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Du commerce épistolaire : Baudelaire et ses correspondants, 1832-1866

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Du commerce épistolaire: Baudelaire et ses correspondants. 1832-1866 par

~Iartine Fisher

Thèse soumise à la Faculté des études supérieures et de la recherche en vue de l'obtention du diplôme de Doctorat ès Lettres

Département de langue et littérature françaises Université ~(cGill

~Iontréal, Québec

Juillet 1998

(4)

1.1

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Remerciements

Je tiens à remercier vivement ma directrice de thèse. Professeur Jane Everett. pour son inconditionnel soutien. ses encouragements ainsi que ses judicieuses et bienveillantes remarques tout au long de cette thèse.

~(a gratitude va également à Professeur Diane Derosiers-Bonin dont les cours stimulants et, en particulier, le séminaire de doctorat m'ont permis d·accéder à un éventail d'outils méthodologiques sans lesquels cette étude ne serait pas. À Professeur Jean-Pierre Duquette, directeur de mon mémoire de maîtrise, je dois mon intérêt croissant pour la littérature du XIXe siècle ainsi que mon appréciation des rigueurs et des beautés de la langue française. Je tiens aussi à remercier les Professeurs Benoit ~lelançon et Pierre Popovic de l'Université de ~lontréal dont rai eu la chance de suivre les cours sur la sociopoétique de l'épistolaire et la sociocritique, avec qui j·ai travaillé dans le cadre du Centre universitaire pour la sociopoétique de l'épistolaire et des correspondances. et dont les travaux novateurs ont été, depuis les premières lignes de cette thèse, une vivifiante source d'inspiration.

De grands mercis enfin à ma famille et à mes amis - Agnès, Blanche, Claude, Corinne, Edrick, Jacqueline, JoeHe, ~lichèle et Sharon en particulier -pour leur confiance, leur aide et leurs encouragements. Bob sait ce que je lui dois.

(7)

Résumé

La présente thèse est consacrée à l'exploration de la correspondance baudelairienne dans une perspective sociopoétique. Ce sont principalement des caractéristiques formelles, de la dimension pragmatique et de la socialité des lettres du poète qu'il y est question. L'écriture de la lettre relève, chez Baudelaire comme chez tout épistolier, d'une tradition, d'une éducation, d'une philosophie, d'un imaginaire et d'une économie bien déterminés. Parce que ce n'est qu'à travers ces différents filtres que se peut comprendre l'unicité de la correspondance baudelairienne, la première partie de cette thèse retrace les grandes lignes de l'histoire sodo-culturelle de l'épistolaire

au

XIXe siècle. C'est au commerce des lettres, soit à l'économie même de la correspondance du poète qu'est consacrée la deuxième partie. La lettre y est envisagée en tant qu'objet de discours. Cette étude qui vise à analyser la manière dont Baudelaire appréhendait, considérait et gérait sa propre correspondance permet aussi d'examiner la symptomatique brièveté de celle-ci. Sans avoir les complaisances du journal intime, la correspondance baudelairienne s'apparente à ce genre réflexif par sa dimension spéculaire. Tout au long de ses lettres, pour lui et pour l'Autre, Baudelaire se livre à la progressive construction de sa propre identité, soit bientôt exclusivement de sa persona de Poële. La troisième et dernière partie de cette thèse s'attache à la mise en texte et à la mise en scène de cet idéal du moi.

(8)

Abstract

This dissertation is devoted to an exploration of Baudelaire's correspondence from the sociopoetic perspective. 8ements of forro or style in the poet's letters, their unique pragmatics and social dimensions, are primary targets of inquiry. For Baudelaire, as for any épistolier, the writing of letters rests on the author's specifie education, the traditions of his time, his philosophy, imagination and economic situation. As it is only through these diffcrent ufiltcrs" that Baudelaire's particular letter writing can he undcrstood, the first part of this dissertation summarizes the main aspects of the socio-cultural history of epistolary practice in the nineteenth century. The second part focuses on the commerce of letters. what can he called the "economy" of Baudelaire's correspondence, wherein the letter is considered as an object of discourse. This section, which aims throughout to study ho,," Baudelaire understood, considered and managed his own correspondence, also permits a close examination of the characteristic brevity of many of his letters. Without the self-indulgence of a diary, Baudelaire's correspondence is nevertheless related to this genre by the level of introspection it contains. Throughout his letters, for himself and the "Oth~r", Baudelaire was preoccupied with defining bis identity; increasingly this effort was concentrated on the creation of a persona, that of the Poet. The third and last part of this dissertation explores the staging and tex1ualization of this ideal self.

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~les

et abréviations

Toutes les lettres de la correspondance de Baudelaire seront citées d'après l'édition de Claude Pichois (Correspondance. Paris, Gallimard, Coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 2 vol., impression de 1973, corrigée et complétée en 1993). Les volumes seront indiqués sous le sigle 1ou II, suivi du numéro de page en chiffres arabes. De même, tous les extraits des œuvres complètes du poète seront cités d'après le texte établi, présenté et annoté par Claude Pichois (Oeuvres complètes. Paris, Gallimard, Coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 1 voL, 1975-1976). Les volumes seront indiqués sous le sigle OCI ou OCII, suivi du nurnéro de page en chiffres arabes. Nous reprendrons l'abréviation LAB utilisée dans ces éditions pour désigner les Lettres à Charles Baudelaire (publiées par Claude Pichois avec la collaboration de Vincenette Pichois, Neuchâtel, La Baconnière, Coll. «Études Baudelairiennes», t. lV-V, 1973).

Dans les notes, toute première référence à un texte, autre que les ouvrages précités, sera indiquée avec son adresse bibliographique complète et ultérieurement avec son seul titre. Nous répéterons ce procédé à chaque chapitre.

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Remerciements Résumé

Abstract

Sigles et abréviations Table des matières Liste des tableaux

INTRODUCTION

Tables des matières

iii iv vi vii ix

PREMIÈRE PARTIE: DE LA PRATIQUE ÉPISTOLAIRE AU XIXe SIÈCLE 32

Présentation 33

Chapitre 1 : Vers une nouvelle conception de la lettre 36 Chapitre Il : Sociabilité de la lettre au XIXe siècle 48 Chapitre 111 : La lettre, les Lettres et les lettrés 61 - Les correspondances: objet littéraire 6....

- Lettres d'écrivains 76

DEUXIÈME PARTIE: DU COMMERCe ÉPISTOLAIRE 87

Chapitre lV : Présentation de la correspondance baudelairienne 88

- Considérations éditoriales 100

(11)

Chapitre V : Discours de la lettre sur la lettre - Cet objet qu'on dit lettre

- Les règles de l'échange

. Le sentiment du devoir . De l'éducation postale Chapitre VI : Du temps et de la brièveté

114 116 137 140 153 174 - «Je n'ai sérieusement pas le temps d'écrire des lettres» 181

- Les billets baudelairiens

TROISIÈME PARTIE: DU COMMERCE DANS LES LETTRES Chapitre VII : «En fait de Romantisme, je m'y connais» Chapitre

vin:

Lettres à la mère

- «La Carrière» - Du jeu

Chapitre IX : De poète à poète

CONCLUSION

ANNEXE

BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE Œuvres de Baudelaire

Correspondances et textes d'époque Études de critique baudelairienne

Études sur les écrits intimes et la pratique épistolaire Études sur le champ littéraire au XlXe siècle

Études théoriques Divers Dictionnaires

viii

193 227 228 246 251 284 322 360 370 375 375 375 377 382 393 398 402 403

(12)

Tableau 1

Liste des tableaux

91

«Les principaux correspondants de Baudelaire»

Classement, par ordre décroissant, en fonction des lettres envoyées par le poète.

Tableau 2

«Baudelaire et ses contemporains»

Classement établi selon le nombre décroissant des lettres adressées par le poète aux anistes de son temps.

ix

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Parler des poètes est toujours une chose bien délicate [...)

Sainte-Beuvel

Les gardiens de la tradition, les professeurs. les universitaires et les bibliothécaires, les docteurs et les auteurs de thèse sont terriblement curieux de correspondances (de quoi d'autre peut-on étre curieux au fond?) [...] curieu.'( de textes adressés. destinés, dédiés par unsignataire déterminable à un récepteur particulier.

