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Génération Y et séries télé : comment les millennials ont
influencé le renouvellement du genre sériel ?
Adelaïde Barat-Magan
To cite this version:
Adelaïde Barat-Magan. Génération Y et séries télé : comment les millennials ont influencé le renou-vellement du genre sériel ?. Sciences de l’information et de la communication. 2018. �dumas-02545186�
UNIVERSITÉ GRENOBLE ALPES
Institut d’Études Politiques
Adélaïde BARAT-MAGAN
GÉNÉRATION Y ET SÉRIES TÉLÉ :
Comment les millennials ont influencé le renouvellement du genre sériel
Année 2017-2018
Master : « Transmédia »
Université Grenoble Alpes
Institut d’Études Politiques
Adélaïde BARAT-MAGAN
Génération Y et séries télé :
Comment les millennials ont influencé
le renouvellement du genre sériel
Année 2017-2018 Master Transmédia
« Reprochait-on à Homère d’avoir été l’un des premiers à raconter une histoire-fleuve par petits bouts ? »
Sommaire
Introduction
I. Les séries télé et la génération Y, deux influenceurs de notre société Section 1 - Les séries, un genre en constante évolution
Section 2 - La génération Y, analyse d’un public grandissant
II. Renouvellement de l’offre, quand les showrunners sont à l’écoute de toute une génération
Section 1 - Méthodologie
Section 2 - Influence de la génération Y sur les nouvelles créations, études de cas
Section 3 - Tour d’horizon du paysage sériel actuel
Conclusion
Table des matières Table des annexes Bibliographie Annexes
Sigles et abréviations
ABC - American Broadcasting Company, groupe audiovisuel américain.
AMC - American Movie Classics, chaîne de télévision spécialisée américaine. CBS - Columbia Broadcasting System, réseau de télévision américain.
CSA - Conseil supérieur de l’audiovisuel. Channel 4 - Chaîne de télévision britannique.
DuMont - DuMont Television Network, ancien réseau de chaînes télévisées américain, disparu en 1956.
FCC - Federal Communications Commission, équivalent américain du CSA.
HBO- Home Box Office, chaîne de télévision payante américaine faisant partie du groupe Time Warner.
LGBTQ+ - Personnes, lesbiennes, gays, bisexuelles, transidentitaire ou queer. Le + inclus tout autres identités ou orientations sexuelles.
MA - Mature adults, évaluation américaine d’un contenu audiovisuel convenant à un public adulte.
NBC - National Broadcasting Company, groupe audiovisuel américain.
NRK - Norsk rikskringkasting, société de service public norvégienne chargée de la production et de la diffusion télévisuelle et radiophonique.
Lexique
Anthologie1 : une série qui raconte une histoire complète, cela peut être le cas d’un
épisode ou d’une saison, comme dans La Treizième Dimensions, où le narrateur est le seul élément récurrent. p.19, 21, 50, 52, 53, 68.
Anticipation : sous-genre de la science-fiction décrivant des sociétés dans un futur proche. p.15, 50, 64, 67, 68, 70, 71.
Binge watching : visionnage en rafale, le plus souvent d’épisodes d’une même série. p.40, 53.
Chaîne à péage : chaîne dont l’accès est payant. p.25.
Cliffhanger : littéralement «suspendu à la falaise» – Expression qui désigne une fin brusque et soudaine dans une œuvre de fiction, et qui laisse les spectateurs (ou les lecteurs) dans l’attente haletante de la suite. p.23, 41, 53, 59.
Drama : série dramatique. p.57, 60.
Digital native : terme désignant une personne issue de la génération Y. p.36, 37,
38, 39, 42, 48, 51, 53, 67, 68, 70, 72.
E-generation : terme désignant la génération Y. p.34.
Emmy Awards : surnommés Emmys, récompense les meilleurs productions de la télévision américaines, lors de la 66e cérémonie des Emmy Awards (l’équivalent des Oscars pour la télévision), Breaking Bad a été sacrée meilleure série dramatique. p. 25, 50.
Ensemble Show : série qui n’a pas un héros bien précis, puisqu’elle présente un groupe de personnage dont on suit les aventures. p.28.
1 Source ; LE VOCABULAIRE DES SÉRIES TV : LEXIQUE, Magazine Série Ciné, septembre 2014.
Fandom : contraction de fanatic et domain, terme anglais désignant la sous-culture propre à un ensemble de fans. p.17, 43.
GenY : terme désignant la génération Y. p.11, 17, 34, 36, 39, 59.
Golden Globes : (littéralement « Les Globes d’or »), un trophée récompensant aussi bien les œuvres cinématographique que les meilleures œuvres de fiction télévisées. p.23.
Indice Nielsen: c’est l’instrument de mesure de l’audience TV aux Etats-Unis; en France on utilise le mot Audimat. p.22, 55, 60.
Millennial : terme désignant une personne issue de la génération Y. p.34, 51, 52,
63, 64, 65, 66, 68, 69, 70, 74.
Mini-série : séries complètes en très peu d’épisodes (pas plus de 10). Elles ne comportent qu’une saison et bénéficient la plupart du temps de plus gros moyens qu’une série normale. p.19, 59, 69.
Multitask : multitâche en français, pratique de visionnage consistant à regarder une fiction tout en portant son attention sur une ou plusieurs autres activités. p.53, 69. Network : les Networks sont les grands réseaux américains (ABC, CBS, NBC…). Ils diffusent leurs programmes à l’échelle nationale. Ils proviennent la plupart du temps de l’association de chaînes locales autrefois indépendantes. Exemple: Fox (1987), WB (1995), UPN (1995). p.21, 22, 25, 27, 61.
Plot twist : la péripétie inattendue, le retournement final; cela peut s’apparenter au coup de théâtre. p.20.
Showrunners : ce sont probablement les personnes les plus importantes dans la création d’une série. Que ce soit en tant que scénariste, producteur, proche des acteurs, en relation avec la chaîne… ils peuvent être tout ça à la fois. Sans eux, la série ne tournerait pas, puisqu’ils sont l’élément clé de sa réussite. D’ailleurs, ce
n’est pas une coïncidence de voir des séries vivre un coup de moins-bien, lors du départ d’un showrunner… p.23, 28, 45, 54, 60, 66, 67, 70.
Shortcom : programme court, entre une et sept minutes, se situant entre le sketch et la comédie. p.19.
Sitcom : contraction de l’expression « Situation Comedy », c’est l’un des formats les plus appréciés. D’une durée de 22 minutes, les sitcoms peuvent être tournées en public et en plateau (Comme Friends, Mon Oncle Charlie) ou dans de vrais décors comme Scrubs. De plus, si on associe le terme sitcom aux rires enregistrés, toutes ne les utilisent pas, tout comme toutes les sitcoms ne sont pas tournées en multi-caméra. p.21.
Spoiler : élément qui dévoile une partie de l’intrigue à venir. p.20.
Soap Opéra : c’est un autre format de série. Très simple d’accès, ils consistent à suivre les différentes intrigues d’un groupe de personnages qui s’étalent au fil des saisons. Avec une diffusion à raison de 5 épisodes par semaine, les soap bénéficient d’un très grand casting et nécessitent des tournages très intensifs. Le meilleur exemple connu en France est Les Feux de l’Amour. p.21.
Streaming : lecture d’un flux vidéo à mesure qu’il est diffusé. p.13, 14, 15, 40, 41,
42, 51, 60, 65, 69, 72.
Stories : fonctionnalité propre aux réseaux sociaux, elle permet le partage de mini-vidéos pendant 24h. p.66.
