

et de la qualité des fleurissements, les questions complexes de la gestion différenciée et du développement durable

(4). Au printemps 2003, le Ministre de la Culture annonçait la relance d'une politique spécifique en faveur des parcs et des jardins (5). Parmi les dix mesures annoncées, on peut en citer trois : la création d'un Conseil national des Parcs et Jardins, l'organisation chaque année d'une manifestation nationale de trois jours dite " Rendez-vous aux jardins "

dont une journée réservée aux scolaires et, enfin, la volonté de favoriser la création c o n te m p o r a i n e d a n s d i x l i e u x patrimoniaux. Et il ne s'agit là que de q u e l q u e s - u n e s d e s i n n o m b r a b l e s initiatives prises dans le domaine des parcs et des jardins dans notre pays, initiatives que l'on pourrait d'ailleurs o b s e r v e r d a n s m a i n t s a u t r e s p a y s d ' E u r o p e . O n p o u r r a i t p a r l e r d e l'incroyable renouveau des jardins collectifs ou familiaux, considérés naguère encore comme le reliquat méprisable d'un paternalisme patronal et bourgeois, alors que c'est tout un réseau associatif qui défend aujourd'hui " le jardinage comme outil d'insertion sociale et de prévention de l'exclusion(6)".

Un tel foisonnement, quelque hétéroclite qu'il puisse paraître, ne saurait être réduit à un " simple effet de mode ", antienne que l'on retrouve souvent sous la plume de journalistes pressés ou de personnes agacées par les formes extrêmes ou mondaines de cette " vague verte ". En 1994, il y a dix ans, la sociologue Françoise

Dubost dressait déjà un impressionnant constat de l'émergence et de la diffusion à travers la France d'un profond intérêt pour ce qu'elle dénomme : le " vert patrimoine " (7)où elle voyait l'éclosion de formes nouvelles de sensibilité à la nature et au passé, sans en ignorer cependant les enjeux économiques. Si l'on se livre à u n e b r è v e r é c a p i t u l a t i o n d e c e phénomène, il faut rappeler que c'est au courant des années 1960 et au début des années 1970 que quelques pionniers de la défense des jardins " remarquables "

cherchèrent à attirer l'attention des pouvoirs publics sur les menaces liées aux appétits fonciers des promoteurs, qu'il s'agisse de la Côte d'Azur, en plein boom touristique, ou des environs des grandes villes livrés à l'urbanisation triomphante de la fin des " trente glorieuses ". Ici, le combat mené pour la sauvegarde du Désert de Retz, l'une des plus étonnantes folies anglo-chinoises du XVIIIe siècle aux environs de Paris, fait figure de moment symbolique puisqu'il fut à l'origine d'une loi de défense patrimoniale voté par le Parlement à l'instigation d'André Malraux en 1966. Il s'agissait dès lors de prendre en compte un patrimoine jusqu'alors trop négligé par suite d'une profonde méconnaissance des parcs et jardins eux-mêmes et de leur histoire, seuls quelques grands exemples royaux ou princiers, comme Versailles, Sceaux ou Chantilly, très souvent en piètre état de conservation d'ailleurs, émergeant de cet océan d'ignorance.

C'est donc en 1982 que fut lancée une opération de recensement des " jardins

Comment s'est construit notre regard sur le jardin, comment il a pu évoluer, et comment aujourd'hui, à la lumière des sciences sociales, se révèle un vaste champ de réflexion " hortésienne " qui mobilise les

entrées les plus diverses et dont les enjeux sont essentiels, puisqu'ils renvoient à la place de l'homme dans l'univers, " de la binette à Dieu ".

Par Monique MOSSER

Au moment où se multiplient les initiatives en faveur des jardins, l'historienne Monique Mosser, spécialiste des jardins, se demande si cette "pulsion jardinière" n'est qu'un simple effet de mode. Elle voit plutôt dans la renaissance de l'art des jardins un rapport renouvelé à la terre/Terre, un dialogue renoué entre nature et culture. D’où l’importance

de replacer les jardins au sein d’une histoire culturelle globale, et de repenser en profondeur les enjeux de nos rapports à ces lieux exceptionnels. A la lumière des sciences sociales, se révèle un vaste champ de réflexion «hortésienne», qui mobilise les entrées les plus diverses.