Jacques Derrida2

La présente thèse est consacrée à l'exploration de la correspondance baudelairienne, soit des quelque mille quatre cent quarante-cinq lettres et documents divers rédigés par le poète de 1832 à 1866, dans une perspective sociopoétique. Cette approche, définie et mise en pratique par les chercheurs du Centre universitaire pour la sociopoétique de l'épistolaire et des correspondances (CULSEC)3, s'inscrit dans la lignée des fructueux tra\"aux tendant, depuis près de vingt ans déjà, à «réhabiliter») l'épistolaire et les écrits

1 Réflexions sur les lettres. Paris, Plon, 1941, p. 65.

2 La carte postale de Socrateà Freud et au-delà. Paris, Flammarion, 1980, p. 69.

3 Basé à Montréal et animé par Michel Biron de l'Université du Québec à Montréal, Jane Everett de l'Université McGill, BenOÎt Melançon et Pierre Popovic de l'Université de Montréal, le CULSEC 4Cs'intéresse tout particulièrement aux rapports que la lettre entretient avec la société, observés à travers le prisme de l'histoire, du discours social et de l'institution littéraire, et lus avec les outils de l'analyse textuelle» (Michel Biron et Benoît Melançon (dir.), .Présentation», Lettres des années trente, Actes du colloque tenu à l'Université d'Ottawa le 30 novembre 1995, Hearst, Le Nordir, 1996, p. 7). Les chercheurs précités sont aussi membres de la très dynamique Association interdisciplinaire de recherche sur l'épistolaire dont les principaux objectifs sont, ainsi que le rappelle Benoît Melançon, de réunir les chercheurs de toutes disciplines travaillant sur la lettre comme genre et pratique, d'organiser des colloques et rencontres et de diffuser un Bulletin d'information semestriel (<<Les études sur l'épistolaire

québécois aujourd'hui. Présentation de l'Association interdisciplinaire de recherche sur l'épistolaire (AIRE)>>, Les Cahiers d'histoire du Ouébec au XXe siècle. n° l, hiver 1994, p. 95).

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intimes, en général au sein de l'institution littéraire en les considérant non plus comme simples références biographiques ou documentaires mais, bel et bien, comme textes - comme discours, donc - àpart entière4 . La sociopoétique qui, comme son nom l'indique et comme on le verra plus avant, implique un double point de vue valorisant, à la fois, la socialité et la spécificité te~luelle -la poétique - des correspondances, nous semblait presque s'imposer d'elle-même, la lettre se situant résolument et plus, peut-être, que tout autre texte à «la croisée de l'individuel et du social»5. C'est aux caractéristiques formelles (essentiellement rhétoriques et pragmatiques) et à la socialité des lettres baudelairiennes que nous nous intéresserons. Par socialicé, on entendra, «non seulement comment le te~'te fait partie du social, mais comment le social '·ient au texte, comment le social s'inscrit dans le te~'te, comment le te~le produit du

~ Parmi les critiques qui ont diversement contribuéà ce mouvement. il convient de citer: Philippe Lejeune. Le pacte autobiographique. Paris. Seuil, 1975; Gilles Deleuze et Félix Guauari, Kafka. Pour une littérature mineure, Paris. Minuit, Coll. «Critique», 1975; Roland Barthes. Roland Barthes par Roland Barthes, Paris, Seuil. 1975 et Michel Foucault. «l'écriture de sob., Corps écrit, na S. 1983. p. 3-23. Pour ce qui est de l'épistolographie moderne. retenons les travaux de Bernard Beugnot. «Débat autour du genre épistolaire: réalité et écriture)). Revue d'histoire littéraire de la France, na 2. mars-avril 197~, p. 195-202 et «De l'invention épistolaire: à la manière de soh•• Mireille Bossis et Charles

A. Porter (dir.), L'épistolarité à travers les siècles. Geste de communication et/ou d'écriture. Décade de Ceris)' la Salle, 8-19 juillet 1987, Stuttgart, Franz Steiner Verlag. 1990. p. 27-38: Jacques Lacan, «La lettre \'olée)~. Le séminaire de lacgues Lacan, texte établi par Jacques-Alain Milner, Paris. Seuil. vol. 2. 1978; Jacques Derrida. La carte postale de Socrate à Freud et au-delà, Paris, Flammarion. 1980; Janet Altman Gurkin. Epistolaritv. Approaches ta a Form, Columbus, Ohio State University Press, 1982: Alain Buisine. Proust et ses lettres, Lille, Presses universitaires de Lille, 1983: Jean-Louis Cornille, L'amour des lettres ou le contrat déchiré, Mannheim, Analytiques. 1985: Vincent Kaufmann, L'équivoque épistolaire, Paris, Minuit, Coll. «Critique», 1990: Claudine Gothot-Mersch, «Sur le renouvellement des études de correspondances littéraires : l'exemple de Flaubert», Romantisme. na 72, 1991, p. 5·29 et Benoît Melançon, Diderot épistolier. Contribution à une poétique de la lettre familière au XVIIIe siècle, Montréal. Fides, 1996. On trouvera, en annexe, la liste des nombreux colloques récemment consacrés à l'épistolaire.

5 Cette expression reprend le titre du colloque, tenu à Paris en 1992, sur l'économie de l'écriture épistolaire et ses nécessaires médiations avec les contraintes sociales. ainsi que le rappelle Mireille Bassis, directrice de l'ouvrage collectif en réunissant les actes (Paris• Kimé, 1994. p. 9).

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social»6.

Le titre de «Correspondance» attribué par Claude Pichois aux deux volumes de la Bibliothèque de la Pléiade sur lesquels nous travaillerons7 est, à cet égard, quelque peu abusif puisque n'y sont colligées que les lettres écrites par le poète, non celles de ses destinataires. Si, d'un certain point de vue, ce parti pris devait nous simplifier la tâche puisque c'est la voix de Baudelaire que nous avons choisi de privilégier, on s'attachera à démontrer que celle-ci n'en résonne pas moins inéluctablement du dialogue (plus ou moins illusoire) qu'elle entretient (ou feint d'entretenir) avec les quelque deux cent cinquante correspondants du poète mais aussi des échos des autres prises de parole de celui-ci, qu'elles émanent de ses journaux intimes, de ses poésies ou de ses articles critiques. Partant du principe que «tout te~1e est un inrerrexrc»8, nous solliciterons donc fréquemment Les lettres à Charles Baudelaire ainsi que les Œuvres complètes du poète, deux ouvrages également édités par Claude Pichois9. Quant à la question rebattue des rapports entre la correspondance et

!'Œu\'re du poète, nous soutiendrons, comme le firent Gilles Deleuze et Félix

Guattari à propos des lettres de Kafka, que les missives baudelairiennes font pleinement partie de celle-ci «parce qu'elles sont un rouage indispensable, une pièce motrice de la machine littéraire» et plus largement de la «politique» 6 Régine Robin, «Sociologie de la littérature et/ou sociocritique», journée d' étude «Sociologie de la littérature et/ou sociocritique», Centre interuniversitaire d'analyse du discours et de sociocritique des textes, Montréal, 22 octobre 1994, texte inédit.

7 Correspondance. texte établi, présenté et annoté par Claude Pichois avec la collaboration de Jean Ziegler, Paris, Gallimard, Coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 2 vol., impression de

1973 corrigée et complétée en1993.

8 Roland Barthes, «Théorie du texte», Œuvres complètes, édition établie et présentée par Êric Man)', Paris, Seuil, t. 2, 1993, p. 1677.

9 Lettres à Charles Baudelaire. publiées par Claude Pichois avec la collaboration de Vincenette Pichois, Neuchâtel, La Baconnière, Coll. «Études Baudelairiennes», t. IV-V, 1973 et Œuvres complètes, texte établi, présenté et annoté par Claude Pichois, Paris• Gallimard, Coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 2 vol., 1975-1976.

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de l'écrivainlO. Comme chez Kafka, il y a chez Baudelaire (mais aussi, ainsi qu'on le verra chez Rimbaud, Verlaine ou Bloy) un «vampirisme proprement épistolaire» : «Les lettres doivent lui apporter du sang, et le sang lui donner la force de créer»Il. L'intégration de la correspondance à l'ensemble de l'œuvre baudelairienne ne signifie pas pour autant que textes poétiques, critiques et épistolaires soient de même nature et sans spécificité : Baudelaire n'adopte manifestement pas la même posture, n'assume pas le même type d'énonciation, lorsqu'il écrit à madame Aupick, compose Les Fleurs du ~[al ou commente le dernier ouvrage de Victor Hugo. Parce qu'il y a «cependant perpétuellement communication des composantes d'expression»12, nous nous attacherons à relever, au cours de notre étude et en fonction de leur pertinence, les échos et dissonances dont vibre l'œuvre baudelairienne dans son ensemble. «Partout une seule et même passion d'écrire, remarquent encore Deleuze et Guattari, mais pas la même. Chaque fois l'écriture franchit un seuil, et il n'y a pas de seuil supérieur ou inférieur»13. C'est aussi ce que soutient et démontre Gilles

10 Kafk~l. Pour une littérature mineure, p. 52. Pour les deux critiques, la principale caractéristique de Kafka. mais plus largement de la littérature mineure (au sens de minoritaire. soit en rupture de ban), est que cc tout )' est politique, à commencer par les lettres à Felice: Le problème: pas du tout être libre. mais trouver une issue. ou bien une entrée. ou bien un côté. un couloir. une adjacence, etc.» (p. 15 et 77). Est·i1 meilleure définition de la quête désespérée que mena, sa vie durant. Baudelaire. le poète. le critique ct l'épistolier 7 L'ouvrage de Pierre Pachet, Le premier venu. Essai sur la politique baudclairienne. sur lequel nous reviendrons, traite, en partie. de cette question (Paris, Denoël, Coll. «Les lettres nouvelles», 1976).

