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Blaise Cendrars et la guerre.

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Academic year: 2021

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Texte intégral

(1)

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BLAISE CENDRARS ~T LA GUERRE

Q by pierre Fortin A thesis submitted_ ta • /

the Faculty of Graduate Studies 'and Research in partial fulfillment of the requirements

for the degree of Master of Arts

Department of French Language and Literature McGill University Montreal ,. -0

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August 1973

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PIERRE FORTIN - BLAISE CENDRARS ET LX GUERRE

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pierre Fortin

Blaise Cendrars et la guerre

Department of French Language and Literature Master of Arts

August 1973

ABSTRACT

Nous aimerions dans ce mémoire montrer ,l'importance de la guerre dans la vie et la pensée

de Blaise Cendrars. Nous croyons toutefois nécessai~e

de mettre, d'abord, en relief l~ mythe de l'aventurier et du globe~trotter que Cendrars a ~difié autour de sa personne, dans des oeuvres soi-disant autobiographiques. Aussi, en étudiant sa chronique de guerre, sera-t-il

opportun de voir un d~calage entre la réalit~ et le rêcit de l'êc~ivain, surtout lorsqu'il s'agira de montrer le rôle que Cendrars se donne dans la description de ses hauts faits militaires.

Mais avant de nous pencher sur la vision de la querre du poète, nous essayerons de déterminer les raisons exactes de son engagement militaire, et ferons

l'historique de s~ participation au premier conflit mondial. De l'engagement de l'auteur découlera l'une des conclusions majeures de ce~te th~se,

i

savoir ~u'en 1914, Cendrars, jeune poête moderne, défenseur de l'esprit nouveau, n'était pas moins homme de son temps" et qu'il pouvait fort bien, au

~ ,

départ, être persuadé de la justice de' cette guerre, quitte 3 l'ex~crer par la suite dans son oeuvre.

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-( A l~: lumière de celle-ci. nous pourrons

examiner l'iiage du soldat que l'auteur nous présente.

, 1

Nous analyserons ensuite le tableau des souffrances ~

(

.

physiques et morales de la guerre, telles que Cendrars les a vues. Enf~n, le dernier chapitre nous permettra d'établiIf la relation entre la peur et le courage dans

~

l'univers imaginaire de la guerre, chez un écrivain qui affirmait que le dange~ était l'apanage même de sa vie.

1

Nous pourrons ainsi constater que la vision de

lJ

guerre de l'auteur est

fonci~rement

pessimiste et qu'il a dressé un bilan tr~s pên~ble de son séjour au front. Nous verrons que la guerre a marqué profondément Cendrars qui en a fait le proc~s pour dégager l'absurdité - de la' lutte A laquelle il a participé. La guerre sera A

l'origine de sa perte de foi en la civilisation, mais lui / fera aussi approfondir son sentiment de fraternité humaine •

. 1

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(6)

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pierre Fortin

Blaise Cendrars et la guerre

D~partment of French Language and Literature. Master of Arts

August 1973

ABSTRACT

The central theme of this thesis is the

,

importance of war in the life and thought of Blaise Cendrars. Emphasis is first placed on the fictitious self-image of adventurer and globe-trotter Cendrars

created in his so-called autobiographical works. Cendrars' war chronicle is used to illustrate the disparity between his actual and imaginary military exploits.

The reasons for Cendrars' voluntary enlistment, along with his subsequent military service in World War l, are analysed and provide the basis for one of the major thesis conclusions - i.e. that, Cendrars, while a young, modern poet and defender of the "esprit nouveau", was also a man of his age, one who could initially be persuaded as to the ju~tice

~

of the great War, the validity of which he later came to reject.

The image of the soldier and the descriptions of the physical and spiritual sufferings of war are also examined, as is the relationship between fear and courage

~

.

as 1t appears 1n the world of an author whose Iife's aim was the courting of danger.

(7)

1 .

/

- 4 (b)

-• The conclusion points out the absurdity of war for ce~s and no~~s that the pessimism and

anguish it

pro~ed wit~in

the author was both the origin of his 10ss of faith in civilization and the source of his deeper be1ief in the brotherhood,of ' , mankind.

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CHAPITRE l

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INTRODUCTION

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(9)

C'est eeut-êt~e un des traits les plus caracteristiques du génie que ce besoin

de se créer une légende. Comme les enfants, le génie, ce suprême enfant, veut rêver à des histoires dont il est le héros. C'est ce que Nietzsche appelait la volonté de puissance. (1)

On peut se demander avec raison si, en 1910, au moment on i l écrivait ces lignes au sujet de Remy de

Gourmont, Blaise Cendrars ne songeait pas déjà à créer sa propre légende... Avant d'aborder toute étude sur cet auteur particulier, i l vaut mieux préciser que sa vie demeure même aujourd'hui un domaine d'études difficile. Les biographes de Cendrars (Albert Lepage, Jacques-Henry Lévesque, Louis Parrot, Jean Rousselot, Jean Buhler) nous ont habitués à voir en lui un merveilleux.conteur d'histoires vraies, nous laissant entendre qu'il fut en quelque sorte l'un des plus grands aventuriers du siècl~. Or tous ces critiques ont repris la vie de Cendrars telle que le poète s'était complu

a

la livrer lui-même à ses lecteurs; de sorte que de nos jours encore l'existence de l'écrivain reste légendaire. I l y a à peine quelque temps, dans une page-prospectus du Nouvel Observateur annonçant les oeuvres

ù

compl~tes de Cendrars, on présentait l'auteur comme suit: o

En 1902, à Neufchâtel, un garçon de 15 ans que ses parents avaient enfermé dans sa

(1) Blaise Cendrars, Inédits secrets, ~e Club français du Livre, Paris, 1969, p. 54.

(10)

- 7

-chambre s'évade par la fenêtre et saute dans le premier train en partance. Il

vient de quitter sa famille pour toujours .•. Sa vie va devenir un voyage perpétuel: la Mongolie, la Perse, la Sibérie, le Caucase,

l'Amérique du Nord, Berlin, Paris ..• Il se Éait appeler Blaise Cendrars. ( .•• ) Etrange aventure que la vie de ce po~te­

romancier- globe-trotter- journaliste. Il fera tous les métiers: cour~ur automo-bile, tailleur pour dames, pi~~iste, homme d'affaires, cinéaste, éditeur, etc. Il fréquentera Charlie Chaplin, Jean Cocteau, ,0

Picasso, Modigliani, Honneger, Francis Carco, Lénine, etc. (2)

Devant une exis~ence aussi extraordinaire, Henry Miller, dans son-essai sur Cendrars, écrit avec enthousiaame:

Sa vie même est un conte des Mille et Une Nuits. (3)

Mais comme dans tout conte, faudrait-il ajouter, la fiction dépasse de beaucoup la réalité.

~

A. T'Serstevens, dans s6n livre récent sur Blaise Cendrars, nous avertit que l'auteur du Transsibérien aimait envelopper sa vie "de mystère et de fiction" et qu'une

imagination féconde "l'entraînait, comme malgré (,J.ui, bien loin de la réalité quotidienne". (4)

En 1965, soit quatre ans apr~s la mort de pendrars, Jean-Claude Lovey, pour sa part, fut l'un des premiers!

f

traiter le problème des affabulations constantes dont regorge l'oeuvre de Cendrars:

(2)\Le Nouvel Observateur, 28 sept. au 4 octobre 1970, No 307, p. Il. "

(3) Henry Miller, Blaise Cendrars, dans Les Livres de ma Vi~, " traduit de l'amêricain par Jean Rosentbal, Gallimard,

collection Du monde entier, Paris, 1957, p. 63.

(4) A. T'Serstevens, L'homme que fut Blaise Cendrars, oenoêl, Paris, 1972, p. 10.

(11)

o

V'

B

-Nous sommes 1C1 dans un èlimat de.

mythomanie où tout est grçssi, transpos~

quand ce n'est pas inventé de toutes pièces.

