Quelles stratégies africaines face aux Emergents ?
Jean-Claude MPUTU et Zacharie BAENDA FIMBO « Jamais nulle part dans le monde la charité n’a compensé l’injustice, jamais la générosité n’a tari la peine des hommes. […] Quant à l’avenir de l’Afrique, c’est le combat acharné des Africains qui le construira »1.
Edgar Pisani
L’émergence de nouvelles puissances sur la scène mondiale constitue une des tendances majeures de ce début de siècle et ses conséquences sur la redistribution du pouvoir mondial sont loin d’être finies2. Ces émergents3 en quête à la fois des ressources pour leurs économies,
des nouveaux marchés pour leurs produits, voire des alliés pour la construction de leur statut de puissance, se sont tournés ces dernières années vers le continent africain.
Cette pénétration dans un continent qui jusqu’alors était considérée comme le pré-carré des puissances traditionnelles n’est pas allé sans poser toute une série des questions pour l’avenir de l’Afrique. En effet, s’il est loin le temps où l’Afrique était considérée comme un continent en sursis4, marginalisé5, et même si elle est aujourd’hui de retour sur la scène
internationale, on peut s’interroger sur son devenir dans un monde où la complexité des enjeux exige la possession des capacités de survie pour chacun de ses acteurs. Le continent africain est-il simplement un terrain d’affrontement6 entre les occidentaux et les pays
émergents à cause de ses ressources dans les enjeux internationaux ou un continent capable d’agir sur la scène mondiales ?
La crise financière mondiale qui a éclaté en 2008 a accéléré le recul de la coopération traditionnelle occidentale en Afrique et a facilité un rapprochement sans précédent avec les émergents, malgré les risques actuels pour le développement de l’Afrique7. L’arrivée de ces
1 Edgar Pisani, Pour l’Afrique, Paris, O. Jacob, 2008, 254 pages.
2 Sebastian Santander, (dir), L'émergence de nouvelles puissances : Vers un système multipolaire, Paris, Ellipses, 2009 ; Alexandre Kateb, Les nouvelles puissances mondiales. Pourquoi les BRIC changent le monde ?, Paris, Ellipses, 2011.
3 Il s’agit pas seulement des pays du BRIC mais aussi de la Turquie, la Corée du Sud, la Malaisie, ou encore la Thaïlande.
4 Alain T. Hazoumé et Edgar G. Hazoumé, Afrique, un avenir en sursis, Paris, L’Harmattan, 1988, 214 pages. 5 Ankie Hoogvelt, Globalisation and the Postcolonial World : The New Political Economy of Development, London, Macmillan, 1997.
6 Axelles Degans, Les Pays émergents : de nouveaux acteurs. BRIC’S : Brésil, Russie, Inde, Chine…Afrique du
Sud, Paris, Ellipses, 2011.
7 Banque mondiale, “Global Economic Prospects. Managing growth in a volatile world”, Vol. 5, juin 2012, p. 150-151, [en ligne], http://www.worldbank.org/globaloutlook, (consulté le 6 mars 2013).
nouveaux acteurs - Chine, Inde, Brésil ou Russie - soulève toute une série des questions socio-économiques et géostratégiques pour le continent le plus pauvre. Pour y faire face, l’Union Africaine (UA) a commencé, comme avec certains de ses partenaires traditionnels, à conclure des partenariats stratégiques avec les pays émergents8.
Car si la présence des émergents sur le continent peut constituer un atout pour les pays africains, elle pose aussi de nombreuses questions qui nécessitent des réponses appropriées de la part des acteurs locaux. Une telle préoccupation se fait jour non seulement auprès des responsables politiques africains, mais aussi auprès des institutions financières internationales, voire de la société civile africaine. En effet, dès le début de ce siècle, le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (Codesria) s’interrogeait sur le type des relations du continent avec les pays émergents dans le cadre de sa treizième assemblée générale à Rabat (Maroc)9. Aujourd’hui, il ne se passe aucun jour sans que la
presse, continentale ou en dehors, commente les relations entre l’Afrique et ses nouveaux partenaires dans un sens positif ou négatif10.
La présente contribution se propose d’analyser les relations entre le continent noir et les émergents à partir de la perspective de l’Afrique. L’objectif est de déterminer s’il existe une ou plusieurs stratégies africaines vis-à-vis des acteurs émergents dans le contexte actuel d’un monde en pleine mutation, et ce, d’autant plus que les dirigeants africains ne cessent de louer le mérite de ces nouveaux partenariats comme l’affirmait le président de la Commission de l’UA lors du deuxième Forum du Sommet Afrique/Inde11, « aujourd’hui l’Afrique et l’Inde
représentent environ près de la moitié de la population mondiale… Je suis fier et satisfait de
8 UA, « Partenariats » (Chine, Inde, Turquie et Corée, [en ligne], http://www.au.int/fr/partnerships, (consulté le 6 mars 2013).