Il Kafka. Pour une littérature mineure. p. 54. 12 Kafka. Pour une littérature mineure. p. 74.

13 Kafka. Pour une littérature mineure, p.74. Si Baudelaire peut être considéré comme un auteur peu prolifique, ainsi que le remarque Claude Pichais dans ccBaudelaire ou la difficulté créatrice» (Études et témoilnages, Neuchâtel, La Baconnière, 1967, p. 242-261), il fut. en comparaison et en dépit de ses multiples plaintes et réticences, un épistolier relativement fécond. Alors que la correspondance s'élève à quelque 1330 pages dans la collection de La Pléiade, les textes critiques et poétiques du poète représentent 1700 pages environ. dont de nombreuses versions du même sujet et des œuvres écrites en collaboration.

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~'Iarcotte dans son analyse de La prose de Rimbaud. rappelant la fondamentale relativité des notions d'œuvre et, plus largement, de littérature: «Il est notoire que tels textes, mémoires, confessions, lettres, essais, entrent dans la littérature ou en sortent selon les codes culturels d'une époque»I~. La valorisation textuelle des lettres ne revenant pas à décider de leur littérarité ou oon-littérarité, nous substituerons au «casse-tête en soi»15 que constitue cette vaine question, celle de savoir quels outils littéraires utiliser pour procéder à l'exploration de notre corpus16. Nous avons, à cet effet, choisi de tirer parti de la richesse et de la diversité du paysage méthodologique actuel. La conjugaison des lectures formelle et sociale à laquelle nous invite la sociopoétique de l'épistolaire nous a incitée à puiser, d'une part, du côté de l'analyse du discours social et de la sociocritique et, d'autre part, du côté des approches rhétoriques traditionnelles et de la pragmatique. C'est, en somme, par l'analyse de la correspondance dans sa matérialité, par l'étude de sa mise en forme, qu'il s'agira d'en démontrer la socialité. Nous ont été particulièrement utiles, en la matière, outre les travaux des épistologues modernes que l'on mentionnera, en détail, dans la présentation du plan de notre thèse, les contributions de Claude Abastado, f\larc Angenot, Walter Benjamin, Ross Chambers, Claude Duchet,

14 La prose de Rimbaud, Montréal, Boréal, 1989, p. 55. Même perspective de la part de Pierre Popovic dans «L'argent dans la lettre-vie d'Arthur Rimbaud») (Les facultés des lettres. Recherches récentes sur l'épistolaire francais et québécois, Montréal, Centre Universitaire pour la sociopoétique de l'épistolaire et des correspondances, Département d'études françaises, Université de Montréal, 1993, p. 95-117). Que la littérarité puisse «investir ou délaisser tour à tour n'importe quel objet d'écriture» est aussi une des leçons de Gérard Genette (cité par Jeanne Bem, «Le statut littéraire de la lettre», André Françon et Claude Goyard. (éd.), Les correspondances inédites, Actes du colloque de Paris «Les correspondances inédites», 9·10 juin 1983, Paris. Economica, 1984, p. 116).

15 Vincent Kaufmann, L'équivoque épistolaire. p. 8.

16 C'est grâce au stimulant séminaire animé, durant l'hiver 1992, par Benoît Melançon sur «La sociopoétique de l'épistolaire» que l'auteur de cette thèse a pu commencerà entrevoir les implications de ce parti pris méthodologique libérateur et à en envisager les potentialités pour la correspondance baudelairienne.

(19)

Antonio G6mez-~loriana, Pierre Popovic et Régine Robin 17. Notre observation de la lettre à travers «le prisme de l'histoire et de l'institution littéraire»18 nous a aussi été facilitée par les travaux de Pierre Bourdieu, Jacques Dubois, Christophe Charle et Jean-Yves ~1011ier19. L'analyse proprement te~"tuellede la correspondance a été menée à partir des ouvrages de rhétorique de ~tichel ~leyer, Bernard Dupriez, Oliver Reboul, Jean-Jacques Robrieux, C. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca ainsi que des études pragmatiques de J. L. Austin et Dominique t\laingueneau20. Les œuvres complètes de Roland Barthes ont

17 Claude Abastado, Mvthes et rituels de l'écriture, Bruxelles. Complexe, 19ï9: Marc Angenot. 1889. Un état du discours social, Longueuil. Le Préambule. Coll. «L'unh"ers des discoursn. 1990: Walter Benjamin, Charles Baudelaire. Un poète Ivrigue à l'apogée du capitalisme. traduit de l'allemand et préfacé par jean Lacoste d'après l'édition originale établie par Rolf Tiedemann, Paris. Payot. Coll. «Petite Bibliothèque Payot»), 1979: Ross Chambers, Mélancolie et opposition. Les débuts du modernisme en France. Paris. josé Carti. 1987; Claude Duchet (dir.). Sociocritig ue. Paris. Nathan. 1979 et uU ne écriture de la socialité», Poétique, n° 16. 1973, p. 446-454: Antonio Gomez-~Ioriana.«L'écrivain et son image: narration et argumentation dans le récit autobiographique)•• Graziella Pagliano ct Antonio Gomez-Moriana (éd.), Écrire en France au XIXe siècle, Actes du colloque de Rome uStatut et fonction de l'écrivain et de la littérature au XIXe siècle», 7-8 octobre 1987. Longueuil, Le Préambule, Coll. uL'univers des discours)., 1989. p. 29-48: Pierre PopovÎC. La contradiction du poème. Poésie et discours social au Québec de 1948 à 1953, Candiac, Balzac. 1992 et Régine Robin. «De la sociologie de la littérature à la sociologie de l'écriture ou le projet sociocritique», Écrire en France au XlXe siècle, p. 61-75.

18 Michel Biron et Benoit Melançon, uPrésentation~,Lettres des années trente. p. 7. 19 Pierre Bourdieu, ccL'invention de la vie d'artiste~. Actes de la recherche en sciences sociales, \'01. l, n· 2, mars 1975, p. 67-92 et Les règles de l'art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, 1992: Jacques Dubois, l'institution de la littérature: introduction à une sociologie. Paris, Nathan, 1978; Christophe Charle, «Le champ de la production littéraire», Henri-jean Martin, Roger Chartier et jean-Pierre Vivet (dir.), Histoire de l'édition francaise, Paris, Promodis, 1983, t. 3, p. 126-157; Jean-Yves Mollier, L'argent et les lettres. Histoire du capitalisme d'édition. 1880-1920. Paris, Fayard, 1988. 20 Michel Meyer, Questions de rhétorique: langage. raison et séduction. Paris, Libraire générale française, 1983; Bernard Dupriez, Gradus. Les procédés littéraires, Paris, Union générale d'éditions, Coll. -10/18», 1984; Olivier Reboul, Introduction à la rhétorique, Paris, Presses universitaires de France, 1991; jean-Jacques Robrieux, Éléments de rhétorique et d'argumentation. Paris, Dunod, 1993; Ch. Perelman et L Olbrechts-Tyteca, Traité de l'argumentation. La nouvelle rhétorique, Bruxelles, Éditions de l'Université de Bruxelles. 1988: j. L. Austin, Quand dire. c'est faire. traduction de G. Lane, Paris, Seuil, 1970 et Dominique Maingueneau, Pragmatique pour le discours littéraire. Paris, Dunod, 1990.

(20)

également été, tout au long de notre thèse, une intarissable source d'enseignement, de suggestions et de plaisir21 .

À l'instar de la plupart des correspondances d'écrivains, les lettres baudelairiennes n'ont longtemps servi aux critiques littéraires, biographes et historiens que de réservoir à in formations et à citations. D'Eugène Crépet à Walter Benjamin22 , en passant par Paul Valéry, Jean-Paul Sartre, I\larcel Ruff, Georges Bataille, Georges Blin, Charles ~(auron, Jean-Yves ~lollier et Pierre Bourdieu, les innombrables commentateurs de l'œuvre baudelairienne n'ont pas manqué de puiser dans les lettres du poète pour avancer, soutenir et confirmer leurs divers points de vue23 . Les biographies de Baudelaire sont évidemment légion, et l'on ne s'étonnera pas que Claude Pichois, l'éminent spécialiste de l'auteur des Fleurs du Ma124, soit aussi l'éditeur de la dernière mouture de la correspondance. Si ce n'était pour notre conviction que les trois angles à partir desquels sera successivement abordée la correspondance

21 Œuvres complètes. édition établie et présentée par Éric Marty, Paris. Seuil. 3 t., 1993. 22 «Baudelaire aimait à jeter brutalement ses thèses dans la discussion. et sous un éclairage pour ainsi dire baroque. Il se plaisait à dissimuler les corrélations qui pouvaient exister entre elles [•.•] Il est presque toujours possible d'éclairer ces ombres avec l'aide de la correspondance» (Walter Benjamin, Charles Baudelaire. Un poète l"rigue à l'apogée du capitalisme. p. 109).

