HAL Id: hal-01159325
https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01159325
Submitted on 8 Jun 2015
HAL is a multi-disciplinary open access
archive for the deposit and dissemination of sci-entific research documents, whether they are pub-lished or not. The documents may come from teaching and research institutions in France or abroad, or from public or private research centers.
L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est destinée au dépôt et à la diffusion de documents scientifiques de niveau recherche, publiés ou non, émanant des établissements d’enseignement et de recherche français ou étrangers, des laboratoires publics ou privés.
Copyright
Introduction
Marie-Laure Déroff, Thierry Fillaut
To cite this version:
Marie-Laure Déroff, Thierry Fillaut. Introduction. Déroff Marie-Laure; Fillaut Thierry. Boire : une affaire de sexe et d’âge, Presses de l’Ehesp, pp.5-10, 2015, Collection Recherche Santé Social, 978-2-8109-365-8. �hal-01159325�
BOIRE :
UNE AFFAIRE
DE SEXE ET D’ÂGE
Sous la direction de
MARIE-LAURE
DÉROFF
THIERRY FILLAUT
BOIRE : UNE AFF
AIRE DE SEXE ET D‘
Â
G
E
M-L.
DÉROFF
, T
.
FILLAUT
(DIR.)
B
oire de l’alcool est un acte social avec ses normes, ses rites, ses codes, qui varient dans le temps et l’espace selon que l’on est un homme ou une femme, jeune ou vieux, ou que l’on appartient à telle ou telle catégorie sociale. Boire, surtout avec excès, est aussi l’objet de représentations qui induisent des politiques et des actions en direction des populations considérées à risque, en raison notamment de leur sexe ou de leur âge.L’ambition de cet ouvrage collectif est de traiter de ces diffé-rentes dimensions en croisant les disciplines (sociologie, ethno logie, histoire, psychiatrie), les regards (genre et géné-rations), les objets (buveurs et non-buveurs, usages et représentations ) et les espaces (France, Irlande, Espagne). Dépassant les seules caractéristiques biologiques et physio-logiques qui distinguent les hommes des femmes, les jeunes des adultes, il éclaire les manières dont les catégories de genre et d’âge opèrent, dans la différenciation, des représen-tations et des pratiques de consommation d’alcool.
Ce livre constituera un outil de réfl exion pour celles et ceux qui souhaitent comprendre et prévenir les dommages sanitaires et sociaux des alcoolisations excessives.
Marie-Laure Déroff est maître de conférences de sociologie à
l’Université de Bretagne occidentale. Thierry Fillaut est profes-seur d’histoire contemporaine à l’Université de Bretagne sud. Tous deux appartiennent au Laboratoire d’études et de recherche en sociologie (Labers, UBO-UBS, EA 3149).
Avec les contributions de : S. Amarantos, L. Davoust-Lamour,
C. Debest, F. Douguet, C. Ferron, L. Gaussot, V. Griner-Abraham, E. Le Grand, L. Le Minor, G. Le Roux, M. Membrado, A. Morange, C. Moreau, N. Palierne, C. Pecqueur, H. Pentecouteau, C. Pineau, M. Salle, O. Zanna.
BOIRE :
UNE AFFAIRE
DE SEXE ET D’ÂGE
Sous la direction de MARIE-LAURE DÉROFF THIERRY FILLAUT 18 € F215325 ISBN : 978-2-8109-0365-8 www.presses.ehesp.fr Imposition.indd 1 Imposition.indd 1 12/05/15 13:5412/05/15 13:54Boire : une affaire de sexe et d’âge
2015
PRESSES DE L’ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES EN SANTÉ PUBLIQUE
Sous la direction de
Marie-Laure
D
ÉROFFThierry
F
ILLAUTGenre, générations et alcool
EP2-Boire.indb 1
Le photocopillage met en danger l’équilibre économique des circuits du livre. Toute reproduction, même partielle, à usage collectif de cet ouvrage est strictement interdite sans autorisation de l’éditeur (loi du 11 mars 1957, code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992).
