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Barres et le boulangisme.

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(1)

BARRES'ET LE'BQULANGISME

by

Philip A. Schuster

A thesis

submitted to

the Facu1ty of Graduate Studies and Research

McGi11 University,

in partial fu1fi1ment of the requirements

for the degree of

r1aster of Arts

April 1969.

(2)

,

BARRES ET LE BOULANGISME

ABSTRACT

Si Maurice Barrès demeure un exemple éminent d'écrivain français moderne engagé dans la politique, on est frappé, à la lecture de son Roman de l'Energie nationale, de la passion avec laquelle il a soutenu une cause perdue, celle du boulangisme. A quoi bon mettre son grand talent au service d'un général disparu et d'un parti politique défunt?

Le présent mémoire, dans son Introduction replace la carrière politique du général Boulanger dans son contexte historique. Le Chapitre l, examinant la formation de Barrès, étudie les raisons profondes qui l'ont poussé à s'attacher au boulangisme. Le Chapitre II analyse la peinture du mouvement et de son chef dans la trilogie Les Déracinés, L'Appel au Soldat et Leurs Figures: c'est une apologie directe de Boulanger. Le Chapitre III, au contraire, se propose de montrer comment Barrès, en attaquant les anti-boulangistes, fait l'apologie indirecte du boulangisme: Panama est la revanche de l'exil du général en Belgique. Dans cette prose violente et colorée, Barrès se révèle un grand pamphlétaire.

La Conclusion aboutit à un Barrès profondément enraciné dans un nationalisme, dont la manifestation première a été boulangiste, et la seconde sera anti-dreyfusarde.

(3)

.

TABLE DES MATIERES

Introduction p. 2-18

Chapitre l p. 19-39

Chapitre II p. 40-62

Chapi tre III p. 63-85

Conclusion p. 86-92

Bibliographie p. 93-102

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INTRODUCTION

Le 7 janvier 1886 le général Georges Boulanger, jusqu'alors assez obscur, devient ministre de la Guerre dans le cabinet de concentration républicaine de Freycinet. Le général ne reste pas obscur longtemps. Sa carrière politique sera courte, mais avant son suicide, le 30 septembre 1891, devant la tombe de sa mattresse, Marguerite de Bonnemains, Boulanger deviendra le personuage principal d'une des plus grandes crises de l'histoire de la Troisième République.

Né à Rennes le 29 avril 1837, Boulanger entre à Saint-Cyr en 1854. Jeune officier, il se distingue en Afrique, en Italie, et en Cochinchine. Blessé plusieurs fois, il reçoit nombre de décorations, dont la croix de la Légion d'honneur après la bataille de Magenta. Au cours de la guerre de 1870 il est promu lieutenant-colonel. La chance, toujours favorable, le sert de nouveau lorsqu'une blessure providentielle l'empêche de participer à la répression de la Commune. Sa réputation sau-regardée aux yeux de la Gauche, Boulanger, âgé de trente-cinq ans et déjà commandeur de la Légion d'honneur, a devant lui un brillant avenir.

De 1871 à 1885 se déroule une nouvelle phase de sa carrière, celle de l'officier-politicien. 1 Pendant cette période, Boulanger

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agit de façon telle qu'il paratt avoir des ambitions démesurées. Dans des lettres écrites au duc d'Aumale, commandant du 7e Corps, Boulanger lui demande de le faire nommer général de brigade. En même temps, Boulanger fait la connaissance de Gambetta. Au cours de leur entrevue, il assure le grand chef républicain de son

dévouement à la République après avoir reçu de celui-ci la promesse d'un avancement. 2 Une fois promu, Boulanger écrit au duc d'Aumale une lettre où se trouvent les phrases suivantes: "C'est à vous que je dois ma nomination ••• Béni serait le jour qui me rappellerait sous vos ordres." 3 Affichant son républicanisme, Boulanger s'obstine à se lier avec les personnalités républicaines, en particulier

Clemenceau. Ses rapports avec Clémenceau sont profitables, parce que le leader radical finira par en faire un ministre de la Guerre. Selon Dansette, il n'y eut rien d'équivoque dans la décision de Clemenceau:

Clemenceau avait imposé ce choix (i.e. à Freycinet), non parce qu'il cherchait un homme - il serait absurde de voir dans l'ascension ultérieure de Boulanger un plan préconçu des radicaux - mais parce qu'il voulait faire voter le service obligatoire et républicaniser l'armée; il croyait avoir un général à sa disposition, il s'en servait. 4

Une fois ministre de la Guerre, Boulanger entreprend avec

beaucoup de publicité les réformes voulues par Clemenceau. Quelques~

unes des réformes paraissent ridicules à certains milieux, mais le peuple s'enthousiasme. Le général paratt être un républicain idéal. Son rôle dans l'application de la loi du 23 juin 1886 (interdisant

2. Dansette, A., Le Boulangisme, 1946, p. 23 3. ~. p. 24

(6)

1

le territoire de la République aux chefs des familles ayant régné sur la France)4 bis, va contribuer à sa réputation républicaine. Un des articles de cette loi interdit aux autres membres de ces familles de servir dans l'armée. Sans consulter ses collègues, Boulanger va plus loin et raie des cadres certains officiers nobles qui ont protesté contre les lois d'exil; parmi eux se trouve son bienfaiteur, le duc d'Aumale. Malgré cette atteinte au principe de la propriété des grades, le gouvernement finit par soutenir son ministre de la Guerre. Peu après, le duc Doudeauville annonce à la Chambre que le duc d'Aumale avait fait Boulanger général. Boulanger dément immédiatement cette accusation d'ingratitude et continue à la démentir même après la publication en fac-similé de la lettre que nous avons citée. En fin de compte, Boulanger sort de la controverse sans avoir terni sa réputation grandissante. Car L'affaire s'est déroulée en période de vacances; elle sera oubliée à la rentrée. La foule n'y aura vu qu'un incident de la lutte contre les royalistes. La popularité naissante du ministre n'en souffrira pas et l'attitude des partis à son égard n'en sera point changée. 5

En fait, la popularité du ministre grandit chez le peuple à cause de cet incident même. De plus, Boulanger se solidarise avec les radicaux au cours de cette crise.

On ne saurait exagérer la. popularité du général à cette époque. Le 14 juillet 1886 Boulanger fait sensation lors du défilé des

troupes à Longchamps. Figure imposante sur son cheval, Tunis, le général est acclamé par la foule alors que le Président de la

4 bis. Reinach, Joseph. Francia, 1921, p. 478 5. Dansette. A. ~. cit. p. 55

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République, Jules Grévy, passe presque inaperçu. Les chefs opportunistes commencent à se méfier de ce ministre cocardier. Ferry lui est particulièrement hostile. Néré signale que ce n'est pas la tâche que Boulanger est chargé d'accomplir - c'est-à-dire démocratiser l'armée - qui suscite cette hostilité:

Non, c'est l'homme qui est en jeu, son style, son goût de la réclame et au besoin du scandale, ses intrigues politiciennes. Il y a une véritable incompatibilité d'humeur entre ces hommes d'Etat

graves, posés, positifs, prudents, souvent originaires de l'Est, et ce troupier imaginatif, impulsif, qu'on dirait méridional. 6

Malgré l'opposition croissante des opportunistes le ministre turbulent reste au pouvoir après la chute de Freycinet, sous le nouveau

Gouvernement que forme Goblet en décembre 1886, et il garde le portefeuille de la Guerre jusquYau mois de mai 1887, où Goblet est renversé à son tour et remplacé par Rouvier, qui, lui, a le courage d'exclure Boulanger de son cabinet.

