QuSem 28 (2012), pp. 15-33
Marie BAIZE-ROBACHE – Rennes / Saint-Cyr Coëtquidan
1. Introduction
Dans le cadre de ma thèse de doctorat en linguistique arabe (2009), j’ai travaillé sur quelques faits d’évolution en arabe de presse, dans des articles factuels traitant de la guerre en Irak, et écrits directement sur le site
www.aljazeera.net en novembre 2005. L’analyse des manifestations d’arabe mixte que je présente ici devant se faire autour d’un fait linguistique précis, je parlerai de quelques occurrences de ce qu’on appelle communément « formes dérivées », nommées plus précisément « formes augmentées » pour des raisons que j’exposerai par la suite.
Je présenterai ces formes augmentées selon le même modèle : (1) une présentation générale de l’occurrence et de ses valeurs connues chez les gram-mairiens arabes et arabisants, (2) l’analyse syntaxico-sémantique de chaque occurrence dans les corpus. A chaque fois s’est posée la question que pose LARCHER (2001):
1. s’agit-il ici de formes moyennes (au sens historique du terme) entre une forme clas-sique d’ancien arabe et une forme dialectale ou d’arabe moderne ?
2. ou alors s’agit-il de formes mixtes (au sens sociolinguistique du terme), résultant de la « classicisation » d’une forme ou d’une base de dérivation dialectale ?
De plus, et ceci rejoint la problématique de notre colloque, les occurren-ces étudiées ici sont-elles un support privilégié d’arabe mixte dans une langue de presse écrite directement sur Internet ? Si elles sont constatées dans le corpus papier étudié également dans ma thèse, c’est-à-dire la guerre en Irak dans des articles factuels du mois de novembre 2005 du journal al-Ḥayāt, je pourrais alors voir si le corpus Internet induit ou non une évolution de ces quelques éventuelles manifestations d’arabe mixte. Que sont donc ces fa-meuses « formes dérivées » ?
2. Définition de l’objet
Ce que les arabisants français appellent communément « formes déri-vées » a toujours été une partie essentielle de l’apprentissage de ce que je pen-sais être « l’arabe moderne ». Chacun sait cependant qu’il n’est autre qu’un arabe classique grammaticalement ancien et lexicalement mâtiné de vocabu-laire moderne. Cette norme classique n’a pas été actualisée et ne s’applique donc ni à l’état moderne de la langue arabe ni à n’importe quel état qui ne soit pas celui de l’arabe ancien. Il se trouve donc qu’ici, le critère sociolinguistique de classicisme et le critère chronologique d’ancienneté coïncident.
Je me suis concentrée, dans mon DEA (2002), sur l’étude des formes dé-rivées des gros titres du journal1 al-Ḥayāt, sur une période de dix jours en
2002. La question des relations de dérivation s’est ensuite située dans la pro-blématique plus large de ma thèse puisque l’analyse comparative des formes de al-Ḥayāt et de aljazeera.net2 m’a permis de constater la relative absence
d’évolution syntaxique et sémantique des formes du corpus électronique, dont le conservatisme me paraît lié à des causes extra-linguistiques.
J’approfondis à présent la définition de l’objet de mon analyse, à savoir les formes dérivées ou augmentées.
1 Noté HA.
2.1. Formes dérivées ou formes augmentées ?
Une forme augmentée l’est par ajout d’un préfixe, d’une voyelle longue, etc. et c’est en tant que telle que tout un chacun la voit de prime abord, en par-ticulier les arabophones qui n’établissent pas intuitivement de liens de dérivation entre deux formes. Avant donc de chercher à savoir si une forme est dérivée d’une autre comme le font les arabisants, les grammairiens arabes constatent déjà son « augmentation ». C’est donc en approfondissant l’analyse de chaque forme verbale que je peux la qualifier de « dérivée » si et seulement si je trouve la base sémantique et syntaxique de sa dérivation.
2.2. Les bases de dérivation
En parlant de base de dérivation, n’importe quel arabisant pense intuitive-ment à la racine croisée avec un schème. La racine n’est pourtant ni la base syntaxique ni la base sémantique de la dérivation : elle n’est que la trace morphologique de la base dans le dérivé, comme le montre l’exemple donné par LARCHER (1995, p. 292, résumé dans LARCHER 2003, p. 17). En effet, maktab « bureau [lieu où on écrit] » est dérivé de kataba « écrire », alors que maktaba « librairie, bibliothèque [lieu où il y a des livres] » est dérivé de kitāb pl. kutub « livre » par l’intermédiaire morphologique de la racine ktb. Celle-ci n’est pas un mot, elle n’est que la succession imprononçable de trois conson-nes et, à ce titre, elle ne peut être la base sémantique d’une dérivation.
Un mot, quand il y a dérivation, est donc dérivé d’un autre mot et il peut l’être soit d’un verbe soit d’un nom, comme la II dénominative privative marraḍa « guérir qqn. » (lui enlever son maraḍ) qui diffère de la IV déverbati-ve ɇamraḍa « rendre qqn. malade » (de la I mariḍa « être malade »). Ceci mé-rite d’être souligné dans la mesure où la base dérivationnelle d’une forme augmentée dite mixte peut être un mot dialectal, quelle que soit sa nature.
Comme chacun sait, chaque forme augmentée usuelle de l’arabe moderne est définie dans une liste au sein de laquelle elle est numérotée par les arabi-sants en chiffres romains de II à X. Je renvoie à ce qu’a écrit LARCHER (2003, pp. 14-15 et 29-31) sur cette liste. Voici donc le tableau des formes augmen-tées tel qu’il est présenté dans la plupart des grammaires et méthodes d’apprentissage de l’arabe dit « moderne ».