Cendrars~est un conteu~ génial. Tout est

pour lui matière à poésie, aussi bien ses rêves que le féel quotidien. Dès lors la

r~ali té peut se présenter avec une prodigieu'se ornementation s~s que la logique interne de l'auteur soit prise en défaut.' Le "je" dont il se sert est autobiographlq6e m@mi s'il ne colle pas toujours à la réalité vécue, parce que la vérité n'est pas néCessair~ent dans la r€alité vécue. (5) ~

Cependant, même Jean-Claude Lovey, qui a voulu faire le point sur l'existence ambiguê de l'écrivain, n'a pu s'em-pêcher de °multiplier les "erreurs et a continué de croire en la légende de l' aventurie"r °et du globe-trotter.

Sans. vouloir manquer de respect envers Cendrars,

-'

il nous est certainement' permis .de croire qu'à force de transposer dans la réalité la vie aventureuse que lui avait suggérée ou imposée son imagination

Je

poète, il en est venu lui-même à ajouter foi aux supposées "histoires vraies" qu'il

o

avait racontées.

Actuellement, il nous est sans doute plus f~cile

~, ~ ~

de parler des "mensonges" de Cendrars, surtout depuis que

plusieurs érudits ont fait la lumière sur les pseudo-prouesses et les vagabond"ges imaginaires de l'auteu~. Dans la préface des oeuvres complètes de Cendrars (Club franç6iis dtl livre),

(

on a parfois l'impression que cet éerivain singulier. fut un

Q imposteur conscient qui ne" cherchait qu'A-étonner, ses lecteurs.

5) Jean-Claude Mvey, Situation de BISl.;i.se Cf!ndrars, ~

(12)

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..

En réalité, ces prétendus)menson~es sont avant tout l'expressio~d'un appétit du yoyage et de l'action violente que Cendrars n'a jamais réussi à satisfaire.

1

Né à"La Cha~x-de~onds, non loin de Neuchâtel,

l~ premier septembre 1887, Frédéric-L~uis SauseF, le futur Blaise Cendr~rs, ~onnut une enfance confortable, étant fils d'un bourgeofs aisé.' L'enfance mouvementée

. L " •

dont parlent ses biographes reste à éclairèir, car le jeune Frédéric n~-clJlentionne nulleme~t

.!dans

ses premiers

1

écri trs les séjours en' ,Egypte, en Sicile, à. Par~s, en

<-Angleterre et à Naples ~uc Cendra~ prétend avoir faits à la suite de son

p~re,

dans

Boufling~er.

Un fait demeure certain: durant son adolescence, Cendrars l i t beaucoup. Passionné de' lecture, il ti~dra de ~~-ci un gont d'aventure et d'évasion qui l'influertcera toute sa vie.

En 1904, à l'âge de dix-sept ans,

ce~dr~rs

r

part pour Saint-Pétersbourg. Envoyé par son père pour faire un stage dans l'entreprise commerciale d'un

\

compatriote, un certain Leuba, entrepreneur d'horlogerie, i l devient correspondant français-allemand chez ce d~ier,

durant près de trois ans. Nous sommes loin de l'éva~ion par la fenêtre de la maison paternelle et de toute la

-légende russe que Cendrars a étlifi~edans ses livres, et ses bïographes après lui. Dans ses carne~s de jeunesse, il n'est pas une seule fois question de Moscou, encore~

(

~~s du Transsibérien et de la Chine. En 1907,

"

Leuba et revient à

Cendrars quitte son emploi chez ,~onsieur

Neuchâtel. Il dépose à la Cai~se d'Epargne ses économies russej et entreprend des

l'Université de Berne. Il y rencontre

é~udes de médecine à Féla Pozn~ska, une

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(13)

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10

-€tudiante polonaise venue de Saint-Petersbourg où,

en' 1906, elle avait passé son examen de "matura", avant d'obtenir de son père l~ permission.de veftir pours~ivre

ses études en Suisse. (6) Il poursuit durant ·trois ans

ses études ~ Berne, puis, en,~909, y renonçe défi~i~ivement.

Dans son oeuvre cependant, Cendrars affirme

avoir quitté l'université, deux ans plus tôt. Agé de vingt ans, nOUq dit-il dans L'Homme fouçroyé, il serait alors arrivé à Paris. Grâce à l'héritage d'une tante, il aurait acquis une proPfiété dans la banlieue et d~cidé de se faire epiculteur:

Je faisais pour 8.000 francs de miel par an.

J'étais riche.

Et -je lisais et j~écrivais des vers. Les premiers! (7)

~, /

Si. l'on en croit ses biographes, Cendrars se lasse rapidement Qe l'apiculture et ést bientôt envahi par le d€sir de voyager. Au hasard des il veut suivre désormais la vocation du risque ét

en 1909, il est à Bruxellés, puis, à Londrès'Q~ il devient

jongleur dans u!l music-hall,'" partageant, le sb"ir, la chambre J

de Charlie'Chaplin (!), alors jeune €tudiant en medecine. La même année, il retourne en Russie, et c'est là qu'il

Légende. de NovgQrode

,J' •

publie

o en russe son premier roman: La

touj~introuvable

••. ). '. (livre c (6)

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(7)

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-Bien que Féla fût d ,'origin'e polonaise (Cf; Inédits. secrets, p. 33), la plupart des biographes ~e Cendrars nous disent qu'elle ~tait Russe. Elle est née en tout cas à Iodz, en Russie~ le 6 décembre 1885. '

Blaise Cendrars, L'Homme fou~royé, Tome It, Oeuvres complètes, Editions Deno~l, Paris; 196~,·p. 192.

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(14)

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Cendrars se serait ensuite rendu aux

Etats-Unis, puis, a~ Canada on, il aurait travaillé comme ouvrier agricole et conducteur de tracteur, près de Winnipeg. ~En 1910, iÎ aurait voyagé continuellement: Anvers, New York, Saint-Jean de T~rre-Neuve, Parts et

.

New York à nouveau. Employé à l'Uranium Steam Ship, il aurait été interprète et convoyeur des plus misérables

émig~ants d'Europe. III aurait ainsi fait p.lusieurs fois la traversée Libawa-New York.

Faut-il préciser que parmi tous ces voyages,

C extraordinaires très peu ont réellement eu lieu? En avril 1910, ,Féla cite dans ses notes une phrase de

Cendrars qui nous éclaire un peu sur l'état d'esprit du futur écrivain:

1

,

Je regarde les couleurs du couchant qui me donnent le mal du départ. (8)

En jUillet, Cendrars part pour Bruxelles. Le mois suivant,

l

il est à La Panne avec Féla. Les ,deux amoureux vivent très pauvrement. Depuis quelques mois, Cendrars a

découvert-.A

l'oeuvre de Remy de Gourmont qu'il s'est mis à étudier -" ' avec

~.

Au mois d' oc'tobre, i l se rend à Paris avec

Ffola. Il écrit alors un conte~. sorte d'allégorie ?nirique, qui s'intitule Au pays des Images, et qu'il dédie à sa

~

-compagne. Il cherche à placer ses premiers textes et

collabo~e ~ des revues, notamment à L'Etudiant de Paris et

à La Forge, sous le nom de Freddy Sausay.

(8) Blaise Cendrars, Inédits secrets, p • • 7.

1

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(15)

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12

-Au début de 1911, Féla reço~t la nouvelle de la mort de son père et décide de se rendre à New York, où habite sa soeur, pour y régler certaines

affaires de famille. Seul à Paris, Cendrars se souvient avec nostalgie de son propre voyage d'il y a. sept ans, en Russie. Découragé par son échec dans le monde des lettres, il retourne à Saint-Pétersbourg. Mais dépourvu de' ressources matérielles dans la capitale,tzariste, il passe des journées assez pénibles. Leuba, son ancien patron, ne l'ayant pas repris, il cherche vainement un autre emploi. Il se met à écrire des lettres angoissées

à Féla, qui lui donne finalement la possibilité d'aller la rejoindre en Amérique, en lui envoyant un billet de train et bateau Saint-Pétersbourg - New York.

Parti en novembre 1911, Cendrars arrive à New York le mois suivant. Le jour de son départ, il avait écrit:

Je cherche en voyage un moyen-âge impossible.