23 Celte liste n'est. bien sûr, pas exhaustive: Eugène Crépet. Charles Baudelaire. Œuvres posthumes et correspondances inédites précédées d'une étude biographique. Paris. Quantin. 1887; Paul Valéry. «Situation de Baudelaire», Variétés Il, Paris, Gallimard, 1935, p. 598-613; Jean-Paul Sartre, Baudelaire, Paris, Gallimard. 1947; Marcel Ruff. Baudelaire. L'homme et l'œuvre, Paris, Hatier-Boivin, 1955: Georges Bataille, «Baudelaire», La littérature et le mal. Paris, Gallimard, 1957: p. 27-47; Georges Blin, Baudelaire. Paris, Gallimard, 1969; Charles Mauron, Le dernier Baudelaire. Paris. josé Corti, 1966; jean-Yves Mollier, Baudelaire et les frères LéVY : auteur et éditeur. Neuchâtel. La Baconnière, Coll. «Études baudelairiennes», t. XII, nouvelle série IV, 1987; Pierre Bourdieu, Les règles de l'art. Genèse et structure du champ littéraire. Paris, Seuil. 1992 et «Extra-ordinaire Baudelaire», Jean Delabroy et Vves Charnet (éd.). Baudelaire: nouveaux chantiers, Lille. Presses universitaires du Septentrion. 1995, p. 279-288. 24 Baudelaire. la biographie de Claude Pichois et Jean Ziegler, fait aujourd'hui autorité dans les études baudelairiennes (Paris, Julliard, Coll. «Les Vivants », 1987).

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baudelairienne dans cette thèse ne manquaient pas d'une certaine originalité, la longue et prestigieuse liste des critiques précédemment nommés aurait amplement suffi à nous décourager d'entreprendre le présent travail. «Autant de critiques, autant de vrais Baudelaire» remarquait déjà Claude Pichois en 1957, regrettant que la lecture de l'œuvre du poète ne se fasse pas plus sou,"ent «en silence» et que de trop nombreux critiques persistent à affubler celle-ci de leurs «interminables commentaires»25. Comme le fit cependant La Bruyère avant lui, c'est paradoxalement en introduction d'un nouvel ouvrage que Claude Pichois décoche son «tout est dit, et l'on vient trop tard»26. On se permettra donc de suivre son exemple et non son conseil, et ce d'autant plus volontiers que c'est moins la personnalité du «vrai Baudelaire» que sa redoutable rhétorique épistolaire qui a retenu notre attention. «Devant tout écrit intime (et peut-être devant toute œu'"re), écrit Roland Barthes, la question n'est pas: qu'est-ce que l'auteur nous cache? mais pourquoi écrit-il ? Remarque méthodologique précieuse qui devrait ôter à la critique la tentation de se penser comme la décou,"erte d'une vérité cachée. bref comme une herméneutique»27. Bien que la dimension indiscutablement pragmatique de tout corpus épistolaire impose, en quelque sorte, d'elle-même la question du «pourquoi écrit-il», c'est plus encore celle du «comment» que nous privilégierons dans cette thèse. La recherche de l'intentionnalité de l'épistolier qui peut être considérée, en soi et somme toute, comme une entreprise illusoire ne nous a pas semblé absolument indispensable pour l'étude des mises en lettres - soit des mises en texte et des mises en scène - de

25 Baudelaire devant ses contemporains, textes recueillis et publiés par W. T. Band)' et Claude Pichois, Monaco, Éditions du rocher, 1957, p. 3.

26 Jean de La Bruyère, Les caractères. Paris, Garnier, 1962, p. 67. 27 «Alain Girard, Le journal intime., Œuvres complètes, t. 2, p. 58•

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celui qu'Eugène Crépet nommait déjà un «fin manœuvrien>28.

Alors que l'œuvre baudelairienne a suscité l'intérêt de milliers de commentateurs, la correspondance, comme telle, n'a pas donné lieu à de nombreuses études. Avant l'intérêt renouvelé de l'épistolographie moderne dont elle bénéficiera cependant, deux critiques s'y sont plus particulièrement penchés: Charles l\-Iauron en 1966 et Hélène Fredrickson en 19ïï29 . C'est d'un point de vue psychanalytique que se place le premier et d'un point de vue thématique que se situe la seconde; les deux critiques privilégient les lettres à madame Aupick aux dépens de celles adressées aux autres correspondants du poète. Créateur de la psychocritique, Charles ~tauron trouve dans les missives baudelairiennes la plus claire et directe expression du conflit intime du poète. C'est principalement sur le manque d'amour et de présence maternelle qu'insiste le critique, l'argent (que la psychanalyse considère comme une valeur d'échange hautement symbolique) devenant rapidement, pour le fils, une manière de se relier à sa mère: «la correspondance unit à chaque page, l'image de la mère et l'idée de l'argent ou de son absence»30. L'incurable endettement de Baudelaire prend ici, pour la première fois, toute son importance. Cet ouvrage, qui ouvre incontestablement la voie aux études plus récentes de Vincent Kaufmann, ignore le te~'te des lettres en tant que tel et les rapports de celles-ci avec la société dont elles émergent. Pour fascinante que

28 E.xpression empruntée au titre de l'article éponyme paru le 5 juin 1848 dans La Nef (p. 3--21).

29 Charles Mauron, Le dernier Baudelaire, Paris, José Corti, 1966 (le critique avait rapidement traité de Baudelaire dans Des métaphores obsédantes au mythe personnel. Introduction à la psychocritique. Paris, José Corti, 1963) et Hélène Fredrickson, Baudelaire: Héros et fils. Dualité et problèmes du travail dans les lettres à sa mère, Saratoga (Californie), Anma Libri. 1977.

30 Le dernier Baudelaire, p. 83. C'est du côté de «la vie», du «moi social» (opposé au cemoi créateur») que Mauron situe la correspondance (p. 19).

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soit l'exploration de l'inconscient baudelairien, elle ne nous renseigne qu'insuffisamment sur la nature et la spécificité de l'êcriture et de la pratiq ue épistolaires du poète. Se concentrant aussi sur les lettres à madame Aupick, Hélène Fredrickson traite, à travers ce corpus, de quelques aspects centraux de la pensée baudelairienne : le travail, l'ambition, la paresse, la volonté et la dépendance. La problématique de ce livre pourrait se résumer au titre de son dernier chapitre: «Le conflit du Héros et du Fils». Pour Fredrickson, les lettres à la mère sont surtout révélatrices de l'oscillation douloureuse de Baudelaire entre son besoin d'indépendance (l'hêroïsme) et son attachement à la figure maternelle (la filiation). Encore une fois, cet ouvrage, quoique fort intéressant, néglige l'aspect proprement formel des lettres au profit des réflexions psychologiques, et ignore la socïalité de l'écriture et de la pratique épistolaires du poète. L'article intitulé «Beaudelaire»31 que publie, en 1983, Philippe Bonnefis, marque un tournant dans les études de la correspondance baudclairicnne et annonce les travaux novateurs de Vincent Kaufmann. La contribution de Honnefis mérite d'autant plus d'être soulignée que ce n'est qu'au détour du sujet principal de son article, soit les rapports de Baudelaire à la peinture, que la question du statut et de l'économie de la correspondance est abordée. Dans une perspective résolument interdiscursive, le critique s'attache globalement à définir la politique générale de Baudelaire32. Au coeur de celle-ci, l'endettement radical et quasi ontologique du poète, certes, mais un endettement que le critique envisage tout autant d'un point de vue esthétique que psychologique, la dette n'étant plus seulement l'expression de l'attachement névrotique du fils à la mère mais aussi un «exorbitant privilège»

31 ~Beaudelaire. (sic), MLN (nouveau titre de Modem Language Notes), nD

100, 1983, p. 551-578. Article repris en 1987 dans Mesure de l'ombre, Ulle, Presses universitaires de Lille, p. 113-152.

32 Au sens où Gilles Deleuze et Félix Guattari entendent ces mots: «Vi\Te et écrire, l'art et la vic, ne s'opposent que du point de vue d'une littérature majeure» (Kafka. Pour une littérature mineure. p.74).

