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La particule gotique ga- : de l'espace à l'aspect et de l'aspect à la fonction jonctive

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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Cet article tente d’apporter une contribution à l’étude de la particule gotique ga-. La problématique du marquage aspectuel traditionnellement reconnu, depuis Streitberg (1891), à ga- (ga- serait un marqueur de perfectivité) va être resituée dans le contexte d’une syntaxe très archaïque, qui restitue au « préverbe » son statut originel de particule de phrase indo-européenne. Cette reconsidération du statut de ga- permet de le détacher de son assise verbale — ga- pouvant survenir comme mot autonome pourvu d’un enclitique, détaché du verbe. Loin de réduire l’incidence de ga- au verbe et sa fonction à celle de marqueur d’aspect « perfecti », nous verrons que ga- permet d’établir des connexions logiques entre des énoncés, dont les valeurs vont de la parataxe « unifiante » (une dualité unifiée dans un entier) à des liaisons corrélatives de type télique, causal ou consécutif.

This article offers a contribution to the study of the Gothic particle ga-. The problematics of aspectual marking, a function traditionally attributed to this particle ever since Streitberg (1891) — who analyzed ga- as a marker of perfectivity

—, are reconsidered in the context of a very archaic syntax. By means of this approach, the original status of this “pre-verb” as an Indo-European sentence particle can be restored. Ga- can thereby be detached from its verbal base — ga- having indeed been able to occur as an autonomous word accompanied by an enclitic and detached from the verb. Instead of limiting the incidence of ga- to a verbal frame and its function to that of a “perfective” aspectual marker, we will see that ga- can establish logical connections between utterances. These connections vary in value from “unifying” parataxis (a duality unified into a whole) to correlative links of a telic, causal or consecutive type.

1. LE CONTINUUM FONCTIONNEL DE GA-

Cette contribution s’insère dans une recherche actuelle sur la forme du participe passé en allemand contemporain (ge-gangen « allé », ge-kommen « venu »), forme grammaticalisée dont nous recherchons — par cet angle d’approche diachronique (le gotique n’étant certes pas un ancêtre direct de l’allemand moderne, mais présentant des faits de langue accessibles et parallèles) — la genèse. Nous soutenons, dans l’état actuel de notre recherche, le point de vue d’une approche unifiante du

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phénomène de la « composition » en ga-, qui ne voit pas de rupture entre les fonctions syntaxico-aspectuelles de la particule et la fonction sémantique, ces fonctions s’exerçant bien sûr à des niveaux différents.

En d’autres termes, nous ne reprenons pas à notre compte la distinction classique entre le « composé fixe » ou encore « composé sémantique » et le « composé syntaxique ». C’est ainsi que nous situons la fonction jonctive à l’extrémité d’un continuum fonctionnel sur lequel elle occupe la quatrième valeur. Les trois valeurs précédentes s’échelonnent ainsi :

1- la valeur (ré)-unifiante ou « sociative » (au sens de

« ensemble », « avec », cf. par exemple H. B. ROSEN (1992:357), obtenue au plan purement lexical, assise à l’origine dans l’espace et qui est commune aux noms et aux verbes. C’est ainsi que des composés nominaux, comme par exemple ga-hlaifs « compagnon », ga-juko

« comparaison » / « compagne » ou encore ga-man « frère humain », présentent la même valeur sociative que des composés verbaux tels que ga-gaggan « converger » ou ga-qiman « se rassembler ». Cette valeur (ré)-unifiante, qui opère au niveau lexical du verbe, est intimement liée à celle de complétude. On passe ainsi de l’idée d’entier dans l’espace à celle d’entier dans le temps.

2- la valeur de « complétude » — assise dans le temps — opère au niveau prédicatif. MARACHE (1960b:8-11) lui donne le nom d’« aspect complexif » (cf. aussi JOSEPHSON, 1976:157). Le terme « complexif » se définit en opposition à « cursif » (duratif), dans le couple complexif- cursif.