Teen drama : série dramatique pour adolescents ou jeunes adultes. p.57, 58, 60. Yers : terme désignant les personnes issues de la génération Y. p.34-40, 42-44,
Préface
À l’origine de ce mémoire, il y a une interview2 de l’écrivain et sémiologue Vincent Colonna, dans laquelle l’auteur de L’art des séries, Tomes 1 et 2, nous livre son savoir. Au fil de la lecture, je suis fascinée de découvrir les liens entre les séries télévisées et les poètes épiques de l’antiquité gréco-romaine. La sériephile que je suis est flattée de voir les séries comparées à de réelles oeuvres d’art et non pas à du pur divertissement.
Je regarde des séries depuis ma plus tendre enfance et suis devenue passionnée en 2010 exactement3. Le phénomène séries a eu raison de moi et je l’ai vu évoluer. Bien évidemment, je ne me considère pas être la seule dans ce cas. Je suis même intimement persuadée qu’il s’agit d’une généralité propre à ma génération4. Dans une société ou près d’un français sur deux affirme suivre ou avoir suivi régulièrement des séries télévisées5, je ne connais aucune personne issue de la GenY ne se revendiquant pas consommatrice de série.
Faisant le lien entre l’évolution des séries et celle de ma génération, je me demande si nous avons eu un impact sur ce genre. Je suis persuadée que toutes les remises en question et petites révolutions que nous6 avons initiées, ont impacté l’univers
audiovisuel et plus particulièrement celui des séries. Des premières productions à la série contemporaine, bien des choses ont changé.
Le “mauvais genre” est aujourd’hui sous le feu des projecteurs. Les créateurs sont ambitieux et les promesses sont grandes.
2 BASTIÉ, Eugénie, “Pourquoi la série est bel et bien l'œuvre d'art du XXIe siècle”, Figaro Vox, 2017. 3 Le 9 octobre 2010, lors de la diffusion sur Arte de “Chute libre”, premier épisode de la série
Breaking bad réalisée par Vince Gilligan.
4 Je fais référence ici, à la génération Y.
5 DONNAT, Olivier, Les Pratiques culturelles des Français à l’ère du numérique, enquête 2008, Paris,
Ministère de la culture et de la communication, DEPS/La découverte, 2009.
Serait-ce alors dû à nos nouvelles pratiques de consommation ? Sommes-nous à l’origine du tournant que connaissent les séries ? Nos préoccupations et revendications sont-elles montées jusqu’aux oreilles des producteurs ?
Tant de questions se posent, un seul moyen de trouver la réponse. Dédier mon mémoire aux séries. Aux épisodes qui ont rythmé mes semaines, aux longues attentes entre deux saisons, aux découvertes souvent bonnes, parfois mauvaises. À ma génération, pleine de convictions et initiatrice de tant de changements.
Introduction
Les séries, aussi anciennes que la télévision, sont bel et bien installées dans notre paysage audiovisuel. Générant des taux d’audience records et proposant une diversité de contenu incomparable, elles prennent d’assaut le monopole du visionnage.
En plus de les retrouver aux heures de grande écoute sur la majorité des chaînes de télévision, les séries ont également conquis le web. Se consommant de plus en plus sur nos ordinateurs, le terme “séries télévisées” en devient même anachronique. Les nouvelles technologies et les nouveaux usages qui en découlent ont donné le pouvoir au spectateur. Il est désormais acteur de sa consommation et les créateurs l’ont bien compris.
On constate, en effet, un réel renouvellement des séries depuis quelques années. Que ce soit en matière de format, de scénario, ou de diffusion, le genre connaît un tournant indéniable. L’offre se diversifie tandis que les supports de visionnage se multiplient. Les épisodes sont plus courts, les plateformes de streaming sont accessibles h24… les consommateurs s’affranchissent des grilles horaires.
Tel un cahier des charges à remplir pour s’assurer du succès de la série, les producteurs n’ont plus le choix que de s’harmoniser avec ses consommateurs d’un nouveau genre. Jeunes, mobiles, avides de nouvelles expériences et de plus en plus engagés, les hommes et femmes issus de la génération Y ne peuvent être négligés lors de la réalisation d’un nouveau programme.
Qu'elles traitent de préoccupations plus proches de notre réalité ou que leur format s’adapte à nos modes de vie, c’est sans équivoque que les séries se renouvellent.
En plus de nous divertir, les producteurs et réalisateurs vont désormais mettre en avant des sujets qui nous engageant, qui nous poussent à la réflexion, ou encore
des sujets proches de notre vie quotidienne nous impliquant d’autant plus dans notre visionnage. Par effet de catharsis on se projette et se laisse envahir par ces univers fictifs conducteurs d’émotions ressenties comme étant réelles. Nous métaphorisons peu à peu ce que nous voyons sur notre quotidien. C’est ainsi que la série contemporaine devient à la fois porte-parole et miroir de notre société.
Lorsque l’on parle de séries télés il est important de faire la distinction entre les différents genres qu’elles recouvrent. Il existe dans un premier temps de grandes dissimilitudes entre séries occidentales et non occidentales. Puis, à l’intérieur même de ces deux catégories, nous distinguons divers styles pouvant être à leur tour divisés en deux classes, la série grand public et la série d’auteur.
Partant du postulat que la génération Y est une catégorisation essentiellement valable pour les pays occidentaux, je ne peux analyser l’impact de cette dernière sur des séries dites non occidentales.
Nous faisons le choix de nous intéresser principalement aux séries d’auteur car elles regroupent la majorité des programmes visionnés par les personnes issues de la génération Y. Se désintéressant de plus en plus de la télévision et de ses programmes grand public diffusés sur de grandes chaînes telles que TF1 ou France 3 les genY sont plus attachés au programme qu’au média. Ils manient d’ailleurs la télévision à leur guise et surtout de manière délinéarisée à l’aide du replay ou du streaming par exemple.
En effet, la télé n’est plus un réflexe et la manière dont nous la consommons a changé. Nous sommes désormais plus enclins à regarder nos programmes préférés sur nos ordinateurs et autres supports numériques. Tous les moyens sont bons pour mettre fin au suspens des épisodes, et ceux accessibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre sont encore meilleurs. D’où l'émergence de plateformes de visionnage disponibles sur l’ensemble de nos appareils connectés (tablettes, smartphones, ordinateurs portables…).
En plus de ces changements d’usages, les producteurs doivent faire face à bien d’autres défis. Dans un marché dominé par la fiction et où 83% de ces fictions sont
des séries7, le consommateur issu de la génération Y s’identifie à ce qu’il regarde. C’est alors que les séries deviennent émettrices de signaux forts de discriminations : tu es ce que tu regardes. Les séries dites grand public ou populaires affrontent les séries élitistes. Ces marqueurs forts d’identifications tendent à expliquer le succès des séries produites et/ou diffusées par des chaînes de télévision à péage ou culturelles telles que Canal+, Arte et HBO, et de services de streaming payants comme Netflix ou Ulule. Les productions en étant issues sont au top d’un palmarès d’audience difficilement quantifiable si l’on veut prendre en compte tous les visionnages et téléchargements illégaux.
Ainsi le choix de la série devient un marqueur de leurs choix existentiels. Captivant la génération Y, ce modèle influence ses consommateurs presque tout autant qu’il est influencé par ces derniers.
C’est ainsi que de plus en plus de séries d’auteur voient le jour sous des formats plus adaptés. Ce mémoire vise alors à étudier l’évolution des séries via le prisme de la considération des usages et des préoccupations de la génération Y. En bref : En quoi la prise en compte de la génération Y chez les producteurs renouvelle-t-elle l’offre ?
De ce questionnement central en découle l’hypothèse que l’actuel renouvellement des séries a été initié par l’anticipation des usages et des préoccupations de la génération Y. Afin de vérifier cela, nous analyserons trois séries phénomènes.
Du futur dystopique et pourtant si réaliste de Black Mirror8, au progressisme de
Skam9, en passant par 13 reasons why10 et sa résonance à la réalité d’un digital
native, nous tenterons de répondre à la problématique posée.