Accompli Inaccompli Maṣdar
II faɈɈala yufaɈɈilu tafɈīl
III fāɈala yufāɈilu fiɈāl/mufāɈala
IV ɇafɈala yufɈilu ɇifɈāl
V tafaɈɈala yatafaɈɈalu tafaɈɈul
VI tafāɈala yatafāɈalu tafāɈul
VII infaɈala yanfaɈilu infiɈāl
VIII iftaɈala yaftaɈilu iftiɈāl
IX ifɈalla yafɈallu ifɈilāl
X istafɈala yastafɈilu istifɈāl
A présent, et comme pour chaque fait linguistique en arabe, se pose le problème de la norme grammaticale à partir de laquelle ce fait peut être comparé.
2.3. Norme linguistique et problèmes méthodologiques
La seule norme existante est donc celle de l’arabe classique, et le fait que le monde arabe souffre de ce manque d’acceptation et d’officialisation des évolutions linguistiques de l’arabe moderne constitue une donnée dont j’ai dû tenir compte. A titre d’exemple, l’adjectif substantivé ɇintiḥārī « kamikaze », qui apparaît 6 fois dans JA et 13 fois dans HA, n’est mentionné avec ce sens ni dans REIG (1983, p. 5323), ni dans sa réédition de 1999 (p. 5326), ni dans celle de 2008 (p. 5326). A ma connaissance, aucun dictionnaire arabisant français n’a officialisé ce néologisme employé couramment en arabe de presse, de même que l’adjectif ɇintiḥārī correspondant, attesté 10 fois dans HA, et 4 fois dans JA. Seul – parmi les supports papier francophones portés à ma connais-sance – GUIDÈRE (2001, p. 32) atteste de Ɉamaliyya ɇintiḥārīyya « opération suicide ». Quant au Munğid al-luāa al-Ɉarabiyya al-muɈāṣira (2000), il ne mentionne l’adjectif qu’avec son sens général ḏū Ɉalāqa bi-l-ɇintiḥār : mayl ɇintiḥārī « ayant un rapport avec le suicide : penchant suicidaire ».3 Aucun
3 Le MuɈğam al-luāa l-Ɉarabiyya l-muɈāṣira (AHMAD MUḪTĀR 2008, pp. 2176-2177), ne donne de définition que de l’adjectif dans le syntagme al-Ɉamaliyyāt al-intiḥāriyya « les opérations suicide », mais ne mentionne pas l’adjectif substantivé traduisible par « kamikaze ».
dictionnaire en ligne parmi ceux que j’ai consultés4 n’a donné le nouveau sens
du substantif.
L’arabe moderne n’a donc pas de norme mais des usages réels. Me trou-vant confrontée à la contradiction à laquelle est en butte tout linguiste qui tra-vaille sur les états modernes de la langue arabe, je n’ai pas eu d’autre choix que de me référer à la norme classique.
Pour quelles raisons l’arabe de presse et donc l’arabe de mes corpus est-il si propice aux évolutions ? GIROD (2000, pp. 16-17, 29-30, citant HOLES 2004 (19951), p. 256) avance des explications, dont je ne cite que celles qui concer-nent notre sujet et mes corpus : les Arabes comprenconcer-nent assez globalement l’arabe de presse, de par les progrès de la scolarisation dans le monde arabe, ce qui implique l’intériorisation inconsciente chez eux de faits d’évolutions. Pour Girod, il ne s’agit donc pas d’un phénomène de « ‘médianisation’, volontariste ou non, de l’arabe » mais plutôt d’une compréhension accrue du public davan-tage scolarisé qu’il ne l’était auparavant. A cela il ajoute qu’il ne croit pas à l’existence de ce qu’il nomme l’« arabe moyen » (mixte d’arabe classique et de dialectes, autant au niveau syntaxique que lexical) dans l’arabe de presse, même s’il ne nie aucunement sa présence dans d’autres registres. Il précise simplement que la presse et les journaux d’informations à la radio ou à la télé-vision ne pratiquent qu’une « oralisation de l’arabe écrit, tant que l’on ne passe pas au dialogue spontané où le dialecte reprend ses droits ». Toujours selon Girod, « l’arabe de la presse reste fondamentalement de l’arabe ‘classique’ contemporain, où s’insèrent des phénomènes d’ ‘arabe moyen’ » et ressemble-rait plutôt, selon moi, à ce que DICHY (1994) qualifie d’« arabe moyen de type 2 », à savoir l’insertion de syntagmes dialectaux dans une syntaxe globalement classique. Cette remarque pose un problème de terminologie concernant le registre d’arabe dont il est question ici : s’agit-il d’ « arabe moyen » ou de « moyen arabe » ? Les deux terminologies s’appliquent-elles aux manifesta-tions d’arabe mixte ? Ou l’une des deux s’applique-t-elle à cette variété d’arabe intermédiaire chronologiquement entre l’arabe classique ancien et l’arabe moderne ? Le moyen arabe est-il les deux, et si oui, à quel moment de l’histoire de cette langue ?
4 Dictionarybay, thésaurus de l’UNESCO.
2.4. Le moyen arabe, arabe des corpus ?
LARCHER (2001, p. 578-579), parle du « moyen arabe » tel qu’il est présenté par Johann Fück dans l’Encyclopédie de l’islam dans l’article Ɉarabiyya « Langue et littérature arabe – Le moyen arabe ancien », pp. 585-590, comme étant cette catégorie intermédiaire d’un point de vue chro-nologique (une période allant du VIIIe au XVIIIe siècle, selon Fück). Les critères sociolinguistiques se mêlent ici aux critères chronologiques, puisque ce « moyen arabe » est dit parlé puis écrit, parlé par les basses couches de la société, d’origine non-arabe, puis par les hautes couches etc. Il ne peut donc pas être que chronologique.
De plus, Larcher démontre que l’article de Fück pose la langue arabe comme étant diglossique, chaque diglossie chassant chronologiquement l’autre. Soit : - la diglossie préislamique : dialectes anciens versus koinè poétique ;
- la diglossie post islamique : arabe classique (issu de la koinè poétique et de l’arabe coranique) versus koinè militaro-urbaine (laquelle pourrait être le moyen arabe se caractérisant par une expression analytique consécutive à la chute des flexions désinentielles) ;
- la diglossie contemporaine : arabe moderne (issu de l’arabe classique) versus dialectes modernes (issus de la koinè militaro-urbaine).