9 CODESRIA, L’Afrique et les défis du XXIème siècle, 13ème Assemblée Générale, Rabat, 5 - 9 décembre 2011.
10 Etienne Damome, « Cette Chine qui divise les Africains », Outre-Terre, pp 343-350 ; Africatime, « L'Afrique peut coopérer avec les pays émergents pour se faire entendre davantage sur la scène internationale (expert béninois) », 19 décembre 2012, [en ligne], http://www.africatime.com/afrique/nouv_pana.asp? no_nouvelle=709973&no_categorie=3; TV5 Monde, « L'Afrique, eldorado confirmé des pays émergents », TV5
Monde, [en ligne], http://www.tv5.org/cms/chaine-francophone/Revoir-nos-emissions/Le-journal-de-l-economie/Episodes/p-19462-L-Afrique-eldorado-confirme-des-pays-emergents.htm; Stéphane Ballong, « L'Inde, l'autre ‘ami’ asiatique », Jeune Afrique, 11 février 2013, [en ligne], http://economie.jeuneafrique.com/regions/international-panafricain/15394-linde-lautre-qamiq-asiatique.html; Le Phare, « La présence chinoise en Afrique : ‘coopération Sud/Sud’ ou nouveau colonialisme ?, Le Phare, [en ligne], http://www.kgnlephare.com/index.php?option=com_content&view=article&id=2834, (consulté le 6 mars 2013).
11 Sur la pénétration indienne en Afrique, lire la contribution de Poonja Jain ainsi que celle de O. Dupont et de C. Philip dans le présent ouvrage.
dire que le partenariat Afrique/Inde est devenu une référence parmi nos autres engagements… »12.
Un tel enthousiasme de la part des responsables politiques africains pousse à s’interroger sur l’existence d’une stratégie africaine en vue de relever les défis que pose la présence des émergents sur le continent. Dès lors, la présente contribution se propose d’analyser ces relations à partir d’une perspective africaine, de passer en revue les principaux acteurs africains et leurs stratégies, tout en examinant les enjeux de la présence des pays émergents sur le continent.
I. Face aux émergents, l’Afrique est-elle une autruche13 ou un lion14 ?
À la fin des années 1990, l’Afrique sortait d’une décennie perdue15 caractérisée par une
pauvreté massive et des inégalités sur le continent16. Le besoin de démocratisation, la
corruption et les difficultés économiques17 avaient ouvert la voie à de multiples conflits
politiques qui s’étaient traduits dans la plupart des pays, par des guerres civiles et des violations massives des droits humains. L’Occident, pendant ce temps, se désintéressait du continent et quand il lui accordait une attention, il imposait des conditionnalités à ses relations et plus spécifiquement à son aide publique au développement (APD). C’est donc dans ce contexte morose que les émergents ont commencé à s’intéresser à l’Afrique, offrant ainsi une nouvelle alternative à un continent délaissé. Entre 2000 et 2009, les partenaires émergents sont passés du balcon à l’orchestre, en ayant plus que doublé la valeur de leurs échanges qui sont passés de 247 à 673.4 milliards USD en 201118. Selon le Rapport 2010 du McKinsey
Global Institute, « Africa's growth acceleration was widespread, with 27 of its 30 largest economies expanding more rapidly after 2000 »19. Cette accélération s’expliquerait en grande
partie par l’arrivée des émergents sur le continent.
12 UA, « Intervention de Jean Ping, présedent de la commission de l’Union africaine. Ouverture du second forum du sommet Afrique-Inde », Addis-Abeba, Éthiopie, 24 mai 2011, [en ligne], http://summits.au.int/en/africaindia/speeches/intervention-de-sem-jean-ping-president-de-la-commission-de-l %E2%80%99union-africaine-o, (consulté le 6 mars 2013).
13 Adama Gaye, Chine-Afrique : Le dragon et l’autruche, Paris, L’Harmattan, 2006.
14 McKinsey Global Institute, « Lions on the move: The progress and potential of African economies », Report, juin 2010.
15 ONU, Le Développement économique en Afrique: endettement viable - Oasis ou Mirage?, New York, 2005, p. 6.
16 Nelson Mandela, « Tant que régnera l’injustice », Géopolitique Africaine, n° 25, Janvier-Mars, 2007, p. 269. 17Anicet Oloa Zambo, L’intégration africaine en question, Paris L’Harmattan, 2011, p. 133
18 PEA, « L’Afrique et ses partenaires émergents », Perspectives économiques en Afrique, 2011, [en ligne],
http://www.africaneconomicoutlook.org/fr/thematique/emerging-partners/, (consulté le 6 mars 2013).
Cette présence bouleverse les perspectives économiques et politiques de l’Afrique. D’oublié et perdu au cours des années 1990, le continent devient de nouveau attractif et centralise toutes les sollicitations. S’il est vrai que lorsque l’on parle des émergents en Afrique, on pense avant tout à la présence chinoise, et dans une moindre mesure à celle de l’Inde, « l’autre ‘ami’ asiatique »20, on peut cependant mentionner une dizaine des partenaires
émergents pour le continent qui non seulement se concurrencent entre eux, mais aussi et surtout remettent en cause les partenariats traditionnels avec l’Occident. À titre illustratif, les pourcentages des flux commerciaux avec les partenaires émergents de l’Afrique en 2009 se répartissent comme suit : 38,5% (Chine), 14,1% (Inde), 7,2% (Corée du Sud), 7,1% (Brésil), 6,5% (Turquie) et 26, 7% (autres pays).
S’il est vrai que la présence des émergents en Afrique offre des nouvelles possibilités au continent et que la croissance africaine fait partie de celles qui ont le mieux résisté à la crise économique actuelle, avec un taux estimé à 5,1% pour l’année 201221, de nombreux
maux minent toujours le continent et sont à ce jour loin d’être résolus. L’Afrique va-t-elle demeurer l’éternelle autruche, obligée de garder la tête enfouie face aux « dragons » émergents, ou bien est-elle en train de devenir ce nouveau lion qui leur tiendrait tête pour marquer son territoire et avoir son mot à dire sur la scène internationale ? En effet, le continent se trouve à un carrefour dans sa marche vers le progrès. Le partenariat avec les émergents lui permettrait-il de participer à la revanche du Sud ?22 Ou bien servirait-il
uniquement la cause des dirigeants corrompus à la recherche de nouveaux moyens pour servir leurs propres intérêts et non ceux des peuples d’Afrique ?
