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Du neuf sur la cryptie?

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Academic year: 2021

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(1)

SIMON-PIERRE RATTÉ

DU NEUF SUR LA CRYPTIE ?

Mémoire

présenté

à la Faculté des études supérieures

de l'Université Laval

pour l'obtention

du grade de maître es arts (M.A.)

Département d'histoire

FACULTÉ DES LETTRES

UNIVERSITÉ LAVAL

JUILLET 2000

(2)

Je tiens tout d'abord à remercier mes parents et ma grand-mère, dont le soutien et les encouragements soutenus m'ont permis de mener à terme cette recherche. Ma gratitude va également à mon directeur de recherche, M. Leopold Migeotte, pour sa patience, sa très grande disponibilité et ses conseils éclairés qui, dans les moments les plus difficiles, me sont apparus comme des bouées de sauvetage! J'aimerais qu'il sache à quel point je lui en suis reconnaissant.

Je voudrais également témoigner ma gratitude envers les professeurs Patrick Baker et Gaétan Thériault pour avoir bien voulu lire ce mémoire et pour m'avoir prodigué de nombreux et judicieux conseils. Enfin, j'aimerais remercier le département d'histoire de l'Université Laval de m'avoir octroyé une subvention de fin de mémoire.

(3)

La cryptie lacédémonienne ne nous est connue que par quelques mentions imprécises et parfois même contradictoires, chez des auteurs anciens tels que Platon, Aristote et Plutarque. Ces difficultés et ces contradictions dans les sources expliquent qu'une multitude de théories et de schémas d'explication ait été proposée depuis plus d'un siècle. Certains historiens ont cru reconnaître dans la cryptie un rite initiatique permettant aux jeunes Spartiates d'intégrer la société des Égaux. D'autres auteurs ont vu en elle une police politique, chargée par les autorités Spartiates d'éliminer les Hilotes les plus dangereux. Enfin, aux yeux de certains historiens, la cryptie constituait une troupe d'éclaireurs. La présente étude s'est appliquée à faire le point sur ces différentes interprétations, en ayant toujours le souci de retourner systématiquement aux sources. Une attention particulière a été portée à l'étude d'un nouveau document épi graphique qui donne à penser qu'à une certaine époque, la cryptie lacédémonienne constituait véritablement une troupe d'éclaireurs.

(4)

Page

TABLE DES MATIERES. BIBLIOGRAPHIE

i

111

INTRODUCTION

CHAPITRE I : LES SOURCES

Les sources principales

1.1 Platon, Lois, I, 633 b-c_

1.2 Hérakleidès, fgt 10 Dilts=Aristote, fgt 611, 10 Rose=143, 1, 2, 10 Gigon

1.3 Plutarque, Vie de Lycurgue, 28, 3-5 et 7 1.4 Scholie de Platon, Lois, I, 633 b-c Les sources secondaires

2.1 Platon, Lois, VI, 763 b

2.2 Plutarque, Vie de Cléomène, 28, 4

2.3 Décret de Rhamnonte en l'honneur du stratège Epicharès (ca. 264/263 a.C.)

Sources incertaines 3.1

3.2

Papyrus n°187 du British Museum_ Justin, III, 3, 6 3 3 4 4 5 6 6 7 8 9 9 10

CHAPITRE II : LES AUTEURS MODERNES ET LA CRYPTIE : UN BILAN WSTORIOGRAPHIQUE

1 Première moitié du siècle : les travaux d'Henri Jeanmaire

2 Les années '1950 et 'I960 : K. Chrimes, H. Michell, A.H.M. Jones 3 Les années '1970 : P. Vidal-Naquet, L. Makarius, J. Ducat et M. Piérart_ 4 Les années '1990 : Ed. Lévy, D. Knoepfler, J. Ducat

12 16 19 23

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1 La cryptie lacédémonienne, un rite initiatique ? 36 1.1 Les rites d'initiation : un bref aperçu 36

1.1.1 Les rites de puberté 36 1.1.2 Rites d'initiation à une société secrète ou à une confrérie 38

1.2 Les caractères rituels de la cryptie : analyse des sources 38

1.2.1 Platon, Lois, I, 633 b-c 39 1.2.2 Scholie de Platon, Lois, 1, 633 b-c 39

1.2.3 Plutarque, Vie de Lycurgue, 28, 3-5 et 7 .43 1.2.4 Hérakleidès, fgt 10 Dilts = Aristote, fgt 611, 10 Rose

= 143, 1, 2, 10 Gigon 46 1.3 Les caractères rituels de la cryptie : conclusion 47

1.3.1 Des instructeurs ? 47 1.3.2 Interdiction de dormir ? 48 1.3.3 Des ensei gnements ? 48 1.3.4 Rite de puberté ou initiation à une confrérie guerrière ? 49

1.3.5 Les meurtres d'Hilotes 50 1.3.6 Deux crypties ? ; 51

2 Répression, fonction policière et «rituel mépris» 52 2.1 Plutarque, Vie de Lycurgue, 28, 3-5 et 7 52 2.2 Hérakleidès, fgt 10 Dilts = Aristote, fgt 611, 10 Rose = 143, 1, 2, 10

Gigon 53 2.3 Analyse 53

3 Des guetteurs/éclaireurs ? 61

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BIBLIOGRAPHIE

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POLYBE. Histoire, III. Texte établi et traduit par Jules De Foucault. Paris, Les Belles Lettres, 1971. 204 pages en partie doubles. ("Collection des Universités de France").

POLYBE. Histoire, X. Texte établi et traduit par Éric Foulon. Paris, Les Belles Lettres, 1990. 194 pages en partie doubles. ("Collection des Universités de France").

POLYBE. Histoire, XIV. Texte établi par Éric Foulon et traduit par Raymond Weil avec la collaboration de Patrice Cauderlier. Paris, Les Belles Lettres, 1995. 139 pages en partie doubles. ("Collection des Universités de France").

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(7)

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Annales ESC = Annales économies, sociétés et civilisations. BCH = Bulletin de correspondance hellénique.

Cahiers Glotz = Cahiers du Centre Gustave-Glotz.

CRAI = Comptes Rendus de l'Académie des Inscriptions. REG = Revue des études grecques.

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Dans la plupart des sociétés divisées selon des critères d'âge et de sexe, le passage d'un individu d'une classe d'âge à une autre est un moment important. Sans aucun doute, le passage le plus important est celui de l'adolescence au monde des adultes, et ce autant pour le jeune que pour la communauté à laquelle il est intégré. C'est pourquoi, généralement et

surtout dans les civilisations dites primitives, ce passage est marqué de façon symbolique par un rite, qui peut prendre une multitude de formes. On trouve en Grèce, à l'époque classique, de nombreux vestiges de tels rites archaïques, dont on semblait déjà avoir oublié la fonction et le but. À Sparte, peut-être plus qu'ailleurs en Grèce, on peut observer les traces de ces rites initiatiques anciens à l'époque classique. En effet, à différentes étapes de leur vie, les jeunes Spartiates, regroupés par classes d'âge, étaient soumis à des épreuves parfois très violentes, dont les historiens modernes n'ont pas toujours saisi la raison d'être. C'est le cas en particulier de la cryptie, dont l'existence est attestée à partir de l'époque classique, mais dont les caractères archaïques montrent à l'évidence qu'elle était beaucoup plus ancienne. Certains historiens croient qu'elle servait à marquer le passage des jeunes Spartiates de l'adolescence à l'âge adulte, par une épreuve des plus éprouvantes. Déjeunes hommes étaient ainsi envoyés dans les montagnes, aux limites du territoire de la cité, sans pouvoir emporter de vivres et sans autre arme qu'un poignard. Pendant ce temps, ils devaient errer à travers les montagnes, en prenant bien garde de ne se faire voir de personne. Selon certains auteurs anciens, il leur était prescrit de tuer les Hilotes qu'ils surprenaient sur les routes; ces auteurs affirment également qu'ils se rendaient dans les champs pour y tuer les plus forts et les meilleurs d'entre eux.