Le 25 novembre 1886 Bismarch dépose au Reichstag son projet de II Septennat militaire i l . Peu après, le Chancelier allemand prononce un discours dans lequel il parle de l'atmosphère dangereuse créée par Boulanger:

Si Napoléon III a entrepris la campagne de 1870 ••• c'est parce qu'il pensait que cela fortifierait son gouvernement à l'intérieur; pourquoi le général Boulanger, s'il venait au pouvoir, ne serait-il pas tenté de faire la même chose? 7 L'intention de Bismarck est de créer une. atmosphère de tension en Allemagne et la France pour faire voter sa loi de septennat et de faire chasser Boulanger par le Parlement. 8 Sans consulter ses

6. Néré, J., Le Boulangisme et la presse, 1964, p. 50

7. Chastenet, J., La République des Républicains (1879-1900) vol II in Histoire de la Troisième République, 1954, p. 185

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collègues, Boulanger donne l'ordre de faire construire des

baraquements près de la frontière de l'Est et s'apprête à appeler des réservistes. Grévy, consterné par l'imprudence de Boulanger, refuse d'autoriser l'appel. Pour sa part, Boulanger est prêt à faire la guerre. 9 L'imprudence du général va faire monter sa popularité e.ncore plus haut. La signification de cet épisode est bien expliquée par Chastenet:

Le jeu politique de Bismarck va contribuer à faire du· "brav' général" le symbole vivant du patriotisme intransigeant et à substituer progressivement au boulangisme jacobin le boulangisme revanchard. 10 Puis, le 20 avril 1887, le commissaire spécial Schnaebelé, en poste à Pagny-sur-Moselle, est invité à un entretien d'affaires par son collègue allemand d'Ars-sur-Moselle. Ayant traversé la frontière de bonne foi, il est arrêté par des soldats placés en embuscade et conduit à Metz. A cette nouvelle, l'indignation à Paris est vive, et encore une fois on commence à parler d'une guerre de revanche. Boulanger fait tout pour aviver cet esprit belliqueux. Il veut mobiliser sans délai et appuie l'envoi d'un ultimatum à Berlin. La situation s'apaise finalement lorsque Schnaebelé est libéré quelques jours plus tard, mais la légende que Boulanger avait fait reculer Bismarck grandit rapidement: il est devenu "l'homme do~t Bismarck a peur". Paul Déroulède, auteur des Chants du Soldat et président de la Ligue des Patriotes,-qui a pour but la préparation des Français à la Revanche, -es·t un des personnages principalement

9. Dansette,

A."

QE.. cit., p. 70 10. Chastenet, J., QE.. cit., p. 183

(9)

responsables de la diffusion de ce mythe. Quelques. petits journaux chauvins appellent Boulanger "le général Revanche".

Pourtant, la conduite imprudente de Boulanger inquiète les Grandes Puissances qui le considèrent comme une menace pour la

paix; et dans les milieux parlementaires on commence à parler de son renvoi. Grévy, qui a vu de près l'activité irresponsable du Général, décide de s'en défaire. Mais comment se défaire du ministre de la Guerre étant donné sa popularité? Il faut évidemment trouver un prétexte pour renverser le cabinet Goblet "sans paraître viser Boulanger". Il GabIet lui-même fournit le prétexte en s'oppc~ant aux mesures d'économies proposées par la Commission du budget. Une motion désapprouvant le gouvernement présentée par cette Commission est votée le 18 mai 1887 par 306 voix contre 133 •. 12 Le gouvernement GabIet est renversé.

Mais la crise ministérielle ne fait que commencer. Grévy

demande à Freycinet, à Jules Ferry, à David Raynal, à Maurice Rouvier, et de nouveau à Freycinet, de former un cabinet, mais tous échouent. Entre temps, le public, qui croit que Boulanger a fait reculer

Bismarck, exige son retour au ministère de la Guerre. Dans cette atmosphère de tension, Henri Rochefort, fondateur de L'Intransigeant (extrême-gauche), dont les polémiques le rendent depuis longtemps l'ennemi des modérés, conseille à ses lecteurs parisiens d'ajouter le nom de Boulanger à celui du candidat radical Mesureur lors d'une élection partielle dans la Seine le 23 mai 1887. Etant militaire

Il. Dansette, A., ~. cit., p. 80 12. Ibid, p. 81

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en activité, '~oulanger n'est pas éligible; la tactique de Rochefort est donc de démontrer, de façon dramatique, que le peuple veut que Boulanger conserve son portefeuille de la Guerre. Le résultat est une surprise: Mesureur est élu, mais Boulanger, non-candidat, reçoit 39,000 voix. L'Elysée commence à craindre un coup d'état.

Le 30 mai 1887 Rouvier parvient à former un cabinet nettement opportuniste. Malgré les protestations multiples, Rouvier a le courage d'exclure Boulanger; c'est le général Ferron qui le remplace. Le sénateur radical Alfred Naquet essaie de convaincre Boulanger de se maintenir au pouvoir contre la volonté du Parlement, mais le général craint la guerre civile et repousse l'idée d'un coup de force. 13

Après la perte de son portefeuille, se déroule une nouvelle phase de la carrière de Boulanger, celle où il devient le chef du boulangisme antiparlementaire. C'est une phase dont les épisodes sont trop nombreux pour être tous résumés de façon cohérente dans les limites qui s'imposent. Ce qui nous intéresse cependant, ce sont les rapports de Boulanger avec les différents partis et le programme que le général développe lorsqu'il se présente à une série d'élections législatives partielles en 1888.

A la suite de plusieurs manifestations à Paris en faveur de Boulanger: le gouvernement prend la décision d'appeler le Général au commandement du l3e corps d'armée à Clermont-Ferrand, ville

triste qui a l'avantage d'être calme et loin de Paris. Dans l'espoir

(11)

d'empêcher "l'exil" de Boulanger, Déroulède organise une manifestation à la gare de Lyon le 8 juillet 1887. Après cette grande manifestation, qui n'a pas réussi à empêcher le départ du Général malgré les efforts de ses partisans fanatiques, les rapports entre Boulanger et les radicaux commencent à se transformer. Certains radicaux continuent à voir en Boulanger "un instrument qui les aidera sans doute à mettre en déroute les opportunistes détestés." 14 D'autres sont inquiets: "Ils sentirent que la popularité du général pouvait ouvrir le risque d'un pouvoir personnel, et commencèrent à se méfier de lui." 15 Ce quf importe, c'est qu'à partir de· la démonstration à la gare de Lyon Boulange~ sera acclamé contre le gouvernement qui l'a rejeté. Tous les ennemis du régime se rallieront autour de Boulanger, voyant en lui un instrument dont ils peuvent se servir en vue de transformer le gouvernement à leur gré.

Les intrigues de Boulanger pendant les mois qui suivent vont voiler ses vraies ambitions. Il est fort probable que le soldat ne veut rentrer au gouvernement que pour redevenir ministre de la Guerre. De toute façon, les événements vont prouver que Boulanger est un homme imprudent et sans caractère qui va se laisser entratner par les ennemis du gouvernement:

Exclu du ministère, Boulanger reste dans "la grande muette". Seules, les circonstances auxquelles il va s'abandonner par imprudence et par faiblesse en feront un homme politique. Alors, il se laissera porter par les flots de la marée antiparlementaire qui déferleront contre les murs du Palais-Bourbon. 16

14. Chastenet, J.,.QE.. cit., p. 181

15. Goguel, F., La Politique des partis sous la Troisième République, 1946, p. 63.

(12)

Le ~candale des décorations (ou affaire Wilson) qui·éclate en septembre 1887 donne naissance à une nouvelle fièvre antiparlementaire qui amène Boulanger à établir des liens avec les partis de droite: les monarchistes (ses ennemis lors de l'exclusion des princes) et les bonapartistes. L'histoire des intrigues de Boulanger pendant cette période commence par ses rapports avec les radicaux, .qui

veulent empêcher la démission du président Grévy (dont Dan.iel Wilson est le gendre). Les radicaux favorisent le retour au go~vernement de Boulanger. A cause de sa popularité, Boulanger est, selon eux, la seule personne qui puisse sauver Grévy et empêcher la succession de Jules Ferry à la Présidence. On parle brièvement d'un ministère Clemenceau-Boulanger, mais le chef radical se méfie déjà trop de Boulange.r pour que cette solution lui soit acceptable. "Clemenceau ne peut avoir un instant l'idée d'accepter un tel ministère, où le général reléguerait le président du Conseil à l'arrière-plan. Il oscille, très embarrassé, entre le péril ferryste et le péril boulangiste." 17 Boulanger sera exclu du ministère de Sadi Carnot.