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d ' i n té r ê t b o t a n i q u e , h i s to r i q u e o u p a y s a ge r " a u n i v e a u n a t i o n a l à l ' i n s t i g a t i o n d u M i n i s tè r e d e l'Environnement et du Cadre de vie. En 1984, le Ministère de la Culture, fort de son expérience en matière d'inventaire du patrimoine s'associe à l'opération pour permettre l'élaboration d'une méthodologie unifiée de description des jardins. Ce n'est que peu à peu que cette initiative a pu se mettre en place, aboutissant en l'an 2000 à l'identification de plus de 10.000 parcs et jardins dont l a m o i t i é c o n s i d é r é s c o m m e particulièrement remarquables (8). A terme, ce recensement doit alimenter une base documentaire de plus de 4000 notices(9) permettant de mieux cerner ce domaine qui a réser vé bien des découvertes étonnantes et d'apporter des éléments de connaissance pour des programmes de protection réglementaire, des projets de restauration, mais aussi des opérations de tourisme culturel ou d'urbanisme. En complément de ce recensement, un vocabulaire méthodologique du jardin a été élaboré pour constituer un thesaurus à cette base et fournir aux chercheurs et aux praticiens un ouvrage de référence(10). Nous ne nous attarderons pas ici sur les outils réglementaires ou les procédures propres à la protection des jardins. Nous v o u l o n s s e u l e m e n t r a p p e l e r q u e , conscients des questions spécifiques et complexes posées par les parcs et les jardins remarquables, les responsables du patrimoine du Ministère de la Culture ont jugé nécessaire, en 1994, de créer la sixième section de la Commission supérieure des Monuments historiques, réunissant des experts venus d'horizons professionnels différents, qui donnent des avis à la fois en matière de protection (classement) et de restauration.

Il paraît intéressant de mettre le cas français en perspective et de le resituer dans un contexte plus vaste, voire international. On y remarque d'ailleurs un parallélisme éclairant. En effet, c'est en 1971 que se réunit pour la première fois a u c h â te a u d e Fo n t a i n e b l e a u , à l ' i n s t i g a t i o n d e l ' i n s p e c te u r d e s Monuments historiques français, Jean

Feray, et du paysagiste belge René Pé c h è r e , u n g r o u p e d ' e x p e r t s d e l'ICOMOS et de l'IFLA (paysagistes, historiens, spécialistes de la botanique, etc.) qui souhaitait mettre en place un comité international destiné à réfléchir sur la connaissance, la sauvegarde et la r e s t a u r a t i o n d e s p a r c s e t j a r d i n s historiques (11). Dix ans plus tard, ce Comité devait élaborer une charte, dite Charte de Florence, destinée - à l'instar de celle de Venise consacrée aux monuments - à fournir un " ensemble de principes pour la conservation, la restauration et la restitution des jardins historiques ". Nous ne rappellerons que les premiers articles de la Charte car ils permettent d'aborder d'essentiels problèmes de définition.

DÉFINITIONS ET OBJECTIFS

Pour les auteurs de la Charte de Florence (voir encadré), les jardins historiques sont donc des monuments vivants. On n'a peut-être pas assez mesuré, sur le

moment, les effets induits par cette simple mais troublante constatation. En effet, c'est elle qui devait imposer à l'historien, comme au responsable de leur gestion, l'obligation d'étudier et d'appréhender les jardins dans toute leur épaisseur physique et temporelle, à t r a v e r s l e u r é v o l u t i o n e t l e s transformations dont ils ont pu faire l'objet jusqu'à nos jours. En un mot, il s ' a g i s s a i t d è s l o r s d ' i n té g r e r l e s paramètres du vivant à l'intérieur d'une histoire en permanente évolution. C'est incontestablement à cause de la nouvelle prise en compte de cette nécessité que l'histoire traditionnelle des jardins s'est le plus modifiée depuis une vingtaine d'années. Mais le poète - théoricien anglais, William Shenstone, créateur du célèbre jardin des Leasowes au milieu du XVIIIe siècle, n'a-t-il pas écrit dans ses Unconnected Thoughts (1765) : " Les œuvres de qui construit commencent immédiatement à se délabrer, tandis que c e l l e s d e q u i p l a n te c o m m e n c e n t