Le moyen arabe ne peut donc pas être un lien diachronique entre arabe classique ancien et arabe moderne, à savoir deux variétés d’arabe, puisqu’à chaque époque sa diglossie, et qu’au sein de cette diglossie, chaque variété d’arabe coexiste synchroniquement, sans être une variante d’un seul et même type d’arabe. Pour que l’arabe moyen soit un intermédiaire chronologique, il faudrait que seuls les éléments qui le constituent subsistent dans un état ultérieur, ce qui voudrait dire que l’arabe moderne et les dialectes modernes sont les variantes d’un seul et même type d’arabe, ce qui n’est pas le cas. En effet, l’arabe moderne est bien considéré comme une évolution du seul arabe classique, ce qui n’interdit d’ailleurs nullement les interférences avec le dialecte. Il conviendrait donc de voir le moyen arabe non pas seulement comme une étape chronologique mais aussi comme un fait sociolinguistique. Ceci ex-plique en fait pourquoi il serait judicieux de passer de l’appellation historique « moyen arabe » (« Middle Arabic ») à l’appellation sociolinguistique « arabe moyen » (« Mixed Arabic »). Cet « arabe moyen », de même que les autres va-riétés d’arabe, est donc vu par rapport à l’arabe classique puisque c’est la seule
norme. LARCHER (2001, p. 605) cite d’ailleurs VERSTEEGH (1997, p. 114) qui définit ainsi le « Middle Arabic » : « the collective name for all texts with de-viations from Classical grammar » (« l’appellation commune pour tous les textes comprenant des déviations par rapport à la grammaire classique »).
Passons à présent à l’étude de cas, puisque l’arabe de mes corpus est con-sidéré comme s’écartant de la norme.
3. Etude de cas
Chaque occurrence sera donnée dans son contexte syntagmatique : le lecteur intéressé par l’intégralité de mes citations pourra se référer aux corpus classés et traduits dans les volumes 3 et 4 de ma thèse. Les chiffres arabes cor-respondent à l’ordre dans lequel chaque occurrence a été classée et traduite dans les annexes de ma thèse : le premier chiffre désigne l’ordre d’apparition du paradigme dérivationnel dans la partie consacrée à chaque forme, et le se-cond l’ordre d’apparition de l’occurrence dans le paradigme.
J’ai partagé mes occurrences en trois parties :
- formes à base éventuellement dialectale mais à usage également classique ; - formes mixtes ;
- formes à base classique mais à usage dialectal.
Une dernière précision méthodologique : connaissant essentiellement les dialectes du Caire et de Damas, je m’en servirai comme base dans mes ana-lyses, sachant que ces dernières peuvent donner des résultats différents si d’autres dialectes sont utilisés. Mais ma compétence s’arrête là.
3.1. Formes dérivées d’une base éventuellement dialectale mais à usage classique
(6.1) muɇayyid /
ﺪﻳﺆﻣ
(nom, HA)La seule occurrence de cette forme II figure dans HA sous la forme d’un participe actif substantivé, de sens « partisan » (« qui soutient »), et dans JA, sous forme d’infinitif (« fait de soutenir »), et de nom d’action (« soutien ») : Siyāsiyyan, daɈā l-zaɈīm al-šīɈī Muqtaḍā l-Ṣadr mumumumuɇayyidɇayyidɇayyidī ɇayyidī ī l-Ɉamaliyya l-siyāsiyya wa-ī muɈāriḍīhā ɇilā l-ɇiğtimāɈ […]. (25-11-05)
ﻟﺍ ﻢﻴﻋﺰﻟﺍ ﺎﻋﺩ ،ﺎﻴﺳﺎﻴﺳ
ﺭﺪﺼﻟﺍ ﻰﻀﺘﻘﻣ ﻲﻌﻴﺸ
ﻱﺪﻳﺆﻣ
ﱃﺇ ﺎﻬﻴﺿﺭﺎﻌﻣﻭ ﺔﻴﺳﺎﻴﺴﻟﺍ ﺔﻴﻠﻤﻌﻟﺍ
ﻉﺎﻤﺘﺟﻻﺍ
...
"
« Politiquement, le chef chiite Muqtadā l-Ṣadr a invité les partisansles partisansles partisans et les détracteurs les partisans de l’opération politique à se réunir […]. »
(10.1.) taɇyīd šayɇan/šayɇin /
ﺀﻲﺷ
/
ﺎﺌﻴﺷ ﺪﻴﻳﺄﺗ
(infinitif, JA)Fa-qad sāraɈat al-Wilāyāt al-Muttaḥida li-tatatataɇyɇyɇyīd ɇyīd īd ɇiğrāɇ taḥqīq mustaqill […]. (17-11-05)īd
"
ﺓﺪﺤﺘﳌﺍ ﺕﺎﻳﻻﻮﻟﺍ ﺖﻋﺭﺎﺳ ﺪﻘﻓ
ﺪﻴﻳﺄﺘﻟ
ﻞﻘﺘﺴﻣ ﻖﻴﻘﲢ ﺀﺍﺮﺟﺇ
."...
« Les Etats-Unis se sont empressés de soutenir soutenir soutenir soutenir la tenue d’une enquête indépendante mais ils ont refusé qu’elle soit internationale. »
(10.2.) taɇyīd /
ﺪﻴﻳﺄﺗ
(nom d’action, JA)Wa-qad nāšada Ɉulamāɇ wa-mufakkirūn […] ḫāṭifī rahāɇin aģarbiyyīn aɇarbaɈa fī l-ɈIrāq al-ɇifrāğ Ɉanhum, li-kawnihim yantamūn […] ɇilā munaẓẓama musālima Ɉurifat bi-ta
ta ta
taɇyɇyɇyɇyīdihāīdihāīdihā li-qaḍāyā l-šuɈūb al-maẓlūma. (06-12-05)īdihā
ﻥﻭﺮﻜﻔﻣﻭ ﺀﺎﻤﻠﻋ ﺪﺷﺎﻧ ﺪﻗﻭ
(...)
