(
( La question de ,la propriété chez Jean-Jacques Rousseau.
RESUME
Dès le début du 18 e siècle, la littérature de voyage et les philosophes dénoncent violemment la propriété privée. c'est alors le début d'une abondance des idées sociales sur la
propriété, l'autorité, sur la malfaisance des richesses, des riches, du luxe.
sensfbilis~ par ses lectures, pal sa situation sociale et par ses Jl}{périences de la société civile, Rousseau semble prédest iné
à
étudier la question de la 'propriété et ses f'unestes conséquences.Pui sq ue c' e st dans le ph énomène de l ' appropr iat ion que
• o. , (" ,
l'être a perdu son un~cl~e, son universalité de l'état de nattrre, puisque c'est dans le phénomène d'extraneation qu'il a perdu son bonheur, son seul espoir réside donc dans Ul'l resserrelqent et un
ras semblement de l'être dan s un lieu qui lui aussi serait re ss erré. Les sociétés autarciques de la Nouvelle Helo!se, le morcellement de la propriété dans les applicat ions pratiques du Contrat,
l ' éduca t ion nature Ile de l'enfant dans l ' Emile sont, selon Rousseau, les conditions essentielles pour que l'homme retrouve -son unicité et son universalité et par conséquent son bonheur.
"
o
La question de la propriété chez Jean-Jacques Rousseau.
ABSTRACT
Since the beginning of teh 18th century, the travel tales and the philosophers violently denounce private property. This is the beginning of a series of social ideas on property,
authority-bad influence of riches, rich individuals and luxury. Influenced by his readings, hïs social statua and his
experience on society, Rousseau seems predestined to study property and it s baleful consequences.
Sinc~ it is ~hrough the 'appropriation phenomenon that the human geing has lost his uniquity, his universal sta~e of nature, sinee i t is through the "inwardness" phenomenon that he has lost Ohis happiness, his onl.y hope resides in togetherness and a gathering
of human beings in a place where himself would be in limited spaees. Only by self-suffieient socie:ties, by division of property wi th in the par et ical applicat ions < of the "Contrat",
the natural education of the ehild in "Emile", according to
, ,
_Rousseau, are the essential eonditiont for mankind to rediscover his uniquity and his universality and con~equently bis happiness.
~
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LA QUESTION DE LA PROPRIETE CHEZ JEAN-JACQUES ROUSSEAU
by Willy DEMOUCELLE '<, { Thesis submitted to '1 l,
The Facul ty of Graduat e Studies and Researcb Mc Gill University
in partial tulfilment
crf
the requirementsr
for the degree~~r Master of Arts
-;
( Language and Literature )
..
,.
TABLE DES MATIE
Bibl iographie
Introduct ion: la quest i on de le propr i ét é avant Jean-Jacques Rousseau
Chapitre premier: diatribe de Jean-Jacques Rousseau contre la propriété
Chapitre II: la propriété, source de corruption des hQm~es et de la société
Chapitre III: l'Etat et la propriété
Chapitre IV: le bonheur et l'homme
l'éducation morale et pol~tique
Jean-Jacques Rousseau et le Contrat social
•
iii 119
30
~40
44
52
Chapitre V: la propriété et les formes de gouvernement
59
Chapitre VI: application romantnque du Contrat social
66
Chapitre VII: J.J.Rousseau.et les applications pratiques
de ses conseptions politiques et sociales
74
Conclusion
94
Appendice l. 100
102
, '
~~;-
~"ho,: _,,,
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' INTROl}UCTIONJ
LA QUESTION DE LA PROPRIETE AVANT JEAN-JACQUES ROUSSEAU
Les idées pOlitiques et sociales de J.J.Rousseau·sur la question de la propriété n'ont,
ju~qu'à p~ésent,
fait l'objet que~ ~
d'études partielles. A travers celles-ci; certainscritiqu~~
considèrent que Rousseau est le précurseur du socialisme moderne, d'a~tres pensent qu'il est l~'théoricien du tot~litaritme~
d'autres encore estiment que Rousseau loue la démocratie. v
Dans un siècle où les philosophes
reche~chent
le bonheur de leurs crntemporains, Rousseau veut restituera
l'homme de la socié~~ policée sa dignité et le bonheur qu'il semble'avoirl
4
jamai~ perdu. Rousseau se penche~a alors sur le passé pour le
dépass~r ensuite. C'est la, nous semble-t-il, le but du citoyen de Genève non seulement da~ses ecrits pOlitiques mais dans toute
".
~ ,)son oeuvre •
./ La question de la p:ropriété a maintes fois été évoquée
• ~ ~»
dans les oeuvres littéraires ou philosophiques. 'Condamnée par
2
" J
)
les uns,tantôt dans son principe même, tantôt dans ses abus, louangée par d'autres, la propriété, base lie ,la société civile,
a donc été l'objet d'étuàe~ plus ou moins poussées. Cependant,
comme le fait pertinement remarquer Rousseau,
Les philosophes qui ont examiné les fondements de la société ont tous, senti la nécessité de remonter jusqu'à l'état de
nature, mais aucun d'eux n'y est arrivé. Les uns n'ont point
balancé
à
supposerà
l'homme dans cet état la notion du justeet de l'injuste, sans s~ soucier de montrer qu'il dGt avoir
cette notion, ni même qu'elle lui fût utile. D'autres ont
parlé du droit naturel que chacun a de conserver ce qui lui appartient,sans expliquer ce qu'ils entendaient par
appartenir; d'autres donnant au plus fort l'autorité sur le plus faible, ont aussitôt fait naître le gouvernement ,sans songer au temps qui dut s'écouler avant que le sens des mots
d'autorité ~t de gouvernement pût exister parmi les hommes. l
\
La critique formulee.par Rousseau s'adresse plus particulièrement
--aux théoriciens des 17 e et ~18e siècles tels Grotius, Pufendorf,
Hobbes dont nous étudierons sommairement les idées quant
à
cettequestion. Il nous faut cependant remon~er
i
l'Antiquit~ grecque,
pour y découvrir les influences profondes subies par le citoyen
de Genève.
( Déja au Ve siècle avant J.C.; des constitutions communistes
_ voient le j our en Grèce. citons pour mémoireo celle de Phaléas de
1 ç
Chalcédoine qui pr.évoi't notamment l'égâlité de s fortunes, et pour
l'établir l~ partage des terres en lots égaux et inaliénables,
ainsi que celle d'Hippodamos de Milet. Mais c'est surtout Platon
- l-ROUSSEAU, Jean-Jacque, Discours sur l'Inégalité, C.C., vol.II, p.211.
.
\ '
lot;." (
/
qui, chez les philosopheg grecs, a surtout influencé J.J.Rousseau.
(j
Au IVe siècle avant J.C., Platon, dans ses dialogues sur la
"
République ~t dans ses Lois, pr~conise une société commun~utaire où tout serait en commun: biens, femmes et enfants. 2 Platon,
(~
en insufflant
à
chacun un même,idéal, pense ainsi éviter toute discorde au sein de la Cité. En rétab{issant le principe--j\~
d'égalité socio-économique "ne s'ensuit-il pas que no't! citoyœns
...