7En matière de fiction les séries règnent sur les écrans du monde entier, Culturebox france tv info, 2017
8 BROOKER Charlie, Black Mirror, Charlie Brooker et Annabel Jones de 2011 à 2014, Netflix depuis
2015, première diffusion le 4 décembre 2011.
9 ANDEM Julie, Skam, NRKP3, première diffusion le 25 septembre 2015. 10 YORKEY Brian, 13 reasons why, Netflix, première diffusion le 31 mars 2017.
Bien que s’inscrivant chacune dans un registre différent notre point sera de prouver qu’un ensemble de similitudes forment la recette des ces séries contemporaines. Semblables par leur réussite et leur impact sur l’évolution du genre.
Tout d’abord, il est nécessaire de comprendre l’origine et l’histoire des séries télés. Des premières expérimentations à nos jours, il est primordial de distinguer les divers tournants qu’elles ont connus et quelles en sont leurs origines. L’étude des mouvements artistiques et sociaux qui ont façonné le genre nous permettra de prouver le lien intrinsèque entre notre société et ces programmes.
Qu’elles soient révélatrices de cette dernière ou au contraire qu’elles la façonnent, les séries évoluent avec leur temps et seule une analyse approfondie de leur progression pourra nous permettre de comprendre ces mécanismes d’échange entre réalité et fiction.
Aborder la question de la légitimation culturelle nous permettra de comprendre quand, pourquoi et comment la série est passée du statut de divertissement presque abrutissant à oeuvre d’art, mais surtout en quoi cela a-t-il joué sur la prise au sérieux du sériephile.
De son avènement à sa version contemporaine en passant par la révolution des années 90, l’étude de l’évolution du genre est essentielle à la mise en perspective de notre propos.
Ensuite, à l’aide d’études ethnographiques et d’entretiens compréhensifs nous serons en capacité de définir quels sont les usages et préoccupations de ladite génération Y. Trop souvent réduite à une cible marketing et caricaturée par des postulats définis par des hommes et femmes éloignés de la réalité des GenY, cette seconde partie de recherche offrira la parole aux personnes bel et bien issues de cette génération.
Afin de mesurer au mieux la relation entre les GenY et les séries, l’ensemble du spectre de l’activité spectatorielle sera pris en compte, du sériephile solitaire aux fandoms. Ainsi, l’impact de chacun sera évalué afin de vérifier notre hypothèse. Les
similitudes et différences émergeant de cette catégorie d’amateurs de séries, nous permettront de comprendre au mieux les nouveaux usages, mode de consommation, et préoccupations dont-il est question dans ce mémoire.
Pour finir, les études de cas confirmeront, ou non, notre propos. Nous analyserons chacune des trois séries choisies et tenterons de distinguer et de définir en quoi elles anticipent les usages et préoccupations de la génération Y. De l’étude de leur format à celle des scénarii nous serons dans une démarche de validation de nos propos. Afin d’apporter le plus de clarté à nos analyses nous nous appuierons sur nos enquêtes et entretiens, d’analyses faites pas des cabinets d’études statistiques, ainsi que sur les ouvrages de sociologues et journalistes spécialistes du genre. Nous terminerons sur un tour d’horizon des séries actuelles en nous intéressant plus particulièrement aux séries dites innovantes afin de comprendre l’ampleur du renouvellement de l’offre.
première partie
Séries télé et génération Y, deux
influenceurs de notre société
Nous analyserons dans cette première partie l’histoire des séries télévisées occidentales des années 50 à ce jour. Nous étudierons plus particulièrement les différents mouvements ayant marqué son évolution. L’observation des phénomènes passés nous permettra de comprendre plus justement la situation actuelle que connaît le genre. Puis, nous analyserons la génération Y, ses usages et préoccupations, afin de définir un portrait du sériephile Y.
Qu’est ce qu’une série télévisée ?
Afin de procéder au mieux à ce travail de mémoire, nous allons dans un premier temps définir ce qu’est une série télévisée, quels sont les différents genres qui la composent ainsi que les termes évoluant dans son écosystème. Je vous invite d’ores-et-déjà à consulter le lexique page 8.
Une série télévisée, plus communément appelée série télé ou série, est une oeuvre de fiction se déroulant en plusieurs parties que l’on appelle les épisodes. Ces derniers ont plus ou moins une durée identique et rythment la narration. Le lien entre les épisodes peut varier d’un genre à un autre. Souvent il s’agit tout simplement de l’histoire, parfois ce sont alors les personnages qui font office de fil conducteur d’un épisode à un autre, et d’autres fois seul le thème abordé par la série fait la liaison entre les épisodes.
Les séries se catégorisent en différents genres et types. En ce qui concerne les genres, on en retrouve six majeurs. La comédie, la série dramatique, la série d’action, la science-fiction, l’anime et la série historique.
En plus des genres, la série se distingue également par type. Une fois de plus, l’on en distingue six majeurs. La série bouclée, l’anthologie, le feuilleton, la série-feuilleton, la mini-série et la shortcom.
Histoire des séries télé
Du premier âge d’or à la série moderne
Aujourd’hui, il n’est pas rare d’entendre des mots comme spoiler ou plot twist au fil d’une conversation, et bien que le phénomène séries semble être récent, il s’agit en réalité d’un programme apparu très tôt dans les grilles de télévision.
Il demeure cependant évident, que le genre a connu bien des changements depuis son apparition sur le petit écran. Qu’il s’agisse de mutations de production, de diffusion ou encore de consommation, les séries n’en sont pas à leur coup d’essai en matière de renouvellement. Il est alors judicieux de faire un retour en arrière et d’explorer l’histoire des séries télévisées. Comme énoncé plus tôt, il s’agit d’une analyse occidentalo-centrée.
L’après-guerre ou le premier âge d’or
C’est à la fin de la Seconde Guerre mondiale que la télévision s’installe et se développe avant de vite devenir un média de masse, d’abord aux États-Unis puis en Europe occidentale. En effet, en 1945 on estimait à dix milles le nombre de foyers équipés d’un poste de télévision aux États-Unis, 5 ans plus tard on en comptait six millions11.
Cette prise de terrain considérable de la télévision au sein des ménages américains explique pourquoi ce pays est considéré comme étant à l’origine de la création de la majorité des programmes, et donc des séries.
Les networks se comptaient sur les doigts d’une main, NBC, ABC, CBS et DuMont et organisaient leur diffusion sur le modèle du média phare de l’époque, la radio.
Premièrement utilisée pour retranscrire des émissions radiophoniques préexistantes, il faudra attendre la fin des années quarante pour que la télévision devienne un média d’expérimentation et d’innovation. C’est au cours de cette période que de nombreux programmes test voient le jour. Les producteurs s’affranchissent peu à peu des codes de la radio mais aussi du théâtre et créaient leurs propres règles. C’est cette période de création sans limite que l’on appelle aujourd’hui le premier âge d’or. À cette époque apparaissent alors les premières normes de la série. Des genres tels que la sitcom, s’imposent et influencent les mécanismes de narration et de production des séries jusqu’à nos jours.
Apparue en 1951 la célèbre sitcom I love Lucy12 en est le parfait exemple. Cette
série pionnière a mis au point des techniques et procédés encore utilisés des décennies après sa création. C’est à cette série que l’on doit, entre autres, les enregistrements face à un public permettant d’enregistrer et d’inclure au montage les réactions de l’auditoire. Mais aussi, des mécanismes de tournage offrant trois angles de vue différents à une même scène permettant ainsi de varier les plans lors du montage. Véritable phénomène, I love Lucy a initié l’engouement du public pour les séries de comédie.
Face à elle, l’anthologie dramatique et le soap opéra se positionnent et donnent naissance à des oeuvres et des interprètes encore admirés, tels que la fameuse série Alfred Hitchcock présente13 et les géniaux Marlon Brando et James Dean,
entre autres.