En Russie, j'en ai trouvé une illusion ;' presque raisonnable. Cette foule, ces paysans, ces soldats en (esclaverie) toute la vie groui lante des petites gens sales et loqueteux, es brandons des passions, les fièvres de a foi, parfois les névroses hallucinées et stiques/presque, la tristesser

la mélancolie et cette résignation du "nonladro" asiatique tout eci et tout cela, et jusqu'à~

la force d la" lice, brutale en son insolence, est bien la qui sourd des fois avec fracas d'entre les pages de nos vieux chroniqueurs. (9)

Une fois aux Etats-unis,~l avouera avec aigreur:

Sale pays! Une Suisse encore plus,inhurnaine, plus m~rcantile, plus mécaniq~e, sans bonhomie,

(16)

o

13

-rigide, protestante, anglicane, puritaine, poussée à la hauteur d'une hérésie!

Les gens: des bourgeois endimanchés, corrects qui, comme les chiens, se fourrent le nez dans le cul. Pour sentir'quoi, l'amour? Non, l'argent!

(

...

)

Je me sens autant dépaysé qu'en Suisse. (10) A New York, le jeune écrivain en herbe commence

"

un texte: Hic Haec Hoc, où figure sa nouvelle/signature: Blaise Cendrart, avec un t. Durant les mois de février et mars 1912, il seGretrouve encore une fois seul, Féla étant partie enseigner dans une école de rééducation. Désespéré, il' écrit:

1

je crie et ( ••• ) dors avec de la lumière dans la chambre: sans le sous, traqué, inquiet, ne' pouvant pas payer la chambre, etc., comme à

Bruxelles, ne trouvant rien, n'ayant rien à trouver d'ailleurs, avec des chapitres de roman en tête que je (ne) puis pas écrire! ... (11) Mais la misère ne réussit pas à l'abattre. 'Travaillant

presque jour et nuit, il se met à écrire plusieurs textes en même temps. Une fois le printemps arrivé, il a mis au point Aléa, a écrit Séquences et, surtou~ Les Pâques. Il adopte définitivement son",nouveau nom d'écrivain: Blaise , ,

cendrars.

A Rentré en Europe, au mois de juin 1912, Cendrars se rend à Gen~ve, puis, le mois suivant, s'iQstalle à Paris. Sans amis et sans argent, i l souffre à nouveau de l'absence de Féla, ~estée en'Amérique. Le 17 septembre, il est arrêté pour avoir volé Plac~ du Palais-Royal, à l'étalage de la

{lO} Il est d'ailleurs souvent arrivé à Cendrars d'oublier qu'il était Suisse ••• Dans Au coeur du monde, il prétend même être né à Paris, 216, rue Saint-Jacques, à l'Hôtel des Etrangers, dans la maison oit fut écrit Le Roman de la ROse. Il en est résulté de la confusion,

et

plus~eurs

d~ctionnaires et biographies affirment, aujourd'hui encore, (11) que Cendrars est né à Paris. Blaise Cendrars, Inédits secrets, p. 202. ~

(17)

el

1

14

-librairie Stock, L'Hérésiarque de Guillaume Apollinaire. Mais il ne reste en prison que quelques jours, la police se montrant 'clémente d~vant un larcin aussi peu important •..

Bientôt, avec l'aide de deux amis, Emil Szitya et Marius Hanot, Cendrars fonde une revue littéraire franco-allemande Les Hommes nouveaux, dont le premier

, ,

numéro paraît le 25 octobre. Durant l'automne 1912, il ouvre aussi un "Bureau Internatioha1 de Traduction". Lui-même polyglotte, Cendrars accepte de traduire des

pO~mes, des romans, des pièces ,de th€âtre, des ouvrages philosophiques et sociologiques. En même temps, il travaille pour de multiples publications dont certaines

s~nt fort éloignées du domaine litt~ra~re: Revue

Inter-nationale de l'Industrie, du Commerce et de l'Agriculture,

Le Monde Industriel, La Revue des Industries de l'Alimentation,

,

etc. Il écrit de plus sur commande une monographie sur le peintre Odilon Redon, des articles sur le douanier Rousseau et sur les maîtres de la musique russe.

Au début de novembre, paraît un numéro "hors

série" des Hommes nouveaux: Pâques, po~e de Blaise Cendrars. L'auteur en envoie un exemplaire à Guillaume Apollinaire qui répond en lui faisant part de son dési~ de le rencontrer. Chez Apollinaire Cendrars rencontre lei peintres Sonia et Robert Delaunay. Bientôt, il est présenté à Remy de Gourmont et se voit introduit au Mercure de France. La vie de Cendrars change alors radicalement de ,couleur. Le nou~e~u po~te se fait de nombreux amis' ~ Montparnasse: Modigl~~ni, Chaga1, Fernand Léger, et plusieurs autres/moins connus aujourd'hui. Mais si son nom s'impose rapidement dans les milieux artisti-ques, ses ressource~ pécuniaires restent minime,s . En mai 1913, Fé1a rentre des Etats-Unis et vient le rejoindre. Pour gagner un peu d'argent, Cendrars continue à s'astreindre

A.

div~rs travaux.

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(18)

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15

-Aprês son troisième num~ro, la revue Les Hommes nouveaux cesse de paraître, faute de fonds. , Entre-temps, Cendrars pr~pare une nouvelle oeuvre. Sous forme d'un d~pliant de deux m~tres de haut qui est illustr~ en "couleurs simultan~esft par Sonia Delaunay, 'La Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France paraît au d~but de septembre.o " ~a

critique d~clenche alors une pol~mique sur le ·simulta-nisme" qui se prolongera jusqu'en juillet 1914. Cendrars n'en con~ue pas moins à publier des poèmes et des textes dans diff~rentes revues, en particulier dans Les Soir~es

de Paris, celle d'Apollinaire, et dans Le Mercure de France.

Au cours des ann~es 1913 et 1914, i l ~crit' la plupart des po~es qui seront publi~s en 1919 sous le

titre Dix-neuf poèmes ~lastiques. Avec APollinaire,

Cendrars se fait le porte-par~le d'une po~sie "moderniste" qui, comme son nom l'indique, se veut fonci~rement mo~erne

d'inspiration et de forme. Parti d'une r~action contre ce que le symbolisme a de trop ~loign~ de la vie, le mouvement,

mode~iste va ~ercher

a

ramener la poésie vers 'une r~alit~ plus tangible. En prodnisant une po~sie de l'actuel et

du r~el, cet esprit ~tique nouveau amêne une r~forme

pro-fonde de l'~criture.

Autant les symbolistes d~siraient s'~vader de

la ~alitê quotidienne, autant les poêtes modernistes

veulent s'exalter au spectacle de ce que Cendrars appelle

le p~fond Aujourd'hui, 00 "les cosmogonies revivent dans

les marques de fabrique", 00 • de tous oat~s les

(19)

, - l ,

16

-atlantiques s'avancent vers leurs

o

oü tout est dynamisme et action. "a pris conscience de son époque.

corre~pondances" (12),

Le poJte d'aujourd'hui Il est la conscience de cette époque", affirmera Cendrars. (13)

Tout ce qui caractérise le XXe siècle, aussi bien les machines, les affiches que ~a vie trépidante et bigarrée des grandes capitales, devient ainsi ~atière ~ poésie. Friand du fait brut et de l'actualité, Cenprars contribue grandement à élargir la notion même de poésie. Dans Derni,ffe heure, "Télégramme - poème copié dans

Paris-Midi" (janvier 1914, le dixième des Dix-neuf poèmes élastiquet), il recopie des fait-divers et les découpe en versets. Il traite ses poèmes de "documentaires" et n'hésite pas à parler de Lettre-Océan:

.

La lettre-océan n'a pas ,l'été inventée pour faire de la poésie

Mais quand on voyage quand on commerce quand on est à bord quand on envoie des

lettres-océan

On fait de la poésie (14)

Cendrars se fait aussi le promoteur d'une technique d'écriture très fiouvelle: il compose à partir d'un amas d'objets très différents qui, pris dans une même lumière, lui donne la possibilité d'harmoniser les masses,

(12) Profond Aujourd'hui, Plaquette publiée par Cendrars en

1917 (La Belle Edition, Paris, et reproduite dans Aujourd'hui, Grasset, 1931, p. 10 et 13.