,seront à l'abri de toutes les dissen~ions que fait naître parmi les hommes la possession des richesses, d'enfants et de parents".3 Platon ne prétend toutefois pas instaurer,un régime d'égalité
::.
totale p'armi la multiplicité, il a pour but essentiel de l'ordonner selon la hiérarchie même qu'impose la nature. La constitution de Platon favorise surtout une élite de la Cité et est de principe
v'
aristocratique.
-
--Au 1 er siècle après J.C., Plutarque ,évèle les Lois de
, 0
Lycurgue 4 qui ont si fortement influencé et mêmè enthousiasmé Rousseau. Lycurgue, se heurte à Sparte au problème de l'inégalité socio-économique et
à
l'emprise du vice sur les hommes de 'la Cité. Grâce:à
un nouveau partage des terres basé sur le régime d'une,
totale égalité, par la~suppression , de la monnaie, Lycurgueinstaure
à
Sparte le règne de la vertu et de l'égalité entre les2- PLATON, Nul n'a !e droit de s'enriChir; voir appendice 1, p.lOO. 3- PLATON, ~ Républiqpe, p.220.
;
J
f op ) 4.
(
,
-~hommes. 1 N'est-ce pas le rêve de Rousseau dans ses divers écrits
politiques et philosophiques ?
.
""""
'./' Au 13 e siècle, Jeanide Meung, dans la seconde partie du
( "
Roman de la Rose, évoque la découverte des métaux, l'appropriation
" ~
.
de la terre, leur limitation par des bornes ainsi que le contrat spécieux passé entre les possedants et les désherités. Rousseau
J
connaissait le Roman de la Rose l'évoquant d~ailleurs dans la
",,"" C
Nouvelle Helo!l.se. 5 Rousseau s'est-il inspire de cetteLBaVie du Roman pour l'élaboration du Discours sur l'Apegalité ? Une etude ' l u s approfondie de ces deux textes permettrait sans doute de
\
découvrir l'influence qu'aurait-pu avoir Jean de Meung sur la "
o
.
pensée de Jean-Jacques Rousseau dans la rédaction du second discours .
.
Cependant~ nous pouvons déjà envisager que la limitation des
_.
propriét~s par des bornes ne ~araît pas, comme le souli~e
-~ \. . ' ,J
-Cha;les Morazé, une
q~stioh-.d'actualité
mais plutôt un fait souligne déjà par Jean de Meung.b Celui-ci apparaît toutefois\
comm~ un philosophe se rattachant au courant traditionnel q§i
':~t-~ éf in i t la propr iété comme une con séquence du droit na ture'l. C'est au l7 e et au 1.8e siècle que rebondit l'intér t "su-r
la question de la propriété. De nombreux philosophes ~ ons~tes ou éconolhistes se penche'nt sur ce
problè~e
et recher hen • les1f
1 ~ •
5-
ROUSSEAU, Jean-Jacques. La Nouvelle H~lotse,'P:349.
6-1-
STAROBINSKI, note sur Pl~iade ,Jean, in Jean:'Jacques Rousseau, Oeuvres compl~tes. le Discours sur l'In~galit~, biblioth~que de 1. B.R.F., vol.3, p.1339, note 1 •
J,
5
Pt
origines de la propriét e privée. Nous bornerons notre etude
à
~ t
ceux qUl ont directement influencé la pensee de Rousseau sur
\
cette question, c'est-à-dire Hobbes, G~otius, Pufendorf, Locke, Barbeyrac et Montesquieu.
\
la conception des origines
Deux courants d'idees s'opposent dans " de la
pr~iét
e: l' unedef~ndant
la thèse de l'origine naturelle de la propriéte, thèse soutenue principalement par John Locke et Barbeyrac, l'autre prétendant que l'origine ~e la propriete repose sur des conventions humaines, thèse défendue par Pufendorf, Grotius et Montesquieu.La propri€té dé'rive, selon Locke et Barbeyrac, du droit naturel qu'a tout homme de s'empal'!er de ce dont i l a besoion. Dès le début, le philosophe anglais s'accorde aussi bien avec la tradition classique qu'avec le dogme chrétien: l'idee que le monde a ete donne en commun
à
tous les hommes.i'
homme est donc ne ave c un double droit, le droit à <J!-a l i bert e et le droità
la~
propri et e. Le droit de s'emparer des biens qui auparavant etaient
è communs et d'en avoir la propriete exclusive est d,one fonde sur
le droit,rqu'a- tout homme de faire usage des choses qui lui sont nécessaires ou ut iles pour sa protect ion. Il lui faut donc trouver un )Doyen de s'approprier oe dont i l a· besoin pour
.,
surv,-ivre. Ce moyen, c'est le travail qui appartient
à
tout hQ.mme,
comme son proprè cO,rps et ses propres mains dont i l se sert pour travailler. Il ~st
Il.
remarquer que J~hn Locke conçoit le trava.il"
•
(
6
même durant la période
de propriétés privées.
d'ab~ance.
l'homme disposant de ce~ai~
Cette conception de l'origine de la ...
\
propriété particulière permet ~ John Locke de fonder, de
façon-indiscutable, le droit de propriété ~rivée, d'une part sur le don
de ,Dieu, d'autre part sur le droit naturel que tout hommè a de l '
s' emp~rer de tll>ut ce qui .,;ui est nécessaire. Il y a dans les
théories de John ~ocke.sur la question de la propriété une
.
relation entre le travail et la propriété. Rousseau niera cette
re1at i on et posera nettement l ' ant ér iorit é du travail par rapport
au partage,
à
la propriété particUlière des biens. Barbeyrac,traducteur des oeuvres de Pufendorf, expose la même théo~ie que
celle de Locke dans les notes ~ur Le droit de la nature et des
gens et Les devoirs de l'homme et du èitoyen de Pufendorf •
•
Rappelons ~eux textes de Barbeyrac:
,
..,
Lors que le genre humain eut mUltiplié considérablement,
et que l'on se. fut avisé de cu1tive~ la terre et de chercher
dequoi rendre -'la vie plus commode et plus agréable; il n'y
avoit plus moi~n de vivre dans cette communauté, i l fal10it
se f ixer'~' quelque chose; et il ét oit juste que ce qui
provenoit du travail et de l'industrie de chacun lui fût ,f.f,çcté.7
/
Répondant
à
une affirmation de Pufendorf sur le ,caractère de ;.ft
l'origine de la propriété, Barbeyrac note encore:
j
7- PUFEB~ORF, Le droit de la nature et des gens, 1.IV,ch.IV,I.l, n.2,
cité par J.Starobi.nski in J.J .• Rousseau, Oeuvres complètes,
.