De nombreuses voix africaines s’interrogent sur la place et l’avenir de l’Afrique dans un monde où les BRICS essaient de construire leur puissance et de rivaliser avec la triade États-Unis/Europe/Japon. Le continent restera-t-il toujours « une région à conquérir […] parce qu’elle dispose des ressources naturelles et des potentialités en termes de marché d’exploitation »23 ? Ou bien saura-t-il saisir ce nouveau partenariat pour construire son propre
modèle de développement enfin de « prendre en main ses propres affaires, comme le montre notamment la constitution de l’UA ou ses positions à l’OMC »24.
20 Stéphane Ballong, op. cit.
21 Commission Economique Africaine-Union Africaine, Rapport économique sur l’Afrique 2012. 22 Philippe Marchesin, La revanche du Sud, Paris, L’infini, 2010.
23 Adama Gaye, op. cit., p.271.
En effet, les pays émergents possèdent leurs propres agendas et fixent les priorités au gré de leurs besoins, accueillis par des gouvernements en quête des moyens pour faire face aux nombreux défis qui se posent à leurs pays, sans souvent avoir défini leurs propres priorités. La multiplicité des institutions et la diversité des situations en Afrique exigent d’identifier les acteurs de cette nouvelle coopération pour mieux juger de l’existence ou non des stratégies africaines.
II. Une multiplicité d’acteurs sur le continent.
Quel rôle pour les organisations régionales africaines face aux émergents ?
L’importance des relations Afrique/émergents n’est plus à démontrer. Un élément qui apparaît clairement dans ce processus tient à la diversité des acteurs, d’un côté comme de l’autre. Si, du côté des émergents, on peut grosso modo parler de dix pays tout au plus nantis de stratégies établies, de l’autre, on observe un continent de 54 pays avec des intérêts différents25. La multiplicité des organisations sous régionales et la prise en otage par les
gouvernements nationaux des programmes régionaux font partie des cinq obstacles majeurs à l’intégration du continent, selon un centre de recherche sud-africain26. Cette diversité rend
difficile, non seulement la mise en place d’une stratégie commune africaine, mais aussi complique la lisibilité et la compréhension de la politique actuelle vis-à-vis des émergents. Pour certains, il faudrait, identifier qui en Afrique serait habilité pour concevoir une telle stratégie car il apparaît difficile, voire impossible de parler aujourd’hui d’une politique africaine face à la présence des pays émergents sur le continent27. L’analyse des positions des
acteurs clés africains, nous permettrait d’identifier ou non les différentes politiques mises en place pour répondre au défi posé par les émergents.
25 Sonia Le Gouriellec, « L’Afrique noire en mal de champion », dans Pascal Gauchon et Jean-Marc Huissoud,
Les grandes puissances du XXIè siècle, Paris, PUF, 2007, p. 403.
26 « Five important obstacles to Africa's economic integration were identified. First, there is a cacophony of
regional groupings which has led to confusion, duplication and dissipation of energies and ressources.
Second, regional economic and political insecurity detracts attention from more positive and concrete measures of integration.
The third related point is that regionalism in Africa is driven largely by government, and is often held hostage to the political will of African leaders.
Fourth, the prevalence of nascent and weak regional institutions, and rigorous and cumbersome regulatory procedures such as import controls and tariffs, have had an adverse effet on regional integration.
Finally, Africa must urgently tackle its infrastructural problems of poor and inefficient communication, and road and transport systems », The Center for Conflict Resolution, « Building an African Union for the 21st
Century », Policy Seminar Report, Cape Town, 2005.
Plusieurs acteurs africains sont en relation avec les pays émergents : en premier lieu, les 54 Etats africains ; ensuite, l’UA, les organisations sous-régionales et les nombreux acteurs de la société civile, sans oublier les partenaires traditionnels du continent qui, d’une manière ou d’une autre, se retrouvent dans une relation triangulaire avec l’Afrique et les pays émergents. En ce qui concerne l’UA, elle « veut être la réponse du continent africain à la mondialisation et en même temps, un interlocuteur fiable des autres organisations régionales »28 Elle s’est,
notamment, fixée objectifs la promotion et la défense de positions africaines communes sur les questions d’intérêt pour le continent et ses peuples ; la création de conditions appropriées afin de permettre au continent de jouer le rôle qui est le sien dans l’économie mondiale et dans les négociations internationales ; la coordination et l’harmonisation des politiques entre les communautés économiques régionales existantes et futures en vue de la réalisation graduelle des objectifs de l’Union29
Pour l’UA, « One key feature that distinguishes the African Union from its predecessor, the Organization of the African Unity (OAU) is its vision of “an integrated, prosperous, equitable and well governed and peaceful United States of Africa, effectively managed by its own citizens and representing a creative and dynamic force in the international arena »30.
Cette aspiration passe par la mise en place des partenariats et l'établissement d'alliances stratégiques avec d’autres groupements régionaux et, en particulier, avec les puissances émergentes du Sud31. La présence des émergents sur le continent représente à la fois une
opportunité pour l’UA, comme le montre, par exemple la construction par la Chine32, à titre de
don de son nouveau siège à Addis-Abeba, mais aussi un réel défi pour la réalisation de ses objectifs et sa capacité de négociation sur la scène internationale.