De toutes les institutions lacédémoniennes, la cryptie est probablement l'une de celles qui, de tout temps, ont fait le plus couler d'encre. Étrange et mystérieuse, semblant tout droit sortie d'un passé lointain et inaccessible, elle fascinait déjà les savants dans l'Antiquité. Et pourtant, comme c'est souvent la cas lorsque l'on s'intéresse à Sparte, on constate que nous n'en savons pratiquement rien. Nous ne la connaissons en effet que grâce à quelques brèves mentions chez divers auteurs anciens, qui semblent en avoir eu des perceptions différentes et parfois même contradictoires sur certains points. Alors que Platon et un scholiaste la présentent comme une forme d'exercice d'endurance très pénible et un entraînement militaire auquel étaient soumis tous les jeunes Spartiates, Hérakleidès et Plutarque, suivant principalement Aristote1, en donnent l'image d'une sorte de répression de la population

hilotique, menée par les plus astucieux parmi les jeunes Spartiates. C'est là que réside toute la D est possible qu'ils aient également utilisé d'autres sources que nous n'avons plus aujourd'hui.

(11)

différentes interprétations de ces sources par les savants modernes aient engendré des controverses persistantes. De la répression politique au rite initiatique, toutes les interprétations imaginables, et souvent valables en elles-mêmes, ont été proposées. Jusqu'à maintenant, toutefois, aucun de ces schémas d'interprétation ne s'est avéré entièrement satisfaisant et la controverse perdure toujours.

Récemment deux historiens français, Ed. Lévy et J. Ducat, ont constaté qu'il existait un écart souvent important entre ce que les modernes ont écrit sur la cryptie et ce que les sources permettaient réellement d'en dire, ce qui explique leur volonté de retourner aux sources. Plus récemement encore, on s'est rendu compte2 qu'il fallait ajouter au corpus un

document épigraphique datant du IIIe siècle, attestant l'existence à Athènes d'un corps de

guetteurs/éclaireurs appelés kryptoi. Cette récente découverte, qui n'a pas vraiment été exploitée par J. Ducat3, et qui laisse entrevoir l'existence d'une autre cryptie, suscita mon

intérêt pour ce sujet qui, avouons-le, ne laissait plus beaucoup de place à de nouvelles recherches, surtout depuis les excellents travaux d'Ed. Lévy et de J. Ducat.

Mon étude reprendra la question de manière globale, pour en arriver à une meilleure compréhension de l'institution et en retournant systématiquement aux sources. Bien entendu, je n'ai pas la prétention de régler définitivement un problème qui occupe les savants depuis plus d'un siècle. J'espère seulement être en mesure de constater, par l'analyse attentive du corpus de sources, et tout particulièrement de la nouvelle source épigraphique, si véritablement il y a du neuf sur la cryptie.

En première partie, je ferai une brève présentation qui permettra de situer les différentes sources constituant le corpus. Chacune d'elles sera présentée dans la langue originale, suivie de sa traduction française. En deuxième partie, je ferai un bilan de l'imposante production historiographique relative à la cryptie. Ce bilan est en effet indispensable, mais il ne s'attardera qu'aux études qui contribuent à la problématique de cette recherche. Suivra ensuite une analyse détaillée des principales sources constituant le corpus. Je tenterai par le fait même de voir dans quelle mesure les principaux schémas d'interprétation de la cryptie s'accordent avec ce que les sources en disent réellement. Une attention toute particulière sera alors portée à l'analyse du document épigraphique athénien, qui constitue, pour cette étude, une preuve par analogie des plus intéressantes.

2 Voir l'article «Kryptoi» de D. Knoepfler, paru en 1993.

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Le corpus est constitué de sept sources : quatre sources principales où l'on trouve des descriptions de la cryptie et deux sources secondaires qui font seulement allusion à l'institution. S'ajoutent à cela quelques lignes d'un décret athénien en l'honneur du stratège Épicharès où l'on mentionne des cryptes. Par ailleurs, deux textes ont été écartés du corpus puisqu'ils présentaient trop d'incertitudes; ils sont présentés sous le titre «sources incertaines». Les sources sont présentées ici selon l'ordre chronologique de leur rédaction.

1- LES SOURCES PRINCIPALES1.

1.1-PLATON, Lois, I, 633 B-C:

L'une des sources principales provient d'un ouvrage philosophique : il s'agit d'un passage des Lois de Platon. Il est difficile de situer avec précision la date de rédaction de cette oeuvre, mais l'on sait que Platon l'a rédigée à la fin de sa vie et qu'il est mort en 347 a.C. avant d'avoir pu en terminer l'édition.

Dans cette oeuvre, Platon met en scène trois vieillards (un Athénien, un Lacédémonien et un Cretois) discutant des lois et des institutions qu'ils voudraient pour leur cité idéale. Ils s'inspirent des lois de Minos et de Lycurgue pour établir les bases d'une bonne législation, puisque ces deux personnages légendaires passaient pour être les plus grands législateurs que la Grèce ait connus. Dans le passage qui nous intéresse, l'Athénien demande à Mégillos le Lacédémonien d'énumérer diverses inventions du législateur Lycurgue. C'est alors que Mégillos décrit la cryptie lacédémonienne comme une sorte d'exercice d'endurance cher aux Spartiates.

«en Ôè KGÙ Kpu7rreia TIÇ ÔVOUCCÇETOU, 6ccuuaaTc3ç 7roXu7rovoç 7rpôç TOCÇ KapTEprjoeiç, x ^ M ^ w v TE ctvi)7roÔr|aiai KCÙ àorpioaiai KOÙ OC'VEU 8Epa7rdvTCûv OCÙTOIÇ èauTÛJv ôiccKOvrjaEiç voKTtop TE 7rXava)uévcov ôià 7rdar|ç Tfjç X^PaÇ K a i u£0' rjuépav»

J'ai réalisé les traductions françaises des textes grecs en m'appuyant sur l'édition des Belles Lettres des Lois et des Vies parallèles, l'édition de W.C. Greene des Scholia platonica (Haverford, 1938), celle de V. Rose des Aristotelis quiferebantur librorum fragmenta (Beriin, 1886) ainsi que l'édition d'A. Bielman du décret en l'honneur d'Épicharès que l'on trouve dans son ouvrage Retour à la liberté (Athènes/Lausanne, 1994, n°24).

(13)

pénible en vue de l'endurance. En hiver, les exercices se font pieds nus, on couche à la dure, on se passe de serviteurs, se servant soi-même, et l'on erre la nuit comme le jour à travers tout le territoire».

1.2-HERAKLEIDES, fgt 10 Dilts = ARISTOTE, fgt 611, 10 ROSE = 143, 1, 2, 10 GIGON.

Selon Edmond Lévy et Jean Ducat2, ce fragment attribué à Hérakleidès, homme

d'État et historien ayant vécu à Alexandrie au IIe siècle a.C.3, est un passage ou, plus

probablement, un résumé d'un passage de la Constitution des Lacédémoniens d'Aristote. Certains historiens croient en effet qu'il s'agit d'un résumé puisqu'ils présument que le texte original d'Aristote était plus complet et plus explicite. Toutefois, la comparaison avec le texte de Plutarque (n° 1.3) montre qu'il s'agit d'un résumé convenable, puisqu'il évoque la plupart des traits fondamentaux de l'institution décrits par Plutarque.

«AEYETOU ôè KOCI Tr|v Kpu7rrf|v EtariYrjaaaOai, Kocô'fjv ETI KOÙ vûv è£iovTEç laeô'ÔTrXcov Kpu7rrovTcu ruaépaç, rotç ÔÈ VUKTOCÇ ... KOÙ àvoupouoi TO5V EiXcûToûv ôaouç dv E7riTrjÔEiov f^.»

«On dit aussi qu'il (Lycurgue) introduisit la cryptie, d'après laquelle, encore maintenant, ils sortent (de la ville) en armes et se cachent le jour, la nuit... et ils tuent autant d'Hilotes qu'il le faut.».

1.3-PLUTARQUE, Vie de Lycurgue, 28, 3-5 et 7.