,o
7
•
Il n'était point nécessaire pour cela d'une convention ni
expresse, ni tacitb. Le droit de premier occupant est une
suite nécessaire de l'intention de celui qui donne un~ chose
en commun
à
plusieurs: bien entendu qu'en s'emparant de cequi n'est en propre
à
personne, on en laisse assez pour lesbesoins des autres.
8
Parallèlement
à
cett~ thèse se développe l'opinion quela propriété tire ses origines de conventions humaines. Pour
Grotius, il est important de fonder la propriété sur ce qu'elle
a de propre, de privé, de personnel et i l s'est borné
à
indiquerqU~
d'un commun consentement(~é"~
avait assigz{éà
chacun son lotde terres et de biens \ lorsque le r~gne de la pénurie, de la
violence et du dési~ supplante le règne de l'abondance et de la
simplicité. Dès que ce partage est réalisé, des terres nouvelles
sont ~istribuées en vertu du droit du premier occupant. Pufendorf
") abonde dans le même sens. Pour lui, la loi de nature permet,
()
conseille même l'établissement de la propriété, mais celle-ci ne tire son origine que de conventions humaines,
•.• quand les hommes se furent mUltipliés et que l'on eut
commence
à
~~tiver les choses d'où l'on tire de quoi senourrir et se cDuvrir, alors, on assigna en propre le fonds
,et la substance même de certaines choses, ~aissant du reste
au premier occupant tout ce qui ne seroit point entré dans ee ,premier partage. 9
8-
PUFENDORF, Les dELvoirs de l'homme et du citoyen, note deBarbeyrac, p.185.,
9-
PUFENDORF, ibid., p.185.8
Les conventions sont seules capables de transformer la possession
du premier occupant en propriété, et un fait en droit. Mais aussi
longtemps que la propriété dépend du consentement des'autres dans la communauté, le gouvernement est en droit d'en modifier les
limites et de lui porter atteinte. L~ gouvernement étant une
institution civile, i l en résulte qu'il peut, exister ~ l'intérieur
de la société de Pufendorf des inégalités de richesses. Toutefois,
, "
celles-ci ne prêtent pas
à
conséquence, conclut Pufendorf dans"
Le droit de la nature et des gens, "la diversité des biens et des richesses, ne produit par elle-même aucune inégalité réelle
"
entre les citoiens",lO conclusion que Rousseau rejettera tout au long de ses écrits socia-politiques.
/
Thomas Hobbes définit l'origine,ge la propriété dans
la décision du Souverain. La propriété des ,~hoses commençant avec
la nais~anèe ~e la société civile, le Souverain se tro~ve, en
.~
..
"
,~",.ert-u du· contrat, le maître de la totalité des biens. C'est donc
A
{' ~,
lui qui détermine et distribue
à
chacun son bien propre, aucun,
droit de propriété ne limitant ou n'excluant toutefois la
domination suprême du Souverain. Toute ~ropriété de citoyen est
donc, en der?ière analyse, propriété du Souverain. Ajoutons encore
que Hobbes. considère la propriété comme le produit conjugué du
",
10-
PUFENrrORF,
Le drojt de la nature et des gens, 1.111, ch.II,I.9,cité pa~ J.Starobinski in J.J.Rousseau, Oeuvres compl~tes,
Bibliothèque ~e la Pléiade. vol.3, p.l30l. •
"
.,
L,••
'" ~r , ~f:~.~,_~<; ... ~~ .. 9travail des individus et des décisions du Souverain, elle n'est
pas non plus un droit naturel~
-==-On a souvent rapproché la,> pensée de Pascal relative a "
l'usurpation: "Mien. tien. Ce chien e~t ~ moi, disaient ces pauvres
enfants.
>C'est~là
ma place 'au soleil.Voil~
leco~encement
et l'image de l'usurpation de toute la terre"ll du cri de Rousseau
dévoilant le phénom~ne de l'appropriation, "Ceci est
à
moi".En fait, si Pascal constate le phén~m~ne de l'appropriation et
les inégalités sociales qui en découlent, il ne condamne pas la
propriété pour autant. Sans doute fait-il remarquer qu'elle ne
(,
provient pas d'un droi~ naturel mais de conventions humaines, mais
elle est toutefois le plus solide fondement des ~ociétés civiles.
Dans ses Tro·s discours sur la condition "des Grands", Pascal prore qu'il est conscient des inégalités sociales, économiques voire
même politiqu~s, mais elles sont l'oeuvre des lois, lois que Dieu
a permises et c9ntre lesquelles nul ne peut se révolte~. Pascal
souhaite tout simplement que le riche se comporte âvec humilité dans ses rapports avec les déshérités.
Montesquieu a exercé une profonde influence sur la pensée
socio-politique de Rousseau. Aussi envisageons-nous de nous
étendre plus longuement dans l'analyse de ses conceptions sur la
"
11- PASCAL, Blaise, Pensées, présenté par Jean Guitton,
-:..'
10
quest ion de la propriét é et de découvrir ainsi le lien
qU~
lieson oeuvre
à
celle de Rousseau.Comme beaucoup de ses prédécesseurs et contemporains
et répétant en cela un lieu commun, Montesquieu rêve d'une société égalitaire dans' laquelle tous les hommes sont frères, où chacun découvre que son bonheur se trouve dans la félicité commune. Ne croit-do pas déjà entendre Rousseau lorsque Montesquieu, dans l'éloge des Troglodytes, découvre que "l'intérêt des particuiiers se trouve toujours dans l'intérêt commun, que vouloir s'en
1
séparer, c'est vouloir se perdre, ••• et que 1a justice pour autrui
elft une charité pour
nous-~mes"
.13 Mais comme le peuple desTroglodytes commence à grossir, il décide de se choisir un chef
qui dirigera leur destinée. C'est 1a fin de la société naturelle,
c'est' la
na~ance
de la soc-iété civile et de ses lois,l'assujet-tissement du peuple
à
un prince, le r~gne de l'inégalité sociale,économique et pOlitique, de la richesse, de la corruption et de la v01upté, apanage de nos sociétes pOl\cées corrompues.
, Dans nos sociétés civ'iles, s i l,'t"omme veut retrouver le
bonheur perdu, il n'est d'espoir, pense Montesquieu, que dans 1.
démocratie ou république. La4 vertu, condition de bonheur, que '.
Montesquieu avait d'abord définie l'amour de la patrie, puis
Il
l'amour des lois, est présentee maintenant comme l'amour de la
frugalité et de'l'égalité dans la possession des richeQses, c~t
amour de la frugalité qui "borne le ~ésir d'avoir 1'1'attention
que demande le nécessaire pour sa famille, et même le superflu pour sa patrie".14 Pour éveiller cet amour de la liberté et de
la frugalité, il faut donner ~ l'enfant une education qui le
~
préserve du lucre. Montesquieu préconise alors une communauté de
biens 1 l'exemple de la République de Platon ainsi que le
-monopole de l'Etat sur le commerce. 15 Montesquieu est toutefois
conscient que ces constitutions ne peuvent exister que dans de petits Etats oa "l'on peut donner une éducation générale, et
élever tout un peuple comme une petite famille".l6 Montesquieu
observe toutefois qu'il n'existe plus guère de petits Etats auxquels
ces "institutions particulières" puisse~t s'adapter, qu'il ne
i
peut y avoir d'égalité,dans les fortunes dans nos ,ociétés modern~é.