© 2015, Presses de l’EHESP, Avenue du Professeur-Léon-Bernard - CS 74312 - 35043 Rennes Cedex ISBN 978-2-8109-0365-8 – ISSN 1626-2654
www.presses.ehesp.fr
Collection
R E C H E R C H E , S A N T É , S O C I A L
dirigée par François-Xavier SchweyerLes auteurs remercient les universités de Bretagne occidentale, de Bretagne sud et le LABERS (EA 3149)
pour le soutien apporté à cette publication.
EP2-Boire.indb 2
205
t
able des matières
Introduction, Marie-Laure Déroff Thierry Fillaut... 5
Boire,.une.question.de.genre... 6
Boire,.une.affaire.de.générations... 7
Des.pistes.pour.l’action... 9
Première partie DusexeDubuveur : essentialisationDuboire... . 11
Présentation, Charlotte Debest... 12
Chapitre 1. Alcoolisme et antialcoolisme en France (1870-1970) : une affaire de genre, Thierry Fillaut... 15
Alcoolisme.et.antialcoolisme.du.côté.des.hommes... 16
Alcoolisme.et.antialcoolisme.du.côté.des.femmes... 21
Chiffres à l’appui..La.mortalité.par.alcoolisme.des.hommes.et.des. femmes.en.France.au.cours.du.XXe siècle.... 29
Chapitre 2. La nature féminine, entre boire et déboires. L’alcoolisme féminin sous le regard médical au XIXe siècle, Muriel Salle... 31
Le.«.sexe.faible.».au.prisme.du.genre... 31
Entre.permanences…... 34
….et.mutations... 36
Contrechamp..De.la.dipsomanie.chez.les.femmes.(1890)... 41
Chapitre 3. « La » femme alcoolique : retour sur une déconstruction sociologique. Monique Membrado.... Propos recueillis par Nicolas Palierne... 45
Verbatim..L’alcool.au.féminin.:.Gisèle.ou.la.vie.rebâtie... 55
Deuxième partie boireauféminin/aumasculin : lepoiDsDesreprésentations... . 59
Présentation, Marie-Laure Déroff... 60
Boire : une affaire de sexe et d’âge
206
Chapitre 4. Le genre de l’abstinence, Hugues Pentecouteau,
Omar Zanna... 63 De.quoi.parle-t-on.quand.on.parle.de.sexe.et.de.genre.?... 64 Des.hommes.et.des.femmes.chez.les.AA... 68 Une.masculinité.bousculée... 70 L’hypothèse.de.l’abstinence.comme.processus.permettant. une.déconstruction/reconstruction.de.la.masculinité... 72 Contrechamp..Un.sauvetage.(1900)... 75
Chapitre 5. Les jeunes « non-buveurs » au prisme du genre et de l’éducation familiale. Enquête en population étudiante, Ludovic Gaussot, Nicolas Palierne, Loïc Le Minor... 79
Entre.abstinence.et.consommation.«.modérée.»... 80 Le.poids.de.la.pression.externe... 82 Les.relations.familiales... 85 Initiations.et.transmissions.familiales... 86 Le.style.éducatif.parental... 89 Conclusion... 90 Verbatim..Regards.masculins.sur.l’alcoolisation.au.féminin... 93
Chapitre 6. Vins à vendre, femmes « objets » de convoitise, Christelle Pineau... 95
L’appât... 96
Un.arrière-goût.de.«.féminin.»... 98
Réactivation.d’une.figure.:.la.femme-objet... 101
Conclusion... 103
Chiffres à l’appui. Les.manières.de.boire.des.hommes.et.des.femmes. en.France.en 2005... 105
Troisième partie boireaugréDesgénérations... . 107
Présentation, Florence Douguet... 108
Chapitre 7. D’une génération l’autre : le regard des jeunes sous le regard des adultes, Marie-Laure Déroff... 111
Quand.les.jeunes.ne.sont.plus.ce.qu’ils.étaient... 113
Quand.les.jeunes.sont.dans.la.rue... 115
Quand.les.jeunes.femmes.s’exposent... 118
Conclusion... 119