Mais avant l'accassion de Carnot, une réunion fort curieuse a lieu en novembre chez le comte de Martimprey, ancien impérialiste rallié maintenant à la royauté. Boulanger déclare à Martimprey et au baron de Mackau, lui aussi monarchiste, qu'il est prêt à accepter n'importe quelle alliance pour empêcher l'accession de Ferry, père

.. 18 ~ B 1

détesté du colonialisme, a la Présidence. Sans hesiter, ou anger accepte l'accord des deux monarchistes par lequel lui-même procèdera

17. Dansette, A., .QE.. cit., p. 112 18. ibid, p. ll5

(13)

à un coup d'Etat une fois installé grâce au soutien de la droite -comme ministre de la Guerre. Peu après ce contact avec les royalistes, Boulanger recherche encore de nouvelles alliances. Accompagné par Georges Thiébaud, journaliste que Dansette appelle l'''inventeur du boulangisme ", le général quitte Clermont-Ferrand sans autorisation et en cachette le 1er janvier 1888 pour aller voir le prince

19

Napoléon, cousin germain de Napoléon III et héritier de la tradition du bonapartimse de gauche. L'intérêt du prince dans cette réunion est bien expliqué par Dansette: Il Très confiant dans

la supériorité de son intelligence, le prince ne voit en Boulanger 20

qu'un escabeau commode pour grimper au pouvoir. I l Le rôle de

Thiebaud est très important dans cette phase de la carrière de Boulanger, parce que c'est Thiébaud qui lance vraiment la campagne plébiscitaire du général, en présentant sa candidature dans plusieurs départements. Le 27 févri-er 1888 Boulanger fait une Il rentrée

sensationnelle ••• sur la scène politique I l en recevant 55,000 voix

au total dans sept élections partielles ( Côte-d'Or, Loire, Loi·ret, 21

Maine-et-Loire, Marne, Haute-Marne, Hautes-Alpes ). Les résultats de ces élëctions sont très significatifs puisqu'ils révèlent" un état d'esprit boulangiste dans des régions très diverses, Il et

constituent Il une esquisse de plébiscite sur le nom d'un chef

militaire. Il 22 De plus, les élections révèlent la faiblesse de

caractère de Boulanger:

19. Dansette, A., ~. cit., p. 123 20. Ibid, p. 126

21. Ibid, p. 128

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Pour Boulanger c'est abandonner brutalement la politique de combinaisons secrètes qU'il suit depuis deux mois. Une fois de plus,sensible à la perspective d'une réclame

bruyante, avec cette ardeur irréfléchie qui lui a toujours réussi, il se laisse entraîner dans une aventure dont il ne mesure nullement les conséquences. 23

Le 25 mars 1888 Boulanger triomphe dans une élection partielle dans

24

l'Aisne, recevant 45,000 voix, moitié radicales, moitié bonapartistes. Immédiatement après son élection, Boulanger est mis en réforme pour indiscipline habituelle.

La mise en réforme de Boulanger suscite de violentes réactions. Le journal, La Cocarde, publie une protestation et un Comité de protestation nationale s'organise dans l'intention de poser la candidature de Boulanger à toutes les élections législatives " non pour le faire entrer à la Chambre, mais à titre de protestation contre un gouvernement qui n'est pas inspiré par le sentiment de la

25

patrie. " Si le gouvernement croyait pouvoir résoudre le problème Boulanger, il se trompait. Les conséquences de la mise en réforme sont graves; désormais, Boulanger est éligible. Il Le soldat soumis à

la servitude militaire devient un homme politique libre de toute

entrave. Boulanger est candidat dictateur. Entre lui et le Parlement, la lutte sera désormais mortelle. " 26

Elu dans la Dordogne le 8 avril 1888, Boulanger démissionne immédiatement pour se présenter ensuite dans le Nord où il est élu le 18 avril. Il faut se rappeler ici que les candidatures_multiples sont permises par la Constitution de 1875. La tactique des lieutenants

23. Dansette, A., ~. cit., p. 126 24. ibid, p. 130

25. Néré, J., ~. cit., p. 71 26. Dansette, A., ~. cit., p. 134

(15)

de Boulanger est évidente; ils s'intéressent moins à faire élire Boulanger député qu'à donner à toutes les régions de France une occasion de voter pour lui et de démontrer leur hostilité au

régime. Le 12 juillet 1889 Ernest Constans, ministre de l'Intérieur, fera voter une loi interdisant les candidatures multiples, quand l'affaire Boulanger en aura montré le danger. C'est dans le Nord que Boulanger exprime pour la première fois en public ses idées politiques, qui Il répondent à deux sentiments: le patriotisme et l'antiparlementarisme. Il 27 Quelques extraits d'une proclamation adressée aux électeurs du Nord figu~ent ci-dessous:

Vous @tes appelés à décider s'il est possible à une grande nation comme la nôtre d'accorder sa confiance à des hommes qui s'imaginent nalvement supprimer la guerre en supprimant la défense ••• C'est donc à vous de vous ressaisir contre ceux qui vous abandonnent •••

Les derniers événements ont démontré jusqu'à l'évidence que la Chambre est devenue absolument étrangère aux

aspirations du pays •••

A l'impuissance dont l'assemblée législative est atteinte, il n'y a qu'un remède: Dissolution de la Chambre, révision de la Constitution ••• 28

On remarque tout de suite l'absence de détails concernant les réformes politiques, sociales ou économiques. De plus, Boulanger donne l'impression qu'il est au-dessus des partis. Le fait que le programme est tellement vague le rend très important parce qu'il flatte à la fois Il les espoirs des royalistes, des

29

bonapartistes et des radicaux ". On peut résumer ainsi les positions des trois groupes: les conservateurs voient évidemment le boulangisme comme un instrument dont ils peuvent se servir pour

27. Dansette, A., ~. cit., p. 138 28. Néré, J., ~. cit., p. 90 29. Gogue1,

QR.

cit., p. 64

(16)

détruire la République parlementaire, et pour restaurer ensuite la monarchie; les bonapartistes, plébiscitaires, sont, pour reprendre les paroles de Goguel, Il acquis d'avance" 30 bien des radicaux suivent le Général, à cause de leur haine de la Constitution de 1875, qui a été votée, à leur avis, par une assemblée sans mandat.

La position des royalistes n'avait pas changé depuis les réunions de Boulanger avec le baron de Mackau. Cette politique monarchiste est précisée en octobre 1888 après d'autres victoires de Boulanger dans trois départements en aoGt. A la suite de plusieurs pourparlers entre les chefs légitimistes et orléanistes, le programme finalement adopté préconise, selon Dansette

••• une alliance avec tous les conservateurs (comme en

1885), et en outre avec Boulanger, afin d'aboutir à la victoire d'une majorité conservatrice. Cette majorité prononcerait la déchéance de la République et, étant elle-même une majorité royaliste, elle rétablirait ensuite la monarchie, soit par un vote de l'Assemblée soumis au plébiscite, soit par l'élection d'une Assemblée constituante. 31

Entre temps les royalistes fournissent les fonds nécessaires à Boulanger pour ses campagnes électorales. La duchesse d'Uzès, persuadée par les royalistes, Arthur Meyer et le comte Dillon, que Boulanger est indispensable à la restauration, va contribuer de grosses sommes à ses campagnes.