L’UA a-t-elle pris conscience de l’importance des enjeux en devenant un acteur à part entière de son histoire33 ? Ou bien ne serait-elle finalement qu’un Forum de discussion
dépourvue de toute capacité d’action34. Pour d’aucuns, face à ces nouveaux partenaires, l’UA
tarderait « à s’organiser pour définir une feuille de route pouvant lui permettre de se faire une
28 Moise Tchando Kerekou, Union Africaine et processus d’intégration, Paris, L’Harmattan, p.21. 29 Article 3 de l’Acte constitutif de l’UA.
30 UA, « Partenariats » op. cit.
31 Pour voir l’ensemble de ces partenariats, [en ligne], http://au.int/en/partnerships, (page consultée le 6 mars 2013).
32 Sur la politique africaine de la Chine lire les articles de François Lafargue ainsi que celui de Sophie Wintgens et Bob Kabamba dans le présent ouvrage.
33 Pascal Gauchon et Jean-Marc Huissoud, op. cit., p.15.
34 Thierry Garcin, Les grandes questions internationales depuis la chute de mur de Berlin, Paris, Economica, 2009, p. 385.
place dans le Gotha des nations, de faire face aux nouvelles stratégies des pays émergents, qui ont su s’organiser et s’imposer dans les grandes institutions de ce monde »35. D’autres
affirment à contrario que même s’il y a des difficultés, l’intégration africaine est en marche et qu’il est « trop tôt pour conclure que l’UA a échoué »36.
En effet, le défi est triple pour l’UA. Premièrement, sur le plan politique, comment concilier sa volonté à parler au nom de l’Afrique vis-à-vis des pays émergents et la volonté des États africains qui ont leur propre agenda. Certains considèrent que
« Pour que l’Afrique pèse sur l’échiquier mondial, que ce soit dans le domaine de l’économie, dans celui du commerce ou dans celui de la géostratégie mondiale, il faut qu’elle constitue un ensemble de poids. Or, l’Afrique politique n’existe pas encore. La première condition de l’émergence de notre continent est l’unité : si ce n’est à l’échelle continentale, du moins en de puissants ensembles régionaux. Pour l’heure, l’Afrique est une mosaïque d’une cinquantaine de pays, chacun jaloux de sa souveraineté, quelquefois prêt à l’affirmer bruyamment, quand ce n’est pas aux dépens du voisin, en traînant les pieds chaque fois que l’on tente d’ériger une communauté régionale»37.
Deuxièmement, sur le plan économique, comment proposer un modèle unique à 54 économies aussi différentes, entre pays riches en ressources et pays qui n’en possèdent pas ? Mais plus que tout, comment arriver à assurer un leadership sur des projets d’intérêts régionaux tels que définis aussi bien dans le cadre de la Commission économique pour l’Afrique (CEA) que du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad) et d’en faire des priorités dans le cadre de la coopération avec les émergents, lorsque chaque pays se trouve dans une phase différente de son développement avec ses propres priorités? Le troisième défi, et non le moindre qui se pose à l’UA, touche aux questions sociales. En effet, l’irruption des émergents sur la scène africaine bouleverse aussi l’organisation sociale africaine et constitue un vrai problème pour les peuples d’Afrique qui attendent de ses dirigeants des directives et des politiques communes pour y faire face. Or, il se trouve qu’à l’heure actuelle, en dehors des partenariats que nous avons mentionnés ci-dessus et de grands sommets médiatico-politiques, l’UA peine à mettre en place une réelle stratégie pour relever le défi de l’émergence du continent. Malgré ces lacunes, l’organisation africaine apparaît, compte tenu de son rôle, comme le seul acteur qui « peut véritablement faire face aux
35 Ibrahima Niang « L’Afrique et les pays émergents : possibilités d’une stratégie africaine d’engagement. L’Afrique a-t-elle un cahier de charge face aux pays émergents ? » dans CODESRIA, Op. cit.
36 Moise Tchando Kerekou, op.cit., p. 25.
pesanteurs internes et externes que l’Afrique connaît et qui continuent de faire ombrage sur la route du développement »38. Cette question est d’autant plus complexe qu’il existe des
divergences fondamentales entre les pays africains sur la manière d’organiser la coopération avec les émergents, comme l’illustrent des points de vue différents d’anciens chefs d’États de deux principales économies africaines. En effet, en décembre 2006, l’ex-président africain Thabo Mbeki déclarait au Cap lors du XIVe congrès du syndicat des étudiants sud-africains, que l’Afrique ne devait pas entretenir avec la Chine une relation coloniale en se contentant d’être un fournisseur des matières premières39. La même année, l’ex- président
nigérian Olesegun Obasanjo déclarait au président chinois Hu Jintao à Abuja : « nous souhaitons que la Chine dirige le monde et quand ça sera le cas, nous voulons être juste derrière vous. Si vous allez sur la lune, nous ne voulons pas être laissés derrière, nous voulons être avec vous »40.
S’il est vrai que l’UA, dans le cadre de ses partenariats aussi bien avec la Chine que l’Inde, dispose d’un cadre de coopération, ledit document ne constitue cependant qu’un catalogue des bonnes intentions et des domaines où les deux parties estiment qu’une telle coopération est nécessaire et non d’une stratégie propre à l’échelle continentale.
Il existe cependant, dans le cadre de l’UA, un organisme capable de jouer le rôle de catalyseur pour la mise en place d’une stratégie continentale. En effet le Nepad a pour objectif de combler le fossé entre l’Afrique et les pays développés et d’intégrer le continent africain dans l’économie mondiale. Ce nouveau programme, qui au départ était tourné uniquement vers les partenaires traditionnels de l’Afrique pour la mobilisation des ressources, n’a vraiment jamais réussi à jouer son rôle malgré un objectif ambitieux, faute des moyens et de volonté politique, comme l’affirmait le président de la Commission de l’UA à l’occasion du dixième anniversaire de l’institution41 et bien avant lui, des nombreux chefs d’États en 200442.