ﻥﻮﻤﺘﻨﻳ ﻢﻮﻜﻟ ،ﻢﻬﻨﻋ ﺝﺍﺮﻓﻹﺍ ﻕﺍﺮﻌﻟﺍ ﰲ ﺔﻌﺑﺭﻷﺍ ﲔﻴﺑﺮﻐﻟﺍ ﻲﻔﻃﺎﺧ
(...)
ﺖﻓﺮﻋ ﺔﳌﺎﺴﻣ ﺔﻤﻈﻨﻣ ﱃﺇ
ﺎﻫﺪﻴﻳﺄﺘﺑ
ﺔﻣﻮﻠﻈﳌﺍ ﺏﻮﻌﺸﻟﺍ ﺎﻳﺎﻀﻘﻟ
.
« Des oulémas et des intellectuels […] ont supplié, dans un communiqué, les ravisseurs des quatre otages occidentaux en Irak, de les libérer rapidement, parce qu’ils appartiennent […] à une organisation pacifiste qui est connue pour son soutienson soutienson soutien son soutien aux peuples opprimés. »
Ce verbe dénominatif ɇayyada « soutenir, prêter main-forte », est soit : - une forme chronologiquement intermédiaire entre un hypothétique verbe classique *yayyada (du singulier classique yad « main ») et un verbe dialectal ɇayyed, attesté en égyptien en BOUTROS (2000, p. 288).
- soit la conséquence de la « classicisation » synchronique d’une forme construite sur une base dialectale de dérivation, à savoir ɇīd « main ».
Il semblerait en fait que l’explication sociolinguistique l’emporte, ne serait-ce que pour les arguments donnés dans ma présentation de l’arabe mixte. A moins que ce verbe ne soit qu’une forme classique dérivée du pluriel classique ɇaydī « mains ».5 Ou encore, comme l’atteste le al-Munğid fī l-luāa
wa-l-ɇaɈlām (1975, p. 22), qu’il soit dérivé du nom ɇayd « force », ce qui est
sémantiquement plausible6. En effet, « soutenir », c’est « rendre fort » selon
KAZIMIRSKI7 (1860, I, p. 74).
3.2. Formes mixtes
3.2.1. II dialectale versus IV classique ? (46.1.) ɇiṣlāḥ /
ﺡﻼﺻ
ﺇ
(nom d’action, JA)[…] ɇiṣlɇiṣlɇiṣlɇiṣlāāāāḥ ḥ ḥ ḥ al-ɇiqtiṣād […]. (01-12-05)
(...)
ﺡﻼﺻﺇ
ﺘﻗﻻﺍ
ﺩﺎﺼ
.(...)
« […] la réforme dela réforme dela réforme dela réforme de l’économie […]. »
Si, en arabe moderne, II et IV font allusion aux deux sens respectivement concret et abstrait du verbe de base – ṣaluḥa « être en bon état » –, alors II signifie ṣallaḥa « réparer » et IV ɇaṣlaḥa « amender », ici « réformer l’écono-mie ». La II – qui ne figure pas dans les corpus – est-elle donc spécifique par son origine dialectale, ou par son sens spécialisé versus le sens général de la IV ? REIG (1983, p. 365) la donne comme synonyme de la IV : s’il a raison, la II est une forme dialectale. Sinon, la II est mixte mais a, en arabe moderne et contrairement à l’arabe classique, un sens spécifique, ce que me semble être le cas. En effet, ṣallaḥa n’apparaît pas dans le Lisān al-ɈArab,8 laissant la IV
comme seule factitive. Cette II a donc pris un sens spécifique en diachronie. Elle est également mixte, dans la mesure où elle existe entre autres en égyptien (BOUTROS 2000, p. 260). Dans le même lexique, il est intéressant de noter que le verbe « réformer » dont on pouvait s’attendre qu’il soit IV (forme qui apparaît parfois en dialecte) est en fait II (p. 255), mais que le maṣdar correspondant, de sens « réforme » est IV. Cela est peut-être dû au fait que bon nombres de termes techniques essentiellement substantivés et figés (el-ɇiṣlāḥ el-eqtiṣādī « la réforme économique ») sont communs au dialecte et au classique, tandis que les formes conjuguées restent essentiellement dialectales.
(17.1.) ɇaḥāla fulānan Ɉalā šayɇin /
ﺀﻲﺷ ﻰﻠﻋ ﺎﻧﻼﻓ ﻝﺎﺣﺃ
(HA)Al-Zarqāwī ɇaḥɇaḥɇaḥɇaḥāla āla āla l-maġribiyayn al-muḥtağazayn Ɉalāla ɈalɈalɈalā ā ā l-‘muḥākama’. (01-11-05) ā
ﻱﻭﺎﻗﺭﺰﻟﺍ
ﻝﺎﺣﺃ
ﻦﻳﺰﺠﺘﶈﺍ ﲔﻴﺑﺮﻐﳌﺍ
ﻰﻠﻋ
ﺔﻤﻛﺎﶈﺍ
.
6 Recherche en diachronie faite sur une suggestion de Lidia Bettini (2012). 7 Noté KA.
« Al-Zarqāwī a envoyéa envoyéa envoyéa envoyé les deux Marocains qu’il détient enenen ‘jugement’. » en
Cette IV est factitive de la I attestée dans KA (1860, I, p. 516) et REIG (1999, p. 420), ḥāla « [se] changer, passer d’un état à un autre ». Ici, le verbe exprime le fait de « faire passer quelqu’un en jugement », donc de changer sa situation judiciaire. Je l’ai également entendue comme II, avec le même sens et pratiquement la même construction syntaxique dans la bouche du n°2 du Hezbollah sur al-Ğazīra le 23 avril 2007 : sanuḥawwiluhu ɇilā l-maḥkama « nous allons le faire passer en jugement ». L’arabe moderne semble donc avoir redistribué différemment les rôles entre ces deux formes : la IV a pris le sens « transférer », tandis que la II a le sens de « transformer, faire changer en ». Même déverbative en diachronie de la I, la II est relue en synchronie à travers le nom ḥāl « situation ». Le fait néanmoins qu’elle a été utilisée avec le sens de la IV dans la bouche du n° 2 du Hezbollah la rattache à l’arabe ancien. LA en atteste comme factitive transitive (qallaba-hu wa-ɇazāla-hu « changer, retirer qqch. »), au même titre que la IV.