3- la troisième valeur est celle que Marache appelle la « valeur d’incidence ». Cette valeur survient dans le dépassement de la valeur d’aspect complexif-résultatif1. Elle exprime « ce résultat au sens large » qu’est « l’apparition du fait dans la réalité » (MARACHE 1960b:422).

Marache, en dégageant la valeur d’incidence — cette « forme d’unité de phrase au deuxième degré » — obtenue par « un déplacement de l’affirmation » (MARACHE 1960b:432)—, contribue à la réinterprétation fonctionnelle de ga-. Notre travail voudrait en constituer un

1 « ce qui distingue l’incidence de la seule valeur complexive c’est précisément qu’on envisage la réalisation du procès comme fait, donc son insertion dans la réalité. » (MARACHE 1960b : 10). L’auteur pose également que cette valeur « a un rapport évident avec les deux autres formes d’aspect, l’aktionsart et l’aspect » (MARACHE 1960b : 424). Cf. aussi (DAVIET-TAYLOR 1997).

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prolongement.

Installons ces trois valeurs ainsi que celle qui leur fait suite, la valeur jonctive, sur un axe fonctionnel, lequel est à parcourir dans la dimension verticale pour mieux appréhender la structure stratifiée constituée par ces valeurs : la valeur 1 est celle du niveau lexical, la seconde celle du niveau prédicatif (intra-propositionnel), la troisième celle du niveau suprapropositionnel et la dernière celle du niveau interpropositionnel. Voici figuré le continuum fonctionnel :

valeur 1 ——> valeur 2 ———> valeur 3 ——> valeur 4 sociative de complétude aspect complexif fonction jonctive

–––––——>—————>—————>—––––->—

(Continuum fonctionnel : Figure)

2. GA- ET LES PARTICULES DE PHRASE INDO-EUROPÉENNES Des fonctions apparentées ont été découvertes entre gotique ga-, védique kam, particule verbale à valeur aspectuelle, hittite kan, particule perfectivante, et à l’autre bout de l’aire indo-européenne, vieil irlandais co n- (CAMPANILE 1997:306). Ces particules pourraient provenir du thème *ke/o — dont F. Bader (BADER 1973:29) rappelle l’origine pronominale —, thème de l’une des anciennes particules déictiques de l’indo-européen, dotée d’une fonction limitative initiale et qui signifiait « ceci », « ici », « maintenant ». (cf. aussi les articles (BADER 1983, BADER 1992 et BADER 1994.)

Ces particules, qui sont « avant tout des outils grammaticaux, vides de sens », relèvent de « l’appareil formel de l’énonciation » et

« n’ont d’autre valeur que celle qui les situe dans le système de la deixis et de l’anaphore » (BADER 1973:31-32, 64). C’est pourquoi il faut se poser la question de la place de ga- dans cette constellation.

Bader (BADER 1973:49), renvoyant à J. Brunel (BRUNEL 1939), rappelle que l’expression de l’aspect au moyen d’un préverbe, qu’il soit d’origine pronominale ou non (par exemple *pro- qui donne vieil irlandais ro-), a été plus développée dans celles des langues qui, à époque historique, ignorent la distinction parfait / aoriste que dans les langues du type du grec ou de l’indo-iranien, qui ont cependant pu employer des préverbes aspectuels. Les langues germaniques relèvent

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naturellement du premier cas2. Mais l’étude des fonctions de ga- ne doit pas s’en tenir à cet angle « aspectuel » de la particule. Cette fonction semble en effet être dérivée de la fonction plus originelle de particule de phrase.

Ce qui peut s’être passé pour ga-, est que sa fonction originelle de particule introductive se soit brouillée — ga- tendant à faire de plus en plus corps avec le verbe — au profit d’une fonction de préverbe : ga- entre en « composition » avec le verbe. Son statut phrastique est le suivant : ga- peut être disjoint du verbe par un enclitique — par exemple la particule interrogative -u, comme dans ga-u-laubjats ? « croyez-vous ? », ou même par plusieurs éléments, comme dans Marc 8,23 (frah ina) ga-u-◊ a-se◊ i « (lui demanda) s’il voyait quelque chose ». Elle est alors assez indépendante pour jouer le rôle de premier mot de la phrase (voir FOURQUET, 1938:245, 267). Il faut rappeler que le gotique connaît encore une morphologie et une syntaxe très archaïques (FOURQUET 1938:283). Ga- serait une survivance et ne serait pas à mettre sur le même plan que les autres préverbes (il est d’ailleurs souvent « omis » dans les listes de préverbes).