Réaliste, il estime pourtant qu'il ne peut y avoir un nouveau
partage des terres car l'équilibre serait vite rompu, "l'inégalité (entrant) par le côté que les loix n'auront pas détendu, et la
république sera perdue".17 L'Etat doit donc réglementer la
14- MONTESQUIEU, De l'esprit des lois, 1. V, ch.III, p.97.
15- MONTESQUIEU, ibid. , 1.IV, ch. VII,
p. 84.
16-,
MONTESQUIEU, ibid. , 1.IV, ch. VII,
p.84.
11- MOliTESQU}EU, ibid •• 1.V, ch. V,
p.99.
-,
•
12
propriété, régler tous les problèmes des dots de femmes, les
,donations, les successions et les testaments. De même, l'Etat
a pour devoir d'empêcher toute accumulation des fortunes. En
nous résumant, l'Etat démocratique de Montesquieu repose avant tout
sur l'égalité des fortunes et c'est ~ l'Etat de maintenir cette
égalité en règlant par des lois les questions de la propriété. Si dans la démocratie ou république, Montesquieu souhaite l'égalité des biens, il constate que dans le gouvernement
aristocratique l'inégalité extrême entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés est une des principales sources de
désordre. Montesquieu réclame alors de la modération pour rétablir
cette égalité que la constitution de l'Etat ôte nécessairement. Rousseau reprendra cette idée dans l'étude des gouvernements dans
son Contrat social. Pour Montesquieu, le pr.ob~ème de la propriété
est donc lié
A
l'organisation sociale, i l implique l'inégalité, \
,ou l'égalité selon les cas. Toutefois, quel que
soit~
type~
de gouvernement, les lois se doivent d'~viter une extrême inégalit~
entre ceux qui possèdent et les déshérit~â.
La littérature de voyage exerce également une énorme
influence sur la pensée de Rousseau. Il est d'ailleurs di~ricile
de croire qu'il n'ait pas rencontr~ quelques récits de voyageurs
dans les cabinets 4e lecture qu'il fr~quente réguli~re.ent. Il
nous faut souligner ea outre que si Rousseau proscrit tous les
( ,
•
\ \,..
1 f r'I.JII)
pourtant Robinson CrusoH de ~l DefoM. Réminiscence des joies
qu'a créées ce livre aans son adolescence? Sans doute, et cet
attachement particulier
à
ce livre expliquerait peut-être en partiel'insularisme de Jean-Jacques Rousseau •
..
L~influenae des voyageurs apparait nettement dans le
.
Discours sur l'Inégalité. Rousseau nous renvoie sans cesse aux
écrits de Chardin, Kolben, Corréal et i l agit de même
,
.,
dans l'Emile dans lequel il rappelle le Voyage de Siam de La LoUbère et le
l
Voyage du Canada de Le Beau,18 fait important puisque Le Beau
ne semble être qu'une ~ontrefaçon de Lahontan, du moins dans sa
partie philosophique. Il est toutefois difficile de conclure que
Rousseau a consulté tel voyageur plutôt qu'un autre. Si nous
nous atta~hons plutôt au baron de Lahontan, c'est que Rousseau
connaissait ses écrits comme il ~emble l'affirmer. 19 Il est
toutefois difficile de savoir si Jean-Jacquee Rousseau connaissait 'les écrits de 170$ ou ceux de 1105, remaniés par Gueudeville.
t--)\ussi, lorsque nous affirmons que Rousseau s'est inspiré,de Lahontan et surtout du texte remanié, nous affirmons surtout y avoir trouvé des ressemblances, sans qu'il soit d'ailleurs prouvé
que Rousseau ait jamais e~ l'ouvrage lui-même entre les mains.
l)
18- ROUSSEAU, Jean-Jacques, Emile, O.C., vol.III, p.40, note
3.
19- ROUSSEAU, Jean-Jacques, Les luttes du proscrit, O.C., vol.III, p.380 •
J
" 14
Si ~Rousseau attaque violemment la propriété ,part icu1ière,
~i. c ' e s t ! elle qu'il attribue tous les maux dont nous souffrons,
! r ,
... ( .. \.. \ ...
cein'est point par amour du paradoxe, mais parce qu'il avait reconnu que le bonheur des sauvages résulte de ce qu'ils ne
connaissent ni "tien, ,ni mien". Rousseau le souligne dans une
note de la préface de Narcisse: "ce mot de PROPRIETE, qui coGte
tant de crimes
à
nos honnêtes gens, n'a presque aucun sens parmieux ..• ".20 Adario ne cesse de rappeler au baron de Lahontan que les hommes ne peuvent vivre heureux tant que subsiste la propriété
privée. Cette condamnation du
Ti~
du Mien s'amplifie encorepar la condamnation de la justice et de ses lois qui 'ne servent,
dira Rou~seau, qu'! protéger le riche contre le pauvre. On peut
, .(
rapprocher un extrait des Dialogues curieux de la pensee de Rousseai~
..
Les hommes ne peuvent ~rouver le bonheur que dans la liberté et
dans l'égalité. Adario dit alors! Lahontan: "La Raison est nStre
unique
&
Souverain Juge: Elle nous ordonne de nous rendre heureuxles uns par les autres, '''de concourir au bonheur commun par une ,<>
-.-J
égalité de biens ••• H22 philosophie que Rousseau développera dans
le Contrat social et dans l~Emile. Lorsque Ro,ssea~ blâme ~
l'utilisation de l'ar~t, s'inspire-t-il aussi des Dialogues
-20- ROUSSEAU, Jean-Jacques, Narcisse, O.C.,. Editions Furne,
vOl.4, p.l96. ~
21- Baron de LAHONTAN,
L'is
dia10sues curieux, voir appendicep.105.
'"
22- Baron de LAHONTAN, ibid. , p.l91.
,~
/
" f .. .! • 1 r '15
Je dis que ce que vous appelez argent, est le démon des démons, le Tiran des François; la source des maux; la perte des ames. & le sepulcre des vi vans. ~ . Cet ar·gent est 'le pére de la luxure, de l'impudicité, de l'artifice, de l'intrigue,
du mensonge, de la trahison, de la mauvaise foy,
&
généralem~t de tous les maux qui sont au Monde. 23 Rousseau n'est évidemment pas le seul écrivain ou
..
philosophe du lSe si~cle
à
être infl~encé par la littérature dec.
f
voyage. Les écrivains s'enthousiasment pour cet état de nature
souvent identifié
à
l'âge'd'or tant chanté par les po~tes. Enréaction contre l'artificiel,· la gêne des villes et les sociétés J
o
policées, le goût de la nature est
à
la mode, l'état de naturen'étant plus une abstraction logique mais se transformant en modèle de société dans laquelle règnent la liberté et l'égalité.