(13) Conférence Sur

tes

Poètes (Sâo-Paulo, 1924), reproduite dans Aujourd'hu1, p. 165.

(14) Blaise Cendrars, Lettre-Océan, dans Feuilles de route, l, Le Formose, Au Sans-Pareil, Paris, 1924, reproduite dans / Au Coeur du Monde, Collection Poésie, Gallimard, paris,

1968, p. 22.

If

(

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(20)

17

-o

de juxtaposer les' sensations et les rfialitfis psychiques ,~ ou phy~iologiques, d'entrechoquer les images. Il recom-pose la 'réalité fragmentée en vers où le compte de syllabes n'intervient aucunement:

Etincelles

,Jaune de chrome On est en contact

De tous les côtés les transatlantiques s'approchent

S'~loignent

Toutes les montres sont mises à l'heure Et le~ cloches sonnent

~ Paris-Midi annonce qu'un professeur allemand a ~té Mangé par les cannibales au Congo C'est bien fait

L'intransigeant ce soir publie des vers pour

cartes postales ..

C'est idiot quand tous les astrologues cam-briolent les étoiles

On n'y voit plus J'interroge le ciel

L'Institut Météorologique annonce du mauvais temps (15)

Apollinaire, quant à lui, suivra d'emblée la voie ouverte par cette nouvelle poésie dynamique,:

o

paris

Du rouge au vert tout le jaune se meurt' Paris Vancouver Hyères Maintenon New-York

et les Antilles

La fenêtre s' ouvre comme une orange Le beau fruit de la lumière (16)

Il est troublant n~anmoins de voir combien frêquemment l'auteur de Calligrammes réutilise les notations et les

(15) Blaise Cendrars, Crépitements, (neuvième des Dix-neuf poèmes éla~tiques, septembre 1913, poème reproduit dans DU Monde entier,' Collection Poésie, Gallimard, Paris,

1967, p. 89. 1

(16) Guillaume Apollinaire, Les Fen@tres, dahs Calligrammes, collection Poésie, Gallimarq, Paris, 1966, p. 26.

(21)

-e

18

-images de Cendrars. Dans ~deux derniers vers que' nous venons de citer, on~ facilement remar~uer par exemple la reprise d'une idée de 'Cendrars:

Tout est couleur mouvement explosion lumière

La vie fleurit aux fenêtres du soleil Qui se fond dans ma bouche (17)

, , Il reste aussi la vieille ,polémique qui mit aux prises les partisans d'Apollinaire et les exégètes de Cendrars, polémique qui est d'ailleurs loin d'être apaisée aujourd'hui. Elle repose sur les nombreuses

b

analogies entre quelques pièces d'Apollinaire et La Prose du Transsibérien de Cendrars. Selon certains, Apollinaire aurait antidaté les poèmes incriminés pour faire croir~ à un plagiat de Cendrars. De 'plus, ce

serait sous l'influence des Pâques qu'Apollinaire aurait supprimé in extremis la ponctuation sur les épreuves

d'Alcools, titre proposé par Cendrars lui-même pour remplacer Eaux-de-vie, celui qu'avait d'abord retenu Apollinaire. La

i "

plupart des critiques s'accordent aussi à reconnaître un

changement de front chez Apo~linaire, une fois que ce dernier eut découvert l'oeuvre de Cendrars. Quant à Cehdrars, il ne prit jamais position daps ce déôat, malgré les questions pressantes de plusieurs interviews. Quoiqu'il' en soit, si on combine les caractères communs aux Pâques et à Zone,avec

les effets rech~chés dans la présentation de La Prose du Transsibérien, on obtient une três bonne idée de la poésie

.cubiste" telle qu'elle correspondait à l'esthétique élaborée par Picasso, Derain et Vlaminck, à la veille du premier

conflit mondial.

(17) Blaise Cendrars, Aux 5 coins, (daté de février 1914, le treiziême des Dix-neuf poêmes élastiques) reproduit dans Ou Monde entier, p. 97.

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(22)

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En septembre 1914, avant de partir lui-même pour le front, Cendrars épouse Féla qui lui a déjà donné un enfant quelques mois auparavant. Démobilisé au prin-temps de 1916, il revient vers elle un bras en moins. Son ~éjour au front l'aura beaucoup marqué, autant sur le plan physique que moral. (18)

L'oeuvre poétique de Cendrars ira en s'augmentant jusqu'en 1924: Le Pqnama ou les aventures de me~ sept oncles

(1918), Dix-neuf poèmes élastiques, Du monde entier (1919) Anthologie nègre (1921), Kodak (1924). Poète de la vie moderne, Cendrars s'intéresse bientôt à une nouvelle forme d'expression: le cinéma. Il se rend en Italie et s'occupe de films à court métrage pour le compte d'une compagnie. Ayant rencontré le cinéaste Abel Gance, i l collabore avec lui, en 1921, à la réali~atioq du long métrage La Roue. Mais comme i l ne tire de- ses expérïences cinématographiques que de pauvres bénéfices, i l renonce rapidement à ce métier.

A en croire Cendrars, l'Amérique devient alors son lieu de prédilection:

••. de 1924 à 1936 pas une année ne s'est

écoulé~ sans que j'aille passer un, trois, neuf mois en Amérique, surtout en Amérique du Sud. (19)

Ses biographes le présentent, à cette époque, comme un

chasseur de fauves et un prospecteur. Or, en fait, Cendrars ne s'embarque pour le Brésil que deux fois et sur l'i~vitation

(18) Afin d'éviter les redites, nous ne parlons pas ici d'une façon détaillée de la participation de Cendrars à la

premi~re guerre mondiale, tout le deuxi~me chapitre de ce mémoire y étant consacré.

(19) Blaise Cendrars, L'Homme foudroyé, p. 275.

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(23)

'1

20

-o

d'un ~écène, soit son ami Paulo Prado, un riche planteur de café. (20) Ayant toujours rêvé d'une longue navigation dans les mers du Sud, 11 ne peut malheureusement pas se

permettre de voyager longuement. Faute de~moyens pécuniaires, il n'aura d'autre possibilité que de s'évader dans ses rêves. c'est aussi d'une façon très onirique qu'il parcourra les îles du Pacifique et bie,n d'autres endroits du mondé faisant partie de ce qu'il appelle son "Utopie-land", celui du lointain et de l'aventure.

Certes, sur le plan littéraire, de ~elles aspirations conduisent Cendrars à écrire des romans ,pleins d'aventure

et de ~angér: L'Or (1925), Moravagine (1926), Le Plan de l'Aiguille, L~s Confessions de Dan Yac~ (1929), Rhum (1930).

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En 1938, il pù~lie un livre dont le titre résume bien

, '

l'existence qu'il aurait voulu mener: La Vie dangereuse; En réalité, depuis 1932, il n'a surtout fait que du journa-lisme. Renonçant pour quelques années à des oeuvres d'enver-gure, il publie des récits assez brefs qui sont tous néanmoins orientés"vers l'aventure: Panorama de la Pègre (1935),

Hollywood (1936), Histoires vraies (1937), D'Oultremer à Indigo (1940) •

En 1939, peu de temps après l'ouverture des hostilités, cendrars sollicite un nouvel engagement. Sa mutilation lui

interdisant tout service actif, il accepte d'être nommé corres-pOndant de guerre auprès du rrrand Quartier Général britannique. Il se rend en Angleterre, puis revient en France, dans le

secteur d'Arras. Il su-it alors le sort des armées, séjournant

(20~ Cf. A. T'Serstevens, L'homme que fut Blaise Cendrars

(24)

o

)

21

-~ Louvain, Bruxelles, Lille, Amiens. Le 18 mai 1940, il publie ses reportages sous le titre Chez l'Armée anglaise. Mais à peine sortie de presse, l'édition est

.

,;

saisie et détruite par les Allemands qui saccagent aussi les papiers et le domicile de l'auteur.