Plutarque aurait rédigé cet ouvrage dans lequel il relate la vie de Lycurgue, le grand législateur légendaire auquel la tradition a longtemps attribué la création de la cryptie, vers la fin du Ier ou au début du IIe siècle de notre ère4. Toutefois, l'extrait qui nous intéresse

pourrait ne pas être l'œuvre de Plutarque. En effet, plusieurs indices portent à croire que

2 Cf. E. Lévy, «Contradictions», p. 250; J. Ducat, «Question», pp. 49-51.

3 M. Gagarin, «Heraclides Lembus», The Oxford Classical Dictionary. (3e éd., sous la dir. de S. Hornblower et A. Spawforth) Oxford/New-York, Oxford University Press, 1996. p. 686.

(14)

Lacédémoniens d'Aristote5, ou, du moins, qu'il s'en est inspiré6.

«Hv ôè ToiaÔE* TU5V VECÛV oi dpxovTEç ôià xpovou TOÙÇ udXiOTct voûv EXEIV ÔOKOUvTaç EIÇ Tr|v xtopav ctXXcoç èÇÉ7rE|i7rov, ëxovTaç hyxz\ç)ih\OL KOÙ rpocbrjv d v a y K a i a v , dXXo ô' oùôév • o'i ôè U E 9 ' n^iépav (ièv eiç dauvôrjXouç ôiaa7TEip6iiEvox TO7TODÇ, d7rÉKpvj7TT0v èavroùç KOÙ dvE7raùovTO, VUKTGûp ôè KaTlOVTEÇ Eiç Tàç ÔÔOÙÇ TCÛV EÎXCÙTOÛV TÔV dXlOKOUEVOV d7TEO(baTTov. IIoXXdKiç ôè KOÙ TOÙÇ dypoùç è7ri7ropEudjaEvoi, TOÙÇ pcouaXEcûTaTouç KOÙ KpaTiaTouç aÙTtSv dvijpouv ... 'ApiaToréXriç ôè pdXiaTd (bnai Kai TOÙÇ è4>ôpoi;ç, ÔTav EIÇ rrjv apxr|v KaraaToÔai 7rpcÔT0v, TOIÇ EiXcûoi KaraYYÉXEiv TT6XE|LIOV o^coç EÙayèç rj TÔ OVEXEIV.»

«Voici ce qu'elle (la cryptie) était. De temps à autre, les archontes (magistrats ?) envoyaient dans la campagne, sans but déterminé, ceux parmi les jeunes qui leur semblaient les plus intelligents, avec des poignards et la nourriture nécessaire et rien d'autre. Se dispersant le jour dans des endroits couverts, ils se cachaient et se reposaient; la nuit, descendant sur les chemins, ils égorgeaient celui des Hilotes qu'ils surprenaient. Souvent aussi, pénétrant dans les champs, ils tuaient les plus forts et les meilleurs d'entre eux ... Aristote dit même que les éphores, dès qu'ils entraient en fonction, déclaraient la guerre aux Hilotes pour que le meurtre soit sans souillure.»

1.4-SCHOLIE DE PLATON, Lois, I, 633 b-c

Il existe une scholie au passage des Lois cité ci-dessus (1.1) qui vient en quelque sorte compléter le texte de Platon en y apportant des explications supplémentaires. Malheureusement, puisqu'il est impossible de fixer la date de sa rédaction, même de manière approximative, on ne peut savoir dans quel contexte cette scholie a été rédigée. Elle constitue néanmoins une excellente source pour notre étude puisqu'elle apporte des renseignements très utiles sur le fonctionnement de l'institution.

On sait qu'aux alentours de 335 a.C, Aristote retourna à Athènes après un bref séjour à Stagire. D aurait alors entrepris, avec l'aide de ses disciples, une étude descriptive et comparative de 158 régimes politiques. C'est probablement durant cette période que le philosophe, ou l'un de ses disciples, rédigea la Constitution des Lacédémoniens. Cf. M.C. Nussbaum, «Aristotle», The Oxford Classical Dictionary, p. 166.

(15)

Xpovov. 'HvayKdÇETO ouv Ta ôpr) 7T£piEpxduEvoç Kai |ar|TE KaÔEÙÔtov dÔEtiÔç, rva ur| Xn(b9c5, UIÏTE Ù7rr)p£Taiç XP^UEVOÇ "irJTE a i r t a è7n4>Ep6|i£voç ÔiaÇf)v."AXXo Ôè Kat TOUTO y u u v a a i a ç eîôoç 7rpôç 7rdXEuov d7roXùovTEç y à p EKaarov yuuvôv 7rpoaÉTaTTOv è v i a u r ô v ôXov è'Çto èv TOÏÇ ô'pEOi 7rXavda0ai, Kai Tpé(J)Eiv èauTÔv ôià KXoîrfjç Kai TCÛV TOIOÙTOÛV, OÙ'TCÛ ôè ob'oTE urjÔEvl KaTaÔnXov ytvtoQcxi. Aiô Kai KpÙ7rTEia œ v d u a a T a i ' ÈKoXdÇovTO yàp Ol Ô7rOUÔT17rOTE ÔCpôévTEÇ.»

«Un jeune était envoyé hors de la cité avec pour consigne de ne pas être vu pendant tout ce temps. Il était donc forcé de vivre en parcourant les montagnes et en ne dormant pas sans crainte, afin de ne pas être pris, sans avoir recours à des serviteurs et sans emporter de vivres pour subsister. C'était aussi une autre forme d'exercice en vue de la guerre. En effet, envoyant chacun sans équipement, ils leur prescrivaient d'errer toute une année à l'extérieur dans les montagnes et de se nourrir par le vol et des moyens de ce genre de manière à n'être visibles de personne. C'est pourquoi aussi elle est appelée cryptie, car ceux qui avaient été vus quelque part étaient punis.»

2-LES SOURCES SECONDAIRES.

2.1-PLATON, Lois, VI, 763b.

Dans cet autre passage des Lois, Platon décrit une nouvelle magistrature pour la cité idéale qu'imaginent les trois vieillards : l'agronomie. Il propose de nommer «cryptes» ou «agronomes» ces jeunes chargés de l'inspection du territoire et de certains travaux de défense7. Voici brièvement ce qu'il écrit à leur propos:

En effet, une fois recrutés et réunis aux cinq, les douze [se. agronomes] doivent se dire qu'à titre de serviteurs, ils n'auront personnellement d'autres serviteurs ou esclaves qu'eux-mêmes; ils ne prendront pas chez les autres, cultivateurs ou villageois, les domestiques de ceux-ci pour leur service personnel, mais seulement autant que le demande le bien public; pour le reste, qu'ils prennent leur parti de vivre en rendant service et en étant leurs propres serviteurs, et de plus ils fouilleront tout le territoire, été et hiver, en armes, pour garder et reconnaître successivement toutes les régions. D semble, en effet, que ce soit une étude à nulle autre inférieure d'apprendre à connaître à fond, tous tant que nous sommes, notre propre pays; c'est dans ce but que l'éphèbe doit courrir le lièvre et s'exercer aux autres genres de chasse, encore plus que pour le plaisir qu'il y trouve ou pour le profit attaché à de pareilles occupations8, (trad. Ed. Des Places)

7 Sur ces responsabilités, voir Lois, VI, 760e-761a. 8 Lois, 763a-b.

(16)

«TOÙTOUÇ OUV, aÙTOÙÇ TE Kai TÔ ETTlTTlÔEOUa, ElTE TIÇ Kpi)7TTOÙÇ ElTE dvpovdjuouç EÏÔ' d TI KOXCÙV xaipEi, TOÙTO 7rpoaavopEÙ(jûv.»

«Qu'on appelle donc ceux-ci et leur activité, soit «cryptes», soit «agronomes» ou de tout autre nom qu'on voudra.»

2.2-PLUTARQUE, Vie de Cléomène, 28,4.

On trouve une seconde allusion à la cryptie, cette fois dans la Vie de Cléomène de Plutarque. Dans un bref passage, vraisemblablement inspiré du récit de Phylarque9, historien

ayant vécu au IIIe siècle a.C.10, Plutarque met en scène le roi Spartiate Cléomène III11, lors

de la bataille de Sellasie12. Dans le passage dont il est question, Cléomène convoque un

certain Damotélès, présenté comme le «préposé à la cryptie», et lui ordonne d'aller voir ce qui se passe derrière les lignes.