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immédiatement à s'améliorer. Planter promet un plaisir plus durable qui construire en ceci que, même si la construction reste dans un état de perfection égale, elle commence au mieux à s'effriter et exige des réparations dans l'imagination. "

La montée en puissance de l'intérêt pour les jardins patrimoniaux dans les vingt dernières années du XXe siècle ne doit pas faire oublier que, parallèlement, on a assisté à une véritable renaissance de l'art du jardin dans le domaine de la c r é a t i o n e n Fr a n c e , m a i s a u s s i à l'étranger. Il suffit de rappeler ici quelques dates pour ce qui concerne Paris. C'est e n 19 82 q u ' e s t l a n c é l e c o n c o u r s international pour créer un "parc du XXIe siècle" à l'emplacement des Abattoirs de La Villette…, on connaît la suite ! En 1989, le programme d'un autre concours, cette fois pour la restauration des Tuileries, devait laisser une grande part de liberté d'interprétation du " génie du lieu " aux paysagistes lauréats, pour la partie jardin, Pascal Cribier et Louis Benech. C'est en 1992 qu'est inauguré le Parc André Citroën à l'emplacement des anciennes usines automobiles, jardin public où le paysagiste Gilles Clément s'essaye à transposer les principes du

" jardin en mouvement " . Il faudrait encore parler du Parc de Bercy, résultat de longues tractations urbanistiques ou de la " Promenade plantée " de l'avenue Daumesnil. Il est clair que les parcs et les jardins sont devenus, sous la pression d'une véritable " demande publique ", un enjeu politique de tout premier plan.

Il reviendrait à des sociologues ou à des observateurs de la psychologie et du comportement des groupes sociaux d'analyser ce qui sous-tend, en profondeur, les raisons d'une telle " pulsion jardinière ".

On a évoqué tour à tour le refus des nuisances liées à l'urbanisme galopant et

" le désir de campagne " qui en découle, la montée de la conscience écologique - entre autre - face aux catastrophes climatiques, la volonté de renouer avec ses racines et l'idée des terroirs… Sans doute, toutes ces raisons méritent d'être prise en compte. Mais nous voudrions aborder la question, selon un angle de vue plus historique ou un cadrage plus culturel, que suggère d'ailleurs amplement la Charte de Venise. Tout, ici, est question de définition, n o u s c i te r o n s p o u r c o m m e n c e r l a paysagiste Isabelle Auricoste : " Le jardin est une de ces formes qui transitent à travers l'histoire car il est, littéralement, une inscription, aussi précise qu'un dessin magique, que trace le travail du sol à la surface du globe terrestre, héritant de toute la tradition du corps à corps avec la terre rebelle pour l'amadouer, la féconder, l'asservir peut-être. Chaque jardin implanté et cultivé décrit les limites d'un territoire défini, d'un domaine réservé et clos dans lequel, et par lequel, l'esprit a réussi à comprendre et à dominer les lois de l'univers." L'essentiel est clairement énoncé : la nécessaire clôture, le rapport à la terre/Terre, c'est-à-dire à la matière e t e n m ê m e te m p s a u c o s m o s , l'indispensable labeur humain, toujours recommencé. Le jardin comme lieu privilégié de rencontre entre l'homme et la planète qui le porte ; le jardin où

d i a l o g u e n t - s e l o n d e s m o d a l i té s infiniment variées et toujours renouvelées - nature et culture. Le jardin qui, du paradis au " jardin planétaire ", est porteur d'un inépuisable répertoire de mythes, tour à tour panthéiste et mystique, monacal et érotique. Il semble bien que le jardin qui, depuis des millénaires, a été investi d'une intense charge symbolique, s'inscrit pleinement dans l'inconscient collectif humain. Comme l'a bien montré Michel Foucault, il n'appartient pas cependant à un horizon utopique, mais il relève pleinement du principe " d'hétérotopie ", principe qui s'ancre dans la réalité du m o n d e . R é s u m o n s - e n l a te n e u r :