Tout le 18e si~cle né conçoit plus la démocratie sans l'égalité
de s biens.
~el est l'héritage du passé sur la qu~ion d~ la propriété.
Trois postulats vont animer la conduite et la pensée de ~ousseau:
- le postulat d'espérence: Rousseau considère que l'homme a,
.
{)sur terre, une tâche
à
remplir. La société est une tâcheà
accomplir. I l faut donc abréger le temps du crime, le temps de
l'usurpation et des inégali~és. Rousseau fera un pari sur l'~venir,'
i l esp~re inaugurer ~n avenir nouveau.
- le postulat prophétique: Rousseau rejette ce qui est l'oeuvre
1
)
•
..
"
16
des mains de l'homme. Aucune historique ne pouvant
être considérée comme une rin dernière, i l est alors possible
aux hommes de s'arracher
à
l'histoire, de s'arracher ~ l'aliénation.- le postulat-de transcendance: Roussea~ veut faire de chaque
homme un homme. Ce projet devient un ferment dans son act ion.
"
Tout ce qui est fait, c'est un homme qui l'a fait. Il faut donc
~
dépasser cet or~re donné.
si la plupart des philosophes, juriconsultes, ~con6mistes
relatent ave~ une tranquille apparenc~ les origines de la propriété
et ses conséquences", Rousseau, avec sa véhémence coutumière, \
réprouve les événement s qui l ' ont introduite. so\ oeuvre est donc
une création véritable, il intégrera le passé pour le dépasser ensuite.
Une que st ion se pose enc ore ? '·Quelle s sont les cau~es et
~
les circonstances qui poussèrent J.J.Rousseau
à
lutter contre lessociétés corrompues et les inégalités spcial~s, écono~iques et
politiques de son temps\'
Que Rousseau ait ressenti les effets des inégalités sociales
L
avant de les décrire et de les fustiger est l'évidence même. La
lecture des Vies parallèles de Plutarque enflamme très tôt son
J\
âme bient ôt violemment épr ise de j ust ice et de lib~t
é.
".. ..IJ..I'
L'expatriation de son père, quelques expériences màlheureuses
impriment d«ns l'esprit de Rousseau la trace
indélé~ile
del'injustice et de l'inégalité, coextensives
à
sa vie entière •(
~.---
-17
S'il "st heureuiauprès de Mme z:warens, i l res sent profondément '--- ..l.
le malaise de la dépendance mat ~ielle. Partout subalterne, son
l'
orgue i 1 et sa f iert é
en
s oUffpent .. démêlés avec M. de Montaigu,ambassadeur de France, pr~voquent contre la soci~té
des grands et contre les lois, au service des riches.
La ju~tice et l'inutilité de mes'plaintes me laissère'bt
dans l'âme un germe d'indignation ~ontre nos sottes institutions
'civiles où le vrai bien public et la vé:ç.4.table justice sont
toujours sacrifiés à je ne sais quel or~re apparent, destructif
en effet de :tout ordre et qui ne fait qu' aj outer la sancti on '
de l'autotit~ 'publique
à
l'oppression du faible età
l' iniqu~é du fort. 2Mais c'est en 1731 que pour la première f~is Rouss~ressent une
haine inextinguible contre les multiples vexations qu'éprouve le
, 25
malheureux peuple et contre ses oppresseurs. Rousseau est
définitivement marqué, "sensibilisé" par ca q'u'il a vu de la
"
..
misère paysanne ou de la pauvreté des vilres~ - Profondément outré,
•
i4) écrit
à
Mme de Fra:ndueil; " ••• mais c'est'- It état des riches,~
c'est votre état, qui vole au mien le pain de me s en'fant s". 26
",
Malgré ses succès l~'tté~aires, Rousseau, dans son obst in-ation de
rester pauvre,rend sensible ce que la richesse a d'abusif,et
($11
dt injustifié. o
Dét~rminé
à
passer dans l'indépendance et la pauvreté lepeu de temps qui me restait
à
vivre, j'appliquai toutes lesforces de mon âme
à
briser les fers de 11 op inion, età
faireavec courage,tout ce qui ma paraissait bien, sans m'embarrasser du jugement des hommes. 27
•
\24- ROUSSEAU, Jean-Jacques, Les Confessions, O.C.', v~1.I"p.246
25- ROUSSEAU, Jean-Jacques, ibid., p.l83.
26- ROUSSEAU, Jean-Jacques, Lettre
à
Mme de Francueil, O.C., vol.I,p.52.
27-~~OUSSEAU, Jean-Jacques, Les ContessioDs, O.C., vol.I,
p.260.
1) I l .c-~ ' ... ~r-• ~ 1 ~ ~ ~1j{~, • ./
-Rousseau, dans sa ré~orme, veut-il adapter sa condu~te,
.
~18
~
son style de vie à l'image de son oeuvre ? ou veut":'il être sal'idaire de
J
ceux qui souffrent ? L'inégalité n'est pas une explhience que l'on
"
!l"fait seul, elle est un sort commun, elle s'éprouve sQlidairement.
• Il
.
Mais dans nos sociétés pOlicées, peut-on crbire que les "grands", que les philo~op~es ~tudient le probl~me de la propriété et des
..
in égali tes
soc iales"l Des hommes peuvent -ils remett re en que st ionl'ordre d~jà établi? Rousseau en doute .
..
.q-1; ~ lIl-'"t:;
...
f'. <--'L .. ~_;. L~~ ~ -~ t',Je
~,;.;·.f~~:i~t ,:u ....
1':' à ,1 1 ( 1 CHAPITRE PREMIER19
-DIATRIBE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU CONTRE LA PROPRIETt'
j
' j
La question posee en 1753 par l'Académie de Dijon, "Quelle D
est l' ori gine de l' ;inégali t'é parmi les homme s, et sd. elle est autorisée par la loi, naturelle" ne manque pas d'étonner Rousseau,
•
"surpris que cette Academie e6t os~ la proposer",28 question
subversive en effet qui soulève le problème réel de l'inégalité sociale et politique qui fait qu'un homme est riche et puissant et l'autre pauvre et faible.