On a ainsi le sentiment que le continent fait du surplace.
38 Gilbert Toppe, L'Union africaine et le développement de l'Afrique, Paris, L’Harmattan,2010, p.15.
39 Depêche Reuters, citée par François Lafargue, « La Chine en Afrique : une réalité à nuancer », Dounia : La Chine en Afrique, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 145.
40 Le Messager du Cameroun, 6 novembre 2006 ; Michel Beuret et Michel Serge, La Chinafrique, Pékin à la conquête du continent noir, Paris, Grasset, 2008, préface.
41 « NEPAD : bilan mitigé 10 ans après, contraintes financières à surmonter (analyse », 1er juillet 2011, [en
ligne], http://french.peopledaily.com.cn/96852/7426523.html, (consulté le 7 mars 2013).
42 RFI, « Union africaine : maigre bilan pour le NEPAD » RFI, 24 octobre 2004, [en ligne], http://www.rfi.fr/actufr/articles/058/article_31290.asp, (consulté le 7 mars 2013).
Pendant ce temps le monde évolue, les conséquences de la crise financière touchent aussi les pays émergents et modifient les structures économiques et politiques mondiales. Face à ces changements et leurs répercussions importantes dans les relations des pays africains avec leurs partenaires extérieurs, l’UA court le risque de se retrouver « hors-jeu » de la marche du monde dans ce XXIème siècle, si elle n’adopte pas des mesures concrètes dans ses
nouvelles relations. À ce jour, l’Afrique, courtisée en tant qu’interlocuteur économique et diplomatique, devient de plus en plus un enjeu géoéconomique et politico-territorial concurrentiel entre la triade et les puissances émergentes dans le but de garantir leur approvisionnement en matières premières et d’élargir leur influence internationale. L’Afrique demeure toujours le pourvoyeur des minerais, des produits énergétiques et agricoles.
Actuellement, l’Afrique ne dispose que des Forums institutionnels avec certains partenaires émergents. Le Forum de Coopération Sino-Africaine (FCSA), crée en 2000 et dont l’objectif était de « mener des consultations sur un pied d'égalité, d'approfondir la connaissance mutuelle, d'élargir les terrains d'entente, de renforcer l'amitié et de promouvoir la coopération » est devenu aujourd’hui une institution réunissant l’ensemble des pays africains partenaires de la Chine et 27 institutions et organismes chinois. Le FCSA constitue actuellement une plateforme importante de dialogue collectif et un mécanisme efficace de coopération pragmatique entre la Chine et les pays africains amis. Un sommet Chine/Afrique est organisé tous les trois ans, alternativement en Chine et sur le continent43.
L’UA organise aussi avec l’Inde un forum tous les trois ans depuis 2008, afin d’aborder des problèmes communs et définir les priorités entre les deux parties. « L’Afrique dispose de tous les éléments pour devenir un pôle majeur de croissance dans le monde du XXIème siècle.
Nous travaillons avec l’Afrique pour l’aider à réaliser son potentiel », a déclaré le Premier ministre indien Manmohan Singh pendant le deuxième Sommet Afrique/Inde à Addis Abeba en 2011, au cours duquel, l’Inde a promis de débloquer 5 milliards de dollars pour le continent44.
En dehors de la Chine et de l’Inde, il existe des sommets avec deux autres pays émergents, la Turquie45 et la Corée, ainsi qu’avec trois pays occidentaux, la France, les
États-43 Forum sur la coopération sino-africaine, « Forum en bref », 21 mai 2012, [en ligne], http://www.focac.org/fra/ltda/ltjj/t933524.htm, (consulté le 7 mars 2013).
44Assanatou Baldé, « Sommet Inde-Afrique : un nouveau rendez-vous économique », Afrik.com, 24 mai 2011, [en ligne], http://www.afrik.com/article22925.html, (consulté le 7 mars 2013).
Unis et le Japon. Le Brésil46 ne tient pas pour l’heure de sommet avec l’UA mais il est à
l’origine et au renforcement du sommet Afrique-Amérique latine et de l’organisation d’un sommet avec les pays lusophones d’Afrique47. Il faut aussi souligner qu’un sommet
Brésil-CEDEAO a eu lieu en juillet 2010 au Cap-Vert.
L’existence de ces forums ne garantit aucunement l’existence de véritables stratégies de l’UA avec les émergents, mais traduit néanmoins le début d’un processus qui ne saurait être efficace que si le continent passait d’une attitude uniquement réactive pour devenir un partenaire proactif, définissant ses priorités. Une tellement démarche est d’autant plus difficile à assurer qu’il existe non pas une seule Afrique, mais plusieurs « Afriques » différentes et parfois concurrentielles.
Dans un tel contexte, les nombreuses organisations sous-régionales apparaissent non seulement faibles pour agir, mais ne disposent pas des capacités suffisantes pour définir leurs propres stratégies vis-à-vis des pays émergents. Trop nombreuses48, elles se concurrencent
entre elles et mobilisent le peu des ressources disponibles pour régler des conflits en leur sein, ou pour se disputer entre membres le leadership sous-régional. Le manque des moyens et la faiblesse des ressources humaines les poussent à gérer les questions actuelles plutôt que la définition des enjeux et des stratégies continentales. Souvent, elles demeurent en dehors des préoccupations du développement et, au lieu de former l’échelon intermédiaire entre l’UA et les États membres, elles constituent le « niveau inutile » que personne ne consulte vraiment, car dépourvues des véritables pouvoirs sauf pour des questions de sécurité et de paix.