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d'artiste: l'or ne danse-t-il pas «que dans la poche des imbéciles qui ne comprennent pas le beau» 733 L'endettement baudelairien prend ici, pour la première fois peut-être, tout son sens et toute son ampleur : «Dette et littérature forment système»34. Un système que, «depuis cette zone d'ombre que constituent les lettres»35, l'épistolier parviendra à gérer et à éterniser de

main de maitre. Philippe Honnens souligne, par ailleurs, la nature répétitive de la correspondance, le statut privilégié qu'y tient madame Aupick et la profonde incompréhension qui, paradoxalement, lie le fils à la mère: autant de caractéristiques que reprendra et développera bientôt Vincent Kaufmann. Sur le texte des lettres proprement dit, Honnefis insiste cependant peu, ne rclcvant, au passage, que la fameuse métaphore de «l'arriéré littéraire» sur Icquel l'épistolier reviendra fréquemment 36. Que Baudelaire s'engage à écrire pour avoir de l'argent, mais que pour avoir le temps d'écrire il lui faille de l'argent, Vincent Kaufmann le rappelle aussi, à son tour. en 1986. soulignant «lc caractère diabolique de ce dispositif»37. Adoptant également une pcrspccti\"C interdiscursive. le critique remarque que la correspondance et l'œuvre baudelairiennes semblent se répondre et poursuivre «des buts étrangement proches» quant aux rapports du poète à l'Autre : l'œuvre s'affirmant délibérément comme un geste de rupture que l'épistolaire

33 Bonnefis cite ici le poète (cBeaudelaire», p. 562).

3~ «Beaudelaire», p. 55~. cil en va de ce système comme de tous ceux de son espèce. Inutile d'essayer d'en forcer la clôture, poursuit le critique. Ils sont faits de manière à vous rompre les ongles» (p. 554). Nous retiendrons la lec;on.

35 4CBeaudelaire», p.567.

36 4CBeaudelaire», p. 553.De même, la socialité des missives du poète ne préoccupe pas le critique.

37 «Dettes en poèmes (sur Baudelaire)>>, MLN (nouveau titre de Modern Language Notes), na 101, septembre 1986, p. 853. Le critique se réfère aux travaux de Philippe Bonnefis.

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conjurerait toujours, in extremis, en maintenant le contact38. Convoquer pour révoquer, écrire pour se rapprocher mais aussi pour se distancer d'autrui constituent le fond même de «l'équivoque épistolaire» que le critique décrira, en détail, dans son fameux livre éponyme sur lequel nous terminerons ce bref tour d'horizon critique39. Consacré aux correspondances d'écrivains modernes, tels que, entre autres, Flaubert, Proust, ~[allarmé et Baudelaire, cet ouvrage élargit et formalise les réflexions du critique désormais en quëte d'«unc sorte de cadre ou de méthode de lecture de l'épistolaire»40 qu'il situe au niveau d'une problématique de l'énonciation. L'épistolaire procède, selon Kaufmann, d'une «littérarité seconde»""'l qui réside, d'une part, dans le rythme même du texte des lettres et d'autre part dans son rapport (sou\'ent paradoxal) à l'œuvre. Parce qu'il s'y trame «un imaginaire de la langue et de la communication», les lettres constituent, pour le critique, «une \"oie royale d'accès» à l'œuvre: «[1 y a une "\'érité" qui passe de l'une à l'autre, qui se manifeste en circulant de l'une à l'autre, selon un trajet qu'il faut chaque fois rcconstituer»42. Si ce point de vue offre l'avantage de rompre a\"ec l'approche strictement biographique des correspondances, on lui reprochera, a\'cc José-Luis Diaz, de nier à celles-ci leur valeur intrinsèque et de «les récupérer dans

38 Dans la lignée des travaux de Lacan, le critique considère que «chaque correspondance représente une expérience singulière du symbolique». soit une expérience de la langue «cn tant qu'elle est la règle et la mesure du rapport à autrui, d'un contrat ou d'un pacte passé avec luh- (<<Relations épistolaires. De Flaubert à Artaud», Poétique. n° 65, février 1986. p. 389).

39 L'essentiel de la thèse développée dans L'équivoque épistolaire se trouve déjà dans l'article cité à la note précédente.

~O«Relations épistolaires. De Flaubert à Artaud». p. 387.

~1 «Relations épistolaires. De Flaubert àArtaud., p. 389. -12 «Relations épistolaires. De Flaubertà Artaud., p. 389.

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une idéologie un peu datée de la littérature»)43 , puisque ce n'est, en somme, qu'à l'ombre de cette dernière que les lettres sont appréhendées. La notion d'endettement qui hante les missives baudelairiennes a également retenu l'attention du critique. Conçue comme un défi lancé à autrui (en la personne de la mère), comme un acte de résistance généralisé, la dette et la lettre ont ici partie liée : «L'épistolaire permet [à Baudelaire] de ne pas régler ses comptes avec l'Autre, de maintenir avec celui-ci un compte ouvert»44. C'est dans cette ouverture, dans cet espace représentant «juste ce qu'il faut d'intervalle pour continuer à respirer, à écrire»4-5 que s'engouffrerait la littérature, et surtout la poésie. Alors que Kaufmann résume brillamment la problématique et l'absconse logique de la correspondance baudelairienne, il ne se Ih"re à aucune analyse stylistique serrée. Le critique procède au démontage de la méraniquc, de la politique du poète, non \"éritablement à l'étude de la mise en texte de celle-ci. Certes, comme Philippe Ronnens, il relève ·la répétiti\'ité des lettres mais il ne s'y attache pas: c'est plus le raisonnement de l'épistolier que le choix de ses mots qui l'intéresse. De mème, la socialité de la pratique

43 «Usages biographiques et autobiographiques de l'épistolaire)), supplément au Bulletin de l'AIRE, n° 20, 1997, pA. «On ne lirait pas les correspondances s'il n'y avait pas les œuvres, dont elles peuvent être aussi bien l'embra)'eur que l'effet. l'envers. ou encore le symptôme)), affirme Vincent Kaufmann impliquant, de fait, une préséance des secondes sur les premières (<<Relations épistolaires. De Flaubert à Artaud», p. 389). La notion de (cfonction auteur» proposée par Michel Foucault nous paraît ici préférable: l'auteur est «un foyer d'expression qui, sous des formes plus ou moins achevées, se manifeste aussi bien. et avec la même valeur, dans des œuvres, dans des brouillons, dans des lettres, dans des fragments, etc.» (-Qu'est-ce qu'un auteur 1», Bulletin de la Société francaise de Philosophie, t. LXIV, 1969, p. 87). Rappelons, par ailleurs, l'intérêt croissant que suscite. à ce jour, l'écriture dite ordinaire (voir, par exemple : les articles consacrés aux correspondances familiales et privées dans Mireille Bossis et Charles A. Porter (dir.), l.'épistolarité à travers les siècles. Geste de communication et/ou d'écriture, p. 148-18~, les OU\Tages de Marie-Claire Grassi, L'art de la lettre au temps de La Nou\'elle Héloïseet du romantisme, Genève, Slatkine, 1994 et de Daniel Fabre (dir.), Écritures ordinaires. Paris. P.O.L, 1993 ainsi que les activités du groupe de recherche de l'Université de Pau, «Correspondances populaires»),

4..J. L'équivoque épistolaire, p. 62, 4-5 l.'équivoque épistolaire, p. 63•

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épistolaire de Baudelaire ne retient pas son attention, et ce au profit de l'expérience singulière menée par l'épistolier. C'est, en somme, à ces deux lacunes - ou parti pris46 - que tentera de répondre notre thèse dans laquelle on privilégiera justement et les caractéristiques formelles des lettres baudclairiennes et leur indéniable rapport avec le milieu socio-culturel dont elles émergent. Replacer la correspondance dans son contexte historique, en rappelerl autant que faire se peut, les conditions d'énonciation et de

production, nous permettra d'étudier la nature de la participation de Baudelaire aux représentations collectives de son époque, ainsi que la manière dont celles-ci ressurgissent dans le texte même de ses missives. Loin de se réduire au seul théâtre des pulsions inconscientes du poète, les lettres baudelairiennes résonnent de la rumeur publique. C'est donc aussi de l'appropriation, du recyclage et de la critique, par l'épistolier, de certains de ces échos qu'il sera question4.7. Claude Duchet décrit clairement en quoi peut consister une telle appropriation pour le texte romanesque:

Le narrateur dispose à son gré de ces discours et les investit, au point de confondre sa voix avec celle de dires objecthoés, traités comme des éléments du réel [...

J.

Ces discours expriment tout aussi bien la prégnance globale du discours social (entendu comme la totalité des énoncés dont est susceptible, simultanément, un élément quelconque de l'univers d'expérience) [...