On peut considérer que l’ensemble des codes mis en place au cours de cette décennie ont perduré jusqu’à la fin des années quatre-vingt et l’avènement de ce que certains appellent, le second âge d’or.
12 Série produite par BALL Lucile et créée OPPENHEIMER Jess, PUGH Madelyn et CARROLL Jr.
Bob et diffusée entre le 15 octobre 1951 et le 6 mai 1957 sur le réseau CBS.
13 Série créée par HITCHCOCK Alfred premièrement diffusée sur CBS entre 1955 et 1960, puis NBC
Les années 80 et la quality television, un second âge d’or ?
C’est le professeur et écrivain Robert J. Thompson qui qualifiera cette décennie comme le “théâtre d’un second âge d’or”14 pour les séries télé. En effet, après avoir suivi le boom de la télévision à la fin des années soixante et après s’être adapté à l’affrontement des progressistes et des conservateurs dans les années soixante-dix, les séries connaissent un renouveau marquant initié par l’arrivée d’innovations techniques.
Dans un premier temps le câble se démocratise, on le retrouve dans un foyer sur cinq en 1980, puis dans un foyer sur deux cinq ans plus tard et dans presque 90% d’entre eux à la fin de la décennie15.
L’arrivée de la télécommande donnant naissance au zapping ainsi que les foyers se munissant de magnétoscope transforme les téléspectateurs en un public désormais exigeant et accoutumé des normes télévisuelles. La possibilité de passer d’un programme à un autre en un clic et celle d’enregistrer des émissions, films ou séries sur son magnétoscope libèrent peu à peu le spectateur de la grille de télévision.
Afin de garder l’intérêt du spectateur les networks n’ont d’autres choix que de s’adapter à l’exigence de ce dernier en lui proposant des contenus attractifs et innovants.
L’arrivée de ces innovations techniques et la création de nouveaux programmes, les années 1980 font voir le jour à la quality television. Cette expression fait référence à l’exigence croissante des téléspectateurs et le renouvellement du genre sériel avec le développement de programmes forts tels que Twin Peaks16 ou Dallas17 proposant une narration plus complexe et étendue dans le temps. Cette notion de qualité s’évalue avec une prise en compte de normes esthétique, politique ou encore
14 THOMPSON, Robert J., Television’s Second Golden Age: From Hill Street Blues to ER, New York,
Syracuse University Press, 1996.
15 Source: The Nielsen Company.
16 Série créée par LYNCH David et FROST Mark, originellement diffusée sur ABC d’avril 1990 à juin
1991.
morale, selon Jane Feuer l’une des préconisateurs du terme. Bien que subjective et difficilement définissable, la notion de télévision de qualité demeure tout de même pertinente lorsqu’elle devient initiatrice de mouvements de téléspectateurs qui commencent peu à peu à impacter sur les productions. Par exemple, l’association “Viewers for Quality Television” créée en 1984 et dissoute en 2001, a lutté pendant 17 ans pour une télévision non soumise à la course à l’audimat.
Ces requêtes d’une télévision de qualité ont participé à l’avènement de séries d’auteurs, comme Twin Peaks cité plus haut. L’avènement de programmes réalisés par des auteurs a la réputation bien construite et au talent n’étant plus à prouver, créait un premier schisme dans le genre sériel. D’un côté la série grand public, de l’autre la série d’auteur plus “légitime”. Cette division est à l’origine des premiers questionnements sur la reconnaissance de la série comme étant une oeuvre d’art à part entière. Les nouvelles fictions qui voient le jour offrent une narration bien ficelée, des personnages construits, des mélanges de genres ainsi que des sujets poussant à la réflexion, le tout dans des univers bien plus réalistes que ce que l’on pouvait visionner auparavant. Ces programmes plus élitistes sont vite encensés par la critique et reçoivent de nombreuses récompenses comme les Golden Globes. La légitimation culturelle est en marche.
Figure de cette époque, Dallas a apporté, comme I love Lucy dans les années 50, son lot de nouveaux codes pour le genre sériel. La première nouveauté se fait dans la diffusion hebdomadaire des épisodes qui jusque-là se faisait de manière quotidienne. Ce renouvellement des modes de diffusion fait voir le jour au fameux cliffhanger dont les showrunners usent et abusent pour maintenir le spectateur en haleine et s’assurer qu’il sera posté devant son écran au prochain épisode. Ce changement pouvant paraître anodin, transforme l’activité spectatorielle et fait de la série un réel rendez-vous à ne pas manquer. Dallas apporte également un changement de paradigme dans la représentation du héros. Il est fini le temps du héros “bon” à la morale irréprochable, JR devient le symbole du “héros méchant”, comme le sémiologue Vincent Colonna aime les appeler, et est à l’origine d’une longue lignée de personnages que l’on adore détester.
À l’image de Dallas bien des créations issues de cette période de “quality television” auront impacté le genre. Entre le premier âge d’or et le second, quelques éléments pouvant conduire à une typologie du renouvellement de l’offre apparaissent. Les tournants qui ont façonné l’évolution de ce programme suivent-ils tous le même schéma ? Pour cela, intéressons-nous aux années quatre-vingt-dix que certains nomment comme étant le troisième âge d’or.
Les années 90 et 2000, ou l’essor de la qualité télévisuelle
Après avoir étudié et considéré les années quatre-vingt comme deuxième âge d’or de la télévision et des programmes sériels, Thompson observe dix années plus tard l’expansion des fictions de qualité. Genre précurseur dans les années quatre-vingt, la série de qualité s’est considérablement étendue et représente à l’aube des années 2000 la majorité des programmes audiovisuels.
« À l’automne 2000, il était difficile de trouver une série qui ne soit pas tombée dans la catégorie de la "télévision de qualité" telle qu’elle était définie dans les années 1980. The Practice, Ally McBeal et Boston Public ; Buffy the Vampire Slayer, Angel et The X-Files ; Once and Again, Judging Amy et Providence ; Law & Order, The West Wing et City of Angels : le style de la qualité était partout. En réalité, les fictions traditionnelles comme Walker, Texas Ranger et Nash Bridges paraissaient assez esseulées. Les programmes contre lesquels nous définissions la télévision de qualité étaient en train de disparaître. »18
Certains accordent à cette époque le nom de troisième âge d’or tandis que d’autre tel que Thompson voit tout simplement la continuité de celui des années vingt. Puisant ses sources dans les mouvements passés, celui des années quatre-vingt-dix assoit l’idée que la série peut être considérée comme une oeuvre d’art, et ce, grâce à l’ensemble des créations originales proposées par les chaînes du câble
18 Préface de THOMPSON Robert Jr dans Quality tv de McCABE Janet et AKASS, I.B.Tauris & Co
et les chaînes à péage telles que HBO. N’étant pas soumis aux réglementations de la FCC, l’équivalent du CSA aux États-Unis, ces chaînes en profitent pour proposer des programmes politiquement incorrects faisant évoluer les fameux “héros méchants” si appréciés par les téléspectateurs.
Avec The Sopranos19 et The wire20 la chaîne HBO se compte parmi les instigateurs
de ces nouvelles fictions libérées des codes des grands networks. Le phénomène des séries non consensuelles s’empare de l’ensemble des chaînes de télé, même celles soumises aux contrôles du FCC. Ces fictions ne mettront pas longtemps à parvenir en France sur des chaînes comme Canal+ ou M6. Bien que diffusées durant ce que l’on appelle les “heures creuses”, c’est-à-dire les horaires à faible audience, ces nouvelles fictions prennent petit à petit du terrain avant de conquérir pleinement la grille des programmes. Le sémiologue Vincent Colonna livre une analyse complète de ce mouvement dans son ouvrage L’art des séries : l’adieu à la
morale.