En juin, Cendrars est nommé correspbndant auprès,

.

de la R.A.F. pour le journal Paris-Soir. Le 17 juin, à Barbezieux, il apprend la-nouvelle de

lla~istice:)

••• j'étais seul,

lat~te Vid~)~t

noire, et j'eus une impress',on ~hyxie, de mort, la mort de la France .. (21)

Le 14 juillet, il se fixe à Aix-en-Provence. Le coeur serré, il n'écrit pas un mot durant trois ans. Editeurs, hebdomadaires, )ournaux le sollicitent en vain. Il préfère

ù

, se taire et cultiver des plantes médicinales:

"Les vaincus doivent se taire. Comme les graines!", écrit Saint-Exupéry dans Pilote de guerre ( •••

14.

Je me tais ais donc et

germais au milieu de mes graines qui fructi- ,,' fiaient et rapportaient. (22)

Ep 1943, à la suite d'une conversation avec son

ami Edouard Peisson, i l se remet àu travail littêrq~re. Quatre épais volumes, qui sont en quelque sorte les "confessions"

(très romancées, i l va sans dire) de l'autegr paraissent peu après, presque coup sur coup: L'Homme~foudroyé (1945), La Main coupée (1946), Bourlinguèr (1948), Le Lotissement du Ciel

(1949) •

(21) Blaise Cendrars, L'Homme foudroyé, p. 305.

(22) Blaise Cendrars, La Main coupée, Tome II, Oeuvres complètes, Editions DepoMl, Paris, 1960, p. 476.

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(25)

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22 -ù

En 1949, Cendrars retourne à Paris qu'il ne quittera plus jusqu'à sa mort. 'L'année suivante, il se marie avec la comédienne Raymone (Duchateau). Peu ,après,

i l enregistre pour:_21a radio des "Entretiens avec Michel Manoll". Il transmet alors à des millions 'd'auditeurs

la légende qu'il a toujours développée

~:

\iavorisée dans ses livres. En 1955, Cendrars publie son dernier roman au titre encore évocateur de son rêve de voyages:

Emmène-mo~ au bout du monde.

Jouissant d'un grand succès auprès du public,

i l reçoit d~André Malraux, en 1959, la cravate de Commandeur de la Lé~ion d'Honneur

ù Finaleme~~, le 17 janvier 1961, la

ville de Paris lui décerne son Grànd prix littéraire. Mais

compl~tement

aphasique et réduit à

!'immObilit~

la suite

d'une atta'que d' hémiplégie, Blaise Cendrars n'est pas là pour recevoir son prix. Il meurt quatre jours plus tard, après avoir lutté soixante heures danq le coma.

A la lecture de son't"oeuvre, on pourrait croire

J

qu'il y a chez Cendrars "une haine farouche de toute

servi-,. ù

~~ tude, de toute oppression, de toute entrave à la li~erté individuelle". (23) De fait, dans ses livres, seule une très grande libe~té.lui permet de vivre atlssi intensément

....

tant de randonnées, extraordinaires autour du globe. En

lisant Bourlinguer, on pourrait croire que Ceqdrars cherche dês l'adolescence à orienter lui-même sa vie. Il n'accepte pas .,le conformisme bourgeois et veut échapper II l'oppression que constitue à ses yeux la vie 'familiale de Neuchâtel.

"

(23) Jean-Claude Lovey, Si~uation de Blaise Cendrars, p. 160.

(26)

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- 23

-Plusieurs fois dans sa vie, il rêp~te ce geste d'évas~n. L'action directe, sous la forme'

~.;'>..

d'incessants voyages, lui permet alors de se libérer et d'influer sur son destin. Le départ continuel

devient même une nêcessité vitale afin d'atteindre une existence libre de toutes les contraintes familiales, \ sociales, artistiques et moralesl

• ) 0 lOb d

Dans son oeuvre, cette V1e 1 re, Cen rars

la veut aussi dangereuse. Il se donne les traits d'un homme d'action pour qui l'aventure et le risque conduisent

• L

-à un véritâble hérofsme, en lui permettant d'aller cons-tamment jusqu'au bout de ses possibilitês: .,.

.... ~ ...

'.

. .• dites bien à vos amis, l e s f -ètes, que la vie est dangereuse aujou d'hui et que celui qui agit doit aIl jusqu'au bout de son acte sans se plaindre. (24)'

Dans Elo e de la vie

tr~s euphorique pour existence:

l'auteur use d'un style sa conception d'une telle

J'ai le sens des responsabilitês, moi. Hê bien, i l faut savoir prendre les virages sans ralentir et franchir les ponts branlants en vitesse pour êviter les catastrophes, et tous les r~glements

du monde n'y peuvent rien. Il faut avoir de.,.,l'initiative. (25)'

.,.

Ironie du sort, Blaise Cendrars a·vêcu presque toute sa vie attelé au travail. Il a passé le plus" clair de son existence à aire et à écrire: ce qui nous a ~ans

doute valu des aventures plus belles et plus nombreuses

que ~utes celles qu'il aurait pu viyre réellement.

(24 )

(25)

Blaise Cendrars, Eloge de la vie dangereuse, dans

Aujourd'hui,. Tome V, Oeuvres compl~tes, Editions DffuoêI, par1s, 1962, p. 158.< -Ibid., p. 157.

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(27)

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24

-Ecrivain:singulier, Cendrars avait voulu faire de ~,

l'aventure vécue le but principal de sa vie et le thème essentiel de son oeuvre. Il en est venu ~api­

dernent à confondre sa vie et ses' ~crits; de sorte que longtemps même après sa mort, l'image du globe-trotter qu'il nous avait donnée a prévalu d'une façon légendaire sur -celle plus vraie d "un herme de lettres qU,i, tout au

1

long de son oeuvre, nous p~le de "risque" et d'" inéonnu n,

mais qui ne peut faute de t~mps et d'argent assouvir sa soif d'aventure et d'évasion.

Mais i l demeure que Cendrars a été s9ldat

,

durant la première guerrè mondiale. De nombreux critiques (Rousselot, Parot, Lovey, T'Serstevens.) ont vu dans l'en-gagement militaire de l'auteur une merveilleuse occasion

,

de satisfaire son goftt pour l'aventure et le danger. Or, Cendrars cédai't-il uniquement à l;attrait de la vie ' dangereuse? Affirmer que oui serait oublier totalement le climat politique qui régnait à Paris en septembre 1914.

Jeune poête moderne, défenseur de l'esprit nouveau, Cendrars n'aurait-il pas plutôt été persuadé de la justice de cette guerre? De plus, i l faut tenir compte du fait que Cendrars était un ~tranger, vivant avec une étrangêre et qu'il avait

A cette, époque un enfant à nourrir. No'échappait-il pas en s'enrôlant à toute suspicion de la part des Français? Ne permettait-il pas à sa femme et son enfant de vivre sans harassements? OU n1~chappait-il pas lui-même à

l'enlisement familial qui le guettait? Nous aimerions, dans le chapitre suivant, ~erner les motifs exact~ de la'

c

participation de Cendrars au premier conflit mondial et faire l'historique de celle-ci.

(28)

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CHAPITRE ,II

LA PARTICIPATION DE CENDRARS A LA PREMIERE GUERRE MONDIALE·

/

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(29)

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C>

S'il faut.en croire Féla, sa compagne de l'époque et future épouse, Blaise Cendrars, A la

veille du premier conflit mondial, ne crpit pas encore A l'éventualité de cette guerre. (1) Ressortissant d'un pays neutre, il affirme cependant qu'il partira volontaire, si jamais elle ·éclate. (2)

.

Or,

A

la fin juillet 1914, la tension poli-tique est grande dans la capitale française. L'air devient lourd d'enthousiasme patriotique, enthousi~me

qui se retou~era bientôt contre les étrangers, beaucoup

~ant accusés ou soupçonnés d'espiunnage. Le 31 juillet,

Jean Jaurès, qui esp~re toujours que l'Internationale

ouvri~re pourra empêcher la guerre d'éclater est assassiné.

Passion et surexcitation: partout, dans Paris, l'animation se fait très intense. Le 2 août, la mobilisation gên~rale

est d~crétée: la France entre en guerre.

Toutefois, le 29 juillet, soit quelques heures

A

peine avant l'assassinat du chef socialiste et l'annonce de la mobilisation générale, les journaux ont dé;A publié le texte d'un appel qui va obtenir un retentissement con-sidérable. Cet appel s'adresse

A

tous les étrangers amis de la France. Il les somme de s'engager dans l'armée française:

L'héure est grave.