3. LA FONCTION JONCTIVE

Nous allons repérer la fonction de ga- dans la connexion inter- propositionnelle, que nous appelons « fonction jonctive ». La visée énonciative — c’est-à-dire la façon dont seront actualisés les liens (parataxiques ou hypotaxiques) entre des formes verbales données — va se révéler déterminante.

Pour les liens parataxiques, nous distinguons deux types de parataxe : la parataxe pluralisante (ou énumérative) et la parataxe

2 Rappelons que la composition en ga- est quasiment absente de ce que Grimm (GRIMM 1878:724) appelle le « dialecte nordique » du germanique. Grimm émet d’ailleurs l’hypothèse d’une disparition précoce de la particule dans ce dernier, les composés étant peut-être plus anciens que les simples. Ainsi les formes g-nôgr (genug « assez », « suffisant ») et de g-lîkr (gleich « semblable ») seraient peut-être plus anciennes et plus « organiques » que leur correspondante simple plus habituelle nôgr et lîkr. Grimm juxtapose par ailleurs got. ga-razna « (le)voisin » et v. nor. g- ranni (de ga-ranni) et rappelle que les noms en anglais contemporain n’ont pas de forme en ge-, là où l’allemand les connaît (GRIMM 1878:725). Voir aussi (LEHMANN

1969:18).

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unifiante.

Dans la parataxe pluralisante du type de la somme É1+É2+É3, les éléments séquentiels sont simplement énumérés, juxtaposés, sans qu’une interférence sémantique se produise :

(1) jah qemun in Beπaniin jah berun du imma blindan jah bedun ina ei imma attaitoki « Ils arrivèrent à Bethsaïda, ils lui amenèrent un aveugle et ils le supplièrent de le toucher. » (Marc 8,22)

On trouvera ce même type d’énumération simple (par exemple) dans Marc 1,4-7 ; Marc 1,9 ; Marc 2,6 ; Luc 10,1-7.

L’enchaînement parataxique se fait sans visée argumentative.

Quand la construction parataxique se fait unifiante, c’est au service d’une visée narrative : les formes verbales sont présentées comme relevant d’un tout que leur mise en rapport constitue. Que l’on compare les deux versets suivants, dans lesquels la forme simple survient dans le premier et la forme composée dans le second :

(2) atgaggands inn habaida handu izos « entrant, il saisit sa main [litt. la main de celle-ci] » (Matthieu 9,25)

(3) Herodes insandjands gahabaida Iohannen « Hérode envoyant [des soldats], se saisit de [ = fit arrêter] Jean » (Marc 6,17)

Dans (3), l’arrestation de Jean est présentée comme étant la finalité du premier acte (celui d’envoyer des soldats). Gahabaida apporte une clôture à insandjands. Dans (2), les deux événements (atgaggands et habaida) sont vus comme se succédant l’un à l’autre, en parfaite autonomie. Considérons ce verset de Luc 7,46 :

(4) alewa haubid meinata ni salbodes; iπ si balsana gasalboda fotuns meinans « d’huile ma tête tu n’as pas ointe, mais d’un baume elle a oint mes pieds. » (Luc 7,46)

Les deux séquences forment la structure binaire d’une période, dans laquelle la première séquence (nullement autonome ou

« isolée ») forme la protase et la seconde, l’apodose. La binarité repose ici sur une valeur adversative (iπ « mais »), qui scelle l’unité syntaxique et sémantique du verset.