Il semble donc qu’en arabe classique comme moderne, les deux formes sont synonymes et la présence de la II factitive dans un dictionnaire d’arabe ancien comme LA prouve que, si elle n’est pas d’origine dialectale, elle reste une forme mixte puisque utilisée également en dialecte. Dans le sens « transformer », elle est attestée par BOUTROS (2000, p. 310), et dans BADAWI-HINDS (1986, p. 234), dans ce sens général et dans le sens de la IV de l’arabe moderne. On peut se demander alors si le dialecte n’a pas gardé le sens originel de la II tel qu’on le retrouve dans les propos du n° 2 du Hezbollah. (83.1.) ɇawqafa šayɇan /
ﺎﺌﻴﺷ ﻒﻗﻭﺃ
(HA/JA)Wa-ɇawḍaḥa ɇanna ‘l-qatīl lam yūqif yūqif yūqif yūqif sayyāratahu […]’. (HA, 03-11-05)
ﱂ ﻞﻴﺘﻘﻟﺍ ﻥﺍ ﺢﺿﻭﺃﻭ
ﻒﻗﻮﻳ
ﻪﺗﺭﺎﻴﺳ
.(...)
« Il a expliqué que ‘la victime n’a pas arrêtéa pas arrêtéa pas arrêtéa pas arrêté sa voiture’. » (83.2.) ɇīqāf šayɇin /
ﺀﻲﺷ ﻑﺎﻘﻳﺇ
(infinitif, HA)Wa-ṭalaba kull man yaɈnīhim al-ɇamr bi-‘l-Ɉamal Ɉalā ɇɇɇɇīqāf īqāf īqāf īqāf nazīf al-dam […]’. (15-11-05)
ﻰﻠﻋ ﻞﻤﻌﻟﺎﺑ ﺮﻣﻷﺍ ﻢﻬﻴﻨﻌﻳ ﻦﻣ ﻞﻛ ﺐﻠﻃﻭ
ﻑﺎﻘﻳﺇ
ﻡﺪﻟﺍ ﻒﻳﺰﻧ
(...)
.
« [Le porte-parole du bureau de al-Ṣadr] a exigé de tous ceux qui sont concernés qu’ils ‘travaillent à stopperstopperstopperstopper les effusions de sang […]’. »
Cette IV, factitive générale9 de la I waqafa « s’arrêter », coexiste avec
une II également factitive, de sens spécifique « arrêter quelqu’un », attestée en arabe moderne même si elle ne figure pas dans mes corpus. REIG (1999, p. 5995) les pose comme étant synonymes. Or, en arabe classique, tawqīf a également des sens spécifiques comme « arrêt divin », ou « constitution d’un waqf». Le verbe correspondant, comme la IV, est aussi attesté par LA comme un factitif général de sens « mettre debout » (ɇaqāma-hu), sachant que waqafa « s’arrêter » signifie à l’origine « être debout ».
Si en arabe moderne, la II a le sens spécifique d’interpeller quelqu’un, elle garde en dialecte le sens général qu’a la IV en arabe moderne : en égyptien et en syrien, « arrêter quelqu’un » se dira en effet masak ḥadd/ḥadā. A Damas, waɇɇaf peut même être employé de manière intransitive, exprimant le fait de « se tenir debout ». La II est donc ici une forme mixte.
3.2.2. La III
(30.1.) ṭāwala makānan /
ﺎ
ﻧﺎﻜﻣ ﻝﻭﺎﻃ
(HA)[…] ɇinna l-qaṣf al-laḏī ṭṭṭṭāwala āwala āwala baldat al-Karābila […] kāna muwağğahan bi-diqqa li-āwala tağannub ɇayy madaniyyīn. (01-11-05)
(...)
ﺍ ﻥﺍ
ﻱﺬﻟﺍ ﻒﺼﻘﻟ
ﻝﻭﺎﻃ
ﺔﻠﺑﺍﺮﻜﻟﺍ ﺓﺪﻠﺑ
(...)
ﲔﻴﻧﺪﻣ ﻱﺃ ﺐﻨﺠﺘﻟ ﺔﻗﺪﺑ ﺎﻬﺟﻮﻣ ﻥﺎﻛ
.
« […], le bombardement qui s’est étendu aus’est étendu aus’est étendu au / a touché le s’est étendu au a touché le a touché le a touché le bourg de al-Karābila […] était orienté avec précision pour éviter de toucher tout civil. »
Selon Larcher,10 ṭāwala est un exemple de dialectalisme syrien, à savoir
l’emploi d’une forme classique, mais dans son sens dialectal. C’est l’arabe li-banais qui emploie en ce sens ṭāla-yaṭālu. Si cette III est un dialectalisme, ceci explique peut-être le fait que, même en ayant un sens insistant/conatif – et non pas réciproque –, elle ne puisse pas se rattacher en arabe moderne à une I tran-sitive. En effet, dans REIG (1999, p. 3393), la seule III signalée ṭāwala fulānan, dérivée de la I intransitive ṭāla « être long », donne à cette dernière le sens réciproque de « rivaliser avec quelqu’un en force ». Cette dérivation est
9 Je l’ai néanmoins constatée avec le même sens que la II dans le syntagme ɇīqāf al-katāɇib al-ḫāṣṣa trouvé dans un article du 22.02.11 de www.aljazeera.net.
10 Séminaire de Master 1 d’arabe « Sociolinguistique et histoire de la langue », VII. L’arabe moderne, p. 7. 2003-2004.
plausible autant au niveau sémantique que syntaxique, puisque la III est transi-tive une fois, la I étant intransitransi-tive.