Les Etats africains et les pays émergents.
Les 54 États africains sont les acteurs majeurs des relations avec les émergents. Il leur appartient donc de définir les orientations stratégiques pour le continent et les domaines d’intervention prioritaires dans leurs rapports avec les nouveaux partenaires, surtout lorsque l’on sait que ces derniers font des choix en fonction de leurs propres besoins. Dans le cadre de cet article, nous avons opté pour une classification des États membres en trois groupes différents. Premièrement, et elle est isolée dans son groupe, l’Afrique du Sud : seul pays africain émergent, membre du G20 et partenaire de l’IBSA avec le Brésil et l’Inde, tous trois
46 Sur la pénétration brésilienne en Afrique lire la contribution de Sebastian Santander dans le présent ouvrage. 47 Sebastian Santander, « Le Brésil en Afrique: Enjeux stratégiques », Géopolitique Africaine n°45, Quatrième trimestre 2012.
48 William Assanvo, « Quelle attitude pour l’Afrique face aux soubresauts de l’économie mondiale ? », Les notes
membres du BRICS avec la Chine et la Russie49. L’Afrique du Sud est le seul pays africain à
s’être doté d’une stratégie claire vis-à-vis des pays émergents, non seulement dans le cadre de l’IBSA et du BRICS50 mais aussi dans ses relations bilatérales. Avec la Chine par exemple,
l’Afrique du Sud a conclu en août 2010 un partenariat stratégique global « Africa-China Comprehensive Strategic Partnership » afin de cibler les domaines prioritaires d’intervention de la Chine. C’est dans ce cadre que Pékin s’engage à « augmenter son investissement dans le secteur manufacturier sud-africain et promouvoir les activités créatrices de valeur ajoutée à proximité des sources de matières premières »51.
Le deuxième groupe est composé des pays riches en ressources énergétiques et minières qui constituent l’essentiel de la demande des pays émergents52. Il s’agit principalement des
pays suivants : Algérie, Angola, Botswana, Cameroun, République démocratique du Congo (RDC), Congo-Brazzaville, Guinée équatoriale, Gabon, Ghana, Guinée Conakry, Liberia, Libye, Mauritanie, Namibie, Nigeria, Sierra Leone, Soudan, Soudan du Sud, Zambie. Ce groupe et l’Afrique du Sud, concentrent à eux seuls, 76 % des IDE chinois en Afrique53. Ces
pays, plus quelques autres54, disposent d’une certaine marge des manœuvres dans les
négociations qui les lient aux pays émergents, ces derniers étant demandeurs des ressources naturelles pour leurs propres industries. L’Angola, par exemple, qui vient de se faire livrer une ville clé en main, est l’un des premiers partenaires chinois en Afrique et, de temps en temps, Luanda impose des conditions dans le cadre de ses relations avec Pékin55. Le problème
récurrent tient cependant à ce que dans ces pays, trop souvent les projets sont menés sans aucune véritable stratégie nationale ou régionale ne soit établie.
Le cas de la ville bâtie par les chinois en Angola, aujourd’hui surnommée « ville fantôme » faute d’habitants, en est une parfaite illustration56. Le cas de la RDC qui avait su
49 Sur le retour de la Russie en Afrique, lire l’article de Ninas Bachkatov dans le présent ouvrage.
50 A ce sujet, voir l’article de Geoges G. Mulumbeni ainsi que celui de G. Fontaine dans le présent ouvrage. 51 Xinhua News, « China, South Africa upgrade relations to "comprehensive strategic partnership" », Xinhua
News, 24 août 2010, [en ligne], http://news.xinhuanet.com/english2010/china/2010-08/24/c_13460144.htm,
(consulté le 7 mars 2013).
52 PEA, « Les partenaraits traditionnels demeurent cruciaux et continuent de croître », Perspectives économiques en Afrique, 2011, [en ligne], http://www.africaneconomicoutlook.org/fr/thematique/emerging-partners/lafrique-sextrait-du-post-colonialisme/les-partenaires-traditionnels-demeurent-cruciaux-et-continuent-de-croitre/,
(consulté le 7 mars 2013).
53 FMI, Guide sur la transparence des recettes des ressources naturelles, Fonds monétaire international, Washington, D.C, 2007.
54L’Egypte, le Maroc, le Sénégal, la Côte d’Ivoire.
55 Michel Beuret et Michel Serge, La Chinafrique, Pekin à la conquête du continent noir, op.cit., p 285-300. 56 La Presse, « Une ville fantôme chinoise au cœur de l'Angola », La Presse, 4 juilletr 2012, [en ligne], http://www.lapresse.ca/international/ailleurs-sur-le-web/201207/04/01-4540692-une-ville-fantome-chinoise-au-coeur-de-langola.php, (consulté le 7 mars 2013).
négocier un contrat « minerais contre infrastructures » avec la Chine en 2007 et saisir cette opportunité pour renégocier une soixantaine d’accords miniers antérieurs pourrait constituer un modèle de stratégie pour le continent. Le troisième groupe comprend les pays les plus pauvres qui n’ont rien à vendre et qui se contentent de recevoir ce que les émergents sont prêts à leur donner pour des raisons politiques ou stratégiques, voire économiques. Ces pays ont besoin de la solidarité régionale pour affronter la présence des émergents, et peuvent compter sur la vigilance de la société civile africaine. Cette dernière se montre très active mais divisée sur le rôle des émergents en Afrique, en particulier à l’égard de la Chine. Pro ou antichinois s’affrontent sur le continent57 pour déterminer si la coopération chinoise constitue
une opportunité ou si elle s’apparente à une nouvelle recolonisation du continent. Néanmoins, tous appellent les responsables africains à élaborer une vraie stratégie pour défendre les intérêts du continent face à ces nouveaux partenaires.