TOut homme digne de ce nom doit aujourd'hui agir, doit se défendre de rester .. inactif au milieu de la plus formidable conflagration que l'histoire ait j~ais pu enregistrer.

TOute hésitation serait un crime.

(1) Cf. Blaise Cendrars, Inédits secrets, p. 377. (2) Idem.

(30)

- 27

-point de paroles, donc des actes. Des ~trangers amis de la France, qui pendant leur s~jour en France, ont appris à l'aimer et à la ch~rir comme une seconde patrie, sentent le besoin im~rieux de lui offrir leurs bras.

Intellectuels, ~tudiants, ouvriers, hommes valides de toute sorte - nés ailleurs, domi-ciliés ici, nous qui avons trouv~ en France la nourriture matérielle, groupons-nous en un faisceau solide de volontés mises au service de la plus grande France. (3)

AU bas de cet appel sont apposées dix-sept signatures, dont celle de l'écrivain Riccioto Canudo et du sculpteur Csaky. Première de la liste, celle de Blaise Cendrars y apparaît

orthographi~e Blaise Gendrars. (4)

Comme beaucoup d'autres artistes ~trangers, Cendrars ~

en signant un tel appel ne ladsse plus de doute sur sa fidélit~

à la France. Alors que l'espionnite s~vit, le jeune poète se d~douane entièrement. Quant à F~la, qui est regàrd~e d'une façon haineuse par ses voisins, à Forges par Barbizon, elle

r~ussit à convaincre le maire du village qu'elle n'est pas une

ennemie en lui montrant un quotidien qui reproduit l'appel.

~Certes, dans ce texte, Cendrars fait preuve d'un

grand patriot~sme envers la France, sa "seconde patrie". c'est en France, dit-il avec les autres signataires qu'il a

trouv~ sa' "nourriture matérielle". Si, "au milie~ de la plus formidable conflagration qùe l'histoire ait pu enregistrer", il sent le "besoin impêrieux" d'offrir ses bras au pays qu'il chérit, sans doute croit-il alors l la justice de cette

guerre. "Tout homme digne de ce nom dOit,agir", c'est-à-dire doit défendre le sol national contre les barbares: tel semble

."

(3) cit~ dans Hughes Richard, ·Blaise Cendrars s'en va-t-en

guerre", Le Journal de Genève, no. 229, 2-3 octobre 1965,

p. Ill: ..

(4) Une "coqui1le·, nous dit Cendrars d~s 'La Main COu~e, p. 405.

(31)

-- 28

-~tre 'le sens v~ritable,

a

peine mitigé, de cette phrase.

N~anmoins, outre ce patriotisme très évident, on peut croire qu'un autre mobile a aussi poussé Cendrars A s'engager: ses difficultés p~cuniaires. En effet, durant le mois de juillet 1914, la situation financière du poète laisse beaucoup à'désirer. Ayant un garçon de trois mois

et la mère de ce dernier

A

nourrir, Cendrars s'ingénie

A

trouver du travail. Mais malgré toute sa bonne volonté, il n'est guère capable d'aider aux tâches familiales. Vers le milieu de l'ét~, apr~s avoir passé quelques semaines à la campagne

A

travailler aux champs, il nIa plus un sou en poche. Cendrars, nous dit Féla, en vient

A

perdre. patience:

.•• il fondait en larmes. C'était deux enfants que j'avais ~ soigner. (5)

Et, plus loin, 'elle ajoute au sujet de son d~sir de s'engager:

l

Il me demandait de le conseiller:

f~lait-il qU'f~lait-il parte ou qu'f~lait-il reste? Il ne

pouvait se décider ~ me laisser et ne' pouvait se rêsoudre A rester les bras crois~s. Ici il était retenu, la il ~tait attiré. Je ne le retins pas, et lui r~pondis: "Si tu sens que ton devoir est de part~r, pars., Moi, je me ' débrouillerai." (6)

Chez la plupart des biographes de Cendrars, l'enga-gement militaire de l'auteur apparaît sous un tout autre jour. A. T'Serstevens, bien qu'il s'efforce constamment de démystifier le pseudo-aventurier que fut Cendrars, écrit au sujet de son eng agamen t :

(5) Féla poznanska-Cendrars, Récit d'une vie, dans Inédits

secrets, p. 377. 1

(6) Ibid., p. 379

(32)

- 29

-Je m'en .voudrais de parler ici d'amour pour la France et autres poncifs trico-lores. C'~tait pour lui une merveilleuse occasion de satisfaire son goOt pour

l'Aventure, et la guerre ~tait sans doute la plus chaude que pOt rêver' un homme de sa trempe. (7)

De faï t, dans son entendre que son geste tenait d'aventure et de danger:

oeuvre, Cendrars nous laisse

vraiment

de sa soif

Je m'êtais engag~, et comme plusieurs fois d~jA dans ma vie, j'~tais prêt A . aller jusqu'au bout de mon acte. (8) Mais dans La Main coupêe, Cendrars raconte aussi qu'au cours de la guerre, quelqu'un lui avait demand~ la raison

d de son engagement volontaire. L'auteur aurait alors

rêpondu:

1 • 1

- MOi ? Parce que je dêteste les Boches! (9) Prenant ces paroles au pied de la lettre, un des nombreux

biographes d'occasion de Cendrars n.'h~site pas l affirmer

10

que le poête d~testait les Allemands "avec cette rare passion des Sui~ses al&aaniques ayant optê pour la France". '(10)

Peut-être devrait-on toutefois s'arrêter sêrieusement au souci de fraternitê humaine de notre Parlant du poête allemand Rilke, Cendrars ~crit dans

foudroy~:

plus auteur. L'Homme

\

••• qu'~tait-il devenu alors

que

j'êtais

soldat ?

Lés journaux disaient qu'il s'fitait rêfugïê en Su,isse. Comme si la place d'un" po~te

(7) A. T'Serstevens, L'homme que fut Blaise Cendrars, p. '28.

(8) Blaise Cendrars, La Main couPée, p.

413.

(9) Ibid., p. 526.

(lO)Jean Bubler, Blaise Cendrars, COllection ·Cfil'britês suisses·, Editions du p~orama, Bienne, 1960, p. 62.

(33)

tJ

- 30

-n'est pas parmi les hommes, ses f~êres,

quand cela_va mal et que tout croule,

l'humanit~, la civilisation et le réate.·

(11)

Il ne serait certes pas n~gligeable de vpir dans cette

solidarit~

approfondie avec les hommes un Jotif humanitaire

qui a pu peser dans l'engagement de Cendrars, poête moderne,

d~fenseur de l'esprit nouveau et soucieux du bonheur terrestre

de l'humanit~.

o Lorsqu'il signe l'appel aux étrangers amis de la

France, Cendrars est donc loin de céder uniquement h l'attrait de la vie

danger~se.

Il nous .faut alors reléguer assez loin l'opinion de no~~x biographes qui 'ont vu dans l'engagement militaire de Cendrars la possibilité pour l'auteur de mener une vie violente et sportive. Cendrars d'ailleurs avait déjA imaginé dans La Prose du Transsibérien un tableau três sombre , ~e la guerre russo-japonaise de 1905:

.

En Sibérie tonnait le canon, c'était la guerte La faim le froid la peste le choléra

Et les eaûx limoneuses de l'Amour charriaient des millions de charognes (~~.)

\

A Talga 100,000 blessés agonisaient faute de soins' J'ai visité les h8pitaux de Krasno!ark

Et

'a

Khilok nous avons croisé

un

long convoi de soldats fous

J'ai

vu

dans les lazarets des plaies b~an~es des blessures qui saignaient'A pleines orgues

Et les membres ,amputés dansaient autour ou s'envolaient dans l'air rauque. (12)

Le 'climat d'horreur qui apparatt ici hisse croire que le poête ne se faisait aucune illusion sur le caractêre exaltant des champs de bataille.

(11) (12)

Blaise Cendrars, L'Homme ~oudroyê, p.

72.

Blaise Cendrars, La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, Tome VI; Oeuvres 'cQmplltes, EditIons

(34)

·.