" L'hétérotopie a le pouvoir de juxtaposer en un seul lieu réel plusieurs espaces, plusieurs emplacements, qui sont en eux- mêmes incompatibles. C'est ainsi que le théâtre fait succéder sur le rectangle de la scène toute une série de lieux qui sont étrangers les uns aux autres ; c'est ainsi que le cinéma est une très sérieuse salle rectangulaire, au fond de laquelle, sur un écran à deux dimensions, on voit se projeter un espace à trois dimensions ; mais l'exemple le plus ancien, en formes d'emplacements contradictoires, c'est peut-être le jardin. Il ne faut pas oublier q u e l e j a r d i n , é to n n a n te c r é a t i o n maintenant millénaire, avait en Orient des significations très profondes et comme superposées ; le jardin traditionnel des Persans était un espace sacré qui devait réunir à l'intérieur de son rectangle quatre parties représentant les quatre parties du monde, avec un espace plus sacré encore que les autres qui était comme l'ombilic, le nombril du monde en son milieu (c'est là qu'étaient la vasque et le jet d'eau) ; et toute la végétation du jardin devait se répartir dans cet espace, dans cette sorte de microcosme […] Le jardin, c'est la plus petite parcelle du monde et puis c'est la totalité du monde. Le jardin, c'est, depuis le fond de l'Antiquité,une sorte d'hétérotopie heureuse et universalisante "(13). Foucault, qui fait ici surtout allusion aux jardins des origines, les " paradis " de la Perse et du Proche-Orient, relayés par les jardins islamiques, reprend le postulat fondateur du jardin comme microcosme, comme imago mundi. Par la formule condensée et

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poétique : " Le jardin c'est la plus petite parcelle du monde et puis c'est la totalité d u m o n d e " , i l m e t e n l u m i è r e l e phénomène complexe du changement symbolique d'échelles et du perpétuel transvasement d'un monde dans l'autre, tout en insistant sur sa fondamentale dimension sacrée. Le jardin, fragment découpé dans le tissu même du monde, en condense la matière et en cristallise le sens. Dès lors se pose la question du

" décryptage du jardin " en tant qu'objet de culture total. En un raccourci, plus saisissant que provocateur, on peut dire qu'étudier le jardin, c'est emprunter un itinéraire qui va de la binette à Dieu.

Ici, il nous paraît nécessaire de faire un bref détour sur le statut esthétique du jardin en Occident. S'il a connu, dès l'Antiquité romaine, un développement florissant, l'art des jardins a toujours été considéré, ainsi que l'affirme Hegel, dans l'Esthétique, comme une " formation hybride ", dont la " part naturelle "

l'empêche justement d'atteindre à la dignité de forme artistique à part entière, c'est-à-dire susceptible d'être rangée

aux côtés des arts majeurs. Longtemps considéré comme le prolongement ou l'antichambre des grandes demeures, le jardin est longtemps resté inféodé à l'architecture. C'est pourquoi l'un des moments-clefs de l'histoire des jardins en France correspond à ce qu'il convient d'appeler " l'invention d'Hortésie ". Il semble bien que, ce soit dès 1659, que Jean de La Fontaine ait conçu le projet de célébrer les merveilles du château de Vaux, construit pour le surintendant Fouquet, son protecteur, et les plafonds de Le Brun et les jardins de Le Nôtre, sous la forme d'une fiction poétique ample et v a r i é e q u i r e l è v e d u m e r v e i l l e u x mythologique. La chute de Fouquet devait laisser cet ouvrage inachevé.

Cependant le poète fabuliste en réunit les fragments dans un curieux mélange de prose et de poésie sous un titre évocateur : Le Songe de Vaux. Il y met en scène, sur le modèle du " Jugement de Pâris " une petite compétition entre les fées qui avaient le mieux contribué à l'embellissement du domaine de Fouquet.