Enfin, les derniers acteurs se constituent des partenaires traditionnels (Europe, États Unis) de l’Afrique qui jouent toujours les premiers rôles sur le continent, tant économiquement que politiquement, même s’ils perdent du terrain face aux émergents58. En
effet, par les nombreux relais dont ils disposent à l’intérieur des pays africains et des institutions financières internationales, les anciens partenaires tentent d’influencer en leur faveur les relations africaines et ne cessent de dénoncer l’absence de transparence qui caractérise les relations avec Pékin et le manque des données vérifiables des rapports avec les émergents.
III. Afrique/Emergents, quels enjeux stratégiques pour le continent ?
Les enjeux sont multiples et peuvent représenter un tournant majeur, non seulement pour le continent, mais aussi pour l’ensemble des relations internationales. Les nouveaux rapports avec les émergents sont-ils constitutifs d’une nouvelle vision de coopération « gagnant-gagnant » comme ne cessent de le proclamer les pays émergents, ou bien ont-ils pour objectif de défendre et de garantir leurs propres intérêts en Afrique59 ? L’engouement des
émergentes pour le continent est considéré par l’UA comme une occasion de matérialiser les recommandations de la conférence afro-asiatique de Bandoeng du 24 avril 1955 en se passant des politiques de coopération des anciennes métropoles coloniales. Cette présence est aussi
57 Djibril Diop, « La ruée des chinois vers l’Afrique : entre amour et désamour », Chronique du Cérium, janvier 2010, [en ligne], http://www.cerium.ca/La-ruee-des-chinois-vers-l-Afrique, (consulté le 7 mars 2013).
58 « Kinshasa Beijing Story », Film documentaire de Laurent Védrine, diffusé le 20 juin 2012 sur la RTBF trois. 59 Sylvie Brunel, La coopération Nord-Sud, Paris, PUF, 1997, pp. 55-56
perçue, par les africains, comme une opportunité de mettre en valeur de leurs ressources naturelles par un modèle de développement alternatif au système néolibéral occidental comme l’affirme le coordonnateur du projet pour Sinohydro, Serge Ngangoua : « le peuple africain apprécie cette coopération parce que les projets des entreprises chinoises contribuent au développement de l’Afrique toute entière. C’est une coopération mutuelle bénéfique »60.
Même si l’histoire commune récente plaidait en faveur d’une telle vision de ces nouveaux rapports, plusieurs éléments tendraient à démontrer que les relations actuelles reproduisent le même schéma que celles vécues avec les puissances occidentales et pourraient à terme, maintenir le continent dans son rôle de fournisseur des matières premières. D’autant plus que cette nouvelle coopération serait aussi à l’origine d’une dynamique compétitive entre non seulement les pays africains mais aussi entre les organisations sous-régionales, ce qui contribue à l’affaiblissement de l’intégration africaine, condition sine qua non du décollage. Un autre enjeu que soulève la présence des émergents sur le continent tient à la démocratie et aux libertés civiles et politiques. Pour d’aucuns, l’absence des conditionnalités politiques et écologiques de la part des nouveaux partenaires est présenté comme un « un atout majeur » comme en témoigne, notamment, les déclarations du président angolais qui considère que « la Chine comprend la réalité africaine non seulement en lui apportant une aide mais aussi en établissant un partenariat qui vise à promouvoir une coopération réciproque sans poser des conditions préalables »61. Cette problématique inquiète certains membres de la société
africaine qui craignent un recul de l’idéal démocratique sur le continent.
La question des rapports triangulaires62 entre une Afrique riche en matières premières et
convoitée par le reste du monde, les émergents en quête de puissance et la triade États-Unis/Europe/Japon nostalgiques leurs prérogatives anciennes, se pose d’une manière urgente pour le continent. De l’attitude africaine dépendrait aussi pour une grande part, l’équilibre futur des rapports internationaux. En effet, loin des discours politiques et médiatiques, cette coopération se traduit, sur le terrain notamment, par la construction des infrastructures, l’octroi des aides financières et des moyens militaires ainsi que l’accès aux biens de consommation en échange des produits miniers et énergétiques, de l’ouverture du marché intérieur et d’une réelle visibilité des pays émergents sur la scène internationale. Il s’agit non seulement d’un échange basé sur le système de troc mais aussi d’une quête d’appui des pays
60 Jean Jolly, Les chinois à la conquête de l’Afrique, Paris, Pygmalion, 2011, p. 100
61 Xavier Harel, Afrique, pillage à huis clos. Comment une poignée d’initiés siphonne le pétrole africain, Paris,
Fayard, 2006, p. 231.