Les effets de sens produits par la fonction jonctive de ga- sont

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multiples et souvent très subtils, ce qui explique que dans des passages parallèles survienne ici la forme simple et là la forme composée. Comparons ainsi Matthieu 27,47-49 et Marc 15,35-36 :

(5) 47 i sumai πize jainar standandane gahausjandans qeπun πatei Helian wopeiπ sa. 48 jah suns πragida ains us im jah nam swamm fulljands aketis, jah lagjands ana raus draggkida ina. 49 iπ πai anπarai qeπun : let, ei sai◊am, qimaiu Helias nasjan ina. « 47 Certains de ceux qui étaient là, l’ayant entendu [litt.

l’entendant], dirent : “Le voilà qui appelle Elie !” 48 Aussitôt l’un d’eux courut et prit une éponge [l’]imbibant de vinaigre ; et [la] fixant au bout d’un roseau, [la] lui présenta à boire. 49 Les autres dirent : “Attends! Voyons si Élie va venir le sauver” ». (Matthieu 27,47-49)

(6) 35 jah sumai πize atstandandane gahausjandans qeπun : sai, Helian wopeiπ. 36 πragjands πan ains jah gafulljands swam akeitis, galagjands ana raus, dragkida ina qiπands : let, ei sai◊am qimaiu Helias athafjan ina. « Certains de ceux qui étaient là, l’ayant entendu [litt. l’entendant], dirent : “Voilà qu’il appelle Élie!” 36 Courant alors, quelqu’un, imbibant une éponge de vinaigre, [la] fixant au bout d’un roseau, [la] lui présenta à boire en disant : “Attendez, voyons si Élie va venir le descendre.” » (Marc 15,35-36)

La première forme composée, gahausjandans, est commune aux deux versets. Elle s’explique aisément : c’est parce qu’ils ont entendu crier Jésus que les autres disent : « Le voilà qui appelle Élie

! » Ga- relie l’acte d’entendre à celui de dire, le composé exprime la cause de ce qui se produit ensuite.

Quant aux deux autres formes composées de (6) — gafulljands et galagjands — auxquelles correspondent des formes simples dans (5) — fulljands et lagjands —, nous en rapportons l’occurrence à une différence de perspective narrative. En effet, les événements rapportés en (5) diffèrent sur un point de ceux rapportés en (6) : celui qui court pour imbiber l’éponge et la proposer à boire à Jésus n’est pas celui qui dit : « Voyons si Élie va venir le sauver ». Son acte n’est donc pas lié au désir de provoquer Jésus, ni Dieu, mais apparaît simplement en lui- même, dans la suite de l’événement précédent (certains ont dit qu’il appelait Élie). Matthieu s’en tient à la chronique des événements (πragida, fulljands, lagjands, πraggkida), à leur ordre chronologique.

Jah suns « et aussitôt » (Matthieu 27,48) ne dit rien d’autre que la succession temporelle.

Dans (6) au contraire, celui qui accourt pour imbiber l’éponge

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de vinaigre et la présenter à Jésus est celui qui crie aux autres :

« Voyons s’il va être sauvé ». Toutes ses actions (dont nos deux formes composées) sont faites pour accroître la détresse de Jésus et pour voir si Dieu le sauvera. La syntaxe jonctive est ainsi au service de la télicité sémantique propre à la logique narrative de l’extrait.

Cette comparaison de (5) et de (6) a permis de repérer deux valeurs que peut prendre la connexion : la valeur causale (A parce que B) et la valeur télique (A en vue de B). Nous en verrons une autre, la valeur implicative (si A alors B). Poursuivons l’illustration de la valeur télique.

3. 1. La valeur télique

Elle apparaît également très clairement dans :

(7) swe gameliπ ist in Esaïin praufetau: sai, ik insandja aggilu meinana faura πus, saei gamanweiπ wig πeinana faura πus « ainsi qu’il est écrit dans le livre du prophète Esaïe, voici, j’envoie mon messager en avant de toi pour qu’il [litt. qui]

prépare ton chemin ». (Marc 1,2)

Le second événement dépend du premier et la conjonction qui les lie présente une valeur télique. De même dans :

(8) usiddja πan ana fairguni Iesus jah jainar gasat miπ siponjam seinaim

« et Jésus gravit la montagne et s’y assit avec ses disciples » (Jean 6,3),

la valeur télique que prend gasat assure la cohésion narrative du passage : Jésus veut aller s’asseoir dans la solitude de la montagne.