«KaXéaaç ôè ÀanoTéXr) TÔV èm Tfjç KpunrEiac TETayjuévov, ôpdv EKÊXEUOE Kai ÇrjTEÏv Ô7TOÛÇ E'XEI Ta K a î à VCÙTOU Kai KÙKXCÙ Tfjç 7rapaTaç"Ecoç.»

«Ayant convoqué Damotélès, le préposé à la cryptie, il lui ordonna de regarder et de chercher comment se présentaient les choses en arrière et autour des lignes.»

9 Cf. J. Ducat, «Question», p. 53.

1 0 K. Meister, «Phylarchus», Oxford Classical Dictionary, p. 1179. 11 Ca. 260-219 a.C.

1 2 Cette bataille, qui eut lieu en 222 a.C, opposa les Spartiates, menés par leur roi Cléomène, à l'Alliance hellénique, qui comprenait les Achaiens, les Phocidiens, les Épirotes, les Acarnaniens, les Béotiens, les Locriens, les Eubéens, les Thessaliens ainsi que les Macédoniens, rassemblés sous l'autorité d'Antigonos Dôson. Cette Alliance avait été fondée à l'hiver 224/3 a.C. à la demande d'Aratos, chef de la Confédération achéenne, menacée dans son existence depuis quelques années par les succès Spartiates Hans le Péloponnèse. La bataille, remportée par l'Alliance hellénique, mit fin aux prétentions de Cléomène qui s'enfuit en Egypte auprès de Ptolémée III qui ne l'avait que très timidement soutenu. Cf. Éd. Will, pp 371-399.

(17)

2.3-DÉCRET DE RHAMNONTE EN L'HONNEUR DU STRATÈGE ÉPICHARÈS (CA. 264/3 A . C ) .

En 1960, les archéologues V. Petrakos et D. Kontis ont annoncé la découverte d'une nouvelle inscription fragmentaire dans 1 ' 'ApxaioAoyitcov AéA noi*3. Depuis, plusieurs

épigraphistes ont tenté, avec plus ou moins de succès, de restituer les parties mutilées du texte. En 1985, suite à la découverte d'un nouveau fragment, V. Petrakos a publié une nouvelle édition des lignes 5 à 9 dans les IJpaKTiKà rtfç è v 'Adrfvaiç 'ApxocwÀoyiKrfç 'Eraipeiag*. Enfin en 1994, A.Bielman a présenté une nouvelle édition d'après un estampage, une traduction française et un commentaire (n°24), dans son recueil Retour à la liberté. Libération et sauvetage des prisonniers en Grèce ancienne. On trouvera d'ailleurs dans cet ouvrage un bref historique de l'édition du texte, ainsi que toutes les références utiles.

Voté par les gens de Rhamnonte aux environs de 264/3 a.C, soit en plein coeur de la guerre de Chrémonidès15, ce décret constitue une source très intéressante pour notre étude.

On y apprend qu'alors même que les troupes d'Antigonos Gonatas se trouvaient sur le territoire, Épicharès, en tant que stratège affecté à la zone côtière, permit la récolte des fruits et des céréales dans un rayon de trente stades (environs 5 km ) en plaçant des kryptoi à des postes d'observation et en montant lui-même la garde avec ses troupes. On y apprend également qu'il fit construire à ses frais deux tours de garde et un portique, qu'il fit importer une grande quantité de blé qu'il distribua aux citoyens et aux soldats, et qu'il négocia une entente pour la libération de prisonniers enlevés par des pirates, fort probablement à la solde d'Antigonos Gonatas. Enfin on y apprend qu'il mit des baraquements à la disposition des troupes lagides que Patroklos16 avait envoyées en renfort aux Athéniens.

0EOt.

NiKÔorpcxToç 'ETTITÉXOD 'Pauvoùaioç EITOV ÈTreiôf) 'ETrixàpnc È7ri TE AUOI6EI[6OU] XEipoTovnOEtç i7nrapxoç KaXcôç KOÙ Kara TOÙÇ vououç 7ronoàuEvoç TOÙ Î7i7riK[oû] 4 [TIIIV È7riuéXEiav vn6 TE TTK POUXJÎÇ KOÙ TOÙ ôtiuou èoTE<t>av(jâ8r| Kai TU3V Î7r7rÉwv,

nàXiv

TE È7ri riEi6(i)ôri|!OU àpxovToç XEtpoTOvrjoavToç aÙTÔv oTpaTnyov TOÙ ônuou KCCTI]

TctÇavToç èm xr)v xwpav xr)v rcapaXiav KaXùç Kai (J>IXOTIUU>Ç 7ror|oàu£voç Tfjç 1 3 AD, 16 (1960), p. 38.

14 praktika, (1985), pp. 13-14, n° 10.

1 5 La guerre chrémonidéenne ou de Chrémonidès, du nom de l'homme politique athénien Chrémonidès, opposa le souverain Macédonien Antigonos Gonatas à une coalition d'États grecs, dont Athènes et Sparte. Les coalisés, réunis sous l'autorité de Ptolémée II Philadelphe, tentaient alors de se libérer de la tutelle macédonienne. Un décret athénien (/G II2, 687), voté en 267/6 (?), confirme le début des hosùlités, auxquelles la victoire de Gonatas mit fin en 262/261 (?) Cf. Ed.Will, pp. 219-233.

(18)

TOÙ [arlpaTolTréÔou ôvfroç lèv Tfji] xwpai, KaraoTnoàuEvoç KPUTTTOÙÇ È7r\ Tàç OKO-[màç, 7rapE](t>EÔpEÙwv aùrôç \xzxà> TÙ>V OTpaTiwTÙv, ômoç ào<|>aXwç vévr)Tai r\ vacat [auvKouiôrj TWV Klapmliv TOÎÇ YEwpvoîç ...

Dieux.

Nikostratos fils d'Épitélès, de Rhamnonte, a fait la proposition : attendu qu'Épicharès, qui fut élu hipparque sous (Tarchontat) de Lysitheidès, a pris soin de la cavalerie de belle façon et conformément aux lois, fut couronné par le conseil et le Peuple ainsi que par les cavaliers; que, plus tard, alors que Peithidémos était archonte, lorqu'il fut élu stratège par le Peuple et assigné au territoire côtier, il s'acquitta très bien et avec zèle de son service de garde et conserva la forteresse pour le peuple, alors que la guerre faisait rage; qu'il assura la récolte des céréales et des fruits dans un rayon de trente stades, alors même que l'armée (ennemie) se trouvait sur le territoire, plaçant des kryptoi à des postes d'observation et en montant lui-même la garde avec ses soldats, de sorte que les paysans puissent faire leurs récoltes en toute sûreté ...

Depuis sa découverte, ce décret a suscité l'intérêt de nombreux historiens qui en ont proposé différentes restitutions. Malheureusement, aucun d'entre eux n'a su interpréter de manière satisfaisante le terme «Kpu>7rTOÙç» de la ligne 9. Ce n'est que tout récemment que D. Knoepfler démontra clairement le sens qu'il fallait donner à ce mot dans ce contexte17. Cette contribution est très importante puisqu'il s'agit de la première attestation du mot kryptos avec cette acception. Cela vient donc remettre en question toute l'interprétation traditionnelle de la cryptie lacédémonienne.

3-SOURCES INCERTAINES.

Deux textes ont parfois été interprétés comme des descriptions de la cryptie. Il s'agit d'un fragment du papyrus n°187 du British Museum ainsi que d'un passage de Justin (III, 3, 6). Je vais exposer brièvement les raisons pour lesquelles je n'ai pas retenu ces deux documents.

3 . 1 - P A P Y R U S N ° 1 8 7 D U B R I T I S H M U S E U M .

Datant du IIe siècle p . C , ce fragment de papyrus a souvent été présenté, à la suite de P. Girard18, comme une description de la cryptie. Or, rien n'indique que ce texte concerne vraiment la cryptie Spartiate.

17 pour une discussion plus détaillée de la démonstration de D. Knoepfler, on se reportera aux pages 24 et 25 du second chapitre de ce mémoire.