L'inégalité et le mal sont
à
peu près synon'ymes, pourRousseau. Or l'homme étant naturellement bon, d'où vient qu'il
"
soit devenu méchant? qu'il ait été expulsé de la nature dans ,
laquelle il était libre et heureux '1
t
S'il est do~c vrai que la nature a expulse l'homme que
la société persiste
à
opprimer, l'homme-a au moins l'opportunité4)
d'inverser les pôles du dilemne et de rechercher la société-à l'état de nature pour y méditer sur la nature de la société. Aussi la comparaison de l'homme de J.'hoJUle et de l'homme de la
nature permettra-t-elle à l'analyse roussea~iste de déterainer
. -
28-t
ROUSSEAU,
Jean-Jacq~es, Les\C~ntession8,O.C.,
vol.l, p.27l.--'
-:;:
. "':;. .lJ.'I./i
, ,
,
/ / ./ 20 1ce qui rend possible le problème de l'inégalité dans son
"
a~u~li
té.La lecture de réc its de voyage, le mythe du bon sauvage permettent à Rousseau, lui-même homme de la nature, le seul "init i é" 29 d'ailleurs, d' imagine,_ une vers ion démythif' iée de
;j
l'histoire des origines: l'état de nature, "état qui n'existe plus,. qui nt a peut -être point exist é ~ qui probablement n' exi stera
j amai s" ,30 état conj ectural sans doute , "définit ion de l ' humanit é
minimum",3l mais qui permet la mesure exact e du développemenlll; de l'inégalité.
De l'état de nature à l'appropriation
"
L'homme
à
l'ëtat de nature lest un animal~ dit Rousseau, peut-être moins fort que les uns, moins agile que les autres ~ mais certainemènt "organisé le plus avantageusement de tous". 32Accoutume dès son enfance aux capricelJ i.e la nature" obligé de se déf'endre nu et sans armes contre les bêtes féroces, i l est sain et vigoureux, il ne connaît pas la, maladie. Isolé parmi
29- ROUSSEAU, Jea,n-Jacques, Rousseau, juge de Jean-;"Jacques, O.C., vol'.I., p.283.
30- ROUSSEAU. Jean-Jacques, Discours sur l ' Inegalité, O.C., vo1.II, p.209.
31 .. STAROBIlfSKI~ Jean, J.J.Rousseau. la transparence et l'obsta.cle.
1 p.234.
ROUSSEAU, Jean-J1icques, Discours sur l'Inégalit'é, O.C., vol. I I , p.213.
32-~ 32-~32-~
21
les animaux, l'homme sauvage les observe, s'approprie leur~
instincts qu'il développe selon ses besoins. Il ne connaît pas
encore la vie familiale, ltn 'ayant ni maisons, ni cabanes, ni ~
pr opriét és d'aucune e sp~ce'~, 33 ne connai s sant donc ni le Tien
ni le Mien, rien n'unit les hommes mais'rien non plus ne les asservit. ,Ces hommes ne peuvent être bons ni méchants parce que justement ils ne savent ce qu'est la bonté, la méchanceté. La seule vertu naturelle que possède l'homme sauvage est la
pitié, ltdisposition convenable ~ des êtres aussi faibles et
34
sujets ~ autant de maux que nous le sommes". Limité
à
sonimmédiateté, ses désirs, primitifs cependant, n'excédant pas ses besoins et ce qui peut les combler, l 'homme de la nature est
heureux dans son unité. "Les passions primitives qui toutes
"
tendent directement ~ notre bonheur, ne nous occupent que des
"objets qui s'y rapportent et
n'~yant
que l'amour de soi pourprin~ipe so~tôute6
aimantes et douces par leur essence".35A ce premier état de nat~e, l'homme reste finalement un animal
stupide et borne. Ce qui lui permettra de sortir de son animalit',
c'est la perfectibilité, "faculté de variations qui sont progrès
"
..
-~et déchéance, alors que l'animalité de l'animal- en dehors de
toute domestication ou dressage- le laisse identique
à
lui-mêm~",36
3;3- ROUSSEAU, Jean-Jac ques , ibid·. , p.220.
34-
ROUSSEAU, Jean ... Jacques, ibid. t p.223.35- ROUSSEAU, Jean ... Jacques, ibid. , p.381.
/
.-,
~~r_
\ 22
,faculté qu~ aura besoin de circonstance extérieures pour ,se
développer.
Les conditions climatiques ou atmosphériques, les grands
cataclysmes, déluges particuliers, mers extravasées~ éruptions
volcaniques, tremblements de terre, incendies allumés par la foudre ~
détruisant les forêts, forcent les hommes à se grouper pour
réparer les dégits causés et " .•. montrent de quels instruments se
. .
' "
37
serv~t la Prov~dence pour forcer les hommes a se rapproch~~
Sous l'instigation de ces circonstances extérieures~ l'homme
u
originel découvre la nécessité et l'efficacité du travail. Cette
époque des premières conveqtions passées entre les hommes conduisent
à des modit.ications sociales assez importantes. De la rencontre
des individus naissent les premiers développements du coeur. Les
maris et les femmes, les pères et les enfants habitent dans une ' \ . même hutt e, la famille est créée et avec elle les plus doux
'\~t
iment s humains: l'amour conj ugal et ,l'amour fraternel. Le shommes vivent de la cueillette et .de la chasse. "Dans ce nouvel
~tat, avec une vie simple et solitaire, des besoins très born~s,
et les instruments qu'ils avaient invent~8 pour y pourvoir,
les hommes jouissant d'un fort grand loisir l'employèrent
à se procurer plusieurs sortes de commodités inconnues
a
leurspères; et c38f~t là le premier joug qu'ils s'imposèrent sans
y songer •••
Toutefois, les hommes n'ont pas encore ren'oncé
a
leur dispersion31- ROUSSEAU, Jean-Jacques, Origine des langues, O.C., tome 3, p.508.
38- ROUSSEAU, Jean-Jacques, Discours sur l'Inégalit~.
O.C., vol.II~ p.229.
o ,
-23
primitive, ces ~sociations sont temporaires, ces engagements ne
durent qu'autant que le besoin passager qui les a formés.
Le bonheur des premiers hommes, simple et sans heurt, ne
fut en fait qu'un réel transitoire. La pénurie des biens,
conséquence funeste des bouleversements de la terre, oblige les
hommes à se grouper. Tout commence alors
à
changer de face.Les hommes qui jusqu'ici couraient les bois se ~€unissent et
forment ce qu'~n pourrait appeler une nation, nation,particulière
unie non par des
...
~ois ou des règle~ents mais par le même genrede vie, les mêmes préoccupàtions. Ce voisinage permanent ne peut
1
manque~ de créer des liens entre ces divers g~oupes. Les jeunes
•
gens se rencontrent, les familles se réunissent près des cabanes, autour d'un feu, sous un arbre; les uns chantent, les autres
dansent. Mais avec l~amour et l'amitié naissent les dissensions,
l'inimitié, la haine. Du sein de tant de passions diverses n ••••
l'opinion ~'élève un trône inébranlable, et les stupides mortels,
asserv,is
a
80n empire, ne fondent leur propre eXistenc,e" que suro
les jugements d'autrui".39 Toute~oist le 801 n'a pas encore depropriétaires, l'~conomie de subsistance r~gne. Dans cet état de
nature, i l ~a de soi que l'homme poss~de tout sans rien posséder,
1
qu'il peut s'emparer de tout ce qui ltti est ~tile. Il con~aît le
bonheur dans son universalité.
)
39-
rOUSSEAU,
Jea~-Jae~ue8, Baile,O.C.,
vol.III,p.152.