Parmi les candidates possibles, " il n'en était demeuré que quatre, l'Architecture,

la Peinture, l'Intendante du jardinage et la Poésie : je les appelle Palatiane, Apellanire, Hortésie et Calliopée. Le lendemain ce grand différend se devait juger en la présence d'Oronte et de force demi-dieux ". Et La Fontaine de nous convier à la joute oratoire des quatre protagonistes. Bien sûr, seule Hortésie, l'une des très rares et des plus précieuses allégories de l'art des jardins dans la culture occidentale retiendra notre attention. En ef fet, seul un poète, éminemment sensible à la nature, pouvait avoir ce coup de génie et inventer une figure symbolique inédite : la modeste

" intendante des jardins ", allégorie littéraire attachante d'une forme souvent négligée ou reléguée au second plan de la création : l'art des jardins. Il n'est d'ailleurs pas indif férent que cette reconnaissance à part entière ait eu lieu justement à Vaux, dans le moment où émergeait le génie d'André Le Nôtre, personnage incontournable du Panthéon des jardiniers français ! Dès lors, nous proposons d'utiliser l'adjectif " hortésien, hortésienne " pour désigner " tout ce qui a trait à l'art des jardins ", signification

Jean-Paul Achard

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d o n t n e r e n d c o m p t e q u e t r è s incomplètement, car trop technique, le mot " horticole " !

Pendant longtemps les historiens en général, et les historiens de l'art en particulier ont négligé Hortésie et l ' e x t r a o r d i n a i r e r i c h e s s e d e s e s productions, c'est-à-dire les jardins eux- mêmes. On privilégiait alors l'étude de leur iconographie (plans, tableaux, gravures), souvent fort séduisante, au détriment de leur réalité physique et topographique. La pure et immuable représentation à deux dimensions tendait à se substituer à l'inscription temporelle et spatiale de l'in situ. Le renouveau de l'intérêt pour les jardins, en général, et pour les jardins historiques en particulier, que nous avons signalé en commençant, a non seulement permis d'enrichir considérablement notre connaissance, mais surtout a contribué à faire évoluer en profondeur la manière dont on les considère désormais. C'est ainsi que le travail sur le terrain, entre autre à l'occasion des pré -inventaires, a fait apparaître la nécessité de dépasser une h i s t o i r e t r a d i t i o n n e l l e , p u r e m e n t stylistique, et comme telle fortement r é d u c t r i c e . I l d e v e n a i t d è s l o r s indispensable de replacer les jardins au sein d'une histoire culturelle globale, de repenser en profondeur les enjeux de nos rapports à ces lieux exceptionnels de la rencontre de l'art et de la nature, et de leur inscription dans " le tissu du monde ". Ainsi, peu à peu, en même temps que sa légitimité, l'art des jardins non seulement retrouve ses fondements théoriques mais vient aussi s'inscrire dans une perspective anthropologique.

A l'intérieur même de l'histoire et de l'histoire de l'art, de nouvelles manières d'interroger les documents, en étroites relations avec un questionnement de terrain, viennent fonder de nouveaux s a v o i r s e n m a t i è r e d e c u l t u r e "

hortésienne ". En effet, une histoire des sciences et des techniques, ainsi qu'une histoire des savoir-faire, se révèlent d é s o r m a i s i n d i s p e n s a b l e s p o u r comprendre comment ont été imaginés, conçus et mis en place ces jardins,