'"

- 31 -

Ayant ét~ feproduit ~ans les journaux plusieurs fois par la suite, l'appel Canudo-Cendrars fait affluer plu-sieurs milliers d'étrangers dans les casernes. (13) Le 7 aoat, dans le Journal officiel, parait l'avis suivant:

Les étrangers qui désireraient contracter en France un engagement pour la durée de la guerre se présenteront au bureau de recru-tement le plus pfoche de leur résidence

A

partir du 21 août. Ils seront admis au titre de la ~gion étrangère. (14)

Le 3 septembre, Cendrars est reconnu nbon n et signe aux Invalides son engagement définitif sous le nom

de Fréd~ric-Lo~is Sauser. (15) Une fois enr61é, il se

voit affecté non dans la Légion étrangère, mais dans un er .

régiment spécial de volontaires étrangers, le 1 R~giment

Etranger de Paris, 6e compagnie, Se escouade, Se bastion. Caserné

A

Reuilly, il est nommé soldat de première classe, faisant fonction de chef d'escouade, faute d'autres gradés.

En septembre, le régiment de Cendrars compte

parmi ses membres un bon nombre de Chemises rouges garibaldiennes et des Russes. Le mois suivant, cette unité mal entraînée

(13)

(14 )

(15)

88,000, selon Cendrars; Cf. La Main cou~e, p. 404. Hughes Richard est d'avis que, si l'on t1ent compte' des engagements contractés dans toute la France, au moins' 10,000 Suisses se seraient epr6lés; Cf.. "B1aise Cendrars s'en va-t-en a:erre·, p. III.

cité

par Hughes Richar , Idem.

C'est le seul nom de l'auteur qui figure dans les

archives des autorités militaires françaises. Cendrars, dans La Main coupée, p. 405, prétend qu'il a signé son engagement "d'un faux nom anglais·, qu'au régiment, il est resté ~un inconnu" et que "nul ne savait" qu'il était écrivain. Or, d~s le deuxi~e numéro du Bulletin des Ecrivains combattants, son pseudonyme d'artiste apparaît en toutes lettres ••• Mais c'est sous son vrai nom qu'il épousera Féla, le 16 septembre, avant son départ pour le

front. ~

.1

(35)

/

-: 32

est envoy~e au front, à pied, les cadres venant du Corps

J

des sapeurs-pompiers de Paris. Cependant, les hommes ne sont pas men~s tout de suite au combat; leur mission est de préparer déjà la grande (mais malheureuse) "offensive de printemps". A la ~in de l'année 1914, le r~giment se trouve très éprouv~ par le froid et le surmenage. Amput~

des Chemises rouges et des Russes, qui ont form~ une l~gion'

nation~le, il est dissous pour former bientôt avec des légionnaires venus d'Afrique le 3e ~giment de Ma~che du \

1 1er Etranger. Cendrars et ses camarades sont ainsi vers~s,

bien malgré eux, dans la Légion ~trangère.

Le 17 janvier 1915, soit le l66e jour de guerre, le journal L'Intransigeant annonce que "Blaise Cendrars, qui s'est engag~ au 1er Etranger, a ~té nomm~ caporal". (16)

Le Bulletin des Ecrivains qui essaie de rester en liaison avec les ~crivains engagés reprend la nouvelle en y ajoutant l'adresse de l'auteur-combattant: "3e Régiment de Marche du 1er Etranger, 6e compagnie, 2e section". (17) , Dans La Main ~

coupée, Cendrars appelle ée régiment "le 3e dém~nageur",

parce gue dit-il, "nous avions servi de bouche-trou dans les plus sales coins du front du Nord". (18)

Au cours du pr;ntemps 1915, le premier Etranger

• c,

se trouve à la pointe extrême du combat. Cendrars; dan~, La Main coup~e, raconte en détails l'histoire de cette campagne. Il rapporte que son Unit~ devait se d~placer continuellement de la Marne à la Somme et souligne combien ces changements de position déprimaient les soldats:

(16) (17) (18)

L'on restait quatre jours en ligne et l'on redescendait pour quatre jours

a

l'arrière, Cité p~ ~ughes Richard dans "Blaise Cendrars s'en va-t-en iderre", p. III. •

1 eDl.

B1.aise Cendrars, La Main coupêe, p. ,410.

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(36)

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...

1

33

-et l'on remontait a l ' avant pour quatre jours, et ainsi de suite jusqu'a la fin s'il devait jamais y avoir une fin a cette triste histoire. Les poilus ~taient d~cou­

ragês. Ce va-et-vient êtait bien la plus grande saloperie de cette guerre, et la plus démoralisatrice. (19)

, 1

Lorsqu'ils quittent la premiêre ligne, les' hommes ~

de front se retrouvent dans les cantonnements de l'arri~re,

dans des baraquements si inconfortables que cendrars dira: Ces .cantonnements êtaient la deuxibe grande saloperie de cette querre. Il y avait de quoi vous foutre le cafard. On

logeait dans des granges d~glingUêes. On

couchait sur de la paille pourrie dans laquelle les hommes enfouissaient non pas leurs pauvres guibolles esquintêes, mais ces saucissons de Chicago qui schlinguaient, qu'on .lWpelait 'de "la ~iande êlectrique- car aussitôt port~e ,

la bouche, elle vous soulevait le",.coeur (c't!tait instantanê!) et dont les rats se ~galaient

comme de la bonne merde. (20)

" ,

Le rêg~ent de Cendrars occupe ainsi les principaux

seoteurs du front du Nord: Notre-Dame de Lorette, la cr@te

vimy, le Bois

d~

la Vache,·rrise, Tilloloy, la

Grenouill~re,

la ferme Navarin. Presque toujours, les soldats doivent se dêplacer

, 1

brusquement, lorsqu'ils s'y attendent le moins, venant a peine de s'habituer au poste qu'ils occupaient:

Nous autres, on serait bien rest~s jusqu'a la fin de la guerre l l~ Grenoui1l~re, telle-ment on y êtai t pê~re; mais quand on descendait, on ne savait jamais si l'on allait y remonter,

et ce1~ c'était bien la troisi~e grande

salo-perie de cette guerre que de ne jamais savo~

si l'on reverrait le coin tranquille que vai~

que vaille on s '~tait amênagê. (21) "

(19) Blaise Cendrars, La Main coupêe, p. 442.'

(20) Idem. (21) Idem. (l , , ;

.

".,. cf. '" .~

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.~ 1 ~ *'~

(37)

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34

-Au front, Cendrars n'~crit presque pas. A part quelques cartes-correspondance envoy~es à sa femme et à ses amis intimes, il ne produira, semble-t-il, qu'un seul poème: Shrapnells, publié en 1919, mais écrit en octobre 1914. Plus tard, il affirmera ne pas avoir écrit du tout, pas même un mot à sa femme; il refusera de faire

.

partie de l'association des "Ecrivains anciens combattants", soutenant avec fermeté:

p

On est combattant ou l'on est ~crivain.

Ouand on ~crit, on ne combat pas à coups de fusil, et quand on tire des coups de fusil, on n'~crit pas, on écrit apr~s.

(22) Au front, j'étais soldat. J'ai tiré des coups de fusil. Je n'ai paS écrit. (23)

En juillet 1915, C~ndrars obtient sa première

permission. Il se rend à Paris, puis va retrouver Féla à Forges

'~1'

---(22) (23) (24) (25) (26)

Blaise Cendrars, Blaise Cendrars vous parle, TOme VI'II,

Oeuvres compl~tes, Editions Denoêl, Paris, 1965, p. 206.-Blaise Ce~drars, La Main coupée, p. 405.

Cf. Ibid;, p. 469.

Cendrars s'est enr6l~, on l'a vu, le 3 septembre 1914; il sera réformé au début d'avril 1916. Il n'aura donc été soldat que dix-neuf mois, dont sept en convalescence. Blaise Cendr'ars, Moravaq ine " Tome IV, OeuVres complètes, Editions Denot!l, paris, 1960, p. 431,.