Chiffres à l’appui. La.consommation.d’alcool.par.sexe.en.France. (2005-2010).:.effet.âge.et.effet.génération... 121
Chapitre 8. L’évolution des pratiques festives juvéniles à travers les générations : enquête auprès d’aînées et de jeunes en Bretagne, Christophe Moreau, Christophe Pecqueur, Sotiria Amarantos... 123
De.la.fête.ritualisée.à.la.fête.improvisée.:.changement.de.cadre... 125
taBle des matières Consommations.d’alcool.et.ivresses.ressenties.:.le.rattrapage. .apparent.des.filles... 127 Rôles.féminins.au.cours.des.soirées.:.la.persistance.protectrice. des.stéréotypes.de.genre... 129 Verbatim..Souvenirs.d’aînés.sur.le.boire.de.leur.jeunesse... 133
Chapitre 9. Vieillir en terre d’ivresse : un mal autrement terrible ?, Véronique Griner-Abraham avec la collaboration de Thierry Fillaut... 137
Grand.âge.et.alcool.à.l’épreuve.des.faits... 138
Grand.âge.et.alcool,.une.nécessaire.recherche.de.sens... 141
Contrechamp. Rien.ne.fait.vieillir.plus.vite.que.la.passion.de..l’ivrognerie. (1864)... 147
Quatrième partie regarDscroiséssurleboirejeune... . 149
Présentation, Laurence Davoust-Lamour... 150
Chapitre 10. Du binge drinking de grand-papa à celui de la petite fille. L’évolution de la forte alcoolisation en Irlande depuis trois générations, Gaël Le Roux... 153
Les.prévalences.des.consommations... 154
Les.niveaux.et.les.modes.d’alcoolisation.des.jeunes.Irlandais... 156
Le.mauvais.exemple.des.parents... 159
Une.réponse.à.une.double.quête.identitaire.?... 162
Conclusion... 165
Chiffres à l’appui..La.consommation.d’alcool.des.lycéen.ne.s.en.Europe. (2007-2011)... 167
Chapitre 11. Le phénomène du botellón : l’Espagne festive entre continuités et ruptures, Arnaud Morange... 169
Le.botellón.:.un.phénomène.d’alcoolisation.collective.et.festive. .répétée... 170 Le.botellón,.fait.culturel.et.rituel.d’intégration... 174 Les.pouvoirs.publics.interpellés.:.gestion.de.l’espace.urbain. et.santé.des.jeunes... 176 Conclusion.et.discussion... 179 Contrechamp..Galerie.de.buveurs.:.les.étudiants.et.l’alcool.(1903)... 183
Chapitre 12. Éducation pour la santé par les pairs et alcool, Éric Le Grand... 187
Éléments.de.contexte... 188
Alcool.et.éducation.pour.la.santé.par.les.pairs... 190
Verbatim. Propos.d’un.jeune.sur.la.prévention... 197
Postface, Christine Ferron... 199
3
Liste des auteurs
AMARANTOS Sotiria, assistante d’études, DEFA, SARL JEUDEVI (Jeunesse développement intelligents), Rennes.
DAVOUST-LAMOUR Laurence, maître de conférences associée en développement social local, Université de Bretagne sud – Laboratoire d’études et de recherche en sociologie (LABERS), équipe Lorient, EA 3149.
DEBEST Charlotte, docteure en sociologie, Université Paris Diderot – Institut national d’études démographiques (INED).
DÉROFF Marie-Laure, maître de conférences de sociologie, Université de Bretagne occidentale – Laboratoire d’études et de recherche en sociologie (LABERS), Brest, EA 3149.
DOUGUET Florence, maître de conférences de sociologie, Université de Bretagne sud – Laboratoire d’études et de recherche en socio-logie (LABERS), équipe Lorient, EA 3149.
FERRON Christine, docteure en psychologie, directrice de l’Instance régionale d’éducation et de promotion de la santé (IREPS) de Bretagne.
