(
1(
de
Carol Shields
suivi
de
Traduire la polyphonie
par
Benoit Léger
8413991
Thèse présentée
à
la faculté d'études
supérieures et de recherche dans le
cadre de l'obtention du diplôme de
Master of Arts
Département de langue et littérature françaises
Université McGill
juillet 1991
-
2-Benoit Léger
Maîtrise es Arts - Université McGill
Département de langue et littérature françaises
Résumé
Le texte de création de ce mémoire est formé de la traduction de dix nouvelles tirées du recueil Various Miracles de l'auteure canadienne Carol Shields.
ft..
partir des principes définis par Berman, Riffaterre, Lefevere et Meschonnic, et en tenant compte du principe de la polyphonie romanesque tel que posé par Bakhtine dans «Du Discours romanesque», nous ten~ons d'en arriver à une traduction fidèle à la fois au caractère profondément étranger d'une œuvre dont on ne doit pas oublier qu'elle est écrite dans une autre langue, et à son caractère polyphonique.Nous analysons dans la partie critique de ce mémoire le rôle que jouent les différentes voix dans le recueil, rôle souligné par Shields elle-même, ainsi que par de nombreux critiques de son œuvre. Cette multiplicité des voix est rapprochée de la polyphonie bakhtinienne pour tenter de voir en quoi ce dernier concept peut aider d'abord le critique, puis le traducteur dans leur travail. Nous définissons donc les différentes voix et les différents types de discours qui se retrouvent dans le recueil pour en montrer d'une part la complexité et, d'autre part, expliquer certains choix traductionnels posés.
Abstracl
The creative segment of this thesis is a translation of ten short stories taken from the Canadian author Carol Shields' collection:Various Miracles.
Using translation principles prescribed by BerrnaIl, RiHaterre, Lefevere and Meschonnic, and taking into account Bakhtin's principle of polyphony in
tr
è novel as described in "Discourse in the Novel", we have tried to produce a fa ithfu 1 translation, respectful of the profoundly alien nature of this work written in a foreign language (a characteristic that is not to be erased), and true to its polyphonie nature.In the theoretical section of this thesis we have anal yzed the importance of the multiple voiees in the collection, an importance that has been stressed by the author hers~lf, as weIl as by numerous critics. This multiplicity of voices is examined in the light of Bakhtin's concept of polyphony in order to determine if it can be useful to the critie and the translator. We therefore analyze the various voices and types of discourse tha tare to be found in the collection, in order to show their complexi ty as weIl as to permit a better understanding of sorne of the translation choiees that were made.
-
4-TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION _ _ _ _ _ _ ~ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ 5
TRADUCTION
de dix nouvelles du recueil Various Miracles _ _ _ _ _ _ _ _ 16
-«Miracles divers»
-«Mrs. Turner tondant le gazon» -«Accidents»
-«Floraisons pourpres» -«Pardon»
-«Amour, amour, quand tu nous tiens» -«Prendre le train» -« La maison» -« Le journal» -«Les autres» TRADUIRE LA POLYPHONIE _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ lll BIBLIOGRAPHIE _ _ _ _ _ _ M _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ 159
ANNEXE, __
~______
~____
~____________________ 168
-le recueil Farious Miracles, texte anglais des dix nouvelles traduites
INTRODUcnON
(
6
-INTRODUCTION
La traductIOn n'est pas une slmple médlatwn: c'est un processus oli
se joue t('ia notre rapport tll'eL' ['Autre. (B~"man, 1984)
Carol Shields ne fait pas partie des écrivains qui font parler d'eux par leur vie privée ou publique. Elle a vécl une enfance paIsible dans la banlIeue de Chicago où elle est née en 1935 au sein d'un mllieu petit bourgeOIs, le père dirigeant une fabrique de bonbons et la mère étant instItutnce. Dans une entrevue avec Eleanor Wachtel, Shields inSIste elle-même sur l'aspect paisible de son enfance et de son adolescence: «1 had a very prolonged childhood» 1. Elle choisira, dans le même esprit, quelques années plus tard, un college 2 bien rangé, plutôt que l'avant-gardiste université de ChIcago, et y
étudiera la littérature anglaise; c'est au cours de sa trOISIème année passée à
Exeter, en Grande-Bretagne, dans le cadre d'un programme d'échange, qu'elle découvre la liberté. Elle y rencontre de plus un Canadien qu'elle épousera en 1957; ils vivront à Vancouver, à Toronto, puis passeront trOIS ans à Manchester et reviendront au Canada pour s'installer à Ottawa. SUIvront des séjours plus ou moins prolongés en France, à Ottawa où elle enseignera la
1 E. Wachtel, Interview with Carol Shields, p. 17.
2 Institution d'enseignement supérieur typiquement américaine dispensant une formation de premier cycle ou technique.
création littéraire, à Vancouver et à Winnipeg où elle habite toujours et enseigne" 1 université du Manitoba.
Le monde du lIvre lui fut ouvert dès le début par l'oralité, le texte dit:
sa mère lui lisait les livres pour enfants de l'époque et Shields se rendit longtemps aux lectures de contes de la bibliothèque locale: «One of the things that was important to me was story hour (. .. ) that combination of drama and narrative was something 1 loved».1 La découverte de la lecture à l'âge de quatre ans sera pour elle l'expérience mystique par excellence: «Just realizing that those symbols meant something and that 1 could be a part of it was like an act of magic».2 Elle lira les habituels contes de fées et livres pour enfants
(Anne of Green Gables ,Diek and Jane). Son regard a postenon sur ces
lectures est différent de celui de l'époque, le livre lui semblant aujourd'hui beaucoup plus réel que le petit monde clos et propre dans lequel elle évoluait enfant: «1 suppose 1 thought that the books were the unreal world and mine was the real one, but in fact it was just the opposite».3 À l'âge adulte, ce sera surtout la poésie du poète anglais Philip Larkin4 qui l'influencera au début par son honnêteté (<<Good heaven, this man is being honest».5) et lui fera écrire ses premIers poèmes pour un concours de Radio-Canada. poèmes qui seront publiés par la suite sous le titre Others.
Aux recueils de poèmes Others (1972) et Interseet (1974), viendront
s'ajouter un essaI sur l'écrivaine canadienne d'origine anglaise Susanna Moodie, Susanna Moodze; VOlee and vision (1975), tiré de son mémoire de lE. Wachtel,lntennw ... ,p 8.
2 Ibid. ,p 7
3lbid. ,p. 12.
4 Philip Larkin (1922-1985): poète britannique, auteur de plusieurs ouvrages, dont: The North Ship (1945), /111 (1946), A Girl ln Wmter (1947), The Less Deceived (1955) & The Whitsun Weddings (1964).
-
8-maîtrise en littérature canadier.ne de l'Université d'Ottawa, cinq romans:
Small Ceremon les (1976; Canadzan Authors ASSOcIatIOn AWllrd for l,t'st Novel ); The Box Garden (1977); Happellstance (1980) A Ftllrly C01Wt'lltlOlltll Woman (1982; tradUit en espagnol), et Sï.VtlllIJ; {l Mystery (1987, en
compétitIOn pour le PriX du Gouverneur Général; Arthur EllIS Novel
Award ) ; une pièce de théâtre, Departu res and ArrIVais (1990) et deux recueIls de nouvelles: Varzous Miracles 0985; trOIs nouvelles tradUItes par un magazine norvégien) et The Orange FISh (1989). Elle a de plus reçu le CBe Young Writers Award en 1976, le premier pnx du CBC NatlOllal Drama Award en 1983, le prix de la CBC Llterary CompetItIOn (catégorIe nouvelle littéraire) en 1984 et le National Magazzne Aloard en 1984 et 1985.