Le boulangisme tel qu'il apparaît à la veille de la victoire écrasante du général dans la Seine le 27 janvier 1889 est donc une combInaison bizarre de factions politiques. A cette élection, Jacques est le candidat des radicaux déçus par le boulangisme et des opportunistes. Boule représente les socialistes guesdistes.

30. Goguel,~. cit., p. 64

(17)

Boulanger aura les voix d'une partie des radicaux, celles des bonapartistes, celles des royalistes - malgré la méfiance des orléanistes - et m@me celles de certains socialistes blanquistes. L'adhésion de ces derniers est intéressante, étant donné que les socialistes en général ne voient dans le boulangisme qu'un autre mouvement bourgeois. Mais Boulanger a des partisans chez les blanquistes:

Derniers représentants de la tradition révolutionnaire française, autoritaires et patriotes, les blanquistes ne croyaient pas au suffrage universel tant qu'il serait dirigé par des hommes de conservation sociale. Avant de lui confier les destinées du pays, il faudrait l'éduquer par la dictature transitoire d'une minorité. La poigne d'un soldat, s'il agit pour le peuple, ne répugnait point par principe à ces hommes d'action toujours pr~ts à un coup de main. 32

L'histoire du 27 janvier est bien connue. Le soir, Boulanger, \

entouré de ses lieutenants, s'installe au restaurant Durand

(Place de la ,Madeleine) où on lui apporte les résultats. Dans la rue, une foule enthousiaste écoute les chiffres que les boulangistes crient par les fen@tres. A dix heures il est évident que Boulanger a gagné; tout Paris s'attend à ce qu'il saisisse le pouvoir le soir m@me. Déroulède dit à Boulanger que tout est pr@t: Il Mon général, voyez la foule; elle ne demande qu'à vous suivre. Paraissez. Cinq cent mille hommes sont prêts. La police es t à vous. \ ". L'armée est

à lDUS. La France est à vous. Et l'Europe est à deux pas ••• Il 33

Mais Boulanger ne fait rien. A minuit cinq, Georges Thiébaud annonce: Il Minuit cinq, messieurs. Depuis cinq minutes, le

32. Dansette, A.,..QE.. cit., p. 191

33. 'Dominique, Pierre. Il Les Amours tragiques du Général Boulanger Il in Le Roman vrai de la Troisième République: La Jeunesse de Marianne, 1966, p. 315

(18)

It.

boulangisme es t en baisse ". 34 Malgré le conseil de ses lieutenants, Boulanger rejette a la dernière minute l'idée d'un coup d'Etat.

Convaincu que sa popularité est durable, il répond: Il Pourquoi voulez-vous que j'aille essayer de conquérir illégalement le pouvoir, alors que je suis sûr d'y être porté dans six mois par

35

l'unanimité de la France. Il C'est ainsi que le général détruit son propre mouvement. L'alliance bizarre, assemblée a la suite de tant d'intrigues, se désagrège. La faiblesse de car.actère de Boulanger joue un rôle majeur dans l'effondrement de son parti. A part les

principes généraux énoncés dans sa proclamation aux électeurs

du Nord et dans un discours a la Chambre en juillet 1888, Boulanger n'avait pas de projets détaillés pour l'avenir de la France. Il s'est fait élire grâce a sa capacité de plaire au peuple, et grâce au soutien de l'extrême gauche et de la plus grande partie de la droite. Les factions le soutenaient parce qu'elles croyaient

pouvoir se ser\Tir de lui. Grâce a l'ambi~ion excessive du général, elles ont failli réussir. Il faut signaler que dans les groupes qui se sont ralliés autour de Boulanger il y avait des divisions. Nous avons déja mentionné la division dans les rangs des radicaux. Il en était de même chez les royalistes:

Chez les royalistes, la plupart des chefs, d'origine orléaniste, c'est-a-dire libérale, ne devinrent boulangistes que par obéissance aux instructions du prétendant, alors que les troupes, conservatrices et de tempérament autoritaire, allèrent d'instinct a l'homme. 36

34. Dominique, Pierre, Il Les Amours tragiques du Général Boulanger Il

in Le Roman vrai de la Troisième République: La Jeunesse de Marianne, 1966, p. 316

35. ibid, p. 315

(19)

Derrière les ambitlons particulières de Chaque parti, on trouve donc des raisons psychologiques profondes qui expliquent le ralliement à Boulanger.

Issu de toutes les classes, le boulangisme opéra à

travers les partis une coupe verticale. Ils se groupèrent, non plus pour la défense d'intérêts sociaux, mais, selon leurs tempéraments, pour ou contre le nouveau mouvement. Qu'ils fussent de droite ou de gauche, populaires ou aristocratiques, plébiscitaires du prince Jérôme,

blanquistes vinrent à Boulanger; les partis libéraux -opportuniste et possibiliste - le combattirent. D'autres se divisèrent, qui comprenaient à la fois des tempéraments libéraux: ainsi, les radicaux et les royalistes ••• 37

Bien que le mouvement s'écroule, il n'est pas sans conséquences. Les opportunistes sortent de la crise fortifiés, alors que les

radicaux sont affaiblis. Ces derniers sont obligés d'abandonner quelques-uns des principes (notamment la révision) qu'ils ont pr~tés au boulangisme et qu'ils trouvent désormais discrédités. Quant aux royalistes, discrédités par leur alliance avec Boulanger, ils ne peuvent plus prétendre à une restauration. Ce qui importe davantage, c'est que le boulangisme entratne une grande transformation dans la vie politique française: la formation d'un nationalisme de droite qui aura ses racines dans les sentiments déclenchés par le boulangisme. Ce nationalisme, dont Maurice Barrès sera un des plus grands champions, reprendra le thème de la défense de la patrie contre l'ennemi à l'extérieur, c'est-à-dire l'Allemagne, ainsi que l'ennemi à l'intérieur, c'est-à-dire le régime républicain

parlementaire.

36. Dansette, A., .QE.. cit., p. 369 37 •. ibid, p. 369

(20)

Le présent mémoire se propose d'étudier l'influence du boulangisme dans les oeuvres et la carrière de son plus célèbre défenseur, Maurice Barrès. Nous examinerons d'abord la formation intellectuelle de Barrès en vue de trouver les causes qui

l'amènent au mouvement. Puis, nous analyserons la façon dont Barrès représente le boulangisme et en fait l'éloge dans

Le Roman de l'énergie nationale. Finalement nous étudierons·1a façon dont Barrès défend avec 'passion le mouvement en attaquant ses adversaires.

(21)

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Une réponse motivée nécessite l'étud~ de la.formation intellectuelle . . . de Barrès avant la composition de son Roman de l'Energie nationa1'è; .... .

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Nous nous proposons donc d'analyser l'évolution de Barrès depuis le " culte du moi Il de sa jeunesse jusqu'à son engagement politique.

Malgré l'apparente contradicdon opposant, à preudère "iiu7~' égotisme . et engagement, nous cons taterons qu'il n' y a en' réali té auéune

contradiction impliquée dans la conversion du dandy en homme politique: De l'égotisme au nationalisme, il n'y a pas liaison

ou contradiction doctrinale, mais passage naturel chez un esthète qui fait une grosse consommation de

sentiments et d'images, afin de rafraîchir une âme en constant état de Il sécheresse Il et en danger

d' " épuisement ". 1

(22)

: ' .

, '.'

...

;:.'

Pour comprendre le Il culte du moi Il de Barrès, il faut remonter

-au moment où Barrès a huit ans. Il vit alors à Charmes-sur-Moselle, petite ville de Lorraine, et i l y assiste à la déroute des soldats français vaincus par les Prussiens. Pendant deux ans l'enfant sensible voit le vainqueur dans les rues de sa ville natale. Il n' 6ubliera jamais la défaite. Il rappellera plus tard la débâcle et l'empreinte qu'elle a laissée:

. ....