FILLAUT Thierry, professeur d’histoire contemporaine, Université de Bretagne sud – Laboratoire d’études et de recherche en socio-logie (LABERS), équipe Lorient, EA 3149.
GAUSSOT Ludovic, maître de conférences HDR de sociologie, Université de Poitiers – Groupe de recherche et d’études socio-logiques du Centre Ouest (GRESCO), Poitiers, EA 3815.
GRINER-ABRAHAM Véronique, psychiatrie des hôpitaux, Service de liaison secteur 1, CHRU Brest.
LE GRAND Éric, docteur en sociologie, consultant en promotion de la santé, membre de la Chaire recherche Jeunesse et professeur affi lié, EHESP, Rennes.
EP2-Boire.indb 3
BOIRE : UNEAFFAIREDESEXEETD’ÂGE
LE MINOR Loïc, docteur en sociologie, IGR – Groupe de recherche et d’études sociologiques du Centre Ouest (GRESCO), Poitiers, EA 3815.
LE ROUX Gaël, Lecturer in Addiction Studies, Department of Humanities, Dublin Institute of Technology, Blanchardstown – Centre de recherche bretonne et celtique (CRBC), Université de Bretagne occidentale, EA 4451/UMS 3554.
MEMBRADO Monique, docteure en sociologie, ingénieure d’études CNRS honoraire – Laboratoire interdisciplinaire solidarités, socié-tés, territoires (LISST), UMR CNRS 5193.
MOR A NGE A rnaud, docteur en sociolog ie, IRTS de Basse-Normandie – chercheur associé, Centre d’étude et de recherche sur les risques et les vulnérabilités (CERREV), Caen, EA 3918. MOREAU Christophe, docteur en sociologie, SARL JEUDEVI –
cher-cheur associé à la chaire de recherche sur la jeunesse, EHESP, Rennes.
PALIERNE Nicolas, doctorant en sociologie, Centre d’analyse et d’intervention sociologiques (CADIS), UMR 8039, CNRS-EHESS. PECQUEUR Christophe, doctorant en sociologie, SARL JEUDEVI
– Centre interdisciplinaire d’analyse des processus humains et sociaux (CIAPHS), Rennes 2, EA 2241.
PENTECOUTEAU Hugues, maître de conférences en sciences de l’éducation, Université Rennes 2 – Centre de recherche sur l’édu-cation, les apprentissages et la didactique (CREAD), Rennes 2, EA 3875.
PINEAU Christelle, doctorante en ethnologie – Centre de recherche bretonne et celtique (CRBC), Brest, EA 4451/UMS 3554.
SALLE Muriel, maîtresse de conférences d’histoire, École supérieure du professorat et de l’éducation, Université Claude Bernard Lyon 1 – Centre de recherche et d’innovation sur le sport (CRIS), Lyon 1, EA 647.
ZANNA Omar, maître de conférences HDR en sciences et techniques des activités physiques et sportives, Université du Maine (Le Mans) – Violences, identités politiques et sports (VIPS), Le Mans, EA4636.
EP2-Boire.indb 4
5
Le sexe et l’âge sont des données essentielles qui segmentent les rapports au boire et particulièrement à l’alcool. Manières de boire, types de produits, perception du risque alcool et dommages sanitaires et sociaux d’une consommation excessive diffèrent en effet selon que l’on est un homme ou une femme, que l’on est jeune ou âgé, que l’on appartient à une génération ou une autre. Sexe et âge sont également des variables mises en exergue par les politiques et actions de préven-tion et de soins en direcpréven-tion des populapréven-tions considérées à risque et qui sont l’objet de représentations dont les fondements demeurent à approfondir.