Dans toutes ses œuvres, elle se montre fascmée par les rapports entre les êtres, par la richesse des cérémomes de la vie qUOtIdIenne et par la difficulté de vraiment connaître l'autre. Elle explique à propos de Swann, Cl Mystery : «The real mystery IS what my other books have been dbout, which
is the mystery of personahty. How do we know anyone? How does art come out of cornmon clay?» 1 À cette difficulté de l'existence, s'opposent heureusement les moments d'extase ou d'harmonie suprême qui nous sont parfois dévolus: «1 believe in these moments (. .. ) when we do feel or sense the order of the universe beneath the daily chaos. They're like a great gift of happiness that cornes unexpectedly».2
Le recueil Various M,racles regroupe en 1985 vingt et une nouvelles dont onze avaient déjà été publiées dans des revues ou des anthologies. Dans
1 Ibid. , p. 42.
son étude, C. Wllson Lacher1 entreprend de distinguer au sein du recueilles thèmes primaires des thèmes secondaires: les deux thèmes primaires seraient:
l-la plupart des nouvelles commencent par une déclaration dlrecte soulignant l'aspect ordmaire de la sltuation;
2-elles conslsteralent en une ~xploration de la nature du réel. Les thèmes secondaIres seraient:
l-la France et les alluslOns à la langue françalse;
2-les références au monde universitaIre ou littéraire par la profession des personnages. 2
La classification de
J.
Parr semble plus intéressante pour faire comprendre la diversité et en même temps l'unité du recueil: «11 stories concerned with life-on-the-homefront, 6 post-modernist fantasies, 2 humor pieces and 2 unclassified items»)Mais le thème commun à toutes ces nouvelles est, comme le souligne A. Garrod, l'importance accordée au langage lui-même: «these stories evidence the exceptional attention to language that has always been a hallmark of her work».4 L'auteure mentionne elle aussi cette situation: «If there's a theme that links my short stories in Various Mzracles , it's that many of them turn on language-«Purple Blooms» and «Words» are 'about' language, for example».5 On a parlé à ce sujet du post-modernisme de Shields. 6
le. Wilson Lacher, A Revlew of tlle Narrator's Public and Priva te Perspectives of Rea lit y in the Novels and Short Stories of Carol Shields .
2 C. Wilson Lacher, A Re-flleUJ . ,pp. 62-64.
3 J Parr, ((The Miracle of Everyday Life», cité par Wilson Lacher, A Review .... ,p. 62. 4 A Garrod, Speakmg for Myself, p 230.
51lnd ,p 242
6 E. Wachtel, IntervleUJ ", pp. 44-45; G. Harding-Russell, Coincidence and a Post Modern Art
-1
0-Nous avons choisi de traduire c,:ix nouvelles qui devraient donner un aperçu des différents types que l'on retrouve dans le recueil: elles sont tout~s axées sur la difficulté de connaître l'autre et la richesse de la vie quotIdIenne, et l'une d'entre elles, «Purple Isiooms», relève plus particulIèrement de c~tte fascinaticn que le langage exerce sur Shields alors que «Mrs. Turner Cuttillg the Grass» est caracténstique de son intérêt pour la biographie de personnages en apparence inintéressants: « .. .shields explores priva te biography as a hidden
dimension in everyday IHe. The homely, even unsightly Mrs. Turner with the cellulite ripples in her legs, we find, has had a life experience almost as intriguing as Mol! Flander's ... »l La nouvelle «The Journal» démontre quant
à elle, selon Thompson, «how difficult it is to know anyone»2.
Si certaines œuvres de Carol Shields ont déjà fait l'objet de traductions en espagnol ou en norvégien (Cf. plus haut), le public francophone n'a pas encore eu l'occasion de lire ses textes en français3. Convaincu à la fois de la valeur des nouvelles de Various MIracles et de l'existence d'un public pour cette œuvre, nous avons donc entrepris la traduction de ces dix nouvelles tirées du recueil, traduction qui a nécessité un travail et une ~éflexion préalable que nous souhaiterions d'abord présenter brièvement ici.
R. Klœpfer a bien souligné le rapport étroit qui existe entre le cntique littéraire et le traducteur, le travail de l'un préparant celui de l'autre. Selon
1 G. Hardmg-Russell, Coincidence .. p. 194. Heurs et malheurs de la fameuse MDII Flal1ders ,
roman de D. De Foe, 1722, trad franç. Gallimard,1934 2 K. Thompson, Reticence in Carol Shields, p. 74.
3 Mentionnons cepend.ant qu'une traducbon du roman Swann: a Mystery serait présentement en
,
,lui, les études littéraires ne desservent pas les échanges culturels de façon adéquate; la traduction intra-culturelle et la traduction inter-culturelle sont semblables, en particulier lorsque l'on demeure dans le domaine occidental et toute littérature dans une langue est déjà une forme de traduction (<<primary literature is already " rorm of 'translation'»)l. Pour lui, le poète et le traducteur doivent tous deux travailler à la découverte de possibilités linguistiques, tout comme les échang~s inter-culturels y participent. Le critique littéraire et le traducteur doivent ainsi travailler conjointement:
Bence the literary scholar's work-especially when it is deliberately formulated to help the translator-can be treated as a 'pre-reading'; it shows him the texture (the threads and weaving technique) of the work.2
Toute traduction est ainsi avant tout pour nous une
lecture,
et ce en deux sens:lecture
d'un texte afin d'en comprendre aussi bien que possible les articulations, le style, les idées etlecture
personnelle, compréhension ir,dividuelle du traducteur (ou tout aussi bien du critique littéraire), cette dernière étant par conséquent de pal' son essence contestable.Le travail proprement dit du traducteur a été soumis à d'innombrables analyses, étudié sous toutes ses formes et critiqué de façon normative. Contentons-nous de souligner certaines analyses que nous avons gardées particulièrement à l'esprit tout au long de notre activité traduisante.
Caryl Emerson mentionne l'argument de Stanley Fish selon lequel chaque phrase serait un événement qui se développe pour le lecteur et que l'ordre des impressions, la progression linéaire de l'information est cruciale
1 R. Klœpfer, Intra and lntereullural Translation 1 p. 36.
- 1
2-pour la compréhension.1 Cela implique concrètement, par exemple, que l'ordre de la phrase et la chute soient préservés, tout en préservant une syntaxe française, mais peut-être en choisissant une tournure qui n'est parfOIs pas celle qui serait venue à l'esprit en premier.
Toujours en ce qui a trait à la première lecture du texte par le critique, il faut mentionner l'importance de l'intertextualité, telle que définie par Riffaterre, sur laquelle est fondé un texte littéraire. Les mots de ce texte ont ainsi pour référent non pas des objets du monde réel mais d'autres mots et d'autres textes. La traduction devrait donc reproduire ce qui est présupposé par ces mots et non le sens que le lexique leur attribuerait. La traduLtion devrait retrouver dans la langue cible des codes équivalents mais non identiques à l'inter texte d'origine:
... literary translation must render both meaning and significance. The literary text requires a doubie decoding, at the levels of both systemic structural and of its component parts. This decoding too must be translated in a way that will induce the reader of that translation to perform likewise a double decoding. The signaIs guiding readers in such a decoding in the original must be reproduced in the translation.2
Bakhtine, dans «Du Discours romanesque», mentionne lui aussi l'importance du rôle joué par les «référents» du mot: «Chaque mot renvoie à
un contexte ou à plusieurs, dans lesquels il a vécu son existence socialement sous-entendue. Tous les mots, toutes les formes, sont peuplés d'intentions» (p. 114); «Pour le romancier-prosateur, l'objet est empêtré dans le discours d'autrui à son propos, il est remis en question, contesté, diversement
1 S. Fish, Ids There a Text in This Oass», cité par C. Emerson, Translating Bakhtin: Does his Theory
of
Discourse Contain a Theory of Translation?, p. 30.r
interprété, diversement apprécié, il est inséparable d'une prise de conscience sociale plurivocale». (p. 150)
Lefevere mentionne d'ailleurs à ce propos le rôle essentiel que pourraient jouer J'éventuels «dictionnaires culturels»l.