Cette émancipation du genre a donné le jour à des programmes totalement libérés voire même déjantés tels que la célèbre série d’animation Les simpson21. Cette
satire délicieuse du mode de vie américain, a été récompensée par des dizaines de festivals prestigieux comme les Emmy Awards et fut reconnue meilleure série télévisée du 20e siècle par le Time Magazine22.
Dans un autre registre, on retrouve de nombreux chefs-d’oeuvre tels que The Wire et The Sopranos cités plus haut, Six feet under23, ou encore OZ24. Ces séries ont
toutes la particularité d’avoir été diffusées par la chaîne symbole de la série d’auteur qui a longtemps eu pour slogan “It’s not tv, it’s HBO”. La chaîne a régné en maître jusqu’en 2007, année de fin du phénomène The Sopranos, c’est alors qu’une chaîne peu connue, AMC, reprend rapidement le flambeau avec Mad men25.
19 Série créée par CHASE David, originellement diffusée sur HBO de 1999 à 2007 20 Série créée par SIMON David, originellement diffusée sur HBO de 2002 à 2008 21 Série créée par GROENING Matt, en diffusion sur la Fox depuis 1989
22 Time Magazine, 31 décembre 1999, Vol. 154 No.27
23 Série créée par BALL Alan, originellement diffusée sur HBO de 2001 à 2005 24 Série créée par FONTANA Tom, originellement diffusée sur HBO de 1997 à 2003 25 Série créée par WEINER Matthew, originellement diffusée sur AMC de 2007 à 2015
HBO a aujourd’hui repris de sa superbe et propose des séries que l’on considère comme étant les “meilleures de tous les temps” telle que l'inratable Game of
thrones26. L’adaptation de la saga romanesque de George R. R. Martin compte
d’ailleurs parmi les séries les plus chères de l’histoire, avec un budget de 100 millions d’euros pour la saison à venir. En 2012, Olivier Joyard journaliste pour Les Inrockuptibles, dédie un article27 à la chaîne, dans lequel il écrit :
“ La chaîne cryptée new-yorkaise, qui fêtera ses 40 ans le 8 novembre, a engendré une révolution culturelle. Un changement de paradigme dont les conséquences ont irradié au-delà du petit écran américain, pour secouer le monde. L'invention des séries modernes.”
Comme énoncé plus haut, la notion de quality tv devenue trop généraliste n’était plus synonyme de distinction ni même de qualité. La place est alors laissée à la série moderne qui engendrera un véritable phénomène social ; la reconnaissance de la série comme art. Nous étudierons plus exactement ce qu’est la série moderne, quelles sont ses caractéristiques, en quoi a-t-elle enclenché le processus de légitimation culturelle et quel a été l’impact d’une telle distinction sur le genre.
26 Série créée par BENIOFF David et WEISS Daniel Brett, en cours de diffusion sur HBO depuis
2011
La série moderne
Reconnaissance et distinction
La série moderne, définition et caractéristiques
La révolution des années quatre-vingt-dix et deux mille est à l’origine de l’avènement de la série moderne. D’ores et déjà présentée plus haut, il est essentiel d’en faire une analyse plus approfondie afin de comprendre l’influence qu’elle a eue sur les séries d’aujourd’hui. La question de la série contemporaine est centrale dans ce travail de mémoire car elle nous dirige vers celle de la légitimité des séries et donc des sériephiles. Seuls des sériephiles pris au sérieux peuvent prétendre avoir une influence sur le genre.
Lorsque l’on parle de série moderne, nous faisons référence aux fictions créées entre la fin des années quatre-vingt-dix et le commencement du nouveau millénaire. Nées de l'essoufflement des grands networks et de l’essor de la prise en compte des différents segments composant le public, ces fictions ayant émergé il y a trente ans ont bouleversées le genre28.
La série moderne recherche un public plus haut de gamme avec une offre fictionnelle de qualité supérieure à celles que l’on retrouve sur les grands networks. C’est d’ailleurs ainsi que HBO s’est démarquée rapidement de l’ensemble des chaînes en proposant des programmes de qualité, mais surtout, s’affranchissant de tous les standards. Pendant longtemps utilisée comme vectrice de valeurs morales traditionnelles et conservatrices le seul moyen de se démarquer des autres programme et de dire adieu à la morale.
28 PERREUR Nathalie, La néo-série, arène d’évaluation culturelle d’une société américaine en crise,
Ces programmes se distinguent en effet, de par leur qualité cinématographique, leur narration complexe, leur univers réalistes et leur appétence pour l'immoralité. Qu’il s’agisse des séries fortes de l’époque, comme celles précédemment citées, ou leurs héritières comme Breaking bad29 ou Weeds30, ces fictions mettent majoritairement
en scène des héros très éloignés du politiquement correct.
Une impression de réalisme ressort fortement de ces séries, l’écart entre la fiction et le quotidien du spectateur, jusque-là fort, disparaît peu à peu. Sur un plan technique, la série moderne abandonne les codes des trois caméras fixes et fait entrer des plans filmées en caméra portée. Les personnages, eux, ne sont plus les caricatures simplifiées du gentil ou du méchant, ils ont désormais des personnalités plus nuancées et donc plus tangibles. Plus humains, on se retrouve dans leurs faiblesses et leurs complexités31.
La série moderne est également à l’origine de la diversification des représentations dans le genre sériel. On retrouve de plus en plus de familles issues de la classe moyenne, jusqu’alors très peu représentées. Ainsi que des personnages divers tout aussi important les uns que les autres. Ce que l’on appelle les ensemble show mettent en scène de nombreux personnages à importance égale, favorisant à nouveau la projection. Si l’on ajoute à cela la prise en compte de la temporalité et l’aspect de quotidienneté recherché par les showrunners le réalisme est presque parfait.
Cette illusion de réel a considérablement renforcé le lien entre la série et son audience. En bousculant les codes narratifs ainsi que les formats, la nouvelle génération d’auteurs issus de cette période a marqué plus que jamais un schisme en série classique et série moderne. Tournant à l’origine des séries les plus notoires, il était un renouveau nécessaire à la reconnaissance du genre sériel.
29 Série créée par GILLIGAN Vince, originellement diffusée sur AMC de 2008 à 2013. 30 Série créée par KOHAN Jenji, originellement diffusée sur Showtime de 2005 à 2012.
31 JOST François, De quoi les séries américaines sont-elles le symptôme ?, Paris, CNRS Éditions,
Légitimité culturelle
La notion de légitimité culturelle est apparue au début des années quatre vingt avec la parution du livre La distinction32 du sociologue Pierre Bourdieu, et a longtemps
dominé notre vision de l’art. Il défend dans son ouvrage que nos goûts et pratiques culturelles sont étroitement liés à notre classe sociale et élabore ainsi une théorie des goûts et styles de vie.
Il définit un univers social composé d’une classe dominante, d’une classe moyenne et d’une classe dominée. La classe dominante cultivée décide de ce qu’est la culture, tandis que la classe moyenne s’efforce de l’acquérir et que la classe dominée en est tenue à l’écart.
Les dominants imposent alors leur vision du beau au reste de la population et aux producteurs culturels qui se doivent de proposer des créations dignes d’intérêt afin d’assurer leur succès. Selon Bourdieu les catégories sociales transparaissent à travers un attrait pour une oeuvre plus qu’une autre, cela permet de faire la distinction entre un dominant, une personne issue de la classe moyenne et un dominé - pour reprendre ces termes. Sa théorie permettrait également de maintenir à distance les personnes n’appartenant pas à notre catégorie sociale.