Traiter de la question du boire sous l’angle du sexe et de l’âge est indispensable pour en saisir la complexité, mais l’approche se résume trop souvent aujourd’hui à l’étude de deux populations spécifi ques, les femmes et les jeunes, quand au cours des décennies précédentes l’on se focalisait sur une autre population emblématique, le buveur excessif d’âge mûr. Souvent stéréotypé, le regard porté sur ces caté-gories induit un écart, réel ou supposé, à une norme implicite du bien-boire (la modération, sinon l’abstinence) et confi ne au profi l nosologique (alcoolisme féminin, alcoolisation juvénile) : la femme boit seule, en cachette, contrairement à l’homme ; les jeunes boivent de plus en plus tôt, leurs excès sont plus importants que ceux de leurs aînés. Plus encore, l’étude de ces populations cibles, femmes et jeunes, semble bornée par quelques préoccupations symboliques des angoisses sanitaires et sociales présentes : l’alcoolisation des mères et le syndrome d’alcoolisation fœtale d’un côté ; les excès du binge drinking et leurs conséquences individuelles et collectives de l’autre.
Ce sont ces diverses dimensions du boire que cet ouvrage cherche à questionner en dépassant les seules caractéristiques biologiques et physiologiques qui différencient les hommes des femmes, les jeunes
i
ntroduction
Marie-Laure Déroff
Thierry Fillaut
EP2-Boire.indb 5
BOIRE : UNEAFFAIREDESEXEETD’ÂGE
6
des adultes pour évoquer les manières dont opèrent les catégories de genre et d’âge dans la différenciation des représentations et des pra-tiques. L’alcool sous ses multiples formes et ses usages, simples ou excessifs, qui varient dans le temps et l’espace, d’une génération à l’autre, d’une catégorie sociale à l’autre, en sont au cœur.
Boire, une question de genre
Les enquêtes épidémiologiques relatives aux consommations d’alcool observent de façon constante la moindre consommation des femmes comparativement aux hommes, toutes fréquences de consommation confondues. Expliquer et comprendre ce qui est ainsi statistiquement mis en évidence du poids d’une variable socio-démographique tel que le sexe, nécessite d’une part d’aborder les consommations d’alcool comme étant « révélatrices de normes, d’idéologies, de formes singulières de structuration sociale, de conceptions symboliques » (Obadia, 2004, p. 12), et d’autre part d’ap-procher ces pratiques sous l’angle du genre.
Nul besoin d’être un.e observateur (observatrice) savant.e de la vie sociale pour constater que femmes et hommes se distinguent dans les modalités – dans la tempérance ou l’excès –, les substances, les lieux ou encore les temporalités du boire. Sans doute certaines pra-tiques différenciatrices et/ou séparatrices renvoient-elles à un passé défi nitivement révolu. Si aujourd’hui encore, femmes et hommes ne consomment pas les mêmes produits alcoolisés 1, il n’est plus d’usage
d’offrir « vins cuits » aux unes et alcools anisés ou whisky aux autres. Les bars, bien que demeurant sans doute plus fréquentés par les hommes, ne constituent plus un lieu « réservé » des sociabilités mas-culines. En matière d’alcoolisation aussi le processus d’égalisation et d’émancipation des femmes se traduit par des formes d’indifféren-ciation des pratiques. Des rapprochements sont ainsi observés dans les consommations ponctuelles : les jeunes femmes s’enivrent elles aussi. Mais ces consommations féminines qui tendraient à s’aligner sur les pratiques masculines inquiètent alors. Alignement pourtant tout relatif si l’on en croit les chiffres. Selon les résultats de l’enquête ESCAPAD 2011, si les consommations régulières d’alcool ont pro-gressé entre 2008 et 2011 pour les fi lles comme pour les garçons, la prévalence est de 5,6 % pour les premières contre 15,2 % pour les seconds. De même pour les ivresses régulières pour lesquelles le sex ratio en 2011 est de 2,62 (Spilka, Le Nézet, Tovar, 2012).
1. À ce sujet, voir partie 2, « Chiffres à l’appui », tableau 3.