Dans son article intitulé «L'épreuve de l'étranger», Berman définit de façon encore plus précise les pièges qui guettent le traducteur littéraire, les douze «tendances déformantes» qu'il se doit d'éviter:
1) la rationalisation; 2) la clarification; 3) l'allongement; 4) l'ennoblissement et la vulgarisation; 5) l'appauvrissement qualitatif; 6) l'appauvrissement quantitatif; 7) la destruction des rythmes;
8) la destruction des réseaux signifiants sous-jacents; 9) la destruction des systématismes;
10) la destruction des réseaux vernaculaires ou leur exotisation; Il) la destruction des locutions et idiotismes;
12) l'effacement des superpositions de langues.2
Dans Pour la Poétique II ,H. Meschonnic avait déjà analysé certains de ces éléments en parlant du «décentrement» comme d'un «rapport textuel entre deux textes dans deux langues-cultures jusque dans la structure linguistique de la langue, cette structure linguistique étant valeur dans le système du texte».3 L'«annexion» est ici «l'effacement de ce rapport, l'illusion du naturel, le comme-si, comme si un texte en langue de départ était écrit en langue d'arrivée, abstraction faite des différences de culture,
1 A. Lefevere, Programmatic Second Thoughts on Literary and Translation or Where Do We Go From Here, p. 47.
2 A. Berman, La traduction comme épreuve de l'étranger, pp. 71-81.
-14-d'époque, de structure linguistique. Un texte est à distance: on la montre ou on la cache. Ni importer, ni exporter».1 [souligné par nous]
C'est ce caractère profondément étranger du texte traduit que nous
avons tenté de préserver dans notre traduction des nouvelles de Shields; l'auteure écrit en anglais et il ne faut pas l'oublier, même si nous lisons ses textes en français.
..
....
Ce travail préliminaire de recherche et de réflexion sur l'activitp traduisante, doublé d'une analyse de l'œuvre de Shields, nous a fait comprendre l'importance du rôle joué par les différentes voix dans VariOliS
Miracles et c'est cet aspect du texte que nous analyserons en deuxième partie
de ce mémoire, essayant de comprendre ce qui caractérise les voix shieldsiennes et nous demandant si le concept de la polyphonie bakhtinienne peut être utile à ce propos.
Nous souhaiterions enfin remercier ici ceux et celles qui nous ont assisté, tant dans notre traduction que dans notre analyse de la polyphonie, en particulier notre directrice de thèse, Mme Annick Chapdelaine ainsi que Mme Jane Everett et M. Michael Cartwright, du Département de langue et littérature françaises, qui ont eu la gentillesse de répondre à nos questions sur le polysystème culturel anglo-saxon. Nous souhaiterions également remercier les amis qui ont patiemment relu nos traductions, et, enfin, en particulier, Mme Carol Shields qui par ses réponses toujours promptes et
précises a su régler maints problèmes apparemment insolubles, tout en nous encourageant avec enthousiasme.
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,
Miracles divers
Plusieurs des miracles survenus cette année sont passés inaperçus. Exemple: le matin du 3 janvier, sept femmes faisaient la queue à une solde de lingerie pour femmes à Palo Alto, en Californie, et, par hasard, chacune de ces femmes s'appelait Emily.
Exemple: le 16 février, quatre personnes étrangères les unes aux autres (trois hommes, une femme) lisaient tranquillement sur le siège du fond de l'autobus n010, à Cincinnati; chacune d'entre elles lisait une édition de poche de Smiley's People. 1
Le 30 mars, un potier dans un village de montagne au Maroc rêva qu'un citron tombait d'un arbre dans sa bouche ouverte, le faisant s'étouffer et mourir. Il ouvrit les yeux, transporté de joie à la pensée d'être toujours en vie, et étreignit sa femme qui ronflait paisiblement à ses côtés. Elle remua à peine, répugnant à laisser s'évanouir le rêve dans lequel elle était plongée: un citronnier avait pris racine dans son estomac, faisant monter ses jeunes pousses souples dans ses membres. Les feuilles, les fleurs et finalement les fruits se coulaient dans chacune de ses veines jusqu'à ce qu'elle se mît à trembler de bonheur et d'intoxication dans son sommeil. Le mari se leva doucement et alluma une lampe à huile afin de voir son visage. Il lui sembla qu'il ne l'avait jamais vraiment regardée auparavant, et il comprit à quel point il ignorait tout de la source nourrissant sa vie. Et elle était là qui
- 1
8-dormait, rêvant, le visage radieux. Ce qu'il vit était un masque de bonheur si intense qu'il en eut peur pour sa vie.
Le 11 mai, à Exeter dans le sud de l'Angleterre, cinq adolescentes (âgées de quinze à dix-sept ans) couraient à travers un terrain de jeu à dix heures du matin, dans le cadre du programme d'éducation physique. Elles s'arrêtèrent net lorsqu'elles virent, étendu au mIlieu de l'allée gravelée, un perroquet mort. Il était vert pré avec la nuque et la tête jaunes; le professeur de sciences des adolescentes l'identifia plus tard comme étant un «Amazona ochrocephala». La police fut informée de la découverte et on apprit plus tard que le perroquet s'était échappé par la fenêtre ouverte de la maison d'un couple, les Ramsay, qui affirma en pleurant sans honte que le perroquet (nommé Miguel) leur appartenait depuis vingt-deux ans. L'oiseau, en fait, avait vingt-cinq ans et faisait partie d'une paire d'oiseaux vendus dans un marché en plein air de Marseille, au printemps de 1958. Le frère jumeau de Miguel fut vendu à une soprano italienne qui le garda dix ans, puis le donna
à sa nièce Francesca, une violoniste qui joua d'abord pour l'Orchestre de chambre des Pays-Bas et plus tard pour l'Orchestre symphonique de Chicago. Le 11 mai, Francesca fut réveillée dans sa maison de River Forest dans l'Illinois par son perroquet (Pete, ou parfois Pietro) qui toussait. Elle lui donna un bol de lait concentré plutôt que son habituel mélange d'avoine entière et d'arachides, puis téléphona pour dire qu'elle ne pourrait assister à la répétition ce jour-là. La toux empira. Elle chercha le nom d'un vétérinaire dans les Pages jaunes et allait composer le numéro quand le perroquet tomba
f
,...
bec et Francesca l'avait entendu prononcer ce qu'elle crut être les mots suivants: «ça ne fait rzen.» 1
Le 26 août, un homme du nom de Carl Hallsbury de Bilings, dans le Montana, fut réveillé par un bruit fort. «Mon Dieu, un cambrioleur», dit sa femme Majorie. Ils écoutèrent, mais, n'entendant aucun autre bruit, se laissèrent à nouveau aller au sommeil. Au matin, ils découvrirent que leur petite aquarelle favorite -un paysage représentant des arbres, une route sinueuse et l'habituel pont voûté- était tombée du mur de la salle de séjour. Il apparut qu'elle avait rebondi sur le radiateur, puis ricoché en lieu sûr au centre du tapis de la pièce. En examinant le tout, Carl découvrit que le crochet avait pris du jeu dans le mur. Il répar~ soigneusement le plâtre, le laissa sécher, et posa un nouveau crochet. En travaillant, il se souvint de la façon dont le tableau était entré en sa possession. Il l'avait trouvé par hasard, au mur d'une maison qui avait été vidée à Saint-Brieuc, en France, où lui et les autres de sa section avaient été cantonnés pendant les derniers mois de la guerre. Le tableau lui plut par ses lignes simples et la pâle timidité des couleurs. Le pont de pierre attira en particulier son attention, puisqu'il était ingénieur des travaux publics (Université de Purdue, Indiana, 1939). Quand vint l'ordre d'évacuer la maison à la fin de 1944, il fourra la petite aquarelle dans son havresac; elle y tenait parfaitement, ce qui semblait excuser le vol. Il n'était pas voleur par n:..ture, mais il savait déjà que la vie est surtout une question d'improvisation. D'autres soldats rentrant chez eux rapportèrent casques allemands, chapelets de cartouches vides ou drapeaux de toutes sortes, mais le petit tableau fut le seul souvenir de Carl. Et sa femme Majorie est la seule au monde à savoir qu'il s'agit d'un objet volé; Carl et elle font partie
-20-d'une génération qui croit qu'il ne devrait pas y avoir de secrets dans un couple. Tous deux, tant Majorie que Carl, sont profondément attachés au tableau, même s'ils ne le croient plus être l'œuvre d'un artiste de talent.