(19)

«...[nj 4>ùaiç x(Xav?]iôa XaadvTEç Kai ÔiUJtpôépav Kai KaXfiaTEivaç

eiç où' è'Tr|{i} ôiajjévouoi

ÙÔPO7TOTOUVTEÇ

Kai vuj>dp:£voi Kai OKd7TT0VTEç

Kai dvaYKod^ayoCvTEç îaTpwv

OÙ'TEI

ôiaiTaç vduouç èvÔExduEvoi, dXXà

ÇciSvTEç dvé8io[Toi] uaXaKiaç Kai rjOuxaOiac. 'HYnaiXaoç Ôè ô AaKcov

KaTE7TXr|TTET0 ...»

«... la nature. Après avoir perçu un manteau de laine, une tunique en peau de bête et des chaussures grossières, ils restent jusqu'à deux ans à boire de l'eau, à endurer la neige, à creuser, à se contenter de l'ordinaire imposé, sans recevoir de lois ni des médecins ni d'un quelconque régime, sans accoutumance à la mollesse et au luxe. Hégésilaos le Laconien était stupéfait...» (trad, de M. Piérart d'après l'édition de H.J.M. Milne).

Il est bien difficile de savoir si ce texte fait référence à la cryptie Spartiate. Ed. Lévy, par exemple, parlait d'une sorte de «service éphébique», dont rien n'indique qu'il portait le nom de cryptie19. En outre, il n'est même pas assuré que ce papyrus se rapporte à un

contexte Spartiate. En effet, on peut penser que, s'il s'agissait d'une description d'une institution lacédémonienne, l'auteur n'aurait pas pris la peine de mentionner l'ethnique du roi à la suite de son nom. Ainsi, pour le moment, puisqu'à lui seul ce texte ne constitue pas un témoignage sûr et parce qu'il apporte peu d'informations, j'ai préféré l'écarter du corpus de sources.

3.2-JUSTIN, III, 3, 6.

Ce texte de Justin (Marcus Iunianius Iustinus), auteur latin ayant vécu entre les IIe et

IIIe siècles p.C.20, passe également pour une description de la cryptie.

«Pueros pubères non in forum, sed in agrum deduci praecepit, ut primos annos non in luxeria, sed in opère et laboribus agerent. Nihil eos somni causa substernere, et vitam sine pulmento degere, neque prius in urbem redire quam virifacti essent, statuit. »

«Il (Lycurgue) prescrivit d'emmener les enfants, une fois pubères, non sur la place publique, mais à la campagne, de façon à ce qu'ils passent leurs premières années non dans le luxe, mais au travail et à la peine. Il décida qu'ils n'auraient pas de couche pour dormir,

1 9 «Contradictions», p. 251.

(20)

qu'ils vivraient sans manger de brouet, et ne reviendraient pas en ville avant d'être devenus

des hommes» (trad. Ed. Lévy).

Bien que la description puisse convenir en partie à la cryptie lacédémonienne, j'ai

préféré écarter ce texte puisque j'estime, à l'instar d'Ed. Lévy

21

et de J. Ducat

22

, qu'il se

rapporte plutôt à Yagôgè des paides. En effet, Plutarque affirme que ce sont les meilleurs des

neoi qui prennent part à la cryptie. Or, ce texte évoque des pueripubères, l'équivalent des

paides à Sparte, et non des juvenes, qui correspondent aux neoi Spartiates. De plus, l'auteur

décrit un mode de vie imposé à tous les jeunes, ce qui s'accorde avec Yagôgè mais non avec

la cryptie à laquelle seule l'élite des jeunes prenait part.

21 «Contradictions», p. 251 2 2 «Question», p. 60.

(21)

Chapitre II : Les auteurs modernes et la cryptie : un bilan historiographique.

Depuis maintenant plus de cent cinquante ans, des historiens s'intéressent à la cryptie lacédémonienne. Déjà en 1835, le savant allemand H. Kœchly1, y consacrait une

monographie dans laquelle elle était présentée comme une institution se rapprochant de l'agronomie2 de la cité idéale de Platon. Selon lui, les jeunes hommes qui y participaient

devaient s'occuper de l'aménagement et de la fortification du territoire. Rien à voir donc avec la tristement célèbre «chasse» aux Hilotes rapportée par Aristote. C'est une thèse analogue qu'a défendue P. Girard dans son article du Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines3. Pour sa part, H.Wallon4, s'inspirant en partie du témoignage de Plutarque,

décrivait la cryptie comme une loi de couvre-feu destinée aux Hilotes.

1-Première moitié du siècle : les travaux d'Henri Jeanmaire.

On constate chez tous ces historiens un embarras évident à admettre l'authenticité de certains faits, disons-le, plutôt étonnants. C'est pourquoi la plupart d'entre eux ont préféré voir dans la cryptie une forme de préparation à la vie militaire, ou un pendant Spartiate de l'agronomie platonicienne. Insatisfait de ces explications peu convaincantes, H. Jeanmaire eut l'idée de recourir à l'approche comparative, empruntée à l'anthropologie, pour étudier la cryptie dans une toute nouvelle perspective. C'est dans un article paru en 19135, et qui fit

alors sensation, que H. Jeanmaire exposa sa théorie. Il voulait démontrer que «...loin de constituer une anomalie, [la cryptie] se rattache étroitement au système des institutions lacédémoniennes» et qu'elle n'est en somme «...qu'une variété d'une espèce de phénomènes universellement répandus»6. Il convient de s'arrêter quelque peu à cet article fondamental,

puis à l'ouvrage qui l'a suivi, car tous deux ont marqué l'historiographie.

Les récits ethnographiques offrent de nombreux exemples de sociétés divisées selon des critères d'âge et de sexe et non selon la naissance ou la richesse des individus, comme dans de nombreuses sociétés antiques. Or, H. Jeanmaire a cru pouvoir retracer les marques d'une organisation sociale du même genre à Sparte, où l'on retrouvait diverses classes d'âge

1 De Lacedœmoniorum cryptia commentatio, Leipzig, 1835 = Opuscula Philologica I, Leipzig, 1881,

pp. 580-591 (non vidi).

2 Les agronomes servaient dans la campagne, où ils devaient se rendre utiles de différentes façons, en reconstruisant des murs, en détournant des ruisseaux, en creusant des tranchées, etc.

3 «Krypteia», t.3,1, Paris, Hachette, 1900. pp. 871-873. 4 pp. 470-473 et 487^90.

5 «Cryptie», pp. 121-150. 6 Ibid., p. 122.

(22)

et une séparation marquée des sexes7. Dans ce type d'organisation sociale, il est fréquent que

les hommes adultes forment une sorte de micro-société, avec ses propres pratiques et ses traditions conservées dans le plus grand secret. L'existence de maisons communes, réservées exclusivement aux hommes, servant à la fois de dortoirs et de salles à manger, témoigne de ce type d'organisation. Les hommes formant en quelque sorte une «classe fermée», les jeunes hommes n'y sont admis qu'après une longue et pénible période d'initiation,

comportant souvent une période d'éducation en commun, à la suite de laquelle ils doivent participer à plusieurs rites souvent brutaux et violents8.

L'étude des sociétés organisées selon de tels critères révèle qu'en plus de rehausser le prestige social des vieillards et de renforcer le culte de la tradition, ce type d'organisation sociale favorise le développement de rites d'initiation des jeunes hommes. On peut penser qu'il en était de même à Sparte. Nous connaissons en effet le fameux rituel qui se déroulait devant l'autel d'Artémis Orthia, où déjeunes hommes devaient endurer les coups de fouet sans se plaindre. Ce rite semble extrêmement violent, mais il n'est en rien exceptionnel. Dans de nombreuses peuplades, l'initiation des novices comporte des rites brutaux qui atteignent parfois un degré de violence inouïe. Le jeune homme peut se faire battre, fouetter, arracher des dents, circoncire, tatouer etc. Souvent, ces rites sont suivis d'une période d'isolement durant laquelle le jeune doit rester à l'écart de la société, relégué aux frontières du territoire occupé9.