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Je ·vis.ensuite p~ndant vingt-quatre heures .

d~fiier le troupeaJ! pglë:"'mgle qu.' oh' appe,lait

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Il l~ retrai t:e du :général Fail!y ". ..:fe·· m~' rapp~lle .' . : cOlllÎll~nt ;l.ls ,couèhaj.ent .dans ;ta' boue. jetaient· , ::--.. ' le'urs a.rmes ;et que quelques-pns pleuraiep.t· de' '.. ... :.' .

troid et.· de misère ••• · . , . ' . . . '. ' . .". :: ... .

Cette journée.,.là reste .comme ,les assises. de ; .•.... : .... : .... , .. :.:: .. , . mon sentiment de

ra

patrie. 'J~ ai'ID.e la France',: ':.: '. ,:.' .'. --, non pas pour sa belle histoire et son chapae, . ':'

-peut-gtre luipréférerais~je l'Italie, - ma;l.s.· ." ... : ':'.( .: :. pour ces inconnus que

.1

t ai vus avilis etrangês·..· ' .... . cOIlllll.e des animaux aux bords d'une route affreUse

de neige, tandis que des br'utes, enveloppées de fourrures, ricanaient et offensaient en eux la .'. dignité humaine. On n'aime rien tant que ceux qu'on a vus humiliés ••• 2

" ~.' . .'

On ne saurait exagérer l'influence de la Il débâcle' Il de· H~70·:·· ','::. ' sur le jeune Barrès fier et sensible. :Désormais, Barrès va': réagir· violemment contre la mort. Il commence p,ar u1l. :repl;L . . .~Ul"~ lui~ine, .. " . A':'

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que f acili·ten t ses. tris tes années a.\1 -col:lègé . dé la Malgrange,. où

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ses parents ':'l~ envoient: 'e~

"1872'-'

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.iend~main .dU: 'départ des Prussiens,

• ' . " " , . " . ' . ' . , ' ' " c , : " .

. pui~rau:lycée de Nancy. Isolé, souv~nt malade, i l connaît des années

pénibies et humiliantes. En rentrant en lui-mgme, Barrès croit se ':défendre contre les Il Barbares" qu'il définit comme le .. non-moi,

(23)

c'est-à-dire tout ce qui peut nuire ou résister au Moi ". 3 Triste et solitaire, l'adolescent ne voit autour de lui qu'hostilité et vulgarité. Il se console en affirmant sa supériorité. Il Il décide de croire surtout en lui-même Il

4

et prend la résolution de se défendre contre ceux qui cherchent à lui imposer leurs valeurs médiocres.

Au lycée de Nancy, Barrès fait la connaissance d'Auguste Burdeau, professeur de philosophie qui entrera dans Les Déracinés sous les . t·raits de Paul Bouteiller. Obsédé par le désir de développer sa

prop.re, p.ersonnali té, le futur romancier reproche à Burdeau d'enseigner un,e !io(!~rine que Barrès appelle (à tort) Il le kantisme ". I l refuse 'd'·en accepter les généralités et les abstractions; la Il raison Il dont

Burdeau ?arle lui semble une entité morte. Se conformer à cette .phi1.osophie forcerait Barrès à renoncer à son profond individualisme.

On se demande si le jeune Barrès aurait pu supporter ces années de solitude .et de profond mécontentement sans le soutient de son seul ami, Stanislas de Gualta. C'est Stanislas qui lui prête des livres au lycée et lui permet d'entreprendre un programme de lectures tirées, pour la plupart, des grands auteurs romantiques qui nourrissent

" ses dégoûts et ses résignations, et aussi sa faim de romanesque,

i - bl Il 5

de pittoresque, de sentiments pass onnes ou trou es... La littérature renforce chez Barrès son sentiment de la médiocrité de

3. Barrès, M., Le Culte du Moi, 1966, p. 472 4. Moreau, Pierre, Maurice Barrès, 1946, p. 24 5. Moreau, Pierre, ~. cit., p. 24.

(24)

e

la vie. Captivé par les actions héro~ques qui remplissent les pages de ses lectures préférées, Barrès décide de consacrer sa vie à la recherche de la grandeur. Le point de départ de cette recherche est la révolte contre la médiocrité dont il se sent entouré.

_ 'Après avoir quitté le lycée de Nancy, Barrès peut prendre sa revanche. Sa famille, qui a des ressources, l'envoie à Paris pour qu'il puisse y faire des études de droit. Mais Barrès n'éprouve aucune

vocation d'avocat; il espère faire son chemin comme critique littéraire. Ses débuts sont durs, mais il s'obstine à " se faire connaître - faire

6

une oeuvre " Peu à peu, le petit provincial parvient à s'établir grâce à son talent et à son audace. En 1884 à l'âge de vingt-deux ans, il fonde sa propre revue, Les Taches d'encre, qui fait faillite après quatre numéros mais qui 1 '-aide à se faire connaître. D'autres journaux et revues lui ouvrent leurs portes, et il est reçu dans les salons. Toujours voué au culte de sa propre personnalité, Barrès commence à

faire figure de dandy, ce que lui permet maintenant une aisance croissante. En 1888, il publie Sous l'Oeil des Barbares, premier volume de

sa trilogie, Le Culte du Moi. Domenach voit dans ce premier roman

7

" la parfaite expression de la révolte du dandy ". A travers son protagoniste, Philippe, Barrès présente l'histoire de sa jeunesse. Le roman est essentiellement " une réaction de défense contre ce que

8

Philippe appelle les "Barbares". Barrès explique ainsi le malaise

6. Boisdeffre, Pierre de., Maurice Barrès, 1962, p. 27 7. Domenach, J. -M., .QE.. ci t., p. 20

(25)

de son héros: Il • • • son chagrin c'est de vivre parmi des êtres qui de la vie possèdent un rêve opposé à celui qu'il s~en'compose. Fussent-ils par ~lleurs de fins lettrés, ils sont pour lui des étrangers et

9

des adv~rsaires ". (Il est intéressant de noter que pour le jeune Barrès le mot "barbare" désigne simplement Il les autres ". Plus tard le mot acquerra un sens politique et raciste, désignant les Allemands, les Français qui ont des points de vue germaniques, et les Français qui, parégoisme.ou.idéalisme, ne sont pas nationalistes.)

Philippe rejette le monde et se replie sur lUi-même en vue de découvrir.son mo:1.: Il Je m'en.tiens à d~gager mon Moi.des alluvions qu'y rejette sans cesse le. fleuveinnnonde·desBarbares". 10 On peut voir dans'ce Ï-èjetdu' monde le dégoût de. toute la génération de Barrès pout une société. médiocre et la r.echèrche de nouveaux maîtres. Barrès explique cette réaction dans sa "Justification du Culte du Moi":

Notre morale, notre religion, notre sentiment des nationalités sont choses écroulées,constatais-je, auxquelles nous ne pouvons emprunter de règles ce vie, et, en attendant que nos maîtres nous aient. refait des certitudes, il convient que nous nous en tenions à la seule réalité, au Moi~ Il

Il faut insister sur l'importance de cette recherche d'un maître dans le développement de la pensée de Barrès. Malgré le nihilisme que l'on sent dans Sous l'Oeil des Barbares, le roman se conclut sur une prière à un dieu inconnu que Philippe appelle son "maître". Philippe y avoue que son égotisme est une voie sans issue

9. Le Culte du Moi, p. 470

10. Sous l'Oeil des Barbares, p. 117 11. Le Culte du Moi, p. 467

(26)

et demande secours à ce maître:

Rien de mes émotions de jadis ne me paraîtrait léger aujourd'hui. J'ai les même nerfs; seul mon raisonnement s'est fortifié, et il m'enseigne que j'avais tort, quand, tous m'ayant blesse, je disais en moi-même: I l Ils verront bien, un jour. n