1

que la prise de parole de l'écrivain engagé

~6 Vincent Kaufmann ne croit pas à la pertinence d'établir une «poétique). de la lettre qu'il considère «condamnée soit aux évidences, soit à multiplier à l'infini ses critères distinctifs» (<<Relations épistolaires. De Flaubert à Artaud», p. 388). Ce que contredit éloquemment l'ouvrage de Benoit Melançon, Diderot épistolier. Contribution à une poétique de la lettre familière au XVIIIe siècle. Le critique dit aussi tenir à limiter son anal}Ose formelle des lettres dans la mesure où il refuse d'en multiplier les citations. seul mO)Oen pourtant, concède-t-U, «de prouverce qu'on avance» (p. 388). Si cette économie a pour avantage de donner au texte critique une allure alerte et enlevée, elle a l'inconvénient de couper le lecteur du texte original, de la voi'l( de l'écrivain et de le contraindreà s'en remettre à la parole etàla seule interprétation de son commentateur. ~7 Comme on le verra plus avant, les questions du statut sodal mais surtout des représentations de l'artiste retiendront, en particulier, notre attention.

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dans son texte et qui fait texte de sa parole48.

Cette remarque nous semble pouvoir s'appliquer aux lettres et au processus de la mise en texte épistolaire.

Afin de prendre en compte, ainsi que nous y invite la sociopoétique, la dimension individuelle et sociale de la correspondance baudelairienne, nous cheminerons, dans cette thèse, du général au particulier. L'étude du caractère socio-culturel et économique de la pratique épistolaire au XlXe siècle précédera donc celle de la manière dont Baudelaire allait personnellement assumer et gérer sa propre correspondance. Cette présentation ne revient cependant pas à ignorer, selon les différents chapitres de cette thèse, l'aspect soit public soit privé des lettres du poète car c'est toujours dans l'incessant aller-retour entre ces pôles que l'on procédera~9. Il nous a cependant paru important, sinon utile, d'appréhender cc travail en insistant sur le fait que Baudelaire ne fut jamais un épistolier isolé ou autonome: son 'écriture de la lettre relè\"e d'une tradition, d'une éducation. d'une philosophie, d'un imaginaire, et d'une économie bien déterminés. Ce n'est qu'à travers ces différents filtres et grilles que peut se comprendre et interpréter l'unicité de sa pratique. La première partie de cette thèse s'intéressera donc précisément à l'histoire et à la sociologie et à la sociabilité de la lettre au siècle dernier. Cette étude a pour but de rappeler que la pratique épistolaire s'inscrit dans une tradition littéraire et sociale dont les préceptes furent transmis et enseignés à Baudelaire lors de sa

48Cité par Régine Robin, -Pour une sodo-poétique de l'imaginaire social», Jacques Neefs ct Marie-Claire Ropars (éd.), La politique du texte. Enjeux sociocritigues, Lille, Presses universitaires de Lille, 1982, p. lOS.

~9 Nous avons, à cet effet, préféré concevoir les lettres comme texte-trace plutôt que texte-témoin, selon l'utile distinction établie par Ross Chambers: -Un texte-témoin dit : "j'étais là, j'ai vu; c'êtait ainsi". Un texte-trace ne dit, à proprement parler, rien: il faut lui faire dire quelque chose (il faut le lire). Mais il signifie à peu près ceci: "j'étais là. j'en porte les empreintes; elles sont capables de vous parler encore"» (Mélancolie et opposition. les débuts du modernisme en France, p. 231).

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scolarité. C'est encore les lettres de madame de Sévigné et de Voltaire que les maîtres de rhétorique du XIXe siècle offrent en modèles aux apprentis épistoliers que furent leurs élèves. C'est par rapport à et contre ces modèles que se définit la spécificité de la correspondance baudelairienne comme celle, d'ailleurs, de ses pairs. Cette partie vise à rappeler qu'un ensemble de facteurs socio-économiques vont radicalement modifier et diversifier la pratique épistolaire du siècle dernier : les progrès de l'alphabétisation, l'amélioration des transports et le développement du commerce et de l'industrie jouent ici un rôle majeur50. Ces changements qui accrurent considérablement le volume des échanges épistolaires eurent aussi des conséquences sur ce que l'on pourrait appeler «les réflexes» des épistoliers de l'époque, et donc de Baudelaire. En effet, écrire à son hôtelier comme le fait, à l'occasion, l'auteur des Fleurs du t\lal implique que ce destinataire puisse lire les missives de son distingué correspondant, ce qui n'aurait peut-être pas été le cas quelques décennies plus tôt. Oc même qu'envoyer ou reccvoir de l'argent sous pli suppose la confiance de l'épistolier cn un service postal sûr: confier au facteur des épreuves de tcxtcs originaux signifie qu'il comptc qu'elles arriveront à bon port et écrire à son éditeur de cacher au plus vite l'édition des Fleurs du t\lal. récemment condamnées par le t\linistère de l'Intérieur, implique qu'il ne craint pas d'être lu par un quelconque et indiscret cabinet noir. Autres temps, autres mœurs: la pratique épistolaire est une activité liée à la contingence: et l'énonciation est

50 Les travaux de Roger Chartier et de son équipe sur la «soda-histoire des pratiques culturelles» nous seront fort utiles, à cet égard. Citons en particulier: Roger Chartier. (dir.). La correspondance. Les usages de la lettre au XIXe siècle. Paris, Fayard, Coll. -Nouvelles études historiques», 1991; Jean Hébrard, «La correspondance au XIXe siècle. Approche historique» ainsi que Cécile Dauphin, Pierrette Pezerat et Danièle Poublan, ccL'enquête postale de 1847» dans Mireille Bossis et Charles A. Porter (dir.), l.'êpistolaritéà travers les siècles. Geste de communication et/ou d'écriture. p.162-168 et 169-172. Mentionnons Marie-Claire Grassi, L'art de la lettre au temps de La Nou\'eJle

lIé/oïseet du romantisme déjà cité et Michelle Perrot (dir.), cDe la révolution à la grande

gucrrc»), Philippe Ariès et Georges Duby, Histoire de la vie privée. Paris, seuil, t. 4, 1986. 17

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elle-même toujours historique, politique et sociale51 . L'histoire de la littérature épistolaire «reste à écrire», remarque José-Luis Diaz dans son article intitulé «Le XIXe siècle devant les correspondances»52. Sans relever cet imposant défi, nous tenterons de circonscrire la question de la pratique épistolaire au XIXe siècle et de planter, en quelque sorte, le décor dans lequel Baudelaire rédigeait ses lettres 53 . Comme on le verra, notre épistolier diffère souvent fort peu de ses contemporains, mais surtout de ses pairs, en la matière. Nous clorons, du reste, cette première partie de la thèse, sur une analyse de la problématique de la lettre d'écrivain, telle qu'elle se présente au XIXe siècle. Cette étude nous permettra de rappeler que les rapports entre la lettre, les Lettres et les lettrés n'allèrent pas toujours sans difficultés: «Il avait le travail si douloureux, écrit Baudelaire (en connaissance de cause) à propos de Pétrus Borel. que la moindre lettre, la plus banale, une invitation, un en\'oi d'argent, lui coûtait deux ou trois heures d'une méditation excédante, sans compter les ratures et les

51 Gilles Deleuze et Félix Guattari. Kafka. Pour une littérature mineure, p. 76.

52 Romantisme. na 90. 1995. p. 8. Dans son article, le critique s'intéresse plus au traitement des correspondances par l'institution littéraire de l'époque qu'à l'histoire de la pratique épistolaire proprement dite.

53 En l'absence d'OU\Tage définitif sur la question. nous recourrons à un large é\'entail bibliographique allant des études de Barbey d'Aurevill)', Sainte-Beuve et Lanson sur l'épistolaire de leur temps aux plus récents travaux de Volker Kapp, «L'art épistolaire dans les manuels littéraires scolaires du XIXe siècle». Mireille Bassis et Charles A. Porter (dir.), L'épistolarité à travers les siècles. Geste de communication et/ou d'écriture. p. 116-126, «Deux problèmes de l'art épistolaire au XIXe siècle : besoin de communication et exigence stylistique», Cahiers de l'Association internationale des études françaises, n° 39,mai 1987, p. 1i 5-190 et «La langue française et l'art épistolaire : transitions du XIXe siècle», Romantisme, n° 86, 1994, p. 13-24; Michèle Perrot, «le secret de la correspondance au XlXe siècle», Mireille Bossis et Charles A. Porter (dir.), l'épistolarité à travers les siècles. Geste de communication et/ou d'écriture. p. 184-192: Alain Pagès, «Stratégie textuelle : La lettre à la fin du XlXe siècle», Littérature, na 31, octobre 1978, p. 107-116, Jean Lacroix, «Correspondre au XIXe siècle», La correspondance. Édition. fonctions, signification, Actes du colloque franco-italien d'Aix-en Provd'Aix-ence, 5-6 octobre 1983, Aix-en-Provence, Publications de l'Université de Provence, 1984, p. 155-200 et les articles du n° 90 de Romantisme avec, en particulier, l'article de José-Luis Diaz précité et celui de Marie-Claire Hoock-Demarle, «L'épistolaire ou la mutation d'un genre au début du XlXe siècle», 1995,p.39-49.