Ce tableau fut en fait peint par un garçon de douze ans, du nom de Pierre Renaud, qui, jusqu'en 1943, avait vécu dans la maison de Saint-Brieuc. Enfant, on disait de lui qu'il avait un don pour la peinture et le dessin; en falt, c'était simplement un don pour l'imitation. Son petit tableau du pont fut copié d'une carte postale que son père lui avait envoyée de Bourgogne où il était allé régler des affaires. Pierre avait été surpris, fou de joie de recevoir une carte de son père, un homme froid et déterminé, qui avait peu de temps à
consacrer à son fils. La reproduction de la carte postale sous la forme d'une aquarelle -Pierre vit tout cela clairement plus tard- avait été un hommage pathétique, presque une façon de demander l'amour de son père.
Il grandit et devint non pas un artiste mais un partenaire dans l'entreprise familiale de maroquinerie. À la fin de l'été, il aime aller vers le sud, en quête de soleil et de bon vin, et, un soir, c'était le 26 août, avec Jean-Louis, son compagnon depuis plusieurs années, il se retrouva sur un petit pont de pierre non loin de Tournus. «ça
y
est», annonça-t-il tout excité, écartant les bras comme un enfant, et ne se sentant pas du tout sür de ce qu'il voulait dire en prononçant ces mots. «çay
est.» Jean-Louis sourit affectueusement; tout le monde savait que Pierre pouvait être un grand nostalgique. «Mais il me semblait que tu avais dit n'être jamais venu ici auparavanh, dit-il. «C'est vrai, dit Pierre, tu as raison. Mais je sens là -il pointa son cœur- que je suis déjà venu ici.» Jean-Louis le taquina en disant: «Peut-être était-ce dans une autre vie.» Pierre secoua la tête. «Non, non», et puis «enfin, peut-être.» Après cela, tous deux restèrent sur le pont pendant quelques minutes, regardant l'eau et plongés chacun dans ses propres pensées.(
1
·f
Le 31 octobre, Camilla LaPorta, écrivaine d'origine cubaine et aujourd'hui citoyenne canadienne, emportait le manuscrit de son dernier roman chez son éditeur torontois de Front Street. Elle était nerveuse; l'éditeur avait trouvé à redire à son premier jet, disant qu'il dépendait trop lourdement de l'artifice de la coincidence. Camilla avait p""sé plusieurs mois à revoir son texte, défaisant le mauvais tissu qui reliait les épisodes, puis délicatement, avec les précautions d'un neurochirurgien, avait tissé de nouveaux liens. Le roman s'appuyait maintenant sur son propre système de micro-cirr.uits. Là où le destin, le hasard ou les événements fortuits avaient été la règle, il y avait maintenant la logique, la causalité et la science.
Alors qu'elle attendait l'autobus, debout au coin des rues College et Spadina en ce jour d'automne, un coup de vent lui arracha !e manuscrit des mains. En quelques secondes, les feuilles jaunes d,'ctylographiées furent entraînées dans une danse tourbillonnante au cœur de l'intersection grouillante d'activité. La circulation devint chaotique. Un autobus rasa le coin d'une rue. Les passants furent étonnamment serviables, s'arrêtant et pourchassant les papiers dans le vent. On en ramassa plusieurs dans le caniveau, sur un tas de feuilles jaunes détrempées. Une page fut retrouvée collée au pare-brise d'une Pontiac garée un demi pâté de maisons plus loin; une autre adhérait au haut d'un réverbère; un taxi passa sur une autre et y imprima les arêtes de ses pneus. De tous les côtés, luttant contre le vent, des gens vinrent en courant vers Camiaa lui ,apporter les pages éparpillées. «Oh, c'est pas vrai, c'est pas vrai», s'écria-t-elle dans les hurlements du vent.
Lorsqu'elle arriva au bureau de l'éditeur, celui-ci jeta un coup d'œil au manuscrit et dit: «Dieu tout-puissant, Camilla, ne me dites pas que vous, surtout vous, êtes devenue une post-moderne et que vous ne croyez plus en la logique qui veut que l'on numérote les pages.»
-22-Camilla raconta le coup de vent, puis ils commencèrent tous deux à
remettre les pages dans le bon ordre. À leur stupéfaction, une seule page manquait, mais c'ét3it, d'après Camilla, une page pivot, une clef de voûte, la page qui expliquait tout le reste. Elle devrait la reconstituer de son mieUx. «Hmm, fit l'éditeur -c'était la fin de l'après-midi le même Jour et, aSSlS dans le bureau, ils sirotaient leur thé- Camilla, je crois que votre roman se tient sans la page manquante. Mieux vaut parfois lalsser aux choses leur étrangeté, les laisser ne rien représenter d'autre qu'elles-mêmes.»
La page man 'tuante -il s'agissait de la page 46- avait été emportée au-delà du coin de College Street, jusque dans l'entrée d'un ktosque de frUlts et légumes où une femme vêtue d'un manteau rouge achetait un kilo de courgettes. Elle était très belle, bien que d'une façon non-conventionnelle, et aussi talentueuse; une actrice sans travail depuis quelques mois. Pour se donner du courage et se remonter le moral, elle avait décidé de préparer une fournée de muffins aux courgettes et aux flocons d'avoine; elle comptait la monnaie sur le comptoir quand la feuille de papier Jaune passa la porte et atterrit à ses pieds.
C'était une de ces jeunes femmes qui lisent tout, romans sud-américains, contes populaires msses, poésie persane, la publicité dans le métro, les annonces personnelles dans le Globe and Mazl 1, même le mode d'emploi et les avertissements sur les extincteurs d'mcendle dans les endroits publics. L'imprimé est sa porte d'entrée et d'évasion du monde. Il n'était que normal pour elle de se pencher, ramasser la feuille jaune et commencer à lire.
Elle lut: Une femme vêtue d'un manteau rouge est dans une épicerie et achète un ktlo de courgettes. Elle est belle, bien que d'une façon non-conventionnelle, et c'est une actrice qui ...
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-24-Mrs. Turner tondant le gazon 1
Oh, il faut voir Mrs. Turner tondant le gazon par une chaude après-midi de juin! Elle s'arnache d'un vieux short, noue dans le dos les cordons de son corsage de soleil et enfonce les pieds dans de:; -haussures à semelles de caoutchouc, puis elle recouvre sa pétillante chevelure rousse et grise de la vieille casquette de golf de Gord. (Gord est mort il y a dix ans: une attaque un samedi soir en remontant l'horloge de la cheminée).
L'herbe virevolte autour des genoux de Mrs. Turner. Pourquoi n'accroche-t-elle pas un sac à sa tondeuse, se demandent les Sascher, les voisins d'à-côté. Chacun sait qu'il est mauvais pour la pelouse de laisser ainsi l'herbe coupée par terre. Chaque brin d'herbe projette une ombre minuscule qui empêche l'herbe de rècupérer et de croître. Les Sascher, eux, récupèrent l'herbe coupée pour en faire du compost qui, espèrent-ils, sera un Jour mûr comme le bon fumier que le père de Sally Sascher répandait autrefois sur ses champs, près du canton d'Emerson.
L'inconscience de Mrs. Turner devant les dépôts d'herbe fraîchement coupée agace Sally, mais Roy, son mari, est beaucoup plus prE:"occupé par le
Killex dont leur voisine arrose ses pissenlits. Il est vrai qu'à Winmpeg les
pissenlits plongent leurs racines jusqu'au centre de la terre, mais Roy est patient et persévère lorsqu'il faut les arracher; il sait exactement comment
1 Le titre a été traduit en remplaçant le gérondif anglais par un participe présent pour cn conserver la forme qui rappelle les titres de tableaux. Lire à ce sujet l'analyse de 5 Vauthier,
empoigner les feuilles rudes, et quelle pression exercer. Les pissenlits sortent de terre la plupart du temps comme des bouchons de liège, leurs racines intactes. Et Sally et lui expérimentent de nouvelles façons d'apprêter les feuilles de pissenlits, car ils croient que les composantes de la nature sont organisées dans un but précis; il suffit de trouver ce but.