Chaque année, à chaque semaine presque" j'ai pu répéter: Il Ils Verront bien I l ; , ce mot des enfants

sans défense qu~on huinilie., Mais je n'ai plus le désir ni la volonté de manifester rien qui soit digne de moi. L'effort égoiste et âpre m'a

stérilisé. Il faut, mon'maitre,que tu me secoures. 12

Un Homme libre, publié en 1889, retrace les tentatives de Philippe pour faire de lui-même un homme libre tout en évitant la stérilité dont il se plaint à la fin de Sous l'Oeil des Barbares. Un Homme libre nous présente le programme de Philippe pour le développement de sa personnalité:

Barrès aborde ici un projet réellement révolutionnaire: celui d'une domination totale dè sa sensibilité,

afin de la contrôler d'abord, puis de la produire. Dans des conditions matérielles et physiologiques satisfaisantes, certaines techniques religieuses d'ascèse mentale et d'exaltation mystique sont 'employées à l'enrichissement profane de la personnalité. 13

D'abord, Philippe a recours à nombre d' Il intercesseurs Il tels

que Benjamin Constant, Ignace de Loyola, et Sainte-Beuve. Lorsqu'ils ne réussissent pas à lui dévoiler les secrets de sa personnalité, Philippe cherch~ :~ loi de son développement en Lorraine, sa province natale. Cette étape de son projet est fructueuse: Il J'eus raison de rechercher où se poussait l'instinct de mes ancêtres; l'individu est mené par la même loi que sa race " 14 Avant de retourner en Lorraine,

12. Sous l'Oeil des Barbares, p. 133 13. Domenach, J.-M.,.QE.. cit., p. 21 14. L'Homme libre, .p. 236

(27)

Philippe se rend compte qu'il n'a pas pu expliquer certaines parties obscures de sa conscience. De retour dans s~ province natale, il comprend finalement que ce sont ces éléments de sa personnalité qui ont résisté à l'analyse et au contrôle. Il découvre son passé et,en le trouvant, il se rend compte que les parties'obscures de sa conscience viennent de ses anc@tres.

En fin de compte, son être est le produit des expériences, des valeurs, et des sentiments de ses aïeux. Philippe comprend qu'il appartient à une Il race "; toute l'histoire de cette race subsiste en lui, et il la transmettra à son tour. Conscient désormais de sa position déterminée dans l'histoire de sa race, Philippe sent le besoin impérieux de se solidariser avec cette collectivité ëar il voit en effet que la seule façon dont il peut échapper à la mort est de collaborer avec ses

15 " Morts Il à quelque chose Il qui l'a précédé et lui survivra ". Le développement du moi en solitude est futile: " ••• il souffrait de s'agiter, sans tradition dans le passé et tout consacré à une oeuvre viagère ".16 C'est l'adhésion à sa race qui rend l'homme vraiment libre:

Le refuge contre les atteintes mortelles du dépérissement, ce n'est donc pas la perfection solitaire du dilettante, c'est l'adhésion au courant de la sensibilité nationale, la volonté de le faire sien et de l'accroître encore. L'homme libre ne trouve sa vraie liberté qu'encadré par l'infinie cohorte des hommes de sa race. 17

Domenach a bien signalé que la conversion de l'esthète solitaire à l'action est le résultat direct de sa hantise de la dégradation e~

15. Domenach, J.-M., QE.. cit., p. 31 16. Le Culte du Moi, p.475

(28)

de la mort. " Ce qu'il craint de voir mourir est précisément l'être immatériel et collectif qui assure le relais entre les générations et le lien entre les vies individuelles. " 18

Ce besoin ,d'énergie et de force est d'autant plus impérieux chez Barrès que la Lorraine se trouve alors fort affaiblie. Pour Barrès, la survie de cette province exige la protection de l'énergie accumulée par ses ancêtres et son expansion. Mais c'est non seulement la survie de la Lorraine qui exige de l'énergie, c'est aussi la survie de la France même, dont la Lorraine est partie intégrante. Plus tard, Barrès écrira:

La nationalité française, selon nous, est faite des nationalités provinciales. Si l'une de ce11es-ci fait défaut, le caractère français perd un de ses éléments. Metz et Strasbourg ont mis le génie français des traits indispensables et tels que, si on les effaçait, celui-ci demeurerait méconnaissable. 19 Barrès en vient donc à trouver une doctrine qui lui convient. A la fin d~Un Homme libre, Philippe révèle les conclusions de ses multiples recherches sur sort moi:

J'ai renoncé à la solitude; je me suis décidé à bâtir au milieu du siècle, parce qu'il y a un certain nombre d'appétits qui ne peuvent se satisfaire que dans la vie active. Dans la solitude, ils m'embarrassent comme des soudards sans emploi. La partie basse de mon être,

mécontente de son inaction, troublait parfois le meilleur de moi-même. Parmi les hommes je lui ai trouvé des joujoux, afin qu'elle me laisse la paix. 20

18. Domenach; J .-M., .QE.. cit., p. 33

19. Barrès, M., Scènes et-OOctrines du nationalisme, s. d., p. 501 20. Un Homme libre, p. 315

(29)

Il faut signaler dans cette déclaration que le retour au monde est toujours motivé par la préoccupation chez Barrès de cultiver son Il moi ". Son nationalisme, qui évolue lentement, ne peut pas être séparé du besoin de nourrir son âme:

Le nationalisme est une méthode pour soigner les intérêts matériels dans ce pays. Tout juger par rapport à la grandeur de l'Etat~ Mais c'est aussi un traité que nous proposon~ aux vies

individuelles avec la poésie ou, si vous préférez, avec la moralité. C'est un moyen' d'aider au . développement de'l'âme. C'est faire participer chacun d.e nous aux grandes choses, de nos pères. ,21

Après avoir découvert les

élément~ h~réditaires d~

SpI! noi, dCiIltt

il sent diminuer la force, Barrès ;se sent ol?ligé de p,r.ot,ége,r l'énergj.e héritée d~ ses aQcêtres." Il n'est donc pas surprenant de voir ~ârrès

" ,

s'intéresser aux gra~des questions poli~iques 'd~ son ~poque. A vra~

dire, U n'y avait aux yeux du jêune Barrès, écrivan~ d~ns Les Tl;lches d'encre, qu'une seule idée politique importante, la reprise des "provinèes perdues, qu'il embrassait avec passion:

Notre tâche sociale, à nou~, jeunes hommes, c'est de reprendre la terre enlevée, de reconstituer l'idéal français qui -est fait tout autant du génie protestant de Stra!3pourg que de la facilité brillante de Metz. Nos pères faillirent un jour: c'est une tâche d'honneur qu'ils nous laissent. Ils ont poussé si avant le domaine de la patrie dans les domaines de l'esprit que nous pouvons, s'il le faut, nous consacrer au seul souci de reconquérir les exilés. Il n'y faudra qu'un peu de sang, et quelque grandeur dans l'âme. 22

Malgré cette préoccupation de recouvrer l'honneur perdu, il convient

21. Barrès, M., Mes Cahiers, TIll, 1931, p. 6 22. Boisdeffre, Pierre de,

QR.

cit., p. 55

(30)

de noter que le patriotisme de Barres à l'époque n'est pas exclusif:

Il Nous avons des peres dans tous les pays, Kant, Goethe, Hegel ont

- - - - 23

des droi!=s su~ les premiers d'entre nous"~ ,

-;

- ,

Après la faillitedes Taches d'encre, Barres collabore à d'aùtres . ~evues et jouraaux, en particulier au Voltaire. Dans Le Voltaire du

, ,

:~,:_, " li+ septembre 1687.,11 fait parattre un article intitulé" La

chansoD:-. ' • t . • • . ' • n O • •

..

;'. , -, ~. . . . ' .. " . . ' '" ,

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e~ proyinee

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où. i l :rend ,hommage au gén"éral B,oulanget, laissant- donc

.' 24

,p:ress.entir son' futur engagement "boulangiste. Bien' qu'il se'· défende

dthàbit~e de l'espr~t cocardie~'prévâlant à cette époq~a,'Bar~ès écr~t

-, un, .autre art1,cle 'pour 'Le Voltaii:'e

'inti~ulé

" 'L',esp:dt ,militaire en-,", ' . ' .