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repentirs»54. La définition et la comparaison de l'écriture des lettres avec l'écriture de l'œuvre constituent l'un des principaux topoï de la lettre d'écrivain.

C'est aucommerce des lettres, soit à l'économie même de la pratique et de l'écriture épistolaires baudelairiennes, que sera consacrée notre deuxième partie. Comment Baudelaire gère-t-il sa correspondance? Comment se réfère-t-il à cette activité quasi quotidienne? En quels termes traite-réfère-t-il de la lettre dans ses lettres ? À quels présupposés, enfin, ce métalangage renvoie-t-il ? La lettre sera envisagée ici en tant qu'objet de discours. Comme on aura l'occasion de le voir, le peu de goût de Baudelaire pour l'activité épistolaire ne l'empêcha pas de fréquemment commenter celle-ci, notre épistolier passant paradoxalement beaucoup de temps à écrire qu'il n'aime pas écrire des lettres. Cette récurrente insistance nous a semblé digne d'attention. Cette partie s'ouvrira sur la description de la correspondance (nombre et type de correspondants, fréquence des échanges, etc.) et sur quelques considérations éditoriales. Énonçons l'évidence: le corpus que nous livre Claude Pichois n'est pas un texte neutre (en est-il ?) mais déjà une construction, un agencement commenté, et donc manifestement interprété. Cette obsen"ation n'est, en aucune manière, un reproche ou l'expression d'une quelconque nostalgie quant à l'impossibilité d'a\"oir accès au matériau brut de la correspondance,

mais un simple constat qui nous a motivée à nous intéresser plus précisément à la présentation des te~1:es mis à notre disposition. Cette étude nous permettra d'apprécier le remarquable travail de Claude Pichais, de le comparer avec les travaux de ses prédécesseurs et de ses collègues, et d'en considérer, à l'occasion, les inévitables panis pris. Grâce aux nombreuses et minutieuses précisions de l'éditeur, nous nous interrogerons sur la matérialité même de la

5-4 «Réflexions sur quelques·uns de mes contemporains» (Oeil, 154)• 19

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correspondance baudelairienne. Ainsi les multiples ratures ou «repentirs»55 qui émaillent les :ettres du poète retiendront-ils notre attention. L'imposant appareil critique de la correspondance qui constitue, à lui seul, une véritable

histoire, sinon une seconde biographie du poète, méritera aussi que l'on s'y

arrête, les renseignements de Claude Pichois constituant, de fait, une première et quasi incontournable grille de lecture des lettres du poète56. Nous nous intéresserons ensuite plus spécifiquement au discours de la lettre sur la lettre. Ainsi étudierons-nous la manière dont Baudelaire maniait, manipulait et utilisait cet objet qu'on dit lettre: objet de valeur matérielle ou sentimentale mais également, bien sûr, irremplaçable objet de transaction. Nous découvrirons alors un Baudelaire rechignant d'avoir à écrire des lettres, mais aussi un épistolier fort attentif aux devoirs implicites et aux règles de l'échange épistolaire, les leitmotive de la lettre promise, de la missi\·e en

55 On a vu dans la citation précédente que le mot était de Baudelaire.

56 Nous seront particulièrement utiles, dans cette section, les travaux des épistologues modernes et les réflexions des éditeurs de correspondances eux-mêmes. Mentionnons, en particulier : Colette Becker, ceLe discours d'escorte : l'annotation et ses problèmes (à propos de la correspondance de Zola»), André Françan et Claude Goyard (éd.),Les correspondances inédites, p. 117-130; Janet Gurkin Altman. «The Letter Book as a Literary Institution (1539-1789). Toward a Cultural Histor)· of Published Corrcspondences in France», Yale French Studies, n° 71, 1986. p. 11-62: P. de Gaulmyn. «L'édition des manuscrits de lettres», Jean-Louis Bonnat (dir.), Des mots et des images pour correspondre, Actes du 2ème colloque international de Nantes (Les correspondances». 13-15 septembre 198~. Nantes, Publications de l'Université de Nantes. 1986. p. 155-164; Jean Bruneau, «Une édition en cours). et Roger Pierrot. «Ëditer une correspondance», Raymonde Debray-Genette et Jacques Neefs (éd.), L'Œuvre de l'œu\-Te. Études sur la correspondance de Flaubert. Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 1993, p. 16-20 et 21-28; Alain Pagès, «La communication circulaire» et Bernard Bray. «Pourquoi éditer». Jean-Louis Bonnat et Mireille Bossis (dir.), Écrire. publier. lire les correspondances (Problématique et économie d'un «genre littéraire»), Actes du colloque international de Nantes «Les correspondances», 4-7 octobre 1982, Nantes. Publications de l'Université de Nantes, 1983, p. 3~4-356 et 40~-408; Loïc Chatard. «Correspondances: une histoire illisible», Romantisme, n° 90, 1995, p. 27-37 et Louis Le Guillou. «Épistolarité et histoire littéraire», Mireille Bossis et Charles A. Porter (dir.), I.'épistolaritéà travers les siècles. Geste de communication et/ou d'écriture, p. 99-105. Nous nous référerons aussi aux préfaces et avant-propos des éditeurs de correspondances, tels que Jean Gaudon pour celle de Victor Hugo, Henri Mittérand pour Ëmile Zola, Jean Bruneau pour Flauben, Madeleine Ambrière pour Vign)', Pierre Laubriet pour Gautier, Roger Pierrot pour Musset et Louis Le Guillou pour Lamennais.

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retard, de l'épistolier fautif, du correspondant irresponsable ou de la poste coupable constituant, parmi d'autres, une série de lieux communs fortement thématisés. «Je m'applique à vous écrire brièvement, écrit Baudelaire au directeur du Constitutionnel en 1860; je ne sais pas lire les longues lettres et je suppose que tout le monde me ressemble»57. Si «tout le monde» ne ressemble pas à Baudelaire, tant s'en faut, force est de remarquer que la brièveté semble avoir présidé à ta rédaction de bien des correspondances du siècle dernier: (cil importe alors de faire vite, de refuser les développements, précise Volker Kapp, et de faire du billet le modèle de toute correspondance» 58. C'est à la

nature et au sens de cette caractéristique économie discursive que sera consacrée la fin de notre deuxième partie. La correspondance baudelairienne semble, cn effet, avoir été écrite sous le signe de l'urgence et de la hâte. A\'ec la plupart de ses correspondants, les missives du poète restent courtes et laconiques; avec madame Aupick, elles sont souvent longues, certes, mais toujours précipitées. Baudelaire dédaigne l'explication; son style épistolaire s'accorde, de ce point de vue, avec sa plume critique et poétique: ne considère-t-il pas les longs poèmes comme «la ressource de ceux qui sont incapables d'en fuire de courts»59 ? Bien que le manque de temps explique, en partie, la concision de la correspondance baudelairienne, nous tenterons de montrer que cette précipitation relève aussi, et encore, de la politique générale de

Baudelaire : «Il y a dans la vie triviale, dans la métamorphose journalière des choses ex"térieures, un mouvement rapide qui commande à l'artiste une égale vélocité d'exécution»), écrit-il dans Le Peintre de la vie moderne OO. La pratique

57 n,lOI.

58 «La langue française et l'art épistolaire: transitions du XIXe siècle», Romantisme. n° 86. 199-J, p. 14.

59 Lettre du 18 février 1860 à Armand Fraisse (l,676). 60 oeil. 686•

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du billet ne nous parait pas étrangère à cette appréhension fulgurante de la réalité. En tant qu'écrivain, qu'artiste minoritaire61 ,Baudelaire s'oppose à une certaine conception de l'art et de la littérature mais aussi à un certain art de vivre bourgeois et policé. Cette résistance à ce qu'il nomme éloquemment «les pompes sataniques de l'étiquette»62 se traduit, au niveau de l'épistolaire, par une écriture délibérément expéditive et par une prédilection marquée pour les petits billets pressés, ces derniers représentant près d'un tiers de sa correspondance. Le besoin de communiquer rapidement dans un monde au rythme accéléré allié, d'une part, au dédain pour une écriture qui ne serait pas celle de l'œuvre et, d'autre part, au refus de la bienséance bourgeoise expliquerait la pratique généralisée du billet dont nous explorerons, en particulier, la dimension pragmatique et la socialité. Parce qu'avec <<la pragmatique, l'accent se déplace vers le "discours", vers le rite de la communication»63, le caractère éminemment performatif des billets baudelairiens ne doit pas nous faire oublier qu'il était aussi de bon ton de n'échanger que de petits mots hâtifs pour qui pouvait se permettre de les signer, avec désinvolture, du nom de Baudelaire, Théophile Gautier ou Barbey d'Aurevilly. la pratique épistolaire a ici partie liée a,·ec un certain art de vivre(H., mais surtout avec une certaine image et un imaginairede l'écrivain et

61 Mais aussi juridiquementmineur. sa vie durant. à cause du conseil judiciaire.

62 1. 365.