24
Cette V1e simple des premiers hommes fut brève ca.r ""celui qui chantait ou dansait le mieux, le plus beau, le plus fort,le
plus adroit ou le plus éloquent devint le plus considéré, e~ ce
futfl~
le premier pas vers l'inégalité".40 Del~
sortent lespremiers devoirs de la civilitE. Il faut en ottre considerer
que, dans cette société commencée où des relations sont déj~
établies entre les hommes, la moràlité commence
à
s'introduiredans les actions humaines; les lois n'existœnt pas, chacun est
seul juge et vengeur des offences reçues et la ~erreur des
vengeances est le seul frein
à
la passion des hommes. Ce sontces tempfi de barbarie que Rousseau copsidère la période la plus heureuse et la plus durable pour les hommes, " ••• cette périOde
du développeme~t des facult~s~humaiDes tenant un juste miiieu
~1
entre l'indolence de l'~tat primitif et la pétulante activité
de notre amour-propre ••• ",41 période où pour l'homme "il n'y a
plus pour lui ni droit, ni propriét~ hors de, la partie où son
oeil peut voir,où son bras peut atteîndre".42
Aussi~bien
quel'homme originel n'ait au~un~ notion du Tien~e~ du Mien, il est
d ' • • • R -,J,
î
1pourtant capabl~ .ppropr1at10n pU1sque ousseau recouna t e
(
droit "du pre.ier occupant~, qui n'est toutetois pas un vrai
..
droit mais" plus
r~el
que le droit du plus tort".43 Pourtant,40- ROUSSEAU, Jean-Jacques, Discours sur 1·In~galit'.
O.C., vol.II, p.230
41- ROUSSEAU, Jean-Jacques, ibid., p.231
42- ROUSSEAU, Jean-Jacques, Orilia. de. 1&DI9 •• ' O.C.,
toae ""3,
p,.505
.. ., -3- ROUS8IAU~ J.~J.cClue •• ~u Coatra' coola1.
O.C ••
'YOl..lf.!, •• ~~~:~:. ' , ~ . . - ~:~_ , J ~. l r " ~ ~ ~ ~"A>~~: ~!~;:\,~~oc~:~?
•
,>~.
' ,"
,i
~ ?}\-rt
t:~:.. .~~;r~\
)
..
25
en raison même 'du r~gne de l'abondance, ce type d' appropr iat ion
ne peut entraîner de conflit avec un éventuel droit du plus fort. Si l'intérêt personnel existe déjà chez l"hQmme de la nature" i l n'exprime pourtant pas la même chose pour nous:
L'amour de la société et le soin de leur commune défense
sont lis seuls liens qui les unissent : ce mot de PROPRIETE,
qui coute tant de crimes
à
nos honnêtes gens, n'a presque aucunsens parmi eux; ils n'ont entre eux nulle discussion
d'intérêt qui les divise; rien ne les porte
à
se tromperl'un l'autre, l'estime pu&Jique ~~t le bien auquel ~hacun
aspire, et qu'ils méritent tous.
Il y a donc dans cet état de nature "une égalité de fait réelle et indestructible, parce qu'il est impossible que dans cet état
la seule différence d'homme
à
homme soit assez grande pour rendrel'un dépendant de l'autre".45
I l faudra un funeste hasard pour que les hommes soien~
exclus de cet eden la!cisé. Sans cesse occupés
à
tirer leursubsistance de la nature, i l n'est guar~ possible que les hommes
n'aient pu comprendre les voies qu'elLe emploie pour génération
des végétaux. Sans doute, avec des pierres aiguBs ou dés bâtons
pointus, ont-il 4éjà cultivé quelques légumes ou ~acines mais
de la découverte du fer et de son application
à
la culture desterres découle la division du travail. De là naquirent d'un côté
le labourage et de l'autre l'art de travailler les .étaux et d'en
multiplier les usages. L'agriculture naissante nécessite le
44-
ROUSSEAU, Jean-Jacques, .arcisse, O.C., vol.3', p.196, note 1.\ ' ,,' ~.
le partage des terres et, la propriété une fois reconnue,
26
s'établissent les premi~res r~gles de justice. Origine naturelle de la propriété puisqu'e~e repose non seulement sur l'utilité, et " ..• oa i l n'y a point d'utilité possible/il ne peut y avoir de propriété",46 mais aUSS1 sur la main d'oeuvre,le cultivateur
étant le propriétaire du fruit de son labeur et du fonds, au moins jusqu'à la prochaine récolte. "Les choses eussent pu demeurer égales si la consommation des denrées et de la production du fer eussent pu toujours faire une balance exacte".47 Mais, dès qu'un homme s'aperçut qu'il était plus utile
à
un seul d'avoir des~ provisions pour deux, dès que l'inégalité naturelle déséquilibra l'économie naissante, "l'égalité disparut, la propriété
t 0 0 0 0 1 " 0 " 48
s 1ntrodu1s1t, le trava1 dev1nt necessa1re • Le travail créant
•
et maintenent une dépendance entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent met fin
a
la solitude des hommes. La liberté,naturellement consubstantielle
à
l'homme annihilée, c'est aussi la fin de l'égalité naturelle et du bonheur' selon la nature. Cette subo~din&tion des hommes tend bientôtà
dégénérer en esclavage.Survient alors l'evénement décisif; l'appropriation
•
46-
ROUSSEAU, Jean-Jacques, Les Rêveries, O.C., vol.I, p.5l547-
ROUSSEAU, Jean-Jacques, Discours sur l'Inégalité, O.C., vol.I~, p.23227
individuelle de la terre par la seule volonté de celui qui l'enclôt. Le premier qui, ayant enclos un terrain s'avise de dire;
.
, .
\
.
.
Cec~ est a mo~, et trouva des gens assez 51mples pour le cro1re,
fut le vrai fondateur, de la société civile.
4 9
Chaque individu tente alors de s'emparer d'un quelconque
territoire, de s'en instituer propriétaire,non pour en jouir dans l'immédiat, mais pour prévenir l'incertitude de l'avenir et se
protéger cbntre les entrêprises d'autrui. Nous aboutissons
alors ,au plus horrible état de guerre, la lutte de chacun contre
chacun. L'homme alors dévore l'homme. "Il s'élevait entre le
droit du plus fort et le droit du premier occupant un conflit
perpétuel qui ne se terminait que par des comoats et des meurtres".5 0 Ces luttes dans lesquelles des revirements sont toujours possibles,
\
les riches, c'est-à-dire les propriétaires, ont évidemment iptérêt
à
les arrêter. "Le plus fort(n;'~tant) ,~~mais
assez' yort pourtoujours être le maître, s ' i l ne transforme sa force en_droit et
l'obéi'~ance en devoir",51 ils stabilisent et institutionnalisent,
.par l'établissement de la loi et du droit de propriété, leBel.,::,
premiers progr~s de l'inégalité.