EP2-Boire.indb 6
INTRODUCTION
7
Si ces pratiques tout en demeurant minoritaires suscitent l’atten-tion, sans doute est-ce alors pour ce qu’elles constituent d’une forme de transgression d’un ordre social qui est aussi un ordre sexué. À travers les inquiétudes exprimées quant à la vulnérabilité des fi lles sous l’emprise d’alcool ne peut-on lire les représentations persistantes d’un devoir de responsabilité, de se « préserver », adressé aux fi lles/ femmes ? Tandis que du point de vue des jeunes femmes, ces alcooli-sations ne pourraient-elles exprimer une prétention à l’égalité qui aujourd’hui encore emprunte le plus souvent la voie du mimétisme avec les pratiques masculines ? Si l’alcoolisme est aujourd’hui reconnu comme maladie, fait-elle l’objet d’un même diagnostic médical, d’un même traitement social selon le sexe du malade ? Si l’alcool intègre au monde des hommes, si l’ivresse, l’excès – que l’on veut maîtrisé – participent de ces moyens d’éprouver individuellement et collective-ment cette appartenance, qu’en est-il alors pour les hommes qui dérogent à la norme ?
Adopter une perspective de genre ne se réduit pas « à montrer quelque chose qu’on avait oublié de voir » mais contribue à « transfor-mer la perception et donc la compréhension » (Clair, 2012, p. 10) des faits observés. Ainsi ne s’agit-il pas simplement de s’attacher à la lecture de pratiques féminines invisibilisées et ceci à la lumière d’une analyse rompant défi nitivement avec tout essentialisme. C’est aussi renouveler l’analyse des pratiques masculines en adoptant les lunettes du genre, c’est-à-dire les regarder à leur tour comme pratiques genrées.
Les contributions des deux premières parties de cet ouvrage s’attachent à l’analyse des normes sexuées en matière d’alcoolisation d’hier à aujourd’hui, des transformations des pratiques entre rappro-chement et maintien de la différenciation. Et si ces textes mettent l’accent sur ce que fait le genre aux individu.e.s et/ou ce que font du genre les individu.e.s en matière d’alcoolisation, les effets de généra-tion, d’âge ou encore de classe sont également informés. Croisements qui éclairent la diversité du féminin comme du masculin, la diffé-rence dans la diffédiffé-rence.
Boire, une affaire de générations
Tout autant que le sexe, l’âge est une variable indispensable pour étudier les usages et mésusages du boire. Le fait est assez récent. Jusque dans les années 1970, les travaux sur l’alcoolisme se concen-traient sur les classes sociales, sur les milieux socioprofessionnels : on parlait d’alcoolisme rural, d’alcoolisme ouvrier, d’alcoolisme mon-dain. L’âge apparaissait certes, mais souvent en contrepoint, par
EP2-Boire.indb 7
BOIRE : UNEAFFAIREDESEXEETD’ÂGE
8
exemple lorsqu’il s’agissait d’inciter les parents à ne pas donner des boissons alcooliques à leurs enfants dès le plus jeune âge ou lorsqu’il s’agissait d’attirer leur attention sur les conséquences néfastes de l’alcoolisation des parents sur les enfants.
L’une des conséquences de la prise en compte de cette dimension s’est traduite à partir des années 1970 par la multiplication d’études centrées sur les générations, ou du moins sur une génération. Car évoquer le boire sous l’angle générationnel s’est réduit le plus souvent, et se réduit aujourd’hui encore, à traiter de la jeunesse. Depuis 40 ans, elle est devenue une des principales populations à risque, une des principales cibles de la prévention de l’alcoolisme. Quant à la média-tisation des excès de la jeunesse, elle n’a jamais cessé depuis, oscillant entre la peur de voir la jeunesse remettre ça (Le Nouvel Observateur,
1975), qu’elle bascule dans « La fureur de boire » (La Vie, 1979), pour
fi nalement n’être plus que « la génération biture express » (Le Monde,
2013).
Parce que le boire est un acte social qui varie dans le temps et l’espace, traiter de cette question sous l’angle des générations a donc sa raison d’être, que cette étude soit envisagée de manière diachro-nique (c’est-à-dire au fi l du temps et des générations qui se succèdent) ou de façon synchronique (c’est-à-dire en un temps donné pour des générations différentes qui coexistent). Parce qu’elle met l’accent sur la dimension incontournable du temps, et qui plus est d’un temps plus long que celui des décideurs et des politiques, l’approche génération-nelle « permet de saisir les tendances culturelles des différents groupes […] constituant la société, d’en comprendre les évolutions (les passages entre hier, aujourd’hui et demain) et de (ré)interroger les cohabitations entre les générations dans les différentes sphères publiques ou privées, familiales ou organisationnelles » (Bahuaud, Destal, Pecolo, 2011, p. 5).