Il gravit la montagne afin que ses disciples et lui puissent se recueillir.

(À la forme composée gasat correspond en grec un simple médio- passif : ejkavqhto.) C’est ce qu’ils font et ce n’est qu’en revenant un instant au monde extérieur (Jésus relève la tête) que Jésus voit venir à eux la foule. C’est ainsi que le contexte — le verset 5 ainsi que le tout dernier verset du passage (Jean 6,15)3 — renforcent cette interprétation.

Cette valeur télique peut être favorisée — et partant, la

3 Jean 6,5 : πaruh ushof augona Iesus jah gaumida πammei manageins filu iddja du imma. « Puis Jésus leva les yeux et remarqua une grande foule qui venait à lui ».

Jean 6,15 : afiddja aftra in fairguni is ains. « Mais [Jésus…] se retira à nouveau, seul, dans sa montagne ».

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survenue du composé — quand l’idée de volition est sémantiquement explicite : le verbe wiljan « vouloir », de même que des verbes tels que sokjan « chercher à », « tenter de », sniumjan « se hâter de », sont souvent construits avec des verbes composés :

(9) ufarassau sniumidedum andaugi izwar[a] gasai◊an in managamma lustau « nous nous hâtâmes considérablement [pour] voir votre visage, avec un vif désir » (Première Épître aux Thessaloniciens 2,17)

(10) saei allis wili saiwala seina ganasjan, fraqisteiπ izai « celui qui veut sauver son âme à tout prix, la perd[ra] » (Marc 8,35)

(11) sokidedun πan ina gafahan, jah ni ainshun uslagida ana ina handu

« ils essayèrent de l’arrêter, mais personne ne posa la main sur lui » (Jean 7,30)

Mais des formes simples ne sont pas rares :

(12) ni wiljau auk izwis nu πairhleiπands sai◊an « je ne veux pas vous voir juste en passant. » (cité par SCHERER 1964:230)

(13) sumaih πan ize wildedun fahan ina « plusieurs voulaient le capturer. » (Jean 7,44)

La subtilité des distinctions mises en place par l’opposition simple-composé — dont il faut rendre compte dans le cadre de la syntaxe du gotique (l’original grec ne présentant souvent que la même forme, la simple) — apparaît pleinement. Il nous semble qu’il s’agit de souligner la force du vouloir, c’est-à-dire de réduire en fait l’écart entre le vouloir et la réalisation de ce qui est voulu — en assurant, par la composition dans la langue, la connexion des deux — ; autrement dit, d’insister sur l’étroitesse du lien entre le vouloir (ou l’aspiration à) et la réalisation attendue, espérée de celui-ci.

3. 2. La valeur causale

Elle apparaît par exemple dans Marc 1,16 :

(14) jah arbonds faur marein Galeilaias gasa◊ Seimonu jah Andraian broπar is, πis Seimonis, wairπandans nati in marein « et cheminant devant la mer de Galilée il aperçut Simon et son frère André, le frère de Simon, en train de jeter [litt. jetant] le filet dans la mer. » (Marc 1,16)

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Le lien existe toujours entre le premier événement et le second, mais il n’est plus de nature télique : la survenue du second n’a pas été décidée par une volonté initiale comme c’était le cas dans (7).