dispositifs qui concernent parfois de vastes portions de territoire. C'est ainsi que, presque toujours, il est fondamental - en même temps qu'une analyse fine des formes directement observables - de réfléchir à la maîtrise du sol et de l'eau q u i - i n v i s i b l e m e n t - l e u r s e r v e n t d ' i n v i s i b l e s u b s t r a t . C ' e s t l à q u e l'archéologie de jardins, démarche récente et spécifique, apporte des résultats jusqu'alors insoupçonnés. Au- delà de l'hydraulique et du génie des sols, il faut aussi s'interroger sur des s a v o i r s p l u s t h é o r i q u e s , m a i s indispensables à la maîtrise de l'espace, comme l'optique et la perspective. Il resterait aussi à approfondir, à côté d'une histoire agricole des parcs et jardins, une branche spécifique du savoir que l'on pourrait nommer une " histoire de la botanique appliquée aux jardins ", cet inventaire n'étant pas limitatif. Mais Arthur Mangin, l'un des pères fondateurs de l'histoire des jardins en France n'a-t- il pas écrit, dès 1867, dans son livre Les jardins. Histoire et description: "L'histoire des jardins a, comme tout autre, sa philosophie, sa morale, elle se rattache par des liens étroits à l'histoire des arts, des sciences, des institutions civiles, politiques et religieuses, des mœurs, de la civilisation en un mot, et de plus, à l'ensemble de phénomènes inhérents au climat de chaque pays et à la nature de ses productions." il semble bien que cet acte de foi et ce programme de travail restent d'actualité.

A la lumière des sciences humaines, le jardin se révèle donc un vaste champ d ' i n v e s t i g a t i o n e n c o r e l a r ge m e n t inexploité. Le grand Pétrarque lui-même n'a-t-il pas écrit, à propos de son jardin de Fontaine-de-Vaucluse qu'il avait dédié à Apollon et Dionysos que " Le jardin est le lieu où même un esprit inerte peut s'élever à de grandes pensées." Et, en guise de conclusion nous rappellerons cet aphorisme de Michel Le Bris, l'écrivain voyageur, dans son Paradis perdu, belle synthèse sur la culture du XVIIIesiècle :

" Les jardins ne sont pas innocents : ce sont nos paysages intérieurs qui toujours s'y inscrivent, notre rapport aux hommes,

au monde et à Dieu. Les querelles de jardiniers doivent être lues comme des querelles métaphysiques."

MONIQUEMOSSER

Historienne de l'art CNRS-École d'Architecture de Versailles

1. Voir le site Internet :

http://www.festivaldesdeuxrives.com/

2. Voir le site Internet de l'association : http://perso.club-internet.fr/kelkit/

3. Christophe de Chenay, Le Monde, 7/04/04.

4. On peut citer, parmi d'autres, le cas de la ville de Grande-Synthe dans le Nord et aussi rappeler la politique globale que mène, de longue date, la Communauté urbaine de Lyon à propos des espaces publics, des parcs et des jardins de la ville et de l'ensemble des communes limitrophes.

5. Voir le dossier de presse du 24 avril 2003.

6. Voir, par exemple, les publications de

l'Association " Le jardin dans tous ses états ", parmi de nombreuses autres

7. Françoise Dubost, Vert patrimoine. La constitution d'un nouveau domaine patrimonial, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 1994.

8. En 2000, 1437 parcs et jardins étaient protégés au titre des Monuments historiques, dont 486 ont fait l'objet d'un arrêté de classement.

9. Il s'agit de la base Mérimée en place sur le serveur du Ministère de la Culture. Les fiches de repérage y figurent déjà. Le chargement des notices est en cours.

10. Marie-Hélène Bénetière, Jardin. Vocabulaire typologique et technique, Paris, Éditions du Patrimoine, 2000.

11. ICOMOS : International Council of Monuments and Sites (Conseil International des Monuments et des Sites), IFLA : International Federation of Landscapes Architects (Fédération Internationale des Paysagistes).

12. Gilles Clément, Le jardin en mouvement, Paris, Sens & Tonka, 3eme édition, 1999, Gilles Clément.

Une école buissonnière, Paris, Hazan, 1997 et Les libres jardins de Gilles Clément, Paris, Éditions du Chêne, 1997.

13. Michel Foucault, Dits et Écrits, tome 4, Paris, Gallimard, 1994, p. 752 sq.

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DÉFINITIONS ET OBJECTIFS Article 1

"Un jardin historique est une composition architecturale et végétale qui, du point de vue de l'histoire ou de l'art, présente un intérêt public". Comme tel, il est considéré comme un monument.