Par ses multiples sens, de la cohorte de naissances des démo-graphes à l’ensemble des personnes qui, ayant approximativement le même âge, partagent des expériences communes pour les socio-logues, en passant par le lignage et la lignée des généalogistes et au laps de temps qui, pour l’historien, sépare ces degrés de fi liation ou les grands changements sociotechniques et culturels, le concept de génération (Attias-Donfut, Daveau, 2004) offre des modes variés d’appréhension du boire, simultanés et/ou successifs, et invite à la rétrospection et à la comparaison. Il permet de mettre en exergue ce qui relève du conjoncturel et du structurel, du momentané et du permanent et de mettre en perspective les représentations et les normes implicites et explicites qui fondent les regards, les politiques et les actions en vue de modifi er les manières de consommer avec ou sans excès aux différents âges de la vie et de génération en génération.
EP2-Boire.indb 8
INTRODUCTION
9
Boire au fi l de l’âge et au fi l des âges, ces deux approches complé-mentaires sont sous-jacentes aux divers textes qui composent les deux dernières parties de cet ouvrage. Aborder le boire sous l’angle des générations, c’est en effet à la fois traiter des pratiques des divers âges de la vie et de leurs représentations respectives et, sur une plus longue durée, appréhender les évolutions au sein d’une même génération et entre les générations. Enfi n, qu’elle soit diachronique ou synchro-nique, l’approche générationnelle ne peut s’abstraire des questions de genre : plusieurs des textes des parties 3 et 4, qu’ils portent sur les changements des manières de boire dans le temps et l’espace ou bien sur les représentations qu’ont mutuellement les deux sexes du boire de l’autre, en témoignent. Ils font écho à ceux des textes des deux premières parties qui inscrivent les effets de genre dans une dimension temporelle.
Si, d’une partie à l’autre, les divers chapitres rendent compte des relations multiples et complexes qui existent entre genre et générations, les rubriques « Chiffres à l’appui », « Contrechamp » et « Verbatim » en sont également l’illustration. En confrontant le lecteur à quelques sources que mobilisent les chercheurs pour formaliser leurs objets de recherche et étayer leurs analyses, ces repères statistiques, archives et témoignages confi rment l’importance à interroger et démonter faits et discours par-delà le sens commun.
Ainsi, au fi l de ses parties, l’ouvrage souligne l’interdépendance de ces deux dimensions d’analyse que sont le genre et les générations pour qui s’intéresse à la question du boire – tout particulièrement de l’alcool –, une interdépendance que ne peuvent, ni ne doivent, omettre ni les décideurs ni les professionnels de la prévention et du soin dans leurs programmes et leurs interventions.
Des pistes pour l’action
Loin de s’adresser exclusivement aux chercheurs, alcoologues ou sociologues, cet ouvrage vise en effet à offrir aux acteurs et profes-sionnels de terrain une réfl exion utile pour l’action et pour l’inter-vention. Le chercheur qui se penche sur la santé des populations, sur les déterminants de celles-ci, ne peut se désintéresser de la portée de ses travaux et de leur impact sur le bien-être de ses contemporains ; il est vecteur de changement. Le professionnel de terrain, souvent confronté à des logiques individuelles et/ou collectives et à des injonc-tions contradictoires, peut avoir la tentation de la simplification quand, en particulier en matière de prévention des addictions et plus généralement de promotion de la santé, la complexité doit être de mise. Leur rencontre est nécessaire, non pas en raison d’une
EP2-Boire.indb 9
BOIRE : UNEAFFAIREDESEXEETD’ÂGE
clairvoyance qui serait l’apanage du chercheur tandis que les profes-sionnels seraient inévitablement aveugles à cette complexité, mais en raison de l’apport mutuel auquel participent les espaces de rencontre. « La promotion de la santé [progresse] grâce à la réfl exivité de ses acteurs, mais l’apport des chercheurs en sciences humaines et sociales [permet] aussi de questionner, d’adapter, de modifi er les pratiques des professionnels, leurs méthodes pédagogiques, leurs représenta-tions de la santé des populareprésenta-tions. Il existe […] une “porosité” historique entre les recherches et la promotion de la santé » (Le Grand, Ferron, 2014). Même modestement, cet ouvrage collectif, en croisant les regards et en interrogeant différemment sexe et âge, s’inscrit dans ce mouvement.