Le lien établit ici une relation de cause à effet. Il est clair que gasa◊

a une valeur inchoative, mais que cette valeur ne prend corps que dans la connexion entre les événements, connexion assurée par la valeur jonctive. Marc 1,19 et Marc 2,5 présentent le même cas de figure :

(15) jah jainπro inngaggands framis leit<ilat>a gasa◊ Iakobu πana Zaibaidaiaus jah Iohanne broπar is, jah πans in skipa manwjandans natja « Et s’avançant un peu, il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, [il vit] ceux-ci dans leur barque préparant leurs filets. » (Marc 1,19)

(16) gasai◊ands πan Iesus galaubein ize qaπ du πamma usliπin : barnilo, afletanda πus frawaurhteis πeinos « voyant la foi de ceux-ci, Jésus dit au paralysé :

“mon enfant, tes péchés sont remis”. » (Marc 2,5)

Ainsi ga- dans (16) relie-t-il les deux procès « voir » et

« dire » (la guérison du paralytique survient au verset 11 du passage) : Jésus va prononcer ces paroles parce qu’il a vu la foi des gens autour de lui. La fonction cataphorique de ga- permet de relier l’acte de voir à ses conséquences. Il est clair que l’antériorité temporelle sous-tend cette relation, d’où la valeur de plus-que-parfait souvent attribuée à la forme, mais elle n’est pas première. De même dans Marc 1,10 :

(17) jah suns usgaggands us πamma watin gasa◊ usluknans himinans jah ahman swe ahak atgaggandan ana ina. « Et aussitôt sorti [litt. sortant] de cette eau, il vit les cieux ouverts et l’esprit comme une colombe venir [litt. venant] sur lui » (Marc 1,10)

retrouve-t-on cette connexion qui met en rapport deux événements, par-delà la seule successivité temporelle. La même valeur connexionnelle relie laistida aux événements gase◊un et gatawida dans Jean 6,2 :

(18) 1 afar πata galaiπ Iesus ufar marein πo Galeilaie jah Tibairiade. 2 jah laistida ina manageins filu, unte gase◊un taiknins πozei gatawida bi siukaim.

« Après cela, Jésus passa sur l’autre rive de la mer de Galilée et de Tibériade. 2 Et une grande foule le suivait, parce que les gens voyaient [= avaient vu] les signes

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qu’il opérait sur les malades. » (Jean 6,1-2)

Est donné dans (18), a posteriori, l’explication (la cause) de l’agir laistida « suivait » — premier dans la phrase, mais ultérieur dans la réalité. Par sa fonction anaphorique, ga- rappelle que l’ordre séquentiel (laistida... gase◊un) inverse l’ordre chronologique : survient A parce que B. En langue contemporaine, c’est le plus-que- parfait (avaient vu) qui nous rappelle cet ordre logique. Dans Marc 2,12 la même inversion se produit :

(19) jah urrais suns jah ushafjands badi usiddja faura andwairπja allaize, swaswe usgeisnodedun allai jah hauhidedun mikiljandans guπ, qiπandans πatei aiw swa ni gase◊un « et aussitôt l’homme se leva et soulevant son lit il sortit devant les visages de tous, si bien que tous étaient bouleversés et glorifiaient Dieu en le magnifiant, disant que nous n’avons jamais rien vu de tel [litt. jamais tant] ».

(Marc 2,12)

Le composé livre à la fin la clé du comportement des témoins du miracle (nous n’avons jamais rien vu de tel), tandis que les formes verbales antérieures (usgeisnodedun / hauhidedun / mikiljandans / qiπandans) en énumèrent les manifestations successives. L’origine, la cause n’en est donnée qu’à la fin. C’est grâce à la fonction anaphorique de ga- que le lien peut être noué depuis la fin (la cause) en remontant vers les effets. La négation ni enlève d’autre part toute incidence particulière au procès et ga- suspend l’actualisation du procès. Voyons deux derniers versets dans lesquels le lien causal est plus difficile à discerner.