Ayant émis l'hypothèse que la cryptie était un rite de passage, H. Jeanmaire a cherché des éléments de comparaison dans les récits ethnographiques relatifs à l'initiation des jeunes dans des tribus dites primitives de type militaire. Or, il n'est pas un détail mentionné dans les sources sur la cryptie dont on ne trouve un parallèle dans les documents ethnographiques : isolement aux confins du territoire, tabous, interdits divers, absence de serviteur H. Jeanmaire en a conclu que «la cryptie est la dernière phase de l'initiation lacédémonienne, celle où le jeune homme, après l'entraînement méthodique des premières années, est voué à une période de retraite qui doit précéder l'accomplissement des derniers rites»1 °.

7 On n'a qu'à penser aux maisons communes où les citoyens prenaient leurs repas en groupes (les syssities) ou aux cérémonies religieuses où les participants étaient regroupés selon des critères d'âge et de sexe.

8 H. Jeanmaire, «Cryptie», p. 124. 9 Ibid., pp. 137-138.

(23)

Reste alors à expliquer le meurtre de lTiilote, si gratuit aux yeux de certains historiens qu'ils refusaient d'en admettre l'authenticité. À partir de récits d'ethnologues et d'anthropologues, l'auteur a prouvé que le meurtre faisait lui aussi partie du cycle initiatique. Il a démontré que, dans de nombreuses sociétés de type militaire, lejeune guerrier ne devient un homme qu'après avoir versé le sang. Qu'il s'agisse de celui d'une femme, d'un enfant, d'un vieillard, d'un esclave, tout sang versé compte. Dans un tel contexte, le meurtre de l'Hilote, aussi gratuit qu'il paraisse, prend tout son sens. Comme l'a souligné l'auteur, une telle conception de la cryptie n'empêche pas qu'elle ait pu être employée, à l'occasion, à des fins de police politique, mais il croit qu'elle ne fut pas créée dans ce but11. Cela n'exclut pas

non plus que les cryptes aient fourni, en cas de besoin, un corps d'éclaireurs ou d'auxilliaires de l'armée, comme semble l'indiquer un passage de Plutarque12. Comme nous le verrons

plus loin, cette hypothèse gagne aujourd'hui en popularité.

Doit-on penser que l'organisation de Sparte était unique ou faut-il plutôt y voir la survivance d'une organisation commune à toutes les sociétés helléniques primitives? C'est à cette question, entre autres, qu'a tenté de répondre H. Jeanmaire, plus de vingt-cinq années plus tard, dans un ouvrage intitulé Couroi et cour êtes, paru en 1939. Il a cru reconnaître dans les témoignages homériques des indices laissant croire que l'organisation de Sparte n'était pas un cas isolé. Il a relevé par exemple l'existence d'une classe guerrière spécialisée, s'opposant au peuple (laos), qui occupait une place fort importante dans l'économie et à laquelle les anciens attribuaient un rôle dans l'origine des cités. Il a signalé également l'importance et le prestige accordés aux anciens guerriers, les gerontes, dans l'oeuvre d'Homère13. Selon lui, cela nous permet d'envisager l'existence dans la Grèce préhistorique

de pratiques initiatiques, dont il souligne l'aspect spécialement primitif à Sparte14, et servant

au recrutement de cette classe guerrière. Malheureusement, comme l'a observé L. Gernet dans son compte rendu de l'ouvrage, rien chez Homère n'indique ou ne suggère la présence d'un tel régime d'initiations15.

Dans une autre perspective, cet ouvrage cherche «... [à] retrouver dans les pratiques initiatiques intéressant la jeunesse une des origines authentiques de l'hellénisme, et dans l'organisation militaire qui est en rapport avec elles la base même sur laquelle s'est constituée

1 ! Ibid., pp. 146-150. 12 Vie de Cléomène, 28, 4. 1 3 H. Jeanmaire, Couroi, p. 14 ssq

1 4 Cf. H. Jeanmaire, «Cryptie», pp. 121-152. 15 L. Gemet, pp. 243-248.

(24)

la cité grecque16». Selon H. Jeanmaire, la société homérique est une sorte de société féodale,

les individus constituant le laos17 sont en quelque sorte entretenus par le roi; l'auteur parle

alors de commensalité et de compagnonnage homérique pour décrire les liens qui les unissent. Il s'est demandé s'il était possible de retrouver l'une des origines de la cité antique dans ce «régime de châtellenies»18. Nul besoin de dire que cette interprétation s'oppose à la

conception traditionnelle des origines des cités grecques voulant qu'elles soient en quelque sorte un prolongement de la famille.

Dans le chapitre qui nous importe le plus, celui consacré à Sparte, l'auteur s'est intéressé entre autres choses à la cryptie. Selon lui, alors que dans les phases précédentes de Vagôgè, l'accent était mis sur les exercices d'endurance, les années qui précèdent «l'âge normal où le jeune citoyen est autorisé à exercer diverses fonctions publiques» sont caractérisées par un esprit de compétition très intense19. Les épreuves d'endurance des

premières années tendent ainsi à se transformer en compétition (agôn). D'ailleurs Xénophon voit dans ces compétitions, auxquelles prennent part les jeunes, un principe de sélection vers lequel l'organisation Spartiate toute entière semble tendre, ainsi qu'un moyen d'élever les qualités physiques et les vertus civiques des futurs citoyens20. L'admission au corps des

Trois-Cents Hippeis21, troupe d'élite qui constituait la garde d'honneur des rois22,

représentait selon Xénophon la récompense ultime pour le jeune Lacédémonien, et donc ce à quoi aboutissait tout ce processus d'émulation23.

Pour sa part, H. Jeanmaire a vu dans les mécanismes de sélection dont faisaient constamment l'objet les jeunes Spartiates des pratiques de sociétés secrètes destinées au recrutement de leurs membres. L'hypothèse voulant que le corps des Trois-Cents ait pu être recruté «par l'affiliation à une confrérie», ou qu'il ait constitué lui-même une confrérie, se verrait pratiquement confirmée s'il était établi que des épreuves à caractère initiatique

16 Ibid., p. 242.

17 Le mot laos «désigne les guerriers, qui constituent le seul élément actif de la société homérique ... le mot démos, qui ne prendra que plus tard une acception politique, n'a qu'une valeur territoriale», cf. L. Gernet,

«Structures», p. 243.

18 H. Jeanmaire, Couroi, p. 111. 19 Ibid., p. 541.

20 Xénophon, République des Lacédémoniens, IV; cf. H. Jeanmaire, Ibid., pp. 541-542.

21 Les Spartiates, semble-t-il, continuaient à employer le vieux mot couroi pour désigner les cavaliers. C'est un des arguments laissant croire que les cavaliers étaient des neoi. Sur l'origine de l'institution et son rôle politique, voir H. Jeanmaire, Couroi, pp. 543-544 et plus récemment N. Richer, pp. 470-472. 22 Selon H. Jeanmaire, les Trois-Cents Hippeis constituaient le corps de police par excellence de «l'État

policier» qu'était Sparte. Cf. Couroi, p. 545.

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présidaient à l'admission à ce corps24. Peut-on penser à la cryptie? Pour H. Jeanmaire, elle constitue l'une des formes de retraite comportant des interdits sévères, qui précèdent ou qui accompagnent des pratiques initiatiques. Aussi,

ce à quoi est obligé le cryptos, si on peut le désigner ainsi, c'est à mener quelque temps, toute une année peut-être, l'existence du loup. Le comportement qui lui est commandé est celui de ranimai, la façon dont il attaque, celle du fauve [à7rooxt>àÇEiv, dvaipElv]. Ici encore, nous nous retrouvons dans un cas fréquemment illustré dans les sociétés où s'observe, avec la classification par âge, une évolution, plus ou moins marquée, de la société tribale en société ou confrérie secrète. Que ces sociétés développent souvent leur spécialisation dans le sens d'une activité policière et même de l'accaparement du pouvoir politique, c'est un état de fait dont l'histoire, même incomplètement connue des confréries de l'Ouest africain notamment, fournirait une foule d'exemples25.

Les exemples des hommes-panthères, des confréries secrètes de l'Ouest africain, ainsi que des loups-garous du folklore européen semblent confirmer, selon lui, que la Grèce archaïque a connu des confréries d'hommes-loups, constituées d'individus qui, après avoir été initiés, menaient pendant un certain temps le mode de vie sanguinaire du loup26.