Références bibliographiques
Attias-Donfut C., Daveau P. (2004), « Autour du mot “Génération” », Recherche et formation, n° 45, p. 101-114.
Bahuaud M., Destal C., Pecolo A. (2011), « L’approche générationnelle de la communication : placer les publics au cœur du processus », Communication et organisation, n° 40/2, p. 5-18.
Clair I. (2012), Sociologie du genre, Paris, Armand Colin, Coll. « 128 ». Le Grand E., Ferron C. (2014), « La recherche interventionnelle : un espoir
pour la promotion de la santé », p. 5-7, in Joanny R., Recommandations pour l’élaboration d’un projet de recherche interventionnelle en promotion de la santé, IREPS Bretagne.
Obadia L. (2004), « Le “boire”. Une anthropologie en quête d’objet, un objet en quête d’anthropologie », Socio-anthropologie, 15, < socio-anthropologie. revues.org >.
Spilka S., Le Nézet O., Tovar M.-L. (2012), « Les drogues à 17 ans : premiers résultats de l’enquête ESCAPAD 2011 », Tendances, OFDT, février, n° 79.
EP2-Boire.indb 10
BOIRE :
UNE AFFAIRE
DE SEXE ET D’ÂGE
Sous la direction de
MARIE-LAURE
DÉROFF
THIERRY FILLAUT
BOIRE : UNE AFF
AIRE DE SEXE ET D‘
Â
G
E
M-L.
DÉROFF
, T
.
FILLAUT
(DIR.)
B
oire de l’alcool est un acte social avec ses normes, ses rites, ses codes, qui varient dans le temps et l’espace selon que l’on est un homme ou une femme, jeune ou vieux, ou que l’on appartient à telle ou telle catégorie sociale. Boire, surtout avec excès, est aussi l’objet de représentations qui induisent des politiques et des actions en direction des populations considérées à risque, en raison notamment de leur sexe ou de leur âge.L’ambition de cet ouvrage collectif est de traiter de ces diffé-rentes dimensions en croisant les disciplines (sociologie, ethno logie, histoire, psychiatrie), les regards (genre et géné-rations), les objets (buveurs et non-buveurs, usages et représentations ) et les espaces (France, Irlande, Espagne). Dépassant les seules caractéristiques biologiques et physio-logiques qui distinguent les hommes des femmes, les jeunes des adultes, il éclaire les manières dont les catégories de genre et d’âge opèrent, dans la différenciation, des représen-tations et des pratiques de consommation d’alcool.
Ce livre constituera un outil de réfl exion pour celles et ceux qui souhaitent comprendre et prévenir les dommages sanitaires et sociaux des alcoolisations excessives.
Marie-Laure Déroff est maître de conférences de sociologie à
l’Université de Bretagne occidentale. Thierry Fillaut est profes-seur d’histoire contemporaine à l’Université de Bretagne sud. Tous deux appartiennent au Laboratoire d’études et de recherche en sociologie (Labers, UBO-UBS, EA 3149).
Avec les contributions de : S. Amarantos, L. Davoust-Lamour,
C. Debest, F. Douguet, C. Ferron, L. Gaussot, V. Griner-Abraham, E. Le Grand, L. Le Minor, G. Le Roux, M. Membrado, A. Morange, C. Moreau, N. Palierne, C. Pecqueur, H. Pentecouteau, C. Pineau, M. Salle, O. Zanna.