, . ' 25

Lo'r:raine'~

oà il

vante

les:vertu$guerrières de la race lorraine. -'-Barres assume donc très tôt le rôle d'interprète de la Lorraine qu'il_,

jouera jusqu'à la Première Guerre •

En octobre 1889, Barrès est élu député boulangiste de Nancy. Etant donné les espoirs de revanche que nourrissait le général Boulanger, on comprend pourquoi Barres choisit l'étiquette" boulangiste ". Ainsi commence la carrière parlementaire de celui qui sera dans quelques années le plus grand défenseur du mouvement boulangiste , :,déj à en train de se désintégrer à la fi~ de ,1889.. Le' nationalisme

__ -_de Barrès, à son entrée 3 la Chambre des Députés, n'es t pas encore . ' . .

une doctrine; celle~ci ne s'affiÎme~a qti'ap~ès l-'affaire Dreyfus:

'23. Boisdeffre, Pierre de, .QE.. cit., p. 55

24. Castex, P.-G., Il Barres, coIIaborateur du Voltaire (1886-1888) Il

in Actes du colloque Il Maurice Barrès ". 1963, p. 53

(31)

Jusqu'à l'Affaire, le nationalisme barrésien n'est pas un phénomène de droite, au sens classique, mais une expression'politique confuse, relevant du bonapartisme et de l'anarchisme proudhonien: la révolte contre l'Etat s'y m@le au goût de l'ordre vrai. Le culte de la nation s'accompagne d'un

~ertain socialisme antiétatique et frondeur. 26

Il'y a donc une nette, différence entre le boulangisme de Barrès à l'époque du'boulangisme proprement dit, et le boulangisme du Roman de l'Energie nationale. Lorsque Les Déracinés paraissent en 1897, ~arrèsest en train de formuler une doctrine nationaliste que l'on peu't appeler traditionalisme. Il faut voir dans Le Roman de

, , ,:,1

'Energie nationale une tentative pour émouvoir les Français, et

'le1,lr exposer, à travers la crise Boulanger, les faiblesses de leur société, en vue de les amener à un acte de régénération nationale.

Nous avons vu que Le Culte du Moi retrace le développement , intérieur du jeune Barrès. Avec Les Déracinés, roman à thèse , , ambitieux,. Barrès fait le portrait de la société de son époque.

Malgré ses partis pris, Les Déracinés sont néanmoins un ouvrage séduisant par le ton passionné sur lequel l'auteur exprime ses idées et ses sentiments.

L'histoire de l'évolution de sept jeunes Lorrains commence au lycée de Nancy, où ils tombent sous la mauvaise influence de

Paul Bouteiller, professeur de philosophie, qui, comme nous l'avons signalé, représente Burdeau, ancien professeur de Barrès. Barrès démontre comment Bouteiller Il déracine Il ses élèves en leur enseignant

(32)

une morale qui se résume dans la formule suivante: Il Je dois toujours agir de telle sorte que je puisse vouloir que mon action serve de règle universelle ". 27 Selon Barrès, il n'existe pas de règle universelle applicable à tous les hommes. En disciple de Taine, le romancier a conscience des différences qui séparent les hommes selon leur race, leur milieu et le moment dans lequel ils vivent. La doctrine enseignée par l'Université ne tient pas compte de ces différences. Chaque élève, dit Barrès, porte les marques de son passé et de la culture dans laquelle il vit; on ne se débarrasse jamais des impressions que l'on reçoit de son milieu dès son enfance. Au lieu d'instruire ses élèves sur les conditions qui les rattachent à leur passé et à leur culture particulière, l'Université, en

enseignant un kantisme malsain, prétend que la vraie nature des élèves n'existe pas.

Une éducation qui n'est pas en harmonie avec la nature de l'élève est, à en croire Barrès, presque criminelle. Une telle éducation coupe le lien social naturel des adolescents. Celle que reçoivent les sept lorrains à Nancy remplit leur tête de nombreuses idées abstraites et donne naissance à des ambitions excessives; elle aurait dû les rendre conscients de l'ensemble de leurs traditions afin de leur fournir un point d'appui naturel pour la vie.

Séparés de leurs attaches sociales, les sept adolescents, après avoir quitté le lycée, courent à Paris, convaincus qu'ils pourront y faire leur chemin, Mais à cause de l'enseignement de Bouteiller

(33)

ils seront déçus; h Paris ils feront partie d'un" prolétariat de bacheliers et de filles ", une bande de jeunes ambitieux qui ne tiennent pas compte de leurs limites. Ce sont des vagabonds sans métier digne de leurs talents, sans aucun sentiment de devoir envers la société. Selon Barrès, les conséquences de ce déracinement sont évidemment désastreuses. La F~ance ne peut être forte, dit-il, si ces provinces sont faibles, et les provinces ne peuvent être fortes si la vie de chaque individu n'est pas réglée par les qualités spéciales de sa région. Bouteiller et l'Université servent mal" le pays en prêchant le kantisme:

Il (Bouteiller) risque de leur présenter une nourriture peu assimilable. Ne distingue-t-il pas des besoins à prévenir, des moeurs à tolérer, des qualités ou des défauts à utiliser? Il n'y a pas d'idées innées: toutefois des particularités insaisissables de leur structure décident ces jeunes Lorrains à élaborer des jugements et des raisonnements d'une qualité particulière. En ménageant ces tendances naturelles, comme on ajouterait à la spontanéité, et à la variété de l'énergie nationale

! ...

28

Quant à la doctrine de Kant telle que Barrès l'interprète, Thibaudet a souligné que Barrès donne un sens faux à la règle " Je dois toujours agir de telle sorte que je puisse vouloir que mon action serve de règle universelle ". De fait, cette règle ne méconnaît pas les droits de l'individu et la variété de la vie h uma1ne. . 29 Barrès en a déformé le sens pour rendre plus efficace sa condamnation du système d'enseignement de la Ille République.

28. Les Déracinés, p. 27

(34)

Il faut dire que Barrès représente Bouteiller. comme le plus fidèle des serviteurs de l'Etat. Selon Barrès, il n'est pas étonnant que Bouteiller prêche le service de l'Etat (service que nécessite la Loi morale) puisque lui-même, ancien boursier du gouvernement, doit sa situation à l'Etat et n'a d'obligation qu'envers lui. Il est, comme ses anciens élèves, un déraciné. Mais il n'est pas un vrai déraciné, pour la simple raison qu'il n'avait pas de racines au départ. La vraie famille de Bouteiller, c'est la République:

Fils d'un ouvrier de Lille, remarqué à huit ans pour son intelligence précoce et studieuse, il avait obtenu une bourse,jusqu'à l'Ecole normale d'où il sortit le premier. Enlevé si jeune à son milieu naturel et passant ses vacances mêmes au lycée,

orphelin et réduit pour toute satisfaction sentimentale à l'estime de ses maîtres, il est un produit

pédagogique, un fils de la raison, étranger à

nos habitude~ traditionnelles, locales ou de

famille, tout abstrait, et vraiment suspendu dans le vide. 30

Barrès suggère ici que Bouteiller n'est presque pas un Français. c'est son manque d'attaches qui lui fait embrasser une philosophie allemande. Le danger pour la France est que le régime républicain recrute ses futurs serviteurs parmi les émules de Bouteiller, en leur permettant, par un système pernicieux de bourses d'études, de s'élever hors de leur classe et de leur province natale. Tel est le complot des Républicains pour détruire les valeurs traditionneDes, ces aspects de l'Ancien Régime qui persistent, surtout en province.