(38)

"

35

-par Barbizon on elle passe l'été avec son enfant et une amie. Dans L~Main coupée, lrauteur qualifie cette per-mission (de quatre jours, aller-retour çompris) de "folleo équipée" (27). Il nous parle de "ribote" et de "saoulo-graphie", d'un 14 juillet au Chabanais, mais, ehose

bizarre, ne mentionne aucunement son séjour chez sa femme, qui selon celle-ci dura trois jours complets~ ••

De retour au front, Cendrars rejoint son régiment

,

A Sainte-Marie-Ies-Mines (Haute-Saône'). Il n'a jamais voulu quitter ses camarades, ayant 'refusé plusieurs offres de

promotion ou de mutationudans l'aviation:

Il n'y avait pas tout A fait un an que nous étions ,J3oldats, nous les -plus vieux, et déjA nous avions appris A~ésespérer

de tout, nous les survivants. Environ

200 hommes avaient déjA défilé dans mon escouade. Je ne croyais plus A rien. û Mais qu'il me semblait bon ( ••• ) vivre! (28) u

~

Mais avant l'offensive de Champagne en septembre

1915, Cendrars et ses compagnons se v9ient affectés dans un autre régiment. La plupart des nations ayant constitué des corps nationaux indépendants, les survivants du "3e dêménag~ur"

sont versés directement dans la Légion d'Afrique, division maroéaine. 'J Dans une carte-correspondance des armées de la

Rêpublique envoyée par Cendrars au'mois d'aoOt, il est dit u

que l'expéditeur fait partie du "2e Régiment de Marche, 1er Etranger, Bataillon B 3". (29)

Le 5 septembre, Cendrars écrit dans les tranchées une carte-militaire au sculpteur suisse. August Suter. Le texte de cette carte nous éclaire beaucoup sur l'état d'âme de

l'auteur: (27) (28) (29) o Blaise Cendrars, p. 380-381, pour Blaise Cendrars, Blaise Cèndrars, o

La Main cou~E!" p. 365; Cf. Infdits secrets, , la version que~éla donne de cette permission. La Main Coupée, p,. 344.

înèd1ts secrets, p. 398. b

(39)

\

" (- ' ) , " '1

.

\ ' , 1 36 -'~ ~

':J\fu

Cher

~,èl

0

(D~but~caviard~ par la censure.)

Buve~, buvez. - J'ai bu d'un seul trait

tou~e une année de guerre, sans m'en

aper~evoir. Et je n'en suis pas plus saoul quu~vant.. C'est vieux, vieux -guerre# c~ons, F~la, sang, ba€ailles, mines, mon fils, mes livres, les morts

-je suis plus seul,et plus d~tach~ que jamais. IJ;, n 'y a plus que des choses comme ,les aventures du G~néral Suter qui m'intéressent encore, et non pas sa vie, mais les sursauts-intimes de sa conscience. J'y peI1;se souvent. ( •.• ) (3~)

"

A la fin sep~embr~ 1915, Blaise Cendrars et son

'.\

unité se trouvent en Champagn~, A*~ ferme Navarin. Mardi,

U \,) l.·,,~

D 28 septembre; Cendrars, miraculeu~ment0épargné jusque-lA,

-\ .

est grièvement blessé: (31) une b;!le de mitraillette déchi-quet~e son avant-bras droit. Vers l'arrière~ au Poste

chirur-. \., ...

gical 55, on l'ampute ·au-dessus du coude. Une ambulance

l'emmème à Châlons-sur-Marne, à l'évêché de Sainte-Croix qui

J 0

sert pfovisoirement d'hôpital militaire • . Quelques jours plus

tar~, il ~crira de sa main gauche à un qmi:

UMort de Remy de Gourmont. Pouvez-vous -.m'envoyer journaux la relatant? J'ai le

bras droit amputé. Cela me rajeunit jusqu'au. barbouillage. C ••• ) (32)

" ~emYode, Gourmont, l'éc*v,ain qu'il admirait tant était mort le 27 septembre, presqu'au même moment où il perdait son bras. Cendrars verra là plus qu'une cofncidence. Il

répétera d r ailleurs souvent cl,ans son oeuvre qu r il a été blessé

le j~ur même de la mort "du maître vénéré. 1 " ~

(30)

(31) (32)

(

Blaise Cendrars, Inéd~~ secrets, p.' 399. Suter, un ami personnel de Ceddrars depuis 1911, atfirmait @tre le petit-fils de JOhann-August Suter, le fameux pionnier de la

Californie, dont Cendrars fera le héros de son roman L'Or

en 1925. ,

----Cf. Hugues Richard, "Blaise Cendrars s'en va-t-en guerre",

p. III. ._

(40)

\ " , " - 37 , •

pour poursuivre sa convalescence, Cendrars

est transport~ à l'Hôpital auxiliaire du lycêe Lakanal,

lit II, ~ Sceaux (Seine). C'est là qu'il êcrira à ,August suter:

yous' avez raison, deux jambes et une main suffisent, car je m'exerçàis dêjà à saisir tout avec la main gauche. Mainte-nant, je ne saisirai plus qu'avec elle. Par l'esprit et le courage, je me sens gaillard. J'ai encore de-la ~eine à,

~crire. Aussi, je ne pourrai plus travailler

pendant un certain temps. C'est dommage, ca~

j'en aurais envie. ( ••• ) (33)

Lorsque sa femme le vis~te à l'hôpital, elle lui

a~nonce sa deuxième grossesse. Selon Fêla, Cendrars se sent

3 nouveau accablé par le poids de la' famille:

Freddy pleurait davantage sur l'accroissement de la famille que sur son propre malheur. (34)

( i

\ Le 23 février 1916, L'Intransigeant fait paraître la noùve1le suivante:

Le poête Blaise Cendrars qui a perdu l'avant-bras en Champagne vient d'être dêcoré de la médaille militaire et de la croix de guerre avec palme. Voici le texte de sa citation: "Engagé volontaire, s'est signalé par son courage et son énergie. A ét~ grièvement bless~ au cours de l'attaque du 28 septembre 1915." (35)

Au d~but d'avril, Cendrars est réform~: il regagne

paris. Féla donne bientôt naissance ~ un deuxiême garçon qu'ils

(33) Blaise Cendrars, Inédits secrets, p. 399. (34) Ibid., p. 382.

(35) Cité par Hughes Richard, dans "Blaise Cendrars s'en va-t-en guerre", p. III

(41)

f

D

- 38

-appelleront Remy, en l'honneur de l'écrivain tant aimé. Dans l'un des derniers livres qU'il a pUbliés, Trop c'est trop, Cendrars nous laisse croire qu'une fois démobilisê, il a retrouvé dans la c~pitale quelques-uns de ses amis

" 1

d'avant-guerre et qu'il -a essayé, aussitôt, de noyer dans l'alcool sa misère physique et morale:

C'est dans ce même "Hôtel de la Paix" que Modigliani et moi avons bu tant de gros rouge en 1916, trinquant ~ l'humanité et honnissant la guerre ~ qui mieux mieux, des nuits entières, avant le départ de Lénine et de Trotsky pour la Russie. (36) Pourtant, dans Notre grande 'offensive, un texte ~

trè's pref éc~i t au début de 1916, &endrars est loin d'honnir la guerre. Il

va~squ'a

avouer, .

Il est~Qes moments oil, pour exagéré que cela semble, on a la nostalgie du feu, où , l'on r'ègrette son bras amputé, oil l'on vou-drait pouvoir reprendre contact avec la fièvre de là-bas, danser de nouveau dans le

~

and bâl aux orchestres bruyants. Et cela, rtout au moment de la grande offensive. élàs! il faut ronger son frein, se ~ésigner

et vivre de souvenirs ••• Nous, ceux du début 'qui avons été touchés trop tôt, notre tâche

est terminée. Place aux "Bleuets" de la classe l6! (37)'

En même temps, nous trouvons chez Cendrars 1es

Ct

accents d'~ patriote convaincu. Dans un autre texte succint 'àe la même époque, COuelques villages de la Somme, il se montre

plein de tendresse pour ses camarades de combat morts pour la patrie:

---~~o',~

.~

(36) Blaise Cendrars, Trop c'est trop, Deno!l, Paris, 1957,

reproduit dans re Tome VIII, Oeuvres compl~tes, Editions ... nenoêl" ~ari', 1960, p. 94.

(37) Reproduit dans Inédits secrets, p. 400.

1 ~.

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