Article 2

"Le jardin est une composition d'architecture dont le matériau est principalement végétal donc vivant, et comme tel périssable et renouvelable."

Son aspect résulte ainsi d'un perpétuel équilibre entre le mouvement cyclique des saisons, du développement et du dépérissement de la nature, et la volonté d'art et d'artifice qui tend à en pérenniser l'état.

Article 3

En tant que monument le jardin historique doit être sauvegardé selon l'esprit de la Charte de Venise. Toutefois, en tant que monument vivant, sa sauvegarde relève de règles spécifiques qui font l'objet de la présente Charte.

Article 4

Relèvent de la composition architecturale du jardin historique:

son plan et les différents profils de son terrain,

ses masses végétales: leurs essences, leurs volumes, leur jeu de couleurs, leurs espacements, leurs hauteurs respectives,

ses éléments construits ou décoratifs, les eaux mouvantes ou dormantes, reflet du ciel.

Article 5

Expression des rapports étroits entre la civilisation et la nature, lieu de délectation, propre à la méditation ou à la rêverie, le jardin prend ainsi le sens cosmique d'une image idéalisée du monde, un "paradis" au sens étymologique du terme, mais qui porte témoignage d'une culture, d'un style, d'une époque, éventuellement de l'originalité d'un créateur.

Article 6

La dénomination de jardin historique s'applique aussi bien à des jardins modestes qu'aux parcs ordonnancés ou paysagers.

Article 7

Qu'il soit lié ou non à un édifice, dont il est alors le complément inséparable, le jardin historique ne peut être séparé de son propre environnement urbain ou rural, artificiel ou naturel.

Article 8

Un site historique est un paysage défini, évocateur d'un fait mémorable: lieu d'un événement historique majeur, origine d'un mythe illustre ou d'un combat épique, sujet d'un tableau célèbre, etc.

Article 9

La sauvegarde des jardins historiques exige qu'ils soient identifiés et inventoriés.

Elle impose les interventions différenciées que sont l'entretien, la conservation, la restauration. On peut en recommander éventuellement la restitution. L'authenticité d'un jardin historique concerne tout aussi bien le dessin et le volume de ses parties que son décor ou le choix des végétaux ou des minéraux qui le constituent.

ENTRETIEN, CONSERVATION, RESTAURATION, RESTITUTION Article 10

Toute opération d'entretien, de conservation, de restauration ou de restitution d'un jardin historique ou d'une de ses parties doit prendre en compte simultanément tous ses éléments. En séparer les traitements altérerait le lien qui les réunit.

ENTRETIEN ET CONSERVATION Article 11

L'entretien des jardins historiques est une opération primordiale et nécessairement continue. Le matériau principal étant le végétal, c'est par des remplacements ponctuels et, à long terme, par des renouvellements cycliques (coupe à blanc et replantation de sujets déjà formés) que l'oeuvre sera maintenue en état.

Article 12

Le choix des espèces d'arbres, d'arbustes, de plantes, de fleurs à remplacer périodiquement doit s'effectuer en tenant compte des usages établis et reconnus pour les différentes zones botaniques et culturelles, dans une volonté de maintien et de recherche des espèces d'origine.

Article 13

Les éléments d'architecture, de sculpture, de décoration fixes ou mobiles qui font partie intégrante du jardin historique ne doivent être enlevés ou déplacés que dans la mesure où leur conservation ou leur restauration l'exige. Le remplacement ou la restauration d'éléments en danger doit se faire selon les principes de la Charte de Venise, et la date de toute substitution sera indiquée.

Article 14

Le jardin historique doit être conservé dans un environnement approprié. Toute modification du milieu physique mettant en danger l'équilibre écologique doit être proscrite. Ces mesures concernent l'ensemble des infrastructures qu'elles soient internes ou externes (canalisations, systèmes d'irrigation, routes, parkings, clôtures, dispositifs de gardiennage, d'exploitation, etc.).

d'un édifice afin de faire ressortir leur cohérence.