(20) qaπ πan imma Iesus : « jah gasa◊t ina jah saei rodei miπ πus, sa ist ». « Jésus lui dit : “eh bien, tu l’as vu, celui qui te parle [litt. qui parle avec toi], c’est lui”. » (Jean 9,37)

Jésus veut dire : c’est en le voyant que tu auras la réponse à ta question, que tu sauras qui il est ; c’est parce que tu l’as vu (gasa◊t) que tu sauras qui il est. (Notons que pour gasa◊t, le grec a une forme simple : eJwvrakac, aoriste de oJpavw « avoir des yeux, être voyant ; fixer les yeux, porter son regard ».) Dans Jean 9,41 :

(21) iπ blindai weseiπ, ni πau habaidedeiπ frawaurhtais ; iπ nu qiπ

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πatei gasai◊am « si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais à présent vous dites que vous voyez [litt. que nous voyons]. » (Jean 9,41)

le lien causal est le suivant : vous dites que vous voyez. Dans ces conditions, vous êtes dans le péché. Le grec a une forme simple : blevpomen,

« avoir le sens de la vue ».

3. 3. La valeur implicative (si..., alors) Celle-ci apparaît dans Luc 10,6 :

(22) jah jabai sijai jainar sunus gawairπjis, ga◊eilaiπ sik ana imma gawairπi izwar ; iπ jabai ni, du izwis gawandjai « Et s’il s’y trouve un homme [litt.

fils] de paix, votre paix repose[ra ] sur lui ; sinon [s’il <ne s’en trouve> pas] elle reviendra [litt. revient] sur vous ». (Luc 10,6)

Ga◊eilaip comme gawandjai sont assertés comme étant consécutifs à l’hypothèse jabai sijai. Streitberg confère à cette occurrence de ga◊eilan la valeur aspectuelle d’« effectif » (STREITBERG1928:63). C’est bien entendu le cas, mais là encore, cette valeur ne prend consistance qu’une fois établi le cadre connexionnel.

C’est le même lien qui est assuré dans la séquence qui suit, à cette différence près que ga- est le seul outil de connexion, la structure parataxique ne lui apportant pas l’aide que lui donne la conjonction jabai dans le passage précédent :

(23) wei◊aida ist qens so ungalaubjandei in abin, jah gawei◊aids ist aba sa ungalaubjands in qenai « l’épouse incroyante est consacrée par son époux, et l’époux incroyant est consacré par sa femme. » (Première Épître aux Corinthiens 7,14)

L’enchaînement logique qui est établi grâce aux deux formes wei◊aida et gawei◊aids est celui d’un rapport d’implication réciproque : si l’épouse est sanctifiée par son époux, l’époux l’est par l’épouse. L’interprétation temporelle qui y voit une différenciation temporelle (SCHERER, 1962:860) n’explique rien, et les rectifications que Streitberg y apporte (ôtant ga- de la forme composée pour l’ajouter à la forme simple) n’ont pas de fondement. Notre analyse de la fonction jonctive de ga- nous permet, d’ailleurs, d’invalider les autres « corrections » apportées aux manuscrits par Streitberg.

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4. CONCLUSION

Nous avons vu que ga- peut servir de connecteur entre deux séquences (en syntaxe parataxique comme en syntaxe hypotaxique) quand une visée énonciative rend deux événements interdépendants.

C’est la fonction jonctive qui autorise ces liaisons, grâce aux fonctions déictique, anaphorique et cataphorique propres à l’ancienne particule de phrase. Il se peut que la syntaxe parataxique, laissant peu à peu le terrain à une syntaxe plus riche en marqueurs hypotaxiques

— les groupes participiaux se trouvant relayés par des subordonnées introduites par de véritables conjonctions — ait enlevé à ga- une partie de sa justification, les liens logiques, les articulations entre séquences étant pris en charge par ces nouvelles possibilités syntaxiques. La forme en ga- n’est donc pas une forme du paradigme du verbe. Pas plus que la construction en sein et haben + Participe II n’en était une à l’origine. Cette dernière était une construction attributive (cf. DAVIET-TAYLOR 1986 et 1990) relevant d’une syntaxe et non de la grammaire du verbe. C’est par un changement de niveau s’accompagnant d’une grammaticalisation, que ga- achève sa carrière de particule corrélative sous la forme d’un marqueur de participe passé.

Françoise DAVIET-TAYLOR CIRPALL, EA 7457, Université d’Angers, SFR Confluences, 5bis bd Lavoisier, 49045 ANGERS cedex 01 FRANCE

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Références

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