Lorsque Bouteiller quDte le lycée, après avoir reçu du gouvernement

(35)

l'offre d'un poste à Paris, il essaie de convaincre ses élèves qu'en décidant d'accepter le poste, il ne fait que se conformer à la Loi morale:

••• contre un devoir il ne faut pas subtiliser; il ne faut jamais non plus que nos préférences personnelles interviennent contre ce qui porte un caractère d'utilité générale. Rappelez-vous le principe sur lequel nous fondons toute morale. Combien de fois nous l'avons formulé! C'est d'agir toujours de telle manière que notre action puisse servir .de règle. Il faut se conformer aux lois de son pays et aux volontés de ses supérieurs hiérarchiques. 31

Pour Barrès, la discipline à laquelle Bouteiaer veut que ses élèves se soumettent n'est pas celle qui leur convient, la discipline de la terre et des traditions lorraines:

Il ne sert de rien.qu'on prêche l'Etat, la France, la République. C'est du verbalisme administratif. Mais précisément, un bon administrateur cherche à

attacher l'animal au rocher qui lui convient; il lui propose d'abord une raison suffisante de demeurer dans sa tradition et dans son milieu; il le met

ensuite, s'il y a lieu, dans une telle situation qu'il ait plaisir à s'agréger dans un groupe et que son intérêt propre se soumette à la collectivité. On élève les jeunes Français comme s'ils devaient un jour· se passer de la patrie. On craint qu'elle leur soit indispensable. Tout jeunes, on brise leurs attaches 10cales ••• 32

L'attaque de Barrès contre l'enseignement de la philosophie officielle dans les lycées est donc la première, at paut-être la

plus importante, d'une série de violentes dénonciations ·de la doctrine du régime républicain qui animent Le Roman de l'Energie nationale.

31. Les Déracinés, p. 35 32. Les Déracinés, p. 41

(36)

Sel~n Barrès, l'Université prépare la jeunesse à accepter l'anarchie. Que deviennent les élèves de Bouteiller

?

Poussés par une

ambition malsaine, ils se précipitent a Paris, où ils se joignent a un groupe de jeunes élèves mal préparés pour la vie que Barrès appelle" un prolétariat de bacheliers ". Au cours du roman, Barrès va montrer que seuls les plus forts des sept Lorrains, Il les mieux doués socialement" 33 c'estadire ceux de familles bourgeoises -seront capables de survivre. Le " thème provincial II rejoint ici l~ thème conservateur: les racines des pauvres sont plus fragiles; s'ils les arrachent, ils méritent ùe succomber.

François Sturel, en qui Barrès a mis la plus grande partie" de lui-même, est le personnage principal du roman. Comme son créateur, Sturel a passé des années pénibles en internat; et devient à Paris un Il jouisseur délicat ", un révolté toujours a la recherche d'un objet pour son énergie.

Maurice Roemerspacher, étudiant en médecine et disciple de Taine, souffrira moins que les autres du déracinement, grâce à son équilibre et a son bon sens lorrain.

Bien qu'il lui manque la sensibilité de Sturel et l'intelligence de Roemerspacher, Henri Gallant de Saint-Phlin saura échapper cu déracinement parce qu'il choisit de rester attaché à son patrimoine lorrain.

Georges Suret-Lefort est un des membres actifs de l'équipe.

(37)

Se1~n Barrès, l'Université prépare la jeunesse à accepter l'anarchie. Que deviennent les élèves de Bouteiller 1" Poussés par une

ambition malsaine, ils se précipitent à Paris, où ils se joignent à un groupe de jeunes élèves mal préparés pour la vie que Barrès appelle Il un prolétariat de bacheliers ". Au cours du roman, Barrès va montrer que seuls les plus forts des sept Lorrains, Il les mieux doués socialement Il 33 c'estàdire ceux de familles bourgeoises -seront capables de survivre. Le Il thème provincial Il rejoint ici le thème conservateur: les racines des pauvres sont plus fragiles; s'ils les arrachent, ils méritent de succomber.

François Sture1, en qui Barrès a mis la plus grande partie de lui-même, est le personnage principal du roman. Comme son créateur, Sture! a passé des années pénibles en internat! et devient à Paris un Il jouisseur délicat ", un révolté tOl\jours à la recherche d'un objet pour son énergie.

Maurice Roemerspacher, étudiant en médecine et disciple de Taine, souffrira moins que les autres du déracinement, grâce à son équilibre et à son bon sens lorrain.

Bien qu'il lui manque la sensibilité de Sture1 et l'intelligence de Roemerspacher, Henri Ga11ant de Saint-Phlin saura échapper au déracinement parce qu'il choisit de rester attaché à son patrimoine lorrain.

Georges Suret-Lefort est un des membres actifs de l'équipe.

(38)

Arriviste intelligent, il emploiera son énergie à se faire une carrière politique. Il est le Bouteiller de demain; comme son mattre, il entrera à la Chambre.

Alfred. Renaudin va faire carrière d'abord dans le journalisme politique, grâce à Bouteiller qui lui trouve un poste. Il deviendra par la suite député boulangiste, mais il trahira le Général lorsque le mouvement sera en train de se désintégrer. Il représente dans le Roman If les parties malpropres du mouvement boulangiste I f . 34

Les cinq Lorrains que nous venons de présenter sont les mieux doués socialement et pourront se raccommoder. Par contre, Racadot et Mouchefrin, issus de familles pauvres, échoueront complètement. Barrès suggère que leur échec est inévitable à cause de leurs humbles origines. Ceux qui ne sont pas des fils de bourgeois n'ont pas assez de vertu pour survivre aux crises que les Lorrains traversent à Paris.

Il est évident que Barrès a fort exagéré l'importance de l'origine sociale. Parfois il semble qu'il prend plaisir à transformer ces deux pauvres en vils criminels, exposant ainsi son mépris et son incompréhension de ceux qui ne sont pas Il des propriétaires ". En tout cas, l'échec de

Racadot et Mouchefrin permet à Barrès de lancer une plus violente dénonciation de l'Université:

En haussant les sept jeunes Lorrains de leur petite patrie à la France, et même à l'humanité, on pensait les rapprocher de la Raison. Voici déjà deux cruelles déceptions: .pour Racadot et Mouchefrin, l'effort a complètement échoué .••

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Mouchefrin et Racadot n'avaient pas naturellement de grandes vertus, mais il faut voir aussi qu'ils furent trahis par les chefs insuffisants du pays. 35

Au cours de l'histoire des· sept jeunes Lorrains à Paris, Barrès insère deux épisodes qu'il conviendrait d'examiner à cause de leur importance capitale: la promenade de Roemerspacher et de Taine, et le rendez-vous des sept Lorrains au tombeau de Napoléon.

Disciple de Taine, Roemerspacher publie un article sur son maître à penser. Peu après, le philosophe, intéressé par le travail de ce jeune inconnu, lui rend visite. Tout en échangeant des idées, ils sortent faire une promenade. Interrogé sur ses idées philosophiques, Roemerspacher parle du kantisme de Bouteiller qu'il trouve maintenant inacceptable. Après avoir appris que Roemerspacher vit toujours avec ses camarades lorrains, Taine lui dit:

Ainsi vous avez une sorte de famille, sinon une parenté, des compatriotes, un clan. Les idées sont abstraites; on ne s'y élève que par un effort: quelque belles qu'elles soient, elles ne suffisent pas au coeur. Ce sera une chose admirable si, grâce à ces compatriotes, vous pouvez introduire dans votre vie la notion de sociabilité ••• Que chacun agisse selon ce qui convient dans son ordre. Respectons chez les autres la dignité humaine

et comprenons qu'elle varie pour une part importante selon les milieux, les professions, les circonstances. 36 Taine condamne donc Il toute tentative de refondre les sociétés au nom de la raison pure Il et signale à Roemerspacher que Il la meilleure école, le laboratoire social, c'est le groupement, l'association

libre Il 37 S'arrêtant devant le square des Invalides, Taine dirige

35. Les DéraCinés, p. 483 36. Ibid, p. 207

Figure

TABLE  DES  MATIERES  .

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