Unissons-nous, (dit le riche au pauvre) pour garantir de ,l'oppression les faibles, contenir les ambiti&ux, et assurer
à
chacun la possession de ce qui lui appartient. Instituonsdes r~glements de justice et de paix •• ~En un mot, au lieu de tourner nos forces, contre nous-même, rassemblons-les en un
49-
ROUSSEAU, Jèan-Jacques, ibid.,p~-50- ROUSSEAU, Jean-Jacques, ibid., p.233.
51- ROUSSEAU, Jean-Jacques, Du CORtrat loei!l. O.C., Tol.II,
p.519.'
'.
28
pouvoir suprême qui nous gouverne selon de sages lois, qu~ protège et défende tous les membres de l'association.
repousse les "ennemis communs, et nous maintienne dans une' concorde éternelle.52
Ce contrat est un contrat spécieux et del9yal qui non seulement permet au riche d'assurer ce que déjà i l possède mais aussi parce ,... qu'il associe à des obligations égales des individus s,ocialement inégaux. les uns riches, les autres pauvres si bien que les lois civiles créées protègent inégalement des individus si ai~~érents et leur confèrent des pouvoirs très inégaux. En fait, i l donne
~
au riche un pouvoir usurpé. mais consenti et légal; il trans~Orme
,.J ;:
la propriété et l'inégalité en institutions. Les sociétés civiles anéanti~sent alors les souverainetés multiples et substi~u&nt
'1 / "
la souveraineté d'un , "pouvoi~ supr~me". c'est-à-dire des gouvernants
\
"
corne idant ave~îles - r ichet;l: Telle deva i t être l'es sence des
.
premières sociétés civiles résultant, de l'acceptation passive "
par les pauvres du pouvoir politiqu~ usurpé par les riches.
Rousseau le souligne et dénonce le caractère mystificateur de ce contrat léon'in.' ft • • • Je permettrai que vous ayez l ' honneur -de me
servir. dit l~ riché au -pauvre,
i
condition que vous me donnerez ,le peu qui vous reste, pour la peine q~e je pre~drai de vous6ommander".53 Chacun ne trouvant de meilleur moyen pour se détendre et se conserver que d~accrortre sa propri~té
,
et sa'
).
J\
"'''puissance, le pr'éc ipice entre le s riches c(t les pauvres Ta en
52- ROUSSEAU t'Jean-Jacques, Discours sur l t Inégalité,
O.C., vol.II, p.234.
5~- ROUSSEAU, Jean-Jacques, Econoaie pOlitique, O.C., vol.1I, pf.291 .. ~
, /
'.
,'..
" . , ti." . " 29,1' ,s'accentuant. De plus, ~orsq~e Je~ h€~itage~ se furent accrus
en nombre et en €tendue au point d'occ~per toute la terre, les
~
uns ne purent augmenter leur puissane~ qu'au d€triment des autres.
De libre et "ind€pendant qu' €tait ~'homme, le voilà maintenent
assujetti à ses semblables, le rich~ ayant besoin des services
du pauvre, et le pauvre des secours du riche.
, A cette ali€nat ion juridique et €collomique, Rousseau
ajoute l'aliénation sociale, ce divorce entre l'être et le paraître,
\:)
contraire à l'essence int€riorisante de la n~ture. Ne sachant
vivre que dana l'opinion d'autrui, l'homme dut "pour son avantage, r
se montre! au~re que ce qu'on était ~n effe~. Etre et paraître
., 1
devinrent d!ux choses tout à fait diff€rentes".54 La soci€té est
maintenent en marche vers "l'extrême
in€galit~
des conditionset des fortunes",55 et Rousseau conclut qu'il est "manifestement
con~!e
la loi de lan~ture,
de quelquemani~re
qu'on la définisse,qu'un enfant commande à un vieillard, qu'un imbécile conduise
un homme sage, et qu'une i'oignée ,de g~.lÎ's regorge
tandi,. que la multitllde manque d e j . . . aire'
.56
1
/1'
de superfluit€s,
54-
ROUSSEAU, Jean-Jacques, Discours sur l ' Inésalité 1O.C., vol.II, p.233.
\~
55-
ROUSSEAU, Jean-Jacques, i.bid. , p.243.•
30
CHAPITRE II
LA PROPRIETE. SOURCE DE LA CORRUPTION DES HOMMES ET DE LA SOCIETE
•
L>
Ce que l'homme a perdu dès la naissance
!è
la société,
civile, c'est. sa liberté naturelle. En rétréc issant' volontairement
.)
l'illimité naturel de sa possession
à
'un objet exclusivement, i lsort de sa nature. Le droit de propriété est alors un droit contre ,>
nature. Les crimes. les guerres. les misères et les horreurs > \
diverses niissent donc de la limite et non de l'expansion elle-mime. Posséder, c'est aussi vouloir conserver mais c'est surtout
désirer, ac~uérir les biens d'autrui. " ••• le superflu éveille la
convoitise, plus on obtiept, plus on désire";57 • ,> Origine d'une
histoire essentièllement contraire
à
la bonté naturelle del'homme, la propriété est dOnc une pr~vocation continue
a
c~ '~A
l'égo!s~e et
à
l'égocentrisme de l'homme. ," ••• les usurpations des57"P'
ROUSSEAU, Jean-Jacques, Fragments sur la guerre,31
1 ù
riches, les brigandages" des pauvres~, les passions effrénées de
tous, étouffant la pitié naturelle et la voix enco~e faible de
la justice r.endirent les hommes avares, ambitieux et méchants".5
8
Dans l'etat de nature, les désirs nécessaires à la conservation de
l'homme ne ~épassant pas ses facu~tés suffisantes pour les
satisfaire~ l'homme était 'heureux. Malheureusement, l'appropriation
\
rompt cet équilibre et l'homme se réfugie dans un faux bonheur.
l ,\, " ~
Croyant sans cess~ltrouver le bODh~Ù~ d8n~ la possession de
l'objet, l~homme veut à tout moment étendre le Mien à Voute la
terre. Il recherche sans cesse des' occupatio~ laborieuses,
travaille jusqu'à la mort, se précipite vers elle pour se mettre
Fier de son ei~lavage, il recherche sans cesse
l'o~~asion de se mettre au service des riches que pourtant i~
mepr i se. B i~n au 'c ontra ire, l ' homme~ sauvage ne recherchait que
"
1
le repos et l~ liberté, les mots de puissance et de réputation
n'avaient aucun sens dans son esprit~
\ ; ' ~l.. 0
Il nous f'aut toutefois dist,iiil:uer la propriété des choses
et la propriété des individus. Rousseau précise d'ailleurs ces
'1' notions dans l'Emile.
rI
y a deux sortes de déR~ndance: celle des choses, qui est de~ .... r
la nature; celle des hommes~ 'qui est de la sociét~. La
dépendance des choses n'ai~nt aucune moralité, ne nuit point
à
' \
,è.-1
58-
ROUSSEAU,
Jeab-Jacques, Discours sur l'Inégalité,O.C., vol.1If, p.233.
/