africains au sein des forums mondiaux. Si les dividendes que tirent les pays émergents sont connus, la question des avantages dont bénéficient les pays africains dans ce type de coopération n’est pas clarifiée. D’une part, recouvrer l’autonomie et l’indépendance économique africaine pour susciter l’émergence de nouveaux rapports de force dans les relations internationales constitue l’attente principale de nombreuses sociétés civiles africaines et non le remplacement des anciens liens de domination impérialiste occidentale par de nouvelles formes pacifiques de dépendance. D’autre part, l’Occident craint de voir l’influence économique des émergents en Afrique se muer en un instrument de domination politique63. L’analyse des retombées de cette coopération particulière dans un monde aux
accents multipolaires démontre le contraste des impacts des relations entre l’Afrique et les émergents. Certes, elle ouvre de nombreux espaces de liberté et fournit de nouvelles ressources pour les pays africains qui peuvent diversifier leurs partenaires. Cependant cette coopération Sud/Sud est aussi porteuse de risques pour le développement du continent noir, comme l’affirme Philippe Hugon :
« d’un côté, on peut mettre en avant les marges de manœuvres qu’offre la mise en concurrence des puissances ; les conditionnalités sont relâchées et l’Afrique bénéficie d’infrastructures, de projets de développement et de technologies adaptées. Les puissances émergentes sont ou peuvent être les moteurs ou les locomotives de la croissance africaine. De l’autre côté, les relations demeurent largement
postcoloniales et l’Afrique reste exportatrice de produits primaires non transformées, avec parfois le renouvellement, voire le pillage ou le gaspillage, des ressources naturelles »64.
Avec la reproduction des rapports du type « centre/périphérie » et l’absence des exigences de la gouvernance économique caractérisée par le manque d’une discipline budgétaire, les puissances émergentes remettent en cause les mesures de transparence et de traçabilité telles que celles de l’Initiative sur la transparence des industries extractives (ITIE). Elles risquent de retarder davantage le décollage des économies africaines en maintenant tout le continent dans un état de dépendance économique porteuse d’« effets secondaires » inattendus.
L’échange fondé sur le principe de troc reste un obstacle au développement des pays africains aussi longtemps que leurs exportations sont réalisées à des prix fixes et/ou inférieurs au prix des marchés mondiaux. Il prive l’Afrique des recettes budgétaires supplémentaires parce que le cours des matières premières, surtout des minerais non renouvelables, est souvent 63 Sophie Wintgens « Chine la ‘ révolution tranquille ‘ d’une puissance ascendante » dans Sebastian Santander
(dir.), L’émergence de nouvelles puissances. Vers un système multipolaire ? Ellipses, Paris, 2009, pp. 89-127.
64 Philippe Hugon, « Les nouveaux acteurs de la coopération en Afrique », Revue internationale de politique de
en fluctuation permanente suivant la loi de l’offre et de la demande. De ce fait, les émergents tirent des avantages liés au respect des clauses des contrats signés avec l’Afrique en important des minerais bruts et en bénéficiant des exonérations fiscales et douanières pour leurs importations. De la même manière, l’évaluation des infrastructures contre les matières premières est difficile alors qu’elle doit constituer la garantie du remboursement de la dette contractée lors de l’exécution des travaux. Ce principe semble cacher un échange inégal qui crée l’opacité en matière de la coopération d’autant plus que la comparaison n’est pas facile entre les hôpitaux et les routes contre les tonnes de cuivres et les milliers de barils de pétrole. Enfin, les émergents en Afrique pose aussi, d’une certaine manière, la question de la solidarité africaine et d’une vision commune quant à l’avenir du continent entre Etats membres.
Conclusion.
Le monde est en pleine mutation et le continent noir continue d’attirer les puissances étrangères. La coopération de l’Afrique avec les émergents permet de replacer le continent africain au centre des enjeux géoéconomiques et géostratégiques internationaux et au cœur de la problématique des différentes politiques de la coopération au développement. Sa participation devient utile dans le processus de la prise de grandes décisions mondiales, et ses ressources naturelles suscitent les convoitises des puissances émergentes qui proposent des contrats basés sur la capacité de négociation mutuelle en dehors du schéma traditionnel de la triade et créent une nouvelle forme de coopération. Mais, les échanges établis à travers ces rapports spécifiques conduisent à des résultats désavantageux pour le continent noir en l’absence des stratégies communes de coopération, liée notamment à la diversité des acteurs et des situations sur le continent, à la faiblesse des moyens et des capacités ainsi que des nombreuses rivalités étatiques, dues à une multiplicité d’intérêts étatiques face aux partenaires extérieurs. L’Afrique n’est donc pas à même d’élaborer une stratégie commune face aux émergents. Elle ne peut, compte tenu de sa diversité, qu’élaborer plusieurs stratégies répondant aux intérêts des États africains que l’on trouve notamment dans le plan régional de développement tel que défini par le Nepad ou dans celui du Plan d’Action de Lagos.
Avec la présence des émergents en Afrique, la coopération Sud/Sud se développe de façon autonome en dehors des flux financiers traditionnels et les enjeux se révèlent multiples pour le continent. L’Afrique est appelée à construire cette nouvelle forme de partenariats en allant la chercher et non plus en la subissant lors des négociations. Pour atteindre cet objectif, les Chefs d’États et de Gouvernement doivent harmoniser les politiques étrangères de leurs
États dans le but de construire un avenir commun et de mettre en place une réelle politique africaine du développement. Il s’agit de formuler à quelles conditions et selon quelle temporalité, les relations entre l’Afrique et les émergents peuvent être porteuses d’avantages mutuels sans les transformer en un mécanisme destructeur des sociétés et des civilisations africaines.
Si à l’heure actuelle une telle stratégie n’existe pas encore sur le continent, des pistes de réflexions sont cependant explorées et l’arrivée de la sud-africaine Nkosazana Dlamini-Zuma à la tête de l’UA constituerait, selon les observateurs, le signe d’une nouvelle politique africaine plus volontariste65.
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