Des années plus tard, Bernard Lahire publie La culture des individus33, ouvrage
dans lequel il explore les données de Bourdieu en analysant d’autres données. La vision binaire de Pierre Bourdieu y est remise en question, complexifiée et rectifiée. Il tente ainsi de transformer cette vision qu’il considère simpliste et caricaturale en insistant sur le fait que chaque individu possède ses pratiques et préférences culturelles et ce dans toutes classes de la société. Il fait naître l’idée que la singularité de l’individu prime sur son groupe et remet en question l’objectivité de la légitimité culturelle.
32 BOURDIEU Pierre, La distinction, Les éditions de minuit, 1979
33 LAHIRE Bernard, La culture des individus, dissonances culturelles et distinction de soi, La
La légitimation du genre sériel, au même titre que les bandes dessinées, a été une question centrale du début du siècle. Alors qu’émergeaient de plus en plus de séries de qualité, les sociologues peinaient à se mettre d’accord sur la reconnaissance, ou non, du genre comme art.
Particulièrement réticents à explorer l’expérience télévisuelle, les sociologues français se sont très longtemps désintéressée du cas des séries. Considérée comme étant issue d’un outil aliénant, la télévision, les séries ont souvent reçu de fortes critiques provenant de la part de sociologues refusant de lui accorder le statut d’art. D’ailleurs, le sociologue français David Buxton qualifiait d’avilissantes les conditions de réception de la série par le téléspectateur34.
Une telle remarque fait preuve d’une vision homogénéisée de la diversité des créations composant le genre mais aussi du public, et bien que Buxton refuse de considérer la série comme art, d’autres avant lui comme Martin Winckler encense le genre.
“Les créateurs de téléfictions sont des artistes, au même titre que les cinéastes, les romanciers, les peintres, les metteurs en scène de théâtre, les poètes ou les chorégraphes. Comme tous les artistes, ils veulent laisser une marque, construire une oeuvre, transmettre une vision du monde.”35
Depuis l’avènement de la série moderne, nombreux sont ceux qui considèrent le genre comme une oeuvre d’art. Les conséquences de cette reconnaissance de la série nous guident vers une reconnaissance du sériephile et de sa pratique. L’activité spectatorielle est de ce fait, de moins en moins perçue comme une perte de temps et le spectateur est peu à peu pris au sérieux.
34« Ce qui grève en général la prétention des séries à accéder au rang de "huitième art", ce sont les
conditions avilissantes de leur réception. » BUXTON David, Les séries télévisées. Forme, idéologie et mode de production, Paris, L’Harmattant, series : “Champs visuels”, 2011
La légitimation des séries télé est pour beaucoup un accomplissement pour le genre qui fut trop longtemps mal perçu et catégorisé comme avilissant voire même abrutissant. Il s’agit d’une étape importante dans l’évolution des séries qui font désormais partie du patrimoine culturel occidental. Cette distinction a donné un souffle de dynamisme au genre, ouvert la voie à des cinéastes en quête de renouvellement, puis a poussé les sociologues, sémiologues et autres chercheurs à s’intéresser de plus près à ce sujet.
Génération Y, analyse d’un public
Définition et caractéristiques d’un concept
occidentalo-centré
Selon les sociologues, une nouvelle génération apparaît tous les vingt, vingt-cinq ans. Segmentées par tranches d’âge, on estime les personnes issues d’une même génération celles nées entre deux dates définies, puis, l’on accorde des caractéristiques communes à ces même personnes. Souvent, ces dates correspondent à des jalons de l’évolution de notre société36. Par exemple, les Baby boomers naissent à la fin de la Seconde Guerre mondiale, suivis par la génération X débutant au déclin de l’impérialisme colonial et prenant fin à la chute du mur de Berlin. En plus d’être synonyme d’un groupe de personnes nées entre l’intervalle de deux dates prédéfinies facilitant l’organisation des données37, les générations se caractérisent par des mouvements, des modes de vie propres et parfois le partage d’un même état d’esprit.38
La génération que nous étudierons dans ce travail de recherche et celle que l’on appelle génération Y, parfois prononcé “Why” signifiant pourquoi.
Avant de nous intéresser aux caractéristiques de cette génération, nous allons démontrer qu’il s’agit d’un concept occidentalo-centré ne pouvant s’appliquer à
36 ATTIAS-DONFUT Claudine, DAVEAU Philippe, BAILLAUQUÈS Simone, Génération, In: Recherche & Formation, N°45, 2004. Transmission intergénérationnelle et formation professionnelle, sous la direction de Simone Baillauquès. pp. 101-113.
37MARSHALL Victor, Tendancies in generation research : from the generation to the cohort and back to the generation, in V. Garms-Homolova, E. Hoerning, D. Shaeffer, Intergenerational Relationships, N.Y. Toronto, 1984, Hogrefe.
38 ATTIAS-DONFUT Claudine. La notion de génération : Usages sociaux et concept sociologique. In: L'Homme et la société, N. 90, 1988. Le temps et la mémoire aujourd'hui. pp. 36-50.
l’ensemble de la population mondiale. Il est important de faire ce point afin de comprendre pourquoi ce mémoire porte uniquement sur des séries et des téléspectateurs occidentaux.
En effet, chacune des générations établies par les sociologues ont pour début et fin des événements marquants de notre société occidentale. Qu’il s’agisse comme précédemment cités, de la Seconde Guerre mondiale ou d’un conflit géopolitique entre deux géants de l’Occident. L’identification des membres d’une génération à un événement historique, un mouvement social ou encore des phénomènes d’actualités39, prouve l’intérêt d’apporter des frontières géographiques au concept. Une représentation collective ne peut être attribuée à une génération ne partageant pas les mêmes “temps forts”, d’autant plus lorsque l’on occulte ceux qui se sont déroulés hors de l’Occident.
Ceci s’explique par le fait que pendant longtemps, et encore à ce jour, l’Occident s’est imposé comme norme de notre société. En plus de se baser sur des événements historiques marquants, les sociologues prennent également en compte les avancées techniques, technologiques et scientifiques afin d’établir la typologie d’une génération. Il est alors évident que la rapidité d’expansion de ces avancées n’est pas égale entre les pays du nord et ceux du sud. Partant du postulat que pour faire partie d’une seule et même génération ces membres doivent partager une histoire et une culture commune, il est alors aisé d’affirmer que la génération Y ne s’étend pas hors de certaines zones géographiques. Ce raisonnement nous amène à délimiter ces zones comme étant les suivantes : Amérique du nord, Europe continentale et Grande Bretagne.
À présent que nous avons défini le cadre dans lequel s’étend la génération Y, nous pouvons nous atteler à sa définition et à l’étude de ses différents aspects.
39 ATTIAS-DONFUT Claudine. La notion de génération : Usages sociaux et concept sociologique. In: L'Homme et la société, N. 90, 1988. Le temps et la mémoire aujourd'hui. pp. 36-50.
Représentant environ 15%40 de la population européenne, ladite genY, génération à laquelle j’appartiens, regroupe l’ensemble des hommes et femmes nés entre 1980 et 1996, parfois étendu à 2000. Bénéficiant d’une éducation moderne et plutôt démocratique, cette génération a évolué dans un monde où les rapports sont très peu hiérarchisés et où les choses se discutent41, d’où la tendance à définir les Yers comme des personnes cherchant à savoir et comprendre pourquoi. Le terme génération Y est imprégné de cette image, car en plus de tout simplement signifier qu’elle succède à la génération X, la lettre Y prononcée en anglais signifie “pourquoi”. Les Yers sont connus pour leur refus des contraintes et leur remise en question totale du système dans lequel ils évoluent42.
Cette cohorte43, terme hérité du sociologue allemand Karl Mannheim, que l’on nomme Yers, Millenials ou encore e-generation, est devenue le sujet d’études de nombreux sociologues, anthropologues et autres chercheurs.