63 Dominique Maingueneau, Pragmatique pour le discours littéraire, Paris, Dunod, 1990, p.vi.

64 Pour Baudelaire, «la question de la poésie. de la vie, de l'art de vivre du poète, est l'objet d'un investissement absolu, total, sans réserve, une entreprise dans laquelle on se

lancecicorps perdu, au risque de se perdre. écrit Pierre Bourdieu. Ce qui pose la question

de la perdition contrôlée [•••]» (<<Extra-ordinaire Baudelaire», Baudelaire: nouveaux chantiers, p. 286). Ce qui pose aussi la question du rôle de la correspondance dans cette même «perdition».

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de la littérature6S . Notre troisième partie sera, du reste, consacrée à la manière dont la correspondance véhicule et conforte cet imaginaire.

C'est dans le tumulte des débats concernant la propriété littéraire, le statut social de l'écrivain, la commercialisation et l'industrialisation de la littérature que Baudelaire rédigeait ses missives. Si les lettres du poète résonnent indubitablement de la rumeur publique, il convient de sc souvenir qu'elles y participèrent aussi fort activement : le discours intime de l'épistolaire se mêle aux discours du monde, les reflète, les récuse ou les remodèle selon diverses modalités66. Le nombre impressionnant des correspondants de l'épistolier est, à cet égard, une preuve indirecte de cette contribution: aux lettres à madame Aupick s'ajoute, en effet, une multitude de textes adressés par le poète aux éditeurs, directeurs de journaux, journalistes. critiques, amis et collègues avec qui il était en relation. Ce simple fait suffirait à relativiser le mythe du poète solitaire et exclu de la société6ï, mythe qui ne

65 Au sens où Jean-Marie Goulemot et Daniel Oster entendent ces mots dans Gens de lettres. écrivains et bohèmes. L'imaginaire littéraire 1630-1900 (Paris, Minerve, 1992). La description d'un ensemble d'attitudes, de stratégies intimes, de postures plus ou moins paradoxales propres aux gens de lettres permet aux deux critiques de montrer, qu'à partir du XIXe siècle, l'écrivain devient, ni plus ni moins, «l'ethnologue de lui-même» (Quatrième de couverture). Devisant sur ce que pourrait être une «ethnologie de la littérature)., José-Luis Diaz remarque, pour sa part, qu'une telle discipline pourrait être consacrée spécifiquement à l'étude des «imaginaires littéraires et trouver largement sa pâture dans le corpus épistolaire» (<<Cher auteur.•.», Textuel, nCl

27, fé\Tier 199-4, p. xix). 66 À propos de l'autobiographie, Antonio Gômez-Moriana rappelle qu'à l'instar de tout texte, celle-ci n'est jamais ~d'œuvre d'un simple individu derrière sa plume» mais bien une «réponse» aux variables socio-historiques, conjoncturelles qui agissent en «stimuli» : «ces stimuli avec lesquels toute autobiographie établit un dialogue (conscient ou inconscient) dans son argumentation discursive» (<<L'écrivain et son image: narration et argumentation dans le récit autobiographique», p. 39). Cette remarque vaut certainement pour la lettre qu'il convient d'envisager, bien sûr, comme une réponse - une

réaction - à l'Autre mais aussi à un ensemble de données sociologiques, historiques et économiques.

67 «La solitude de l'écrivain est une fiction, rappelle à juste titre Gilles Marcotte, [fiction] utile aux autres écrivains, lecteurs, éditeurs [.••)>> (<<Institution et courants d'ai!"», Liberté, nD

134, avril-mai 1981, p. 9).

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semblait pas déplaire à Baudelaire lui-même et dont il tirera, d'ailleurs, de substantiels profits, ainsi qu'on le verra. La deuxième partie de cette thèse visait à étudier le commerce des lettres; la troisième sera consacrée au discours épistolaire de Baudelaire sur le commerce de la littérature, sur son statut d'écrivain et sur la menée de ce qu'il nomme lui-même sa «Carrière»68. C'est à la version des faits de l'épistolier, à son analyse personnelle - partiale et donc partielle - de sa profession que l'on s'intéressera. De son expérience de poète, de sa confrontation aux réalités socio-économiques qui caractérisent le marché du livre à son époque, de ses rapports à l'institution littéraire, que Baudelaire choisit-il de dire, d'écrire et à qui s'adresse-t-il pour le faire? La réponse à ces questions passe par l'identification des images, des topoï et des mythes sur lesquels repose la vision baudelairienne de sa condition d'écrivain69. Celle-ci est fortement informée par ce que Baudelaire estime devoir être la place du Poëre - de l'artiste - au sein de la société. Loin de rechercher dans la correspondance une confirmation ou la trace de ce qu'a pu effectivement être la réalité du champ littéraire en ce milieu de siècleiD, on s'intéressera à la manière dont Baudelaire appréhendait et interprétait celle-ci afin de lui donner un sens qui, à la fois, satisfasse ses aspirations et justifie ses

68 La majuscule est de Baudelaire (1, 134). Cette étude ne vise pas à donner un rapport détaillé et circonstancié de tous les épisodes de l'activité professionnelle du poète - ceci est le rôle des biographes - mais d'analyser la manière dont Baudelaire envisage et conduit celle-ci dans et grâceà la correspondance.

69 Au XlXe siècle. «le héros heureux ou malheureux des lettres s'est institué comme objet quasi exclusif de sa fiction». remarquent Jean-Marie Goulemot et Denis Oster, rappelant qu'il suffit de lire, entre autres, la correspondance de Baudelaire, le journal des Goncourt, les articles de Zola, et les lettres de Flaubert, Mallarmé ou Villiers de l'Isle-Adam pour s'en convaincre (Gens de lettres, écrivains et bohèmes. L'imaginaire littéraire 1630-1900, p. 103).

70 .Pour parfois caricaturales qu'elles soient, ces représentations ne relèvent pounant pas d'une épreuve de vérité: elles ne sont ni justes, ni fausses, elles sont» (Daniel Oster, Passages de Zénon. Essai sur l'espace et les croyances littéraires, Paris, Seuil, 1983, p. 128. Voir aussi p. 146, 155, 161 et 163). Remarque du même ordre de la part de Jean-Marie Goulernot, à propos de Rousseau, dans c"Les confessions" : une autobiographie d'écrivain» (Littérature, n° 33, février 1979, p. 73).

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déboires71 . Il Y a, à cet égard, une dimension essentiellement pragmatique de la correspondance qu'il convient de ne pas perdre de vue: ce n'est pas pour le plaisir de l'analyse que Baudelaire examine les conditions auxquelles il est confronté mais pour tâcher de s'en arranger, de s'y opposer ou de s'en défendre à l'occasion. Sa présentation des événements et du contexte ambiant est aussi, comme on le verra, étroitement liée à son désir de convaincre ses c.:orrespondants - et au premier titre madame Aupick - de l'injustice de sa situation et donc de la légitimité de ses incessants appels à l'aide.

«La littérature doit passer a\'ant tour, écrit Baudelaire à son conseil judiciaire en 186~, a\'ant mon estomac, a\'ant mon plaisir, â\'ant ma mère» Tl. De cette préséance, la correspondance enregistre avec fidélité, quelque trente ans durant, les effroyables conséquences, alors que l'épistolier essaie, tant bien que mal, de parer au plus pressé et de limiter les dégâts de son irrévocable ,"ocation. Ces deux derniers mots résument, du reste, parfaitement la manière dont il envisage sa carrière dans la correspondance: il s'agit d'une vocation -soit étymologiquement d'un appel - proprement irrésistible, fatale. C'est par l'étude de la mise en scène de cette fatalité dans les lettres, mais c'est aussi par celle du rôle actif des lettres dans cette mise en scène que débutera notre dernière partie. «Tous les écrivains élaborent pour eux-mêmes une image de l'artiste et parfois lui donnent forme», remarque Claude Duchet73. La lettre devait efficacement participer à la composition de cette image pour Baudelaire, la construction progressive de sa persona de poète semblant constamment

71 De ces circonstances, Baudelaire «nourrit le m)'the qu'il se fait de lui-même, et qu'il nomme sa fatalité) (Pierre Emmanuel, Baudelaire. la femme et Dieu, Paris, Seuil, 1982, p. 24).

72 Lettre à Narcisse Ancelle (II, 414) •

73 «L'artiste en questions», Romantisme, nD 54, 1986, p. 4.

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TABLEAU DES PRINCIPAUX CORRESPONDANTS DE BAUDELAIREll

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