Article 16

L'intervention de restauration doit respecter l'évolution du jardin concerné. En principe, elle ne saurait privilégier une époque aux dépens d'une autre sauf si la dégradation ou le dépérissement de certaines parties peuvent exceptionnellement être l'occasion d'une restitution fondée sur des vestiges ou une documentation irrécusable. Pourront être plus particulièrement l'objet d'une restitution éventuelle les parties du jardin les plus proches d'un édifice afin de faire ressortirleurcohérence.

Article 17

Lorsqu'un jardin a totalement disparu ou qu'on ne possède que des éléments conjecturaux de ses états successifs, on ne saurait alors entreprendre une restitution relevant de la notion de jardin historique.

L'ouvrage qui s'inspirerait dans ce cas de formes traditionnelles sur l'emplacement d'un ancien jardin, ou là où aucun jardin n'aurait préalablement existé, relèverait alors des notions d'évocation ou de création, excluant toute qualification de jardin historique.

UTILISATION Article 18

Si tout jardin historique est destiné à être vu et parcouru, il reste que son accès doit être modéré en fonction de son étendue et de sa fragilité de manière à préserver sa substance et son message culturel.

Article 19

Par nature et par vocation, le jardin historique est un lieu paisible favorisant le contact, le silence et l'écoute de la nature. Cette approche quotidienne doit contraster avec l'usage exceptionnel du jardin historique comme lieu de fête.

Il convient de définir alors les conditions de visite des jardins historiques de telle sorte que la fête, accueillie exceptionnellement, puisse elle-même magnifier le spectacle du jardin et non le dénaturer ou le dégrader.

Article 20

Si, dans la vie quotidienne, les jardins peuvent s'accommoder de la pratique de jeux paisibles, il convient par contre de créer, parallèlement aux jardins historiques, des terrains appropriés aux jeux vifs et violents et aux sports, de telle sorte qu'il soit répondu à cette demande sociale sans qu'elle nuise à la conservation des jardins et des sites historiques.

Article 21

La pratique de l'entretien ou de la conservation, dont le temps est imposé par la saison, ou les courtes opérations qui concourent à en restituerl'authenticité doivent toujours avoir la priorité sur les servitudes de l'utilisation. L'organisation de toute visite d'un jardin historique doit être soumise à des règles de convenance propres à en maintenir l'esprit.

Article 22

Lorsqu'un jardin est clos de murs, on ne saurait l'en priver sans considérer toutes les conséquences préjudiciables à la modification de son ambiance et à sa sauvegarde qui pourraient en résulter.

PROTECTION LÉGALE ET ADMINISTRATIVE Article 23

Il appartient aux autorités responsables de prendre, suravis des experts compétents, les dispositions légales et administratives propres à identifier, inventorieret protéger les jardins historiques. Leur sauvegarde doit être intégrée aux plans d'occupation des sols, et dans les documents de planification et d'aménagement du territoire. Il appartient également aux autorités responsables de prendre, sur avis des experts compétents, les dispositions financières propres à favoriserl'entretien, la conservation, la restauration, éventuellement la restitution des jardins historiques.

Article 24

Le jardin historique est un des éléments du patrimoine dont la survie, en raison de sa nature, exige le plus de soins continus par des personnes qualifiées. Il convient donc qu'une pédagogie appropriée assure la formation de ces personnes, qu'il s'agisse des historiens, des architectes, des paysagistes, des jardiniers, des botanistes.

On devra aussi veiller à assurer la production régulière des végétaux devant entrer dans la composition des jardins historiques.

Article 25

L'intérêt pourles jardins historiques devra être stimulé partoutes les actions propres à valoriser ce patrimoine et à le faire mieux connaître et apprécier: promotion de la recherche scientifique, échange international et diffusion de l'information, publication et vulgarisation, incitation à l'ouverture contrôlée des jardins au public, sensibilisation au respect de la nature et du patrimoine historique par les mass- média. Les plus éminents des jardins historiques seront proposés pourfigurersurla Liste du patrimoine mondial.

NOTA BENE

Telles sont les recommandations appropriées à l'ensemble des jardins historiques du monde.

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