La majeure partie des enquêtes menées pour comprendre la génération Y a été commandée par les départements de Ressources Humaines et les services Marketing, inquiets de l’arrivée sur le marché du travail de ces futurs acteurs de l’économie. Néanmoins, certaines études et sondages ont été faits avec une démarche tout autre, dont quelques-unes cherchant à déceler le lien entre ma génération et les médias.
En s’inspirant, entre autres, des travaux de recherche de Monique Dagnaud44, David Moriez45 et de Pascale Ezan46, nous tenterons d’éclaircir les mystères de
40 EU Youth Report.
41 DAGNAUD Monique, Génération Y. Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à la
subversion, Paris, Presses de Sciences Po, coll. Nouveaux Débats, 2013.
42 Étude APEC, La génération Y dans ses relations au travail et à l'entreprise, 2009.
43 Le sociologue Mannheim définit la cohorte comme un “ensemble d’individus nés durant la même
période et influencés par un ensemble de conditions historiques et culturelles spécifiques”.
44 Sociologue au CNRS, DAGNAUD Monique est également enseignante à l’EHESS et à l’INA.
Sociologue des médias, elle a publié de nombreux ouvrages dont Les Artisans de l’imaginaire (2006), et La Teuf : essai sur le désordre des générations (2008)
la génération Y en présentant et analysant ses caractéristiques. Moi-même issue de cette génération je saurai donner mon expertise via le prisme de mon vécu.
Bien que la génération Y soit soumise à de nombreuses variables internes, voici les caractéristiques qui ressortent de l’ensemble des travaux de recherche.
Tout d’abord, les Yers ont grandi dans un contexte géopolitique stable et visiblement modéré lorsque l’on compare l’histoire de ces décennies à celle, bien plus tumultueuse, des années précédentes. En effet, les personnes issues de la génération Y n’ont pas connu de guerres et étaient très jeunes lorsque le mur de Berlin fut détruit. La perspective de conflits armés est alors très loin de l’esprit de ce groupe. Néanmoins, il s’agit de la première génération n’ayant pas souvenir d’un monde sans le SIDA et doit faire face au désastre écologique jusqu’alors minoritairement considéré.
Bien que d’autres faits de ce genre démontrent un certain intérêt, il n’est pas essentiel pour nous de les présenter plus amplement. C’est en effet le contexte culturel qui primera sur notre étude.
Tout d’abord, il est primordial de rappeler que les Yers étaient très jeunes lors de l’expansion de l’informatique, expliquant leur aisance avec les outils numériques qui leur valut le surnom de digital natives. Peu après l’essor de l’informatique les digital natives découvrent l’internet, qui se démocratise autour des années quatre-vingt-dix, avec lequel ils grandiront et dont ils maîtriseront très vite et très intuitivement tous les ressorts. Témoins de l’évolution du “world wide web” et d’autres nouvelles technologies, le rapport de la GenY à ses outils est décisif dans la compréhension de cette génération. Un autre marqueur clé 45 Enseignant-chercheur à l’ISC Paris, MORIEZ David a participé à l’écriture d’une étude nommée
Les valeurs de la génération Y et ses implications pour la gestion, pour la Revue internationale de psychologie et de gestion des comportements organisationnels, 2016
46 Professeur des universités et directrice de recherche EZAN Pascale est l’auteure de l’article Utiliser
les séries télévisées pour communiquer différemment auprès de la génération Y, revue Décisions Marketing, 2014, pp 129-145
de la typologie de cette génération est son rapport à la télévision, en 1984 92% des foyers français en possèdent une contre près de 98% en l’an 200047. Le poste de télévision est alors banalisé et le pourcentage de ménages français en étant équipés ne cesse d’augmenter. Cette démocratisation de la télévision eut un rôle moteur sur l’appétence des digital natives pour le genre sériel.
Cette génération ayant évolué en même temps qu’Internet, se retrouve sans cesse reliée au changement de paradigme initié par l’avènement des technologies numériques. En imposant ses codes à toute la société, cette génération du questionnement est pour le journaliste Olivier Rollot48 “porteuse de bouleversements”. Cette idée que la génération Y impose ses codes plutôt qu’elle ne s’adapte à ceux préétablis nous permet de déceler l’impact qu’elle a eu sur le renouvellement des séries.
Pour résumer, la génération Y est bel et bien perçue comme un jalon de l’évolution de notre société. Les caractéristiques qui la composent restent cependant peu objectives et trop considérées par le biais d’une idéologie managériale. Pour résumer, une enquête49 réalisée par Mazars50 et Women’Up51 nous offre une analyse des réponses de plus de 1000 Yers provenant de 64 pays différents, en voici les chiffres et informations clés.
Selon cette étude, la génération Y est une génération qui revendique son droit au bonheur, à l’humain et à l’égalité. Sur la totalité des personnes interrogées sur leurs objectifs de vie la majorité a répondu vouloir trouver un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle (28,5%) et souhaite vivre pleinement sa vie (23,5%). La réussite professionnelle et financière se situe bien derrière avec respectivement 9,4% et 11,5%.
47 INSEE, Trente ans de vie économique et sociale, 2014 48 Auteur du livre La génération Y, 2012
49 Mazars et Women’up, LA RÉVOLUTION Y ? Une enquête internationale sur la génération Y : ses
aspirations, son rapport à la mixité et à l’entreprise, 2016
50 Mazars est une organisation indépendante d'audit, de conseil et de services aux entreprises. 51 WoMen’Up est une association de loi 1901 se proclamant agitateur d’idées et révélateur de
tendances. L’association a pour but de mettre à jour les problématiques de mixité et permet à la jeune génération de créer des liens et de progresser en entreprise.
Pour faire le parallèle avec la génération de leurs parents, il leur a été demandé quels étaient, selon eux, les objectifs de vie de ces derniers. C’est alors l’indépendance financière qui ressort en premier avec 32% des voies, puis arrivent le désir de fonder une famille (25%) et celui d’obtenir un équilibre entre vie professionnelle et personnelle (18%). Les digital natives s’opposent à ces valeurs traditionnelles qu’ils considèrent obsolètes tout en reconnaissant le rôle précurseur qu’ont eu les générations précédentes sur la leur. Souvent perçue comme initiatrice d’un schisme entre les plus anciens et les plus jeunes, la génération Y se perçoit pourtant comme étant dans la continuité de ce qui a été engendré avant elle.
Tout de même accès sur un axe managérial, cette étude nous permet de mettre un terme aux clichés qui persistent autour des Yers. Premièrement, l’enquête nous démontre que bien qu’individualistes les personnes issues de la génération Y n’en sont pas moins profondément humanistes. En effet, il ressort de cette étude que plus de la moitié des Yers (57,5%) estiment que la réussite professionnelle ne peut se faire si l’on ne dispose pas de “solides qualités humaines”.
La seconde idée reçue, alors remise en question, est celle de l’insolence de la génération Y. Il est indéniable que les Yers n’hésitent pas lorsqu’il s’agit de manifester leur point de vue, cependant 55% d’entre eux considèrent que l’apprentissage se fait tout au long de la vie et que pour cela il faut s’inscrire dans une volonté de partage et d’écoute. Ceci implique alors un dialogue, très souvent intergénérationnel et un positionnement d’adaptabilité et de remise en cause de la part du Yer.
D’autres clichés et stéréotypes sont remis en question dans cette enquête, cependant, comme bien souvent, l’étude se fait dans un axe managérial presque uniquement lié au monde de l’entreprise. Il est cependant judicieux de s’y intéresser afin de comprendre l’image que la génération Y renvoie, quelles
sont les interrogations des générations précédentes, et quelles sont les vérités derrière la multitude de clichés qui gravitent autour des digital natives.