Au début de l'été, Mrs. Turner sort chaque matin avant dix heures, sa bombe d'insecticide chimique à la main, et Roy, l'observant depuis son perron, imagine ce poison pénétrant dans l'écosystème et se répandant à l'aide de rapides mouvements des capillaires jusqu'à son potager clôturé, fraîchement semé de haricots verts et de laitue. Ses enfants, ses deux petites filles âgées de deux et qu~tre ans ... Qu'elles puissent entrer en contact avec un tel poison, cela le rend morose et furieux. Mais Sally et lui n'ont pas touché mot à Mrs. Turner des mauvais traitements qu'elle inflige à la planète, car ils espèrent qu'elle s'en ira bientôt dans une maison de vieux, ou peut-être qu'elle mourra, et alors tout rentrera dans l'ordre.
Les adolescentes qui rentrent de l'école secondaire l'après-midi voient Mrs. Turner tondant sa pelouse, et elles sont légèrement dégoûtées à la vue de la chair clapotante et striée du haut de ses cuisses. À son âge. Est-ce qu'elle ne se rend pas compte? Chacune d'elles connait par cœur le vocabulaire des soins de la peau et sait que ce qui a envahi les cuisses de Mrs. Turner est un ennemi appelé cellulite, mais elles ne comprennent pas pourquoi elle ne prend pas la peine de cacher ça. Cela leur donne mal au cœur, leur fait craindre pour l'avenir.
Toutes les choses que Mrs. Turner ne sait pas pourraient remplir la nouvelle fosse à comt'0st des Sascher, couleraient un navire, provoqueraient un raz-de-marée, lui donneraient envie de se tuer. En avant, en arrière; en avant, en arrière, avec la tondeuse électrique, l'herbe s'envolant comme des
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6-poils sur les côtés. Oh, toutes ces choses qu'elle ne sait pas. Elle n'a par exemple jamais entendu parler de la vedette de folk-rock Neil Young, bien que l'école secondaire au coin de sa rue soit précisément l'école que Neil Young a fréquentée lorsqu'il était jeune. On peut d'ailleurs voir ses initiales gravées sur l'un des pupitres, et quelques professeurs disent se souvenir de lui, un garçon tranquille, d'apparence soignée et toujours très poli en classe. Le pupitre avec les initiales N. Y. est dans la classe de Mr. Pring, et on dit que de toucher les lettres gravées dans le bois juste avant un examen porte bonheur, bien que le célèbre chanteur n'ait pas été un brillant étudiant. Puisque c'est en ce moment la période des examens, la deuxième semaine de juin, les jeunes filles qui passent devant la pelouse de Mrs. Turner (et qui frissonnent devant son étalage de cellulite) emportent sur le bout de leurs doigts l'odeur spirituelle, l'essence, le parfum, l'aura de Neil Young; mais Mrs. Turner ne sait rien de tout cela, tout comme les adolescentes ne savent pas qu'elle, Mrs. Turner, a un prénom: Geraldine.
Cela ne signifie pas qu'on l'ait jamais appelée Geraldine. Là où elle a grandi, à Boissevain au Manitoba, on l'a toujours appelée (Dieu sait pourquoi) Girlie1 Fergus, la plus jeune des trois filles Fergus, et celle qui s'est retrouvée un jour dans de beaux draps. Sa sœur Em est allée à l'école normale, et sa sœur Muriel est partie travailler chez Eaton à Brandon, mais Girlie s'est fait prendre une nuit (elle avait dix-neuf ans) dans un hôtel de Boissevain avec un fermier marié, de la région, du nom de Gus MacGregor. C'était son père qui avait eu vent de l'endroit où elle pouvait être et qui vint donner du poing contre la porte, hurlant et pleurant: «Girlie, Girlie, pourquoi m'as-tu fait ça?»
Girlie travaillait pour la crémerie de Boissevain depuis qu'elle avait quitté l'école, à l'âge de seize ans et elle avait mis un peu d'argent de côté, de sorte qu'une semaine après l'humiliation dans l'hôtel de la ville elle écrivit une lettre d'adieu à sa famille, sortit de la maison à pas de loup à minuit et prit l'autobus pour Winnipeg. De là, elle prit un autre autobus pour descendre jusqu'à Minneapolis, puis un autre pour Chicago et enfin un autre pour New York. Le voyage fut horrible et interminable; en traversant l'Indiana, l'Ohio et la Pennsylvanie, elle vit des centaines et des centaines de villes dont les rues non pavées et les maisons étroites et aveugles lui firent craindre qu'une force conspiratrice et punitive ne l'ait ramenée à Boissevain. La voix mi-sévère mi-larmoyante de son père résonnait encore et toujours dans ses oreilles tandis que l'autobus en bois bringuebalait vers l'est. C'était l'été de 1930.
New York était une ville immense et merveilleuse, sale, dangereuse et troublante. Elle se prit à chercher, nostalgique, un bout de vraie terre qui, supposait-elle, devait se trouver quelque part sous le dur asphalte. D'un autre côté, les usines brunes aux toits plats avec leurs petites fenêtres inclinées vers le ciel la remplissaient de bonheur, tout comme les arbres poussiéreux, lorsqu'elle les découvrit enfin en bordure des vastes avenues. Le monde entier semblait dehors, marchant tout autour, remplissant les rues, et dans chaque recoin soufflait un vent bruyant et ensoleillé. Elle devait se pincer pour croire que ce soleil était bien le même que celui dont les rayons se glissaient dans les pièces de la maison, là-bas à Boissevain, décolorant les rideaux mais nourrissant les fougères de sa mère. Elle envoya à Em et Muriel des cartes postales disant: «Ne vous inquiétez pas, j'ai trouvé un emploi dans le théâtre.»
-28-C'était vrai. Pendant huit mois et demi, elle fut ouvreuse au Lamar Movie Palace de Brooklyn. Elle adorait son joyeu)( uniforme bordeaux, la façon dont il lui ceignait les épaules, la façon dont les galons d'or gaufrés soulignaient sa silhouette. Une petite lampe de poche à la main, elle pouvait braquer des rayons de lumière à travers l'obscurité pelucheuse du théâtre et sur la moquette lie de vin de l'allée. Les voix sur l'écran parlaient sans cesse. Au bout d'un certain temps, elle eut l'impression que leurs déclarations résonnantes et leurs tendres réponses s'adressaient à elle.
Elle rencontra un homme du nom de Kiki au cours de son premier mois à New York et emménagea avec lui. Sa peau était aussi noire que l'ébène. Aussi noir que l'ébène, c'était l'expression qui pendait à la fin de son nom comme un ruban, et c'est aussi l'expression qu'elle utilise, rarement, quand elle veut raviver son souvenir, bien qU'I~lle ait plus que quelques doutes quant à ce que peut être l'ébène. C'est pf~ut-être une pierre, pense-t-elle, quelque chose de rond et de poli qu'on trouVle dans des mines profondes. Kiki avait bon cœur, même si elle n'aimait pas le voir boire autant de bière, et il resta avec elle, sans hésiter, plusieurs mois après qu'elle eut arrêté de travailler à cause du bébé. C'est le bébé lui-même qui le fit partir, probablement sa façon de pleurer. Il laissa cinquante dollars sur la table et s'en alla discrètement par un après-midi de jumet alors que Girlie était sortie faire des courses, et s'en retourna à Troy, dans l'État de New York, là où il avait grandi.
Sa première pensée fut de prendre le bébé, de monter dans un autobus et d'aBer le retrouver, mais il n'y avait pas assez d'argent, et à la pensée du bébé pleurant tout au long du trajet, elle se sentit fatiguée. Elle se faisait du souci pour le loyer et pour les petites plaies rouges dans les oreilles du bébé: c'était un garçon, plutôt bien fait, avec des pieds et des mains d'une douceur
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merveilleuse. Par une nuit d'une chaleur infernale, une nuit où l'humidité était particulièrement insupportable, elle l'enveloppa dans un drap propre et l'emporta jusqu'à Brooklyn Heights, là où les maisons étaient vastes et solides, entourées de verdure. Il y avait sur le coin d'une rue une maison qu'elle aimait particulièrement à cause de sa grande galerie (comme celles des maisons de Boissevain), avec une balustrade aux angles arrondis; et, garé devant cette galerie, son frein baissé, se trouvait un superbe landau en osier. C'est là qu'elle déposa son bébé, regardant une dernière fois son visage endormi, aussi rond et paisible que la face de la lune. Elle rentra à pied chez elle, prenant son temps, d'un pas allègre. Si elle avait connu l'expression enfant trouvé (mais elle ne la connaissait pas), elle aurait rebondi sur ses formes rythmées, tellement le monde lui semblait vaste et aérien ce soir-là.