Ces données conforteraient ainsi l'hypothèse selon laquelle le mode de vie pénible imposé aux jeunes cryptes atteste l'existence d'une confrérie de ce genre à Sparte, dont la cryptie constituait l'initiation. Son caractère originel aurait été altéré avec le temps, au point de devenir un «organe quasi-officiel» de l'État et d'être orienté uniquement vers des fins de police politique. D'après H. Jeanmaire, cela s'explique d'autant mieux si l'on émet l'hypothèse que la société des hommes-loups à Sparte entretenait des liens très anciens avec les couroi, c'est-à-dire les chevaliers Spartiates recrutés parmi l'élite de la jeunesse27.

2- Les années '1950 et 'I960 : K. Chrimes, H. Michell et A.H.M. Jones. En 1949, l'historienne K. Chrimes a vu dans la cryptie une sorte de service de reconnaissance au sein de l'armée Spartiate28. D'après l'auteure, on croyait à l'époque d'Aristote et de Platon que la cryptie n'était qu'une forme d'entraînement en vue de la guerre et que les meurtres d'Hilotes n'étaient que de sombres rumeurs29. Selon elle, personne ne semblait savoir quelle était la véritable fin de la cryptie. Les Spartiates avaient donc avantage à

2 4 Ibid., pp. 549-550. 25 Ibid., p. 554. 26 Ibid., pp. 555-568. 27 jbid., p. 568. 28 pp. 374-376.

29 Ibid., pp. 374-375. Même si rien ne nous assure que les informations transmises par Aristote relativement aux meurtres d'Hilotes soient véridiques, K. Chrimes ne me semble pas justifiée de les qualifier de «sombres rumeurs».

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laisser croire qu'elle n'était qu'un entraînement physique. Ce n'est, selon elle, que lors de la bataille de Sellasie30 que la véritable nature de la cryptie a été révélée.

L'auteure a émis l'hypothèse que ces cryptes-éclaireurs étaient recrutés parmi la septième mora31, le Lochos Skirites. Elle voit mal en effet comment les hoplites des autres

politikaimorai auraient pu être utilisés comme éclaireurs, avec leurs tuniques rouges et leurs grands boucliers, sans compter que l'on ne pouvait prélever un nombre indéterminé de soldats du bataillon sans en modifier la formation de base et, par conséquent, son efficacité32. Les SHritai, quant à eux, semblent avoir eu une organisation et un équipement

différents des six autres politikai morai, bien qu'ils aient combattu eux aussi en tant qu'hoplites33. De plus, ce bataillon comptait six cents hommes, tandis que les autres morai

n'en comptaient que cinq cent douze. K.Chrimes croit que les soixante-dix-huit hommes restants pouvaient coopérer avec la cavalerie ou remplir les missions secrètes de la cryptie34.

D'un autre côté, on pourrait également penser que ces cryptes-éclaireurs constituaient une troupe distincte, formée déjeunes hommes n'ayant pas encore atteint l'âge requis pour se battre en tant qu'hoplites

Cette thèse est très intéressante puisqu'elle cherche à montrer de quelle manière les cryptes ont pu être recrutés pour servir comme éclaireurs dans l'armée. Malheureusement, elle ne tient pas compte des autres sources concernant la cryptie. Bien que cela n'enlève pas toute crédibilité à sa thèse, l'auteure n'a utilisé que le témoignage de Plutarque (Vie de Cléomène, 28,4), qui présente la cryptie comme une troupe d'éclaireurs, sans expliquer pourquoi elle n'a pas tenu compte des autres sources. En fait, K. Chrimes semble s'exprimer comme si le texte d'Aristote, et par conséquent celui d'Hérakleidès et de Plutarque, ne reposaient que sur des ouï-dire.

En 1953, H. Michell a défendu la thèse de la police politique dans son ouvrage sur Sparte35. Selon lui, la cryptie constituait une police secrète au service des autorités politiques.

3 0 Ibid., p. 374. C'est dans la Vie de Cléomène (28, 4) que Plutarque laisse sous-entendre que la cryptie constituait une troupe d'éclaireurs (ch.I, texte 2.2).

3 ! Les morai étaient les bataillons d'infanterie de l'armée Spartiate. 32 ibid., p. 375.

3 3 Ibid., pp. 375-376. D semble par contre que certains d'entre eux agissaient en coopération avec la cavalerie pour aller au devant de l'armée ou pour harceler l'ennemi en retraite; cf. Xénophon, République, XIII, 6; Id., Helléniques, V, iv, 52.

34 ibid., p. 376

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Agissant comme une sorte de commando recruté parmi l'élite de la jeunesse Spartiate, la cryptie éliminait les Hilotes les plus dangereux et les plus influents aux yeux des éphores. Toutefois, H. Michell ne croyait pas que les cryptes s'attaquaient à tous les Hilotes qui leur tombaient sous la main, bien que cela ait pu se produire dans des situations particulières, puisqu'il considérait que c'était trop monstrueux pour être vrai ! 3 6

Commentant la théorie de P. Girard voulant que la description que fait Platon de l'agronomie s'inspire directement de la cryptie, il s'est opposé à l'idée que les cryptes aient rempli des tâches semblables à celles des agronomes, puisque ce type de travaux manuels aurait été tout à fait étranger à l'idéologie Spartiate en vue de l'entraînement pour la guerre37.

H. Michell s'est intéressé davantage à la théorie de K. Meier38 selon qui, les cryptes

étaient des gardiens qui avaient pour rôle d'empêcher les jeunes garçons affamés de voler leur nourriture. Le combat qui opposait les gardiens et les jeunes garçons serait devenu une sorte de jeu éducatif, destiné à éveiller et à aiguiser l'esprit des jeunes39. H. Michell n'a toutefois

pas pris position et s'est contenté de conclure en réaffirmant que la cryptie était une police secrète au service des éphores, pour le compte desquels les cryptes pouvaient commettre des meurtres.

Pour A.H.M. Jones, en 196740, la cryptie Spartiate correspondait en tout point à la

description qu'en a faite Aristote. Un jeune guerrier était envoyé dans les montagnes, n'emportant que les vivres nécessaires et un simple poignard. Se cachant le jour pour dormir, il sortait la nuit pour tuer les Hilotes les plus dangereux. Étonnamment, A.H.M. Jones a complètement écarté le témoignage de Platon puisqu'il préférait croire les «faits» rapportés par Aristote plutôt que «l'idéalisation des faits» de Platon. Il a également rejeté l'interprétation d'H. Jeanmaire qui, selon lui, donnait de l'institution lacédémonienne l'image d'un entraînement de pistage et de survie en forêt pour «boy scout»41.

Le défaut de cette interprétation, tout comme celui de la précédente, est d'expliquer la cryptie à partir d'un seul témoignage, celui d'Aristote, sans prendre en considération les

56 Ibid., pp. 128-130. 37 Ibid., p. 130.

38 K. Meier, Klio, XII, p. 336 (non vidi). 39 H. Michell, p. 130.

40 pp. 9-10 et 170. 41 Ibid., p. 170, notée.

(28)

autres sources concernant la cryptie. Nous sommes donc encore une fois confrontés à une image incomplète et biaisée de l'institution.

3-Les années '1970 : P. Vidal-Naquet, L. Makarius, J. Ducat et M. Piérart.

En 196842, P. Vidal-Naquet a publié une intéressante étude, qu'il a remaniée et

republiée en 198143 dans le livre Le Chasseur noir, et dans laquelle il tentait de retracer les

origines de l'institution éphébique athénienne dans différents récits mythiques. Or, quelques pages sont consacrées à la cryptie lacédémonienne. L'auteur, qui s'est intéressé au rôle militaire de la cryptie, a reproché à H. Jeanmaire de ne pas avoir tout à fait bien saisi l'esprit de l'institution. En effet, ce dernier affirmait que «toute l'histoire militaire de Sparte proteste contre l'idée de faire de l'hoplite Spartiate un rampeur de brousse, un grimpeur de rochers et de murailles44». D'après P. Vidal-Naquet, la cryptie était une institution symétrique et

inverse de l'institution hoplitique. À l'hoplite lourdement armé s'opposait le crypte qui était gymnos, c'est-à-dire non armé (si l'on suit le scholiaste de Platon) ou armé d'un simple poignard (selon la version de Plutarque). Aux membres de la phalange s'opposait l'homme isolé ou manoeuvrant en petits groupes; aux hoplites combattant dans la plaine, le crypte errant dans la montagne; aux combattants loyaux qu'étaient les hoplites, le crypte usant de ruse pour assassiner un Hilote45. L'hoplite symbolisait donc l'ordre (rd^iç), alors que le

crypte représentait la ruse (d7raTr|) et le désordre (dTa£ia).