J’ai néanmoins trouvé dans un article de HA (01-09-08) sur les festivités du Ramadan en Egypte, l’occurrence d’un verbe I transitif (non attestée dans Reig) dans le syntagme :
ɇIllā ɇanna l-ṣadaqāt ṭṭṭṭālathā ālathā ālathā ālathā ‘riyāḥ al-Ɉawlama’ hiya l-ɇuḫrā bi-šaklin wāḍiḥ hāḏa l-Ɉām […].
ﺕﺎﻗﺪﺼﻟﺍ ﻥﺍ ﻻﺇ
ﺎﻬﺘﻟﺎﻃ
ﻷﺍ ﻲﻫ ﺔﳌﻮﻌﻟﺍ ﺡﺎﻳﺭ
ﻡﺎﻌﻟﺍ ﺍﺬﻫ ﺢﺿﺍﻭ ﻞﻜﺸﺑ ﻯﺮﺧ
.(...)
« ‘Les vents de la mondialisation’ ont ont ont ont cependant clairement eu une incidence sur [touché]touché]touché]touché] les aumônes cette année ».
Y a t’il une I transitive en arabe classique ? La seule que j’ai trouvée dans LA est donnée comme synonyme de la III (ṭāwala-ni fa-ṭultu-hu) dans le sens de « rivaliser en longueur ». De deux choses l’une :
- soit j’ai ici une coquille du rédacteur, ce qui peut arriver quand on rédige directement sur un support électronique
- soit la forme à sens réciproque en arabe classique est mixte dans la mesure où, comme l’a démontré Larcher, elle est employée avec le sens dialectal « atteindre, toucher ».
A moins qu’il soit implicite ici que, dans la tentative d’être « plus long que quelqu’un ou quelque chose », on en arrive à le toucher, l’atteindre.
3.2.3. La VIII : un paradigme ambigu (18.1.) ɇiddaḫara /
ﺮﺧﺩﺍ
(HA)[…] : ‘Lan ɇaddaḫir ɇaddaḫir ɇaddaḫir ɇaddaḫir ɇayy ğuhd fī musāɈadat ɇayy kāna ɇiḏā kāna hunāk ɇiɈtilāl fī ṣiḥḥatihi’, […]. (01-11-05)
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« […] : ‘Je ne reculerai devant [jejeje n’économiseraje économiseraéconomiseraiiii] aucun effort pour aider qui que ce économisera soit, s’il a un problème de santé’, […]. »
Ce verbe VIII transitif, de sens figuré « économiser quelque chose », est issu d’un double paradigme dérivationnel. En effet, REIG (1999, p. 1917) at-teste d’une I transitive ḏaḫara šayɇan « mettre quelque chose en réserve, de côté », qui donne d’ailleurs le nom ḏaḫīra « stock, trésor, munitions » connu en arabe ancien comme moderne, et attesté dans HA (08-11-05). Le verbe VIII est pourtant attesté ici comme construit sur la racine dḫr. Il semble que cette
paire sémantique iḏḏaḫara/iddaḫara n’est attestée qu’en arabe moderne et sur-tout chez REIG (1999, p. 1713), car iddaḫara est donné par KA (1860, I, p. 677) comme signifiant « être abaissé et avili », à partir d’une I intransitive que LA (art. dḫr) donne comme signifiant « être petit, chétif » (« ṣaāura wa-ḏalla »). Il semblerait donc que le glissement morphologique et sémantique s’opérant de iḏḏaḫara à iddaḫara est moderne car, dans un état ancien de la langue, les deux paradigmes dérivationnels étaient indépendants, le paradigme construit sur dḫr ayant ensuite disparu dans le sens donné par LA et KA.
Il ne s’agit pas ici d’une erreur de frappe puisque iddaḫara est attesté dans Reig ou dans d’autres supports modernes comme le roman Nuqṭat al-nūr de l’Egyptien ṬĀHIR (2001, p. 33): […] Fa-saɇatamakkanu min ɇɇɇɇiddiiddiiddiḫiddiḫḫḫār ār ār ār mablaā li-l-mahr wa-l-šabka « Je pourrai ainsi économiser économiser économiser une somme pour la économiser dot et la parure »), avec le même sens que iḏḏaḫara. Sachant qu’en égyptien et en syrien entre autres, les inter dentales comme le ṯāɇ et le ḏāl sont supplantées par le tāɇ et le dāl, il est possible que ce glissement morphologique soit un dia-lectalisme. BADAWI-HINDS (1986, p. 280) marquent effectivement la VIII égyptienne de sens ɇiddaḫar « to save, conserve » avec la lettre dāl.
La question est de savoir maintenant si, les deux paradigmes coexistant, il est une distribution complémentaire de formes entre eux : ici, j’ai constaté que seul le verbe conjugué est rattaché à la racine dḫr (peut-être de par son usage général partager avec le dialecte), tandis que seul le nom ḏaḫīra est rattaché à ḏḫr (peut-être de par ses possibles sens techniques qui le rattachent à un paradigme plus classique).
3.2.4. La IX : une occurrence graphiquement ambiguë
[…] ‘Al-Wilāyāt al-Muttaḥida samaḥat li-l-ĞāmiɈa l-Ɉarabiyya bi-Ɉaqd al-muɇtamar fī tawqīt muḥaddad bi-diqqa baɈd tamrīr musawwadat/muswaddat musawwadat/muswaddat musawwadat/muswaddat musawwadat/muswaddat al-dustūr wa-qabl ɇintiḫābāt nihāyat al-Ɉām al-ğārī’. (19-11-05, HA)
(...)
ﻌﻟﺍ ﺔﻌﻣﺎﺠﻠﻟ ﺖﺤﲰ ﺓﺪﺤﺘﳌﺍ ﺕﺎﻳﻻﻮﻟﺍ
ﺮﻳﺮﲤ ﺪﻌﺑ ﺔﻗﺪﺑ ﺩﺪﳏ ﺖﻴﻗﻮﺗ ﰲ ﺮﲤﺆﳌﺍ ﺪﻘﻌﺑ ﺔﻴﺑﺮ
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ﻱﺭﺎﳉﺍ ﻡﺎﻌﻟﺍ ﺕﺎﺑﺎﺨﺘﻧﺍ ﻞﺒﻗﻭ ﺭﻮﺘ
.