Elle conserve la plupart de ces secrets enfermés bien loin dans ses cuisses marbrées ou dans la roseur de sa chair génitale. Elle n'a aucune idée de ce qu'il a pu advenir de Kiki, s'il est jamais allé en Alaska ainsi qu'il le voulait, ou s'il est tombé en bas d'une volée de marches de pierre à l'usine
d'argent~rie de Troy, dans l'État de New York, pour mowir de blessures à la tête avant son trentième anniversaire. Ou ce qui a pu arriver à son fils, s'il fut mordu cette nuit-là par un chat enragé du voisinage ou s'il fut découvert le lendemain matin et adopté par la famille nombreuse et pleine de tendresse qui habitait la maison. Girlie a pour règle de ne pas penser aux choses à propos desquelles elle ne peut même pas supposer. Tout ce qu'elle songe, c'est qu'elle a fait tout ce qu'elle pouvait compte tenu des circonstances.
En une année, elle avait économisé assez d'argent pour prendre le train et rentrer à Boissevain. Elle emporta toutf'C; ses possessions, et aussi des cadeaux pour Em et Muriel, des boîtes de bas, des bouteilles d'eau de Cologne à la fleur de pommier, des disques pour le phonographe. Pour sa mère, elle
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-apportait un tablier brodé, et pour son père une pipe faite d'un étrange bois noueux. «Girlie, ma Girlie», dit son père en l'embrassant à la gare de Boissevain. Puis il dit: «Ne nous quitte plus jamais», d'un ton qui effraya Girlie et lui fit décider de repartir le plus tôt possible.
Mais, la deuxième fois, elle n'alla pas aussi !oi!\. Elle et Gordon Turner
(il eut toute sa vie la langue liée, même s'il réussit à la demander en mariage) s'installèrent à Winnipeg, d'abord à St-Boniface où les loyers étaient peu élevés, puis à Fort Rouge et enfin dans la petite maison de River Heights, à
un coin de rue de l'école secondaire. C'est son mari, Gord, qui a planté la pelouse que Mrs. Turner tond maintenant l'été. C'est Gord qui a taillé et donné sa forme à la haie de caragans, et c'est Gord qui a peint les petits volets avec leurs cœurs découpés dans le bois. C'était un homme qui aimait chaque pouce de sa maison, les grands escaliers aux marches de bois, la porte en chêne avec sa petite fenêtre, les radiateurs, les plinthes et les fenêtres à guillotine bien ajustées. Et il aimait aussi chaque pouce de sa femme Girlie et lui dit un jour, une fois seulement, qu'il connaissait son passé (c'est à dire Gus MacGregor et l'incident de l'hôtel à Boissevain) et que, en ce qui le concernait, l'éponge avait été passée. Un jour, il revint à la maison avec une petite boîte dans sa poche; elle contenait une bague à diamant, délicate et rayonnante. Un jour, il emmena Girlie pique-niquer jusqu'à Steep Rock et, dans les bois, lui enleva sa robe et ses dessous et embrassa chaque partie de son corps.
Après sa mort, Girlie se mit à voyager. Elle était loin d'être riche, comme elle se plaisait à le dire, mais, en faisant attention, elle pouvait s'offrir un voyage chaque année au printemps.
Elle n'avait jamais connu une telle aisance. Avec Em et Muriel, elle avait visité Disneyland en Californie et Disneyworld en Floride. Elles étaient allées en Europe, un voyage organisé de seize jours à travers sept pays. Elles
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avaient toutes trois visité le Sud d.;" États-Unis et vu les célèbres maisons d'avant la guerre de Sécession en Georgie, en Alabama et dans le Mississippi, puis elles avaient passé une semaine à la Nouvelle-Orléans. Elles allèrent une année au Mexique et prirent des photos de ruines mayas et d'étranges et sombres divinités grossièrement sculptées dans la pierre. Et, il Y a trois ans, elles ont fait ce qu'elles auraient juré ne jamais avoir le courage de faire: elles ont pris un avion à delitination du Japon.
Le circuit organisé commençait à Tokyo et le premier soir Mrs. Turner mangea un chrysanthème frit dans l'huile. Elle visita un village où chacun gagnait sa vie en fabriquant des poupées, et U11 autre où tout le monde faisait
de la poterie. Les membres du groupe, un drapeau vert à la main afin que le guide puisse les repérer, montèrent dans un petit train qui partit en vrombissant en direction d'Osaka où ils visitèrent une usine d'électronique, puis se rendirent à un restaurant pour manger du poisson qui n'était pas cuit. Ils visitèrent plus de temples et de sanctuaires que Mrs. Turner ne pouvait se rappeler. Ils passèrent une fois la nuit dans un hôtel japonais où Em, Muriel et elle couchèrent sur des nattes à même le plancher, avec des petits oreillers remplis de blé concassé, pour se réveiller le lendemain matin, riant et souffrant de maux de dos et de douloureux élancements dans les jambes.
Le même jour, ils visitèrent le Pavillon d'or à Kyôto. Le temple à trois étages était fait en bois avec un toit en forme de série d'ailes et il était peint en or doux et floconneux. Tout le monde dans le groupe prit des photos (Em utilisa une pellkule entière) et acheta des cartes postales. Tout le monde, sauf celui que tout le monde appelait le Professeur.
Le Professeur voyageait sans appareil-photo, mais il jetait presque sans arrêt des notes dans un petit carnet de poche. Il était chauve, mince et portait bermudas, sandales et chaussettes noires de nylon. À ceux qui le lui
-32-demandaient, il répondait qu'il était effectivement professeur: il enseignait la poésie anglaise dans un petit collège du Massachusetts. C'était aussi un poète qui, à l'époque du voyage au Japon, avait publié deux plaquettes principalement inspirées par l'échec de son mariage. Les poèmes, malheureusement, n'avaient pas eu un grand retentissement.
Cela le peinait de penser à cette chose misérable, circonscrite, de la grosseur d'une noix qu'était sa réputation artistique. Sa vie privée avait été trop désordonnée; il y avait eu trop d'exigences professionnelles; la situation politique des États-Unis l'avait vidé de son énergie... Voilà les pensées qui bourdonnaient dans son crâne alors qu'il griffonnait et griffonnait, fébrile, à l'arrière d'un autocar parcourant le Japon.
Ici, dans ce pays surpeuplé et confus, il découvrait la simplicité et l'ordre, et quelque chose de spirituel aussi qu'il reconnaissait comme authentique. Il sentait une fleur, quelque chose comme un lis mais plus petit et plus dur, se déployer dans sa main et diriger son stylo. Il écrivait et écrivait, agité par la catharsis mais aussi apaisé par un sens nouveau de ses pouvoirs.
Il n'est pas étonnant qu'un solide petit recueil de poèmes soit né de cette expérience. Il fut publié peu après par un éditeur' '!en vu de Boston qui, dès que possible, envoya le Professeur donner lecture de ses poèmes à travers les États-Unis.
Il lut ses poèmes principalement dans des universités et des collèges où son livre était déjà au programme des cours de poésie contemporaine. Illes lut dans des cercles de professeurs, des centres d'étudiants, des classes, des gymnases et des auditoriums, et, généralement, au milieu d'une lecture, quelqu'un criait du fond de la salle «Lisez-nous le poème du Pavillon r' Jr».
Il aurait préféré lire sa méditation du Mont Fuji ou son poème symphonique sur la Mer Intérieure, mais il était heureux de faire plaisir à son
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auditoire, même s'il trouvait qu'«Une journée au Pavillon d'or» était plutôt une pièce légère, même un compromis pour plaire au grand public, comme on disait dans le milieu. Les gens (la plupart des étudiants, il est vrai) riaient ouvertement en écoutant le poème; il savait d'ailleurs le lire d'une voix mouillée de larmes et faussement indulgente d'acteur amateur, se souvenant de faire de nombreuses pauses, de regarder en avant et de lever un sourcil ironique.