Selon P. Vidal-Naquet, le monde grec offre une multitude d'exemples de procédés d'inversion symbolique46 dramatisant, dans le mythe et dans le rite, le mariage, la guerre et

le passage de l'enfance à l'âge adulte47. C'est donc par un procédé semblable que la cryptie

Spartiate dramatisait le passage du jeune de l'adolescence à l'âge adulte.

En 1971, l'ethnologue L. Makanus publia une étude intitulée «L'apothéose de Cinna» dans laquelle elle critiquait la tentative d'interprétation structuraliste de la cryptie

4 2 «Chasseur», pp 947-964.

4 3 Cette version remaniée ne sera pas présentée dans le cadre de ce bilan bistoriographique puisque sur le fond, elle n'apporte rien de nouveau au débat entourant la cryptie lacédémonienne

4 4 H Jeanmaire, «Cryptie», p. 142 45 p Vidal-Naquet, «Chasseur», p. 955.

46 sur ce sujet on consultera l'ouvrage de G.E.R Lloyd, Polarity and Analogy, selon qui ces principes d'inversion et de polarité semblent avoir tenu une place très importante dans la réflexion des penseurs grecs de l'époque archaïque

47 p.Vidal-Naquet, «Chasseur», p. 956. À Argos, par exemple, la mariée arborait une barbe lors de son mariage, alors qu'à Sparte, on lui rasait les cheveux Le symbolisme est d'autant plus frappant lorsqu'on se rappelle que les Argiens devaient être glabres et que les Spartiates portaient les cheveux longs

(29)

lacédémonienne par P. Vidal-Naquet. Selon elle, les problèmes soulevés par P. Vidal-Naquet pouvaient «être éclairés non par l'analyse structurale, qui ne saurait que les geler, mais par l'approfondissement des comportements et des croyances qui se manifestent dans ces sociétés dont l'apparition a précédé, dans le temps, celles de la Grèce archaïque et classique»48. Ainsi, contrairement à ce qu'a affirmé P. Vidal-Naquet, les conditions de vie

du crypte ne doivent pas être perçues comme étant en opposition à celles de l'hoplite. En fait, selon L. Makarius, les conditions de vie du crypte «sont subordonnées à un fait principal, le meurtre des Hilotes». En effet, l'interdiction d'être vu49, et partant, l'obligation de vivre

isolé, de nuit, en errant aux confins du territoire et en se nourrissant de larcins50, procède de

ce meurtre.

Le principe de causalité ainsi introduit situe les faits à trois niveaux différents —les cryptes accomplissent un meurtre ; cet acte sanglant les rend impurs, interdits, cet état explique les particularités de leur comportement— alors que l'analyse structurale les prend en vrac et, ne leur reconnaissant pas de sens intrinsèque, leur attribue celui de s'opposer à des faits situés dans un autre contexte. On se heurte ainsi à une palissade d'oppositions plus apparentes que réelles, mais qui barrent la voie à la recherche d'explications l.

En d'autres mots, l'interprétation structurale de P. Vidal-Naquet lie étroitement par une relation symétrique la cryptie et l'institution hoplitique. Or, on croit, comme l'a lui-même noté P. Vidal-Naquet52, qu'une structure semblable à la cryptie existait avant l'apparition des

hoplites. Dès lors, les couples d'oppositions esquissés par P. Vidal-Naquet ne tiennent plus. En effet, dans la logique structuraliste, si une institution telle que la cryptie existait avant l'apparition des hoplites, cela voudrait dire que les hoplites combattaient loyalement, de jour, dans la plaine dans le seul but d'inverser le comportement des cryptes.

Je suis tout à fait d'accord avec les critiques énoncées par L. Makarius concernant l'application de l'analyse structuraliste au phénomène de la cryptie. Toutefois, bien que l'interprétation de L. Makarius soit très intéressante, son défaut, comme celui de nombreuses autres, est d'accorder une trop grande importance au meurtre d'Hilotes, sans chercher à en expliquer la raison d'être.

4 8 L. Makarius, pp. 197-198, note 9.

4 9 L'auteure affirme (p. 198), à tort, que l'on punissait de mort ceux qui s'étaient laissés voir.

5 0 L'auteure (p. 199) relève au passage que le vol marque de manière symboUque la situation d'être impur et violateur du crypte.

51 p. 199.

(30)

En 1974, J. Ducat, spécialiste des Hilotes, a étudié ce qu'il qualifie de «mépris des Hilotes»53. Selon lui, les Spartiates craignaient peu les Hilotes en temps normal,

contrairement à ce qu'ont affirmé de nombreux auteurs pour expliquer la spécialisation guerrière de la cité lacédémonienne. Il croit plutôt que l'oppression dont étaient victimes les Hilotes entraînait chez eux un sentiment de résignation et d'infériorité plutôt qu'un esprit de révolte ou de contestation. C'est pourquoi, d'après lui, le mépris plutôt que la crainte caractérisait l'attitude des Spartiates envers les Hilotes, attitude normale de la classe supérieure envers les Inférieurs. Il ne faut toutefois pas imaginer que les Spartiates méprisaient réellement les Hilotes: il ne s'agissait pas d'un mépris personnel, se traduisant dans la vie quotidienne des individus, mais d'un mépris global, organisé d'une certaine façon par l'État, et qui se manifestait par la dérision, des coups ainsi que des meurtres54. D'après J.

Ducat, la cryptie devait s'inscrire dans ce rituel de mépris envers les Hilotes. Non seulement croit-il que les cryptes devaient assassiner des Hilotes, mais il considère également que ce meurtre était l'une des fins principales de l'institution55. Mais comment expliquer la fonction

de ce meurtre, qui a semblé si gratuit aux yeux de nombreux historiens modernes ?

J. Ducat rejette les deux explications proposées par les Anciens. La première d'entre elles faisait de ce meurtre un entraînement. Or, d'après lui, cette explication ne tient pas, puisque la cryptie était, entre autres choses, un entraînement au combat hoplitique56. Un

meurtre d'une telle nature n'avait donc rien à voir avec un tel entraînement. La seconde explication attribuait au meurtre de l'Hilote une fin de police politique: d'une part l'exécution de certains Hilotes aurait eu pour effet d'intimider le reste de la population et, par conséquent, de la maintenir dans un état de crainte perpétuelle; d'autre part, cela aurait permis d'éliminer les agitateurs et les individus les plus dangereux. Or, il y a une contradiction importante : ou bien les Hilotes étaient choisis au hasard, ou bien ils faisaient l'objet d'une sélection préalable, et dans ce cas l'identification aurait été difficile, surtout de nuit. C'est pourquoi, selon J. Ducat, les victimes devaient être choisies au hasard. Au demeurant, J. Ducat a fait remarquer qu'H. Jeanmaire avait naguère démontré que le contexte de la cryptie était «trop clairement rituel» pour qu'une telle explication soit valable57.

53 j Ducat, «Mépris», pp. 1451-1464. 54 Ibid., pp. 1453-1463.

55 Ibid., p. 1460.

56 c'est par un procédé d'inversion qu'elle constituait un entraînement pour la guerre, puisque le crypte adoptait un comportement opposé à celui de l'hoplite.

5 7 Ibid., p. 1461. Toutefois, contrairement à H. Jeanmaire, il ne croit pas que tous les jeunes Spartiates prenaient part à la cryptie. D ne pense pas non plus que tous les jeunes cryptes devaient tuer un Hilote Le rite étant un «acte représentatif et symboUque», il est probable, selon lui, qu'on considérait que le rite était accomph après qu'un Hilote eût été tué.

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