« […] ‘les Etats-Unis ont permis à la Ligue arabe de tenir la conférence à une date pré-cisément fixée, après avoir fait passer le projet [le brouillonle brouillonle brouillonle brouillon] de constitution, et avant les élections de la fin de cette année’, […]. »
Tandis qu’aucune occurrence n’est constatée dans JA, une seule l’est peut-être dans HA. Peut-être, car je ne suis pas sûre qu’il s’agit réellement
d’une IX. En effet, le support graphique de ce participe substantivé reste ambigu, et ce mot, dans le sens de « brouillon, projet [de constitution] », peut être lu de deux manières :
- soit muswadda, participe actif du verbe IX ɇiswadda « être, devenir noir » - soit musawwada, participe passif du verbe II sawwada « noircir », lu tel quel par quelques arabophones de mon entourage, et trouvé tel quel dans REIG (1983, p. 312). Selon eux, la II serait d’un emploi plus classique.
Dans KA (1860, I , pp. 1161-1162), le verbe I sawida « être noir » est attesté, ainsi que la II sawwada šayɇan « noircir qqch. », et la IX ɇiswadda « être, devenir noir ». L’auteur atteste aussi d’un musawwada « brouillon », probablement dans le sens de « feuille noircie par des ratures ou des corrections ». La IX muswadda n’y est par contre pas attestée, ce qui donnerait raison à mes lecteurs arabophones.
Qu’en est-il dans LA? Tandis que KA regroupe sous la même entrée mor-phologique plusieurs dérivations (sawwada šayɇan « noircir qqch. » et sawwada fulānan « proclamer qqn. comme chef (sayyid) », de la I sāda « être chef »), le lexicographe arabe distingue une dérivation qu’il nomme ainsi : « swd al-sawād naqiḍ al-bayāḍ ; sawida » (« Racine swd, al-sawād ‘la noir-ceur’, contraire de al-bayāḍ ‘la blancheur’ ; sawida ‘être noir’ »). Il cite en premier un sāda dont il ne donne ni le sens ni la construction syntaxique, puis cite directement la IX ɇiswadda, puis le maṣdar ɇiswidādan, puis l’adjectif ɇaswad. Le fait qu’il cite la IX en la détaillant en lien avec l’adjectif, sans dé-tailler la I qu’il cite pourtant en titre, signifie peut-être qu’il privilégie la forme augmentée (puisque formellement rattachée à l’adjectif) à la forme de base. D’autres arguments encore :
1. la paraphrase de Ibn Manẓūr à propos de la II factitive (« sawwada-hu ğaɈalahu ɇaswad » « il l’a rendu noir », et non pas un hypothétique « ğaɈalahu *yaswadu » « il l’a fait noircir ») ;
2. le fait que si la II est employée comme factitive, elle l’est en général et con-trairement à la IV, à partir d’une base nominale. La I sawida est mentionnée ensuite, avec la paraphrase suivante : « sawida l-rağul kamā taqūl Ɉawirat Ɉaynuhu […] » (« sawida l-rağul ‘l’homme est devenu noir’, comme on dit Ɉawirat Ɉaynuhu ‘son œil est hors de service’ […] »).
J’ai donc deux lectures possibles du participe apparaissant ici : une lectu-re IX qui semblerait êtlectu-re un dialectalisme ou un nouvel usage, et une lectulectu-re II plus classique attestée par les dictionnaires anciens. Puisqu’il est question de dialectalisme, j’ai trouvé dernièrement une lecture IX miswadda, non pas dans l’article de presse que je lisais (al-Nahār, le 26-03-07), où le nom était présen-té ainsi :
ﺓﺩﻮﺴﻣ
ﺭﻮﺘﺳﺪﻟﺍ
mais dans la présentation vocalisée du lexique de la revue pédagogique al-Moukhtarat n° 60 (IMA 2007) sous cette forme :
ﺓﺩﻮﺴﻣ
ﺭﻮﺘﺳﺪﻟﺍ
.
Il est probable que la personne qui a élaboré le lexique a ainsi vocalisé le mot par influence inconsciente de son dialecte, étant donné que la voyelle du préfixe du participe n’est pas -i- en arabe classique, mais -u-.
Si la lecture II est attestée dans le corpus, cela voudrait dire que ce der-nier est plutôt « conservateur ». Si la lecture IX est attestée, cela veut-il dire qu’il entérine un fait d’évolution ? Je ne peux répondre à cette question con-cernant cette occurrence, puisque rien ne me permet de déterminer graphique-ment si elle est II ou IX.
3.3. Formes dérivées d’une base classique mais à usage dialectal (43.1.) taṣfīf /
ﻒﻴﻔﺼﺗ
(nom d’action, HA)Wa-fī ḥīn tūḍiḥ ɇarqām latī yuɈlinuhā l-ğayš ɇamīrkī ɇanna Ɉadad hağamāt al-yawmiyya fī l-ɇiqlīm ɇinḫafaḍa munḏu l-Ɉām al-māḍī fa-ɇinna Ɉadadan mutazāyidan minhā yastahdif al-ɇān al-maḥallāt al-tiğāriyya fī l-minṭaqa miṯl ṣālūnāt al-ḥilāqa wa ta
ta ta
taṣfṣfṣfṣfīf īf īf al-šaɈr li-l-nisāɇ, […]. (28-11-05) īf
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ﻡﺎﻌﻟﺍ ﺬﻨﻣ ﺾﻔﳔﺍ ﻢﻴﻠﻗﻹﺍ ﰲ ﺔﻴﻣﻮﻴﻟﺍ ﺕﺎﻤﺠﳍﺍ ﺩﺪﻋ ﻥﺍ ﻲﻛﲑﻣﻷﺍ ﺶﻴﳉﺍ ﺎﻬﻨﻠﻌﻳ ﱵﻟﺍ ﻡﺎﻗﺭﻷﺍ
ﻼﳊﺍ ﺕﺎﻧﻮﻟﺎﺻ ﻞﺜﻣ ﺔﻘﻄﻨﳌﺍ ﰲ ﺔﻳﺭﺎﺠﺘﻟﺍ ﺕﻼﶈﺍ ﻥﻵﺍ ﻑﺪﻬﺘﺴﻳ ﺎﻬﻨﻣ ﺍﺪﻳﺍﺰﺘﻣ ﺍﺩﺪﻋ ﻥﺈﻓ ﻲﺿﺎﳌﺍ
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ﻒﻴﻔﺼﺗﻭ
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.(...)