La majorité des enquêtes et discours produits sur la jeunesse ont trop souvent tendance à créer des prophéties et projection d’une vision trop simpliste du futur52. La création d’une typologie générale et exacte de la génération Y n’est pas le but de ce mémoire, c’est pourquoi nous allons plutôt nous intéresser à deux axes d’étude alimentant notre travail de recherche ; les usages et les préoccupations qui animent les Yers. Ce mémoire s’intéressant aux sériephiles et afin d’évoluer dans notre démarche, l’étude des usages sera centrée autour de l’utilisation des médias, principalement de la télévision et d’internet.
Usages et préoccupations
Afin de découvrir qui est le sériephile issu de la génération Y, que nous appellerons sériephile Y, nous étudierons les nouveaux usages ainsi que les nouvelles préoccupations de la genY. Une analyse des usages nous permettra de percevoir s’il y a une corrélation entre la mutation des formats, des modes de diffusion, et l’évolution du mode de consommation des digital natives. Nous tenterons donc de comprendre, dans un premier temps, les modes de consommation des séries télé de la génération Y à l’ère du numérique. Quant à l’étude des préoccupations propres aux digital natives, elle nous permettra d’établir un lien entre le renouvellement des scénarii et sujets traités par le genre sériel, et la réalité de la vie d’un Yer.
Comme démontré précédemment, les personnes issues de la génération Y ont grandi avec la télévision et ont connu l’avènement d’internet. Si une caractéristique commune aux Yers ne peut être contestée, il s’agit bien de cette dernière. Bercés par les films, émissions et séries, nombreux sont les digital natives dont les parents
possédaient une télévision53. Cette découverte de l’informatique et d’internet à un âge très jeune explique la raison pour laquelle les Yers ont une maîtrise intuitive des technologies.
Qu’en est-il de la consommation de séries télé des Yers aujourd’hui ?
En se basant sur les travaux de recherche54 de Lucien Perticoz et Catherine Dessinges nous étudierons les pratiques de consommation des Yers via trois axes, l’axe de l’autonomie des visionnages, celui des interfaces connectées et celui de la participation.
Depuis l’affranchissement de la grille des programmes offert par l’essor d’innovations techniques comme la télécommande ou le magnétoscope, de nouveaux outils permettent au sériephile de naviguer sans contrainte d’un programme à un autre. Le rapport qu’ont les Yers à la mobilité accentue davantage cette émancipation de la grille des programmes mais aussi du poste de télévision. Les innovations techniques ont bien évolué depuis l’avènement de la télécommande, et de nos jours la télévision n’est plus le support unique pour visionner une série “télé”. L’autonomie du spectateur s’accentue et ses modes de consommation en sont impactés. Liberté et flexibilité résument bien les usages actuels des Yers. Ce besoin de flexibilité dans le visionnage explique l’expansion des plateformes de streaming et l’explosion des plateformes légales. Une entreprise bien connue s’est imposée comme leader mondiale du streaming légale, Netflix. Avec 125 millions d’abonnés55 à travers le monde, la plateforme a révolutionné l’industrie de la vidéo à la demande et surtout la consommation des séries. Accessible h24 et permettant l’optimisation et l'intériorisation du temps, ces plateformes de streaming font naître des comportements de visionnage propre au sériephile Y.
53 Comme cité plus haut, plus de 9 foyers sur 10 possédaient un poste de télévision au milieu des
années quatre-vingt. Étude de l’INSEE, Trente ans de vie économique et sociale, 2014
54 PERTICOZ Lucien, et DESSINGES Catherine, Du télé-spectateur au télé-visionneur. Les séries
télévisées face aux mutations des consommations audiovisuelles, Études de communication, vol. 44,
no. 1, 2015, pp. 115-130.
55 CHÉRIF Anaïs, Avec toujours plus d’abonnés Netflix développe les séries étrangères, in :
Le binge-watching, par exemple, est une pratique fortement développée chez les Yers. Il s’agit d’un visionnage intensif d’une série, comme un “marathon” le téléspectateur enchaînera les épisodes les uns après les autres et ce durant des heures, voire des jours56. Les plateformes comme Netflix ou Hulu on mit fin à l’attente entre deux épisodes en proposant les saisons dans leur intégralité. Les visionneurs de séries sur ces plateformes n’ont plus de rendez-vous sériels à proprement parlé et peuvent regarder leur programme favori comme bon leur semble. Ce mode de consommation des séries conduirait à une reconfiguration de l’écriture et de la réalisation des séries. En effet, ce mode d’activité spectatorielle intense et immersif se pratique très bien sur des séries feuilletonnantes dans lesquelles l’on retrouve presque un cliffhanger par épisode. L’appréhension du spectateur sur la suite des événements est tellement forte qu’il est comme “obligé” de visionner l’épisode suivant immédiatement.
Les services de streaming en ligne, légaux ou non, ont permis le développement d’autres pratiques comme le visionnage multitâche ou plus connu en anglais “multi-tasking while watching” qui consiste à regarder un programme tout en faisant autre chose. Une étude en 2016 a révélé que 31% des téléspectateurs font des recherches internet sur ce qu’ils sont en train de visionner, 19% discutent en ligne sur ce qu’ils regardent, 20% disent regarder deux programmes en même temps57. Le consommateur ajuste sa programmation au temps et aux supports dont il dispose mais aussi, et surtout, à ses envies.
Cette diversification de comportements a entraîné un nouveau mode de consommation basé sur l’auto-programmation. “Par auto-programmation, nous entendons une modalité de consommation désynchronisée par rapport à la grille de programmes, potentiellement fragmentée sur différents supports et selon différentes
56 COMBES Clément, Du rendez-vous télé » au binge watching : typologie des pratiques de
visionnage de séries télé à l’ère numérique, Études de communication, vol. 44, no. 1, 2015, pp. 97 -114.
temporalités, voire déterritorialisée. Programmation imposée et auto-programmation constituent donc les deux extrémités de cet axe de l’autonomie de visionnage.”58
L’axe des interfaces connectées nous permettra de comprendre les facteurs de changement de consommation du genre sériel chez le téléspectateur. Une fois de plus ces changements sont initiés par une évolution technique et technologique. La démocratisation d’internet et l’expansion de nouveaux supports numériques entraînant la multiplication des écrans ont permis la restructuration des modalités d’accès aux contenus sériels.
Que ce soit sur un poste de télévision, un ordinateur, une tablette ou un smartphone le public est témoin de la multiplication des moyens mis à sa disposition pour visionner la série de son choix. Afin de comprendre l’activité spectatorielle des Yers, intéressons-nous aux modes de visionnage alternatif préférés de ces derniers.
Tout d’abord il faut savoir que 85% des Yers utilisent leur smartphone ou ordinateur pour plus de la moitié des activités qu’ils font et presque 100% d’entre eux possèdent leur propre smartphone et ordinateur, tandis que seulement moitié est propriétaire d’une tablette59. Ces chiffres nous renseignent sur le rapport des Yers aux outils numérique et le résultat est sans appel, les nouvelles technologies font partie de leur quotidien. Si l’on se réfère uniquement à l’activité spectatorielle, le groupe Deloitte a enquêté sur les supports préférés des Yers en fonction de quinze activités différentes. En France, sur près de 500 personnes interrogées, l’ordinateur portable est l’outil préféré de la génération Y pour consommer des séries télé, il est important de noter que la tablette n’a été le premier choix d’aucun digital native questionné. En Europe, les Yers sont plus divisés, sur plus de 4000 personnes interrogées, deux cohortes se distinguaient concernant le visionnage des séries. Les 18-24 ans les visionnent sur l’ordinateur portable tandis que les 25-34 ans préfèrent la télé. La croyance persistante que la génération Y tourne le dos à la télévision n’est
58 PERTICOZ Lucien, et DESSINGES Catherine, Du télé-spectateur au télé-visionneur. Les séries
télévisées face aux mutations des consommations audiovisuelles, Études de communication, vol. 44,
no. 1, 2015, pp. 115-130.