Le poème ne parlait pas vraiment du Pavillon d'or, mais bien de trois femmes du Middle West, trois touristes qui, tout en regardant le temple et en photographiant avec frénésie, n'avaient cessé de parler, de leurs voix criardes et incolores, de patrons de tricot, d'indigestions, de douleurs aux pieds, de bosses aux seins, du prix des imperméables en plastique et d'un voyage qu'elles avaient fait ensemble au Mexique. Ces trois-là s'étaient demandé, bruyamment et continuellement, qui devrait recevoir une carte postale, là-bas au Manitoba, ce qu'elles donneraient pour une tasse de thé décent, s'il y avait un moyen d'enlever facilement les taches sur une cafetière électrique, et où elles devraient aller l'année d'après: à Hawaï? C'étaient les trois furies, les trois sorcières dont la vulgarité et le mauvais goût formaient un fracassant contraste avec l'état transcendant du Professeur. Cela l'avait insulté, empli de colère et rendu à moitié fou.
Une des trois sœurs, un véritable petit roquet, avait particulièrement suscité son mépris, celle à l'ensemble-pantalon rose, aux ongles d'orteils rouges, au postérieur en forme de pamplemousse, aux souvenirs criards, au voyant sac de paille mexicain qui contenait de la gomme Dentyne, de l'aspirine, des menthes pour l'haleine, des grosses lunettes de soleil, des sachets de saccharine et des photos de son défunt mari devant une lourde et laide maison à Winnipeg. Cette souillure, elle l'avait étalée devant l'exquis et
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-vénérable Pavillon d'or aux proportions parfç aes, prouvant ainsi -et là le ton du Professeur se faisait grave- prouvant que la beauté sublime peut être amenée jusqu'aux yeux des êtres, aux oreilles et aux lèvres, et demeurer encore inaperçue.
Lorsqu'il arrive à la fin d'«Une journée au Pavillon d'or», il y a généralement une demi-seconde de silence pensif, puis des rires et des applaudissements fusent. Les étudiants se retournent sur leur chaise et échangent des regards avec leurs camarades. Eux aussi ils ont vu de ces innommables touristes. Il y avait la vieille ma tante Marigold ou encore la ma tante Flossie. Il y avait Mrs. Shannon, si vulgaire avec son rouge à lèvres et ses bijoux. Ils connaissent, -malgré leur jeunesse ils ::.onnaissent- la distance infranchissable entre le goût et la banalité. Ou peut-être est-ce trop dur; il s'agit peut-être seulement de la différence entre ceux qui comprennent le monde et ceux qui en sont incapables.
Il est vrai que Mrs. Turner retient peu de ses voyages. Elle n'a jamais eu la tête à l'histoire ou aux dates; elle n'a jamais appris, par exemple, la différence entre un temple bouddhiste et un sanctluire shintoïste. Elle s'embarque dans un tour d'autocar et part, s'en va, c'est tout. Elle ne sait pas si elle roule vers le nord, le sud, l'est ou l'ouest. Qu'est-ce que cela peut faire? Elle s'amuse de façon formidable. Et elle est toujours rassurée par la similitude du monde. Elle n'emploie jamais l'expression communauté , mais elle s'identifie néanmoins totalement à son sens. Au Japon, elle fut heureuse de voir des carottes et de la laitue pousser dans les champs, tout comme elle l'avait été, plusieurs années auparavant, de voir la lumière du soleil se déverser dans les rues de New York. Partout où elle est allée, elle a vu des gens manger et dormir et fabriquer des choses de leurs mains et faire pousser des choses. Il y a eu des chats et des chiens, des clôtures et des
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bicyclettes et des poteaux de téléphone, et des objets à acheter et dont il faut prendre soin; c'est merveilleux, songe-t-elle, qu'elle puisse comprendre une si grande partie du monde et que cela vienne à elle aussi aisément que les mesures de la musique s'écoulant d'une radio.
Ses sœurs ont depuis longtemps oublié sa folle jeunesse. Maintenant elles aiment toutes trois s'asseoIr dans un car d'excursion et papoter à propos des vieux amis et de la famille, de leur père si strict et de leur mère qui ne prit pas une seule fois leur parti contre lui. Muriel continue en parlant de ses enfants (un fils en Californie et une fille à Toronto) et elle emporte des instantanés de ses petits-enfants pour les faire circuler. Em est retraitée de l'enseignement et travaille comme bénévole au Musée d'histoire locale de Boissevain auquel elle a fait don de plusieurs souvenirs de famille: la vieille pipe sculptée de son père, le voile de mariée de sa mère et, dans une vitrine à
part, à la vue de tout le monde, un vêtement de coton blanc étiqueté ainsi: «Caleçon de Girlie Fergus, fait à la main, bordé de dentelle, circa 1918.» Si Mrs. Turner connaissait le mot ironie , elle se régalerait. Même sans connaître le mot ironie, elle se régale.
Le Professeur du Massachusetts a gagné un important prix international pour son recueil de poèmes; les droits de traduction ont été vendus à plusieurs éditeurs étrangers, et sa photo a paru récemment dans le New York Times, accompagnée d'un extrait substantiel d\<Une Journée au Pavillon d'or». Heureusement, penseront certains, que Mrs. Turner ne lit pas le New York Times ou qu'elle n'assiste pas aux lectures publiques de poésie, car elle pourrait être profondément blessée d'apprendre sous quel jour elle apparaît aux yeux de certaines personnes; mais, après tout, il y tant de choses qu'elle ne sait pas.
-36-L'été, quand elle tond la pelouse, par en avant, par en arrière, par en avant et par en arrière, elle envoie la main à tous les passants. Elle salue les adolescentes de l'école qui lui font signe de la main timidement. Elle braille
hello à Sally et Roy Sascher et demande comment va leur jardin. Elle ne peut s'imaginer qu'on lui veuille du mal. Tout ce qu'elle a fait, c'est vivre sa vie. L'herbe verte s'envole dans les airs, un nuage flottant, tournoyant autour de sa tête. Oh, il faut voir Mrs. Turner tondant le gazon; pareille à un bijou, elle brille.
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Accidents
À la maison, ma femme est modeste. Le matin, elle s'habille à une vitesse incroyable. Il y a l'éclair d'une serviette de bain sur le cadre de sa chair ferme et voilà, elle est là, debout, dans son tailleur repassé, marmonnant et fouillant dans son sac à la recherche de jetons de métro. Elle ne prend jamais son petit déjeuner à la maison.
Mais, du moment que nous débarquons dans le Sud-Ouest de la France (nous logeons dans un appartement de vacances, propriété du beau-frère de ma femme), la voilà sur le balcon, les seins nus dressés vers le soleil. Et elle a déjeuné, tout comme moi, de trois tasses de café et d'un croissant beurré.
Ses seins sont restés plus jeunes que le reste de son corps. Quand je la vois ies frotter d'huile et les pointer vers la lumière ardente du soleil, je pense à ce tableau de Zurbarân, au musée de Montpellier, qui représente une jeune sainte Agathe, d'allure plutôt idiote, tendant joyeusement un plat sur lequel ses seins sont disposés, banals et exangues, tels deux biscuits surmontés chacun d'une touche de confiture.
Un matin, une chose étrange arriva à ma femme. Elle était assise sur le balcon, travaillant à sa nouvelle traduction des poèmes de jeunesse de Valéry, une tasse de café devant elle. Je devrais expliquer que la vaisselle, la coutellerie et les ustensiles de cuisine sont fournis et que cette tasse à café était faite d'une sorte de verre teinté dont le motif se retrouve dans n'importe quel magasin bon marché de France. Soudain, ou ainsi qu'elle me le raconta plus
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38-tard, il Y eut un craquement puis sa tasse se retrouva en mille morceaux dans la soucoupe.