« Tandis que les chiffres annoncés par l’armée américaine précisent que le nombre des attaques quotidiennes dans la province a baissé depuis l’an dernier, un nombre gran-dissant de ces attaques vise à présent les magasins dans la région, comme les salons de coiffure et de brushingbrushingbrushingbrushing pour les femmes, […]. »
Ce nom d’action, compris dans le paradigme taṣfīf al-šaɈr « brushing » ne figure pas dans REIG (1999, p. 3100) et j’ignore s’il est utilisé en arabe
mo-derne. Je l’ai en tout cas entendu en dialecte syrien et égyptien. Il est question ici de « ranger, disposer les cheveux » et il semble que cette II serait, si elle est attestée en arabe moderne, l’intensive de la I ṣaffa šayɇan « ranger, aligner quelque chose ». Elle l’est en tous les cas en arabe classique, dans LA, où elle est donnée comme synonyme de la I. Il se pourrait qu’une fois de plus, une an-cienne forme classique soit réactualisée, non pas en arabe moderne, mais dans un usage exclusivement dialectal, et ce d’autant plus que seul le maṣdar est utilisé ici.
4. Conclusion
Il semble donc qu’un des critères de mixité retenus ici est le fait que la forme augmentée dont il est question peut être dérivée d’une base dialectale – comme ɇīd l’est par rapport à yad, les deux étant morphologiquement différen-tes et coexistant synchroniquement. La forme ɇayyada a donc été « classici-sée » par la dérivation. Dans ce cas, la base ne devrait donc pas être synchro-niquement et diachrosynchro-niquement commune à l’arabe classique et au dialecte. Si elle l’est, ce qui pourrait être le cas si l’on se base sur ɇayd, cela signifie-t-il que la forme qui en est dérivée est également mixte ? Quoi qu’il en soit, il m’a paru difficile d’étudier dans les détails la genèse de chaque base de dérivation si celle-ci est commune aux deux variétés de langue, car ceci – quand le para-digme dérivationnel est défectif – est l’objet d’un travail en linguistique histo-rique, qui dépasse le cadre de notre colloque. Comme il m’a paru difficile ici, faute de place, de citer chaque occurrence commune à l’arabe de presse et et et et à l’arabe dialectal.
Ainsi donc, les seuls critères de mixité à retenir seraient :
- d’une part l’évolution d’une base de dérivation dialectale donnant une forme que je ne peux qualifier de « classique », mais néanmoins utilisée en arabe lit-téral moderne
- d’autre part, l’utilisation d’une forme classique mais avec le sens que la forme dialectale correspondante possède.
Inversement, peut-il être question d’une forme dérivée d’une base classique, mais uniquement utilisée en dialecte, comme taṣfīf ? L’usage exclusif – si tant est qu’il soit possible d’un point de vue sociolinguistique – d’une forme d’ori-gine classique dans un registre de langue dialectal, qui n’est somme toute
qu’une question d’usage, définit-il une forme vraiment mixte ? Pour résumer, la mixité des formes étudiées ici, est-elle une mixité que je qualifierais d’« interne » entre la base et son dérivé ou entre un sens classique et un sens dialectal, ou une mixité « externe » dans l’usage commun d’un mot ressortant de deux variétés de langue ?
Comme je l’ai déjà dit, le corpus Internet m’a paru ici assez conservateur, peut-être même plus que le corpus papier. Par prudence, j’ai bien précisé qu’il ne s’agissait pas de « l’arabe d’Internet », mais de « l’arabe d’une rubrique factuelle de www.aljazeera.net ». Ceci ne doit néanmoins pas nous empêcher de nous poser la question suivante, surtout si d’autres corpus électroniques d’arabe de presse s’avèrent aussi conservateurs que le site du média qatari : et si, en plus de l’arabe moderne de presse et de l’arabe littéraire moderne, il existait un arabe « nouveau-né » (je reprends ici la terminologie et la question de Frédéric Imbert, Maître de Conférences en langue arabe à l’Université de Provence, et membre du jury lors de la soutenance de ma thèse) que l’on nom-merait « l’arabe de presse Internet », que les Anglo-saxons nommeraient MWA Modern Web Arabic, et qui serait linguistiquement conservateur ? Si oui, le serait-il par réaction contre l’aspect volatile et éphémère de son support ? Ou alors, l’est-il, et c’est une autre question de Frédéric Imbert, uni-quement dans le registre factuel traité ici, à savoir la guerre en Irak ?
Quoi qu’il en soit, pour opérer une véritable linguistique de corpus, il faut des outils informatiques adaptés qui permettent de traiter de corpus quantitativement plus importants que les miens. A l’avenir, je pourrai me baser sur le Dictionnaire Informatisé de l’Arabe (DIINAR.1), outil développé par Joseph Dichy à l’université Lumière-Lyon II, et présenté par l’auteur et Ramzi Abbès en 2008. DIINAR.1 a permis aux lexicographes de travailler sur un corpus de deux millions de mot, extrait du journal al-Ḥayāt. Il me permettrait à l’avenir de déterminer statistiquement :
- le nombre d’occurrences mixtes par rapport aux occurrences globales des corpus
- quelles sont les formes augmentées les plus sujettes à la mixité ? Est-ce seulement la II factitive par rapport à la IV factitive ? Et si oui, pourquoi seraient-ce surtout des formes actives comme la II ou la IV ?
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