Elle avait tout simplement explosé. Ma femme se demanda d'abord si elle n'avait pas été visée par une carabine à air comprimé. Il y avait un autre immeuble en face, en construction celui-là, et à toute heure du jour on pouvait y voir des hommes sur le toit. Mais il était évident qu'il eût fallu un tireur d'élite exceptionnel pour atteindre ainsi une tasse de café à une telle distance. Et quand ma femme fouilla avec soin parmi les tessons de verre, ce fut pour n'y trouver aucune trace de balle.
L'incident la rendit nerveuse. Elle mit sa blouse, avant de sortir sur le balcon, plus tard ce jour-là, mais je remarquai qu'elle laissait une tasse de café au milieu de la table, comme si elle défiait une seconde explosion de se produire.
Je savais, bien que n'étant pas un expert en la matière, que le verre trempé éclate parfois soudainement. La combinaison de chaleur, de lumière et de pression en serait la cause. Cela arrive de temps à autre aux pare-brise des voi tures, bien que ce soit un phénomène extrêmement rare et pas tout à fait compris.
Je dis tout cela à ma femme. «Je ne comprends toujours pa~ comment cela a pu se produire», dit-elle. Je répétai mes explications, les sachant vagues et imprécises. J'avais à cœur de la rassurer. Je me penchai et mis mes bras autour d'elle, et c'est ainsi que mon accident se produisit. Elle se retourna pour me regarder et, ce faisant, avec l'arripre de sa boucle d'oreille me déchira la peau du visage.
La déchirure était étonnamment longue, environ quatre pouces au total, et plus profonde qu'une égratignure, bien que le sang ne s'écoulât que
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lell.tement, comme à contr~cœur. Nous comprîmes tous deux que des points de suture seraient nécessaires.
Le médecin à la clinique de Montpellier parlait un anglais quasi parfait, mais avec une étrange absence de timbre, un peu comme une de ces antiques et cliquetantes machines à calculer. «Vous devrez subir une anesthésie générale, me dit-il. Vous devrez passer la nuit à l'hôpital.»
Ma femme pleurait. Elle répétait: «Si seulement je n'avais pas tourné la tête à ce moment-là.»
Le médecin expliqua que, puisque l'hôpital était plein, je devrais partager une chambre. Toujours, dit-il, agitant élégamment ses mains, il y avait toujours des accidents au temps des vacances. Une commission gouvernementale extraordinaire avait en fait été mise sur pied pour étudier ce phénomène des accidents des vacances 1, et quelqu'un avait suggéré que la solution la plus simple serait l'abolition complète des vacances.
Je parle français couramment, ayant grandi à Montréal, mais j'ai de la difficulté à juger du ton de certaines personnes. Je ne sais pas quand quelqu'un, le médecin par exemple, parle sur un ton ironique ou s'il est sincère; cela m'a toujours semblé un sérieux handicap.
Toujours sous anesthésie, je fus mis dans une chambre occupée par un
jeune homme ayant eu un accident de motocycle~te. Il avait les deux jambes fracturées, une vertèbre brisée et était presque entièrement couvert de plâtre. Seul son visage était découvert, un visage jeune aux yeux clos et à la peau douce. Je portai la main à mon propre visage, engourdi sous le pansement, et me demandai pour la première fois si je garderais une cicatrice.
-40-Ma femme vint s'asseoir auprès de moi un instant. Elle ne pleurait plus. En fait, elle était allée faire des courses et avait acheté un cardigan jaune clair avec des fleurs blanches à l'encolure, très frais et printamer. Je fus touché de voir qu'elle avait enlevé ses boucles d'oreilles. Sur les lobes, il n'y avait plus qu'un léger creux, les minuscules trous que, me raconta-t-elle un jour, sa mère avait percés alors qu'elle avait quatorze ans.
Il ne semblait pas y avoir grand-chose à dire, mais elle avait acheté le
Herald Tribune , ce qu'elle refuse normalement de faire. Elle méprise ce
journal, sa minceur et sa façon dépassée de couvrir l'actualité. Et elle croit qu'à l'étranger on devrait s'efforcer de parler et de lire la langue du pays. La dernière fois qu'elle s'est permis d'acheter le Herald Tribune ce fut en 1968, la semaine de la première élection de Trudeau.
Le jeune homme aux jambes cassées gémissait dans son sommeil. «J'espère qu'il ne continuera pas toute la nuit, dit-elle. À ce rythme-là, tu ne fermeras pas l'œil.
-Ne t'inquiète pas pour moi, dis-je. Demain, tout ira bien.
-Penses-tu que nous devrions quand même prévoir d'aller à Aigues-Mortes?», demanda-t-elle, mentionnant ainsi l'endroit que nous nous efforçons de visiter chaque été. Aigues-Mortes, comme plusieurs l'ont découvert, est un extraordinaire port médiéval entouré de remparts du XIIe siècle en état presque parfait. C'est devenu une habitude pour ma femme et moi-même d'y aller chaque année et de faire d'un pas alerte le tour des remparts, un parcours de deux kilomètres. Puis nous suivons une visite guidée de la Tour de Constance en compagnie d'un vieux guide excentrique et finissons l'après-midi devant un verre de vin blanc sur la place.
«Ce ne seraient pas des vacances si nous ne faisions pas notre excursion habituelle à Aigues-Mortes», dit ma femme d'une voix plutôt forte et
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enjouée, le genre de voix que souvent les visiteurs prennent lorsqu'ils viennent égayer les malades.
L'homme aux jambes cassées se mit à gémir plus fort et, après un moment, à pleurer. Ma femme alla vers lui et demanda si elle pouvait faire quelque chose pour lui. Ses yeux étaient toujours fermés et elle se pencha et lui parla à l'oreille.
«Est-ce que je suis mort? demanda-t-il en anglais. Avez-vous dit que j'étais mort?
-Bien sûr que non, vous n'êtes pas mort, dit-elle, et elle me sourit par-dessus son épaule. Vous vous réveillez tout juste après l'anesthésie et vous n'êtes pas mort du tout.
-Vous avez dit que j'étais mort, dit-il avec un accent net et britannique~ en français.»
Elle comprit alors. «Non, nous parlions d'Aigues-Mortes. C'est le nom d'un~ petite ville près d'id.»
Il sembla prendre un moment pour réfléchir à tout cela.
«ça veut dire dead waters 1, lui dit ma femme. Bien que ça ne soit pas du tout mort.»
Il parut satisfait et se laissa aller à nouveau au sommeil.
«Bon, dit ma femme, je ferais mieux d'y aller. Tu vas vouloir dormir toi aussi.
-Oui, dis-je, cette foutue anesthésie, ç'a m'a vraiment assommé pour un bail.
Est-ce que je te laisse le
Herald Tribune ,
demanda-t-elle, ou es-tu trop fatigué pour lire ce soir?»-
-42--Emporte-le, lui dis-je, à moins qu'il n'y ait des nouvelles canadiennes.»
C'est une autre chose que nous n'aimons pas du Herald Tribune, il n'y a presque jamais de nouvelles du pays, ou, s'il y en a, elles sont résumées et reléguées à une page arrière.
Elle se rassit sur la chaise des visiteurs et ramena son cardigan sur elle. Elle a vieilli ces dernières années, et je suis peiné de ne pou voir l'aider à
lutter contre les rides autour de sa bouche et le dessèchement de la peau sur ses avant-bras. Elle parcourut le journal page par page, balayant les manchettes d'un œil vif et professionnel. «Hmm, murmura-t-elle d'un ton méprisant.
-Rien?, demandai-je.
-Enfin, il y a bien quelque chose.» Elle replia la page et commença à lire. «Gilles Villeneuve est mort.
-Qui?
-Gilles Villeneuve. Tu sais, le coureur automobile. -Ah?
-Voyons. Ça dit: un coureur automobile, mort dans un exercice. Etc. Avait toujours déclaré que la course était dangereuse et ainsi de suite, déclara il y a un an qu'il mourrait sur la piste. Elle s'arrêta. Tu veux entendre tout ça?
-Non, ça suffit.» Je prenais la nouvelle au sujet de Gilles Villeneuve avec calme, mais, j'espère, sans dureté. Je n'ai jamais vraiment approuvé la pratique des sports violents, et il me semble que les gens assez stupides pour monter sur un ring de boxe ou participer aux courses automobiles courent après leur propre mort.